LE MOI PUR I
Cette merveille que la nature n'accomplit pas, la liberté, plus puissante que la nature, l'accomplira. En fait, nous dépassons le possible, nous sommes. Bien plus, à chaque instant, nous ajoutons au possible les qualifications précises de l'existence : nous ne cessons de passer du possible à l'être par un acte de volonté pure. Ce n'est ni la nature ni la logique qui expriment le sujet individuel : c'est la liberté.
I! résulte de ces considérations que la vraie individualité n'est pas le moi le plus profond, le plus personnel au sens ordinaire du mot ; c'est une personnalité épurée qui est, en même temps, au-dessus et au dehors de nous. De nos jours on parle volontiers de vie intime, de vie subjective : une psychologie s'est produite qui a pour tâche d'en noter les nuances, d'en saisir les complications, quand elle ne dit pas qu'elles sont insaisissables. Les subtiles résonances font illusion : on croit toucher en elles aux données premières de la conscience, alors qu'on s'arrête à ce qu'il y a dans la vie intérieure de nuances délicates et fugitives. Le fugitif n'est pas l'intime : une sensation qui ébranle délicieusement notre être, une émotion qui fait résonner des fibres secrètes, en soulevant un monde mobile de souvenirs, une pensée pénétrante et vive ne sont encore que des groupements de surface où ne se reflète que de loin l'absolu de la personne. Pourtant, nous les prenons pour nous-mêmes ; à les éprouver, nous croyons retrouver le sens perdu de notre existence naïve ; nous savons gré, à qui nous permet de nous découvrir sous ce jour, d'avoir su démêler dans son image de la vie les rapports changeants qui en font la complexité et la vérité. Nous nous trompons pourtant, car le monde mobile où il nous introduit, objet de la conscience empirique, est encore celui de nos ivncs, et, si l'on a pu dire que la rêverie est un élément réel dans la composition de la vie, il faut encore ajouter qu'il reste à cette dernière de trouver dans un acte de liberté pure son achèvemenl e! sa vérité. Mais nous corrigeons cette erreur à ces rares moments où la conscience morale a l'occasion de revendiquer ses droits sur toute l'âme : nous voyons alors, avec une netteté tragique et une clair Bazaillas. i3
iq/j l'individualité
voyance soudaine, que l'individualité enveloppe un acte moral ; nous comprenons que s'il nous était donné de remonter au delà des complications réelles du sentiment, pour le saisir dans sa source, nous serions étonnés de nous trouver aussi simples '. La vraie idée du monde intérieur se forme alors en nous. Ce qui nous paraît intime par excellence, c'est ce fond reculé de l'âme où n'atteignent ni les rêveries, ni les minuties du sentiment, et qui est pure action intellectuelle et morale. Ce moi est aussi distinct du moi concret que l'entendement l'est des sens. Il est pour nous-mêmes l'acte unique que la multiplicité de nos émotions symbolise : seules, les pensées toute simples d'obligation et de repentir l'expriment immédiatement.
Dans la vie intérieure, la seule unité possible est une unité morale ; c'est la forme maîtresse qui transparaît dans le mouvement de la vie et qui se réalise dans son histoire. Ne cherchons pas l'individualité dans l'ordre de la nature ; par essence elle est extra-naturelle et extra-logique.
Nous venons de nous demander si l'essence de l'individualité réside dans une synthèse d'attributs aussi riche qu'on la suppose ; et nous avons dû, pour cela, rechercher les conditions d'un jugement d'attribution familier au sens commun. Mais, comme ce dernier nous incline à simplifier les conditions, nous en venons à éliminer de notre représentation de la vie tout élément différentiel, nous recourons spontanément à une image objective. Il était donc permis de se demander si cette image d'un sujet abstrait s'accorde avec l'existence individuelle, ou si elle n'irait pas jusqu'à L'exclure. Car, c'est après avoir confondu le sujet réel avec son symbole, c'est après l'avoir supposé soumis aux lois d'un développement logique que la psychologie de l'empirisme a pu mettre ses adversaires en mesure d'opter entre une négation catégorique du moi et l'affirmation d'un principe
i. Voir, à ce propos, à titre de vérification psychologique, les analyses si directe*» renfermées dans l'ouvrage de M. Strowski, Saint François de Sales (livre IV, chap. iv et v).