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La vie parisienne sous la restauration

Cette longue période de paix qui porte dans l'histoire le nom de Restauration offre, à ses débuts, les plus tragiques images de la guerre

Représentez-vous Paris, Paris vaincu, Paris envahi par les armées alliées, dans les premiers jours d'avril de l'année 181/1.

La bataille vient à peine de finir. Il semble qu'en prêtant l'oreille on entendra encore le lointain écho des canons prussiens ou

russes. On dirait que la stupeur des vivants les empoche d'ensevelir les morts. Dans les quartiers éloignés du centre, dans les rues défoncées par les obus, le long des maisons à Tabri desquelles les soldats avaient cherché un abri, des cadavres gisent, les mains crispées, les yeux pleins de défi ou d'épouvante. Au Pré Saint-Gervais, où le combat fut particulièrement meurtrier, ils couvrent les pentes des collines. Dans les petits jardins clos de planches, ornés de pnvillons et de tonnelles, et que le pâle soleil d'avril va bientôt ranimer, la plupart des arbustes ont été fauchés par la mitraille, et on enterre à leur pied, après les avoir dépouillés à la hâte, les corps de soldats tués pendant cette sanglante journéeduoO mars. Et c'est précisément dans un de ces minuscules jardins de guinguette que sera signée, après quelques heures d'une héroïque et inutile résistance, la capitulation de Paris. Il était situé à la Chapelle, dons la deu.xième maison à gauche, en sortant de la barrière Saint-Denis, Une inscription rappela le mémorable événement dont il avait été le théâtre:

Au pelil

Jardinet

L'an 1814 Ici le 30 mars {jour A jamais prospère) Pour le bonheur De notre nation,

PARIS SOUS I.A RESTALItATlON

La plus sage Capiliilalion Aux Français Rendit un père.

Thowonl, Marchand de vins Traiteur.

Pendant qu'en bon commerçant le traiteur Tlioiiront se félicitait qu'une capitulation signée chez lui eut fait à sa guinguette une merveilleuse réclame, Tencombrement des malades, des blessés, était tel, à Paris, qu'on ne savait où les loger. Dans les hôpitaux, où régnait le plus complet désai'roi,un personnel insuffisant ; pas de bois pour le chaulTage des salles ou la cuisson des aliments ; pas de linge pour les soins les plus élémentaires. L'épidémie venait en aide à la guerre. Sur six médecins, à laSal[)ètricre,le typhus en avait tué trois.

Dans ce Paris qui n'était déjà que trop peuplé s'étaient réfugiés de tous les coins de la banlieue des paysans dont on avait détruit les maisons, dispersé le bétail, ravagé les champs ou les jardins. Comme un campement de nomadc^s, leurs charrettes remplissaient les rues et les places. Des vieillards en descendaient, des femmes qui tenaient serrés sur leur poitiinc des petits enfants (jui pleuraient. Aux roues de ces charrettes étaient attachés des bœufs, des chevaux ou des ânes.

Ces paysans et leur famille semblaient plus étrangers à Paris que la plupart des officiers prussiens, anglais ou russes qu'y avaient amenés nos revers. Où aller? Où trouver un asile, du pain? Ils n'en savaient rien, et avec une résignation farouche, avec un accablement silencieux, ils attendaient.

Certains quartiers avaient, beaucoup plus que les autres, souffert de la lutte qui venait d'avoir lieu. Leur aspect resta longtemps le même, comme si on avait voulu qu'à ces Parisiens trop amoureux de gloire, trop fidèles au régime vaincu il put inspirer l'horreur de la guerre. Aux maisons éventrées par les boulets et qui, privées de presque tous les habitants, avaient des visages de mortes, les volets, noirs de poudre, déchiquetés, pendaient aux fenêtres, dont on n'avait pas remplacé les vitres cassées.

Et, pendant ce temps, cafés, restaurants, regorgeaient non seulement d'Etrangers, mais de Français. Les promenades présentaient leur animation coutumière. Au Palais-Royal, les jolies grisettes parisiennes, pour qui tous ces officiers ennemis étaient des hommes, tournoyaient autour d'eux. Elles ne leur reprochaient que de ne pas être assez entreprenants.

Dans les rues élégantes, et surtout dans la rue Saint-Honoré, ces officiers russes, autrichiens,

PARIS SOUS LA RESTAUIiATIO.N ô

anglais ou allemands, promenaient leurs uniformes multicolores, chamarrés d'or ou d'argent. Ils étaient déjà populaires. Ils dépensaient beaucoup et sans compter. Les boutiquiers, par patriotisme, les exploitaient de leur mieux.

On allait voir aux Champs-Elysées les Cosaques au visage poilu, au regard débonnaire, dans leurs huttes formées de bottes de paille, soutenues par leurs longues lances. Au milieu de ce campement, d'où s'exhalait une odeur de fourrure et de suif, circulaient de petits marchands. Et les Cosaques eux-mêmes offraient aux passants de menus objets qu'ils vendaient à vil prix, et d'autant mieux qu'ils les avaient volés.

Us les avaient volés en prenant des précautions, car leurs chefs, sur ce chapitre, ne plaisantaient pas. « Tout le despotisme de la discipline du IVord, dit un contemporain (1), pesait sur ces masses et les tenait passives et obéissantes. Les commandants russes exerçaient le droit de vie et de mort sur leurs soldats des rives du Tanaïs. Ils les tuaient de leurs propres mains à l'endroit même où ils avaient commis un délit. J'ai vu moi-même un jeune officier de cette nation, à peine âgé de dixsept ans, de la taille et de la faiblesse de corps d'un enfant, pouvant à peine soutenir son épée,

(1) Reboll, Souvenirs.

(î LA \UZ PARISIENNE

abattre à ses pieds d'un coup de pistolet, pour avoir volé une livre de sucre, un Cosaque haut d'une toise, fort comme un Hercule, couvert de blessures et de décorations. Ces terribles exécutions étonnaient et révoltaient les Parisiens, mais les rassuraient sur leurs personnes et sur leurs propriétés. »

Bon nombre de ces Parisiens, et les femmes surtout, par horreur de la guerre, accueillirent avec satisfaction et même avec enthousiasme, en 1814 comme en 1815, le retour du roi. Peu importait qu'il arrivât dans les fourgons de l'étranger. Dès le lendemain de son entrée à Paris, des grandes dames portaient au doigt des bagues sur lesquelles on lisait cette inscription : Dieu le vend à nos viPiix. Beaucoup d'émigrés pensaient que le moment était enfin venu de reprendre leurs places et de refaire leur fortune (1).

