‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 28 sur 28 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

PRÉSIDENT DE U RÉPLBtTQUE.

La France, livrée depuis plus de deux mois à un pouvoir faible et arbitraire, réclame par toutes ses voix, parle vole, par la près-se, par le discours public, une direction ferme, sage, inLeJJigenle, honnête. ^

Le moment est arrivé où la patrie ne peut plus attendre; c'est, le jour, c'est l'heure, c'est l'instant précis ou ce grand fait doit s'accomplir; s'il tarde, nous périssons.

Nos cites les plus populeuses, Rouen, Ninies, Limoges, k nord, le midi, le centre de notre beau pays sont ensanglantés par l'émeute armée, par la guerre civile^

Dans Paris, les passions hideuses des communistes, des niveleurs se produisent publiquement ; les appels au pillage, au meurtre s'écrivent sur chaque maison, sur chaque mur, appuyés de la signature de hauts fonctionnaires»

Première page d'une brochure de propagande en faveur de Lamartine.

Il avait eu, dans les classes moyennes, qu'il venait de sauver si énergiquement, une grande popularité. Le ciel même, à cette époque, avait semblé le désigner à la reconnaissance publique : « L'Estafette du 18 juillet racontait qu'un cuirassier en faction au camp d'Ivry avait été frappé de la foudre, et que le feu du ciel avait tracé sur sa cuirasse ces lettres: G. S. P. (qu'on traduisait ainsi: Cavaignac sera président (1). »

Malheureusement pour lui, sa popularité ne reposait que sur ses services, et les peuples, comme les hommes, oublient vite le bien qu'on leur a fait. Il faut pour leur plaire et les asservir des qualités et des défauts qui manquaient également à Cavaignac

Quatre ou cinq mois aprôs les émeutes de juin, sa popularité n'existait pour ainsi dire plus. Maxime Ducamp en fait la remarque et s'en étonne. « Quand je revins en France, écrit-il, dans les derniers jours du mois de novembre 1S48, je fus surpris du changement qui s'y était opéré pendant mon absence. Lors de mon départ, le général Cavaignac était un grand homme, un sauveur: « Ah! sans lui, nous étions perdus! » A mon retour, il n'en était plus ainsi ; la girouette française avait tourné: « Cavaignac est un révolutionnaire comme

(1) Journal d'un insurijâ maUjré lui..., p. 271.

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les autres ! » C'est là tout ce qu'on put répondre à ma question (1). »

Les ouvriers ne pardonnaient pas à celui qu'ils appelaient le Boucher son attitude pendant les journées de juin. Beaucoup d'entre eux soutenaient Louis-Napoléon par haine de Cavaignac (2).

Louis-Napoléon manquait d'argent pour sa campagne électorale. Miss Howard et la princesse Matliilde avaient donné tout ce dont elles pouvaient disposer. On avait obtenu un prêt de M. Fould. Des sommes peu importantes avaient été envoyées d'x\ngleterre, notamment, parait-il, par lord Palmerston et lord Malmesbury. Les partisans du prince se saignèrent à blanc pour lui fournir quelques subsides. C'était une candidature au rabais, mais le nom de Napoléon suffisait pour qu'elle triomphât.

Cette puissance invincible d'un nom glorieux entre tous, les adversaires du prince Louis-Napoléon étaient les premiers à la reconnaître, en affectant de la railler.

On prétend qu'un bulletin de vote, pour les élections du 10 décembre, portait ces vers :

(1) Souvenirs littéraires, chap. xi (En Révolution).

(2) « Nous avons vu passer sur le boulevard, quatre ou cinq cents ouvriers, portant tous à leurs casquettes le nom de leur élu. Ce nom était celui de Napoléon. » Le Mois (à la date du 9 décembre).

Puisque c'est du grand homme, ici, ce qui nous reste, Je nomme son chapeau, sa culotte et sa veste (1;.

