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LES FILLES, LES GRISETTES, LES PIQUEURS

Le règne des prêtres — car la Restauration fut surtout cela — avait eu pour conséquence d'imposer à beaucoup de femmes de la haute société, que leur situation exposait aux regards des foules, une dignité de vie au moins apparente. L'essentiel était de donner le bon exemple ou d'en avoir l'air. Lhypocrisie peut, dans bien des cas, passer pour de la vertu, et elle est par suite très moralisante.

Beaucoup de femmes qui avaient brillé sous la Révolution et lEmpire se résignaient à une demi-retraite, qui était presque une abdication. En s'eflorc^-ant de ne pas trop paraître en souffrir,

elles assistaient ;;ux triomphes de celles qui leur succédaient.

Quoiqu'elle fut encore belle — et elle devait Tètre toujours — Mme Récamier semblait s'être retirée du monde. Elle se contentait de la société de quelques amis fidèles. Elle consacrait une grande partie de son temps à des œuvres de charité.

L'ex-\lme Tallien, devenue princesse de Carainati-Gliimay, passait Tété dans un de ses châteaux où l'entouraient encore de nombreux amis rpTelle obligeait, très soucieuse d'étiquette sur ses vieux jours, à porter l'habit noir, la culotte courte et les souliers à boucles. Elle donnait la conu'die sur le petit théâtre de son château. Souvent, le soir, dans sa chambre à coucher, on jouait aux cartes, et, quand elle était lasse, elle se mettait Iranquillemeiit au lit, mais jusqu'à» moment où le sommeil t'ermait ses paupières, elle s"intéress;iit au jeu. C'était la dernière passion dune femme qui avait eu beaucoup de passions dans sa vie.

La princesse de Talleyrand, qui avait été Mme Grant, avait (juitté son mari, dans les premières années de la Restauration, pour incompatibilité d'humeur.

« Au bout de ([uchpies jours, ou trouva, dit-on, sur les murs de la maison, un placard noir environné de feuilles de laurier, portant ces mots :

oniioiKs fi:mmi:s a i a modi: l>'.i.*»

C'est ici 1(1 maison Bancal (1). Un doiii('.sh(|iK! l'ai'i-acho, croyant qu'on avait voulu faire allusion à la di'niarclie ini'gale do son maître. «Lesimbé- « ciles ! dit le piinee en api)rcnant cette nouvelle, « ils ignorent donc qne ma l'emme adéménagé (2). »

Quelqnes-unes de ces beauté ', vieillies ne désarmaient ])as. Hollandaise d'oiigine, grande et forte, et aussi peu gracieuse que possible dans sa démarche et son attitude, la duchesse de Bellune, (|ui en 1815 touchait à le quarantaine, fut, à toi t ou à raison, une des femmes le plus atta(|uées do ce temps. On voulut voir en elle, sous prétexte qu'elle avait la taille d'un grenadier, le type de la \ieille garde qui meuit et ne se rend pas.

On lui attribuait entre autres amants le Grec Kostolo, a.-sassin d'un épicier nommé Boursier, à l'instigation de lu femme de celui-ci, et on affirmait que le lendemain du jugenu-n telle avait fait l'e mettre à l'avocat de ce Kostolo un rouleau de cinquante louis.

^Jn autre de ses amants aurait été le comte de Lusignan, aide de camp du maréchal de Bellune, dont la femme, désespérc'e, s'était suicidée au château de Ménars en 18'2'|. Le mari, assiu'ait-on,

11) On sait i|H(' l''iialil('-s a\;iit rit' assassine en l.s|7, .à Uoilcz, dans la maison de rendc/.-voiis Icmic par les Bancal.

(2) liiiii/i-dp/iic (lea ddnics de Ui cmir... p. S2.

avait transporté le cadavre aux pieds de la duchesse, et lui avait dit : « Madame, voilà votre ouvrage (1 ) ! »

Tout ceci sent un peu le mélodrame, et dans le monde c'est surtout la comédie qu'on joue.

Les jolies femmes étaient nombreuses à la cour sous la Restauration, comme elles l'avaient été sous l'Empire, mais ce n'étaient plus les mêmes. Un article de journal, en 1829, en donna une énumération, qui, à cause de commentaires dont s'accompagnait cette liste, provoqua un véritable scandale (2) :

« Le V^ décembre 1829, la Mode publia sous ce titre : Assemblée législalive de la Mode, un article d'un goût douteux, qui avait le grand tort de faire de la personnalité, et qui mettait en scène les dames de la cour du rang le plus élevé après les princesses. Dans cet article, on supposait qu'une Chambre de représentantes venait d'être nommée pour décréter les lois de la toilette et de la souveraine élégance. Les détails de l'organisation et de la réunion de cette Chambre d'une nouvelle espèce permettaient à la verve de l'auteur de s'égayer

{l) Biographie des dames de la cour... p. .32.

(2) Cet article parut dans la Mode, et là duchesse de Berry, qui avait accordé son patronage à celle revue, le lui enleva par une lettre du duc de Lévis, lettre datée du 3 décembre.

au détriment de la coquette assemblée, et aussi, peut-être un peu, de la vraie Chambre.

C'est ainsi que la présidence ayant dû être naturellement dévolue à la doyenne d'àofe, une contestation s'était élevée, à cette occasion, entre Mme la princesse de Ch... (1), INIme Ham... (2) et Mme la comtesse de C... « A Tégard de la première, disait la Mode, quelques membres de la gauche assurent, d'une manière })0.sitive, qu'elle a eu vingt-cinq ans en thermidor do; Tan XI; mais une lettre de la princesse, s'excusant, pour cause d'une grossesse avancée, de ne pouvoir se rendre à la séance, est venue calmer les craintes. »

L'impossibilité de pouvoir se procurer des notions exactes sur l'âge des membres susceptibles d'être appelés à la présidence, avait forcé l'assemblée, toujours d'après la Mode, à recourii- à un moyen terme, celui de donner la présidence à la plus jolie... Mais, finalement, on s'était encore ravisé, et on avait imaginé, pour éviter de nouveaux dcbiils, d'acclamer la représentante la plus jeune. « La question, ajoutait galamment la Mode a été quelque temps indécise entre Mlles de Béarn, de Beauvilliers, de Lapanouze et Cécile de Noail-

(1) La princesse de Chimny, l'ex-Mine TallitMi, av.iil en 182;) cinquante-sept an^. tille niounil en ISSô.

(2) .Mme Ilamelin, née en 1770, a\ail truis ans de moins cjue Mme Tailien.

les ; mais cette dernière, avec une modestie, un entliousiasme dignes des plus grands éloges, a proposé d'ofTrir le fauteuil à i\Ille Delphine Gay (l). » C'était, on le voit, un gracieux hommage rendu par Tamoureux directeur (Emile de Girardin) à celle dont il ('tait épris.

Quoi qu'il en soit, toujours d'après notre Revue, l'ouverture de la fameuse session avait lieu, non sans un discours de la couronne, et la Mode, pcrsonniliant la souveraine, était reçue, à son arrivée dans la salle, par une députation de dix dames et de dix chevaliers.

Les premières étaient Mmes la duchesse de Guiche ,2), la duchesse J'Istrie, la comtesse Arthur de la Bourdonnaye (3), la marquise Victor de Caraman, la marquise de la Ferte-Meun, de Thorigny, la baronne Inguerland, Alphonse de Vatry, Joseph Perier et la duchesse d'Otrante.

Les seconds étaient ISLM. le prince de Léon,

(1) Delphine Gay, née le 26 janvier ISO-t.

(2) « C'est la fille de Mme la comtesse d'Orsay, et la femme du lieutenant-général commandant la deuxième brigade de cavalerie légère de la garde royale, premier menin de Mgr le Dauphin... vingt-huit à trente ans (en 1826), un port de reine, des yeux bleus, un teint de lys et de rose, de jolis pieds, une belle main, des cheveux blonds, et autant d'esprit qu'en a besoin une jolie femme qui ne fait pas de livres... » Biographie des fiâmes de la cour... p. 10t.

(3) Le comte Arthur de la Bourdonnaye était maréchal de camp et gentilhomme ordinaire du roi. Sa femme était beniicoup plus jeune que lui.

Henri de Xoailles, le duc de Guiche, Alfred d'Orsay, Walewski, le comte de Montron, Alfred Desvoisins, le prince de la Moskowa, le comte Charles de Mornay, Mope.