Entre les royalistes et les partisans de l'Empire, bien moins nombreux depuis que l'^Empire était renversé, la guerre, dans ce Paris livré encore aux armées ennemies, avait commencé, une guerre qui durera jusqu'en 1830 et qui débuta par des caricatures pour finir par des exécutions.

Les royalistes représentaient Napoléon en buste avec sa .figure composée des squelettes de la

(1) Celte imrtie de sujet sera Irai'.ée plus longuement clans un autre cliapitre.

Grande Armée, dans diverses positions, un vautour en guise de chapeau, et, en guise de grand cordon un ruisseau de sang.

Les bonapartistes de leur côté le figuraient sous la forme d'un aigle rentrant aux Tuileries par la fenêtre tandis que par la porte s'échappait une troupe d'oies.

Ils appelaient le Conseil d'en haut, le Conseil (la ciel ou du Z'/'ès-^aw/; les Chevaliers du Lys, les Compagnons d'Ulysse ; les Gardes du Corps, les Gardes-dindons ; la Compagnie de Wagi-am, la Compagnie de Saint- Pierre^ et celle de Raguse, la Compagnie de Jndas. Ils attachaient des cocardes blanches à la queue des chiens.

Ils tournaient en ridicule, et ce n'était pas très difficile, les émigrés pauvres qui ne demandaient qu'à redevenir riches.

Costumés en gentilshommes de l'ancien légime, le colonel Jacqueminot, Duchamp, et trois autres officiers se présentèrent un jour chez Tortoni et demandèrent pour eux cinq une côtelette de mouton. Quelque temps après, au mois d'août 1815, un individu entra, pendant l'office, dans l'église de Saint-Eustache, avec un habit de marquis que recouvrait un tal)lier de savetier. Ces allusions satiriques à la misère de certains royalistes, ruinés par la Révolution, et à l'obligation où ils s'étaient trouvés de gagner leur vie, tant bien que maL

manquaient de générosité, et elles étaient, on en conviendra, d'un goût assez douteux.

Paris, cependant, ne tarda pas à jouir des bienfaits de la paix.

La population, qui était en 1817 de 713.500 liabitants, augmenta d'une centaine de mille dans ces quinze années (1) et les salaires s'étant notablement accrus, la proportion des indigents (en 1829) (2) ne fut plus que du douzième, au lieu du huitième qu'elle avait atteint sous l'Empire.

Ce qui s'accrut également, ce fut le prix des loyers. Un vaudeville joué en 1829 (3) le constate, en même temps que le grand nombre des bâtisses nouvelles :

En se promenant dans les rues,

On pourrait croire en vérité,

Que les maisons tombent des nues ;

Pour moi j'en suis épouvanté.

Je sais, et je dois l'avouer,

Qu'il faut, quoi qu'on dise ou qu'on lasse,

Pour les gens qui changent de place

Des appartements à louer.

Pourtant, sans que l'on y regarde,

La hausse est sur chaque loyer,

Et pour le prix d'une mansarde

.ladis on logeait au premier

(1) 815.000 habitants en 1829.

(3) L'Imprimeur sans caraclère ou le Classique el le Romantique, vaudeville en un acte par Francis, A. d'Artois et Gabriel joué aux Variétés le 18 août 1824.

Presque autant que de renchérissement des loyers, on se plaignait — sauf bien entendu ceux qui en tiraient profit — du débordement des étalages.

Dans un ouvrage publié en 1831 (1 mais fini

,y 6ÎI. ^i^!r£ii,uaK

^(! rapporte à la Restauration, l'auteur, A. G. Claveau, écrivait :

« Il y a à Paris plus de trente mille étalagistes d(; tout genre, sans parler de leurs familles ; vous en trouvez partout... Essayez donc de refouler

(1) De lu Pfilice de Paris, de ses abus, el des réformes dont elle est susceptible... I';iiis, is;{l, p. 34;)

cette classe considérable dans les maisons ; vous auriez plutôt arrêté le cours de la Seine. »

On l'avait essayé cependant, à la suite de nombreuses protestations (1), sous la préfecture de Mangin ("ï). Des officiers de paix et des inspecteurs avaient frappé de contraventions les boutiquiers dont les étalages excédaient les dimensions autorisées. Des employés de la préfecture passaient une partie de leur temps à mesurer ces étalages et chaque jour les bureaux des commissaires se remplissaient de petits commerçants qui, parce qu'on leur appliquait la loi, venaient se plaindre qu'on les euipèchait de gagner leur vie.

P»ien ne fut plus impopulaire, dans une certaine classe de Parisiens, que ces rigueurs contre les étalages. Elles contribuèrent pour une large part à la chute do Charles X.

C'était pourtant une mesure assez démocratique que de permettre aux passants de circuler librement sur les trottoirs, sans courir le risque de d(; renverser une corbeille de saladcîs ou une ])yr;imidc de boîtes de parl'umerie. La multiplication des véhicules, fiacres ou cabriolets, la création des omnibus (3), rendaient les rues de

(1) Dès le 7 octobre 1816, une dépulation des marcluuuls de Paris (pourvus de magasins) avait présenté au préfet de la Seine, M. de Chabrol, une pétition contre les étalages.

(2) Mangin fut préfet de police de 1829 à 1830.

(3) EIn 1828. Voir le chapitre sur les véhicules.

PARIS SOUS LA RESTAURATION' Il

plus en plus inabordables aux malheureux piétons. Il était bon qu'on songeât un peu à les protéger.

Si l'encombrement des rues augmentait, Féclairage, jusqu'en 18'25, ne fit pas de grands progrès. Les gens qui rentraient chez eux dans la nuit avaient souvent recours à des porteurs de falots numérotés qui les escortaient jusqu'à leur domicile. Le 3 juin 1825, la compagnie du gaz portatif français fit son pi-emier essai d'éclairage des places publiques (1). Sur la place Vendôme, quatre candélabres avaient été placés aux quatre angles de la colonne (2) et deux réverbères aux deux coins de la rue Castiglione. Les résultats furent très satisfaisants.

