‹ La vie privée au temps des premiers CapétiensChapitre 11 sur 19 · LE DAMOISEAU · texte numérisé non relu

LE DAMOISEAU

Kdolimio I;i lîoucelo '.

Ysabiau la (jouibaudo-.

Mahi Male-(jiiieule.

|{obei't I.aiii,Mio-Dor6e.

r»uillaum<i Cliief-(lc-F(3r iiifîfroi le [)éal)lc.

Cuillaumo Qui-nc-rit. Enioul Qui doit.

Mario la (iiiinodo.

Jehan (ilorieus.

Kicliart l'Iissilier'.

Moriso TEscervelé.

(iiiillaume le Sage.

J(djan TA mi.

Jehan le Douz.

Ilélie Doucet.

Jelianiiot l'Ange, (juiot Proiidome.

Thomas Hon-Haron*.

iiuillaume Bon-Ami.

Thomas Bon-Compainz- Simon l)0n-Anfanf..

Lambeil Bon ne- Fille.

Haoul Bon-Voisin.

Henri Bonne-Aide.

Henri Bon-Tens.

IlicharL l'eLit-Bon.

Aubert le Franc.

IJobcrt Oui-nc-Ment.

.lelian le Soulif'"'.

.Ichan le Cointe^ •lehan Cuer-de-Roy.

FlicharL (lueur-de-Lion.

(luillaume l'Amourcus.

Pierre rEiivoisié\ Agnès l'Knchantée.

Haoul l'Esveillié.

Jehan Tout-Sens, (iuillaume le Malicieus.

Michiel (-heval.

Henri Poulain.

Frnoul la Mule.

Henri le Beuf.

Jehanne la Vache.

Aalis la Torele''.

Jehan le Veau.

Simon Mouton.

Perronele la Brebis.

Davi FAgnelet.

?sicholas Bison, (iuillaumo le Porc.

(Juillaume Pourcelet.

Thomas l'Ours.

Adam le Chien.

Kslienno le Chat.

Jehan Chat-Blanc.

Henri le Rat.

Jehan le Bâton.

' La boutoillc.

- La gloulonno.

' Le prodi«j[ue.

* Don mari.

•'■• Don camarade.

'■' Le soumis.

" L'alTable, l'agréable (conip(us\

^ Le réjoui.

' La îrénissc.

VIE PRIVEE DES PREMIERS CAPETIExNS.

Jehan Mulot.

Thomassiri UenarL.

\sabel la Renarde.

Mabile la Chièvre.

Robert le Bouc.

Ayoul le Lièvre.

Pierre Oie.

Adam Chapon, (luillaume le Coq.

Ysabiau la Grue.

Estienne Héron.

Raoul le Ploumier',

Thomas le Melle'^ Jehan Roussignol.

Jehannot la Pie.

M colas Papillon, (iuillaume la Mauviz\ Emelot la Rainnc\ Pierre Ilarenc.

Girard le Maquereau.

Huitace Goujon.

Aveline la Goujonne.

Renaut la Loche.

Ou à certaines circonstances de sa vie

Thomas Brise-Moulin, (ïile Brise- Miche.

Jehan Pique-Pain.

Hervy Boute-Gale.

Martin Vuide-Rue.

Pierre Chace-Rat.

Simon Chace-Truie.

Nicolas Beque-Pois.

Jehan Vent-de-Bise.

Pierre Engoule-Vent.

Jehan aus Queues.

Robert Bat-Teste.

Raoul Tue-Tout.

Gilot Tue-Pain.

Eude Baille-Hache.

Gautier Hors-du-Sens.

Robert aus Espées.

Aalis aus Truies.

Gile la Marche-Gaie.

Aaliz Dessus-le-Mur.

Jehan Dessouz-l'Orme.

Béatriz Rouge-Cote.

Bertaut Blanche-Cote.

Hue au BLanc-Tabar\ Pierre Qualre-en-Vaut.

Lorenz le Riche. Guillaume Riche-Homme.

Robert Povre-Homme.

Guillaume le Povre.

Jehan Tout-li-Faut*.

Estienne Gaaingne-néent.

Pierre Range-Maaille.

^ Le pluvier.

- Le merle.

^ La mauviette.

* La grenouille {rana) •• Au blaac manteau.

* Tout lui manque.

Tybost Couvc-Denior.

Aali/ Sanz-Arj^ent.

Jehan lîourse-Trouée.

Perrot Trentécus.

Haoïil Dix-f.ivros.

Hicliart Vint-Soul/.

Nicolas Trois-Sols.

Jelian Huit-Deniers.

Raoul OuaLre-Deniers.

Jelian des Qual.re-Maisons.

Itaoul au Mouton.

Uaoulet aus Deux-Moutons.

Robert aus Oisiau.v.

Nicolas (lu Fruil.

Jehan Navet.

Estienne Rose.

Robert Poire-Mole.

Richart Trousse-Vache, (iuillaume Hoche-Rren.

Raoul Cornart.

Durant Rordel.

Jehan Feu l'Arde'.

Jelian Gué-dWmours.

Robin aus Deux Famés, (iille la Guillée2.

(iuillaume Dieu.

Gilc la Mère-Dieu.

Andry le Foie-Dieu.

Guillot FAmi-Dieu.

Nicolas Bongré-Dicu.

Jehan Croi-Dieu.

Ernoul le Roy.

Jehanne la Revue.

Revenons h l'accouchée. Quand elle avait recouvré ses forces, elle l'cvùtait soit une belle toilette, soit sa robe de noce, et se rendait à l'église pour la cérémonie des relevailles.

Elle s'arrêtait sur le seuil, tenant un cierge allumé. Le prêtre s'avançait, faisait sur elle le signe de la croix, lui jetait de Feau bénite, récitait une antienne et un psaume; puis elle prenait un des bouts de Fétole portée par l'ofliciant, et celui-ci l'introduisait dans la nef, en lui disant: « Entrez dans le temple de Dieu, adorez le fils de la sainte Vierge Marie, qui vous a fait la grâce de devenir mère. »

* Le fi'U lo brûlo.

^ La trompée (gnillnlora).

CctLc cérémonie, dit le Dominicain Richard, « n'est point de précepte, mais de conseil et de dévotion seulement ». Toutefois, les femmes s'y soumettaient presque toujours, et celles qui auraient voulu s'y soustraire eussent été fort mal vues de leurs voisines, car il était de tradition qu'une accouchée ne devait point reparaître à l'église avant cette purification. Aussi, lorsqu'une femme mourait en couche, la sage-femme ou une amie priait le prêtre de la purifier au lieu et place de la défunte, afin que le corps de celle-ci pût être admis dans l'église le jour de l'enterrement. Parfois, c'était la défunte elle-même que l'on purifiait; à Argenteuil, près de Paris, le prêtre allait au domicile de Taccouchée, et simulait sur le cercueil la cérémonie des relevailles.

Au quatorzième siècle encore, les princesses, les grandes dames attendaient, richement parées et assises sur leur lit, les chevaliers qui, précédés de trompettes et de ménétriers, venaient les prendre pour les mener au temple. Dans la suite, elles ne voulurent plus quitter leur hôtel, et il fallut que le prêtre s'y rendît. Comme compensation, l'accouchée lui faisait trois dons; elle lui offrait : une chandelle sur laquelle était fichée une pièce d'or ou d'argent, un pain enveloppé d'une serviette et un pot plein de vin^

L'I^glise recommandait aux curés de prémunir leurs ouailles contre les croyances populaires, contre les

^ Aliênor de Poitiers, t. II, p. 20i.

l'eNKANT. — LE DAMOISEAU. 27

snpcrsliLions auxfiuclles l'usage des rclovaillos avait donné naissance.

Par exemple, Ton croyait que, durant le temps qui s'écoulait entre l'accouchement et les relevailles, la femme était juive, (ju'il lui était interdit de vaquer à ses occupations ordinaires, de faire du pain, de préparer les repas de son mari, de prendre de l'eau bénite, etc.

Certains jours passaient pour défavorables. Les femmes qui venaient solliciter leur purification un vendredi étaient sûres de ne plus avoir d'enfants. En revanche, celles qui avaient fait une fausse couche devaient choisir un mercredi ou un vendredi. 11 passait pour très imprudent de prendre pour ses relevailles une église où s'était, le même jour, célébré un mariage.

Si une femme, quittant l'église après ses relevailles, voyait venir à elle des gens connus pour leur bonté ou des gens réputés méchants, l'enfant tenait d'eux son caractère. Si la première personne qui venait à elle était un garçon, elle était certaine d'avoir, à ses prochaines couches, un garçon; la rencontre d'une fille promettait une fille.

Ce sont là, dit prudemment le sage J.-B. Thiers, superstitions très répréhensibles'.

Guillaume de Montivilliers, dont j'ai parlé plus haut, fut sevré à trois ans. Je ne sais si c'était là un usage consacré, mais il parait bien invraisemblable qu'une nourrice pût conserver du lait aussi longtemps.

Jusqu'à sept ans, l'enfant restait entre les mains des

' Traite des suprrstitto?is, t. II. p. 1(17.

femmes. Elles ne se préoccupaient guère que de son éducation physique, sa vie se passait entre les jouets et les verges.

Les enfants du douzième siècle possédaient déjà des joujoux assez compliqués. Dans le célèbre Hortus deliciarum, exemplaire unique écrit au douzième siècle par Tabbesse Herrade de Landsberg, on trouvait dessiné un jouet fort curieux. Deux enfants, séparés par une table, tenaient de chaque main l'extrémité de deux cordes qui soutenaient deux marionnettes représentant des chevaliers armés de pied en cap. En tirant et làchant alternativement les cordes, les enfants imprimaient aux chevaliers un mouvement de va-et-vient qui simulait une sorte d'escrime ^ VHorius dchciarum^ conservé dans la bibliothèque de Strasbourg, a été anéanti par Tarmée allemande; mais les gens de mon âge peuvent se rappeler que Ton rencontrait jadis à Paris de petits Savoyards porteurs d'une planchette sur laquelle ils faisaient sauter deux poupées suspendues à une corde qu'ils agitaient de leur genou droit. C'était la reproduction au dix-neuvième siècle du jouet inventé par le douzième.