Malheiireusonient, le compte rendu de la séance contenait des allusions blessantes au récent discours de la Couronne à la Chambre des députés; on y parodiait, sans grand esprit du reste, les procédés parlementaires de la Chambre législative ; on finissait par nommer une double commission de V adresse et des péliiions qui comprenait les noms, fort honorablement traités d'ailleurs, de Mnips l;i iiiai([iiise de Bellis^en, la comtesse de Crillon, de MarceHus, la duchesse de Dino (1), la comtesse Merlin, de Sampayan, la duchesse de Valençav, de Laroche-Rousseau, la comtesse Henri de Sassena}^, la marquise de Podenas (*2), la du-

(1) « Parente du prince de Talleyrand, elle habite son hôlel et en fait les honneurs... Il est impossible d'être plus gracieuse et plus avenante. Sa taille est moyenne, nnais très bien prise. Son œil perçant et son teint brun annoncent une vivacité qui ne se réalisait pas entièrement. IN'éanmoins son esprit est au-dessus de tout éloge... Mme de Dino peut avoir vingt-huit ans. Elle est si jolie, elle se met avec tant de gf>ùt qu'il est des jours où on ne lui donnerait pas la moitié de son âge. Son portrait, peint par Isabey, fute.xposé au dernier Salon. Il attira tous les regards. » Bioçiraphie des clames de la cour... p. 82.

(2) Femme du lieutenant-colonel de Podenas. Elle avait été nommée en 182.5 ou 1826 dame pour accompagner la duchesse de Berry.

chesse de liantzau, la princesse de la Moskowa, la comtesse de Boignes, la baronne Mallet, etc., etc.

Cet article finissait par l'énumération des mesures adoptées par l'assemblée, et l'on y décrétait notamment... les manches courtes... »

Parmi les femmes citées dans cet article de la Mode, Delphine Gay fut une de celles qui eurent le plus do réputation et de succès, une de celles rpii s'adaptèrent le mieux à leur temps et en qui leur temps, comme dans un miroir, sembla se refléter. Elle fut la ÎNIuso de la Restauration. Elle en eut les attitudes, les travers, et le talent un peu factice.

Née à Aix-la-Chapelle, à l'époque où son père était receveur général du département de la Roar, elle avait été, dit-on, baptisée sur le tombeau de Charlemagne. Cette particularité eut-elle sur sa destinée quelque influence, nous n'osons pas l'affirmer.

Delphine Gay avait à peine dix-sept ans lorsqu'elle concourut pour un des prix de poésie ([iie donnait l'Académie française. Le sujet, émiueminent moral, était le dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille pendant l'épidémie de Barcelone. A défaut du prix, une récompense extraordinaire fut accordée à la jeune fille, dont la pièce, quoiqu'elle s'écartât un peu du gujet, avait produit une vive impression,

A partir de cette époque, la poésie de Delphine Gay coula comme un flot intarissable. Elle chantait comme les autres parlent, elle chantait sans cesse. Tous les événements mémorables, tous les personnages importants, elle les célébrait dans ses vers aussi harmonieux et plus abondants que ceux de Casimir Delaviçrne. La Ivre était chez elle un

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ustensile de ménage.

Tant de vers sur tant de sujets (1) méritaient une récompense. La Muse de la Restauration l'obtint, nussi éclatante, aussi bruyante qu'elle ])ouvait le désirer. Le 16 avril 1827 elle fut proclamée, nouvelle Corinne, au Capitule, membre de l'Académie du Tibre. Délicate allusion, car ce fleuve, comme elle, couhiit, coulait toujours.

Cette mnnie de se draper, d'ériger une simple robe de mousseline à la dignité de péplum, et de poser pour sa propre statue, prétait un peu au ridicule. Des journaux publièrent sur Delphine Gay des articles où l'admiration se mêlait de quelque ironie, et dans le passage que lui consacré la Biofjraphie des dames de la cour (2) elle ne lut pas épargnée :

« l^a fille deTauteurd'yl/ïa/o/e etd(i Tarrangeuse

(1) Un choix de ces vers avait paru, en 1824, sous le titre à.' Essais poétiques.

de \à Sérénade (1) n'est pas encore à la cour ; mais comme elle a Tespoir d'y être admise avant notre seconde édition, nous avons cru devoir par anticipation la comprendre dans cette biographie. Tout vient à point à qui peut attendre : jMlle Delphine Gay attend avec un courage admirable; mais elle ne perd pas son temps pour cela. Le roi va-t-il à Notre-Dame, à Saint-Cloud, à l'Institut ; vous pouvez être sur que la première personne qui s'oll'rira à sa vue sera Mlle Gay, avec ses belles touffes de cheveux blonds, son teint de lis et de roses, sa taille svelte et sa robe bleu haïti. « Quelle est cette jeune femme ? demande le mo- <( narque ? — Mlle Delphine Gay, répond le premier « gentilhomme. — Toujours Mlle Delphine Gay ! » etilpoursuit sa route de mauvaise humeur (2). Y at-il un bal à la Chaussée-d'Antin ? tout le monde debout sur des sièges, a les yeux fixés sur une contredanse. Quelle est cette jeune dame qui chasse et rechasse si bien ? Mlle Delphine Gay. Toujours Mlle Delphine Gay ! C'est le marquis de Carabas de la société parisienne. Le baron Gros finit-il sa coupole de Sainte-Geneviève, qui chan-

(1) Sophie Gay avait publié, en 1815, un roman, Anatole, et elle arrangea, en 1818, en opéra-coniiiiue une coméd:e de Hegnard. la Sérénade.

(2) Delphine Gay <init par être présenlée au roi en 1825, à une exposition de tableaux au Louvre, et il lui accoidn une pension de 1.50U francs sur sa cassette.

QUKI.OUKS FEMMI'.S A I,.\ MODE 303

tera ce bel ouvrage ? Mlle Delphine Gay. Le général Foy est-il ravi à la France consternée : qui se fera l'interprète du deuil national ? Mlle Delphine Gay {{). La Congrégation perd-elle M. le duc de Montmorency (2) : qui consolera l'autel et le trône ? Mlle Delphine Gay. Sa fabrique de vers est en aussi grande activité que celle des griiïonneurs publics qui écrivent sur leurs carreaux : « le-i on fait vers et couplets pour les fêtes et les « noces. » Il n'y a qu'un malheur, c'est que...

Églé, belle et poète, a deux petils travers, Elle fait son visage, et ne fait pas ses vers (3).

Qui les fait donc? Allez quai Voltaire, entiez dans cette grande maison, montez, monteztoujoui-s, six étages, deux cent quatre-vingt-dix marches, et dans une petite bonbonnière, d'où la vue embrasse tout le département de la Seine, vous trouverez Y Apollon du Belvédère. »

Célèbres ou ignorées, poétesses oubouti([uières, bourgeoises du Marais ou grandes dames du faubourg Saint-Germain, les femmes de ce tempslà, même dans les choses de l'amour, suivaient la

(1) On grava, sur le tonil)cnn du général Foy, les vers que la jeune poétesse lui avait consacrés.

(2) Le duc Matliieu de Montmorency.

(3) Ceci est une simple calomnie. Dclpliine Guy faisait ses vers. Klle n'en estpeut-élre que plus coupable,

mode, car l'amour, quoi qu'il tende toujours à un but qui ne varie pas, s'exprime, suivant les époques, de diverse manières.

Sous l'Empire, les hommes faisaient prime. La guerre en diminuait sans cesse le nombre et supprimait les meilleurs. Par suite de cette diminution et de cette sélection à rebours, le soupirant le moins aimable, le plus laid, était à peu près sûr de voii- couronner sa flamme. Ce fut une belle époque pour les bossus, pour les boiteux, pour les infirmes de tout genre. On n'avait plus le choix, ou on Pavait de moins en moins.

On aimait vite, entre deux victoires. Le temps manquait pour s'attarder aux bagatelles de la porte pour prolonger les petits jeux préliminaires, pour savourer les hors-d'œuvre delà passion. Il l';illait mettre les bouchées doubles, et en courant le ris([ue de ne pas finir le repas. L'amant du jour pouvait être obligé, le lendemain, d'aller chercher la mort, et de la trouver sur quelque champ de bataille d'Autriche ou d'x'Vllemagne. L'amour se faisait comme la guerre, tambour battant. Pour aller plus rapidement, on supprimait, d'un commun accord, grands mots et grandes phrases, et on commençait par la fin.