Etrangers et Provinciaux aftluaieut dans ce Paris de la Restauration accueillant et prospère, ot qui n'avait rien perdu de son rayonnement. Le nombre des hôtels garnis, surtout dans les environs du Palais-Royal, s'était beaucoup accru.

(1) On avait inauguré, le 17 février 1821 (ru(; des Fossés- Saml-Gci-main-rAuxerrois, place de Carrousel, ]>lace du Louvre, el place Vendôme}, un nouveau système d'éclairage, inventé par un feri)lantierJanipiste de la place du Louvre, nommé Vivien. Ce système réussit très bien, et Vivien obtint un brevet d'invention. En 1825, les rues de Paris étaient éclairées par 5.487 lanternes avec 12.000 becs. Le premier bec i\ gaz fut installe rue de la Paix, dans la nuit du 81 décembre 182'J.

(2) I.,a statuft de Napoléon avait é(é renvorsiM' le ;51 mars

Il y en avait où pour dix sous on pouvait disposer d'une eouciiette dans un cabinet ou d'un lit dans une grande chambre commune, mais le prix moyen pour une chainbi'e convenable était de trois francs. La plupart de ces hôtels garnis avaient des tables d'hôte, où on mangeait aussi bien que dans les restaurants de second ordi-e. Ils offraient aux A'oyageurs, mais plus particulièrement à ceux qui désiraient prolonger leur séjour, de sérieux avantages. « Le séjour dans un hôtel garni, éci'ivait en 1825 un chroniqueur (1), a cela d'écononii(jue pour un ('tranger qu'il dispense de toute réduction de politesse coûteuse. On reçoit des dîners sans se trouver dans l'obligation de s'acquitter par des dîners ; votre costume peut même, jusqu'à un certain point, être négligé ; on vous excuse parce que vous êtes à Pauberge. Plus d'un avare provincial profite de ce commode usage pour accepter sans jamais rendre. »

Le Palais-Royal, où on jouait, où on mangeait et où on aimait à prix fixe, conservait avec ses boutiques luxueuses, ses restaurants, ses tripots, et ses nymphes, une fidèle clientèle d'étrangei's et de provinciaux, désireux de se procurer du plaisir tout prêt, mais la bonne société, plus raffinée, plus parisienne, préférait se donner rendez-vous

il) Cn.MoNTir.NY, le Provincial à Paris; esquisses des mœurs parisiennes, Paris, 1825, t. I, p. 16.

PAHIS !^OLS LA HESTAURATION Kî

au l)oul('var(l des Italiens. n;)t;iit''ri' boulevari] de Coblentz, et (jii'on appelait aussi le boulevard de Gand.

(( Dans les pn^mières heures de raprès-midi, dit un des Guides lédigés par F. -M. Marchant (1 ), les élégantes du moyen ordre viennent s'asseoir nonchalamment sur le boulevard des Italiens, pour y examiner les modes nouvelles et s'y reposer jusqu'à cinq heures, non des fatigues du jour, à peine commencé pour elles, mais pour dépenser un temps dont l'inutile emploi produit chez elles un continuel ennui. »

Célèbres à divers titres, des boutiques où tout se vendait plus cher qu'ailleurs, des cafés de belle apparence où il était utile de se montrer, attiraient un public de snobs. C'étaient, à partir de la rue Grange-Batelière :

Le magasin de musique de Gaveaux;

Idalie et ses bosquets;

F^e magasin de gravures des Amis des Arts, tenu par Sazeraî et Duval-Lecamus;

Le café Riche et le café Américain, séparés par une 1) niliijue de lingère ;

La librairie de Mongie et son cabinet de lec^ tui'o ;

Le c.tfi' Ij.irdi;

(1) Le Nouveau Conducteur de l'âlranqer à Paris en 1821, Paris, 1821, p. 273.

14 LA VIR PAIilSIENNE

Enfin Tortoni, qu'on avait surnommé la Petite Bourse, à cause des noml)i'eux joueurs qui le; fréquentaient.

Entre les caf(''s Hardi et Tortoni se trouvait la partie la plus élégante du boulevard, celle où le bon ton exigeait qu'on se fit voir à certaines heures de la journée. On s'y disputait les chaises, entre lesquelles passaient et repassaient, sans trop de regret d'exciter l'attention, les jolies femmes.

Le boulevard du Temple avait un public tout différent. Moins mondain, il était plus pittorescpie, plus sans façon et plus gai.

Bobèche et Galimafré, inl'atigables, y faisaient la parade. On y Aboyait l'enlant de douze ans qui pesait à lui tout seul (et il n'en était pas médiocrement fier), deux cent dix livres. On y voyait l'harmonica, et les sœurs tourneuses, qui avaient mal tourné, et les puces laborieuses, et le lapin savant, et le Temple de Pœstam, qui était en liège, et le vaisseau le Majedneux^ qui était en verre lilô, et rincomparablo Jean de Falaise qui avalait des souris, (mi donnant des marques de la plus vive satisfaction. On y voyait, à chaque pas, d(^s marchnnds de poudres, (jui enlevaient les taches ou en faisaient de nouvelles, des marchands de pommades, des marchands d'eau de Cologne, des chiuiisLcs amljulauts, des tireuses de cartes,

PAniS sous LA RESTAURATION 15

des « grimaciers », des joueurs de vielles, sans compter un assez grand nombre de spécialistes qui savaient le mieux du monde explorer les poches de leur prochain. Voilà quels étaient, sous la Restauration, les spectacles et les plaisirs et les dangers de ce boulevard du Temple, que parcouraient, également intéressés, petits bourgeois du Marais ou d'ailleurs, ouvriers en balade, badauds professionnels ou occasionnels, provinciaux avides de distractions peu coûteuses, soldats, nourrices et bonnes d'enfants.

Les passages étaient aussi très fréquentés. Jamais ils n'eurent autant de vogue.

Quatre-vingts boutiques luxueusementinstallées ornaient le passage Delorme qui devait son nom au propriétaire du terrain qui l'avait fait construire.