Au début du quatorzième, les merciers vendaient des toupies et des balles; la courte-paille, dit « jeu de court festu », était déjà fort en vogue-. Jean Boucicaut^

^ Voy. la Bibliothf'que de Cécole des chartes, t. I, p. 251. — Ce fÎPssiQ a été reproduit par Viollet-Le-Duc, dans son Dictionnaire du mobilier, t. If, p. 477.

- Le livre du chevalier de la Tour-Lafidrij, p, o3.

l'enfant. — I.E DAMOISEAU. 29

le futur marochal de France, montrait un j^ofit décidé pour les barres et aussi pour le croq-madame', qui devait (Hrc une sorte de palestre. Ix'S potiers d'étain fouinissaient aux enfants une foule de petits objets vendus très bon marché: les objets d'or et d'argent, à l'usage des jeunes damoiseaux, étaient fabricfués par les oifèvres, ceux d'ivoire et d'os par les tableticrs-. On a tout lieu de croire aussi que les enfants avaient hérité des jeux dont s'étaient amusés avant eux les petits llomains, les ballons, les jonchets, les osselets, les dés, le cerceau, la toupie, le sabot, le palet, les chevaux de bois, le colin-maillard, le cache-cache, la main chaude, })air ou non, croix ou pile, etc., etc.".

^ Mémoires, édit. Micluiud, ]). 217.

- Voy. le Livre des meliersy passini.

' Voy. Ueclc ilc l''(jii({uièrL'S, h^s jeuK des anciens, 1860, iii-8°.

L'eufant sort dos mains des femmes. — Il devient page. — L'éducation au moyen âge d'après les fabliaux, — Le page devient chevalier. — L'adoubement. — Ce qu'était le roi désiyné : Robert II, Henri I^r^ Louis le Jeune, Philippe Auguste. — Le roi très chrétien. — Le sacre. — 11 n'émancipe pas.—* L'âge de la majorité. — Le costume masculin au dixième siècle. — Chausses et bas. — Tailleurs de la famille royale en 1293. — Sens des mots robe, garnemejit , livrée au moyen ùgo. — Luxe des fourrures. — Le costume des hommes du onzième au quatorzième siècle. — Les chaussures.

Dans un très curieux traité du treizième siècle^ Philippe de Novare écrit sagement : « L'amour de ceux qui élèvent les enfants croît à mesure que ceux-ci grandissent. Mais qu'ils y prennent garde. Il ne faut pas faire sans examen la volonté des enfants, il faut les corriger quand ils sont petits. Et si l'enfant pleure, peu importe; mieux vaut qu'il pleure pour son bien que si le père pleurait plus tard pour son mal. Il est sage de châtier par paroles d'abord, puis de verges, enfin de prison. »

Il existe un abîme entre les procédés d'éducation

^ Les quatre âges de Vhomme. Analysé dans Ch.-V. Lauglois, p. 190.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 31

adoptés par le moyen ai^e et eeux (pii prcdoniinent aujoui'criiui. Le moyen Age sonmettait les cnlants à une discipline un peu dure, mnis en somme il les élevait bien. Il exigeait d'eux une soumission qui leur enseignait le respect de l'autorité et les préparait à l'exercer; il leur apprenait à compter de bonne heure sur eux-mêmes, et les mettait ainsi en état de supporter vaillamment les épreuves de la vie.

Les jeunes gentilshommes placés comme pages dans les grandes maisons, aussi bien (pie les petits bourgeois restés dans leur famille, y étaient astreints à des occupations qui constituaient pour eux une sorte de domesticité. Au logis, le page servait à table ; au dehors, il suivait le seigneur ou la châtelaine, prêt à porter leurs messages, à exécuter tous leurs ordres. Quand le petit Jehan de Saintré était page du roi Jean, il « servoil ung chascun à table très diligemment ». Les romans de chevalerie abondent en phrases de ce genre.

Dans la bourgeoisie, même aisée, l'enfant était as- Ireinl ;i des occupations qui faisaient de lui l'aide de sa mère. Au retour de l'école, il met le couvert. Pendant le repas, il apporte les plais et les enlève, il découpe les viandes, remplit les verres, mouche la chandelle, doit sans cesse chercher à se rendre utile.

Philip[)e de Novare, que je citais tout à l'heure, recommande d'enseigner aux jeunes damoiseaux la courtoisie, le beau langage, ia manière d'accueillir et d'honorer les gens. Comme instruction, il faut leur faire connaître les livres où l'on trouve de beaux dits et de bons conseils.

Geofïroi de Beaulieu, qui a consacré tout un chapitre h l'éducation des enfants de saint Louis, nous raconte que chaque jour, après les actions de grâces qui suivaient le repas, le bon roi retournait dans sa chambre avec ses enfants; ceux-ci s'asseyaient autour de lui et il leur disait choses édifiantes pour leur instruction*.

A sept ans, l'enfant sortait des mains des femmes. La gouvernante était remplacée par un gouverneur, et les exercices du corps jouaient alors le principal rôle, surtout dans l'éducation des fils appartenant à une famille noble, surtout dans celle de l'aîné, toujours destiné à l'état militaire. Son instruction en souffrait forcément. Toutefois, une légende dont on a vraiment abusé est celle du grand seigneur déclarant avec fierté qu'en sa qualité de gentilhomme il ne sait écrire, et signant un acte avec son anneau ou avec le pommeau de son épée-. A ce compte-là, le premier gentilhomme du royaume, le roi, eût dû, pour se montrer digne de son rang, surpasser en ignorance toute la noblesse de ses Etats. On n'en jugeait point ainsi, et, à moins d'impossibilité absolue, rien n'était négligé pour donner une solide instruction à l'enfant que le trône attendait. Voyez ce qu'écrivait vers 1340, dans son Miroir des dames, le Cordelier Durand de Champagne, confesseur

^ Gaufridus de Belloloco, De sacra educat'ione Uberorum, etc., dans le Recueil des historleJis, t. XX, p. 7.

- C'est pourtant là l'origine des sceaux qui pendant longtemps furent suLslitués à la signature, et qui plus lard en certifièrent l'authenticité. Voy. Mabillon, De re dip/omntica, édit. de 1861, p. 163 et 543.

l'enfant. — LE DAMOLSEAU. 33

(le la reine Jeanne de Navarre' : « Un roi ignorant est en quelque sorte un âne couronné. Un roi dépourvu d'instruction est comme un fou qui a le glaive à la main, comme un marin inexpérimenté qui tient le gouvernail au milieu des tempêtes, comme un juge ignorant des lois qui siège dans une cour et rend des jugements pervers-. »

Dans beaucoup de familles nobles, on n'en faisait pas moins l'économie d'un précepteur. L'enfant entrait, bien jeune encore, comme page dans une grande maison, servait le cbâtelain et la cbatelaine, les accompagnait h la chasse, lani^-ait et rappelait le faucon, maniait l'épée et la lance, s'habituait au poids de l'armure, s'endurcissait aux plus rudes exercices. (< C'est un bel usage de nostre nation, dit Montaigne, qu'aux bonnes maisons nos enfans soyent receus, pour y estre nourris et esievez pages, comme en une escole de noblesses »

A dix ans, le jeune comte de Bretagne servait très bien, « non seulement à table, mais en rivière, en bois, en tournoi, en estour'^ ». 11 était très généreux pour les sergents du duc et les pauvres chevaliers honteux^.

Au même Age, Guillaume de Montivilliers avait de très bonnes manières, ne disait jamais de mal de personne et ne jurait pas. S'il voyait un vassal à pied sans

* Fciunic do Phili|)i)e lo Uel.

- Voy. V Histoire litterairt] de la France, l. XXX, p. 315. ^ Essais, liv. III. chap. v.

♦ En combiit.

■^ Voy. le roinaii de Caler au.

roncin*, il lui donnait de rargenl. Il montait à cheval, maniait la lance et Técu, savait déjà se faire des amis par ses largesses et son beau parler.

L'éducation de Sone de Nansai, héros du roman de ce nom 2, fut de bonne heure parfaite. Il appréciait les bonnes lettres, connaissait les jeux d'échecs et de tables ^

A quatorze ans, Galeran savait comment on doit nourrir un oiseau de chasse, lui donner le vol et le rappeler; il savait se servir d'une arbalète et fabriquer avec son couteau un bougon ou un garrot'\: il savait jouer aux tables et aux échecs; il montait à cheval comme il faut, et parlait bien.

En général, la majorité commençait à vingt ans. Avant cet âge pourtant, le damoiseau" était mis hors ■de page. Il pouvait solliciter l'honneur d'être reçu chevalier, demander qu'il fût procédé à son adouJ3ement, imotqui, suivant Ducange S aurait eu le sens d'adoption.

On lit dans le Roman de Florimond :

Sire, je suis à vous venus Assez fu grans, fort et creus'.

Or si voudroie estre adoubez.

' Un cheval de bât ou un mauvais cheval.

2 Fin du douzième siècle.

3 Voy. ci-dessous, le chapitre VIII.

* Traits de l'arbalète.

^ Domicellus, petit seigneur.

« Glossarium, au mot adobare, ' Crû, du verbe croître.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 3o

Philippe Moiisket a raconté l'adoubement de Louis VIII :

S'estoit chevalier devenus

De la main du Roy proprement,

Qui Tadouha moult ricement.

C'était là, au moyen Age, un grand événement, tout à la fois une fête de famille et une solennité religieuse. Aussi choisissait-on pour la célébrer quelque anniversaire pieux. La cérémonie faisait date dans la vie d'un gentilhomme, pour qui commençait, alors seulement, la vie libre et indépendante avec les devoirs et les responsabilités qu'elle entraine. Eustache Deschamps, poète du quatorzième siècle, les résume ainsi :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier.

Il vous convient mener nouvelle vie, Dévotement en oraison veiller, Péchié fuir, orgueil et vilainie.

L'Église devez delFendre, La vefve aussi, l'orphelin entreprendre, Estrc hardi et le peuple garder, Prudhoms loyaux, sans rien de l'autrui prendre : Ainsi se doit chevalier gouverner'.

On se préparait à cette initiation par des observances mystiques, aux naïfs symboles. En signe de purification, le récipiendaire était dépouillé de ses vêtements et mis au bain; il revêtaitensuite une tunique blanche, symbole de pureté, et une robe rouge, symbole du sang

' Voy. La Curn»^ do Saiute-Palaye, Mémoires sur l\incieîine chevalerie, t. I, p. Ii3.

qu'il était tenu de répandre au service de la foi chrétienne. Ainsi purifié et vêtu, il observait pendant vingtquatre heures un jeune rigoureux, puis se retirait dans une église et y passait la nuit en prières : c'est ce que l'on appelait la veillée des armes.

