TJN JUBILÉ PROTESTANT EN
On peut se rendre à Genève par Lyon. Que dire de Lyon en 1835, si ce n'est que toute la jeunesse de la ville se croyait très-fashionable en portant des chapeaux de paille blanche bordés d'une ganse noire?
Que faire à Lyon^ quand on s'est promené deux fois sur le quai de Retz et qu'on a admiré le Rhône, si large, si furibond? Partons pour Genève! par Meximieux^ Cerdon, Nantua et Fort-l'Écluse; cette route est superbe.
Les petites montagnes du Jura^ parodie en miniature des grandes Alpes^ préambule coquet des majestueuses scènes de la Suisse, laissent une impression vive dans une imagination qui n'est pas blasée sur les montagnes.
Ce qui nuit le plus à Teffet des sites de la Suisse, c'est leur richesse intarissable, c'est la succession continue de leurs beautés ; rien n*est fatigant, k la longue,
,>». laiM uu uuirt) lerre, me Tient de la m dant ce trajet de quarante lieups.
La voiture était remorquée par des ftnes et des femmes sauvages qui pa
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lire sur une carie le nom de Tendroit où j'ai trouvé ces sensations.
Je dois dire seulement que le lendemain matin nous avions à notre droite un petit lac triste, mélancolique, qu'on appelle le lac de Nantua.
Jean-Jacques Rousseau se disait avec orgueil citoyen de Genève; sa ville natale n'est pas moins fière d'avoir produit l'auteur d'Emile. Des hauteurs du Fort-l'Écluse, à peine a-t-on vu reluire les toits en fer-blanc de Saint-Pierre^ qu'on se sent tout de suite pris à la gorge par une vapeur philosophique .
La ville se présente calme, réfléchie, pensive, comme ces villes du seizième siècle, gravées à l'eau-forte sur la première page d'un Elzévir, méthodique et régulière comme une habitation de quakers .
Ce n'est pas une de ces folles villes de France, à la surface desquelles on voit pirouetter des dômes, sauter des tours, verdir des arbres ; dans le flanc desquelles courent des rues, des promenades joyeuses, arrosées par une rivière qui les étreint conune une ceinture d'argent .
On ne voit pas flotter son front dans ces vapeurs indéfinissables et, pour ainsi dire, bruyantes, cette atmosphère de plaisirs, de misères, de grandeurs, de prostitution, qui se balancent au-dessus d'une capitale; on n'entend pas bourdonner les travailleurs, gémir les malades, rire les heureux. GenèvCi quand «Ile
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apparaît de loin avec sa petite forme, sa r^ularitâ» son silence, ses proportions ramassées sur ellesmêmes, offre Faspect d'une montre dont on vient d'ouvrir la boite : il faut approcher l'oreille pour entendre le bruit du mouvement. Pour peu que l'esprit se prête à cette métaphore un peu désordonnée, mais pardonnable à propos d'une ville d'horlogers, on peut la compléter en comparant la réverbération de ses toits en fer-blanc à celle du double fond d'une montre d'argent .
Revenons à Rousseau* Il est immortalisé à Genève sous toutes les formes; on y garde précieusement ses moindres reliques, de vieux chapeaux, des paires de souliers, des loques informes, qu'on vénère comme des principes.
En son honneur^ on a bâti sur pilotis une Ue qui porte son nom«
Une statue du philosophe a été coulée par monsieur Pradier, Genevois, devenu artiste français, et décore cette île, qui se baigne fraîchement dans laiac.
Les Genevois, qui, comme les Belges, ne se croient pas Français, ont toujours l'air de nous dire :
a Ce n'est pas votre pays qui enfanterait de si grands philosophes et de si bons caissiers 1 »
Comme si la nation^ ce n'était pas la langue : un homme qui ne parle que français est Français.
A Genève, Rousseau partage cette déification par
les monuments avec Calvin, dont la Bible est pour la Suisse un symbole de rébellion religieuse, comme Ut pomme de Guillaume Tell est un souvenir d'insur«rection nationale.
On vend partout le portrait lithographie du réformateur ; sa face anguleuse et refrognée orne des tables à thé, des pipes et des tabatières.
U faut avoir vu à Genève le jubilé de la réformation pour comprendre Tesprit froid, mathématique et quadrangulaire de ce petit peuple.