Le passage Feydeau était très obscur, et, en hiver, il fallait, presque toute la journée, allumer le5; quinquets dans les boutiques, mais cet inconvénient, assez grave, ne Tempôchait pas d'être habité par deux libraires, Marchant et Denlti, plusieurs marchands d'estampes, une bouquetière très achalandée, Mme Bernard, un débit de tabac, un marchand de briquets phosphoriques, un marchand de marrons de Lyon, un estaminet, le café Chéron, le restaurant d(; la mère Camus.

L. Montigny, dans un ouvrage que j'ai déjà cité, a doniié une topographie très détaillée du pas-

in L.V VIE PARISIENNE

sapre des F*anoranias (1). Evoquons, d'après lui, ce cuin du Paris do Louis XVIII et de Charles X.

On trouvait, sur le côté gauche, eu entrant par li; boulevard Montmartre :

Le café Véron (à l'angle du boulevard) ;

Le magasin de bonbons de la duchesse de Courlande ;

Un bottier;

Un gantier;

Le papetier Susse;

Une modiste, Mme Laiioslolo;

L'orfèvre Basin;

Mme Mineur, modiste, .4 la Mère de famille'.

Un gantier;

La Chaumière allemande [modes Qi parfumi^riei.

Après ce magasin, s'ouvrait le passage des Variétés, au coin duquel était installé un marchand de lorgnettes. Puis venaient :

Le magasin de thés et de chocolat de Marquis ;

Un tailleur;

Une lingère;

Un marchand de papiers peints;

Le dépôt des cal'etières Morize;

(1) Le Provincial à Parla, pp. 158 à 172. ;< De tous les passades (ju'oiit ouverts des spéculateucs adroils, il n'en est pas de plus fréquenté maintenant que le Pass'u/e des Pq/?QrQinas » p. 15S.

PARIS sots LA RESTAURATION

It

Un estaminet;

Frère, éditeur et marchand de musique;

Parade sur le vieux boulevard du Temple en lfil6

Le Théâtre Comte:

Un débit de tabac; Un cliangour ;

La lihi'airic .\epveu;

Un bottier;

Un coilTeur;

Un tailleur.

a Le côté droit du passage des Panoramas, remarque Montigny (1), est un peu en arrière, l'autre côté remporte de beaucoup pour le soin qu'il a mis à propager le nouveau mode d'éclairage (2). Aussi brùle-t-il le soir de l'éclat le plus vif, tandis qu'un grand nombre de boutiques sur le côté rival ne sont éclairées que par l'huile de nos pères. »

Sur ce côté droit, en allant vers le boulevard Montmartre, se succédaient :

L'orfèvre Fabry;

Une boutique de décrotteur;

Une marchande d'oranges et de citrons, « très jolie » ;

Un gantier, Au ci-devant jeune homme (3);

Un magasin d'albâtre;

Le pâtissier Félix (/i);

(1) Le Provincial à Paris, p. IfiG.

(2) Sans doute l'éclairage au gaz.

(3) C'est le titre dune comédie en un acte de Brazier et Merle.

(4) « Nous pénétrons dans le [)etit salon de ce pâtissier célèbre: goûtons ses gâteaux et son vin. comptons ensuite, et n'oublions pas de remarquer que pour largenl que nous lui laissons nous aurions pu faire un repas complet chez beaucoup de restaurateurs » Le Provincial à Paris, p. 170-

Un conliseur, Aux Armes de Werlher;

Un gantier, A la Lampe merveilleuse (1);

Le magasin de; bronzes et de dorure de Fleschelle ;

Un tailleur;

Un bonnetier;

Un magasins de jouets d'enfants;

Le magasin de nouveautés de i Eclipse;

Le Palais de Justice avait encore ses libraires (2), ses marchands dont les échoppes servaient de vestiaire aux avocats, avoués ou huissiers.

Un quartier neuf s'était élevé dans les premières années de la Restauration, fondé par ^L de la Peyrière, receveur général du département de la Seine, et auquel on avait donné le nom de Nouvelle- Athènes (3).

Dans ce (juartier qui comprenait les rues Saint- Lazare, de la Rochefoucauld et de la Tour-des-

(1) Plusieurs pièces, comme on le verra plus loin, ont porté ce titre.

(2) « Nous aimons surtout à citer une marchande, fort jolie femme il y a qumze ans, et qui parait exciter encore quelques réminiscences curieuses. Cette aimable douairière de la librairie profite de l'ascendant qu'elle exerce sur les mémoires pour vendre .ses livres au prix forcé; il est passé en usage au palais de ne pas marchander avec elle, tant il est vrai que la beauté conserve ses privilèges, même sous les voûtes de Thémis. » L'Écho, numéro du 30 décembre

(3^ Cette n[)[)ollalion est de Durcau de la Malle, dans un article du Journal des Dcbals.

Dames étaient venus habiter : Mlle Mars (1), Mlle Duchesnois, Talma^ Horace Vernet, Granet, le comte de Bassano, de Montholon, Cambacèrès, Isabey, Ary Scheffer, etc.

Les petits métiers de Paris n'avaient pas beaucoup changé depuis TEmpire. La Ravaudeuse, qui s'était appelée Margot ou Manon et qui rappelait l'ancien régime, avait encore son tonneau. Le marchand de papiers peints étalait sur le sol ses échantillons. Sur ses lourdes épaules d'Auvergnat le porteur d'eau tenait en équilibre, suspendus à un bâton, ses deux seauî;:. Le marchand d'encre avait toujours son âne au-'dessus duquel tintaient deux clochettes. Le tondeur de chiens n'avait pas quitté le Pont-Neuf, et ils refaisaient les mêmes gestes, ils poussaient les mêmes cris, ils débitaient les mêmes boniments, marchand de casquettes, marchand de billets de loteries, marchand d'oubliés — Voilà le plaisir, Afesdames ! — marchand de coco, avec son casque et sa roiilainc, laarchaïul de saucisses tout(!S chaudes, marchand de giUeauxde Nanterrc, et bien d'autres qui vivaient au jour le jour, qui réalisaient ce problème de ne pas mourir de faim, en vendant des chos(?s dont on pouvait si facilement se passer.