Le lendemain, il se confessait et communiait. 11 était conduit à l'autel par deux chevaliers éprouvés, qui lui servaient de parrains, et le prêtre officiant bénissait l'épée qu'on lui présentait. Lejeune homme allait ensuite s'agenouiller devant le seigneur qui devait l'armer. Celui-ci le frappait du plat de son épée en lui disant : c( Je te fais chevalier, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sois preux, hardi et loyal » ; il lui demandait en même temps de jurer qu'il consacrerait ses armes à la défense des faibles et des opprimés. Alors s'approchaient des amis, des dames parfois, qui revêtaient le chevalier des diverses pièces de l'armure et lui chaussaient les éperons d'or, signe distinctif de la dignité de chevalier.

Quand il s'agissait d'un fils de France, l'adoubement devenait l'occasion de réjouissances auxquelles s'associait avec avidité la population parisienne.

Le 17 mai 1209, écrit Guillaume le Breton, témoin oculaire, Philippe Auguste procéda à l'adoubement de son fils Louis', qui venait d'avoir vingt et un ans. La cérémonie réunit un tel concours de grands seigneurs et une telle abondance de vivres^ que jamais,

^ Devenu le roi Louis YIII.

- » Cuui largiflua victualium abundanlia. »

l'enfant. — Li: DAMOISEAU. 37

jiisffii'à ce jour, l'on n'avait assist*' à un pareil spectaclo'.

En 131IÎ, [Miilij)pc le I>(^1 fil ciicvaliers, le même jour, ses trois fils, Louis, Philippe et Charles, avec environ quatre cents jeunes gentilshommes, f.a veillée des armes se passa à l'église Notre-Dame, pendant la nuit du 2 au .'i juin, et la cérémonie commença le h'ndemain, jour de la Pentecôte. Elle lut suivie de fêles dans lesquelles on déploya une magnificence dont d'enthousiastes chroniqueurs nous ont conservé le souvenir.

Pendant huit jours, disent-ils, les rues furent tapissées et illuminées.

Le premier jour, le roi donna un festin où rien ne fut épargné. Louis traita toute la Cour le second jour, et le troisième jour fut céléhrépar le i*oi d'Angleterre-, dans le jardin attenant à l'abhaye de Saint-Germain des Prés. On y avait dressé des tentes en étoffes de soie brochées d'or; le service était fait par des hommes à cheval, et. quoique l'on fût en plein midi, mille flambeaux éclairaient la salle du festin.

Le roi recul ensuite toutes les dames au Louvre, et les combla de présents.

Sur des tliéAtres en plein vent et entourés de riches courtines, on vit « Dieu manger des pommes, rire avec sa uiéi*e, dire ses patenôtres avec les apôtres, juger et lessusciter des morts.

' Kciit. DeUibordo. t. I, p. i>2U.

- Mclouarcl II, qui, quatre aus auparavant, avait épousé Isaliello, fille (lo Philippe le lîel et par conséquent sœur des trois jeunes chevaliers.

« Là furent entendus quatre-vingt-dix anges faisant de la musique en paradis, tandis que les damnés pleuraient dans un enfer noir et puant, au milieu de cent diables qui riaient de leur infortune.

« Là furent représentés maints sujets tirés de l'Écriture sainte : Adam et Eve, devant et après leur péché, la cruauté d'Hérode, le massacre des innocents, le martyre de saint Jean-Baptiste, l'iniquité de Caïphe, et la prévarication de Pilate qui, ce pendant, ses mains lave.

« Là fut vu maître Renard, d'abord simple clerc, ensuite évéque, puis archevêque et pape, qui ne cesse de manger poules et poussins. »

Une des pièces dont on vient de parler, Adam et Eve, a été publiée d'après un manuscrit conservé à la bibliothèque de Tours ^ On y remarque une mise en scène assez complète, l'existence de décors, et même un changement à vue. Un serpent y vient circonvenir Eve, qui succombe à la tentation.

Le dernier jour des fêtes, le cardinal Nicolas, légat du Saint-Siège, prêcha une croisade en Terre sainte. Tous les assistants, femmes comprises, jurèrent d'y prendre part, serment qui ne fut point tenu. Ensuite, une multitude de bourgeois, armés et équipés, les uns à pied el les autres à cheval, vinrent défiler devant le roi, placé à l'une des fenêtres de son palais. Ils se rendirent ensuite au Pré-aux-Clercs, où ils se livrèrent à des manœuvres militaires. Les Anglais présents étaient

* J'en donnerai l'analyse dans le chapitre VI.

l'enfant. — LE DAMOLSEAU. 39

tout surpris, nous dit-on, de voir dans uno seule ville tant de gens valides et pnHs à combattre.

Mais toutes ces réjouissances coûtèrent fort cher, et les Parisiens furent invités à en payer les frais. Philippe le lîel s'empressa de demander de l'argent à sa bonne ville, d'imposer à tous les roturiers ce que l'on nommait une Taille, véritable impôt sur le revenu, (|u'il avait le droit d'exiger en cette circonstance ^

Bien avant d'être fait chevalier, le fils aîné du roi était associé au trùne, devenait, suivant l'expression consacrée, roi désigné.

La royauté est à la fois héréditaire et élective, avait dit l'archevêque de Reims x\dalberon aux grands réunis àSenlis; c'est en vertu de ce principe que Ilugue Gapet s'était vu attribuer la couronne au détriment de la dynastie carolingienne. Mais ce principe, qui l'avait si l)ien servi, pouvait devenir fatal à sa propre dynastie. Aussi, à peine installé sur le trône, se préoccupe-t-il d'assurer l'élection de son fils; il veut que Robert soit sacré sous ses yeux et qu'il semble prendre aussitôt sa part du pouvoir. Adalberon refuse d'abord, se fait |)rier, dit qu'on n'a pas le droit de créer deux rois en une année. Puis il cède, et le jour de Noël 987, dans la cathédrale de Sainte-Croix à Orléans, Robert est solennellement couronné « aux acclamations des Français », écrit Hicher-.

' Voy. ci-dessous, le chapitre IX.

* « Francis laudanlibus solcnipniter coronatus. » îlistoriarinn lihvilV, lib. IV, %\\\.

Henri V^ n'avait guère que dix ans quand il fut fait 7^01 désigné.

Philippe P' entrait dans sa septième année. Ou possède le procès-verbal de cette cérémonie \ qui eut lieu à Reims en 1059, le jour de la Pentecôte. Fait important, il avait été admis que « l'élection par les grands et la consécration par l'Eglise restaient indépendantes de la papauté »; néanmoins, le légat du Saint-Siège, pour porter honneur au prince, voulut prendre place parmi les assistants. La messe commencée et avant qu'on lût Tépître, l'archevêque de Reims se tourna vers le jeune prince et lui fit un exposé de la foi catholique, s'enquérant de lui s'il y croyait et s'il s'engageait à la défendre.

Aucune particularité ne signala le sacre anticipé de Louis le Gros. Mais son fils Louis le Jeune fut sacré par le pape Innocent II, alors réfugié en France, u Ce jourlà, écrit un chroniqueur contemporain, le soleil fut plus brillant que de coutume et sembla vouloir prêter tout son éclat aux cérémonies qui allaient s'accomplir. Le matin, le pape sortant du palais archiépiscopal de Reims avec sa cour, les archevêques, évêques et abbés, se dirigea vers l'église de Saint-Remi, où le roi demeuroit avec son fils et oii il fut reçu par les moines processionnellement et en grande dévotion. Là, revêtu de tous les insignes pontificaux, et, comme il est d'usage

^ Dans le Recueil des historiens, t. XI, p. 32. É-rit eu mauvais latin et fort embrouillé, il a probablement été rédigé par l'archevêque de Reims; c'est, d'ailleurs, le premier récit de ce genre que nous fournit l'histoire des Capétiens.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. '«1

dans les saintes et grandes solennitf's, couronné de la -tiare, entouré d'une foule innombrable d'ecclésiastiques, de chevaliers et de gens du peuple, il arriva à l'église principale, dédiée à sainte Marie, avec l'enfant qui devoit être consacré. Devant les portes de l'église uttendoient le roi . les grands, les archevêques, les ■évéques, abbés, nnoines, chanoines, clercs, conscholastiques, qui avoient atllué au concile* des diverses parties de la Gaule et de la Germanie. Ils entrent dans i'église, présentent l'enfant à l'autel, et, de l'huile sainte qui avoit servi à rendre Clovis roi des Francs, le seigneur pape consacra, au milieu de la joie générale, ce Jeune prince de dix ans-. »

Louis le Jeune allait mourir quand, à son tour, il s'associa son fils Philippe % Agé de quatorze ans. « L'an 1 179 de l'incarnation, écrit Higord, Louis, roi très chrétien des Françaises déjà presque septuagénaire, réfléchissant à la courte durée de la vie humaine, et sentant déjà sa santé afi'aiblie par les atteintes d'une paralysie, convoqua à Paris une assemblée générale de tous les firchevéques, évéques, abbés et barons de tout le royaume des Français, dans le palais de noire véné-

^ Innocent II avait fui Rome devant Pierre ilc Léon (Anaclct). «'•lu en même temps que lui. Le concile dr. Kcims approuva rélcction d'Innocent et excommunia son conii)élit('ur.

- Recueil des historiens, t. XII, p. 33S.

^ Devenu Philippe Auguste.