Sous la Restauration, on avait le temps, et les mœurs n'étaient plus les mêmes. Le retour des idées religieuses, en relevant l'âme féminine, exal-

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tîiit sa sentimentalité, son besoin de tendresse. D'un autre côté, le romantisme habituait, parune sorte de contagion littéraire, les hommes comme les femmes, à exagérer leurs impressions, à leur donner une forme plus emphati([ue. Bon garçon et cynique sous l'Empire, ranioiir, sous la Restauration, déclama un peu.

Les femmes, semble-t-il, étaient plus femmes, et on ne saurait mieux les louer. Leurs toilettes avaient quelque chose de plus léger, de plus intime, qui sentait moins la contrainte, Tapparat, et leur caractère ressemblait à leurs toilettes.

Elles étaient tendres, virginales, très jeunes filles (même à un âge avancé), minaudières avec iniiniment de charme, convaincues de la supériorité de Thomme, très disposées, pour peu qu'il s'y prêtât, à l'adorer.

Il y avait dans l'amour une fraîcheur, une délicatesse, une certaine pureté (relative, vous le pensez bien) que ne connut point, en général, l'époque précédente. Je ne crois pas qu'à aucune époque les femmes aient été ])lus souvent comparées à des anges. Elle relaient, au moins en apparence, dans leurs robes de mousseline, avec leurs châles légers qui ilottaient au gré du vent comme des ailes.

Cette époque a cela de particulier qu'elle était dans son ensemble ti'ès enthousiaste. Elle s'enivra

BOC lA VIE PARISIENNE

(l'une merveilleuse poésie, d'une poésie renouvelée, rajeunie, qu'elle transporta même dans la passion, et beaucoup d'amours furent ainsi, grâce à ce philtre do Jouvence, de tendres idylles, de délicieux poèmes.

A l'abolition du divorce (le 8 mai 1816), le mariage gagna plus de dignité. Il donna à l'épouse une sécurité plus grande. Dominés par ce sentiment i-eligieux qu'on jugeait alors indispensable à un honnête homme, surveillés par l'opinion publique qui était devenue moins indulgente, les maris hésitèrent à tromper leurs tVnumes, et ceux qui furent trompés par elles — il y en eut un certain nombre — n'accueillirent pas cette mésaventuri! avec le même scepticisme qu'autrefois. Aussi, dans les premiers jours de décembre 1820, on put lire sur les murs de Paris cet avis qui a quelque chose de touchant :

« Une jeune femme, âgée de 38 ans, s'est égarée de son ménage le IG août 1819. Son malheureux mari la réclame aujourd'hui. C'est sm tout à ceux qui se trouvent dans sa position qu'il s'adresse.

« Elle répond au nom d'Adélaïde-Sophie Picard ; elle a un(î figure distinguée, taille au-dessus de la moyenne et bien prise, l'épaule droite un peu plus haute que la gauche.

« On prie les personnes qui en auraient des non-

velles de vouloir hion les donner à son époux, qui la pleure et l'attend toujours, rue Saint-Honoré, WSlli (1). »

A côté de cet amour délicat, qui tendait le plus souvent au mariage (2) et lui donnait plus de douceur, l'amour vénal, qui ne Avisait (|ue le [)laisir, avait sa place et il l'occupait largement. Les fdles abondaient dans tous les ((uartiers de Paris.

Dans les salons luxueux, dans les coquets boudoirs de la dame Georget, rue Lepelleti^r, 29, et plus tard rue de Provence, 60, elles venaient jouer le rôle de marquises, de comtesses, de veuves très consolaMes, d'épouses abandonnées, de fdles séduites par qu('l<|ue misérable suborneur, mais pleines de bons sentiments. Des actrices très authentiques s'ajoutaient à cette intéressante collection.

La damcî Gérard, au carré Saint-^Iartin, la dame Julien Gazely, au faubourg Saint-Denis, et la dame Saint-Ililaii-e, rue Saint-Amboise, avaient un personnel moins relevé et une clientèle moins avide d'illusions (3).

(Il Annuaire de Lesur, année 1820, à la date du 8 décembre.

(2) Notons, en passant, que les agences matrimoniales continuaient k fonclionncr. Villiaume, dont l'agence était toujours siluée rue Neuve-Sainl-Euslache, 46, avait un rival redoutable, Brunet, rue de Seine. 29.

(3) « Les (lames de maison sont protégées p.'u" !a police... Elles vont allt-ntlrc au.x barri.ères,à la descente de voilures

Certains cabinets de lecture, certains magasins de modes, surtout an Palais-Royal, fournissaient aussi de l'amour à tous les prix. On choisissait dans un de ces derniers magasins un chapeau, et la jolie ouvrière que vous aviez remarquée vous rapportait dans votre chambre à l'heure qui vous convenait. Dans un établissement de la rue des Colonnes, qui avait cette spécialité, des célibataires se procuraient, pour ne pas trop s'ennuyei-, d'aimables demoiselles de compagnie.

Jusqu'à l'époque où M. de Belleyme (1) le fit supprimer, les filles qui tenaient à exercer librement leur métier payèrent à la police, pour s'assurer sa protection, un droit fixe de 3 francs par mois, qui leur permettait déloger chez elles, quand l'occasion s'en présentait, des voleurs, des forçats libérés et autres individus de même espèce.

Leurs mœurs n'avaient pas changé depuis l'Empire, et leurs postes d'observation restaient les mêmes.

Aux Tuileries, elles déambulaient dans les qua-

piibliques, les filles qui ont quitté leur village, leur hameau, pour venir faire fortune à Paris, et, grâce à ses matrones, la Force et Saint-Lazare les réclament. Elles vont dans les bureaux de placement, et, sous prétexte d'avoir des filles de service, des cuisinières, on leur vend pour 2 ou 3 francs des infortunées qui courent à leur perte. » La Police dévoilée depuis la Restauration, par Fhoment, Bruxelles, 1829, t. II, (1) M. de Bollcyinc fut préfet de police en 182S et 1829.

trième et cinquième allées ou s'asseyaient sur des chaises, avec des attitudes de bonnes petites bourgeoises. Quelques-unes donnaient la main à un garçonnet ou à une fdlette, et on les prenait ])oiir de jeunes femmes mariées.

Elles étaient très nombreuses au Palais-Pvoyal et s'y groupaient volontiers pour mieux attirer les clients. « Dans plusieurs entresols des arcades et jusque dans les greniers, écrit Prudhomme (1), sont des colonies de femmes galantes, sous la domination de plusieurs mères abbesses, qui leur fournissent des vêtements à un prix fixé pour chaque jour, et selon la beauté des bardes et l'intelligence de la belle, pour produire une bonne recette sur laquelle on prélève :

« 1° La location des bardes ;

« 1° La nourriture ;

« 3° Une somme pour le loyer de l'appartement pour cbaque jour.

« Le superflu est partagé ; néanmoins, ces filles ne gagnent rien le premier mois du noviciat. »

Beaucoup de vieux garçons, très amateurs de fin gibier, faisaient la chasse à la (jriselte.

La grisette avait été ainsi iiomnu'e, au (lix-liiiitième siècle, parce qu'elle portait généralement une

(1) Voyafje descriplif el historique de l'ancien et du nouveau Paris... i. 11, p. 112.

casaque (rotolFe grise. Sons la Restauration, elle était devenue plus coquette et par conséquent plus jolie. Elle avait deux couleurs préférées, le bleu en hiver, en été le rose.

Tout révélait à un connaisseur la grisette, sa démarche légère et gracieuse, son bonnet de percale, sa robe de percaline, d'indienne ou de mérinos, suivant les saisons, son regard à la fois ingénu et malicieux, et l'amour qui se dégageait de toute sa personne.

Elle avait toujours un métier, qui lui permettait à peine de ne pas mourir de faim.

« Elle travaille chez elle, dit un de ses historiens (1), loge en bouti({ue ou va en ville. Elle est brunisseuse, brodeuse, plieuse de journaux, chamoiseuse, cliamarreuse, blanchisseuse, gantière, ])assementiere, teinturière, tapissière, mercière, bimbelotière, culottiere, lingère, fleuriste; elle confectionne des casquettes, coud les coiffes de chapeaux, colorie les pains à cacheter et les étiquettes de marchand d'eau de Cologne; brode en or, en argent, en soie, borde les chaussures, pique les bretelles, ébarbe ou natte les shalls, dévide le coton, l'arrondit en pelotes, découpe les rubans ; façonne la baleine en bouquets de fleurs, enchaîne

(1) Er.NEST Desprez, les Griselles à Paris, dans le Livre des Cent cl Un, t. VI, p. 213.