De tous ces petits métiers, un des phis lucra-

(1) Au n° 1 di' la rue de I.i Tour-des-Daincs.

tifs était celui de mendiant. Il avait fait des progrès.

« Le luxe, lit-on dans le Panorama des Nouveautés Parisiennes (1), s'introduit à Paris jusque dans la classe des mendiants; disons mieux, l'ari de la mendicité se perfectionne. Nous pourrions en citer de nombreux exemples, mais nous n'en offrirons qu'un. Les petits Savoyards ne viennent plus tendre piteusement la main; ils conduisent à la chaîne un petit singe, coiffé d'un chapeau et tenant une tasse qu'il court présenter à chaque passant. On a jugé rigoureusement cette innovation; l'on a prétendu que c'était un nouvel impôt levé sur le public. L'assertion nous parait peu fondée. S'il faut nécessairement que le faste de la cnpitale ait pour contraste le tableau d'une multitude d'indigents, pou importe, ce nous stmible, que ce soit une main liumaim? ou celle d'un singe (|ui tcudo la tnsse; la question est desavoir s'il devrait y avoir des mendiants et non de décider la manière dont il faut qu'ils mendient. Celle-ci au moins a, selon nous, quelque chose de plus

(1) Le Panorama des Noiweaulés Pari.-;ienne!i. Tableau critique cl périodiifue des découverles, inuenlions, innovai ions, curiosilés, parlicularilés, productions, entreprises ou lenlalives scientifif/ues, littéraires, commerciales et industrielles; suivi de promenades^dans les divers quartiers de Paris... par .I.-B.-Goi!i(n:T. Paii>, 3 juillet 1«24 au l'^ février 1826. N" du 10 juillet 1824, p 17.

22 La vil:; p.\ m sienne

couv('iial)l(*, puis(ju"elle amuse en même temps le public par un spectacle qui vaut son argent. Il est de ces nouveaux quêteurs, dont Tintelligence est admirable, et qui sont fort instruits et fort malins ; on en voit grimper de la rue à un second étage, pour aller près des personnes qui leur témoignent de l'intérêt, et recevoir leurs dons aux croisées. Ils ne manquent point de remnrcicr les assistants par un salut, et même de leur envoyer des baisers gracieux, quoique, accompagnés d'une grimace. On remarque que les dames surtout accueillent avec empressement ces petits êtres, et les considèrent avec une touchante et rêveuse commisération. »

Paris à toutes les époques compta d'innombrables badauds. On les appelait alors des gobemouches.

Tout spectacle, rare ou médiocre, leur était bon. Ils allaient contempler, en 1817, à la devanture où son créateur l'exhibait, le parapluie de ISI, Bellinge, un parapluie-valise dont le manche contenait du papier, un porte-plume, un canif, un couteau, des ciseaux, un compas, un demi-toise... et une lorgnette.

Aux mois de juin et de juillet de l'année 1819, ils s'immobilisaient dans les rues, sur les places, pour regarder la comète, et le 18 août ils se pressaient au coin de la rue Monlesquieu et de la rue

PABIS SOUS I.A RESTAI HA IKiN l'o

Croix-des-Pelils-(>liainps où il pleuvait de lar^cnl. Les gens du quartier s'amusaient à jeter par les fenêtres des sous ou des pièces de cinquante centimes qui semblaient tomber du ciel. En bas il y avait des discussions, des bagarres, des échanges de coups de poing ou de coups de cannes. Cinq cents personnes furent arrêtées (1).

A ces gobe-mouches certains des personnages qui avaient figuré dans l'affaire Fualdès fournirent une distraction un peu imprévue.

Rien de plus curieux, rien de plus français, que l'exploitation de ce drame au profit de la vanité ou de la cupidité de ceux qui y avaient joué un rôle, même de comparses.

Clêmandot, un des amants de Mme Manson et à qui elle avait fait ses conlidences sur le ieirible assassinat au([uel elle avait assisté, était venu chercher à Paris de moins tragiques amoureuses, attirées par sa passagère réputation.

Bousquier, qui avait aidé à porter le cadavre de Fualdès, Bousquier, à peine acquitté par un tribunal trop indulgent qui lui tenait compte de la franchise de ses aveux, montrait, chez Curtius, une baguette à la main, les figures de cire qui représentaient où étaient censées représenter Bastide, Manson et la Bancal, et son digne mari.

(1; On joua au \'au(Jevillo,le 23 seplembie 1811», /« Pluie d'or ou les Mystères de lu rue Monlesquieu.

24 LA Vie i'ArisienNë

Rose Pierret{l), lancée par un marchand (le bœufs du Limousin qui lui avait promis 30.000 francs, étalait au jardin Bcaujon des charmes suffisants pour la province mais qui déçurent Paris. Sur ces entrefaites le marchand de bœufs fit faillite, les 30.000 francs ne furent pas payés, et Rose Pierret se hâta de req-ae-ner Rodez.

Il faut insister davantage sur Mlle Manson, qui fut pendant quelques mois la femme la plus en vue de Paris. Une légende qui datait de ses dramatiques révélations l'avait singulièrement idéalisée. Le procureur général près la cour de Montpellier, ^1. Juin de Siran, l'aA^ait comparée à un ange député par la Providence dans la maison BancaL Impénétrable dans ses desseins, la Pi'Ovidence avait député cet ange dans une maison de passe.

A Paris riiéroïne du procès Fualdès excita une vive curiosité, mais on jugea très surfaite sa réputation de beauté. Ceux qui la virent — et elle ne se dérobait pas à un examen, même prolongé — furent un peu de l'avis de son ex-amant Clémandot. « Je n'avais eu, dit celui-ci dans ses Mémoires (2), aucune relation avec elle, je l'avais

(\) Rose l'i(!ricl, (illc d'un ancien ol'licier d'artillerie, avait été accusée par Mme Manson de s'être trouvée dans la maison Dancal au moment de l'assassinat de Fualdès.

(■2) Publiés en avril 1818 et rédigés par L'Héritier de l'Ain.

