AVANT-PROPOS
On connaît Talleyrand évêque, Talleyrand député de la Constituante, Talleyrand diplomate, grand chambellan, ministre, chef du Gouvernement provisoire, Talleyrand homme de Cour et homme d'Etat: on connaît moins Talleyrand homme privé. Et cependant — n'y eût-il que le contraste des sentiments qu'il suscita — il serait curieux de pénétrer dans l'intimité du personnage qui sut inspirer à ses amis, à ses proches, à ses serviteurs, des affections aussi fidèles que furent acerbes les haines dont Font poursuivi, même outretombe, plusieurs de ses partenaires politiques.
Dans les études que je réunis aujourd'hui en volume, j'ai essayé de jeter un regard sur la vie privée do Talleyrand. Je l'ai suivi en Angleterre et en Amérique, pendant qu'il était émigré; j'ai raconté ses efforts pour dépouiller le caractère épiscopal et redevenir un simple laïque; j'ai tâché de démêler l'imbroglio de son mariage avec la belle Mme Grand; puis, après avoir pénétré dans l'intérieur du grand dignitaire do l'Em-
l)iro et do la Restauration, j'ai voulu montrer le Prince vieilli, malade, revenu des ambitions du monde, dans la retraite de ses quatre dernières années; et enfin examiner de près ce qu'un a appelé sa conversion, assister à sa mort, bénie par l'abl^é Dupanloup. J'ai laissé, le plus possible, parler les documents : on les fausse ou on les dénature quand on clierche trop à les interpréter. Et je serai heureux si, à travers les ombres qui l'enveloppent et que lui-même n'a rien fait pour dissiper, j'ai pu projeter un peu de lumière sur sa figure énigmatique.
Au fur et à mesure des pages qui suivent, j'indiquerai les sources — archives publiques et archives privées — où j'ai puisé mes renseignements. Mais je tiens à signaler tout de suite la plus importante : les quatorze registres oii Mgr Dupanloup avait rassemblé sur son célèbre pénitent des documents de toutes sortes, et qu'il légua à mon père. Parmi les pièces qui s'y trouvent, la plus précieuse, sans aucun doute, est le récit que l'abbé Dupanloup écrivit, en 1839, de ses relations avec Talleyrand : il était resté inédit jusqu'à ce jour, quoique MgrLagrange, dans sa vie de Tillustre évêque d'Orléans, lui ait fait de nombreux emprunts; je le publie in extenso à la iin de ce volume.
Octobre d909.
TALLEYRAND EMIGRE
Talleyrand chargé d'une mission à Londres. — Le 20 Juin et le 10 Août.
— Talleyrand près de Danton. — La politique anglaise. — Le prix d'un passeport. — IL Émigré ou chargé de mission à Londres? — Les contradictions du citoyen Talleyrand. — Talleyrand abjure la Révolution. — Sa situation dans la société anglaise. — Pris entre deux feux : royalistes et jacobins. — Une colonie de l'émigration. — Retraite et silence. — Une leçon de politique étrangère. — III. Les papiers de l'armoire de fer. — Décret d'accusation. — L'impression produite à Londres.
— Serait-ce une ruse? — Défense de Talleyrand. — Le 21 janvier. — Mickleham. — Mme de Staël et ses amis. — Miss Burney. — Une correspondance de Talleyrand. — Sur la liste des émigrés. — Talleyrand expulsé d'Angleterre. — IV. De Londres à Philadelphie. — La vie dans une cité d'Amérique en 1794. — Talleyrand n'est pas reçu par Washington. — Les diplomates de la République française. — Spéculations. — V. Sur les routes du nouveau monde. — Leçons d'énergie.
— Talleyrand marchand de terrains. — Études de sociologie. — Patriote toujours. — VI. Le 9 Thermidor. — Rêves d'une république idéale. — Pétition à la Convention. — Attraction de l'Inde et nostalgie de Paris.
— Le nom de Talleyrand à la Convention. — Talleyrand n'est plus émigré. — Les distractions de Philadelphie. — Hambourg. — Retour à Paris.
« Que faire? écrivait mélancoliquement Talleyrand à Mme de Staël le 8 octobre 1793. Que faire?... Attendre et dormir si Ton peut. C'est à cela que je me destine d'ici au mois de mars (i). » Talleyrand était fidèle à son programme. Il attendait, menant à Londres une vie discrète;
(1) Lettres de M. de Talleyrand à Mme de Staël, extraites du château de Broglie. Revue d'histoire diplomatique (année 1890), 83.
même, il dormait : il ne dormait, il est vrai, que d'un œil, l'autre entr'ouvert pour surveiller les événements.
Talleyrand, en cet automne de 1793, était parmi les vaincus de la Révolution, parmi ses proscrits. Son nom figurait sur la terrible liste que faisait dresser la Convention (1); il était émigré! Et, à cet esprit qui avait tant de ressources et de ressort, le présent apparaissait très sombre, l'avenir très menaçant. — Comment, lui, si habile à conduire sa barque à travers les écueils. en les frôlant sans les heurter, n'avait-il pu échapper à la prison ou à la guillotine que par la fuite? Pour le comprendre, il faut remonter à plus d'une année en arrière, jusqu'au mois de juin i792.
Au mois de juin 1792, Talleyrand était à Londres déjà : il y était, non pas comme émigré, mais comme ambassadeur. Le futur vainqueur de Valmy, Dumouriez, alors ministre des Affaires étrangères, l'avait chargé, à la fin de mars précédent, de négocier une alliance défensive avec le gouvernement britannique. Talleyrand, qui, selon la remarque de Mignet, « commençait sa carrière diplomatique par où il l'a finie, poursuivant, à quarante ans de distance, le même but dans le même
(1) Liste générale des émigrés de toute la République (1793).
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pays (1) », était allé en Angleterre essayer de s'entendre avec George III et son ministre William Pitt. Sa qualité d'ancien membre de la Constituante l'empêchant d'être investi de fonctions officielles, il avait fait donner le titre de ministre plénipotentiaire au marquis de Chauvelin, — un tout jeune homme de vingt-cinq ans qui s'était jeté impétueusement dans le mouvement révolutionnaire, — ■ et il l'avait emmené avec lui. Tous deux avaient, à Londres, travaillé de leur mieux ; ils y avaient obtenu un demi-succès. George III, après avoir repoussé l'alliance offerte, s'était laissé arracher une déclaration de neutralité (2). C'était beaucoup : les flottes anglaises n'iraient point assaillir nos côtes pendant que les armées de l'Europe continentale envahissaient nos frontières. A Paris, on avait rendu justice à la « sagesse » et à la « dextérité » des négociateurs. Le ministre leur avait témoigné sa « satisfaction, partagée avec enthousiasme, disait-il, par l'Assemblée nationale (3). " Un important journal, la Chronique de Paris du 1" juin, avait conclu un article d'éloges par ces mots : « Ce premier succès, dû à la conduite sage et mesurée de M. deTalleyrand et de M. Chauvelin, doit leur mériter la reconnaissance des bons citoyens. »
Talleyrand était satisfait; et comme, juste à ce moment, le portefeuille des Alfaires étrangères passait des mains de Dumouriez en celles du marquis Scipion de Cliani-
(1) Notice lue dans In séance publique de l'Académie des sciences morales et politiques du 11 mai 1839.
(2) Proclamation du 25 mai. Voy. Pai.i.ai\, la Mission de Talleyrand à Londres en 1792, 317-318
(3) Le ministre à Cliauvclin, 2 juin 1792. Voy. P.\llain, o;). ft<.,334.
bonas. — celui-là même qui, maire de Sens en 1789, eut son heure de célébrité pour avoir proposé de dresser dans sa ville un obélisque égyptien où seraient g^ravés les^ noms des représentants de la Nation, — il avait demandé un congé de quinze jours, afin de venir à Paris prendre langue avec le nouveau ministre et le mettre au courant des affaires anglaises. La réponse tardait un peu. Tout à coup, une nouvelle, colportée par les gazettes, se répandit à Londres. Le 20 juin, l'émeute avait été maîtresse dans Paris. Pour protester contre le veto qu'opposait le roi à la déportation des prêtres insermentés et à la formation d'un camp de 20 000 fédérés sous les murs de la capitale, les Girondins avaient organisé une journée. La populace hurlante avait d'abord défilé au pied de la tribune de l'Assemblée. Puis, brandissant des sabres, des piques, des fourches, roulant à sa suite des canons, braillant le Ça ira sinistre, elle avait envahi les Tuileries, pénétré dans les appartements royaux. Louis XVI — M. Veto — était dans la grande salle de l'OEil-de-Bœuf : on défonce la porte, on le trouve presque seul, on l'accule dans une embrasure de fenêtre, on le coiffe d'un bonnet rouge, et, pendant des heures, en face de cet homme sans défense et toujours impassible, lâchement, les énergumènes, poings levés, vocifèrent, bafouent, menacent... Et le maire de Paris, le ridicule Pétion, avait laissé faire... L'effet fut terrible en Europe. A Londres particulièrement, les ennemis de la France triomphèrent; ses amis les plus chauds furent atterrés et révoltés. « Les détails qui sont parvenus ici, mandait à la Gazette universelle son correspondant anglais, sur les évé-
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nements qui se sont passés à Paris dans la journée du 20, ont rempli d'indignation toutes les âmes honnêtes et sensibles, même les plus violents partisans de la Révolution française (1). » D'autre part, sous ladictée de Talleyrand qui voyait compromise son œuvre d'apaisement, Chauvelin écrivait au ministre : Les événements survenus, « en présentant sur la France des idées bien différentes de celles que nous cherchions à inspirer », ont « fait en quelque sorte rétrograder dans l'opinion publique la Révolution française. Les personnes les mieux intentionnées pour nous en ont été consternées. En même temps qu'on admire la fermeté avec laquelle le roi a maintenu et préservé le pouvoir que lui donne la Constitution, on croit voir dans ce qui s'est passé l'effet d'une désorganisation, et vous jugez bien, Monsieur, que jusqu'à ce qu'on connaisse précisément à qui appartiennent l'autorité et le pouvoir de faire respecter la France^ notre position ici ne peut être que très difficile (2). » Ces lignes sont datées du 5 juillet. Le soir de ce même jour, Talleyrand, nmni enfin de l'autorisation de son ministre, se mettait en route pour la France.
A Paris, lorsque Talleyrand y arriva, c'était l'anarchio et déjà la terreur. Les événements se succédaient brutalement. Pour exalter les passions, l'Assemblée déclarait la patrie en danger. Le ministre Chambonas tombait, dénoncé par Hrissot; Du Bouchage le remplaçait par intérim, puis Bigot de Sainte-Croix lui succédait. Mais,
(1) Gazelle universelle dn 2 juillet. Voy. encore une lettre de Londres <lu 24 juillet, publire par le même journal le 6 août.
(2) Chauvelin au mini.stre, .o juillet 1792. Voy. I'allain, la Mission de Tallryrand à Lomlres, 388-389.
dans la bataille suprême qui se livrait, qui donc songeait aux affaires d'Angleterre? A qui même en parler?
Chose plus grave pour Talleyrand, sous les assauts furieux des jacobins, le Conseil constitutionnel du département de Paris, dont il faisait partie, succombait. Ce Conseil, présidé par un de ses amis intimes, le duc de La Rochefoucauld d'Enville, avait prononcé la suspension de Pétion et de Manuel, maire et syndic de la Commune de Paris, pour leur rôle au 20 juin. Son arrêt avait été confirmé par le roi, le 11 juillet. Le 13, il fut cassé par l'Assemblée. Le lendemain 14, on fêtait, au Champ-de- Mars, l'anniversaire de la Fédération: les membres du département, et Talleyrand parmi eux, s'y rendirent : la foule hostile les accueillit aux cris de : Vive Pétion! Un sourire de gratitude aimable et triste, que leur adressa Marie-Antoinette, lorsqu'ils passèrent sous son balcon, acheva de déchaîner contre eux la rage populaire. Et dès lors, chaque jour, dans la presse jacobine, à la barre de l'Assemblée, ce sont des attaques véhémentes (1). Les sections manifestent. On réclame la destitution, la mise en accusation du « département prévaricateur, anticivique, usurpateur ». On distribue dans les rues une brochure avec ce titre : Louis XVI confondu, Antoinette désespérée, Pétion consolé et divinisé... Le département de Paris en horreur à la nation française, etc. — Devant ce débordement de violences, dès le 14 juillet, un des administrateurs du département avait démissionné. Le 19, huit autres suivirent son exemple. Malgré ces défections,
(1) Voy. RoEUERER, Chronique de cinquante jours, du 20 juin au 10 août 1793 (Paris, 1832. in-8»), 276.
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le département se reconstitua, tant bien que mal, sous la présidence de La Rochefoucauld. Mais, le soir même, la section des Lombards était reçue par l'Assemblée et, sans qu'une protestation s'élevât, son orateur déclarait que le décret réintégrant dans leurs fonctions Pétion et Manuel devait être « l'arrêt de mort d'un département contre-révolutionnaire (1) ». Ce fut le coup de grâce. Abandonnés aux déclamations furibondes des clubs, sen tant leur cause vaincue et leur vie en péril, La Rochefoucauld, Talleyrand, et aussi Gravier de Vergennes et Brière de Surgy, se retirèrent à leur tour. Le département de Paris, sous sa forme première, avait vécu (2).
Menacé par les jacobins, Talleyrand était suspect aux royalistes. Des liens secrets ne Tattachaient-ils point à la faction d'Orléans, le véritable « comité autrichien », avait affirmé le député Ribes à la tribune de l'Assemblée (3)? On insinuait qu'il intriguait, qu'il trahissait avec les ennemis de la Cour, qu'il remplissait en Angleterre une mission louche. Enregistrant toutes les rumeurs, qu'elles partissent de droite ou de gauche, les journaux entretenaient sur son compte un doute perfide. On l'appelait le « patriote métis ». On répétait à tout propos que sa négociation de Londres avait échoué. Et, comme il arrivait en cette époque sombre à tous les hommes en vue : plus de popularité, plus damis. Par peur d'être compromis,
(1) Monileur univtrsel du 20 juillet.
(2) Sigismond Lacroi.x. le Dvparlemeni de Paris et de In Seine peudaitl la Révolulion (1904), 44-45.
(3) Grande dénonciation du duc d'Orléans et de ses complices, faite à l'Assemblée nationale par un député. (Pièce in-8", s. 1. n. d.) Le discours de Ribes, tel que le reproduit le Monileur, est dénaturé, ridiculisé et rendu incoiiij)réhen.siljle.
ses fialleurs d'Iiier s'(>carLaicnt de Talleyrand avec défiance.
Lui, craintif et attristé, se tenait coi. C'est tout juste si l'on arrive à retrouver çh et là trace de son passage. Le 6 août, il dînait en petit comité cliez le ministre américain Gouverneur Morris, avec le ménage Flahaut et son ancien collègue à la Constituante, Beaumetz. Le 8, il siégeait, en qualité de juré, au Palais de justice. On sait aussi, par Rœderer, qu'il s'intéressa aux efforts de Malouet, de Lally-Tollendal et d'autres personnages de môme nuance, pour tirer de Paris Louis XVI et les siens, et les conduire à Rouon où commandait le duc de Liancourt (1).
Survient le 10 Août. Un de ses biographes prétend qu'il V joua un rôle. On l'aurait vu aux Tuileries, à côté du procureur-svndic Rœderer. On l'aurait vu à l'Assemblée, silencieux et mal à l'aise, pendant cette tragique séance où — sous les yeux de la famille royale entassée dans une loge étroite de journaliste, tellement basse qu'il était impossible de s'y tenir debout, — la chute de la monarchie fut consonimée. Il ne lui aurait pas suffi d'être spectateur, il aurait été acteur; au dernier moment, après la proclamation de déchéance, alors que les députés dans l'embarras se demandaient que faire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, tirant de sa poche un chiffon de papier, il y aurait griffonné cet avis : « Envoyez-les à la Tour du Temple » ; et il l'aurait passé au président. Est-il besoin de répondre à cette imputation, éclose dans le cerveau
(1) Chronique de cinquante jours, 381.
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d'un publiciste sans autorité (1)? Rœderer, d'après le même récit, s'empara du document et le conserva « toute sa vie comme un précieux autographe M : pourquoi alors ne l'a-t-il pas cifé dans sa minutieuse Chronique de cinquante jours? Pourquoi n'a-t-il pas soufflé mot de l'iniliaLive de Talleyrand? Et comment se fait-il aussi que pas un seul des contemporains qui ont relaté dans leurs souvenirs les épisodes du 10 Août n'ait parlé d'un papier si curieux, si décisif, et qui aurait circulé « de main en main » ? Laissons ce commérage à celui qui l'a inventé.
Le 10 Août avait remplacé le gouvernement royal par un Conseil exécutif provisoire de six membres. Roland, ministre de l'Intérieur, présidait, perdu dans les détails comme un commis et dans les abstractions comme un idéologue, jouet d'une femme à qui son imagination tenait lieu de raison et de conscience; le Genevois Clavière, chargé des « Contributions publiques », n'était qu'un bon comptable aux prétentions de grand financier; Servan, à la Guerre, tendait l'oreille vers tous les donneurs de conseils et promenait dans les bureaux sa mine efTarée; Monge, savant illustre, égaré dans les affaires et comme écrasé sous leur poids, était à la Marine; Lebrun-Tondu, ancien abbé défroqué, ancien soldat déserteur, ancien journaliste, avait reçu le portefeuille des Affaires étrangères; Danton était ministre de la Justice. Celui-là était un homme : les cincj autres, pâles figurants d'un drame auquel ils ne comprenaient rien, devaient promptement tomber sous son joug. Il les
(1) L.-G. MiCHAUD, Histoire politique cl pricée de Cli.-M. de Talleyrand (Paris, 1853), 25.
dominait, les bousculait, les maîtrisait. Son assurance leur faisait croire que, lui le premier, ils avaient des convictions. Son intelligence, qui n'était pas le génie, mais où l'instinct rapide suppléait la pratique et l'expérience, sa décision impérieuse, son verbe éclatant qui lui donnait l'air d'un « Mirabeau des Halles », entraînèrent les comparses attaciiés à sa suite. Lebrun-Tondu fut trop lieureux d'abdiquer tout de suite entre ses mains robustes. Mais Danton, grandi dans la basoche, était dépaysé dans la diplomatie, la chose du monde qui s'improvise le moins. Peu importait, d'ailleurs : il n'était point retenu par de fausses pudeurs, et il sut trouver des conseillers. Talleyrand fut l'un d'eux.