OUELOUES FEMMES A Î.A MODE 311

les perles nu tissu soyeux diiue bourse, polit l'argent, lustre les étofi'es ; elle manie l'aiguille, les ciseaux, le poinçon, la lime, le battoir, b; gravoir, le pinceau, la pierre sanguine, et dans une foule de travaux obscurs dont les gens du monde ne connaissent pas même le nom, la pauvre gr-isette use péniblement sa jeunesse à gagner 30 sous par jour, 5Zi7 fr. 50 par an. »

Avec ces bli7 l'r. ôO, daprcs le même historien, son budget s'établissait ainsi :

l.oyel- !)0 l'r. »

Nourriture "247 Ir. 'JO

Toilette, éclairage, elc . . 400 l'r. »

Bière, coco et autres . . . 15 l'r. »

Il y avait donc, chaque année, un déficit de 205 francs. L'amour le comblait.

Une grisette digne de ce nom avait géiu'ralement trois amoureux:

■{" L'homme mûr et quelquefois blet, le bailleur de fonds, qui régnait sur son cœur toute la semaine, sauf le dimanche. Il n'était pas rare qu'elle l'aimât, parce qu'on a, à cetàge-Là des excédents de tendresse.

2° Le jeune honunc, sous-ofliciei", calicot, rapin ou étudiant, à qui elle réservait le dimanche. EHe allait avec lui à Uobinson, ou à la Chaumière, ou

;ui bal de Saumon, et de temps en temps au théâtre, (tétait l'amant hebdomadaire. Il ne durait guère que deux ou trois mois.

3" Le futur mari, l'ouvrier que la grisette consid(''rait comme son égal, eu qui elle retrouvait ses origines, ses goûts, et qu'elle gardait en réserve ])our l'épouser quand il aurait mis assez d'argent à la Caisse d'épargne.

Il y avait des grisettes sages. C'étaient presque toujours les plus laides.

Les époques de compression morale se distinguent souvent par le développement que prennent les aberrations passionnelles. Une des plus curieuses, sous la Restauration, fut celle des piqiieurs (1).

Ils avaient débuté pendant l'hiver de 1818. Un des premiers fut un homme qui avait la tournure d'un officier en demi-solde et portait le ruban de

(1) Ils avaient d'illustres origines. Voici, en effet, ce que dit le Diclionnaire universel de France, par IIessf.lu, 1771 : « Le seigneur de Pacé (près de Saumur) a le droit de mener ou de faire mener par ses gens ou officiers, le jour de la Trinité, à la danse de Pacé, toutes les femmes jolies qui se trouveront pendant le courant du jour à Saumur et dans ses faubourgs. Chacune de ces femmes jolies est tenue de donner à ceux qui les conduisent quatre deniers et un chapeau de roses; et au cas qu'elles ne veuillent pas aller danser avec les officiers du seigneur, ils peuvent les piquer trois fois (et pas cà la figure) avec un bâton ferré au bout, en manière d'aiguillon et marqué aux armes du seigneur. »

la Légion d'honneur. Il piqua au derrière une jeune femme qui était assise avec une femme plus âgée, dans le jardin des Tuileries, sur un

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\)\\\\v (le l;i g-i'iiiidc ;i1!('m'. I.a douleur l;i lit s'évanouir. On la ti'ansporla au cliùteau des Tuileries, et on constata qu'elle aA'ait été piquée avec un instrument aigu et tranchant qui avait pénétré de quatre ou cinq lignes dans la chair. Ce fut pour

ai4 LA vu: IWIilSltNNE

elle une consolation de savoir exactement de combien de lignes l'instrument avait |)énctré. Elle déclara, d'ailleurs, ne point connaître le piqueur, qui ne fut ])as retrouvé.

Quelques jours après, le même individu, croit-on, dans un passage obscur des galeries de bois, au Palais-Royal, piqua au-dessus de la hanche gauche, à l'aide d'un stylet, une i'emme qui se promenait avec son mari. On la ramena chez elle sur un brancard.

Plusieurs journaux annoncèrent peu après que rhonnue au stylet était un ancien officier de l'armée de la Loire, qui ne paraissait pas jouir de toute sa raison — ce qu'expliquaient d'ailleurs, ils n'osèrent pas le dire, mais ils le pensèrent, ses opinions bonapartistes — et que la police, à qui rien n'échappe, était sur ses traces.

Le 3 décembre 1818, la préfecture de police avait communiqué à la presse cette note :

« Un jiarticulier, dont on n'a pu se procurer le signalement que d'une manière imparfaite, se fait depuis quelque temps un plaisir cruel de piquer ])ar derrière soit avec un poinçon, soit avec une aiguille lixée au bout d'une canne ou d'un [»ara[)hiie les jeunes personnes de quinze à vingt ans (1) que

(1) Il ne paraît pas prol)al)le (pie lindividu en quc?;tion ait pris la peine de demander aux jeunes personnes (pi'il voulait picpier leur acte de naissance.

le hasard lui l'ait rencontrer dans les rues, sur les places ou dnns les promenades publiques. Celles sur lesquelles il semble qu'il ait de préférence exercé jusqu'à ce jour sa coupable et dangereuse manie sont les jeunes personnes que les principes d'une éducation soignée, une timidité naturelle, ou la crainte d'occasionner un éclat et du scandale, ont dû empêcher de se plaindre aussitôt qu'elles se sont senties blessées. »

Cependant les attentats se multipliaient.

Trois femmes furent blessées à la sortie de l'Opéra, dont une très grièvement. Une autre fut attaquée dans les Champs-Elysées, mais Tétolfe de sa robe de soie la protégea. Une petite fdle de six ans Cul piquée devant la boutique de son père, rue Villedot, par un homme moustachu et décoré.

La foule éprouva le besoin d'assommer deux ou trois individus plus ou moins convaincus d'avoir piqué leurs concitoyennes.

Les journaux /a Gazelle de France, les Débals, le Censeur (i), le Fanal ;'2\ ilndêpendanl (3), servaient presque dans chaque numéro à leurs lecteurs le récit de ces singuliers attentats.

(1) Le Censeur, par Comte et Danoyeh, vécut de 1815 à 1820. Il devint en 1817 le Censeur européen.

(2) Ce jom-nal, fondé en fructidor nn V, s'appela successivement le Rèueur, le Fanal, le Flambeau.

(H) l.'Inilcpendunl — du 8 mai ISU» au 13 mai 1820 — étaitla conlinualion du Journal général de France.

Les femmes étaient terrifiées. Elles n'osaient pas sortir de chez elles ou, si elles se hasardaient sur quelque promenade, elles ne songeaient, comme une armée en campagne, qu'à protéger leur derrière.

Quelques-unes se rebiffèrent. Le 11 décembre, la Gazelle de France publia cette lettre d'une jeune ouvrière qui n'avait pas froid aux yeux :

« ^Monsieur,

« Obligée de sortir seule le soir en revenant de ma journée, je déclare à MM. les piqueurs que mon parti est bien pris. Je marche tenant d'une main mes jupes et de l'autre un pistolet armé. Si je suis piquée, je ne crie ni n'appelle, je me tourne et je brûle la cervelle de l'assassin, je l'en préviens par la présente. »

Y avait-il dos piqueurs parmi les rédacteurs de la Gazelle de France ? Cette jeune ouvrière, qui ne marchait qu'un pistolet armé à la main, semblait le croire.

Le public exigeait qu'on découvrît les coupables, ou bien qu'à défaut de coupables on arrêtât quelques innocents.

(( M. le comte Angles, alors préfet de police (1)

(1) Le comte Angles fut préfet de police du 25 septembre 1815 au 20 décembre 1821.

Monsieur BELLE TAILLE

I \ MilllK MASCri.lM-. ION lS3o

et ennemi juré des piqueurs, au moins en apparence, mit en campagne ses agents de première, seconde et troisième classe, sans parler des surnuméraires et aspirants, et promit une récompense honnête à celui qui arrêterait un des piqueurs in /layranie délie to ; bien entendu que les parties blessées seraient soumises à une visite et à un examen scrupuleux, afin de constater la nature du crime.

« Les observateurs de la rue de Jérusalem prirent leur volée et planèrent sur l'immense étendue de la capitale, avec ces yeux d'Argus et de lynx qui pénètrent partout... Mais quoique les oflîciers de paix, Rivoire, Bunel et Dabasse, accompagnés de leurs nombreuses brigades, se promenassent dans Paris, dans tous les sens et de tous les côtés, quatre jours se passèrent sans avoir pu découvrir un piqueur. Des rapports rédigés en style larmoyant annoncèrent au préfet cette encombre funeste.

