‹ La Vie parisienneChapitre 91 sur 662 · UNE SÉANCE DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UNE SÉANCE DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Mon char cousin,

Rappelé précipitamment à Z... Je n'ai pas eu le loisir d'aller vous voir avant mon départ et de causer avec vous de cette belle séance à laquelle j'ai pu assister, grâce à l'obligeance que vous avez eue de me céder votre billet. C'est bien le moins que je vous écrive une petite lettre pour vous rendre compte de ma journée.

Vous comprenez que je tenais à tout voir et à tout entendre; aussi l'horloge de l'Institut n'avait pas encore sonné onze heures que j'étais à la porte de l'amphithéâtre de l'ouest qui ne devait s'ouvrir qu'à midi. L'attente ne m'a pas paru trop longue; ma bonne étoile m'avait placé derrière les deui filles d'un académicien dont l'aînée avait dixsept ans tout au plus et la cadette quinze ans à peine. Ces demoiselles parlaient beaucoup et très-couramment sur toutes sortes de sujets : la dernière réception académique, l'élection prochaine, le cours de M. Prat et le catéchisme de persévérance. Elles se plaignaient gaiement delà sévérité deleur maman qui leur avait interdit la quatrième partie d'un roman du Correspondant, et qui les grondait parce qu'elles lisaient avec trop de passion les débats des Chambres et avaient leurs opinions en politique. Mère barbare ! Dans les choses de l'académie, du moins, elles avaient toute leur liberté, ces chers enfants. — « Oh! les élections, disait l'aînée, c'est palpitant. — Nous avons du bonheur, ajoutait la cadette, nos candidats réussissent toujours. » Une bonne dame qui leur servait de chaperon écoutait complaisamment la conversation des deux sœurs; elle avait certainement beaucoup moins d'esprit, car elle ne se permettait que de petites phrases toutes simples qui ne traduisaient que des idées à la portée de tout le monde.

Combien vos jeunes filles parisiennes font pâlir les nôtres , mon cher cousin ; quand je pense que ma Jeanne, qui a dix- huit ans, n'a jamais lu un journal, qu'elle sait à peine qu'il y a une Académie française et ne sait pas du tout qu'il y a une Revue intitulée le t:orrespondant. moi-mêmele savais-jeavant jeudi dernier?Mafoi, je n'en suis pas bien convaincu. — Enfin ma Jeanne est pieuse assurément mais je ne crois pas qu'elle ait jamais eu le cachet d'or au catéchisme de persévérance.

A midi une demi-douzaine de soldats arrivent l'arme au bras, et la porte s'ouvre. Soyez donc assez bon, mon cher cousin, pour m'apprendre dans votre prochaine lettre, par quelle raison une demidouzaine de fusiliers sont indispensables à une séance académique, je vous en serai fort obligé.

Me voici dans l'augusle enceinte ; je suis profondément ému, c'est quelque chose comme la religieuse terreur qu'on ressent dans un temple.

Je suis admirablement placé sur le premier banc de l'amphithéâtre; en face de moi le pupitre destiné au manuscrit du récipiendaire; à ma droite le bureau avec trois fauteuils vicies. A propos de fauteuils, j'ai cherché les quarante dont on parle toujours. Ils n'existent plus qu'en tant que figure de langage, des banquettes les remplacent dans le réalité; des Immortels sur les banquettes, je ne m'accoutumerai jamais à cela.

Je suis assis entre un vieux monsieur qui lit la Revue des Deux- Mondes, et une vieille dame qui s'absorbe dans un volume de Mmc Swelchine. Ce sont évidemment des personnes habituées à ces solennités : il semble qu'elles sont là comme chez elles.

Les tribunes et le centre se remplissent. Les dames sont en grand nombre et fort parées : l'hémicycle est éblouissant. Ce doit être charmant de parler devant tant de fleurs, de dentelles, de rubans et de marabouts.

M. Pingard va, vient, noble, grave, sévère. Il place, déplace, replace. Quelle conscience il a de son pouvoir, M. Pingard ! Que d'autorité dans son geste et dans son accent ! Il commande, on obéit. Qui

donc se hasarderait à résister à M. Pingard ou seulement à discuter ses ordres!