* <( Ludovicus christianiàsimus Ffincoium rex. y» Cette formule, «levenue d'un emploi régulier depuis François I", ne se rencontre pas avant le douzième siècle, et Rigord semble un des premiers (pii l'ait appliquée ii un roi de Krance.

rablc père Maurice, évéque de Paris*. Quand ils y furent tous réunis, Louis entra d'abord dans une chapelle, car il ne commençait jamais rien sans s'y être ainsi préparé ; et là, après avoir fait sa prière au Seigneur, il fit appeler tour à tour les archevêques, les évoques, les abbés et tous les grands du royaume, pour leur communiquer son projet. Il leur déclara qu'il voulait, sauf leur avis et leur volonté, faire élever au trône des Français son fils bien-aimé, Philippe Dieudonné, le premier jour de l'Assomption de la bienheureuse vierge Marie. Les prélats et les grands n'eurent pas plus tôt entendu la volonté du roi, qu'ils s'écrièrent tous d'une voix unanime: SoitI Soit-! et l'assemblée fut ainsi close. »

Louis VIII, âgé de trente ans quand il monta sur le trône, est le premier roi capétien qui n'ait pas été sacré du vivant de son père; la royauté s'était peu à peu assez affermie pour qu'il lui fût permis de négliger cette garantie, et aussi pour se soustraire à l'élection. Le sacre du roi, au contraire, avait acquis beaucoup d'importance; il se célébrait soit dans la cité archiépiscopale de Reims, soit dans une des grandes villes du royaume, comme No3'On, Orléans, Sens, Gompiègne, etc. Mais, quel que fût le lieu choisi pour la cérémonie, elle devait être présidée par l'archevêque de Reims.

Bien que le roi désigné fût sacré avec tout l'appareil

' Maurice avait fait bâtir, parallèlement à la cathédrale, la demeure épiscopale et deux chapelles.

2 c( Fiat ! fiât ! »

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 43

usité pour les souverains, l'onction sainte ne lui conférait pas l'émancipation ; ainsi Philippe I'"', sacré à sept ans, n'en resta pas moins sous la tutelle de son oncle Baudouin. J'ai dit que les jeunes seigneurs n'atteii^naicnt, en général, Vœtas légitima qu'à vingt ans. Mais, jusqu'à Charles V, il n'y eut pas de règle fixe pour la majorité des rois : saint Louis, par exemple, ne fat déclaré majeur qu'à vingt-deux ans.

l^lanche de Castillc, dure et autoritaire, avait voulu conserver le plus longtemps possible sous sa dépendance ce fils, qui inspirait déjà le respect à tous par ses moeurs, par ses paroles, par ses vêtements môme, dont la simplicité condamnait le luxe et l'extravagance du costume à la mode.

L'amour de la toilette était, en efiét, devenu général. Les enfants du peuple, les ouvriers s'habillaient comme ils pouvaient, mais les petits bourgeois et les jeunes nobles, pages ou écuyers, très désireux de plaire aux dames, prenaient en général grand soin de leur personne.

A la fin du dixième siècle, le costume se portait court. Il se composait d'une double tunique, l'une de fil portée sur la peau, l'autre faite d'un tissu de laine. Pour les jambes, des braies, puis des chausses maintenues par des bandelettes croisées descendaient sur les chaussures à bouts pointus.

Je dois rappeler ici qu'au moyen âge, le mot chausses désigne toujours la partie de l'habillement qui enveloppe les jambes. Les braies, en toile, en drap ou même en peau, s'attachaient à la taille et, descendant

alors jusqu'au cou-de-pied, ressemblaient fort à nos pantalons. Dans la suite, les braies, très accourcies, s'arrêtèrent au genou et constituèrent un haut de chausses, tandis que les chausses devenaient bas rfe chausses, et par abréviation bas. Ces deux pièces, successivement modifiées suivant les progrès de l'industrie et les exigences de la mode, constituent dès lors la culotte courte et les bas tels qu'ils sont venus jusqu'à nous.

Philippe le Bel ratifia en 1593 une revision que les tailleurs désiraient apporter aux statuts qui les régissaient. Ceux-ci furent réimprimés en 1763, et la préface nous fournit le nom des membres de la communauté qui étaient attachés à la Cour lors de la revision de 1293. Le tailleur du roi se nommait Jehan Viacor; un sieur Lambert habillait la reine*; leurs enfants se confiaient à Robert de Sancheures. Cependant le futur Charles le Bel avait un tailleur particulier, nommé Guillaume le Roy^

Jusqu'au quatorzième siècle, la robe resta le principal vêtement des hommes et des femmes, au moins dans

^ Jusqu'en 167o, année où fut créée la corporation des couturières, les tailleurs conservèrent le rivilège exclusif d'habiller les hommes et les femmes.

^ Je donne ces noms tels qu'ils sont orthographiés dans une copie certifiée conforme en 17o9 par Ladvocat, docteur et bibliothécaire de Sorbonne. Ils sont tout ditierents dans un texte publié en 1837 par M. G. Depi)ing (Ordonnances sur le commerce de Paris de 4270 à 1300, p. 41:!). Jehan Viacor devient Jehan Victor, Robert de Sancheures devient Robert de Sauchevrel, Guillaume le Roy devient Guillaume Roussel, etc.

la classe aisée; ce fui mthne celui que portaient les i^ens de guerre qu;md ils quittaient leur armure. .V cette époque, la ressemblance entre le costume des deux sexes est si grande qu'il n'est pas toujours facile de distinguer l'un de l'autre.

L'étoffe était presque toujours fournie par le client. Aussi le tailleur qui manquait la coupe d'un vêtement (levait-il indemniser celui-ci. En outre, comme, par sa maladresse, il avait compromis la réputation de la communauté, il était tenu de payer une amende de î) sous^

J'ai employé tout à l'heure le mot robe dans le sens qu'il a aujourd'hui, mais il ne faut pas oublier qu'au moyen ûge ce mot représentait presque toujours un liabillement complet, dont chaque pièce était appelée (larnement. Au quatorzième siècle, une 7obe un peu complète comprenait au moins quatre garnements : la cotte, le surcot, le mantel et le chaperon.

Jadis, les nobles, les chevaliers attachés aux grands seigneurs étaient habillés par eux et à leurs couleurs : c'est ce que l'on appelait être df^s robes ou cnix robes de 1(1 })ersonnage. Les hauts fonctionnaires recevaient les Jouis du roi-. Saint Louis, ayant su qu'un certain nombre de ses officiers hésitaient à le suivre en Orient, fit broder de larges croix rouges sur les robes qu'il leur livra, suivant la coutume : ils se crurent dès lors engagés d'honneur li accompagner leur maître.

' Livre des méliers, lilre LVI, art. 5.

- Voy. Ducangc, Glossariwn, au.\ mots UOcratio et rofja.

Ces livraisons de vêtements faites à époques fixes se nommaient livrées, et le mot est resté dans la langue avec un sens à peu près analogue. Les robes étaient ordinairement livrées la veille ou le jour des grandes fêtes; de là les expressions robes de Pâques, robes de la Toussaint, robes de Noël', cette dernière fête en avait même pris le nom et était dite jour des robes neuves. Les dons de ce genre faits en dehors des époques fixées s'appelaient robes hors livrées.

Les étoffes préférées pour les vêtements furent le drap et le velours au treizième siècle, la soie au quatorzième. Ce qui, d'ailleurs, continue à prédominer dans le costume des deux sexes, ce sont les fourrures. L'on en portait en tout temps, l'été comme l'hiver, et il est difficile de s'expliquer comment nos aïeux poussaient supporter d'aussi chauds habillements. Dans les inventaires, il n'est pas rare de voir figurer, à l'article d'un seul costume, deux ou trois vêtements qui se mettaient les uns sur les autres, et qui tous étaient doublés d'épaisses fourrures. Pour soutane, les ecclésiastiques portaient un pelisson, ample vêtement formé de pelleteries enfermées entre deux étoffes; au moment d'officier, ils le recouvraient d'une tunique flottante de lin, qui prit le nom de surplis, super pelles ou super pelHcium.

Il y avait à Paris 21-4 pelletiers-fourreurs en 1292 et 344 en 1300; on n'y comptait, à la première de ces dates, que 19 drapiers, et 56 à la seconde ^ L'énorme

' Voy. les Tailles de ces deux années.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 47

disproportion qui existe entre ces chiUrcs permet de conclure que le drap était encore une étoffe de luxe, tandis que les fourrures et les peaux servaient de vêtements aux personnes de toutes conditions.

Jean de Garlande, qui écrivait vers 12.jO, nous apprend que, de son temps, les fourreurs employaient surtout les peaux d'agneau, de chat, de renard, de lièvre, de lapin, d'écureuil, d'hermine, de loutre, de belette, «le petit-gris, de martre zibeline et de loir^ On peut y ajouter tout au moins le daim, la chèvre, le chevreau, la genette, le blaireau, la fouine et le mouton^.

Du douzième au quatorzième siècle, la vogue des fourrures ne lit que s'accroître, et l'on n'en usait pas avec le ménagement qu'on y met aujourd'hui, môme dans les maisons riches. Philippe Y va nous en fournir la preuve.

Pour les fêtes de Noël 131<), il se fit faire deux robes dans lesquelles entrèrent 1,598 ventres de petit-gris^.

' Dictioncu'ius, édiL. Schelur, p. 2o.

- Lo Lio)'c des niéliers (vers 12G8) cite dans le chapitre concernant « toute manière de peletcrie » (11^ partie, titre XXX) :

Le vair. Le chcvrel [chevreuil).

Les escLiriaux. L'aignel [agneau).

Les lièvres. Le mouton.

Les connins [lapins). Les brebis.

La loire [loir). Le chat sauvage.

Le rosereiil [hermine). Lo chat de feu ou de fouior

Les gourpiz [renards). (de foyer).

La laine [fouine).

Sur le Livre des métiers, voy. ci-dessous, le chapitre L\.

^ Le petit-gris était fourni par le dos d'un écureuil du Xard.

Voici le détail de la fourrure employée pour chaqus pièce.

Robe de la veille de Noël :

1 fond de cuve 380 ventres.

1 surcot ouvert 226 —

1 surcot fermé 298 —

1 chaperon 60 —

Robe du jour de Noël :

1 housse 292 —

Les ailes de la housse 64 —

1 manteau 300 —

1 surcot ouvert 226 —

2 surcots fermés 596 —

2 chaperons 120 —

Quelques explications sont ici nécessaires.

On nommait fond de cuve un manteau très ample,, qui descendait jusqu'aux pieds.

Le surcot changeait de forme suivant qu'il était porté par un soldat, par un jeune seigneur ou par une femme. Le surcot fermé se boutonnait par devant. Le surcot ouvert avait, à la place des manches, deux. fentes qui allaient de l'épaule à la ceinture. Il se mettait souvent par-dessus le surcot fermé.

Le chaperon, sous ses formes variées, servit de coiffure depuis le douzième jusqu'à la fin du quinzième siècle.