« Le préfet fut mécontent; il voulait, bon gré mal gré, qu'on en trouvât...

« Les gens d'esprit de la police, et il y en a, donnèrent l'essor à leur imagination. Une inspiration divine en fut la suite. Pour réussir à découvrir ces artisans d'un nouveau crime, on décida qu'il fallait prendre, dans diverses maisons de débauche, vingt filles publiques, (pii, hra-

vaut la piqûre et les piqueurs, se promèneraient hardiment clans les rues. Des agents les suivraient par derrière en éclaireurs, et pour les secourir en cas de besoin, en arrêtant les coupables piqueurs. Une somme de 5 francs leur serait allouée par jour et par séance ; car toute peine mérite salaire, et il fallait bien que la préfecture leur fit son petit cadeau. Il était, en outre, convenu qu'on leur recommanderait de prendre, autant que possible, Tair de femmes honnêtes et de baisser les yeux en marchant, afin de donner envie aux piqueurs de les stigmatiser. On leur fit répéter ces leçons de modestie, et, après cet exercice moral, les vierges ou vestales du dispensaire, dont on avait fait choix, et qui avaient été assez heureuses pour qu'on leur jetât le mouchoir, reçurent l'ordre de se rendre tous les matins à 9 heures chez le marchand de vins, carrefour Montesquieu, ayant pour enseigne la Croix-Blanche, entre les rues Groix-des-Petits-Champs et. du Bouloi. C'était là qu'on avait établi le quartier général. Après avoir lesté chaque actrice d'un canon rouge ou blanc, ad libitum, on pouvait les mettre en mouvement.

« Les officiers de paix, Rivoire, Dabasse et Bunel, étaient les ordonnateurs et les régulateurs de la marche. Ces promenades piquantes durèrent environ huit jours, sans qu'on pût prendre aucun

piqueur. On faisait cependant l'impossible pour les allécher; et la police dépensait chaque jour HO francs pour cette œuvre pie. Les journaux retentissaient de plaintes, et la police avait lancé une ordonnance en forme de monitoire, dans laquelle elle donnait au public le signalement d'un piqueur. On ne l'avait pas vu; mais peu importe : du moment que la préfecture le voulait, il devait se trouver, lui ou son sosie.

« On renonça à cette surveillance, dont le but était manqué, quoiqu'on eût dépensé 880 francs pour mettre en évidence vingt beautés qui n'avaient rien de piquant (1). »

Plusieurs prétendus piqueurs avaient été arrêtés, puis remis en liberté. Enlin, le P'" février 1820, le tribunal de police correctionnelle condamna à cinq ans de prison et à 500 francs d'amende un repris de justice, le garçon tailleur Auguste-Marie Bizeul, âgé de trente-cinq ans (2), convaincu d'avoir fait des piqûres. avec un instrument acéré à la demoiselle Alphonsine Saint-Laurent, une fdlette de quatorze ans et denù. et aux demoiselles

(1) La Police dévoilée depuis la Beslauralion... par Froment, ex-chef de brigade du cabiiii'l pnrliculicidupréicl, Bruxelles, 1829, t. I, p. 263.

(2) Il avait son magasin rue Croix-des-Petits-Champs, n° -12, et c'est là que , sur un rapport de l'officier de paix Dabasse, on l'arrêta.

\'ictorine Pommier, Julie Colombier et Clotilde Dorival.

A cette époque, au mois de mars 1820, une Allemande, Mlle Charlotte de Schiller, qui voyageait en France, écrivait à un de ses amis, le major von Ivnebel :

« Parmi les bizarreries qui, semblables à des épidémies, se répandent dans des villes et même dans des régions entières, il faut citer une espièglerie de très mauvais aloi qui a quelque peu effrayé Paris cette année. Des gens qu'on a appelés piqueurs s'amusaient, le soir, dans les rues, mais plus particulièrement au Palais-Royal et sur les boulevards, à piquer des femmes avec des iii.-struments pointus qu'ils tenaient cachés dans la main ou qui étaient vissés à des cannes ou à des parapluies.

« Ces individus portaient leurs coups de préférence sur les cuisses ou dans le dos. Parfois, ce n'était que des piqûres légères, mais souvent il v eut des blessures graves. Les victimes étaient des femmes de tout âge et de toute condition, jamais des hommes. Ces étranges attentats ont duré, à Paris, plusieurs semaines (1)... »

Il y a quelques erreurs dans cet extrait de

(1) Charlotte de Schiller ajoute que ces attentats lurent imités dans plusieurs villes d'Europe, et notamment à Bruxelles, à Haml)our<r. à Munich et à Londres.

lettre. Ces attentats ne durèrent pas plusieurs semaines, mais trois années, jusqu'en 1821. Les victimes n'étaient pas des femmes de tout âge. On ('parg-aîiit celles qui étaient vieilles et voilà cequi^ à la longue, rendit les piqueurs plutôt sympathiques. Etre piquées, même au derrière, cela constitiiîiit pour beaucoup de femmes un hommage d'une forme un peu brutale, mais qui avait son prix. Ne l'obtenait pas qui voulait. Plus d'une l'espéra en vain, et nombre de vieilles filles, sans oser le dire trop haut, furent très piquées de n'avoir pas été piquées.

Au début, on avait pris la chose un peu trop au sérieux. Plus tard, d'habiles industriels essayèrent d'en tirer parti. Un pharmacien de lîlc Saint- Louis, nommé Liebert, inventa un baume contre ces piqûres, et pour qu'on ne fût plus exposé à la recevoir, un armurier inventa une cuirasse postérieure d'acier léger. Ce n'était pas au même 'Midroil que la plaçaient les Amazones.

La caricature et la chanson avaient déjà commencé à s'en mêler. Déjà, en 1819, paraissait une brochure intitulée : la Piqûre à la mode, complaintes^ romances et chansons faites à l'occasion des anecdotes sur les pifjuears, par un membre de la Société d'Epicure. On chanta le Joli Petit Piquenr — c'était Cupidon — (pii faisait aux ft'iiuiK.'S des pi(pu'es (pii ne siMuhhiiciil pas leur

être désagréables. En même temps, des caricaturistes, reprenant à leur manière l'idée de l'armurier cité plus haut, représentaient des cuirasses pour les derrières, le ventre, les seins.

Et ce qui avait débuté par un étalage d'indignation finit, comme il arrive presque toujours en France, par un éclat de rire.

Les femmes changent de toilettes, mais elles ne changent pas rame, et la A'-ariation de leurs toilettes prouvent que leur àme, toujours, reste la même.

Depuis Eve qui se vêtit, faute de mieux, d'une feuille de figuier, elles ornent leur beauté pour plaire à leur maître et seigneur, à leur roi, à leur dieu, l'Homme. Elles cherchent à attirer son attention, a fixer son regard. Tout ce que la nature leur a donné de charmes, elles le mettent en valeur, comme un appât. L'habileté qu'elles déploient à tirer parti de leurs moindres avantages est un hommage qu'elles rendent à celui vers qui montent leurs désirs. Leur coquetterie n'est cpie do la tendresse. Elles veulent briller poMi' plaire, [)laire pour être aimées.

324 LA VIE PAHISIENNE

Rivales professionnelles, qui aiment trop les hommes pour ne point se haïr, elles organisent incessamment des concours de toilettes et de beauté. Dans les salons, au bal, au théâtre, sur les promenades, dans les rues, elles luttent pour la conquête du mari, de l'amant. Et elles ne s'habillent que pour se dévêtir.

Elles furent ainsi, les femmes de la Restauration, comme celles de tous les pays, de tous les temps, mais elles eurent leur beauté spéciale.

Le costumier Leroy avait conservé et même aug'menté sa clientèle. Il hnbillait beaucoup d'étrangers, surtout des Anglaises. Celles-ci, après avoir subi ou accepté nos modes, imposèrent les leurs.

Il en résulta, avec le raccourcissement des jupes, la taille allongée, les grands chapeaux, les vastes coiffures, ce qu'on a appelé la femmecloche.

Cloches ou non, elles étaient exquises, délicieuses. Comment auraient-elles pu ne pas l'être puisque, autant qu'aujourd'hui, elles avaient le désir et le besoin de plaire ?