Talleyrand était déjà l'homme de France le mieux préparé à en diriger la politique extérieure. Son apprentissage sous le (kic de Choiseul, dernier rellet des Richelieu, des Mazarin, des Lionne et des Torcv; ses relations avec Vergennes, qui avait allié au goût des nouveautés le respect des traditions: sa collaboration intime avec Mirabeau, qui, tout décousu qu'il fût, avait eu comme des éclairs de génie devant cette société en travail sous les ruines qu'il accumulait, — lavaient initié aux principes de cette science des Affaires étrangères où, bientôt, il passera maître. Son rôle au Comité diplomatique; l'aide qu'il avait apportée à Dumouriez, figure d'aventurier avec des parties d'homme d'État; ses ambassades à Londres lui avaient donné la pratique des chancelleries. Au cours de cette formation lente, il avait mûri l'idée que la France, oi^i tout était si profondément bouleversé, faisait une révolution économique non moins qu'une
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révolution politique; que, de la division des terres, de la répartition égale de l'impôt, de Tabolition des douanes intérieures, de la liberté du travail affranchie de tout frein et presque déchaînée jusqu'à l'excès, une prodigieuse poussée industrielle et commerciale allait sortir, et qu'à cette activité prête à se déployer, il fallait trouver des débouchés plus nombreux et plus vastes. Ces débouchés ne s'ouvriraient que par la paix et ne resteraient ouverts que dans la paix. Mais cette paix elle-même, avec qui était-il possible qu'elle existât? Ce n'était pas avec l'Autriche. Ce ne pouvait être qu'avec l'Angleterre, la moins engagée jusqu'ici dans la lutte à mort contre la Révolution, et en tout cas celle qui, sans scrupule et par intérêt, serait la plus prompte à s'en dégager : ajoutez que, dominant la mer, cette puissance avait la clef de tous les passages et de tous les ports.
Il y avait de longues années queTalleyrand avait, pour la première fois, souhaité le rapprochement de la France ef de l'Angleterre. Dès 1780. à l'époque oi!i, contre le sentiment presque général de nos industriels et de nos commerçants, Vergennes négociait un peu légèrement un traité de tarifs avec le Cabinet de Saint-James, il avait approuvé et encouragé le ministre; bien plus, tout en reconnaissant les défauts de son œuvre (1), il l'avait défendu (2). Déjà même, il avait n-vé mieux qu'un accord
(1) Le traité « avec l'Angleterre ne serait pas dans les véritables intérêts », écrivait Talleyrand à Mirabeau, le 4 septembre 1786. Lettre publiée par Ericli Wild, Mirabeaux geludme lUplonidtische Semhmg nacJt Berlin, 186.
(2) Note sur le traité de commerce, 12 octobre. Wild, op. cit., 191- 193, et P.iLLAi.N, Mission de Talleyrand à Londres en 1792, 60-61.
<le commerce : une alliance politique: et Mirabeau, son confident, avait adopté son projet d'emblée, avec un enthousiasme hardi. « J'ai discuté avec le duc de Brunswick, écrivait-il de Berlin à l'abbé de Périgord, cette idée prétendue chimérique d'une alliance entre la France et l'Angleterre... Ils auront beau faire, les politiques routiniers, ils auront beau s'évertuer dans leurs agitations subalternes, il n'y a qu'un grand plan, qu'une idée lumineuse, qu'un projet assez vaste pour tout embrasser, pour tout concilier, pour tout terminer : c'est le vôtre, qui, faisant disparaître, non pas les rivalités de commerce, mais les inimitiés absurdes et sanglantes qu'elles font naître, confierait aux soins paternels et vigilants de la France et de l'Angleterre la paix et la liberté des deux mondes... Sans doute, elle paraît romanesque, cette idée; mais est-ce notre faute à nous si tout ce qui est simple est devenu romanesque? Sans doute, elle paraît un chapitre de Gulliver aux vues courtes ; mais n'est-ce donc pas la distance plus ou moins reculée du possible qui distingue les hommes?... Je ne veux que vous encourager à montrer la possibilité, presque la facilité, d'asseoir, sur l'éternelle et inébranlable base de l'intérêt commun, l'alliance de deux pays qui doivent et peuvent commander la paix au monde, et qui ne cesseront jamais de l'ensanglanter en se déchirant (1). >» Avec le temps, Talleyrand était resté fidèle à la cause de l'alliance anglaise. En février 1792, lors de sa première mission à Londres, il avait eu l'ambition de la conclure. Il faisait valoir alter-
(1) Cité par Pallain, Correspondance du prince de Talleyrand cl du roi Louis XVIII pendant le Congres de Vienne, XIII-XV.
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nativement au ministre Lessart et à lord Grenville que « deux nations voisines, dont l'une fonde sa prospérité principale sur le commerce et l'autre sur l'agriculture, sont appelées, par la nature éternelle des choses, à bien s'entendre, à s'enrichir l'une par l'autre, etc., etc. (1). » Et il rappelait : « Dans tous les temps, j'ai soutenu que l'Angleterre était notre alliée naturelle (2). »
Talleyrand et Danton se connaissaient. Élus, presque au même moment, administrateurs du déparlement de Paris (3), ils s'y étaient souvent rencontrés. A présent, l'un cherchait un maître de politique étrangère, l'autre un protecteur : ils se rapprochèrent; et Danton fut convaincu sans peine que l'intérêt du gouvernement nouveau exigeait que la France eût avec l'Europe la paix, non la guerre (4). Pour commencer, il importait de maintenir à tout prix la neutralité britannique. Danton chargea Talleyrand de préparer la circulaire destinée à notifier, à expliquer et, s'il y avait moyen, à faire accepter aux cours d'Europe, spécialement au Cabinet de Saint-James, la chute de la monarchie et l'établissement du gouvernement provisoire. Talleyrand se prêta à cette besogne. Comme il lui arrivera en une autre circonstance, — à la
(1) Talleyrand à de Lessart, 3 février 1792. ['.■kllain, la Mission de Talleyrand à Londres en 1792, 59.
(2) Talleyrand à de Lessart, 17 février. Pallain, la Mission de Talleiirand à Londres en 1792, 100.
(3) Talleyrand, le 18 janvier 1791; Danton, le 31.
(4) Grise par les premiers succès des armées républicaines, Danton put un moment devenir un partisan de la guerre, un des champions des frontières naturelles. Mais, bientôt, il sentira de nouveau la justesse des vues de Talleyrand, et son fameux discours du 13 avril 1793, qui porta un coup décisif au système de la guerre de propagande, est tout plein des idées de son maître en diplomatie de l'hiver 1792.
U LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAiND
mort (lu duc d'Engliien, dans laquelle il ne devait pas tremppr davantage que dans le 10 Août, — il eut la faiblesse de consentir à être, devant l'Europe, l'avocat du crime : l'avocat, mais non pas l'artisan ; la différence est grande. Ainsi que le remarquait très é((uitablement le duc Albert de Broglie à propos du drame de Vincennes : « Autre cliose est de commettre un crime, autre chose de défendre un criminel, et jamais, dans la pire même des causes, on n'a confondu l'avocat avec le coupable (1). » Dans un mémoire tout entier de sa main, Talleyrand s'efforça donc de montrer à l'Europe le malheureux Louis XVI comme un tyran et un traître, les massacreurs des Suisses comme des héros, l'Assemblée, « immuablement fidèle aux principes », comme le sauveur et le garant de l'ordre et de la paix. Après quoi, il s'adressait directement au gouvernement britannique. Il ne faut pas, disait-il, qu'un malentendu se produise entre l'Angleterre et la France, qu'elles se brouillent; que George III et ses ministres, prenant pour une insulte et une menace à tous les rois le renversement du roi de France, déclarent la g-uerre à la Révolution :
Le gouvernement provisoire de France, dit en terminant l'avocat du 10 Août, vient présenter au gouvernement anglais l'expression la plus franche de son amitié, de sa confiance et de sa profonde estime pour le peuple qui, le premier dans l'Europe, a su conquérir et conserver son indépendance. Il attend de la nation anglaise le retour de ces mômes sentiments ; il s'empresse de lui déclarer qu'il punirait avec sévé-
(1) Duc DE Broglie, le Procès et Vexécution du duc d'Enghien (Paris, Pion, 1888), 30.
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rite ceux des Français quelconques qui voudraient tenter de s'immiscer dans la politique d'un peuple allié ou neutre ; enfin, il l'invite à se rappeler que, lorsque le peuple anglais, dans des circonstances plus orageuses et par un événement plus terrible encore, se ressaisit de sa souveraineté, les puissances de l'Europe et la France en particulier ne balancèrent pas à reconnaître le nouveau gouvernement qu'il venait de se donner (1).
En rédigeant son audacieux plaidoyer, Talleyrand, du moins, était-il sincère? Se flattait-il de maintenir, par la seule magie de sa circulaire, un bon accord impossible entre le Conseil exécutif provisoire et le gouvernement de George III? Le croire ne serait point aisé. Tout de suite et tout seul, il avait deviné l'effet produit à Londres, cliez les wbigs comme chez les tories, par le renversement brutal de Louis XVI. « Le 10 Août, porte une note confidentielle de son écriture, a dû nécessairement changer notre position ; il a peut-être sauvé l'indépendance et la liberté françaises, il a du moins écarté et puni des traîtres, mais il nous a paralysés. Dès ce moment, il n'est plus possible de répondre des événements ; il faut agir sur des bases nouvelles, ou plutôt, en s'abstcnant d'agir, il faut se borner à prévenir et à surveiller les coups qui pourraient être portés « du côté de la neutralité de l'Angleterre (2). Le rappel de l'ambassadeur anglais, lord
(1) A ffaires élrangèrei^, Angleterre, '68îi,p\èco 6. Ce document a été publié par M. Pall.vix, dans son beau livre, le Mintsti're de Tallei/rdml sous le Directoire, V-IX. M. Pallain a démontré de faeon irréfutaljleque cette note aux puissances, tout entière de la main de Talleyrand, était son n-uvre personnelle.
(2) Cité par A. Souel, l'Europe et la liévolution française, III, 17.
18 LA VIE l'RIVEE DE TALLEYRANl)
Gower, était aussitôt venu donner corps à ses avertissements. Et cependant, il n'avait pas hésité à composer son mémoire, que Lebrun transmit àCliauvelin le 18 août. Ce mémoire, il faut l'avouer, malgré toute l'habileté de son auteur, n'était d'ailleurs pas opportun. Ainsi que le faisait remarquer Chauvelin, le sort de Louis XYI inspirait aux Anglais, sans exception, de l'intérêt, môme de la sympathie; on craignait à Londres pour sa vie, et l'allusion transparente à la révolution de 1648 était un manque de tact dans un pays oii l'on commémorait tous les ans, par un jour d'humiliation, la mort de Charles I". Le ministre plénipotentiaire de France, qui n'était peut-être |)as fâché de montrer que, depuis le départ de Talleyrand, il n'était plus en tutelle, résumait ses avis par ces mots : « Je me suis toujours plus convaincu que cette pièce était à quelques égards inconvenable et en tous points de la plus parfaite inutilité (i). »
Au fond, c'était beaucoup moins pour les Anglais que pour les nouveaux maîtres de la France, qu'avait écrit Talleyrand. Le 10 Août, qui mettait le pouvoir aux mains des Girondins avancés et des Jacobins, avait achevé la ■déroute des Constitutionnels. Désormais, ils seront suspectés, traqués, guillotinés. Ils n'ont qu'un moyen de •salut, l'émigration. Mais l'émigratiou môme leur est devenue difficile, presque impossible, depuis que, le 28 juillet, l'Assemblée a décrété que seuls les citoyens
(1) Chauvelin au ministre, 28 août. Affaires étrangères, Angleterre, 582, pièce 33. En même temps qu'il écrivait sa letlre, Ciiauvelin retournait à Lebrun le projet de note au.v puissances avec de nombreuses et importantes corrections. Pièce 20.
chargés d'une mission par le g-ouvernement, les gens de mer et les commerçants auront droit à un passeport. Ce passeport, c'est le moyen légal d'émigrer : Talleyrand voulut l'obtenir. Il avait d'abord demandé au Conseil exécutif d'être renvoyé en Angleterre pour y continuer sa mission. A l'unanimité, le Conseil exécutif avait refusé (1). Alors, il sollicita un passeport « pour retourner à Londres, non comme chargé d'aucune fonction publique, mais comme l'ayant été », et la note aux puissances, rédigée au même moment, fut le prix dont il espéra le payer : l'un explique l'autre.
Etant venu à Paris il y a un mois par congé du ministre, M. Talleyrand a laissé en suspens à Londres quelques objets qui demandent absolument sa pre'sence. Le congé qu'on lui accorda ayant dû lui paraître une assurance très positive de retour, il n'a pas craint de prendre des engagements qui rendent ce retour nécessaire au moins pour quelques jours. Il e.spère que le Conseil exécutif provisoire qui, bien certainement, n'a qu'à se louer de ce qu'il a fait en Angleterre, voudra bien lui en faciliter les moyens. Un refus sur une telle demande lui semblerait un genre de malveillance qu"il n'a point méritée.
Ainsi s'exprimait la requête dç Talleyrand. Le Conseil exécutif y répondit par une annotation sèche : « Décidé que les barrières vont être ouvertes et qu'il n'y a pas lieu à délibérer (2). »
Talleyrand ne se tint pas pour battu. Armé de sa note aux puissances, il revint à la charge. Il avait imaginé
(1) Voy. le discours de Roland à la Convention, le 7 décembre 1792 (Moniteur univer.sel du 9 décenihrc.)
(2) Affaires étrangères, Angleterre, 585, j)ioce41.
qu'il y aurait intérêt pour la France à négocier avec l'Angleterre l'établissement d'un système uniforme de poids et mesures : en qualité d'auteur d'une proposition faite en ce sens à l'Assemblée constituante (1), il s'offrit à être le négociateur. La peur le stimulait dans ses démarches. Il était, en effet, sous l'empire d'une panique. Quitter Paris et ses dangers, mettre les flots entre les massacreurs et lui, fuir très vite, très loin, devenait son idée fixe, — une idée de cauchemar. Il confiait ses terreurs à Gouverneur Morris, qui les a enregistrées dans son journal (2) ; il pressait Danton de ne pas Tabandonner, fébrilement. Barère rapporte dans ses mémoires que, le 31 août, à onze heures du soir, il trouva, place Vendôme, chez le ministre de la Justice, « M. Févêque Talleyrand en culotte de peau, avec des bottes, un chapeau rond, un petit frac et une petite queue (3) », prêt à partir sur-lechamp, si le passeport libérateur lui était remis. Ce ne fut pas encore pour cette nuit-là... Les événements des premiers jours de septembre achevèrent d'exaspérer sa crainte et son désir. Aux personnes qu'il rencontrait, il répétait comme un refrain : Éloignez-vous de Paris; et il leur racontait des choses à faire frémir : « Ceux qui
(1) En juin 1791, Talleyrand, qui venait de faire à l'Assemblée constituante un rapport sur les avantages qu'aurait la France à établir l'unité des poids et mesures, avait déjà eu l'idée d'une entente à ce sujet avec l'Angleterre. Il avait proposé que le Parlement anglais et l'Assemblée française confiassent à une commission de savants, choisis dans la Société royale de Londres et dans l'Académie des sciences de Paris, le soin d'organiser le système nouveau, et il avait déclaré que, de ces conversations scientifiques, pourrait sortir « le principe d'une union politique ».
(2) Join-nal de Gouverneur Morris (trad. Pariset), 328.
(3) Mémoires de Barère (éd. Carnot), II, 2o-26.
TALLEYRAND EMIGRE 21
détiennent actuellement le pouvoir ont l'intention de quitter Paris et d'enlever le roi;... ils se proposent de détruire la ville avant leur départ (1). »
Enfin, le 7 septembre, il eut le bienheureux passeport : « Laissez passer Charles-Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres. » Les six membres du gouvernement provisoire l'avaient signé. Sans perdre une minute, Talleyrand s'esquiva (2).
Le retour de Talleyrand à Londres y fit du bruit. Vers le même temps, arrivaient des fugitifs de marque : Mathieu de Montmorency, Stanislas de Girardin, qui avait, lui aussi^ obtenu un passeport pour une mission fictive; Beaumetz, Jaucourt, arraché par Mme de Staël aux prisons de l'Abbaye quelques heures seulement avant les massacres; l'ex-conslituant d'André, qui, en ouvrant à Paris une épicerie, n'avait pas désarmé les soupçons démocratiques, et que la haine de Brissot forçait à l'exil; Montrond et la duchesse de Fleury, sans passeports, et qui n'avaient réussi à franchir la frontière qu'en faisant tambouriner dans les villages la promesse d'une bonne récompense pour (jui leur rapporterait leurs papiers perdus; d'autres encore. C'était tout le groupe de ceux
(1) Journal de Gouverneur Morris, 331.
(,2) Il quitta Paris le 8 septembre el s'embarqua le 10.
22 LA vu: PRIVÉE DE T ALLE YR AND
qui avaient épousé avec une sorte d'cntliousiasme la Révolution commençante, et qui^ à présent, brisaient avec elle pour ne pas être brisés par elle.