La housse était une robe longue, plus ample que le surcot. Elle se distinguait surtout par les ailes, manches larges, ouvertes et très pendantes.

l'enfant. — l.V. DAMOISEAU. 49

Vers le milieu du quatorzième siècle, le costume se jin'tainorphosa. Fait très ordinaire dans son histoire, la modo passa presque subitement d'un extrême a l'autre. Les longs et amples vêtements en faveur depuis le règne de Philippe Auguste se virent tout à coup détrùnés par les plus courts et les plus étriqués qui se puissent porter. En effet, l'on ne parvenait qu'à grand'peine à les entrer, et une fois boutonnés ils dessinaient les formes avec une exactitude dont la pudeur avait bien quelque droit de s'offenser. Sous le nom dejaquet ou jaquette, le surcot était devenu une étroite camisole ([ui n'atteignait pas les genoux. Pour habit de dessous, l'un portait un pourpointou un gipon, serré par devant sur la poitrine, à l'aide d'un rang de boutons. Les chausses, collantes comme le reste du costume, montaient très haut, et le bon ton voulait que chaque jambe fût d'une couleur différente. La housse avait été rem- [)lacée par la houppelande, sorte de robe de chambre trainant jusqu'à terre, et dont la jupe ouvrait par devant et par derrière. Le chaperon était devenu immense; sa cornette, retombant sur le dos et sur les côtés, allait ])arfois battre les jambes comme une queue de bête. Les Chroniques de Sanit-Oeiiis, rédigées par des religieux bien pensants, n'hésitèrent pas à accuser ces modes bizarres d'avoir été la cause du désastre de Crécy en iîMO : u L'orgueil estoit moult grand en France, et meismement es nobles et en aucuns autres, c'est assavoir : en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesse, et en deshonnesteté de vesteure «t de divers habits qui couroient communément par le royaume de Il 4

France. Car les uns avoient robes si courtes qu'ils ne leur venoient que aux nasclies*; et quant ils se baissoient pour servir un seigneur, ils monstroicnt leurs braies et ce qui estoit dedans à ceux qui estoient derrière eux. Et si estoient si estroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au despoillier-, et sembloit que l'en les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sur les rains comme femmes. Et si avoient leurs chaperons destrenchiés^ menuement tour en tour. Et si avoient une chance d'un drap et l'autre d'autre. Et si leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre. Et sembloient mieux jugleurs"^ que autres gens. Et pour ce, ce ne fu pas merveille se Dieu voult corriger les excès des François par son flaeP le roy d'Angleterre^. »

Dix ans plus tard, la défaite de Poitiers eût été due encore à la colère de Dieu, protestant contre la magnificence déployée par les seigneurs dans leurs vêtements. Le continuateur de Guillaume de Nangis nous les montre chargeant de perles et de pierreries leurs capuchons et leurs ceintures, ornant de plumes leurs coiffures'.

^ Aux fesses. — Du latin nates.

- Quand ils les otaieut.

^ A bords découpés. La mode en était toute récente.

* Bateleurs.

^ Son fléau.

« Édit. Paulin, année 1343, t. V, p. A62.

' « Perlas et margaritas in capuciis et zonis dcauratis et argen

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 51

Les chaussures mérilcnt qu'on leur consacre aussi quelques lignes.

Du neuvième au douzième siècle, celles des classes élevées sont faites d'étoffes brillantes qui couvrent et serrent bien le pied. Les classes inférieures se con- Icnlent de cuir noir, flont l'éclat est entretenu au moyen d'un cirage.

Dès la fin du dixième siècle, quelques élégants avaient imaginé les chaussures terminées en pointe. L'innovation était renouvelée des Romains, car Cicéron nous, apprend (|ue son siècle affectionnait fort les souliers à lougiui pointe recourbée par le haut. Cette mode avait passé en Afrique au temps de Tertullien, qui nomme nncipcdes, c'est-à-dire gens à pieds crochus, les personnes chaussées de la sortes

Tertuilien ne prévoyait guère l'avenir réservé aune fantaisie qui l'offensait si foi't. Toutefois, h Paris, l'engouement pour les souliers pointus ne commença à prendre des proportions inquiétantes que dans les preniières années du onzième siècle. Le chroniqueur Raoul rïlaber en rejette la responsabilité sur les Méridionaux, compagnons de voyage de la reine Constance qui vint en 1006 épouser le roi Robert-.

A en croire Orderic Vital, autre historien conlcuipo-

leis dcportan;... f^cstarn plumas aviiiiu in pileis adai)(atas. » Conlhiuatio chron/ci Git/lelmi de Na?ifj/aco, t"'(lit. (irraïul, t. II.

' llecuciL des /u.sloriena, t. XVf, pr;ofalio, p. xix. ^ Vuy. ci dessus, le cliapifrt> III.

rain, le premier qui exagéra celte mode étrange ne fut pas un Méridional. La gloire en revient à un comte d'Anjou, Foulque le liécliin ou le Hargneux, qui était né à Ghâteau-Landon. Ce grincheux gentilhomme avait aux pieds, dit Orderic, des excroissances vulgairement appelées oignons, et il se fit faire des souliers énormes, afin de dissimuler cette infirmité ^ Comme il était puissant seigneur et très libertin, on l'imita. Puis, les cordonniers, désireux de satisfaire le goût dominant, donnèrent libre carrière à leur imagination, et ils eurent l'idée d'attribuer à l'extrémité de la chaussure la forme d'une queue de scorpion. Cela fut encore trouvé charmant; riches et pauvres, tout le monde en voulut porter de semblables, et les souliers ornés de cet appendice furent appelés des pifjaces-.

On ne s'en tint pas là. Un certain Robert, mauvais sujet attaché à la Cour de Guillaume le Roux, conçut Theurense pensée de remplir d'étoupes ses longues pigaces et d'(>n tortiller la pointe de manière à rappeler une corne de bélier^ Cette invention valut à son ingénieux auteur le surnom de Robert le Cornard. Presque tous les gentilshommes, conclut Orderic Vital, s'empressèrent de suivre son exemple, comme si cette corne

* lUstoria ecclesiastica, lib. VIII.

* « Unde sutores in calceamentis quasi caudas scorpionum, quas vulgo pigacia appellant, fecere; idque genus calceamenti pêne cuncti divites et egeni expetiere. »

^ « Prolixias pigacias primus cœpit implere stuppis, et hinc iude contorquere instar cornu arietis. »

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 53

eût été une marque de mérite et une preuve de veitu'. Elle s'imposa sous le règne de Louis le Gros, non seulement aux hommes, mais encore aux femmes, ce qui souleva une grande indignation chez les moralistes de ce temps. « Les femmes, écrit (juihert de Nogent, ont perdu toute pudeur. Elles trahissent leur impudicité par leur démarche, par le luxe de leurs vêtements, par leurs chaussures de cordouan- aux pointes tortillées-*. »

De la même époque datent les chaussures légères, à quartier très has, destinées à être utilisées dans l'intérieur seulement, et qui furent nommées escharpins, mot dont nous avons fait escarpins. Enfin, apparaissent les lieuses ou huèses, bottes en cuir mou à l'usage des hommes.

Le premier triomphe des pigaces fut court. Tout le monde s'accordait bien à trouver du meilleur goût les pointes terminées en corne de bélier, mais on finit par reconnaître qu'elles rendaient les chaussures lourdes et ne facilitaient pas précisément la marche. Dès le règne <le Louis le Jeune, on en revint aux souliers ronds, sans toutefois bannir tout à fait les pigaces. Elles reparaîtront au siècle suivant sous le nom de poulaines. Un élégant ne put alors se dispenser de donner à chacun (le ses souliers une couleur différente: si celui de droite

* flisloria ecclesiastica, lib. YIII, t. III. p. 323.

^ nevenii maroquin.

^ '< ... Calceorun» de (.'orduba rosira loificia. » Opera^ édit. de 1(101, p. 4G7.

était noir, celui de gauche devait être vert. Le tout harmonisé tant bien que mal avec la nuance des chausses variant pour chaque jambe, ce qui constituait le costume mi-parti. A ce moment, le vert était la couleur préférée des jeunes chevaliers^

* Le vert cessa bientôt d'être à la mode, mais il reparut au seizième siècle, et devint la couleur des fous de Cour.

CIIAPlTrtE YI Lettres^ sciences et arts,

La vie liLtùiaire en France du dixième au douzième siècle. — L'école du cloître Notre-Dame. — Guillaume de Ghampeaux et Abclard. — Débuts de Saint-Victor. — Le plateau de Sainte- Geneviève et le Petit-Pont. — Le trivium et le quadrivium. — Débuts de l'Université. — Mœurs des étudiants. — Les clercs.

— Premiers collèges. — Passion pour l'étude. — Sens du mot bourse. — Les pédagogies. — Les martinets. — Les galoches.

— Troubles causés parles étudiants. — Privilèges accordés à l'Université. — Limites de l'Université. — Le pays latin. — Les souvenirs de Garlande'.

L'avcnement de P;iris à la vie littéraire ne date giii^re que du dixième siècle. Un des premiers, Rémi d'Auxerre y fit des cours publics-. Ensuite s'ouvrirent

* Pour ce cbapitre et les suivants, j"ai souvent emprunté aux vingt-sept volumes publiés par moi, de 1887 à 1902, à la librairie Pion, sous ce titre : La vie privée d'autrefois.

* D. llauréau. Histoire de la philosophie scolaslique, t. 1, p. 17 et !:n.

l'école de Saint-Germain l'Auxerrois, puis l'école, bientôt célèbre, du cloître Notre-Dame. Cet élan fut arrêté par les incursions des Normands, qui, à quatre reprises, pénétrèrent dans Paris et le ravagèrent. Les ténèbres de la barbarie couvrent de nouveau la Gaule : les écoles se ferment, les monuments de l'antiquité ressuscites sous Gharlemagne retombent dans l'oubli.

Il fallut à la France près de deux siècles pour secouer sa torpeur et relever ses ruines. Le travail de reconstitution si lentement accompli était terminé au début du douzième siècle, et un ardent désir d'apprendre agitait les esprits. Des professeurs, suivis d'une foule d'auditeurs de tout âge et de toute condition, parcouraient le pays, donnant des leçons sur les places publiques et même en pleine campagne; puis l'enseignement finit par se concentrer à Paris, devenu le foyer intellectuel de l'Europe. Déjà, aux yeux des contemporains, l'Attique semblait revivre dans sa philosophie, la Grèce dans sa littérature, l'Orient dans sa passion pour l'étude \ C'était aussi, d'après Mathieu de Paris, la nourrice de la philosophie et l'élève de la sagesse-.