PAniS sous LA ni,STAL"nATION

simplement remarquée à cause de sa laideur qui m'avait frappée ; on m'assura qu'elle avait de l'esprit ; je lui pardonnai de n'être point jolie et quoique j'eusse d'immenses efforts à faire, maigre son teint de cuivre, ses petits yeux, sa large

Maison de Mlle Mars, rue de la Tour-des-Dames, n» 7, façade sur le jardin.

bouche et sa voix rauque, je commençai à la trouver supportable : je voulus jouir de sa conversation ; je m'approchai d'elle, nous causâmes, et ce fut tout, Dieu merci (1) ! » Ce Dieu merci ! est terrible.

(1) C'était la réponse du berger à la lieryère. Dans ses Mémoires, qui pamreat en janvier 1818 (et que rédigea H. de l^alouche), Mme Manson esquissait un portrait aussi req

26 LA VIE PAIUSIENNE

Grisée par le rôle qu'elle avait joué dans le drame de Rodez, par Fattention dont elle était l'objet, par l'importance que les journaux accordaient à ses propos, à ses opinions, aux Mémoires (1) signés de son nom et dont elle avait fini par se croire Fauteur, Mlle Manson, par l'exagération de sa vanité, par l'étalage d'une personnalité en somme nu-diocre et banale, lassa la badauderie parisienne, moins sujette alors à s'attarder aux mêmes spectacles.

Elle faisait des vers que les journaux inséraient pieusement. Elle envoyait, en les accompagnant d'une lettre déclamatoire, dix francs pour la souscription en faveur des naufragés de la Méduse ['ï).

natté que possible de Clémandot. Elle signalait « sa nifichoire, qui le faisait surnommer béfi, sa bouche énorme, son vilain nez, son regard faux, son teint blafard, sa tète chauve, son ton nasillard, sa courte taille, ses jambes en canon de fusil, ses culottes en pain de sucre, ses bas noirs, son ivrognerie, etc. ». Lendemains damour.

(1) Mémoires de Mme Manson, explicatifs de sa conduite dans le procès de rassassinal de M. de Fualdès (sic) écrits par ellemême (par M. deLatouche) eladressés àMme Enpalran,sanière Paris, 1818. — Mon Plan de défense dans le procès Fualdès, adressée (sic) à tous les cœurs sensibles, Alby, 1818. — Madame Manson aux habitants de Rodez. Réponses de cette dame au sténographe parisien (H. de Latouche, qui avait pris ce pseudonyme, dans son compte rendu du procès) et à Mlle Rose Pierret, Toulouse, 1818. — Plaidoyer de M. Esquilat pour Mme Manson, et Discours composé par cette dame, et prononcé par elle-même à Vaudience du 29 avril 1818, Toulouse, 1818.

(2) Dans loiivrage de Corrkard et Savignv. Nuujruge de la Frégate « la Méduse », en 1816. Paris 1821, on trouve dans

PAHIS SOUS LA HESTAUnAïlON 27

Elle essayait, sans grand succès, de s'exhiber dans le café du Carrousel. Elle finit par se refuuier dans un hôtel e-arni où elle vendait elle-même son ([uatrième Mémoire (1) et les Veillées dune captive (2), recueil de nouvelles ([u'on avait jugé bon de lui attribuer et dont les véritables auteurs étaient Antony Béraud, l'Héritier de l'Ain et Auguste Imbert. Elle ne tarda pas à être complètement démodée (3).

Tous ces échappés du drame de Rodez n'intéressèrent les badauds, ne prirent place parmi les curiosités parisiennes que pendant quelques mois, de 1818 et 1819. D'auti'es personnages qu'on était habitués à voir, qui faisaient partie du décor de la rue et qui avaient su se ménager les sympathies populaires, jouirent d'une vogue plus durable.

C'étaient, pour ne mentionner que les principaux, la jeune Suissesse, marchande de vulnéraire qui avait toujours dans les mains une douzaine

l;i liste des souscripteurs (p. 454) : « Mme Manson, de Rodez, 10 francs. »

(1) Lettres inédiles de Mme Manson, publiées par elle-même, contenant sa correspondance depuis le 20 mars 1817 /u.sv/u'oh 3 fcurier 1819, Paris, 1810. I>a deuxième édition, publiée la même année est augmentée de ses « Méditations sur la procédure criminelle ».

(2) Les Veillées d'une captive, publiées par Mme"', Paris 1818.

(3) Mme Manson, qui s'élait fixée, sous un faux nom, à Paris, et qui navait pour toute ressource qu'une pension que lui avait f.iil dumicr M. Uecaze, mourut rue dr (ocni'ilc, le 22 mars 1817.

28 LA VIE FARISIKNNE

de petites couleuvres vivantes; le nain de la rue des F>'tits-Champs, qui ne pesait, à l'en croire, que quatre kilos; le pseudo-arabe Mustapha qui avalait des petits cailloux et sautait sur un seul pied en chantant des chansons auxquelles personne ne comprenait rien; le marchand d'encre de la rue des Archives, coiffé d'un chapeau à corne, et dont l'àne, qui portait deux barils sur une housse de drap ponceau, s'arrêtait de luimême à la porte des clients et les avertissait de sa présence par des braiments prolongés.

Près du Gymnase, un mendiant qui se disait invalide de la guerre d'Espagne en avait profité pour se faire une tête de moine de Zurbaran. A côté de lui, un énorme bouc se dressait derrière deux jeux de cartes étalés sur le sol, poussait vers le- hommes un as de pique, vers les femmes, délicat hommage, un as de cœur, et de temps en temps, avec les cornes ou avec les pattes, frappait sur un tambour de basque.

Parmi ces types de la rue, les plus célèbres, à des titres divers, étaient le marquis d'Argentcourt, Edme Champion, le Petit manteau bleu, et Chodruc-Duclos.

Le marquis d'Argencourt ou plus simplement le Marquis, et il était d'ailleurs beaucoup moins marquis que d'Argencourt — exerçait la double profession de chanteur ambulant et de grimacier,

Il avait débuté sous un costume de Turc, puis jugeant utile, pour des raisons qui restent mystérieuses, de faire peau neuve, il s'était déguisé en gentilhomme d'opéra-comique. Avec son habit de soie jaune brodé de fleurs rouges et de guirlandes de feuillage, avec ses bas de soie gris perle, ses souliers à boucles d'argent, l'épée qui lui battait les flancs, sa perruque de filasse et sontr icorne, il semblait sortir d'une pièce de Favart.