La caricature le représentait les jambes enfoncées et comme perdues dans d'immenses bottes, et coiffé du légendaire petit chapeau, trop lourd pour sa tête. Une poignée de républicains, qui s'imaginaient exprimer encore l'opinion du pays, s'efforçaient de ridiculiser ce candidat dont la plupart d'entre eux, après son succès, allaient devenir les courtisans.

11 l;»issait dire, certain que son heure était venue.

Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants :

Louis-Napoléon Cavaignae Ledru Rollin Raspail Lamartine

C'était une grave défaite, et d'ailleurs prévue, pour un parlement discrédité. Quelques jours après les élections, on pouvait lire sur les murs de Paris ces vers qui n'étaient pas signés mais qui auraient pu l'être par presque tous les Frantjais, lassés du

(1) Le PniiAe (N" du 12 janvier 1S49).

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bavardage, de l'anarchie, et désireux d'être enfin protégés, gouvernés :

Allez-vous-en, gens de la Chambre, Allez-vous-en chacun chez vous ; L'élection du dix décembre Vous répète aussi haut que nous :

Allez-vous-en, gens de la Chambre, Allez-vous-en chacun chez vous (I).

Une chanson, qui eut beaucoup de succès et qui courut de mains en mains, raillait les vaincus du scrutin, ceux qu'elle appelait les Candidats dégommes (2 i .-

Parce qu'il a mal réussi Dans sa politique mesquine, Je ne veux pas jeter ici La pierre au fameux Lamartine Mais, avec son accordéon, Il doit rester, loin de la terre, Sur le dôme du Panthéon, Pour servir de paratonnerre.

Au seize avril, Ledru-Rollin

Commit une bêtise insigne,

Lorsque du peuple souverain

Il osa changer la consigne (3).

Oublions cet instant cruel...

Mais, du moment que, par mégarde,

Il a fait battre le rappel,

11 devait descendre la garde.

(1) Le Mois (à la date du L5 janvier).

(2) L'Écho des Journaux, n° de décembre 1848.

(3) Allusion au n° du Bulletin de la République, affiché le

Le marquis du National (i),

Du peuple Judas politique,

Veut lui faire payer le bal

Oîi dansera la République.

Mais ces beaux phraseurs démasqués

N'y prendront pas deux fois la France

Des républicains si musqués

Sentent un peu trop la Régence.

Voyez-vous monsieur Foutriquel (2) Nous lorgner avec ses lunettes?

Il est très fort... pour le caquet; Mais nous connaissons ses sornettes.

Philippe le vit autrefois Parmi ses plates créatures...

Nous n'avons pas chassé les rois, Pour en ramasser les ordures.

Un jour voulez-vous protester?

Nommez Raspail, chers camarades.

La médecine doit rester En honneur parmi les malades.

— Pourquoi Raspail ? nous dira-t-on.

— Pourquoi Raspail ?... On le devine.

Chacun sait que le camplire est bon.

Pour empoisonner la vermine.

Ifi avril 1848, et dans lequel Ledru-Rollin menaçait aussi la province dont il prévoyait et redoutait les votes « réactionnaires » : « Paris se regarde, avec raison, comme le mandataire de toute la population du territoire national ; et s'il ne peut pas persuader, il aura la douleur de vaincre. »

(1) Armand Marrasf, ancien rédacteur au National.

(2) Thiers, à qui le maréchal Soult avait donné ce surnom de Foutriquet.

l'élection du 10 DÉCEMBRE Mi

S'il n'avait pas un coupe-chou,

Je parlerais d'un autre sire (1) ;

Mais je ne suis pas assez fou

Pour blesser qui pourrait m'occire.

Je n'ai rien à lui reprocher.

Je ne crois pas qu'il soit un traître...

Moutons, respectez le boucher,

Mais ne le prenez pas pour maître.

On disait dans les milieux antirépublicains, et ces milieux formaient désormais, à Paris comme en province, la majorité :

« Le 24 février a été une surprise, mais le scrutin du 10 décembre est une reprise. »

C'était plutôt une liquidation.

(1) Le général Cavaignac.

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