Le cloître de la basilique élevé dans la Cité représentait alors le centre de l'enseignement. Suivant l'usage, une école placée sous la surveillance du Chapitre y avait été annexée. Le célèbre Guillaume de Champeaux

* « Erat philosophis attica, libris grœca, studiis indica. » Voy. l'abbé Lebeuf, ELuL des sciences depuis la inort du roi Robert.

2 « Nutrix philosophiaî et alumpna sapieutifc. » Chronicn ina^ jora, édit. de 1876, t. III, p. 1G8.

y professait cl captivait une multitude enthousiaste. C'est vers ilOO que l'on y vit aniver conime écolier un jeune homme de vini-t ans h peine, heau, hardi, éloquent, révélant d«'jà une de ces intelligences faites pour charmer et dominer une époque : il se nommait IMerre Ahélard. Guillaume pressentit bien vile l'avenir de son nouveau disciple, et, soit prudence, soit sympathie réelle, il s'empressa de le traiter en ami, lui offrit même un logement dans sa propre demeure.

(^etle entente ne fut pas de longue durée. Abélard apprit rapidement le trimum et le quadrivium, alors l'encyclopédie des sciences, et le disciple ne tarda pas à devenir le rival de son maître. Guillaume de Champeaux est vaincu, ses élèves l'abandonnent pour courir aux leçons d'Abélard, qui bientôt fonde une autre école sur le versant de la montagne Sainte-Geneviève.

Au milieu du vaste espace occupé de nos jours par l'Entrepôt des vins, existait alors une petite chapelle dédiée à saint Victor. C'est là que (iuillaume de Champeaux alla cacher sa douleur et la honte de sa défaite. Quelques disciples aimés l'y suivirent. Il y institua un chapitre de chanoines réguliers, y ouvrit des cours et y créa une école destinée à combattre celle qu'il avait abandonnée. Ainsi s'établit un tlouble courant il'enseignement, l'un donné parle clergé séculier, l'autre parle clergé régulier.

L'école de Notre-Dame était donc débordée. Les étudiants, de plus en plus nombreux, avaient dû chercher des logements hors de la Cité, entre la place Maubert et la Seine, sur le Petit-Pont même, où, dit Godefroi de

Paris, se tenait une école de docteurs vénérables, éminents par leur science et par leurs mœurs*. Les disciples d'Abélard avaient envahi le plateau de Sainte- Geneviève, une foule de jeunes docteurs y ouvraient des écoles libres et conviaient clercs et laïques «-i les venir entendre.

Au cloître Noire-Dame comme à Saint-Victor, on n'étudiait guère que la théologie. Dans les écoles établies autour de Tabbaye de Sainte-Geneviève et qui s'inspiraient d'Abélard, l'enseignement comprenait le trivium, le qundrUÂum-, et surtout la dialectique, la logique, regardée comme Vart par excellence. La réunion de ces écoles avec celle de Notre-Dame ^^ va constituer l'Université de Paris.

Les cours faits à Sainte-Geneviève étaient indépendants de toute autorité ecclésiastique ou civile : y professait qui voulait, et des jeunes gens encore imberbes prenaient ce glorieux titre de maître qu'Abélard avait illustré. Tant de liberté effraya l'Église. Vers la fin du douzième siècle, elle décida qu'elle seule, par Tinter-

' Voy. l'abbé Lcbeuf, Dissertations, t. IL p. 257. — On a conservé le souvenir d'Adain du l*etit-Pont [Adamus Parvipontaiius), savant maître, qui enseignait vers 1 1 50, et qui est l'auteur d'un traité de même nature que celui de Jean de Garlamie. Voy. V Histoire littéraire de la France, t. XIV, p. 189, et ci-dessous, le chapitre IX.

2 Le trivium comprenait la logique, la rhétorique et la grammaire; le f/uadrivium, l'algorismc ou arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie.

^ Saint- Victor reste en dehors. L'Université repoussa tant qu'elle le put le clergé réguher.

modiaire du cliancelicr de Notre-Dame, accorderait le droit d'enseigner, « licentia docendi », origine de notre licence. Beaucoup de ma/tres protestèrent. Le pape, pris pour arbitre, ménagea les deux partis, restreignit le pouvoir du chancelier de Notre-Dame, autorisa Tabbé de Sainte-Geneviève à conférer la licence aux maîtres qui ne se proposeraient })as d'enseigner la théologie. Mais déjà la nécessité de défendre leurs intérêts avait eu pour effet de créer un lien entre les maîtres voués aux mêmes études comme entre les écoliers appartenant a un même pays et parlant la même langue. Ainsi se formèrent' les Facultés et les Aati'nns qui composèrent rUniversité. Cette association n'eut donc, en réalité, pour fondateurs ni un roi, ni un pape, elle fut le résultat naturel et spontané du grand mouvement littéraire qui se produisit en France au douzième siècle. Il faut bien remarquer que le mot universitas ne se vit point d'abord détourné de son sens propre, il désigna seulement une collection, une agrégation de personnes. Quand on l'applique à l'enseignement, et cela jusqu'au milieu (hi ti'cizième siècle, il est toujours accompagné du génitif rnagislrorum ou scho/ariuin. Peu à peu, on s'habitua à l'employer dans ce sens sansy rien ajouter; il finit ainsi par désigner à lui seul Tensemble, l'université des maîtres et des étudiants, puis l'institution publique qu'ils constituaient.

Au sein de cette agglomération, devenue rapidement si prospère et si célèbre, on cultivait la science plus que

' Vers l:2i:i.

la vertu. Les étudiants, dit Alain de Lille*, quittaient parfois les leçons de leurs maîtres pour courir à la bonne chère, oubliaient iMarc pour Marthe-. Habitant chez des bourgeois, souvent dans des bouges sans lumière et sans air, cette affluence de jeunes gens réunis sur un même point était l'occasion de graves désordres. Le cardinal Jacques de Vitri^ nous en a tracé un tableau qui ne pourrait être intégralement reproduit qu'en latin. On l'a dit avec autant d'esprit que de vérité, lorsque les mystiques s'élèvent contre la corruption des mœurs, leur indignation se traduit par une crudité de langage capable de faire rougir des libertins.

Les écoliers, entassés dans des rues étroites et sombres, s'y trouvaient sans cesse en contact avec le rebut de la société; les lieux de débauche touchaient les salles de course En butte aux plus honteuses obsessions, ils étaient grossièrement insultés s'ils y résis- . talent. Ici, des femmes se querellaient entre elles ou avec leurs galants; là, les clercs discutaient à haute voix dans leurs contestations animées. Presque tous les écoliers, parisiens ou étrangers, se préoccupaient surtout.

1 Mort vers 1203.

2 « Potius (ledili gul.iî quam glossre, libentius intuentur Martham quam Marcum. » Alanus de Insulis, Opéra, édit. de 1654^ p. 104.

3 Mort en 1244.

* En septembre 1493, la Faculté de médecine se décida à louer une maison contiguë à l'école, parce que, écrivait le doyen, « in» ea, meretricibus pernoctantibus cum suis leoonibus, lupanar esset maximo dedecori Facultati >k Synopsis rerum meniorabilium, etc., p. 76 (mss. de la Faculté de médecine).

<lc s'instruire, d'apprendre sans cesse du nouveau. Les uns étudiaient seulement pour savoir, ce qui est curiosité ; les autres pour devenir maîtres à leur tour, ce qui est vanité; d'autres pour tirer profit de la science, ce qui est cupidité et coupable simonie. Bien peu d'entre eux. apprenaient pour être édifiés ou pour édifier autrui. Ils se provoquaient, se contredisaient, non seulement à l'occasion de leurs dissentiments dogmatiques, mais encore à raison de leurs rivalités nationales. Les Anglais, disait-on, étaient ivrognes et paillards; les Français, orgueilleux, efféminés, attifés comme des femmelettes*; les 'J'cutons, furieux et obscènes; les Normands, vains et glorieux; les l*oitevins, traîtres et courtisans de la fortune; les Bourguignons, grossiers et sots; les Bretons, légers et changeants; les Lombards, avares, fourbes et poltrons ; les Romains, querelleurs, violents, prompts à frapper; les Siciliens, tyrans et cruels; les Brabançons, sanguinaires, incendiaires, brigands et voleurs; les Flamands, amis des superlluités, prodigues, mous et flasques comme du beurre^.

Vn acte officiel, un règlement de l'évoque de Paris en date du 11 janvier 1209, reproche aux clercs « quod de die et nocte multos vulnerant atrociter, interficiunt mulieres, rapiunt, obprimunt virgines, hospicia fran-

' « b'rancigcnas superbos, raollrs et muliebriter coinpositosi. »

- Jacobi de Vitriaco hisforin occidenlalis, cap. Vil, cdil. de 1597, p. 1>T8.

gunt, necnon latrocinia et multa alla enormia Deo odibilia sepe et sepius committendo^ ».

Le poète Rutebeuf- ne traite guère mieux ces clercs si remuants, orgueil pourtant de la grande ville. Le fils d'un pauvre paj^san, écrit-il, viendra à Paris pour s'instruire. Son père a vendu un ou deux arpents de terre ^ espérant qu'un jour son fils lui fera honneur; mais celui-ci dissipe bien vite l'argent si péniblement gagné, et à quoi l'cmploie-t-il?

Li filz d'un povre païsant Vanrra à Paris por apanre :

Quanques ces pères porra panrre Eli un arpant ou deux de terre, Por pris et por lioneur conquerre, Baillera trestout à son fil.

Et en remaint à escil.

Quant il est à Paris venuz Por faire à quoi il est tenuz Et por mener lioneste vie, Si bestoriie la prophétie.

Gaaing de soc et d'aréure Nos convertit en arméure ; Par chacune rue regarde Où voie la bêle muzarde. Partout regarde, partout muze.

Ces argeus faut et sa robe uze :

Or tout est à recoumancier^.

^ Statutum episcopi Varisiensis contra schotares. Dans le Cortulaire de Notre-Dame, t. T, p. 1G2.