Le programme de cette fête avait été dressé et imprimé à Tavance. Trois journées consacrées à la célébration : chacune de ces journées prenait une égale somme d'heures, avait un emploi de temps égal^ mathématiquement réglé sur la meilleure montre de Genève.
Un nombre égal de pages et de lignes était attribué dans le programme aux détails des trois solennités, ainsi divisées :
Première journée^ 22 aoUit^ veille du Jubilé^ deux pages, trente-cinq lignes à la page, quarante-huit lettres à la ligne.
Deuxième journée^ S3 août, jour du Jubilé^ nombre de pages, idem; nombre de lettres, idem.
Troisième journée^ S4 août^ lendemain d:: JubiU^ nombre de pages et de lignes, idem.
Les termes de cette grande annonce avaient été r4
digés dans ce jargon de la réforme, inanimé, morne et matériel^ par une compagnie de pasteurs qui s'appelait modestement vénérable] elle s'était adjoint un comité du jubilé.
En Suisse, on adore l'usage des commissions et des comités ; pour remplacer un pavé dans la rue, on nomme un comité.
Je m*étonne que, dans les auberges, le maître ne dise pas aux voyageurs :
c Messieurs, le dîner sera prêt dans une heure; le comité de cuisine vient de le décider. »
Donc la vénérable compagnie des pasteurs et le comité du jubilé s'étaient réunis pour arrêter le détail des fêtes religieuses et patriotiqties.
Ce mot patriotique^ appliqué à une solennité religieuse, doit inspirer quelques doutes sur Tesprit de tolérance de l'Église réformée.
En effet, il y a bien aussi quelques catholiques en Suisse, et même aux portes de Genève, qui, dans cette circonstance^ s'est montrée si calvinolàtre. Les paroisses catholiques s'émurent de tout ce bruit protestant, et, dans quelques villages des environs, on alluma plusieurs pipes avec l'image du réformateur.
Les épiciers qui vendaient la sainte lithographie furent forcés, pour être fournis de cet article, d'en redemander à Genève^ en disant que Baal l'arrachait de leurs étalages.
Baal arrachait toujours, Tépicier remplaçait ; delà, une grande consommation.
On s'attendait généralement à une collision.
Une guerre de religion allait ensanglanter le sol genevois ; on préparait ses arbalètes, on dérouillait des carabines; on s'exaltait le soir par des lectures de psaumes, le matin on s'exerçait à la cible. La garnisonde Genève^ forte de trente colonels, de huit soldats, de six fusils et de trois sabres, était sous les armes.
Le martyre était imminent.
Quelques étrangers, amateurs de tapage, des Fran* çais surtout^ aguerris contre les hurlements de Témeute, espéraient jouir de ces petits troubles, de cette guerre de religion en miniature, de cette représentation du seizième siècle à regarder par la fenêtre.
Le fanatisme est chose si rare, que cela valait bien le voyage.
Le syndic de la guerre, le syndic de l'intérieur, le syndic de Textérieur^ le syndic des finances, devaient monter à cheval; et cette cavalcade syndicale n'était pas d'un mince intérêt dans un pays où le nom de Franconi est inconnu.
Les premières paroles de monsieur Rufenacht, propriétaire de l'hôtel de Bergues, aux voyageurs qui descendent chez lui, sont ordinairement celles-ci :
a Voulez-vous diner dans le grand salon ? vous
aurez, à droite, la vue de la statue de Rousseau; à
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gauche, Il n'y a rien de plus imposant que Taspeet du mont Blanc, que vous apercevet d'ici en buvant tran ' quillement votre bouteille de vin du Rhin; prix, quinze francs. •
Monsieur Rufimaeht avait changé sa formule !
c Ah I monsieur) restez ici; ah I monsieur, vous irez dus huit jours à Ghamotmi, vous verrez plus tanl les iKinis du lac; restez, nous aurons ici du brait, du tapage, une guerre civile : vous ne dépenserez en plus que le prix de votre séjour et de Vos dîners; je ne compterai pas la guerre civile sttf la carte, s
Tout le monde resta ' il n'y dut pas de guerre de religion. Revenons au pr^^ramme.
Le promier jour, lés fespéùtoNês anciens des vénérables consistoires, les hoMhkbhs du comité, se réunirent pour former une assemblée mémonMê et s'entretenir des grands intérêts de la religion et se donner des indigestions d'éloquence.