Que signifiait cette émigration nouvelle ? Les hypothèses allaient bon train. Chacun, sans trop savoir, disait son mot. Le Morning Chronicle. organe des Anglais amis de notre Révolution, inséra, le 18 septembre, cette note qui avait l'allure d'un communiqué :
Messieurs de Talleyrand-Périi.'^ord, de ^lontmorency, d'André, de Jaucourt, Beaumetz,.Le Chapelier et plusieurs autres ont été tous obligés do chercher ici un asile contre la furie de cette faction qui^ maintenant, en France, viole tout principe de justice et d'humanité. Leur seul crime semble être de s'être contentés d'abolir les abus de l'ancien gouvernement et d"y substituer une sorte de monarchie, et de n'avoir pas voulu coopérer à étaljlir l'anarchie et la proscription sous le nom de République. On peut conjecturer ce qu'on doit attendre de cette Révolution républicaine d'après cette seule observation qu'elle commence par l'assassinat, l'emprisonnement ou l'exil de tous les hommes distingués dans leur pays par leur talent et leur patriotisme.
Que Talleyrand fût lui-même l'auteur de cet entrefilet, comme se l'imagina Chauvelin (1), c'est fort possible. Il ne se résignait pas à n'être à Londres rien, — rien qu'un émigré sans fortune. Il voulait bon gré mal gré, en agitant la presse, en s'imposant de force, retrouver au moins l'apparence d'une mission officielle qui le décorât et le protégeât. Dès le 14 septembre, au débotté, il avait couru chez le nouvel envoyé de la France, — son propre suc-
(1) Noc'l à Lebrun, 18 septembre. Alfaires élrangcres, Anijleterre, 582, pièce 83.
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cesscur, — le grammairien Noël, pour lui dire qu'il était prêt « à servir » (1). L'accueil fut sans doute froid, car, le 18 septembre, dans une lettre à son ami Radyx Sainte- Foy, il décochait au diplomate improvisé une pointe : « Noël est ici en bien mauvaise posture. Il n'a pas trop laissé échapper les occasions de faire des sottises. » Talleyrand profita de la circonstance pour donner à Sainte- Foy, qu'il savait être un familier de Danton, quelques indications sur les dispositions du gouvernement britannique, et, à propos de la marche de Brunswick en Champagne, il glissa cette déclaration de patriotisme bonne à être répétée : « Quand on est Français, on ne peut pas supporter l'idée que des Prussiens viennent faire la loi à notre pays (2). »
Le 18 septembre également, dans le môme désir de paraître, Talleyrand offrait à lord Grenville ses services officieux :
Je tiens beaucoup à ce que vous sachiez, lui écrivait-il, que je n'ai absolument aucune espèce de mission en Angleterre,. que j'y suis venu uniquement pour y chercher la paix et pour y jouir de la liberté au milieu de ses véritables amis. Si pourtant mylord Grenville désirait connaître ce que c'est que la.
(1) Noël à Danton, 14 septembre. Arcli. nul., AFii, 63.
(2) Talleyrand à Sainle-Foy, 18 septembre. Troisième recueil de pièces iniprimées d'ap rés le ilrcrel de la Convenlio» nalionnle du 5 décembre 1792, 1,281-282 Celte lettre n'est pas signée, noais, sans aucun doute, elle émane de Talleyrand. On sait en effet que plusieurs lettres do Talleyrand à Sainte-Foy furent trouvées au.v Tuileries et soumises à l'examen de la Commission des Douze, et l'auteur de celle-ci donne comme adresse» Calais et Kensington Square à Londres, qui étaient justement à cette date les deux adi'esses que donnait Talleyrand à ses correspondants. Une enveloppe de l'écriture de Talleyrand, scellée par un cachet de cire rouge portant les initiales T. P., se trouve dans le dossier de Sainte-Foy examiné par la Commission des Douze. Arch. nal., C. 219 (160'-^').
France en ce moment, quels sont les diflerents partis qui l'agitent, et quel est le nouveau pouvoir exe'cutif provisoire, et enfin ce qu'il est permis de conjecturer des terribles et e'pouvantables événements dont j'ai été le témoin oculaire, je serais charmé de le lui apprendre... (i ).
A ces avances, il ne semble pas que lord Grcnville ait répondu.
Sans être découragé, Talleyrandse rejeta vers Lebrun. Ne lui devait-il pas, en efï'et, des remerciements pour son passeport? L'occasion était bonne de lui envoyer du même coup quelques renseignements et quelques conseils, de bien montrer qu'on pouvait encore l'employer avec fruit :
Je suis arrivé, Monsieur, à Londres, samedi dernier (2). à l'aide du passeport que vous m'avez accordé et dont j'ai de nouveau l'honneur de vous remercier. Comme je n'étais chargé d'aucune mission après en avoir exercé une, j'ai dû le dire en arrivant, et les papiers publics l'ont annoncé en prêtant chacun à mon voyage des motifs au gré de leurs opinions ou de leurs préjugés, ce qui est assez indifférent. J'ai écrit à mylord Grenville : mes anciennes relations avec lui et son caractère très loyal m'en faisaient un devoir. Je voulais aussi lui apprendre que j'étais ici sans caractère ni mission, et en même temps je tenais à me conserver auprès de lui en bonne attitude pour pouvoir être utile à mon pays... Tout ce que, dans les conversations, j'ai pu recueillir jusqu'à ce jour, me laisse espérer que l'Angleterre restera neutre^, quoiqu'on ait beaucoup dit ici et à Paris, et surtout beaucoup désiré le
(1) Lettre publiée par sir Bl'lwer, Essai sur Talleiirand (trad. Pcrrot), 134-136.
(2) C'est-à-dire le 15 septembre. Il est à noter que Noël dit avoir vu Tallevrand le 14.
TALLEYRAND EMIGRE 25
contraire. Je ne dois pourtant pas vous laisser ignorer que, si la Révolution de France a toujours de ze'lés partisans eu Angleterre, les crimes des premiers jours de ce mois^ et surtout rassassinat de M. de La Rochefoucauld (1), qui jouissait ici de la plus haute réputation de vertu et de patriotisme, nous en ont fait perdre plusieurs que je regrette extrêmement.
L'ancien mentor de Chauvelin signalait ensuite l'exode de plus en plus nombreux des prêtres français en Angleterre; il dénonçait les conciliabules que tenaient les colons de Saint-Domingue réfugiés à Londres, et, pour finir, faisait discrètement part que son homme de confiance, — son ex-grand vicaire à révéchc d'Autun, — des Renaudes, allait se rendre à Paris : peut-être le ministre voudrait-il causer avec lui (2)"? — De même que lord Grenville, bien que pour d'autres motifs, le ministre Lebrun ne prit pas la peine de répondre. L'empressement de Talleyrand n'avait point trouvé décho ; son zèle resta sans emploi.
Plus lard cependant, lorsqu'il s'agira de faire effacer son nom de la liste des émigrés, Talleyrand prétendra qu'il n'a passé la Manche que sur l'ordre du Conseil exécutif provisoire : « J'étais chargé, dira-t-il, d'essayer de prévenir la rupture entre la France et l'Angleterre (3). » Ses avocats à la tribune de la Convention, ïallien, Joseph Chénicr, plus encore Boissy d'Anglas, laisseront
(1) 11 s'agit du duc do La Rocliefoucauld d'Enville. ancien président du déparlement de l'ari.s, qui avait été massacre à Gisors, lo 14 septembre.
{2} Talleyrand à Lebrun, 2o septembre 179i'. A/J'aires étrangères, Angleterre, 582, pièce 103.
(3) Pélilion à la Convention nationale du 28 prairial an III.
entendre ou affirmeront qu'il est parti « avec une mission du gouvernement (1) ». En Fan VII, revenant à la charge, lui-même essayera de nouveau d'expliquer, par une phrase ambigui', sonvovagc à Londres: « J'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même, de la confiance du gouvernement, des ordres positifs pour ce départ (2). » — Comment se débrouiller parmi ces contradictions? Qui croire : le Talleyrand de 1792, qui se plaint de ne pas avoir de mission, ou le Talleyrand de 1793, qui se vante d'en avoir rempli une? Sans hésiter, le premier. La version du second est toute de circonstance. Talleyrand et ses amis inventèrent la mission et en jouèrent, dans un temps oii il n'était ni bon ni sûr d'être considéré comme un émigré ; où même le passeport le mieux en règle ne mettait pas à l'abri des soupçons et des représailles. Mais, à l'automne de 1792, Danton, pas plus que Lebrun. n"en fit son agent en Angleterre (3) : l'un et
(1) Séance de la Convention du 18 fructidor an III. (Monileur universel du 21 fructidor.)
(2) Eclaircissements donnés par le ciloyen Talleijrand à ses concitoyens. (In-8°, Paris, an VII).
(3) Le docteur Robinet, dans son livre Danton émigré, dont la documentation et la critique sont également faibles, s'eiTorce d'établir que Talleyrand fut, jusqu'en 1794, l'agent politique de Da.nton en Angleterre (p. 12-22, 84, 108-109, 115, 179). M. Robinet n'appuie d'ailleurs son opinion que sur des hypotlièses et quelques te.\les insulfisamment étudiés. — Je suis surpris que M. Pallain. qui connaît si admirablement Talleyrand, après avoir déclarr que le Comité e.xécutif lui avait retire sa mission au lendemain du 10 .Août (Mission de Talleyrand à Londres en 1792, XXV-XXVII), ait cru devoir se rallier à l'opinion de M. Robinet, dans son Ministère de Talleyrayid bOus le Directoire, p. 13. M. Pallain semble avoir été frappé surtout par une plirase d'un article de \a.Gazelte nationale du 15 décembre 1793, où il est dit : Talleyrand « s'occupe encore utilement de ce qui peut servir la République ». Mais celte phrase, à mon avis, s'applique uniquement à un mémoire, daté du 25 novembre, que Talleyrand venait d'adresser à Lebrun et à Danton par pure bonne
TALLEYRAND EMIGRE 27
l'antre auraient eu trop peur de se compromettre. Si, d'ailleurs, on rencontre beaucoup de textes contemporains où Talieyrand propose ses bons offices, — telles les deux lettres à lord Grenville et à Lebrun, — on n^en trouve pas un seul où il apparaisse à l'œuvre, — à moins qu'on ajoute foi à sa fameuse correspondance avec Mme de Flaiiaut et le ministre des Affaires étrangères, publiée en 1793 ; mais qui l'oserait? — Il n'est même pas certain qu'on lui ait confié, à défaut d'une négociation politique, quelque vague mission comme il y en eut plusieurs à l'époque, comme Stanislas de Girardin en obtint une par l'entremise de son ami Maret (1). Ces missions, que personne ne prenait au sérieux, permettaient à ceux qui les recevaient de passer la frontière sans encombre. Peut-être Talieyrand fut-il chargé d'aller ainsi consulter les économistes anglais sur les moyens d'établir l'unité des poids et mesures? On ne saurait cependant l'affirmer, et le mieux est de s'en rapporter aux explications (jue, parvenu à la vieillesse, alors que ce n'était plus une tare d'avoir émigré, il a fournies de sa conduite : « Mon véritable but était de sortir de France, où il me paraissait inutile et même dangereux pour moi de rester, mais d'où je ne voulais sortir qu'avec un passeport régulier, de manière à ne pas m'en fermer les portos pour toujours (2). n — Ne pas se fermer pour toujours les portes de la France : voilà ce qui fait tout comprendre. Talieyrand,
volonté et non à un litre officiel quelconque. — Les liistoriens anglais ne croient jias à une mission de Talli'yriind. Voy. notanimenl Lecky, Historil of Knijlund in the XVIII'^' century, VI, 47.
(1) Journal et souvenirs de Stanislas de Girardin, III, 13o.
(2) Mémoires de Talieyrand, I, 2^5.
homme prudent, non moins soucieux du lendemain que de l'heure présente, ne voulait pas se brouiller irrémédiablement avec un gouvernement, même redouté et méprisé. Il lui demandait, coûte que coûte, une mission, afin de tenir la porte ouverte. Et lorsque, à la fin de novembre 1792, ayant échoué dans son dessein, il adressera en double à Danton et à Lebrun un Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats de l'Europe, son inspiration n'aura pas changé : entr'ouvrir la porte par où, à la première éclaircie, il se glissera dans Paris.
Talleyrand fut donc tout bonnement un émigré comme un autre. Il s'était retiré dans un des plus jolis quartiers de Londres, à Kensington Square, tout près d'Hyde Park. Pendant les premiers jours, il ne se montra guère. Incertain de l'accueil que réservait Lebrun à ses offres de service, il se recueillait avant de prendre une attitude. Une femme séduisante, la comtesse de La Châtre, à qui le divorce permit de devenir la comtesse de Jaucourt, tenait sa maison. Quelques-uns de ses amis de France, eux aussi « chassés par les piques (!)»,■ — entre autres Narbonne, qu'un jeune médecin allemand avait réussi à tirer de Paris, Matliieu de Montmorency et Beaumetz, — abritaient leur exil sous son toit.
Si l'on veut connaître quels étaient alors les vrais sentiments de Talleyrand, il faut lire une lettre qu'il écrivit, le 3 octobre, au marquis de Lansdowne. Il avait connu à Paris, puis retrouvé à Londres dans ses précédents
(1) Talleyrand à lord Lansdowne, 3 octobre 1792. rALL.\i.\, la Mission de Talleyrand à Londres en 1702, 419.
TALLEYRAND EMIGRE 29
séjours, ce grand seigneur d'esprit très large, très éclairé, qui avait suivi avec une chaude sympathie le mouvement de 89. Une amitié, que les années ne briseront pas, s'était nouée entre eux ; ils avaient pris Ihahitude d'échanger sur toutes choses leurs impressions, sans fard et sans calcul.
Milord, mandait TalleyranJ à son ami^ j'espérais depuis bien longtemps profiter de votre bonté et aller passer auprès de vous quelques jours d'esprit, de raison, d'instruction et de tranquillité... Quand on a passé les deux derniers mois à Paris, on a bien besoin de venir se retremper dans la conversation des hommes supérieurs. Dans un moment où l'on a tout dénaturé, tout perverti, les hommes qui restent fidèles à la liberté, malgré le masque de sang et de boue dont d'atroces polissons ont voilé ses traits, sont en nombre excessivement petit... Pour moi, Milord, ce que je désire, c'est que nous ne soyons pas absolument impuissants à la liberté. Comprimés depuis deux ans entre la terreur et les défiances, les Français ont pris l'habitude des esclaves, qui est de ne dire que ce qu'on peut dire sans danger. Les clubs et les piques tuent l'énergie, habituent à la dissimulation, à la bassesse; et si on laisse contracter au peuple cette infâme habitude, il ne verra plus d'autre bonheur que de changer de tyran. Depuis les chefs des jacobins, qui se plient devant les coupe-tètes, jusques aux plus honnêtes citoyens, il n'y a aujourd'hui qu'une chaîne de bassesses et de mensonges dont le premier anneau se perd dans la boue (1)...
Loin des loups, ne craignant plus leurs crocs sanglants, Talleyrand était redevenu lui-même. Cette page frémissante fait penser aux dernières colères de Mirabeau, —
(1) Paij.ain, la Mission de TaUeiirand à Londres en 1792, 419-4i'0.
30 LA Vil'] PRIVKIi DE TALLEYRAND
du Mirabeau allristé et véhément dont il avait été, sur son lit de mort, le confident suprême. Comme le grand orateur, qui avait vu avec effroi son beau rêve d'une France rajeunie par la liberté en train de devenir un cauchemar liérissé de crimes, il ne voulait pas qu'on le prît pour le complice des hommes qui massacraient dans les prisons avant de guillotiner sur les places publiques.
Ce qui achevait d'ouvrir les yeux de Talleyrand, c'est qu'il trouvait à Londres tous les partis unis dans une même réprobation des événements de Paris. Non seulement Pitt interrompt les relations diplomatiques avec la France; non seulement Burke, l'éloquent et implacable adversaire des doctrines de la Révolution, s'indigne et triomphe ; mais les membres de l'opposition libérale, les Stanhope et les Grey, les Lansdowne et les Hastings, Mackintosb,le contradicteur de Burke; Sheridan, Wilberforce, l'ami des noirs, Canning, qui était alors un des orateurs en renom des Avhigs ; Fox lui-même, confessant, tout bas que Burke « avait eu trop tôt raison (1) », — tous ceux qui ont le plus ardemment acclamé les principes de 89 comme une aurore de liberté, sont mornes, déçus, atterrés. Les agents du Conseil exécutif, malgré l'ennui qu'ils en éprouvent, ne peuvent pas ne pas constater cette révolte de l'opinion britannique. Les ministres refusent de sabouclier avec eux, les particuliers s'écartent sur leur passage. Le 10 septembre, Noël raconte mélancoliquement à Lebrun qu'il n'a pu conserver des rapports
![) Mémoires du docteur Burnei/. (Cite par lady Blenxerhas.sett, Madame de Staél et son teiirps, II, 186.)
TALLEYRAND EMIGRE 31
qu'avec trois Anglais, et il ajoute : « Si je suis signalé ici comme jacobin, je n'ai rien à faire. Vous ne pouvez vous faire une idée de l'iiorreur qu'inspire ce mot... Le massacre des prisonniers a fait ici le plus mauvais effet. Nos amis n'osent plus nous défendre. L'opposition, et notamment M. Fox qui jusqu'à ce moment avait témoigné un vif intérêt pour la Révolution, s'est absolument refroidie (1)... » De son côté, le 13 septembre, le comte Gorani, — un Italien interlope que l'Assemblée avait naguère promu citoyen français et que le gouvernement nouveau entretenait à grands frais à Londres (2), — écrit : « On ne parle de nous qu'avec la même exécration dont on parlait autrefois des flibustiers et des assassins (3). » Et un jeune jacobin, qui venait de passer la Mancbe avec l'intention bien arrêtée de révolutionner l'Angleterre, Marc Jullien, avoue ingénument sa surprise : « Ce même peuple qui naguère couvrait les murs de cette inscription terrible pour George : Point de guerre avec la France ou nous nous révoltons!... Ce même peuple,... égaré par des suggestions criminelles, ne voit plus [dans les Français] que des anthropopbages... qui confondent avec la sainte liberté la plus exécrable licence (4). »
La surexcitation des Anglais de tous les partis contre les allures nouvelles et définitives de la Révolution était telle que la situation de Talleyrand à Londres devenait
(1) Noël à Lebrun, 10 septembre. Affaires elrangires, Anyleterre, 582, pièce 53.