- Mort vers 1300.

^ Lidiz de rUnicersitei de Paris^ édit. eizév., t. I, p. 183.

Quoi (|Lrci» iiiciit fliL Jacques de Vitri, lUitebeuf et J)ien d'autres, l<i turbulence de cette jeunesse ardente, facile à entraîner et presque sans ressources, n'affaiblissait pas son auiour pour l'étude. Mais les conditions matérielles étaient déplorables. Les étudiants liabitaient des gîtes infects, et les propriétaires leur vendaient si cher cette malsaine hospitalité que le pape Grégoire IX. entreprit de taxer les loyers. Il négocia . avec saint Louis, et obtint (1244) que le prix des logements serait lixé par quatre arbitres : deux professeurs et deux bourgeois assermentés. Le propriétaire devait se soumettre à leur décision, et s'il y contrevenait, sa maison était interdite pendant cinq ans. Règlement dillicile à exécuter, et auquel mille expédients permettaient de se soustraire. En fait, T Université ne put jamais réprimer cette honteuse spéculation*.

Pour en préserver les pauvres écoliers, il y avait bien un moyen, et ce moyen était déjà trouvé. Quelques jeunes gens, soit qu'ils fussent originaires du même pays, soit qu'une conformité de caractère les eût rapprochés, s'étaient constitués en petites communautés placées sous la direction d'un maître choisi par eux. C'est ainsi que prirent naissance le collège de Dace, où se réunirent les étudiants venus de Danemark, le collège d'Allemagne, ceux aussi dits des Bons- Enfants, nom générique que paraissent avoir porte d'abord

' Voy. V.h. .loiirdu'm, Lii taxe des lo'jet/ients dans l' Université de Paris; dans Excursions à travers le moyen âge, p. 249. — Cli. ïliurof, Lcnseignetnent dans l'Univcrsife au moyen âge, p. G8.

ces asiles créés par les écoliers les plus sérieux de rUniversité. Une misère noire y régnait. Chaque jour, deux ou trois élèves s'en allaient par les rues mendier le pain qui souvent leur manquait :

Les Bons-Enfanz orrez crier :

Du pain ! Mes vueil pas oublier' !

Les mauvais garçons, c'étaient les écoliers indisciplinés et libres, sollicités sans cesse par les dangereuses tentations dont j'ai parlé. Le jour vint où Ton songea à ouvrir pour eux des collèges, des établissements ayant un revenu fixe et proportionné au nombre des jeunes gens qu'ils étaient appelés à recueillir, des refuges où la vie piit être moins dure et le travail mieux protégé.

Le plus ancien de ces collèges fut créé par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, et grâce à l'appui de ce bon roi. En février 1230, il donna- à son chapelain a ad opus scolarium qui inibi moraturi sunt», une maison et des écuries situées rue de Coupe-Gueule, devant le palais des Thermes ^ I^iusieurs ecclésiastiques familiers du roi ouvrirent largement leur bourse et, dès 1262, un d'entre eux, Robert de Douai, médecin de la reine, léguait à la nouvelle fondation la somme alors considérable de 1,500 livres.

^ Guill. de la Villeneuve, Les crieries de Paris (treizième siècle).

^ L'acte de donation a été publié, en fac-similé, dans les Mémoires de la société de C histoire de Paris, t. X (1883), p. 252.

^ « In vico de Coupe-Gueule, ante palacium Tliermarum. »

Robert do Sorbon eut bientôt des imitateurs, et à la fin du quatorzième siècle, il existait déjà dans Paris plus de quarante collèges.

En 1268, Guillaume de Saône, trésorier de l'Église de Uouen, fonde près de la rue de la Harpe un collège Hestiné à vingt-quatre étudiants originaires du pays de Caux*.

J. Dubreul raconte- que Raoul dllarcourt, archidiacre de Rouen et de Coutances, « ayant sur son vieil aage arresté sa demeure à Paris, dont il estoit cha- Tioine, prenoit grand plaisir de voir les diverses fondations des collèges et maisons d'estude que Ton faisoit de son temps, et presque toutes fondations sur le modèle de celuy de Sorbonne ». Il acheta en 1280 deux maisons situées près de la rue de la Harpe, et y réunit des écoliers venus des diocèses de Coutances,. Kvreux et Bayeux. Ce collège, qui ne cessa de prospérer, est aujourd'hui le lycée Saint-Louis.

Les cardinaux Jean Cholet et Jean Lemoine fondèrent, en 1291 et 1302, deux asiles du même genre, tlont l'un donna son nom à la rue du Cardinal-Lemoine, où il était situé.

Sur une partie de l'emplacement qu'occupe l'école Polytechnique s'élevait le collège de Navarre, fondé en 130/i par Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel. Son testament du 25 mars ordonne que, sur Templace-

' Collège dit du Trésorier. Les écoliers se nommaient calets <lij latin calelœ, habitants du pays de Caux.

' Théâtre des antiquiltz de Paris, édit. de 1639. p. 63o. II ^

ment d'un hôtel qu'elle possédait rue Saint-André-des- Arts, soit créé un collège destiné à soixante-dix pauvres écoliers, à qui l'on ne ménagerait pas les verges ^

Mais que ne supportait-on pas pour acquérir le titre de clerc, qui pouvait mener à tout ?

Le mot clerc avait alors deux acceptions principales. Il signifiait avant tout homme sachant lire, écrire, compter, et entendant même parfois un peu de latin.

Une foule de positions honorables et lucratives s'offraient à celui qui possédait ces connaissances. Les grands seigneurs avaient besoin d'un clerc pour tenir les comptes de leur hôtel. Les clercs du guet^ avaient dans leurs attributions les écritures relatives à ce service, entre autres la convocation des hommes de garde pour chaque jour. Le clerc de la Ville , dit d'abord clerc du parloir aux bourgeois ^ puis greffier de V hôtel de ville, enregistrait les sentences rendues par les officiers du parloir, faisait expédier les actes publics souscrits par eux, etc., etc. Lui-même avait un clerc ^ Les riches commerçants entretenaient aussi à l'année un clerc chargé de tenir les livres de la maison ; c'est ainsi qu'il faut entendre les mentions de ce genre assez fréquentes dans la Taille de 1 292 : « Alain de Dampierre et Guillot, son clerc. — Le clerc feu Adam Bourdon. — Adam, le clerc Henri des Nés. » Les corporations impor-

1 Voy. ci-dessus, t. I, p. 231.

2 Voy. ci-dessus, t. I, p. 93.

^ Voy. Le Roux de Lincy, Histoire de Vhôtel de ville, p. 178,

tantes curent par la suite chacune son clerc. Celui-ci, installé au bureau de la communauté, servait de secrétaire aux jurés, rédigeait les procès-verbaux de leurs délibérations, réglait les comptes, percevait les redevances instituées pour Tentretien de la confrérie, etc. ; c'est à lui aussi que devaient s'adresser les ouvriers arrivant h Paris pour obtenir l'entrée dans un atelier de leur métier.

On nommait encore clerc tout homme appartenant, soit de prés, soit de loin, au clergé séculier ou régulier; ce titre était donc pris par une foule d'individus dépendant des hauts fonctionnaires ecclésiastiques ou seulement employés dans les couvents ^ . Les grandes abbayes de Paris possédaient un personnel considérable de clients et de serviteurs qui, considérés comme gens d'Église, étaient exempts d'impôts, à la condition pourtant qu'ils ne se livrassent ouvertement à aucun trafic.

Les plus intelligents se consacraient au professorat ou à la prêtrise. Déjà, l'enfant né dans la plus basse classe de la société avait le droit d'ambitionner les plus hautes dignités : le fils d'un pauvre homme peut devenir évéque et même pape, écrivait alors Philippe de Navarre'^.

» K Le mot clerc à nos anciens signifioit tantost l'ecclésias tique, tautost se donnoit à celuy que l'on cstiinoit sçavant, tantost à celuy quo nous appelons aujourd'huy secrétaire. » Éf. Pasquier, Recherches sur la France, liv. II, chap. v.

' « Li ûz d'un povrc home devient uns granz prelaz et puet apostolez devenir. » Voy. la Bibliothèque de l'école des chartes, t. 11(1840), p. 25.

Guibert de Nogent raconte comment, battu par son précepteur, il s'efforçait de dissimuler à sa mère les coups qu'il en recevait. « Mais elle, écartant, bon gré, mal gré, ma chemise, vit mes petits bras tout noircis et la peau de mes épaules toute meurtrie par les verges. A cette vue, elle s'écria, les yeux pleins de larmes : « Je ne veux plus que tu deviennes clerc, je ne veux plus que, pour apprendre les lettres, tu sois soumis à un pareil traitement. » Je la regardai presque avec colère. « Quand je devrais en mourir, lui répondis-je, Je ne cesserais, jusqu'à mon dernier jour, de travailler pour acquérir le titre de clerc. » Elle insista, me supplia de me vouer aux armes, de devenir page, puis chevalier, promettant de me fournir les armes et tout l'équipement nécessaires. J e repoussai ces offres, et ta digne servante, ô mon Dieu, m'embrassa et raconta toute joyeuse à mon maître les réponses que je lui avais faites. »

Après cette digression, qui m'a paru indispensable, je reviens aux premiers collèges.

La bibliothèque Sainte-Geneviève a été construite sur les ruines du collège de Montaigu, réputé pour l'austérité de sa règle et la dureté de sa discipline. En 1315, on voit s'ouvrir le collège d'Upsala ou de Suède, destiné aux écoliers de cette nation. En 1316 est fondé un collège où se rassemblent les écoliers appartenant au diocèse de Narbonne. En 1317, un autre reçoit ceux du diocèse de Cornouailles. Les Écossais étudiants à Paris ont le leur en 13^23. Il en est de même, vers 1329, pour ceux du comté de Bourgogne, et en 1337 pour ceux d'Autun.

m;tthes, sciences et arts. ca

Dans les collèges, le mot bourse représentait la dépense occasionnée par un élève. Quand un fondateur déclare que la maison est créée pour tant de bourses, il veut dire qu'il lui assure le revenu indispensable i\ l'entretien d'un nombre éi^al d'écoliers. Mais parmi les écoliers de Rouen, de Bayeux, de Tours, etc., internésdans les collèges établis pour eux, il se trouvait des jeunes gens riches, et par conséquent en situation d'aider l'établissement. Ceux-ci versaient toutes les semaines une certaine somme, qui venait s'ajouter au revenu du collège et augmentait d'autant la bourse commune. De là vint l'expression, très usitée dans les écoles, vivre de la bourse commune.