Ce gentilhomme, qui n'avait jamais réussi à mettre d'accord son costume et son visage, se tenait ordinairement dans les rues voisines de la fontaine des Innocents. Il chantait des ariettes en vogue et lançait ensuite ses chansons, pliées en quatre, jusqu'aux étages les plus élevés, sans jamais manquer le but. Il y piquait parfois des billets doux, car il avait une ti-oisième profession qui devait lui rapporter plus que les deux autres, celle d'entremetteur.

Dans le bal que forts de la halle et poissardes se donnaient le 15 juil'et, sur le terre-plain du Pont-Neuf, autour de la statue du roi vert-galant, leur patrcjM, le marquis d'Argentcourt, tenait le bàlon de chef d'orchesti'c.

Le Petit manteau bleu, Edme Champion, devait sa réputation à des mérites d'un autre genre.

Il était né en 176A, à Châtel-Gensoir, dans l'Vonne, Son père était flotteur de bois. Orphelin,

30 LA VIE PArnSIENNE

il vint ;i Paris, trouva un asile chez une portière de la rue Saint-Jacques, apprit le métier de bijoutier et lit assez rapidement fortune.

Dtivenu riche à force de travail et d'économie, Edme Champion n'oublia pas qu'il avait été pauvre, très pauvre. Dans les dernières années de la Restauration, on vit sur le pont du Change, un homme qui, devant une énorme marmite, distribuait aux mendiants qui, attirés par l'odeur, s'étaient approchés, de pleines écuelles de soupe. Le lendemain et les jours suivants et tous les jours, la distribution eut lieu. De tous les quartiers de Paris, des nlTamés se donnaient rendez-vous sur le pont au (]liani>('. Ils io^noraient le nom de leur bienfaiteur. A cause du costume qu'il portait habituellement, ils l'aïqjelaient le J^ctil manteau bien (1 .

Moins utile à ses contemporains que le petit Manteau bleu, et peu soucieux d'ailleurs de se procurer une réputation du même genre, Cliodruc- Duclos qui fut d'abord, et assez longtemps, Chodruc-Duclos le Superbe et qu'on appela plus tai'd, (hms sa période de décadence, VHom;ne à la longue barbe, était né à Sainte-Fo}^ près de Bordeaux. On prétend que cet événement se produisit

(1) Ediii. Champion fut nommé, en 1830, chevalier de la Légion d'iionneur. En 1837, il obtint l'autorisation de joindre à son nom celui de Petit Manteau Bleu. Il se retira en 1851 dans son pays natal, à Chàtel-Gensoir, et il y mourut, très âgé, le 25 juin 1852.

PARIS SOUS LA RESTAI' rsATIOX 31

en 1780, nuiis il faut, croyons-nous, l'avancer de quelques années.

Chodruc-Duclos devait avoir une vingtaine d'années tout au plus lorsqu'il alla, en 4 793, se ranger parmi les défenseurs de Lyon. La ville prise, les i'éj)ul)licains s'emparèrent de lui. Il courait risque d'être guillotiné, comme bien d'autres. Une jolie Lyonnaise, qui l'aimait, le sauva, en favorisant son éA'asion.

Cette première aventure, ce dénouement romanesque et sentimental d'une équipée qui pouvait plus mal finir, fit de lui, à Bordeaux, où il s'était réfugié, un des jeunes gens à la mode, un muscadin de province, royaliste par goût, par tradition de famille, et surtout par amour du danger. Il se distinguait par son élégance autant que par son courage. On a raconté que son tailleur, avec une imprudence dont il dut se repentir, lui ouvrait un crédit de 20.000 francs par an, et le raffiné qui. dans les dernières années de sa vie, se contentait d'une chemise inamovible, qui n'était que l'ombre d'une chemise, en changeait alors deux fois par jour. Il se servait en guise de tirants de bottes de foulards de la soie la plus fine.

Bon tireur, escrimeur redoutable, GhodrucjJuclos ne négligeait aucune occasion de se- battre en duel, et au hcsoin il la cherchait. Généralement, il venait à bout sans trop de peine de son adver-

saire, mais, un jour, il reçut un coup de pointe. Il s'en consola le mieux du monde. Rencontrant un ami, au moment où il sortait de cliez son médecin Raynal :

— Je ne donnerais pas, lui dit-il, ma blessure pour vingt-cinq louis.

— Et pourquoi donc ? demanda l'autre un peu surpris.

— Parce que Raynal, en me saignant, m'a assuré qu'il n'avait jamais vu un plus beau sang-.

Ce bretteur pensait qu'à un homme jeune, vigoureux, et d'agréable tournure, les femmes ne doivent pas coûter trop cher. 11 alla peut-être un peu loin dans le système opposé. Un soir, au théâtre de Bordeaux, une jeune veuve, Mme T. avait trouvé une loge, louée par elle, occupée par trois jacobins notoires qui refusaient obstinén.ent de céder la place. Chodruc-Duclos vint au secours du bon droit, qui avait en cette occurrence l'avaiilagc d'être représenté par une très jolie femme. II saisit délicatement par le col de son habit un des quidams, celui qui criait le plus fort, et le balança au-dessus du parterre, en criant : « Qui est-ce qui a besoin d'un citoyen ? »

Le citoyen en question n'ayant été réclamé par personne, une chute qui aurait pu avoir pour lui, et sans doute aussi pour quelque spectateur du parterre, de fâcheuses conséquences, lui fut épar^

Maison habitée par Dagueire, rue

des Marais-du-Temple.

gnée, mais comme il s'agissait d'un pur, qui jouait alors une manière dé rôle politique, Chodruc- Duclos faillit être arrêté. Les instances de Mme T. lui épargnèrent cet ennui. Elle devint peu après sa maîtresse. 11 ne l'abandonna qu'après l'avoir complètement ruinée.

Bravant la prison et la guillotine, Chodruc- Duclos continuait à afficher un royalisme bruyant et agressif. Sous le Consulat, il alla batailler en Vendée. Amnistié, il refusa de se soumettre aux conditions auxquelles était subordonnée cette mesure de clémence. On l'enferma au donjon de Yincennes et plus tard à Sainte-Pélagie.