Leur souvenir, leur image à peine idéalisée, nous les retrouvons dans les tableaux, dans les fines illustrations de Grevedon, de Deveria ou d'I'^ugcne L;inii. Tandis que, transformées en Lucréces ou on Aspasies, les femmes de l'Empire

semblaient plus sculpturales — statues qui eurent leurs Pygmalions, — celles de la Restauration étaient plus A^aporeuses, plus juvéniles, plus féminines, mieux douées de fraîcheur et de grâce ingénue. Avec moins de beauté peut-être, elles eurent plus de charme.

Je voudrais qu'à travers une nomenclature nécessah^ement aride, on pût les A^oir cependant telles qu'elles ont été, telles que les ont connues Alfred de Vigny ou Victor Hugo.

Je me les représente sveltes, aériennes, coiffées de grands chapeaux de paille d'où s'échappent des boucles folles, vêtues détoffes légères, légères comme leur âme. Elles n'ont plus cette allure décidée, un peu déplaisante et en quelque sorte militaire, ce pas de parade, de femmes qui vécurent à la cour de Napoléon. Elles sont douces et affectueuses, et plus tendres que passionnées, au moins en apparence, mais lo diable n'y perd rien. Elles semblent avoir renoncé à cette fougue amoureuse qui caractérisa l'époque précédente, où aucun amant n'était sur du lendemain. Elles savent les égards que l'on doit aux convenances, et si elles ne renoncent pas au péché, elles évitent le scandale. D'ailleurs, elles ont un confesseur qui, périodiquement, les rapproche de Dieu, quand elles se sont assez rapprochées des hommes.

Elles ne se laissent ]»a.s niuier A'ivantes dans

la geôle conjugale. Elles abandonnent volontiers à l'excès de laideur l'excès de vertu. La plupart d'entre elles ont des amants, et c'est en cela qu'elles sont vraiment femmes.

Comment elles chérissent leurs amants, comment, parfois, elles chérissent leurs maris, quelle forme en ce temps-là prend la passion, nous le verrons dans un autre chapitre. Je n'ai voulu ici, et en guise de préface, (ju'évoquer rapidement, parées de leurs atours qui dorment maintenant dans de vieilles armoires de province, ces femmes qui furent adorées, ces amoureuses d'hier qui ne sont plus que des mortes.

Elles portaient, en 1815, pendant l'hiver, des chapeaux à l'Anglaise (à haute forme avec une boucle et des plumes noires) et des redingotes de velours, des chapeaux-capotes de velours épingle, avec plume blanche, et de witchouras, garnies de petit gris; en 1816, des chignons à la Sévigné, des coilîures à la Ninon, des chapeaux Paméla, des capotes de percale, des cornettes de mousseline ou de tulle. En été, les robes étaient de mousseline ou de percale garnie de mousseline brodée. Les robes de percale furent d'ailleurs à la mode pendant toute cette période. En 1817, pendant l'hiver, des spencers en velours ou des carricks de drap. Cette même année et l'année suivante, des chapeaux de gros de Naples, qu'on

porta en 1819 avec des bandes de satin formant côtes. On porta également, en 1819, des chapeauxcapotes en étoffe avec des plumes d'autruche. Le costume d'une élégante était alors composé d'un corsage « la Séuigné, SiYec manches bouillonnées, et le bas orné d'un volant de dentelles, et d'une robe de mousseline, garnie aussi de dentelles. Ajoutez un chapeau de gaze et une écharpe de soie en guise de fichu.

Les hommes, pendant ces cinq premières années (1), portèrent tour à tour : des pantalons à la Russe, formant des plis sur le soulier (1817) ; des redingotes à collet de velours et des pantalons gris américains, très courts (1818); des redindotes noisette, des gilets en poil de chien zébré sur fond blanc et des bolivars ou des morillos, qui devaient leur nom au célèbre général péruvien et à son principal adversaire, et qui fournirent son titre à une pièce d'Armand Dartois et de Gabriel, les Bolivars el les Morillos, pièce jouée aux Variétés, en 1819, très intéressante pour les actualités de l'année, et dans laquelle on trouve ce passage :

Vive la lithographie ! (1) C'est une rage partout.

(1) Pendant presque tout le règne de Louis XVHI, l'habit « tête de nègre » à taille courte et à longues basques fut à la mode.

Grands, petits, laide, jolie, Le crayon retrace tout (1).

Les boulevards tout du long A présent sont un salon Où, sans même avoir posé, / Chacun se trouve exposé.

On tapisse les murailles De soldats et de hauts faits, On ne voit que des batailles Depuis qu'on a fait la paix.

Sur les assiettes, les plats.

On dessine des combats ; Jusqu'au fond des compotiers, On va placer des guerriers.

Sur nos indiennes nouvelles On voit prendre des remparts, Et sur les fichus des belles On voit charger des hussards.

(1) « En 1800, un artiste de Strasbourg nommé Nierdermayer et l'éditeur de musique Pleyel essayèrent d'introduire la lithographie à Paris et ne purent y réussir. Plusieurs tentatives du même genre furent faites sans plus de succès, en 1802, par Senei'elder (l'inventeur de ce procédé) et Andié (un de ses associés^ en 1808 par Choron, en 1809 par White, etc. Enfin, en 1814, le comte de Lastegrio parvint à organiser à Pans un atelier, dont les pi'oduits forcèrent l'opinion publique à accorder à lalithograpliic l'attention qu'elle méritait. Presque en même temps M. Godefroy Engelmann fonda à Mulhouse un établissement semblable, qu'il transporta à Paris en 1816. C'est aux ciTorts réunis de ces deux hommes que l'invention de Senefekler doit d'avoir été définitivement naturalisée dans notre pays. M. M.mgne, Diclionnaire des origines, invenlions et découvertes, Paris s. d., p. 396. En 1819, la lithographie était encore une chose toute nouvelle.

Les paravents, les écrans,

Sonl ornes de combattants;

Mille canons en travail

Font feu sur un éventail.

Là, des villes assiégées

Sur les foulards les plus beaux

Ou des batailles rangées

Sur des slialls de mérinos.

Nos mouchoifs de poche aussi

Ont leurs combats, Dieu merci !

Grâce à cette nouveauté

Une sensible beauté

Peut, quand la douleur l'attaque,

Essuyer ses yeux très bien

Avec le bras d'un Cosaque

Ou la jambe d'un Prussien (I).

Les articles de modes dans les journaux notent pour la toilette féminine :

(1) En 1820, les bolivarsel\es niorillossoid remplacéri par le chapeau à la Bergomi. En 1824, la mode impose à tous les hommes de bon ton le pantalon collant et une sorte de pardessus qu'on appelle un balandras. D'ailleurs, la toilette masculme se démocratise, et liougemont peut écrire en 1820, dans son Rôdeur français ou les Mœurs du jour (t. IV» p. 225) : « Toutes les distinction-; de costume ont disparu; il n'est pas possible de désigner d une manière certaine la classe à laquelle appartient un homme que l'on voit pour la première fois. Le frac est devenu l'habit de tout le monde; il fouvre indislinclcmcnt le maître et son valet; il sert de négligé au maréchal de l<"rance, de parure au commis; et, porté par l'opulence et In mc-illoci'itr. il ne ich'-vc ni l'un ni l'autre. »•

En 1820 :

Bonnets de tulle avec rouleaux de satin, chapeaux de crêpe ornés de jacinthes et d'oreilles d'ours, chapeaux de velours plein, bordés de plumes. Mantilles de taffetas avec capuchon. Robes de mousseline garnies de rouleaux de velours et de dentelles, robes de percale garnies de velours avec entre-deux et dentelles, ^^'itchouras de velours épingle, garnies de chinchilla. Bottines à la Polonaise.

En 1821 :

Chapeaux de paille à cabriolet, avec deux bouquets de frisettes sur chaque tempe. Un carcan de tulle tuyauté autour du cou, un corsage plat (sauf sur les seins) dont les manches, boursouflées à l'épaule, sont allongées par des dentelles qui recouvrent la main.

En 1822 :

Turbans de crêpe ornés de chefs d'or, chapeaux de gaze surmontés d'une grande plume moitié autruche, moitié marabout, chapeaux-capotes de gros de Naples recouverts d'une pointe de dentelle. Pelisses de satin glacé. Robes de velours simulé, robes de percale ornées dépis brodés. Blouses (1).

(1) Les blouses furent raillées dans une pièce jouée au mois de juillel 1822, aux Variétés, les Blouses ou la Soirée à la mode, par Gabriel.