(2) Voy. F. Mas.so.n, le Di'pnrtemenl des Affaires étrangères petidanl la Béroliilion, 262.
(3) Cité par A. Soiiel, l'Europe et la Rrrolution française, III, 141.
(4) Ibid.
difficile; il se sentait enveloppé dans une atmosphère de défiance et de haine. L'évèque catholique, qui avait rompu avec son Eglise, ne trouvait pas son pardon dans le royaume de Henri VIII et d'Elisabeth. Le constituant, qui avait voulu modeler la monarchie de Louis XIV sur la monarchie de Guillaume d'Orange, n'était pas davantage amnistié par le pavs qui avait fait la révolution de iG88. Objet universel d'effroi et d'horreur, la Révolution française couvrait d'une impopularité mêlée de mépris les hommes qui l'avaient servie, même pour la modérer. Leurs illusions, imprudentes peut-être, mais généreuses, leur étaient tournées à crimes : ils avaient comme allaité le monstre qui, menaçant les trônes, s'apprêtait à tout dévorer.
Le gouvernement britannique avait lui-même donné le signal de l'universelle défaveur où le diplomate le plus empressé et le plus habile à plaire allait se trouver perdu. Lorsque, à sa première mission près du Cabinet de Saint- James, Talleyrand avait été présenté au roi George, il n'avait reçu qu'un accueil glacial. La reine avait fait plus : elle lui avait tourné le dos (1). Même les politiques, mieux exercés à feindre, avaient mis leur art à ne rien farder. Jeune, Talleyrand avait rencontré à Reims, en visite chez son oncle l'archevêque, William Pitt, qui, charmé par son esprit, avait noué avec lui quelques relations aimables ; Pitt, premier ministre, aflecta, poli et sec, d'avoir tout oublié : ce fut à peine s'il eut un souvenir obligeant pour les journées qu'ils avaient passées
(1) DuMONT (de Genùve), Soitrenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblées Icgislutires, 365.
SOUS le même toit (1). Lord Grenville ne s'était pas davantage mis en frais. A ses yeux, Tancien grand vicaire de Reims, l'ancien évêque d'Autun n'était plus que le coadjuteur louche de Biron et de Chauvelin ; il avait manqué à l'hospitalité anglaise en s'efl'orçant d'organiser ou de développer sur le sol britannique de prétendues associations de liberté qui, en correspondance avec les clubs de Paris, n'étaient pour la plupart que des associations de désordre : M. de Talleyrand, répétait-il, est « un homme profond et dangereux (2) ». Les gens du monde avaient réglé leur attitude sur celle de la Cour et des ministres. Pour eux, Talleyrand était un « agent de faction » ; ils s'en tenaient à l'écart. « M. de Chauvelin, écrivait à lord Auckland un de ses correspondants, continue à être à l'étranger parmi ses confrères diplomatiques et ne gagne pas dans l'opinion publique; quant à M. de Talleyrand, il est intimement lié avec Payne, Horne-Tooke, lord Lansdowne et quelques autres de même acabit, et généralement repoussé avec indignation par tout le reste des gens (3). » Le Times le prenait sans cesse à partie, au point que la Gazette nationale du H juin avait cru devoir protester. Même les avanies publiques ne lui étaient pas épargnées. Dans ses souvenirs, Dumont (de Genève), l'ami de Mirabeau, raconte qu'un soir du printemps de 1792, il avait accompagné les membres de l'ambassade
(1) Talleyrand à Lessart, 31 janvier 1792. Pallain, la Mission de Tal- Irijranii à Londres, 55. Cl". Souvenirs de Duïnonlde Genève, 364-365.
(2) Souvenirs de Dumont de Genève, 3C4.
(3) Barges à lord Auckland, 29 mai 1791. Journal and Correspondence (»f lord Auckland {London, 1861, in-8"), H, 410. Cf. Gouverneur Morris à Wasiiington, 17 mars 1792. Journal de Gouverneur Morris, 369.
de France au Ranelagli, lieu de réunion où les élégants de Londres écoutaient la muslcjue en se promenant et en buvant des boissons fraîches. A Tapproclie de Talleyrand et de Cliauvelin, ce fut une brusque débandade; tout le beau monde s'enfuit, « comme si on eût craint de se trouver dans l'atmospiière de la contagion (1) ».
Les émigrés, tout au moins ceux qui étaient intransigeants, attisaient celte malveillance hostile des Anglais. Quoi(|ue Tallevrand fût devenu l'un d'entre eux, ils le critiquaient et le dénigraient. Sévères pour l'évéque qui avait mal tourné, aigres pour le grand seigneur qui avait abandonné son Ordre, ils étaient impitoyables pour le constitutionnel, tout modéré étant, à leur avis, cent fois pire (ju'un jacoldn.
A l'autre extrémité des partis, Talleyrand ne rencontrait pas de dispositions meilleures. Pour les fanatiques du jacobinisme, non moins que pour les violents de l'émigration, le modéré était la bête noire; et les agents diplomatiques du Conseil exécutif, bons courtisans des clubs parisiens, flattaient cette manie. Ne pouvant négocier, ils espionnaient et dénonçaient. Ils dénonçaient les émigrés de toutes couleurs, par préférence les constitutionnels. Une dépèche signale le luxe de Narbonne, qui « a une maison, une voiture et deux domestiques, dépense avec profusion et paye une demi-guinée la moindre commission (2) )). Une autre s'en prend à Louis de Noailles, à qui sa chevaleresque étourderie de la nuit du 4 août
(1) Souvenirs de Diimont de (lenéte, 432.
(2) Noël à Lebrun, 9 octobre 1792. A l]'<tires étrangères, Angleterre, b82, pièce 149.
TALLEYRAND EMIGRE 35
n'avait pas fait trouver grâce pour son rang- et son nom (J). Duport est désigné comme « le conspirateur peut-être le plus criminel ('2) ». Matliieu de Montmorency, qui s'était lancé avec une sorte de candeur dans toutes les chimères égalitaires et humanitaires de la Révolution; Chapelier, auquel est réservée la guillotine quand il retournera à Paris ; Stanislas de Girardin qui, plus heureux, deviendra préfet de l'Empire, toute « la bande des constituants et constitutionnels », ainsi que disent ces pièces diplomati(jues qui ont des airs de feuilles de police, est jetée en pâture aux soupçons et aux fureurs des forcenés de Paris. Mais le nom qui revient le plus souvent sous les plumes des délateurs est celui de Talleyrand. Ses moindres démarches sont épiées, ses moindres paroles enregistrées. Chauvelin, lorsqu'ils s'étaient revus, l'avait amicalement accueilli; au commencement d'octobre, il louait, près de Lebrun, son atlitude palriolique, et le montrait tout joyeux de la victoire de Valmy (3). Bientôt, il craindra que sa fidélité au fugitif ne le compromette ; il trouvera moyen que son ministre apprenne qu'il est « brouillé » avec Talleyrand (4). Si Chauvelin. menacé lui-même par ses jaloux, ne pousse pas très loin l'attaque (o), Noël est moins réservé. Vrais ou faux, celui-ci
(1) Not'l à Lebrun, 18 octobre. Ajfatres étrangères, Angleterre, 58J, jiièce o.
(2) No('l à Lebrun, 9 octobre.
(3) Cbauvelin à Lebrun, 9 octobre Affaires étrangères, Angleterre, 5Bi, jiiècc 151.
(4) Noël à Lebrun, 30 octobre. Affaires étrangères, Angleterre, iiSS. jiièco 40.
(5) II écrit cependant, le 6 novembre, une leltro perfide. Affaires étrangères, Angleterre, 583, pièce 68.
ramasse tous les commérages, même contradictoires, qui peuvent éveiller la défiance. Un jour, il montre Talleyrand en conciliabules fréquents avec Fox. « Des gens qui tiennent au gouvernement, s'empresse-t-il d'ajouter, m'assurent qu'il ne jouit ici d'aucune estime ni d'aucun crédit (1). » Une autre fois, il écrit : « Je sais positivement que l'évèquc d'Autun a eu trois conférences avec lord Grenville, et que les dispositions paraissaient fort bonnes. Je ne tiens pas cette nouvelle directement du citoyen Tallcyrand, n'ayant avec lui aucune communication (2). » Si Talleyrand s'éloigne de Londres avec Mmes de La Cbàtre et de Flabaut, peut-être simplement pour respirer en paix, ne serait-ce pas qu'il conspire? S'il dîne avec Montmorency et Narbonne, puis soupe avec Chauvelin, que cache celte manigance?» C'est à vous à voir, conclut un correspondant du ministre Lebrun, si nous avons encore à louvoyer (3). » Un mystérieux personnage. Acliille Viard, ci-devant officier de la Maison du roi, à présent espion de la fraction avancée du Comité de sûreté générale (4), envoie cet avertissement vague et menaçant : « Un ami ma très fort assuré que nous devions nous défier absolument de MM. Chauvelin et Talleyrand (5). »
Repoussé à droite et à gauclie, impuissant à lutter
(1) Noël à Lebrun, 26 octobre. Affaires élrangéres, Angleterre, 383, pièce 28.
(2) Noël à Lebrun, 30 octobre.
(3) X... à Lebrun, Ul octobre.
(4) Voy. F. Masson, le Département /tes Affaires étrangères pendant la Révolution, 274.
(3) Acbille Viard à X..., 21 octobre. Affaires étrangères, Angleterre, supplément 29, pièce 107.
contre les animosités des partis, Talleyrand se souvint peut-être d'un mot profond du cardinal de Richelieu : « Il n'v a qu'à laisser faire le temps et à se consoler en cette attente. » Dans le Londres tumultueux et passionné de la fin de 1792, il attend, enfermé chez lui, silencieux, insaisissable ; il fait le mort. Seuls, quelques émigrés, quelques voyageurs de sa nuance franchissent sa porte €t le tiennent au courant des affaires de France. Ce sont Narbonne, le publiciste genevois Dumont, en veine de devenir un jurisconsulte à l'école de Jérémie Bentham; l'ex-abbé Louis, le diacre de la fameuse messe du Champde-Mars ; puis d'anciens collègues de l'Assemblée tels que le chimérique duc de Liancourt ou le prince de Broglie, qui portera bientôt sa tète sur l'échafaud. Du côté des femmes, Mme de La Châtre, Mme de Flahaut, qui met la dernière main à son Adèle de Sénange; Mme de Genlis, qui, pour distraire ses deux élèves, Paméla et Mademoiselle d'Orléans, — la future Madame Adélaïde, — donne des soirées intimes. Talleyrand est l'étoile de ce petit cénacle; aimable et pétillant, il v prodigue son entrain et sa grâce, à moins qu'il ne flétrisse la tyrannie jacobine : « Je n'ai jamais entendu parler, raconte à son propos Mme de Genlis, avec une indignation plus énergique, des excès qui se commettaient en France (1). »
Plusieurs libéraux anglais, qui se piquaient de ne point abandonner dans le malheur les constitutionnels français, tâchaient aussi d'adoucir l'exil de Talleyrand. Lord Lansdowne linvitait à dîner chaque fois qu'il
(1) Mémoires de la comtesse de Genlis (Paris, 1825), IV, 351.
recevait un hôte de choix, et le proscrit était devenu le grand ami du hls de la maison, le petit lord Henry Petty, qui n'avait encore que treize ans. D'autres, le savant docteur Ricliard Prieslley, physicien et chimiste, que le département de l'Oise envoya siéger à la Convention; George Canning, dont les clubs whigs a})plaudissaient alors les débuts d'orateur; Sheridan, les jurisconsultes Romilly et Bentham, Roi)ert Smith, Fox et ses amis venaient s'entretenir avec lui (I ).
Talleyrand n'essayait pas de sortir de sa retraite. Il observait, il méditait, il rêvait. Un jour, cependant, le Talleyrand homme d'action eut comme un réveil. Ce fut à la fin de novembre. Grisée par les succès de Valmy et de Jemmapes, la Convention avait voté son fameux décret du 19 novembre. Les peuples étaient par elle invités à s'affranchir ; elle leur promettait l'appui des armées de la Républi(iue. La guerre était déclarée aux rois. Talleyrand frémit : la neutralité britannique, son œuvre, ne résisterait pas à ce nouvel assaut. Si jusquelà les Anglais, gens pratiques, avaient préféré la paix à la guerre, ce n'était point, il le sentait, par goût pour la Révolution. A part (luekjues libéraux et quelques républicains de clubs, peu leur importait que la France modifiât ses institutions. Mais, sans qu'il leur en coûtât rien, ni un matelot, ni une guinée, la nation rivale paralysait son commerce, laissait dépérir sa marine, détachait d'elle ses colonies; mieux (pie n'auraient fait dix années de guerre étrangère ruineuse et sanglante, la guerre civile
(1) Mémoires il,' Tallrijmnil. \, 226-2i'7.
TALLEYRAND EMIGRE 39
abaissait la France. Les lords et les bourgeois d'Aiigle- Icrre avaient contemplé ce spectacle avec un flegme satisfait. Mais, à présent, voilà que les cboses changeaient. Les républicains victorieux menaçaient la Belgique et la Hollande, les grands débouchés continentaux de l'île trafiquante ; ils poussaient les peuples à détrôner leurs rois ; ils étaient saisis d'une frénésie antireligieuse. Inquiets pour leurs intérêts matériels, froissés dans leurs sentiments royalistes et chrétiens, les Anglais, d'indifférents, devenaient hostiles, et, comme on l'a dit, cette hostilité « était plus grave pour la République que celle d'un souverain, c'était l'hostilité d'une nation (1) ».
Soit patriotisme, soit besoin de défendre une fois encore sa politique, Talleyrand, à Iheure même où il réprouvait le plus les excès de la Révolution, tâcha de servir la France en l'éclairant. Aux coureurs d'utopies, il ^int parler de réaUtés pratiques ; aux amateurs de guerre à outrance, il vint parler de paix. On a retrouvé, dans les papiers de Lebrun et dans ceux de Danton, un Mémoire, tout entier de sa main, daté du 25 novembre, sur les rapports actuels de la France avec les autres États de VEurope (2). C'est un merveilleux cours de politique étrangère à l'usage des liommes d'État novices de la Convention. Les vues profondes, les pensées liardics et fortes y fourmillent.
Talleyrand marque d'abord la différence (jui doit exister entre la politiciuc d'un peuple libre et celle d'un
(1) SoREL, VEurope el la Bévolnlion française, Ilf, 212.
(2) Ce mémoire a été publié par Rouinet, Danton rmigré, 243 251 ; el par I'ai.lain, le Minislère de Tallejraml sons le Direcloire, .\EII-LVI.
gouvernement arbitraire. Le gouvernement arbitraire aura l'ambition d'exercer une « primatie » parmi les autres puissances; le peuple libre aura l'ambition d'être « maître cbez soi » et n'aura jamais « la ridicule prétention de l'être cbez les autres ». « On a appris, un peu tard sans doute, que, pour les États comme pour les individus, la ricbesse réelle consiste, non à acquérir ou à envabir les domaines d'autrui, mais à bien faire valoir les siens. » Ce principe posé, il en déduit que les relations des États entre eux ne doivent plus être les mêmes. Les gouvernements arbitraires désiraient des alliances ofTensives; leurs traités avaient pour but tantôt d' « assujettir ou dépouiller des peuples », tantôt d' « obtenir la prépondérance politique de Tune des parties, c'est-à-dire, en termes plus simples, d'assouvir son ambition et sa cupidité ». Les peuples libres ne concluront que des alliances défensives afin de sauvegarder leur indépendance réciproque. Mais . la France nouvelle n'a pas plus besoin d'alliances défensives que d'alliances offensives : « Elle ne doit pas chercher dans une alliance quelconque un moyen d'indépendance, de force et de sûreté personnelle plus prompt et plus puissant que celui qui doit résulter de l'exercice libre et unanime de ses propres forces. » Si elle contracte des alliances, ce ne sera que pour « hâter le développement complet du grand système de l'émancipation des peuples. C'est là que doit se trouver le seul objet de sa politique actuelle, parce que c'est là que se trouve le vrai principe des intérêts généraux et immuables de l'espèce humaine ». Le territoire de la France, poursuit Talleyrand, « suffit à sa
population et aux immenses combinaisons de l'industrie que doit faire éclater le génie de la liberté » ; le mieux est donc pour elle de « rester circonscrite dans ses propres limites : elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle » . Avec ces peuples qu'elle aura affranchis, elle s'alliera, non en vue des « secours qu'elle peut en tirer, mais pour ceux qu'elle peut leur offrir ». Quant aux autres États, avec lesquels de semblables « traités de fraternité » ne seraient point possibles, la France ne devra se lier à eux que par des « conventions passagères ». Tel est le cas pour la Prusse. Tel est aussi le cas pour la Turquie, dont il serait heureux d'obtenir « la libre navigation de la mer Noire, objet sollicité depuis si longtemps, avec tant d'ardeur, par tous les hommes instruits des vrais intérêts commerciaux de la France,... [et qui! ouvrira aux productions de notre sol et aux produits de notre industrie d'immenses débouchés dans les provinces ottomanes..., en Russie, en Pologne et en Perse » . Avec l'Angleterre également, ce sont « des rapports d'industrie et de commerce » que la France aura lieu de nouer. Citant en exemple les relations commerciales de la Grande-Bretagne et des États- Unis, auxquelles la proclamation de l'indépendance américaine a donné un plus vigoureux essor, Talleyrand conseille à la France et à l'Angleterre de libérer leurs colonies respectives. Mieux encore : Unissez-vous, leur dit-il, afin d'émanciper les colonies espagnoles de l'Amérique du Sud; elles seront, pour le commerce de l'Europe, un vaste champ tout neuf. Et il termine par cette pensée :
42 LA vu: PRIVEE DE TALLEYRAND
« Après une révolution, il faut ouvrir de nouvelles routes à l'inJuslrie, il faut donner des débouchés à toutes les passions. »
Au moment même où Tallex rand envoyait de Londres son mémoire à Paris, un événement très grave pour lui se produisait. En fouillant les Tuileries, on y avait découvert une ai-moire secrète, — l'uinwire Je fer. — oii dormaient péle-méle des liasses de papiers. Qu'était-ce là'? Les curiosités soupçonneuses, aussitôt,, furent en éveil. Le ministre Roland fit part de la trouvaille à la Convention. En hâte, on examina les documents, et, le 5 décembre, au nom de la Commission des Douze, un rapport était lu à la tribune. Parmi les pièces analysées, les plus nombreuses, les principales, avaient trait aux relations de Mirabeau avec la Cour; une se rapportait à Tallcyrand. (tétait une lettre, datée du 22 avril 1791. où l'intendant de la liste civile, M. de Laporte, mandait au roi :
Sire, j"ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une pièce qui a été écrite avant-hier, mais que je n"ai eue qu'hier après-midi; elle est de Tévèque d'Aulun qui parait désirer de servir Votre Majesté. — 11 m'a dit que Votre Majesté pouvoit faire l'essai et de son zèle et de sou crédit, en hii di'signant i[uelque |»oint que vous délireriez, soit du Département, soit de TAssemblée
nationale. S'il parvient à faire exécuter ce que vous lui aurez prescrit^ vous aurez une preuve de son zèle (1).