Mon voisin a remis sa Revue des deux Mondes dans la poche de son paletot; nous voilà en conversation réglée. Il m'apprend que M. Viennet est né en 1777; il me récite la dernière scène d'Arbogaste et les premiers vers de la Phiiippide; il s'apprête à me réciter le songe de Francus, mais la vieille dame, qui s'est décidée à fermer Mme Swetehine, sur laquelle, depuis un quart d'heure, elle s'assoupissait dévotement, nous interrompt pour nous montrer le cousin de M. de Carné qui descend les degrés do l'hémicycle. Cinq minutes après, elle nous a énuméré tous les ouvrages du récipiendaire. J'ai compté onze volumes. Oui, mon cher cousin, M. de Carné a publié onze volumes et je ne savais pas même le titre d'un seul de ces onze volumes. Dans quelle ignorance vivons-nous, grand Dieu, au fond de nos provinces !

Deux heures moins cinq minutes : M. Thiers paraît; deux salves d'applaudissements prolongés saluent son entrée. Que c'est beau, le talent et l'éloquence! M. Thiers est en redingote et en pantalon noisette ; il n'a rien de majestueux dans sa personne; eh bien! sa petite taille, sa redingote et même son pantalon noisette le grandissent à mes yeux.

Une centaine d'académiciens de toutes les sections entrent après lui dans la salle. Quelques-uns seulement portent le costume.

MM. Viennet, Villemain et Legouvé prennent place au bureau.

Ainsi j'ai vu cent académiciens réunis! J'ai vu M. Thiers, M. Guizot, M. de Montalembert, M. de Rémusat, M. Villemain, M. Dufaure. Quel jour dans ma vie !

Chut ! M. Viennet donne la parole à M. de Carné.

Rien de plus modeste que le début du nouvel académicien. Cela ne m'a point surpris. Tous les récipiendaires dont j'ai lu le discours commençaient par déclarer que s'ils avaient été élus ils le devaient à la bienveillanee excessive de l'Académie. Cette modestie est-elle bien flatteuse pour l'illustre compagnie? Lui dire qu'elle a été bienveillante plutôt que juste, n'est-ce pas lui faire un compliment un peu ironique? Si je me trompe, excusez-moi, nous avons peut-être la vue courte en province.

M. de Carné a fait l'éloge de M. Riot. Oserais-je vous avouer que j'ai trouvé son discours un peu pâle.

On a donné à la réponse de M. Viennet toutes sortes de marques de l'approbation la plus vive : on a ri, on a battu des mains, on a crié bravo. Quelle jeunesse! quelle verdeur! quel entrain! quelle bonne humeur! quelle passion! Et avec cela quelle diction ferme , accentuée et vibrante! Ah! monsieur Flourens , comme les quatre-vingt-six ans de M. Viennet témoignent bien en faveur de votre système ! Mais je vous soupçonne de partialité en faveur d'un collègue : vous aurez, je le parierais, fourni à l'auteur de la Franciade quelque recelte précieuse que vous aviez cachée au public.

Ce n'est pas tout roses d'être reçu en séance solennelle. M. Viennet l'a bien prouvé à M. de Carné. Il lui a, en commençant, délivré un certificat d'académicien estimable. Voilà qui est déjà passablement dur. Et après, quels coups de férule! Ah! vous défendez le clergé, vous trouvez que les croisades ont eu du bon et vous faites l'apologie de la ligue! Ah! vous soufflez sur le soleil de Louis XIV ! Ah! vous attaquez le dix-huitième siècle! Jeune élève, tendez la main; pif, paf, pif!

A chaque correction mon voisin souriait malicieusement; ma voisine se mordait les lèvres et rougissait comme si la férule fût tombée sur ses ongles vénérables. Le jeune octogénaire, pour finir, a rudement tiré les oreilles au romantisme. M. VictorHugo sera joliment vexé !

Là dessus M. Viennet s'est levé, et tout le monde a fait comme lui. Voire très-reconnaissant et très-affectionné cousin.

Page 1