Costume de bal (coilïuro ornée de fleurs de chrysanthèmes, et dont M. GuiHaume est l'inventeur. Robe de gaze orn(';e au corsage et aux manches de remplis et dont le bas est garni de draperies agrafées).

En iSU '.

Coiffure à VOurika (1). Robes en fourreau avec fleurs artificielles. Rubans Trocadéro.

(Couleurs à la mode : crapaud amoureux, souris effrayée, ou araignée méditant un crime (2).

Pour les modes d'été de 182/|, une lettre-réclame publiée dans le Panorama des nouveautés parisiennes (3) va nous renseigner ;

« JMoNSlliUR,

(i Votre prospectus me fait trembler, car vous me paraissez bien peu enthousiaste des usages anglais, et cependant quehiue chose est-il beau, dans nos vêtements, par exemple, ou dans notre

(1) Le roman de Mine de Duras, qui portait ce tilre, avait paru en 1823.

(2) Les priucipalcs étoffes, à celle époque, étaient : le raz de Sainl-Cyr, le va/, de Saint-Maur, la lustrine, le mazandram, Tocéanide, la ijerrionne, la silicienne, le baratin^ et la popeline.

(3) Numéro du 3 juillet 182L On porta cette année des chapeaux de irros de Naples, de bois blanc {sic), de paille d'Italie, d" crêpe orné de (leurs et de batiste, des robes de moiissfli:'0 brodée, d'organdi brodé en coton, de percale avec enlrc dcu.x de tulle.

coiiïure, s'il ne donne un petit air britannique ? Est-ce que vous vous proposez, monsieur, de condamner pour les dames ces grands chapeaux en paille, à bords vastes et flottants, sur tous les points, dont le devant, comme élastique, semble, à mesure qu'on marche, avoir pour objet de servir de soufflet ou d'éventail ? Ah ! monsieur, que ces chapeaux sont jolis ! Ils se nomment des chapeaux en pèlerine ; gardez-vous bien de les critiquer. Je ne suis plus jeune; j'ai 37 ans ; vous voyez que si je ne suis pas tout à fait vieille encore, je ne puis plus au moins me dire tout à fait jeune : cependant, le croirez-vous ? dès que j'ai posé sur ma tête un chapeau en pèlerine et que je me regarde dans mon miroir, je me trouve toute drôlette ; je me semble à moi-même une petite évaporée de 10 à 12 ans : donc, monsieur, cette mode rajeunit ; et quelle recommandation pour elle auprès des dames...

« Quant à nos robes, vous connaissez sans doute la redingote à pèlerine en gros de Xaples, avec collet rabattu en tulle brodé: quand je suis ainsi vêtue, j'ai toujours une écharpe à la main et je marche rêveuse et mélancolique. Vous savez probablement que, pour être en toilette, il faut porter une robe de perkale blanche garnie de volants, de crevés et de bandes brodées ; qu'à la campagne on se contente d'une blouse de Bai'ège,

d'écoi'ce d'arbre ou de lissu à double trame et à carreaux imprimés ; qu'une blouse plissce du haut en bas est une blouse à la religieuse ; tous ces vêtements vous sont connus, je pense, et vous n'y voyez pas de quoi plaisanter; mais n'allez pas. gloser tout à coup pour quelque dénomination qui vous paraîtrait un peu singulière ; par exemple, vous ne savez peut-être pas qu'avec le chapeau en pèlerine il faut absolument des manches enrjirjol: eh bien, ne voilà-t-il pas un mot bien risible Plleconnaissez plutôt l'admirable invention des manches en gigot et recommandez, pour la grâce et le bon ton, d'en comprimer la partie la plus volumineuse par un bracelet : ainsi l'exige le code romantique.

« Voulez-vous maintenant que je vous dise nos couleurs favorites ? Tenez, pour les capotes et les pèlerines en gros de Naples, acajou, arbre de Judée, flamme du Vésuve, flamme de punch ; et encore, t/ueue de paon, Trocadéro, Ourika, sable de Nubie, Ipsibohé. Je vous citerai, en outre, le bleu Eveline, mais seulement pour les chapeaux de crêpe crêpé. Ne remarquez-vous pas que j'en reviens toujours aux chapeaux? c'est que l'idée do vous écrire mest principalement venue pour défendre mon cher chapeau en pèlerine, que j'aime et que j'aimerai toujours d'autant plus... J'oubliais de vous faire observer que, bien qu'il rajeunisse,

on peut cependant conserver, en le poitant, un air grave et tout à fait solennel.

« Agréez, monsieur, etc.,

« Jenny. »

Dans une pièce jouée cette même année 182/i (le 18 août) aux Variétés, V Imprimeur sans caractère, les auteurs, Francis, Armand d'Artois et Gabriel, mettaient en scène un libraire fashionable, Lavocat (1), vêtu à la mode du jour « chapeau de soie, gilet de poil de chèvre, cravate à l'anglaise, redingote à manches de gigot, pantalon a larges plis, bottes à talons » et un lorgnon.

Pour exécuter ces chefs-d'œuvre destinés à ne

(1) Lavocat, qui révolutionna la librairie et qui gagna beaucoup d'argent qu'il ne put pas garder, joua aussi, sous le nom de l'éditeur Fortuné, un rôle important dans une comédie de Bavard, Roman à vendre ou les Deux Libraires (Odéon 10 février 1825) et il se présente ainsi lui-même au public :

Grâce aux souscriptions, tout va bien; les auteurs

Rançonnent le libraire, et lui les souscripteurs.

Voyez : jeune, estimé, ma maison est brillante,

J'ai sur l'esprit courant vingt mille écus de rente;

Je vends tout, j'use tout; par trente éditions.

J'exploite à mon profilles réputations,

Et pour me composer de sédiiisanls ouvrages.

J'ai mis par un traité vingl savants à mes gages.

Tout Paris vient chez moi; je plais dans les salons,

On me trouve à la Bourse, au Gymnase, aux Bouffons;

Recherché des auteurs, estimé des actrices,

Je fais des marchés d'or jusque dans les coulisses;

Pour me mettre en crédit, j'ai partout un preneur,

Et dans chaque journal j'engraisse un rédacteur.

vivre que quelques mois, ces toilettes féminines, si vite démodées, dos milliers d'ouvrières étaient . occupées presque tout le jour :

« Une ouvrière en modes est au travail avant 9 heures du matin et ne le quitte qu'à 10 heures du soir ; elle fait deux repas par jour, ou plutôt elle est censée les faire. Dans les plus riches maisons, on ne donne aux modistes que des légumes, rien que des légumes ; sans doute on craint qu'une nourriture trop abondante et les sucs nourriciers de la viande ne leur portent au cerveau. Le vin, qu'elles n'aiment pas, ne leur est présenté qu'après avoir été mis en rapport avec la fontaine, et le dessert leur ferait perdre trop de temps. Des maux d'estomac les tourmentent presque sans cesse de JO heures à 5 heures du soir ; ce n'est qu'à force de morceaux de sucre et quelquefois, après le dîner, avec le secours d'une demi-tasse de café partagée entre quatre, qu'elles se procurent un moment de relâche. Aussi quel accueil font ces pauvres recluses au cousin de province qui vient généreusement leur offrir, le dimanche ou un jour de fête, de les régaler du potage à la Julienne, du bifteck, du fricandeau à l'oseille^ ou de la classique omelette soufflée !

« Le prix ordinaire du travail de l'année varie à raison des talents d'une modiste ; et cela, du moins, est de toute justice. Il y a des artistes,

des ouvrières émérites, qui sont payées jusqu'à mille écus ; mais pour quelques-unes dont les produits sont cotés à ce taux, et qu'on reconnaît à leur âge compétent, au tablier vert, ample et court, à la toque de velours savamment chiffonnée, et surtout à la place d'honneur qu'elles occupent près des carreaux de magasin, combien végètent avec 5, !i, ou même 300 francs d'appointements !

« Le terme moyen est de 800 francs. J'ai dit -cpi'elles sont nourries, ou à peu près ; beaucoup ont le logement : ce sont les moins avancées, les surnuméraires, celles qui ne sont pas suKisamnieiit initiées dans les mystères de leur art. Ces dernières sont chargées des fonctions les plus désag"réables...

« Les ouvrières d'un magasin se subdivisent en pensionnaires et en externes. Ces dernières ont un logement en ville : à 10 heures très précises elles quittent l'ouvrage, s'aventurent dans la rue, et laissent au hasard le soin de leur trouver un vengeur, si quelque téméraire osait les méconnaître.