Les premiers collèges, il ne faut pas l'oublier, étaient moins des établissements d'instruction que des asiles où les pauvres écoliers trouvaient le vivre et le couvert. Le principal les conduisait aux leçons que donnaient, dans leur propre demeure, des maîtres es arts autorisés par l'Université. C'est vers le milieu du quinzième siècle seulement que furent transformés en lieux d'étude les collèges désormais organisés comme les nôtres.

Mais déjà, vers la lin du quatorzième siècle, époque où les fondations de collèges devenaient rares, des industriels avisés avaient eu l'idée de créer des établissements du même genre. Ils ouvrirent des pensionnats, alors appelés pédagogies, où furent reçus et entretenus à prix d'argent les écoliers qui n'avaient pas la jouissance d'une bourse dans un collège. Mieux valait pour eux, assurément, èlre remis par leur famille aux mains d'un de ces pédagogues que d'aller chercher un gîte

dans quelque mauvaise chambre garnie du quartier. Toutefois, ces petits établissements ne jouirent jamais de la faveur qui entourait les collèges.

Les jeunes gens qui n'avaient trouvé asile ni dans les collèges, ni dans les pédagogies restaient libres, se bornaient à suivre des cours; c'étaient les martinets, qualification empruntée à une sorte d'hirondelle qui, écrit le Dictionnaire de Trévoux, « vole toujours sans s'arrêter, et ne se perche que sur son nid ». Les écoliers âgés de trente à quarante ans, ayant quinze à vingt années d*études, n'étaient pas rares. On appelait ^a/oc/ie s* ces élèves surannés qui semblaient fréquenter les classes par profession, bien qu'ils en eussent souvent une autre.

Ce monde d'écoliers, jeunes ou vieux, était très remuant. Tout leur était occasion de cris, de disputes, de rixes même ; pas un incident de la rue, pas un rassemblement qui ne les fit accourir :

Galoches pieds ferrez y couroient à grand'bandes^.

Mais ils ne se bornaient pas à cela. Pour tout dire, beaucoup d'entre eux menaient une conduite qui, s'ils eussent vécu au dix-neuvième siècle, eût bien pu les mener non seulement en police correctionnelle, mais en cour d'assises.

1 Sans doute parce que, soucieux de leur santé, ils portaient pendant l'hiver de grosses galoches pour se conserver les pieds secs à travers les boues du quartier.

2 « Turba gallochiferum ferratis pedibus ibat. »

Noël du Fail donne les deux textes latin et français [OEuvres, t. Il, p. 194).

Les prf^rogatives dont jouissaient alors les clercs rendaient illusoire l'action de la police. Hugues Aubriot avait bien réservé dans le Petit-Chàtelet deux cachots pour les étudiants : il appelait l'un le Clos-Bruneau, Tautre la rue du Fouarre\ deux voies chères à la jeunesse débauchée. Mais il était plus facile de les baptiser que de les peupler. Si le prévôt de Paris osait emprisonner ou exécuter quelque clerc, même convaincu de crime, l'Université aussitôt protestait, interrompait tous les cours, mettait Paris en interdit. Alors le prévôt restituait le coupable à la justice ecclésiastique, qui le traitait toujours avec indulgence.

Les privilèges accordés aux écoliers remontaient très haut. Suivant Guillaume le Breton, contemporain de Philippe Auguste, Paris comptait sous ce règne plus d'étudiants que l'on n'en vit jamais à Athènes, en Egypte, ni en autre partie du monde. Ils y étaient attirés, ajoute-t-il, par l'admirable beauté de son site et les biens de toutes sortes qui y affluaient, puis aussi par les libertés et les privilèges dont la royauté avait gratifié les clercs-. Ces libertés, incompatibles avec une bonne administration, prouvent du moins le prix que l'on attachait à la culture intellectuelle. Une faveur, parfois peu justifiée, entourait tous les hommes qui cherchaient à s'instruire ou à instruire les autres.

Fort imprudemment, Philippe Auguste avait soumis

* Chroniques de Saint- Denis, t. I, p. 104.

' Guilohmis Arrnoriciis, De gestis Philippi Augusti. Dans le Recueil des historiens, t. XVII, p. 82.

à l'Université le prévôt de Paris, chef de la justice dans la capitale. Le prévôt était dit « conservateur des privilèges de l'Université », et, à ce titre, il prêtait serment entre les mains du recteur, ce qui le plaçait vis-à-vis des maîtres et des écoliers dans une dépendance absolue. 11 supporta ce vasselage jusqu'au dix-septième siècle, car c'est en 4613 seulement qu'il refusa de se soumettre à une obligation que tous ses prédécesseurs avaient acceptée.

Philippe le Bel se montra aussi imprévoyant. Il déclare les écoliers exempts des charges personnelles, et cela dans un temps oii la royauté aux abois écrase le pays d'impôts et en arrive à falsifier les monnaies. Il affranchit les objets à leur usage de tous droits de péage sur ses terres, et il négocie pour obtenir sur celles de ses vassaux la même immunité. Il écrit en 1303 au comte de Boulogne qui résistait à ses injonctions : « Nous croyons qu'il est dû de grands égards aux travaux, aux veilles, à la disette de toutes choses, aux peines et aux périls qu'endurent les étudiants, en vue d'acquérir la perle précieuse de la science. Nous considérons qu'ils quittent souvent leurs amis, leurs parents, leur patrie, qu'ils viennent de pays éloignés afin de satisfaire la soif ardente qu'ils ont de puiser à la source des eaux vives dont ils inondent ensuite toutes les par^ lies du monde*. » Tout ceci est un peu exagéré, et Guillebert de Metz ne l'est pas moins quand il nous

' Dans Duboulay, Historia Unicersilalis Parisiensis, t. IV» p. 165.

apprend qu'il se vendait chaque jour à Paris « sept cent tonneaux de vin », niais exception était faite pour le vin destiné aux écoliers*. Philippe les dispensa aussi de donner des arrhes aux bourgeois pour l'acquittement des loyers.

La royauté avait fait plus encore pour eux. Elle leur avait sinon concédé, au moins abandonné un tiers de la capitale. Jusqu'au dix-huitième siècle, Paris est, dans les actes publics comme sur les plans, partagé en trois divisions principales : la Cité, la Ville et VÙniversité. L'Université, dite aussi \e pays latin, comprenait toute la portion de la rive gauche renfermée dans le mur d'enceinte construit par F^hilippe Auguste et dont j'ai plus haut donné le tracé-. Elle commençait à la grosse tour de Nesle, puis suivait la ligne approximativement indiquée par la rue Mazarine, le passage du Commerce, les rues Monsieur-le-Prince, SoufHot, de l'Estrapade, ïhouin et du Gardinal-Lemoine. Là, elle retrouvait la Seine, où une grosse tour carrée, appelée la Tournelle. faisait pendant à la tour de Nesle. Dans ce vaste espace, rUniversité était chez elle. Aussi ne soufl'rait-elle pas qu'aucun membre des corporations placées sous son pa- Ironage : libraires, imprimeurs, parcheminiers, papetiers, relieurs, etc., demeurât hors de ces limites, qu'aucun collège fût établi ailleurs. Elle n'y souffrait guère non plus la présence des sergents. « Allez en clos

♦ Description de Paris (vers 1320], tliap. XXX. ' Voy. tome I, p. 84 et suiv.

BruneauS vous trouverez à qui parler », était une phrase à leur adresse et devenue proverbiale 2.

Tout ce quartier, bâti peu à peu sur les territoires plantés de vignes qui s'appelaient le clos Bruneau, le clos Mauvoisin, le clos de Garlande, etc., était pour les écoliers comme une seconde patrie, qui leur laissait de longs souvenirs, et où ils se faisaient gloire d'avoir étudié^. Ils y avaient connu la pauvreté, mais allégée par l'amour de la science et l'ardeur au travail. Ces rues étroites, ces hautes maisons, ces préaux humides, ces salles de cours jonchées de paille, tout cela, vu à distance et associé aux illusions et aux plaisirs de la jeunesse, leur apparaissait comme un lieu de délices. Aussi, quand, après des années de séparation, d'anciens condisciples se rencontraient dans un concile, dans un couvent ou sur un champ de bataille, ils s'abordaient gaiement par ces mots : a Nos fuimus simul in Garlandia », nous avons été ensemble en Garlande !

1 Compris entre les rues des Carmes, Saint-Hilaire, Saint-Jeande-Beauvais et des Noyers.

2 Cette phrase est ainsi donnée en français dans un acte de procédure datant de 1391 et publié par Duboulay, t. JV, p. 675.

^ Voy. Robert de Blois, L'enseignement des princes (xiii® siècle).

L'enseignement primaire. — Les Petites-Écoles. — Leur nombre et leur situation en 1292. — Placées sous l'autorité du chantre (le Notre-Dame. — La Saint-Nicolas. — L'enseignement monastique. — Rareté des livres, même des bréviaires. — La sténographie des écoliers. — Copie des manuscrits dans les couvents. — Le scriptorium. — Les copistes croient faire acte de piété, œuvre expiatoire. — Le démon Titiviiitarius. — Matières employées pour récriture. — Tablettes, parchemin, vélin. — La vente des livres concentrée dans les couvents. — Les libraires. — L'Université se les associe en 1275. — Enlumineurs et écrivains. — Bibliothèques qui se forment dans les couvents. — Donations de livres. — Inscriptions qui figurent sur les volumes. — Les bibliothèques de la Sorbonne, de l'église Notre-Dame et d'autres encore sont mises à la disposition des maîtres et des écoliers.

L'Université n'était pas seule dispensatrice de la science. Pour suivre les cours de l'école du cloître Notre-Dame dont j'ai parlé tout à l'heure, il fallait déjà posséder un certain degré d'instruction, et la cathédrale se chargeait de le donner.

Elle avait établi dans les différents quartiers de Paris des écoles élémentaires, diles Petites- Ecoles, dirigées en général par des laïques et placées sous la haute direction du grand-chantre de Notre-Dame. Dès 1292, ces

Ecoles ('taient au nombre de douze et ainsi distribuées :

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