Dès que le rapporteur eut fini de parler, sans perdre un instant, la Convention décréta : « Il y a lieu à accusation contre Tallcvrand-Périgord, ci-devant évéque d'Autun et. . . le scellé sera mis sur-le-champ sur ses papiers (2 ) . » En même temps, plusieurs arrestations, entre autres celles de Rivarol et de Parent de Cliassy. furent décidées, et l'on vola d'acclamation que tous les bustes ou effigies de Mirabeau seraient recouverts d'un voile. Le lendemain, G décembre, sur « la réquisition du citoven minisire de la Justice », la Commune de Paris décernait contre Talleyrand un ordre d'amener; des instructions furent données à deux commissaires pour apposer les scellés sur ses papiers (3).
Le 7 décembre, de nouveau, le nom de Talleyrand était prononcé à la Convention. Ce jour-là, le capucin défroqué Chabot, député du Loir-et-Cher, faisait lire le journal de la mission à Londres d'un agent secret, Achille Viard, chargé par certains membres du Comité de sûreté générale de dépister les complots des émigrés. Viard prétendait qu'il avait vu en Angleterre Talleyrand etNarbonne; (juc Tallevrand v intriguait a\cc [)lus!eurs anciens prélats, notanmient avec les évècjues de Sainl-
(1) Voy. Recueillies jnéccs jnsli/icatives de l'acte énnnciatif des crimes de Louis Capet, réunies par la Coiiniiission des Viniji el un. Pièces comprises au premier inventaire. (I11-8", d793). Pièce i.
(2) Procés-verhaux imiiriiiiés de la ConoenUoii iKilionale. W, (jf.
(3) L'original do cet ordre d'arrcslalion fait partie de la collection d'autograplies de M. Georges Gain, qui a eu l'amabilité de me le communiquer.
Pol (le Léon, de Lisieux, d'Angoulème, de Poitiers et d'Amiens, et qu'il s'était publiquement vanté de sauver Louis XVI, grâce à ses amis de la Convention. Les députés prêtaient l'oreille. Mais Achille Viard, au lieu de ne s'en prendre qu'aux absents, eut la maladresse de mettre en cause Roland et sa femme, Faucliet. d'autres encore. Ils se défendirent hardiment, et ce fut le dénonciateur qu'on arrêta (1).
Que le coup dirigé contre le ministic girondin eût échoué, pour Talleyrand la chose importait peu. Son cas n'en devenait pas meilleur. Ainsi (jue l'écrivait une Anglaise de ses amies : « M. de Talleyrand comptait retourner bientôt en France et y arranger lui-même ses affaires : il devra maintenant se contenter d'être en vie. Quant à ses biens, hormis ceux qu'il peut posséder dans d'autres pays, il les perdra tous (2). » La révélation de l'armoire de fer avait renversé, comme un château de cartes, tout l'échafaudage d'habiletés grâce auxquelles il s'était flatté de quitter la France sans émigrer.
Talleyrand ne voulut pas cependant s'avouer tout de suite vaincu. Son secrétaire, des Renaudes, était à Paris : dès le 15 décembre, il réussit à glisser dans la Gazette nationale une note en faveur de son maître (3). Adroitement, il faisait valoir (jue, parmi « les papiers impurs »
(1) Séance de la Convention du 7 décen)bre. Voy. Gazelle nationale du 9 décembre.
(2) Mrs Philipps ;i Miss Burney, IC décembre 1792. Diarij and tellers of Madame d'Arbluy (London, 1847), V, 37G.
(3) Cette note, signée D., signature fréquente de des Renaudes dans SCS communiqués aux journaux, est attribuée par Robinet, sans aucune raison sérieuse, à Danton.
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de l'armoire de fer, on n'avait pas trouvé une ligne de Talleyrand. Bien mieux : le citoyen Lebrun a entre les mains la correspondance adressée par Talleyrand à Lessart: les preuves de sa complicité avec le château devraient y éclater; eh bien! que le ministre « déclare... s'il n'est pas vrai que c'est la correspondance la plus franchement, la plus vigoureusement patriotique (jui existe dans ses bureaux, sans aucune exception ». Enfin, ajoutait des Renaudes, « le jour même où le décret d'accusation a été rendu..., le ministre Lebrun et un membre du Comité diplomatique ont dû recevoir de Talleyrand un mémoire politique dont toutes les vues appartiennent aux principes les plus purs de la Révolution ». Talleyrand, de son côté, avait sauté sur sa plume. « Je n'ai jamais eu, proclama-t-il, aucune espèce de rapports, directs ou indirects, ni avec le roi, ni avec M. Laporte. » Il aurait été sage de s'en tenir à cette négation : il alla plus loin, trop loin. Dans son ardeur à se laver de tout soupçon, il prétendit expliquer comment l'intendant de la liste civile avait pu écrire sa phrase; il entra dans des détails si abondants, si précis, qu'ils sont k eux seuls un aveu. Au mois d'avril 1791, exposa-t-il, le lendemain ou le surlendemain du jour où il avait lui-même rédigé, au nom du Directoire du département de Paris, une adresse pour inciter Louis XVI à remplacer par des prêtres assermentés les prêtres réfractaires de sa maison religieuse, le Comité de constitution l'avait ciiargé de préparer un rapport qui ferait consacrer par l'Assemblée le principe de la liberté religieuse. Cette liberté, il voulait la réclamer pour le roi comme pour tous les citoyens. Or. ceci se
j)assait à l'époque de la fête de Pâques; Louis XYI, placé «litre son sonnent à la Constitution et les inquiétudes de sa conscience, ne se résignait pas à communier des mains d'un [)rétre Jureur. En reconnaissant (jue son choix était libre, Talleyrand le tirait d'embarras, et Laportc, (jui avait eu sans doute connaissance par un tiers de son projet de rapport, en avait pris copie et l'avait transmis à la Cour. Quant à lui, Talleyrand, il n'y était pour rien (1).
Talleyrand avait perdu sa |)oine. Ni sa lettre à la Gdzettc uatioualt\ ni une « réclamation » qu'il adressa directement à la Commission des Vingt et un (2), ni le plaidoyer, ni les démai'ches de des Renaudes (3) ne firent revenir la Convention sur son décret d'accusation.
Pendant ce temps, à Londres, les esprits se montaient de })lus en plus contre les Français. On savait que des agents occultes du g■ou^'ernemcnt de Paris, et surtout des émissaires des clubs jacobins, parcouraient le pays, prêchant la révolution aux comités insurrectionnels d'Irlande et aux sociétés démocratiques d'Ecosse et d'Angle-
(1) Cette di'fense parut dans la Gazelle naliondle du 24 décembre. Elle ■est datée de Londres, d2 décembre. — J'ai dit dans mon livre, TdlU'ijrand, évéque d'Auliin, 280-291, quelles avaient été les relations de Talleyrand avec la Cour aux mois d'avril et de mai 1791.
(2) " Réclamation de Tallcyrand-Périgord contre le contenu en une lettre de Laporte «, reçue à la Commission des Vingt et un le 21 décembre 1792. — Il m'a été impossible de retrouver aux Archives nationales cette jiiècc signalée dans le Qaalriènie recueil des pièces imprimées d'après le ilccrel delà Concenlion nationale du 5 décembre 1792, III, 174.
(3) « Mémoire justificatif pour Talleyrand-Périgord, ancien évéque d'Autun, signé D. » Cette pièce fut remise sur le bureau de la Commission des Vingt et un, le 18 janvier 1793. Arch. nat., G. 219 (160'3'). Des Renaudes parle des eflorts qu'il fit pour obtenir le retrait du décret d'accusation dans une note publiée par la (lazelle nalionale du 17 fructidor an III.
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terre, promettant des subsides, même, assurait-on, distribuant des armes: et comme, dans une ville, on avait planté un arbre de la liberté, dans une autre, promené le drapeau tricolore, ailleurs, porté des toasts aux Droits de riiomme ou banqueté en l'bonneur de Valmy; comme des orateurs populaires s'écriaient qu'il fallait abattre la Tour de Londres ainsi qu'à Paris on avait fait de la Bastille, les fidèles sujets du roi George voyaient déjà leur pays s'embraser. La propagande française soufflait sur le feu naissant : guerre à la propagande française! Aussi, lorsque Pitt déposa à la Chambre des lords un projet de loi, — Valien Mil, — dont l'objet était de fermer la Grande- Bretagne aux armes et aux munitions envovées du ■dehors, de faire surveiller rigoureusement par la police les étrangers et, au moindre prétexte, d'autoriser leur expulsion, l'opinion publique presque tout entière fut avec lui. Les lords votèrent la loi. A la Chambre des communes. Fox présenta en vain quelques objections; Burke, brandissant un poignard au milieu de l'émotion générale, prononça son mot fameux : « Préservons nos •esprits des principes et nos cœurs des poignards français! Sauvons nos biens dans la vie et nos consolations dans la mort, les bénédictions du temps et les promesses de l'éternité! » Et, dans les premiers jours de janvier 1793, Valien bill devint applicable (1).
Précisément à la même époque, des bruits malveillants couraient sur Talleyrand; on insinuait qu'il s'était lui-même fait décréter d'accusation à Paris, afin de donner
(1) Voy. A. SoREi,, l'Europe et la liéioluii'in françaiar, Ilî, 213-^14, 2il ; Leckv, Ilislonj o{ Enyland in the A' F///"' cenlunj, YI, 76.
le change aux défiances des Anglais et de travailler chez eux plus à l'aise à la propagande révolutionnaire (1). Qu'allait penser, qu'allait faire le gouvernement britannique? Talleyrand ne laissa pas à l'accusation le temps de se formuler : il l'écrasa dans l'œuf. Le 1" janvier 1793, il adressait au Conseil du roi une note détaillée. Après V avoir rappelé les missions que lui avait confiées Louis XYI, il exposait les raisons de son nouveau séjour à Londres :
Je suis venu en Angleterre, déclarait-il. jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l'abri d'une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions. — Outre les motifs de sûreté et de liberté qui m'ont ramené en Angleterre, il est une autre raison, très légitime sans doute, c'est la suite de quelques affaires personnelles et la vente prochaine dune bibliothèque assez considérable que j'avais à Paris et que j'ai transportée à Londres.
Il ajoutait :
Devenu en quelque sorte étranger à la FrancC;, où je n'ai conservé d'autres rapports que ceux... d'une ancienne amitié, je ne puis me rapprocher de ma patrie que par les vœux ardents que je fais pour le rétablissement de sa liberté et de son bonheur (i).
(i) Bastide, Vie religieuse et politique de Talleyrand-Périgonl, prince de Bénécent (Paris, 1838), 147; Life of prince Talleyrand (Philadelphie, 1834), 199, etc.
(2) Pièce publiée par Bulwer, Essai sur Talleyrand, 136-139.
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En même temps qu'il rédigeait cette note, il voulut, par précaution, se ménager un abri, au cas où le Cabinet de Saint-James le chasserait du sol britannique; il sollicita du grand- duc de Toscane l'autorisation de se retirer dans ses États, mais, de ce côté, il se heurta à un refus (1).
Après toutes ces alertes, Talleyrand passa quelques mois tranquilles. Le gouvernement britannique paraissait ignorer sa présence, et il put organiser sa vie d'émigré. Tantôt à Londres, dans sa petite maison de Woodstock Street, tantôt à la campagne, chez des amis, il employait ses matinées à prendre des notes sur les événements quotidiens. Ses après-midi étaient remplis par les visites et les courses d'affaires. Le soir, il allait dans le monde (2).
Tout proscrit qu'il fût par les jacobins et malgré son horreur de ce qu'il appelait « le joug abominable (3) » de la Convention, Talleyrand ne se résignait point à ne plus être utile à la France. Quelques jours avant le 21 janvier, il saisissait encore l'occasion d'envoyer un avis au ministre Lebrun. Il lui faisait dire, par l'agent Benoît, qu'il ne fallait pas désespérer de la neutralité anglaise ; que Pitt hésitait à se lancer dans la guerre, et que, si un homme sympatliique au Cabinet de Saint-James, Dumouriez, par exemple, était chargé de reprendre les négociations, un accommodement lui semblait pos-
(1) Pai.lain, la Mission de Tnlleyrand à Loxilri's en 1792, XXIX.
(2) Mémoires de Talleyrand, I, 227. Lctlros de Talleyraiicl à Mme de Staël publiées dans la liecne d'histoire diitlnmatirpir de 18'.*0.
(3) Talleyrand à Mme de Starl, 8 octobre 1793. Ikvue d'Iiistoire diplomatique (anaéc 1890), 85.
sible (1). — Tenace jusqu'au bout, Talleyrand défendait sa politique et, du même coup, avec son habituelle prévoyance, il se préparait le moyen de dire, plus tard, que, s'il y avait eu brouille entre la République et lui, ce n'était point par sa faute.
Le 21 janvier fit écrouler la dernière chance de paix. Lorsque, le soir du 2'.i, la nouvelle se répandit à Londres que la tête du roi était tombée sur l'échafaud, il y eut dans toute la ville une explosion d'horreur. Depuis la Saint-Barthélémy, rapporte un historien anglais, aucun événement n'avait produit un tel elfet de stupeur et d'indignalion (2). La foule se pressait aux carrefours pour lire les affiches oii étaient racontés les derniers moments de Louis XVL Les théâtres furent fermés. La Cour, le Parlement, — sauf un politicien whig-, — et le peuple entier, spontanément, prirent le deuil. « Tout homme, écrivait Maret à Lebrun, qui avait ou qui a pu se procurer un habit noir, s'en est revêtu (3). » Le 24, le roi George sortit en carrosse; un immense cri l'accueillit : Guerre aux Français! — Tallevrand porta le deuil de Louis XVI et, pour un temps, se désintéressa de la diplomatie de la Convention.
Au mois de février, on le trouve dans le comté de Surrey, à Mickleham. Là, les émigrés constitutionnels, attirés par un propriétaire riche et accueillant, M. Locke, qui leur offrait Ihospitalité de son beau domaine, Juniper
(1) Mémoires de Dumouriez (éd. in-8'. ISrîS), III, 384.
(2) Lecky, Hislory of England in Ihe XVII I^*' century, VI, 122.
•(3) Maret à Lebrun, 31 janvier 1793. Affaires étrangères, Angleterre, o^ pièce 128.
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Hall, avaient formé toute une colonie (l). Mme de Staël, qui arrivait de France, en était l'àme. Dans sa petite maison de Mickleham, se rencontraient Malliieu de Montmorency, qu'elle traitait « comme un frère (2) »; Nar- . bonne et son ami d'Arblay, ancien major général de la garde nationale de Paris; Malouet, très souffrant des nerfs; la princesse d'Hénin avec son fidèle Lally-ToUendal; Mme de La Châtre, inséparable de Jaucourt; deux charmantes Anglaises. missFanny Burney, auteur délicat d'Erelina, et sa sœur, Mrs Phillips; enfin Talleyrand, dont la maîtresse de maison déclarait alors qu'il était r « incomparable ami ». Ces proscrits, qui, presque tous, avaient frôlé la guillotine, réunis, oubliaient les dangers d'hier, les menaces de demain; ils avaient un entrain presque joyeux. C'étaient entre eux des conversations à perdre haleine, des promenades à travers les prairies oi^i pointaient les premières violettes, des jeux de société ■coupés d'éclats de rire. Ils travaillaient. Mme de Staël lisait des chapitres de son traité sur VInfluence des passions, dont Talleyrand disait qu'il « n'avait jamais rien entendu de mieux pensé ni de mieux écrit (3) ». Lally- Tollendal déclamait ses tragédies d'une voix qui faisait trembler les vitres et avec des gestes terribles. Tous commentaient les événements. Quelquefois, Mme de Staël organisait une partie en voiture. Un jour que Narbonne
(1) Voy. Biarij and leiters af Mme d'Arblinj, V, passim : lady Blen- NERHASSETT, Madnrtie de Slai-I et son <c»)(/).s- (trad. Diclricli), II, 191-203; FoRNEuoN, Histoire des émigrés, II, 60-61.
(2) Miss Burney au docteui' IJurney, 22 février. Mme d'Aiuil.w, Diari/ wid lellers, V, 106.