« Une des lonctions des dernières venues est assez singulière ; elle consiste à rappeler. Je m'explique : souvent une dame qui est entrée dans un magasin, et dont le choix s'est arrêté sur un chapeau, a mésoflerl, c'est-à-dire a proposé

LLs MODES

srîT

o la marchande de lui laisser l'objt'L qii'i'llt; voilû pour un prix moindre de celui qu'on h

coua en

a demandé ; on prévient la sortie de la dame en s'esquivant avec adresse ; puis, quund l'acheteuse approche d'un autre magasin, on l'arrête,, et, bon gré mal gré, il faut qu'elle revienue

sur ses pas. C'est alors que le marché se termine (1). »

Ces toilettes, quelque réussies qu'elles fussent, ces délicieux cliiironnages où excellaient les petites mains, ne parvenaient pas à ti'ansformerune duègne en ingénue. Une dame, dont le nom ne nous est pas resté, voulut combler cette lacune. Elle inventa, en 1821, les Bains de Jouvence^ qui devaient rajeunir tous ceux qui se décideraient à ( n Caire usage.

On commençait par prendre douze bains, plus spécialement appelés Bains de Jouvence, et qui ne coûtaient que 60 francs chacun. Ils ne procuraient qu'une jeunesse relative.

Venaient ensuite pour les personnes plus exigeantes douze autres bains, dits d'Eucharis, qui étaient payés dix fois plus que les précédents et avaient sans doute dix ibis plus d'effet.

Enfin, les douze derniers bains, les bains de Calypso, coûtaient 1.200 francs chacun.

L'opération complète revenait donc à 22.380 fr., mais d'un vieillard ou d'une vieille dame, quelque détériorés et démolis qu'ils fussent par les années, elle faisait un adolescent frais et rose ou une fillette à peine nubile (2).

(1) L. MoNTiGNY, le Provincial à Paris, I. I, p. 219 à 224.

(2) Annuaire de Lesur, année 1821, à la date du 17 juillet. L'autorisation d'établir ces bains fut demandée, mais nous ignorons si elle fut obtenue.

Reprenons notre tableau des modes féminines :

En 1825:

Béret de velours noir avec torsades d'or, chapeau Bolivar rose, coiffure en barèges avec épingle d'or. Palatine de duvet de cygne. Robe de velours épingle, garnie de feuilles de satin.

Couleur à la mode : le rose Joe ko ^ du nom de l'Homme-Singe de la Porte-Saint-Martin.

En 1826 :

Toque russe en velours épingle avec des ganses de soie, chapeau de satin à la Léonidas, surmonté de marabouts. Robes de batiste, robes de tulle, avec des volants bordés de satin. Canezous d'organdi bordés de ruches de tulle. Guêtres fermées par des boutons de nacre.

En 1827:

Chapeau de moire, à larges ailes, avec rubans de satin et de blondo. Boas de cygne. Robes de mérinos avec volants biodés on soie, robes de velours plein avec garnitures de satin.

Toilette de soirée et de bal : coiffure ornée d'un oiseau de paradis, d'une agrafe de diamant et d'épingles à boules, ou de fleurs des champs, d'épis d'avoiini et do })erles ; roi)es de crêpe rose garnie de ci-êpe noir avec griffes de salin.

En 1828 :

Chapeau cardinal en velours, chapeau do paille

à larges ailes, avec rubans de satin. Robes de blonde, de batiste, de guingan brodée.

En 1829 :

Turbans de gaze avec perles d'or et épis de diamant, bérets et turbans ornés de plumes d'oiseaux de paradis, capotes de satin, chapeau de gros de Naples. Robes de velours à manches de tulle, robes de satin vieux laque, robes de laine. Les manches, cotte année, sont à la Caroline, à la Henri IfJ et à l' Evêque.

Toilette de soirée et de bal : coiffures de nattes de fleurs et d'épis, robe de tulle garnie de rubans et de bouquets assortis à la coiffure.

En 1830 :

Chapeau de paille de riz g-arni de fleurs. Ganezous de blonde ou de mousseline. Robes de soie à dessins (fleurs ou points) ou de mousseline imprimée.

Depuis le mois d'octobre 1829, les élégances mondaines avaient leur journal en quelque sorte officiel, la Mode, revue des modes, galerie des mœurs, album des salons (1). Dans un de ses premiers numéros, elle décrivait ainsi le costume que les règles du bon ton imposaient à un danseur :

« Toilette généralement adoptée pour le bal, par les hommes dont l'élégance n'aflecte point la

(1) Fondée por Emile de Girardin. La Mode de vint, après la Révolution de 1830, un des organes les plus agressifs du parti légitimiste.

recherche : Habit de drap noir avec le collet et les revers doublés entièrement en A'elours ; cravate empesée, de mousseline des Indes ; gilet en piqué blanc avec boutons en or et platine ciselés ; pantalon juste en casirair noir ; bas noirs unis en gaze de soie ; chapeau claque de forme ronde.

Les hommes qui ont une prétention plus marquée à Télégance, se font distinguer par la toilette suivante : Habit de drap marron vif de reflet sanguin, collet et revers doublés en velours assorti, boutons en drap pareil avec dessins d'or en relief, cravate de satin blanc, gilet de velours blanc à boutons peints de diiït'rentes couleurs, avec six boutons en pierreries, culotte de Casimir noir et, par exception, pantalon juste, toque de velours noir avec torsade en or ou argent, souliers en cuir verni avec petites boucles d'or. »

Pour être bien vêtu, bien coiiFe, bien chaussé, bien ganté, un homme du monde devait, en cette année 1829, porter des chapeaux de Baudoni, des habits de Staub, des gilets de Moreau, des cravates et des gants de Walker et des bottes de Kingen.

S'il savait choisir avec soin et correctement porter sa cravate, rien ne manquait à son prestige. C'était un art très délicat et très difficile et qui avait ses règles (1) :

(1) H. Kaisson, Manuel complet de la politesse, Paris, 1829,

« La cravate à l'orientale doit être très petite : les bouts, fortement empèses, se redressent en pointe des deux cotés du nœud et forment le croissant. Ainsi cravaté, la seule différence entre un Parisien et un Turc, c'est que le Turc porte le croissant sur la tête.

<( La cravate américaine est la plus simple de toutes. Lorsqu'on l'a placée autour du cou, on ramène les deux bouts en avant ; on les 2)asse l'un sur l'autre comme pour faire un nœud, mais on se contente de les fixer ensemble par l'épingle.

« La cravate lord Byron, qui se place sensdevant derrière, et dont les deux bouts forment un gros nœud sous le menton, est un des écueils du genre : ridicule à la ville, elle est de mise à la campagne, surtout pour les très jeunes gens.

« La cravate en cascade ne doit jamais être empesée. Fortement tendue sur un col de baleine placé à un tiers de sa longueur, afin que l'un des bouts excède de beaucoup l'autre en longueur, on la met négligemment. Le nœud fait, on ramène le bout par-devant, en lui faisant faire le plus de plis possible. Du reste les grooms ont trouve cette cravate tellement à leur goût, qu'on ne la A'^oit plus guère que derrière les cabriolets.

« La cravate de bal se place à l'aide d'une douzaine d'épingles. Elle n'a pas de nœud, et les bouts en sont passés sous les bretelles. Elle paraît

avoir usurpé son nom, car jamais homme du mondo n'a porté au bal la cravate de bal.

« La cravate gastronome, étroite, sans empois, néglii^emment retenue par un nœud coulant, a été longtemps de mode hors de la salle à manger; les gens qui l'avaient mise en vogue la devraient porter maintenant au bras en guise de crêpe.

a II faudrait un volume pour décrire les cravates irlandaise, marate, mathématique, poi'te-manteau, de chasse, en coquille, en jet d'eau, à la paresseuse, romantique, à la Talroa, russe, jésuitique, diplomatique, etc., etc. Une soirée ïiux BoulFes, une nuit au bal de l'Opéra, en apprendront plus au lecteur que ne ferait un in-folio. Avec de l'esprit d'observation, de la hardiesse et de la précision, on deviendra expert en un instant. Il faut, toutefois, ne pas perdre de vue cet aphorisme : a Une « cravate qui n'est pas bien mise du premier coup « doit être impitoyablement renvoyée à la blanchisi( seuse. Elle n'est plus bonne à rien ; c'est comme (« le dîner réchauflé. »

Vous serlez-vous douté qu'il y avait tant de choses dans une cravate ?

Sfé LA VIE PARISIENNE

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