Il avait quelque raison de croire que le retour des rois légitimes, pour lesquels depuis dix ou quinze ans, il avait subi tant de persécutions, aiïronté tant de périls, lui ménagerait de sérieuses compensations. Sa fidélité à la monarchie n'était point suspecte. Malheureusement il demandait beaiu'oup — un grade de colonel ou de maréchal de camp — et Louis XVIII, pour le punir d'avoir tué dans un duel un La Rochejaquelein, avait pris la résolution de ne lui rien accorder.

Pendant trois années, de 1815 à 1818, solliciteur infatigable, multipliant déniarclies et suppliques, Chodrnc-Duclos se heurta à la mauvaise volonté des bureaux. Au début, les promesses qu'on lui prodiguait l'avaient tenu en haleine. Bien-

tôt on ne lui donna même plus de promesses. Il ne trouva aucun appui chez le comte de Peyronnet qui avait été son ami, son compagnon de lutte (1). De plus en plus irrit('' et aigri, il commença vers 1(S18 à se, draper dans le manteau de Diogène. Ce n'était pas un honneur qu'il avait cherché, mais une place. Il fit de l'opposition à sa manière, en étalant une misère farouche et en quelque sorte hostile dont il voulait qu'on rendit responsables ceux pour lesquels il s'était dévoué jadis, et qui le méconnaissaient. L'ancien muscadin, ruiné et vieilli, devint l'Homme à la longue barbe. On le voyait au Palais Royal, dont il faisait son champ de manœuvres, tel que le représente un portrait du temps. Il portait un chapeau de castor dont les pluies avaient simplement modifié la forme et altéré la couleur, une redingote où tout ce qui n'était pas tache était trou, et que serrait à la taille une corde, des pantalons aux bords frangés, boueux, et des souliers, des apparences de souliers, (pii ne tenaient aux pieds qu'à l'aide de ficelles. Sa longue baibc, à laquelle il devait son surnom, coni|)lélait ou plutôt aggravait cette étrange physionomie, ])lus tragique que ridicule,

(1) On lui ofTril, cependaiil, le grade de commandant de genduiinerie, mais il le refiiira, le trouvant indigne de lui. Ses relations plufôt diCficilos avec les gendarme? ne lui avaient pas appris A les aimer.

Itê La Vie t^AhisiEN^É

et qui inspirait un sentiment mêlé de dégoût et de crainte, d'un peu de pitié aussi. Ceux qui étaient renseignés sur son passé n'ignoraient pas que ce mendiant hautain, avec sa misérable déiroque si fièrement portée, était une preuve vivante de l'ingratitude des gouvernements.

« Il y a autre chose, écrivait en 4828, Charles Nodier (l), que du diogénisme, dans cette abnégation obstinée qui se condamne depuis cinq ans, (en réalité depuis dix ans) à tourmenter les yeux de la foule du spectacle d'une pauvreté repoussante ; il y a une leçon pleine d'énergie pour la jeunesse ardente et généreuse qui embrasse, sans autre mission que son courage, l'intérêt des rois proscrits et des institutions abandonnées, qui prodigue ses jours et son sang à cette cause de sacrifices, et qui ne sait pas que la moisson attendue est réservée d'avance aux lâches intrigues de la bassesse et de l'hypocrisie. »

Plusieurs fois la police eut à s'occuper de ('hodruc-Duclos. Ou aurait lùen voulu l'enieriner (hms quelque prison, mais il était trop connu, on n'osait pas. Traduit devant la correctionnelle et accusé de vagabondage et de mendicité, il prouva qu'il avait un domicile, rue du Pélican (2), pas luxueux,

(1) Souvenirs de la Révolulion.

(2) Il habita successivement rue Pierre Lescot, rue du Pélican, el rue de la Bibliothèque.

^ARIS sous La tlESTAURATION 3t

mais qui lui suffisait. D'ailleurs il ne mendiait pas, il empruntait. Il empruntait et ne rendait jamais. Cette habitude assez répandue, même à cette époque, ne constituait pas à elle seule le délit de mendicité.

Le 28 juillet, dans la matinée, les boutiquiers du Palais Royal assistèrent à un spectacle étrange. Ce jour-là, Ghodruc-Duclos apparut à son poste habituel avec un chapeau présentable et des vêtements presque propres. On comprit que la saleté n'avait été pour lui qu'une protestation et qu'il attendait une révolution pour s'habiller à peu près comme tout le monde. Il avait voulu, en se couvrant de haillons, faire rougir le gouvernement; il n'avait fait rougir que sa redingote, si on peut donner le nom de redingote à la houppelande sous laquelle il dissimulait une complète absence de linge.

Pendant les Trois Glorieuses, ce royaliste désabusé joua sou petit bout de rôle. « Les Suisses, raconte Charles Vriarlo dans ses Célcbrités de l<i rue (1) défendaient h; Palais et avaient engagé le feu avec les assaillants. Chodruc, qui voyait à deux pas de lui un groupe de jeunes gens armés de fusils, de inuiiitioas dont ils se servaient asst-z

(1) Pul)liées en 1864. I! n'est pas bien sûr (|iie (".liodiiic- Duclos soil le héros de cette anecdote.

38 l.A VIE PARISIENNE

mal, s'approcha d'eux et demanda une arme pour leur montrer comment il fallait s'en servir.

(( Il mit en joue, pressa la détente ; on vit 1< imLor un Suisse'; il rendit son fusil.

« Celui qui avait prêté son arme insista pour (juil voulût bien la garder, puisqu'il savait si bien s'en servir.

— Meici! répondit Ghodruc, ce n'est pas mon opinion. »

Quelques années plus .tf^rd, im beau matin, on trouva Chodruc-Duclos mort dans le bouge qu'il habitait. Dans la dernière période de sa vie, il se montrjiit un peu plus sociable, soignait quelque peu sa tenue, et fréquentait les cafés du Palais- Royal où on redoutait ses subites colères. Dans un des procès qu'on lui intenta, les juges apprirent avec stupéfaction qu'il possédait un revenu de 1.200 francs et une ferme sur les bords de la Garonne.

Les houti(|iiiers du Palais-Royal fureut si contents d'eu être débarrassés qu'ils payèrent les frais de son enterrement.

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