(3) Miss Burney à Mrs Locke, février 179;! Mme D'.VnitL.w, Dinry and ietlers, V, 403.
et Montmorency l'accompagnaient à l'intérieur, et que Talleyrand était sur le sièg-e, les échos delà discussion parvinrent jusqu'à lui, et, pour y placer son mot, du coude, il cassa la glace. Dans ce petit monde si animé, il se fit même un mariage : miss Burney se fiança à M. d'Arblay. Mais, de tous les émigrés qui fréquentaient Mickleham, « le plus charmant », au témoignage de la gracieuse Anglaise, était Talleyrand. « C'est un admirable causeur, écrivait-elle à son père, poli, spirituel et profond (1). » Dans une autre occasion, après avoir reconnu quelle avait eu tout d'abord contre lui des préventions, elle disait à une amie : « C'est incroyable la convertie qu'a faite de moi M. de Talleyrand; je le considère à présent comme le premier et le plus délicieux des membres de cette exquise compagnie... Ses propos sont merveilleux autant par les idées qu'il renuie que par l'esprit qu'il déploie (2). »
Cependant, sur ces gens qui semblaient d'esprit si libre, de cœur si insouciant, pesaient des préoccupations lourdes. Que leur préparait l'avenir? Quelles angoisses morales, quelles misères matérielles leur apporterait-il? Que penser et, surtout, que faire? Mrs Phillips rapporte un entretien qu'eurent devant elle, un soir de mai, Narbonne et Talleyrand. A cette date, entre la Gironde et la Montagne, la lutte à mort était engagée ; aux prises avec la Vendée et avec l'Europe, la Convention chancelait.
(1) Miss Burney au docteur Burney. Mme d'Arblay, Diary nnd letters, V, 400.
(2) Miss Burney à Mrs Locke, février 1793. Mme d'Arblay, Diarij and letters, V, 402.
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« Dans huit jours d'ici, déclara Narbonne, il me paraît qu'on pourra voir assez clair pour former un plan. — Pour prendre un parti, remarqua M. de Talleyrand, il faut d'abord savoir si celui qui nous conviendrait serait assez fort pour justifier l'espérance du succès; sans quoi, il y aurait de la folie à se mêler de la partie. Mais pour moi, continua-t-il en riant, j'ai grande envie de me battre, je vous l'avoue. » Narbonne s'étonna. « Mais, reprit Talleyrand, je vous donne ma parole que ce me serait un plaisir de bien battre tous ces vilains gueux! — Kh non! s'écria Narbonne avec un mélange de lassitude et de tristesse; dites-moi donc le plaisir qu'il v aurait à donner la mort à ces pauvres misérables dont l'ignorance €t la bêtise ont été les plus grands crimes. S'il fallait ne faire la guerre que contre Marat et Danton et Robespierre «t M. Egalité et quelques centaines d'autres infâmes scélérats, j'y pourrais peut-être trouver de la satisfaction -aussi. » Talleyrand ne répondit pas. Quelques instants (plus tard, il se levait pour partir, et, très froidement : '« Je vais quitter ma maison de Woodstock Street; elle >est trop chère (1). »
Dans le même mois de mai, Mme de Staël fut rappelée à Coppet par son mari. Elle s'était attachée à Mickleham; «lie s'en éloigna avec regret, emportant des jours qu'elle y avait vécus un souvenir plein de charme. « Douce image de Norbury, écrira-t-elle, venez me rappeler qu'une félicité vive et pure peut exister sur la terre {2)\... »
(1) Mrs Phillips à miss Burney, 14 mai 1793. Mme d'Arblav, Dianj ,ind ietters, V, 416-417.
(2) Diarij and lelters of Mme d'Arblaij, Y, 433.
Son départ laissait un grand vide. Cette femme de tant d'esprit, dont tous ses contemporains ont dit qu'elle était la vie bouillonnante, avait été le réconfort des bannis et des vaincus. Elle absente, ce fut le découragement, pour beaucoup môme la fin de l'espérance, tant son imaginalion toujours en travail savait enfanter de projets ou de rêves.
Nul peut-être plus que Talleyrand, qui trouvait en Mme de Staid un écho si vibrant de ses regrets et de sesambitions, ne ressentit la solitude oii il retombait, lï voulut la tromper en lui écrivant sans cesse, mais c& n'était plus le soutien de clia(jue jour « Je ne sais que faire, gémit-il; je m'ennuie ici, je suis excédé de ne pas avoir de nouvelles de France ou plutôt des personnes que j'aime ou que je connais en France. Personne ici tout à fait selon mon esprit ou selon mon cœur (l). » Narbonne et Mme de Flahaut, restés à Londres, ne lui suffisaient pas. Il suppliait son amie de lui envoyer de longues lettres, à chaque courrier. Bientôt, il n'aura plus qu'une idée : aller en Suisse, la rejoindre (2j; et il déclarera : « Ce qui est vrai au dernier degré, c'est que je ne connais de manière d'être décente et douce que dans notre réunion, et vous savez ce que j'entends par notre (3). » Mme de Staël n'eût pas mieux demandé que d'accueillir cette prière. Talleyrand n'était-il pas, comme elle l'écrivait à Meister, son « excellent ami », le « meilleur des
(i) Talleyrand à Mme do Staël, 2<} août 1793. Revue d'Jiiiioire diplomatique {année 1890).
(2) Talleyrand à Mme de Slai'l, l'^'' novemlire.
(3) Talleyrand à Mme de Staël, 17 décembre.
hommes », un « caractère méconnu » (1)? De tout son cœur, elle lui offrirait, à Coppet, une chambre. Déjà, elle avait fait venir plusieurs des compagnons de Mickleham, Matliieu de Montmorency et Jaucourt; et, peu après, ce sera Narbonne qui, pour gagner la Suisse, s'affublera d'un nom espagnol. Mais, pour le préféré du moment, pour Talleyrand, les efforts de Thospitalière hôtesse furent vains : le gouvernement de Berne, elFarouché par le renom démocratique de l'évèque d'Autun. lui ferma la porte de la Suisse (2).
Quand Talleyrand n'écrivait pas à Mme de Staël, il s'occupait encore d'elle. En septembre, il s'emploie à faire paraître chez un libraire de Londres les Réflexions sur le procès de la Reine, (jui lui paraissent remplies « de belles et de spirituelles choses (3) ». Si Marie- Antoinette, continue-t-il, « est assez heureuse pour pouvoir être sauvée par un bon livre, elle le sera par votre ouvrage (4) ». Et il corrige lui-même les épreuves, il les fait revoir par son ami Sainte-Croix; il s'inquiète de la mise en vente; il prépare des articles pour les journaux anglais.
Un moment, les événements de Toulon, qui venait de s'insurger contre la Convention et de proclamer Louis XVII, firent diversion à son souci. Il entrevit une possibilité de rentrer en scène, de rejouer un rôle. Il échafauda des projets, et ce fut à son amie qu'il s'em-
(1) Lellrea ini-dilesà Meister, passini.
(t) P. Gal'tier, Malhien de Montmorencii et Madame de Staël, 14.
(3) Talleyrand à Mme de Staël, 28 septembre 1793.
(4) Talleyrand à Mme de Staël, 3 octobre.
pressa de les confier. La constitution, lui écrivait-il, est le seul mot capable de rallier les esprits. « Mon vœu serait que les districts des départements méridionaux, qui ont déjà fait connaître leur attachement à cette constitution de 89, rappelassent à Toulon ou ailleurs les députés de l'Assemblée constituante. On aurait une Assemblée, et c'est l'essentiel: car il n'y a qu'une Assemblée qui puisse avoir longtemps une popularité assez forte pour aller en avant. Cette Assemblée serait convoquée par les districts et départements méridionaux, et alors on pourrait bien dire qu'elle ne serait point sous l'influence des puissances étrangères. » Déjà, il proposait le prince de Conti pour être lieutenant général du royaume, avec Narbonne et Sainte-Croix pour ministres. Mais que les alliés, disait-il, restent prudents et discrets. Deux ans de guerre ont « assez démontré que, contre les étrangers, tout le monde est soldat en France, et les honnêtes gens qui détestent la Convention et les scélérats qui se sont dévoués à son service, parce que les étrangers se sont toujours présentés ou comme voulant conquérir le territoire, ou comme voulant détruire la liberté » . L'œuvre de salut ne pourra être faite que par des Français. Sans doute, il ne faut pas compter sur les aristocrates émigrés, « qui ont perdu tout ce qu'ils ont approché », mais, en dehors d'eux et contre les républicains, il y a un parti nombreux, prêt à agir : les constitutionnels. « Nous sommes les seuls^ insistait-il avec force, par qui l'on puisse défaire et refaire. » Il disait encore : M Je crois (et je suis sûr que vous êtes de cet avis) que si les constitutionnels étaient protégés dans les villes qui se
mirent sous la sauvegarde des alliés, si on leur donnait la faculté d'émettre leur vœu, bientôt ils parviendraient à remuer le peuple, à faire entendre le nom de roi sans terreur, à arracher la reine de l'Abbaye, à donner sans secousse aux émigrés des moyens de rentrer dans leurs propriétés, à présenter aux Français et aux puissances une paix convenable et qui ne serait pas achetée par la servitude, à changer enfin la constitution pour la rendre plus monarchique, plus gouvernante : mais tout cela sans un nouvel éboulement (1). » — Le rêve de Talleyrand dura peu. Toulon fut écrasé par les canons du jeune capitaine Bonaparte; les conventionnels v reparurent en maîtres. La Terreur triompha.
Déçu dans son attente, à bout de ressources, n'avant plus en poche pour vivre que sept cent cinquante livres sterling, le produit de sa bibliothèque. Talleyrand se livra de plus en plus au découragement. « Je suis dans une disposition détestable, écrivait-il à Mme de Staël le 17 décembre, — deux jours avant la chute de Toulon. Je ne sais qu'espérer. Voilà la tentative deMoiraqui devient nulle; il est vraisemblable qu'il rentrera au premier jour à Portsmouth. Cela animera les républicains contre cette pauvre Vendée; et des massacres sans nombre! On apprend des nouvelles de batailles où il périt 20 ou 30 000 hommes, et le fond des affaires ne change pas. — Qu'espérez-vous? »
Tandis que Talleyrand cherciiait un refuge dans l'oubli ■et le silence, il était plus que jamais menacé à Paris
(1) Voy. lettres de Talleyrand à Mme de Staël des 28 septembre, 8 et 30 octobre 1793.
comme à Londres. A Paris, son émigration était officiellement constatée le 29 août (1). Un mois plus tard, le 30 septembre, une perquisition était opérée à son ancien domicile, « rue de l'Université, n» 1)0, section de la fontaine de Grenelle ». Les limiers de la police firent d'ailleurs buisson creux. Des comptes de l'évêclié d'Autun et des abbayes de Saint-Denis de Reims et de Celles-sur- Cber; un registre de correspondance, des mémoires et des quittances, des brouillons de notes politiques sur les gouvernements de France et d'Angleterre, des piècesrelatives à une société de blancbissage en commandite : voilà le butin quils rapportèrent dans vingt-quatre cartons soigneusement scellés. Le tout était sans intérêt et sans importance. Même cinq lettres, « par lesquelles, dit l'inventaire, on voit que les auteurs conspiraient contre le gouvernement », n'apprirent rien à la police : aucune n'était signée et deu.x seulement étaient datées (2).
Ce serait aussi à la fin de l'année 1793, — à l'époque du procès de Lebrun-Tondu, qui monta sur l'échafaud le 27 décembre, — (ju'auraient été imprimées à Paris de prétendues lettres adressées par Talleyrand à cet ancien ministre et à Mme de Flabaut (3). Que ces lettres soient des faux, la question ne se pose même pas. Malgré une certaine liabileté dans la rédaction, des erreurs matérielles, plus encore le ton général, font clairement voir
(1) Luite ghiércde des éniiyrés de toute la République (1793).
(2) Arch. nal., T. 1668 et T. 1685. — Les papiers saisis furent rendus à des Renaudes, représentant Talleyrand, le 11 brumaire an IV.
(3) Il m'a été impossible de trouver, dans aucune bibliothèque, un seul exemplaire de cette correspondance. Je n'en parle que d'après les largescitations qu'en ont faites Villemarest, Bastide, etc.
TALLEYRAND ÉMIGRK 59
qu'elles furent fabriquées de toutes pièces par un ennemi de Talleyi'and. Il faudrait, a-t-on dit. les attribuer à Collot-d'Herbois. Ne seraient-elles pas plutôt l'œuvre d'un émigré sans scrupules, intéressé à perdre Tallevrand près du gouvernement britannique (1)1 Dans ces lettres, en effet, qui contiennent des outrages grossiers à la mémoire de Louis XVI. mêlés à un programme de propagande républicaine à travers la Grande-Bretagne et à un projet de descente- sur les côtes d'Irlande et d'Angleterre, tout est calculé pour scandaliser ou irriter le roi George et ses miriistres.
Quoiqu'il en soit de ces liypotlièses, la foudre s'amassait au-dessus de la tète de Tallevrand. Elle éclata le 28 janvier 1794. Ce jour-là, un mardi, vers cinq heures de l'après-midi, deux hommes se présentaient à son domi^ cile. L'un se donna pour messager d'État et. sans préambule, lui signifia l'ordre de quitter le royaume dans les cinq jours ; faute de se soumettre, la déportation luiserait appliquée. Avec Talleyrand et également en vertu de Valien bill. étaient frappés un comte Zénobia qu'il « n'avait jamais vu », un comte de Vaux, « dont il ne savait même pas le nom ». et un sellier de Bruxelles nomme Simon. De raisons à cette mesure, aucune n'était fournie (2j. :
(1) Oq peut aussi se deniauder si ce.s lettres ne sont pas l'œuvre d& Pcrrey, ce secrétaire do Talleyrand qui savait conlrefaire l'écriture de son maître et qui l'ut l'auteur de tant de faux autographes. Ceci expliquerait qu'il ne soit pas question, dans les écrits de 1793, des lettres de Talleyrand à Lebrun.
(2) Voy. Narbonne à Mrs Phillips, janvier 17!)i, Diari/ and lellers of, madame d'Aiblnii, VI, 17-18. et Talleyrand à Mme de Slacl, s d. lievue d'Iu's'.oire diplomUirine !1890\ 90. Cette lettre n'est pas a sa place dans la.
Devant ce coup inattendu, Talleyrand lit preuve d'un ressort merveilleux. Ses amis étaient atterrés. Narbonne adressait à Mrs Phillips une lettre qui n'est qu'une lamentation; Beaumetz, dans un mouvement fraternel, s'otlVait à l'accompagner jusqu'au Ijout du monde; Mme de Flahaut pleurait. Quant à lui, constate Narbonne, « rien n'égale son calme, son courage et presque sa gaieté ». Vaillamment, il faisait front à l'orage. « Si je n'avais écouté que ma première impulsion, a-t-il dit dans ses mémoires, je serais parti sur-le-champ, mais ma dignité me commandait de protester contre la persécution injuste qu'on exerçait sur moi (1). » Pour commencer, il chargea deux de ses amis anglais de porter à Pitt et au secrétaire d'État Dundas une note oii il les mettait au défi de « donner un seul motif, même un seul prétexte, à l'acte dur dont il était l'objet », et où il sollicitait l'autorisation d'être entendu^ de connaître l'accusation qui pesait sur lui, d'être jugé ; « J'ai dit, écrivait-il à Mme de Staël, que tout juge m'était bon; que je n'en récusais aucun (2). »
Les deux ministres restèrent impénétrables. Sans se laisser effrayer par ce mutisme, le 30, Talleyrand s'adresse à lord Grenville : il lui « demande la permission de se justifier de toute fausse accusation, déclare que si ses pensées se sont souvent tournées vers la France, c'a été seulement pour déplorer ses désastres, affirme de nou-
Revae d'histoire diplomaliqne : elle aurait du être imprimée après une lettre du 17 décembre.
(1) Mémoires de Talleijrand, I, 229.
(2) Sans date. Revue d'Iiistoire diploinali(iiic (1890), 91.
TALLEYRAND EMIGRE 61
veau qu'il n'a aucune correspondance avec le gouvernement français, représente la condition misérable où il sera réduit s'il est chassé des rivages de l'Angleterre, et termine en faisant appel à l'humanité aussi bien qu'à la justice du ministre anglais (i). » Il ne reçut aucune réponse. Comme s'ils eussent intérieurement rougi des raisons qui avaient décidé leur rigueur, les membres du gouvernement britannique s'enfermaient dans le silence. Le bruit courait dans le public qu'ils avaient obéi à des sollicitations étrangères. « Ce qui se dit le plus, note leur victime, c'est que c'est sur la demande de l'empereur et du roi de Prusse que l'ordre m'a été donné de quitter le royaume. Apparemment que l'empereur et le roi de Prusse craignent les gens qui pèchent à la ligne pendant l'été et corrigent les épreuves d'un roman pendant l'hiver. C'est à cela qu'a été employée cette tète active dont le séjour en Europe est si inquiétant (2). »
Lorsque Talleyrand jugea qu'il avait, pour l'honneur, assez protesté, il fit, sans hâte, ses préparatifs de départ. Où aller ? Les dispositions de la Russie à son égard étaient peu rassurantes, celles de la Prusse franchement mauvaises. La Suisse lui était interdite. Restaient le Danemark et l'Amérique. Il choisit les Etats-Unis et retint une place sur le premier navire en partance pour Philadelphie.
Jusqu'au bout, sa fermeté ne se démentit point. L'épreuve avait retrempé son courage. « Une persécu-
(1) Bui.wER, Essai sur Tnllenraml, l,'i6.