Puis venait la fête de la jeuneue^ offerte aux enfants des deut sexes de Genève, dePlaimpalais,deGarouge, de Sacconnex, des Eaux-Yives; tousces petits huguenots étaient invités à venir chanter à Saint-Pierre et à Saint^rvais des hymnes trèê-êimpleSy étudiées à l'a vanee, êouienus par quelques personnes habiles.
Les ministres catéchistes devaient remettre aux eatéchumànes une médaille du jubilé et une Histoire iÊlmrifofmattm
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Pour être admis à la fâte de la jeunesse, il fallait être âgé de sept ans au moins et de quinze ans au plus. Les parents étaient instamment priés de respecter c^tte limite d*âge.
Des commissions devaient mettre à la porte du temple les enfants au-dessus de quinze ans et les enfants au-dessous de sept ans, cette classe intéressante qui, en France, ne paye que demi-place dans les omnibus.
La mesure fut impitoyablement exécutée sur deux petites filles, Tune de six ans et demi, l'autre de quinze ans trois jours; et comme elles ne se trouvaient classées dans aucune catégorie de fidèles, il s'ensuivit qu'elles ne purent participer au jubilé séculaire ni comme enfants ni comme grandes personnes. Leurs mères se désolaient de voir leurs progénitures exclues d'une fête qu'elles ne pourraient plus célébrer, à moins de devenir centenaires.
Le lendemain, second jour^ dès l'aurore, toutes les cloches des temples de la ville saluèrent l'arrivée du jubilé en sonnant pendant un quart d'heure^ toujours montre en main. Les Genevois ont un si grand respect pour l'horloge, qu'ils ne disent pas : a Telle chose s'est passée il y a un mois; d mais : « Il y a sept cent vingt heures trente minutes cinq secondes, j»
Le reste du temps se passa en sermons débités dans
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un français déplorable, un français d'ancien pays conquis, un français de frontière.
On chanta des psaumes et des hymnes spéciaux, c'est-à-dire faits pour la circonstance, rimes comme la complainte de Fualdès, par les beaux-esprits d'une ville où Ton ne reconnaît que U poésie du grand ressort.
Le lendemain, 24 août, troisième journée, l'assemblée générale des vénérables, des respectables, se réunit de nouveau pour reprendre les discussions commencées le 22 ; et, après cette nouvelle intempérance de paroles, elle dina et se promena sur le lac.
La musique sacrée est l'âme de toute fête religieuse^ dirent les ordonnateurs du jubilé ; aussi s'était-il formé une commission de musique (toujours des com* missions) pour préparer un programme musical.
Des répétitions avaient lieu dans les temples; des maîtres à chanter, montés sur des chaises, conduisaient des chœurs de femmes auxquelles ils apprenaient des paroles inouïes et une musique diabolique, n'en déplaise au Cherubini inconnu qui Tavait composée.
Des femmes de toutes classes se rangeaient en parallélogramme autour du professeur, qui donnait le ion d'une voix nasillarde.
Les chœurs partent.
f Ce n'est pas cela ! »
tA^
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Cela ne pouvait être autre chose. Je neveux pas blesser le sentiment religieux de la population de Genève en général et les dames genevoises en particulier ; mais elles me pardonneront de dire que, le jour où je les entendis, elles chantaient merveilleusement faux ; et je suis bien excusable d'avoir dans le moment comparé cette sainte cacophonie à ce concert bouffon dans lequel J. J. Rousseau joua un si singu^ lier rôle.
Toutes les montres de ces dames étaient sans doute à r heure ) mais pas une de leurs voix n'était dans le ton.
Ici fmit l'historique de cette grande fête dont l'Europe s'est bien moins occupée que Genève ne l'espérait; les catholiques ne troublèrent pas une manifestution sur laquelle le prosélytisme protestant comptait sans doute.
En fait de célébrations religieuses, le catholicisme a des pompes d'autant plus imposantes qu'elles ne semblent pas réglées par l'esprit de Thomme, mais poétisées par la mystérieuse inspiration de Dieu.
On peut, sans être taxé de mauvaise foi, supposer dans la consécration du jubilé de Genève une petite arrière-pensée de provocation et d'intolérance ; les protestants suisses ménagent rarement dans la plus petite occasion leurs compatriotes de TËglise romaine. Dano une voiture publique, dont les ressorts étaieni
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