(2) Talleyrand à Mme tle Stad, s. d. Revrie d'histoire diplomatique (1890), 91.
tion Itien injuste a ses douceurs, devait-il remarquer plus tard. Je ne nie suis jamais hien rendu compte de ce que j'éprouvais, mais il était de fait (|ue jetais dans une sorte de contentement. Il me semble que, dans ce temps de malheur général, j'aurais pres(jue regretté de ne pas avoir aussi été persécuté (1). » Le jour où, vieillard se remémorant son passé, Talleyrand écrivait ces lignes, il ne se vantait pas; il affronta le lointain exil avec une àme virile. Une lettre, qu'il adressait à Mme de Stai'd quelques heures avant de monter sur le vaisseau qui allait l'emporter hors d'Europe, rend bien son état d'esprit : « J'ai pris mon parti. .., je m"embar(|ue samedi. C'est à trente-neuf ans que je recommence une nouvelle vie : car c'est la vie (jue je veux; j'aime trop mes amis pour avoir d'autres idées; et puis j'ai à dire et à dire bien haut ce que j'ai voulu, ce que j'ai fait, ce (jue j'ai empêché, ce que j'ai regretté; j'ai à montrer combien j'ai aimé la liberté, que j'aime encore (2). . . »
Talleyrand et Beaumetz prirent passage sur le bâtiment américain, le 2 mars. Avant que l'ancre fut levée, Talleyrand écrivit encore plusieurs lettres. Au moment de s'éloigner des êtres qui lui étaient chers, d'entrer dans l'inconnu, une émotion le gagnait: et il recommandait à Mme de Staël de lui donner souvent des nouvelles (3), il remerciait tendrement Mrs I^hillips de son aimable accueil (4), il disait à M. d'Arblav dans un billet, le der-
(1) Mémoires de Talh'urand, 1, 230.
(2] Sans date Revue iritistoire iliphnuatiqiie (1890), 91.
(3) 1"^ mars 1794. Revue d' histoire il'iplnmalique (1890). 93-94.
(4) Diarij and lellers of madame d'Arblaij, VJ, 20.
nier qui soit daté de Londres : « Adieu, mon cher d'Arhlay; je quitte votre pays jusqu'au moment où il n'appartiendra plus aux petites passions des hommes. Alors, j'y reviendrai; non, en vérité, pour m'occuper d'affaires, €ar il y a longtemps que je les ai abandonnées pour jamais, mais pour voiries excellents habitants du Surry... Je ne sais combien de temps je resterai en Amérique : s'il se référait (sic) quelque chose de raisonnable ou de stable pour notre malheureux pays, je reviendrais ; si l'Europe s'abîme dans la campagne prochaine, je préparerai en Amérique des asiles à tous nos amis. Adieu!... je vous demande et vous promots amitié pour la vie (1). »
Deux semaines plus tard (2), le dos tourné à l'Europe où s'enfantait dans le sang un monde nouveau. Talleyrand faisait voile vers la terre de la liberté. Au fond de son cœur, la confiance en l'avenir n'était pas morte.
Echappé aux persécutions des hommes, Talleyrand allait avoir affaire aux fureurs des éléments. Son navire avait levé l'ancre vers le milieu de mars. A peine fut-il sorti de la Tamise (junne tempête violente l'assaillit.
(1) 2 mars 1794. Diarn and leltins of Diaddme d'Arblaii.Xl, 20-21.
(2) Mal renseignée, \a. Gazelle nalionah' annonçait, dans son numéro <lu 11 ventôse an II (!<■'■ mars 1794\ que 1' « cvoijue d'.\ulun « s'était embarqué le 3 février pour la Hollande.
Jouet de la tourmente, serait-ilenglouti par les flots ou brisé sur quelque rocher'? Talleyrand eut des heures d'angoisse. La terre était en vue. D'un côté, c'était la France : les pourvoyeurs d'échafauds l'y guettaient : de l'autre, l'Angleterre : il en était proscrit ! Des pécheurs de Falmouth aperçurent par bonheur le bâtiment en détresse. Bravement, ils vinrent à son secours et le ramenèrent au port. Il était temps ; ses agrès étaient brisés, il voguait à la dérive (1).
A Falmouth. tandis qu'on réparait le navire, Talleyrand, installé tant bien que mal dans une auberge de matelots, fit une curieuse rencontre. Son logeur s'était vanté devant lui d'avoir pour pensionnaire un général américain : il voulut le voir. Lhomme avait l'air triste et las. Après un échange de politesses banales, il s'efforça de rompre l'entretien. Aux questions sur le nouveau monde, il ne répondit que par des mots évasifs et brefs, et quand Telleyrand lui demanda des lettres d'introduction pour les personnages des États-Unis : « Non!... » interrompit-il : puis, avec un geste d'accablement : « Je suis peut-être le seul Américain qui ne puisse pas vous donner des lettres pour son pays... Toutes mes relations y sont rompues... Je ne dois jamais y rentrer (2). » Et, sans ajouter un mot, la tète basse, le malheureux s'éloigna. C'était le général Arnold, le traître américain qui avait vendu aux Anglais son épée pendant la guerre de l'Indépendance et qui, maintenant, courbé sous la malédiction de ses compatriotes, cachant sa vie, attendait la
(1) Mémoires de TiiUeijrand, I, 230-231.
(2) Ibid.
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mort impatiemment dans l'auberge misérable de Falmoutli.
Dès que le vaisseau fut en état, il reprit la mer et, poussé par un bon vent, à la fin du mois d'avril, il accostait le quai de Philadelphie. Un des premiers soins de Talleyrand fut de faire part à Mme de Staël de son heureuse arrivée : « Jai eu une traversée assez douce, chère amie, lui écrivait-il le 12 mai. Après trente-huit jours de mer à compter de Falmouth, je suis arrivé à Philadelphie. Les premiers huit jours, j'ai été souffrant; deux ou trois jours encore, j'ai eu du mal être ; le reste du temps, je me suis porté de manière à faire vraiment de la peine à tous messieurs les catholiques émigrés ! — Nous n'avons pas rencontré un seul bâtiment dans tout notre voyage. Les chances pour être pris ne laissaient pourtant pas que d'être nombreuses, car les bâtiments anglais qui sont à Terre-Neuve arrêtent les navires américains et les retiennent dans leurs colonies ; les Français prennent et pillent ; les Algériens prennent et vendent : nous avons évité tous ces petits dangers-là; ainsi j'ai fait ce que, dans toute autre disposition d'àme, j'appellerais un bon voyage (1). »
A propos de ce « bon voyage », Talleyrand ne soufile pas mot d'une aventure dont un ambassadeur de Danemark, le comte de Wattersdorff, prenait plus tard plaisir à faire le récit dans les salons de Paris. Un jour qu'une grosse frégate anglaise rôdait à l'Iiorizon, et qu'on craignait (jue son capitaine ne prétendit visiter le navire amé-
(1) Revue d'Iiistoire diidornalique (1890), :J09.
ricain, prestement, Talleyrand, qui ne voulait pas «Hre reconnu, se serait déguisé en cuisinier du bord avec un bonnet de coton et un tablier blanc (1)... Quoi (ju'il en soit de cette historiette, plus piquante que vraisemblable, Talleyrand avait senti s'éveiller en lui un tel goût pour la mer que, lorsque la vigie perchée sur le grand mat cria d'une voix joyeuse : « Terre ! terre ! » son cœur se serra. Il aurait souhaité faire durer le voyage; et comme, juste à ce moment, un navire débouchait de la Delaware pour gagner le large, sans s'inquiéter du but de sa course, il envoya demander au capitaine s"il pouvait y monter (2). Plus une place n'était libre : force lui fut de débarquer à Philadelphie.
Avec son port encombré de vaisseaux, ses larges avenues bordées d'arbres, ses maisons de briques bien bâties que décoraient souvent des frontons de marbre blanc, sa Bourse monumentale, ses luxueuses boutiques a aussi fournies que celles de Paris ou de Londres », Philadelphie était alors la plus belle ville des Etats-Unis (3). On V sentait bouillonner la vie. Partout des constructions neuves, des cliantiers, des travaux en train. Dans les rues, où se croisaient d'élégants équipages, une foule active et mêlée : blancs et noirs, hommes politiques et
(1) L.-G. MiciiAUD, Hialoirc polilitjue et privée de Ch.-M. de Talleyrand, 28, Cette anecdote paraît d'autant plus imaginée de toutes pièces que Talleyrand était sur un navire américain et non, comme le dit Michaud, sur un navire danois.
(2) Mémoires de Talleijrand, I, 232.
(3) Voy. La Rochefoucauld-Liancourt, Voyage dans les Etals-Unis d'Amérique fait en 1795, 1796 et 1797 (Paris, an Vil), VI 312 et suiv.; Mémoires du comte de More (publiés par M. Geoflroy de Grandinaison), 143 et suiv.; Chateaubriand, Mémoires d' outre-tombe (éd Biré), I, 3oo-3o6.
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hommes de finance, ouvriers, matelots de tous les pays, chercheurs d'aventures ou coureurs de fortune, et, parmi les femmes, de ces quakeresses pâles, vêtues de robes grises uniformes, dont Chateaubriand devait en passant remarquer la beauté. Dès qu'un étranger débarquait d'Europe, les gens riches se le disputaient pour leurs grands dîners et leurs tliés. Peu jimporLait quel il fût : « philosophe, prêtre, homme de lettres, prince, arracheur de dents », si l'on en croit les carnets de voyage du duc de Liancourt (1), il était mené au spectacle, assis aux tables de jeu, choyé, fêté. Le défaut de cette ville hospitalière et confortable, c'est que la vie y était hors de prix. « Les pensions, note le même duc de Liancourt (2), coûtent de huit à douze dollars par semaine^ sans vin, sans feu particulier, sans lumière », et le moindre domestique nègre se paye, même nourri et blanchi, de dix à douze dollars par mois. Or, les émigrés de toutes nuances, dont Philadelphie était devenue, selon le mot d'un spirituel Français (3), « l'arche de Noé », se présentaient d'ordinaire la poche assez mal garnie.
Talleyrand fut reçu au débarqué par une vieille connaissance, Théophile de Cazenove, qu'il avait rencontré à Paris dans le monde des affaires avant la Révolution, et qui, maintenant, agent de la Holland Land Company, habitait Philadelphie. Il passa quelques semaines sous le toit de cet obligeant ami. Grâce à Théophile de Cazenove et à un de ses cousins, — un autre Cazenove, consul de
(1) Duc DE Liancourt, op. cit., VI, 327.
(2) Id., ibid., VI, 323.
(3) Mémoires du comte de More, 147.
es LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAND
Suisse, — certaines formalités lui furent sinipliliées près des autorités américaines. Dès le l(j mai, il put prêter le serment qu'exigeait laloienlre les mains du maire de Philadelphie, Mathew Clarkson : « Je, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. ex-administrateur du département de Paris, fils de Joseph-Daniel de Talle\ rand-Périgord, général des armées de France, né à Paris, et arrivé k Philadelphie, venant de Londres, prête serment de fidélité au gouvernement de Pensylvanie et des États-Unis d'Amérique, déclare en outre, de mon plein gré et en connaissance de cause, que je ne commettrai jamais aucun acte préjudiciahle à leur liherté et à leur indépendance (1). »
L'arrivée de Talleyrand et de Beaumetz avait été un petit événement dans la capitale américaine. Le nom de Talleyrand. son passé d'évèque d'Autun, son rôle dans la Révolution étaient connus de l'autre côté de l'Atlantique. Les salons s'ouvrirent devant lui. Il y retrouva des Français, d'anciens lieutenants de La Fayette et d'anciens constituants ; à leur tête, le vicomte de Noailles. Blacon, qui avait été député du Dauphiné aux Etats généraux, et lun des ouvriers de la réconciliation de Miraheau avec la Cour, Omer Talon. Les compagnons de ses espoirs déçus devenaient ses compagnons d'épreuves.
Mais Talleyrand cherchait dans le nouveau monde autre chose que des distractions mondaines à son exil. Ainsi qu'il l'avait écrit à Mme de Staël, il y était venu avec la ferme intention d'y parfaire son éducation poli-
(1) Mcmoirs of Malhnv Clarkson (17 35-1800). Cf. Vlnlermédiaire des chercheurs et des cuiHeux, année 1891, 138.
tique (1). Il voulait approcher Washington elles hommes du gouvernement, causer avec les citoyens en vue de la jeune République, étudier sur le vif une démocratie basée sur le double respect de la liberté et de la propriété. Il comptait sans les jacobins de France. Lorsque le secrétaire de la Trésorerie, Alexandre Hamilton, — le chef respecté des fédéralistes et le bras droit du président, — lui accorda audience, leur haine soupçonneuse s'émut ; et lorsqu'il fut question que Washington lui-même, sur une lettre d'introduction du marquis de Lansdowne, accueillît le proscrit, — comme il avait accueilli naguère Noailles et Talon. — ils perdirent tout sang-froid. Le représentant du gouvernement révolutionnaire, le citoyen Joseph Fauchet, se précipita cliez le secrétaire d'Etat. « Si Talleyrand est reçu au Palais de la présidence, déclara-t-il bruyamment, jamais plus je n'y paraîtrai; entre un émigré et moi, il faut choisir. » A contre-cœur, Washington sacrifia Talleyrand. Non seulement il ne fut point admis il une audience publique, mais sa demande d'audience privée, quoique présentée par Hamilton lui-même, fut repoussée. Dans une longue lettre au secrétaire de la Trésorerie, le général président exposa, en s'en excusant, les raisons de son refus.
C'est mon désir et au.ssi mon devoir de fonctionnaire de la RépubUque, écrivait-il, de ne pas froisser des puissances amies en traitant leurs proscrits d'une manière où elles pourraient voir un blâme de leur conduite. Si d'ailleurs les émigrés sont hommes de bon caractère, ils en prendront leur
(1) Itevue d'hi^loiri' diiilamalique (1890), 93.
parti; ils doivent comprendre que^ maigre' cela, ils seront protégés dans leurs personnes et leurs propriétés, et qu'ils participeront à tous les avantages de nos lois. Pour le surplus, leur attitude à eux-mêmes en décidera, ainsi que la politesse des citoyens ordinaires qui sont, moins que les fonctionnaires du gouvernement, retenus par les considérations politiques (\).
Quelques semaines plus tard, Washington adressait à lord Lansdowne ce billet très flatteur pour Talleyrand :
Le regret n"est pas mince pour moi d'avoir été empêché, par des motifs politiques que vous devinez sans peine, de témoigner à ce gentleman le cas que je fais de sa personne et de la recommandation de Votre Seigneurie. Mais j'entends dire que l'accueil qu'il a en général trouvé ici est fait pour le dédommager, dans la mesure où l'état de notre société peut le permettre, de ce qu'il a abandonné en quittant l'Europe. Le temps lui sera naturellement partout favorable : un homme de son caractère, doué de ses talents et de ses mérites, est fait pour toujours s'élever au-dessus des inconvénients passagers qui, en temps de révolution, résultent des divergences politiques (2).
(Juant au citoyen Fauchet, ministre plénipotentiaire de France, les amabilités des Américains pour Talleyrand l'exaspéraient. Ce jacobin, dont Napoléon fera un de ses préfets, n'était pas dans le fond un méchant homme. Envové à Philadelphie par le Comité de Sahit public, pour v mettre un terme aux extravagances et aux « mal-
(1) Wasliington à Alexandre Hamilton, 6 mai 1794. ]\'ritings ofdeorge Washington, edited by W. C. Ford, XII, 428.
(2) Washington à lord Lansdowne, 30 août 1794. Wrilings of George Washington, XII, 429, note. Cf. Bulwer, Essai sur TaUegrand, 139-140.
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versalions (1) » d'un pur entre les purs, le citoyen Genêt, il y faisait assez bonne figure et fut, en plus d'un cas, un diplomate prudent. Son malheur était de se ployer servilement, par goût ou par lâcheté, à toutes les basses besognes qu'imposait à ses agents le Comité de Salut public. Espion et délateur, partout Faucliet voit des complots, partout il signale des trahisons ; ses auxiliaires eux-mêmes, Pétry et La Forest, n'échappent point à ses soupçons.
Citoyen ministre, écrit-il le 5 juin, il existe un plan infernal. Ouel est-il? Je l'ignore. Mais les auteurs en sont connus; ils ont, je le jurerais sur ma tête, des correspondants en France et en Angleterre. Suis les faits que je vais te détailler, fais-en part au Comité de Salut, et cherchez à pénétrer de votre coté le mystère des horreurs que Ton médite contre la Ilépunlique.
Beaumetz et Talleyrand, le ci-devant évéque d'Autim, sont arrivés à Philadelphie avec des recommanchitions du lord Shelburne. On a fait courir le bruit qu'ils avaient été chassés de Londres et qu'ils devaient être suivis de I^ameth, de d'Aiguillon et d'André, etc. Ils étaient adressés à M. Ilamilton, secrétaire des Etats-Unis, qui les a reçus, fêtés, présentés à ses amis. On les a invités à dîner dans toutes /es maisons comme il faut. Je te laisse à juger quelle a été la joie des Talon et des Noailles qui ont reçu un renfort de constituants suivant leur cœur. On a paru vouloir les rapprocher de moi. Des membres du gouvernement., le vice-président lui-même, m'ont demandé si les nouveaux arrivés étaient venus me voir. J"ai vu le piège sur-le-champ, et j'ai répondu que je leur croyais beaucoup d'impudeur, mais que je ne leur en supposais pas encore
(1) Arrêté du Comité de Salut public du 20° jour du proniior mois de l'an II (11 octobre 1793). Recueil des actes du Comilr de Salul imblic, VII. 3o9-3G0.
assez pour visiter le représentant d'une nation (ju'ils avaient trahie et vendue au despotisme. On a fait plus, on m'a invité à une assemblée où ils se sont trouves; je me suis retiré surle-champ et brusquement avec la ferme volonté de ne jamais remettre les pieds dans cette maison. Cette conduite, il faut que je l'avoue^ n'était point celle que voulaient que je tinsse mes collègues La Forest et Pétry; ils étaient d'avis qu'il fallait que je restasse au contraire et que je leur disputasse le terrain; que je paraîtrais les craindre si je tenais une autre conduite. « Eh bien! leur ai-je répondu, je paraîtrai les craindre. J'espère que vous prendrez le m('me parti fjue moi... Je ne les crains points mais je les abhorre^ mais je les méprise, eux et leurs partisans. » Tu seras bien plus indigné quand tu sauras que M. Hamilton voulait qu'ils fussent présentés au président des Etats-Unis. J'ai prévenu ce coup dont j'ai été instruit à temps, et je l'ai paré.
Suit, dans le même jargon révolutionnaire, un copieux exposé de ses démarches pour empèclier que Tallevrand et Beaumetz fussent reçus par Wasliington. Puis :
Ils n'ont pas, malgré cet échec, perdu l'espérance d'influencer le gouvernement. La conspiration qu'ils ont formée est peut-être la plus vaste et la plus a(h^oitement ourdie de toutes celles qu'on a formées contre la liberté et par conséquent contre le ])onheur des peuples. La minorité du Parlement d'Angleterre, les partisans du gouvernement des États- Unis, les ex-constituants et les monarchistes qui troublent maintenant et déchirent la France, les émigrés et les habitants des îles qui aiment le despotisme parce qu'il leur permet d'être despotes, et peut-être même les prétendus patriotes de la Hollande se réunissent et forment cette ligue destructive des principes de l'égalité.
Le foyer du complot est à Philadelphie. « Des assemhlées fréquentes se tiennent clicz le ministre ang^lais.
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chez le ministre hollandais, chez le secrétaire de la Trésorerie... et le secrétaire de la Guerre. Beaumetz en est l'âme et paraît en public et au spectacle avec son complice d'Autun et tous ceux dont je viens de te parler. » Mieux encore : « D'Autun et Beaumetz voudraient s'emparer de Monroc, le nouvel envoyé des Etats- Unis près la République française ; ils lui ont fait demander par HamiUon une conférence soit comme ministre, soit comme particulier : il l'a refusée net. » Monroe est, en effet, un « excellent républicain..., ses principes sont à toute épreuve (1) ».
Le 9 juin, Fauchet revenait à la charge. De nouveau, il appelait l'attention du ministre des Affaires étrangères de France sur les manigances de Beaumetz et de Talleyrand, qui pourraient « affaiblir la bonne volonté, non pas du peuple, cela est impossible, mais du gouvernement » américain (2).
Au moment où Fauchet affublait ainsi les proscrits en conspirateurs, de tout autres pensées, semble-t-il, occupaient Tallevrand. Gagner do l'argent, devenir riche, très riche; profiter de la fièvre d'agiotage qui secouait les Américains, telle était alors son idée fixe. « Ma raison, écrivait-il dès le 12 mai à Mme de Staël, me dit qu'il faut refaire un peu de fortune, afin de ne pas être dans la gène et dans la dépendance continuelle lorsqu'on devient plus âgé... Il y a ici beaucoup d'argent à gagner, mais c'est
(1) Fauclict au ministre des Affaires étranf^rres, 17 [H'airial nii II Correspondance of Ihe Frencli MiniHlcrH lo the Vniled Sldlcs ( I7'.> 1-1707), cdiled by F.-.J. Turner, 378-381.
(2) Faucliel au ministre des Affaires ùtrangùre.*, 9 juin 1794. C'jrîc.fpoHdcme of (lu; French Minislers..., 391.
pour les gens qui en ont. Si vous connaissez des gens qui aient envie de spéculer ici dans les terres, je ferai leurs all'aires volontiers. Si j'avais un assez grand nombre de personnes qui me chargeassent de leurs affaires et qui m'y donnassent un intérêt, elles et moi y gagneraient beaucoup : elles, parce que les négociants américains sont bien peu sûrs en affaires, et moi, parce que je n'aurais point de fonds à faire pour avoir un intérêt quelconque. Voyez un peu à cela (1). »
Les exemples qui l'entouraient fouettaient son ardeur et sa convoitise. En quelques mois, souvent en quelques semaines, des audacieux habiles con([uéraient sous ses yeux des fortunes. Depuis que la Compagnie du Sioto avait eu l'idt'e de détailler, sur les bords de l'Ohio, une région ingrate et d'accès ardu, sans cesse visitée par des sauvages qui scalpaient les blancs, et qu'elle y avait à demi réussi en inondant l'Europe de prospectus où étaient promis « un climat délicieux et sain, à peine de gelées en hiver; une rivière... riche en poissons excellents et monstrueux, des forêts superbes d'un arbre qui distille le sucre et d'un arbuste qui donne de la chandelle ; du gros gibier en abondance, sans loups, renards, lions, ni tigres; une extrême facilité de nourrir dans les bois des bestiaux de toute espèce (les porcs seuls doivent, d'un couple unique, produire sans soins en trois ans trois cents individus), etc. (2) », — il était de mode de spéculer sur les terrains. Parmi les amis de Tallevrand, presque tous
(1) Revue d'histoire diplomatique (1890), 211.
(2) VoLNEY, Tableau du climat et Ja ^■o/ des Etats-Uitis. (OEuvres complètes, éd. de 1821, VIII, 346-3o7.)
s'étaient lancés. Cazenove avait merveilleusement réussi pour le compte de sa Compagnie hollandaise, et le duc de Liancourt devait bientôt citer son établissement comme un modèle (1). Le consul g-énéral de France, La Forest, quun badigeon de jacobinisme sauvait provisoirement de la disg"ràce, et avec qui Talleyrand était tout de suite entré en rapports, avait acheté, dès 1792, un domaine considérable dans l'État de Virg^inie (2). Noailles et Talon, associés à l'un des gros manieurs d'argent du nouveau monde, le sénateur Robert Morris, étaient engagés dans une entreprise plus vaste encore. Ils avaient acquis sur les bords de la Susquehannah, rivière de Pensylvanie, plus d'un million d'acres incultes; ils y avaient jeté les fondements d'une ville, où M. de Blacon et un autre réfugié, le chanoine de Bec de Lièvre, tenaient chacun une auberge pour les premiers colons, et, par un grand luxe d'annonces dans les journaux, d'agents guettant dans les ports les nouveaux débarqués, ils comptaient attirer les émigrés d'Europe, leur revendre six francs l'acre (ju'ils avaient payée quinze sous (.3). Après des hauts et des bas, l'affaire s'acheva dans un fiasco. Mais, en ce printemps de 1794, elle débutait; tout était à l'espoir et à la confiance, et Talleyrand se rongeait de n'avoir pas en mains les fonds suffisants pour tenter à son tour la fortune.
(1) Vo linge dans les Elnts-Unis d'Amérique..., VIII, 55.
(2) Correspondance du comte de J. a Forest, ambassadeur de France en Espagne, Introduction de M. G. de Grandniaison, I, xii.
(3) Voy. La Rochefoucauld-Liaxcoi'ht, op. cil , I, liil et siiiv. ; 3/*"moires du comte de More, 150-153: lettre de Faucliet du 9 novembre 1T'.)4, (Correspoi)dence of French Minislers..., 465-4C6.)
En attendant, afin d'éviter les chaleurs intolérables de Philadelphie et les maladies contagieuses, que multipliaient les émanations du port aux quais trop étroits et des cimetières enclos dans la ville, il partit à la découverte du pays.
En compagnie de son inséparable Beaumetz et d'un Hollandais, M. Heydecopcr, Talleyrand quitta Philadelphie au commencement de juillet. Les voyageurs se dirigèrent vers le nord. Tantôt roulant dans les stage-cotichs qui parcouraient les routes cahoteuses et à peine tracées des Etats-Unis, tantôt à cheval, à pied, au gré de leur fantaisie, ils traversaient des forêts « aussi anciennes que le monde (1) », visitaient les exploitations dos colons, s'arrêtaient dans les villes. La petite caravane, semblet-il, ne s'aventura sucre dans l'intérieur des terres. On la trouve sur les bords de l'Oiiio, qu'elle ne franchit point ; on la trouve surtout dans les Etats du Connoclicut et du Maine. Le 4 août, elle est à Boston, d'où Talleyrand écrit à Mme de Stacl.
Devant les rebuffades du sort et des hommes, Talleyrand s'était éloigné de Philadelphie en proie à un découragement aigre. La solitude, le grand air salubre eurent tôt fait de lui remonter le cœur. Dès que les dernières
(1) Mémoires de Talleijrand, I, 23*.
fumées de la ville s'évanouirent dans le lointain brumeux ; qu'il fut en pleine nature, sur le bord des prairies vertes ondulant à l'horizon sans fin, ou danslombre mystérieuse des forêts immenses, il raconte dans ses mémoires qu'il se mit à rêver : « Notre imagination s'exerçait... dans cette vaste étendue; nous y placions des cités, des villages, des hameaux ; les forêts devaient rester sur ]escimes des montagnes, les coteaux être couverts de moissons, et déjà des troupeaux venaient paître dans les pâturages de la vallée que nous avions sous les yeux. L'avenir donne aux voyages dans de pareils pays un charme inexprimable (J). » Lorsque, aux soirs des journées de marche, fatigués, Talleyrand et ses amis recevaient l'hospitalité dans les log-lwuses des fermiers américains, ce n'était plus seulement un dérivatif à leurs soucis, c'était un stimulant pour leur volonté qu'ils y rencontraient. En face de ces hommes forts et calmes, qui, défriciiant, bâtissant, chassant, vaincus un jour, victorieux le lendemain, regardaient la vie avec un courage résolu, le Talleyrand de jadis reparaissait, le Talleyrand que la rafale avait plus d'une fois plié sans le briser et qui, à peine l'orage passé, se redressait au premier rayon de soleil. Les voyageurs eurent des aventures qui achevèrent de les tirer d'eux-mêmes, — petites aventures très banales que, plus tard, dans sa vieillesse, Tallevrand rappelait encore gaîment. Quels éclats de rire une nuit, dans un grand bois, oii, croyant un de ses compagnons égaré, ilavait crié : « Etes-vous là? » et que l'autre, d'une voix
(1) Hémoires de Ta.Ueijiaiitl, I, 234.
pileuse, avait répondu : « Oh ! mon Dieu oui, Monseigneur, i'v suis! » tout comme si les branches entrelacées au-dessus de leurs têtes avaient été les arceaux gothiques de la cathédrale d'Autun. Une autre fois, les trois amis failhrenl devenir des chasseurs de fourrures. C'était dans le Connecticut; après une marche longue et dure, ils avaient pris gîte cliez des trappeurs, et, tout en leur versant des rasades de bière forte et d'eau-de-vie, leurs hôtes dépeignaient avec un entrain joyeux la petite guerre contre les castors, contaient des histoires drôles, évoquaient des exploits. Peu à peu, ils furent séduits ; ils s'enrôlèrent d'enthousiasme dans la troupe des chasseurs! Mais, le lendemain au réveil, leur belle flamme tomba, et quand il s'agit de partir pour plusieurs semaines avec quarante livres de provisions sur les épaules, ils furent tout penauds. Comment dégager leur parole? Quelques dollars, distribués à propos, les tirèrent d'affaire (1).
Entre temps, Talleyrand songeait toujours aux moyens de s'enrichir. « Je me mets en mesure de faire des commissions d'Europe, écrivait-il le 4 août à Mme de Staël, et toutes celles que l'on me donnera me seront utiles. Si quelques-uns des amis de monsieur votre père envoyaient des bâtiments en Amérique, si quelques Suédois font ici des envois, soit à New-York, soit à Philadelphie, je suis en position de faire bien les affaires des personnes qui s'adresseront à moi directement. Je vous prie de mettre, à me procurer des commissions, mi peu de votre activité. Il serait trop bête d'être ici pour n'y pas refaire de quoi
(1) Mémoires de Talleyrand, I, 239-240 (note).
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exister d'une manière bien à l'abri des événements, et, en peu de temps, on peut g-agner beaucoup d'argent, soit par des commissions en marchandises qui me seraient consig-nées. soit par des commissions d'achats dans les fonds publics, soit par des commissions d'achats dans les terres. Les réputations assez incertaines des négociants américains font que les marchands d'Europe sont toujours embarrassés pour charger quelqu'un de leurs affaires: c'est pour cela que je me propose avec quelques ■avantages (1). »
Dans son ardeur commerçante, Talleyrand, faute de mieux, se serait-il installé brocanteur? On Ta prétendu (2), sans le prouver. Ce qui est plus sérieux, c'est qu'au cours de l'été de 1794, il commença à réaliser son projet de spéculation agraire. 11 aciieta, de compte à demi avec lieaumetz, un établissement que possédait, dans le Maine, le général Knox, secrétaire de la Guerre ; il le partagea €n lots représentés par des actions et, à l'exemple de Noailles et de Talon, crut qu'il en trouverait parmi les émigrés le placement facile. Au début de novembre, l'alfaire était sur pied, et Fauchet, toujours soupçonneux, mettait son gouvernement en garde contre les noirs desseins de Talleyrand et de ses associés : « La spéculation de ces agioteurs et leur espoir de réussite sont fondés uniquement sur les malheurs de leur ancienne patrie. Ils espèrent que le défaut de bonnes lois et l'impossibilité d'étabhr jamais la tranquillité au sein de la République feront déserter à la paix une partie considérable de la
(1) Revue d'Inaloire diplomatique (1890), 213.
(2) Voy. rinlirmi'diaire des chercheurs et des curieux (1896), 188.
population de la France et ils se préparent à la recueillir. Ces conjectures désastreuses sont exprimées presque mot pour mot dans une lettre adressée dernièrement à l'évéque Tallcyrand par un ci-devant chevalier de Grasse, émigré actuellement à Londres (1). »
Avec les premiers froids, Talleyrand regagna Philadelphie. Il avait loué, dans le quartier alors élégant de Third- Street-iNorth, mais « au fond d'un méchant cul-de-sac », une « chétive maison ». que M. de Bacourt devait trouver, quarante-cinq ans plus tard, hal)ilée par un boulanger allemand (2). Là. venait le voir son vieil ami de la Constituante, le duc de Liancourt. tout frais débarqué aux États-Unis pour y mener une vaste enquête sur le peuple américain, et « plus questionneur mille fois que le voyageur inquisitif dont parle Sterne (3) ». Là. se rencontraient aussi trois honunes dont, sous le Consulat, il fera ses collaborateurs au ministère des Affaires étrangères : Th. de Cazenove, La Forest que nous connaissons déjà, et, avec eux, Blanc d'Hauterivc, le consul de France à New-York, récemment destitué par le Comité de Salut public, et qui, pour ne pas mourir de faim, s'était fait jardinier (4). Au mois de juin. Talleyrand reprit son bâton de voyage; il se rendit à New-York, déjà l'une des
(1) Lettre de Faucliet, du 9 novembre 1794. Correspondence of French Ministcrs..., 466.
(2) Bacourt, Souvenirs d'un diplomate (Paris, 1891), 176 et 334.
(3) Talleyrand à Mme de Genlis. Cette lettre lut, sans aucun doute, écrite pendant l'hiver ou au printemps de 1796. Talleyrand la date en efïet de Pliiladelpliie; il y parie du duc de Liancourt, arrivé en Amérique seulement à la tin de 1794, et de son séjour à New-York qui eut lieu pendant l'été de 1793. Mémoires de Mme de Genlis, V,56.
(4) AuTAUD DE Mo.NTOR, Hisloive de la vie du comte d'Haulcrice {2" édition), 77,
villes les plus prospères des États-Unis, et, malgré une épidémiede fièvre jaune, il y resta jusqu'à la fin de l'été. De toutes ces allées et venues, Talleyrand rapporta mieux que des impressions, des anecdotes ou des affaires ; il rapporta une ample moisson d'observations, qu'il a enregistrées au jour le jour dans ses lettres à Mme de Staël, à lord Lansdowne et à Mme de Genlis, et qu'il a condensées, sous le Directoire, dans deux admirables Mémoires pour l'Institut (li. Jamais plus qu'en cette occasion, il n'est apparu sociologue hors pair et écrivain de valeur. Cétait l'époque où Yolney recueillait des notes pour son instructif Tableau du climat et du sol des États- Unis, où le duc de Liancourt préparait sur l'Amérique ses. Imit volumes méticuleux et lourds. Aussi documenté que l'"un et l'autre, aussi exact, aussi précis, il les domine par l'ampleur de ses vues comme par l'éclat de ses peintures ; il est plus penseur et plus artiste. Voulez-vous apprécier sa manière? Lisez cette page où il explique comment le caractère national des Américains, peuple nouvellement constitué et formé d'éléments divers, n'est pas encore décidé :
Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes : ces bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont d'aucun pays : quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités ? C'est
(1) Essai sur les avantages à retirer de colonies )iOHrelles dans les circonstances j)résenles, lu à la séance publique de l'In.stitut national, le 25 messidor an V; et surtout .Wf'H(o/î"e .sur les relations commerciales des Etats-Unis avec iAnrjIrterre, lu. le 15 germinal an V'.
82 LA VII<: l'RIYÉK J)K ÏALLEYRANI)
un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'afîaiblissant. jusqu'à ce qu'il arrive en très peu de jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d'arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et des États : on part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; il semble qu'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce (jui semble n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très peu de liens sociaux, nul caractère commun parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.
Pour développer sa pensée, Talleyrand trace ces deux portraits du bûcheron et du pécheur américains, dont le mérite littéraire avait déjà frappé Sainte-Beuve ( 1) :
Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pécheurs et des bûcherons; or, de tels hommes nont point, à proprement parler, de patrie, et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit depuis longtemps que l'homme est disciple de ce qui l'entoure, et cela est vrai : celui qui n'a autour de lui (pie des déserts ne peut donc recevoir des leçons que de ce qu'il fait pour vivre. L'idée du besoin que les hommes ont les uns des autres n'existe pas eu lui : et c'est uniquement en décomposant le métier qu'il exerce, qu'on trouve le principe de ses affections et de toute sa moralité.
(1) Sainte-Beuve, Monsieur de Tall^unind (nouvelle édition, Paris, 1880), 50.
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Le bûcheron ame'ricain ne s'intéresse à rien; toute idée sensible est loin de lui. Ces branches si e'iëgamment jetées par la nature, un beau feuillage, une couleur vive qui anime une partie du bois, un vert plus fort qui en assombrit une autre, tout cela n'est rien: il n'a de souvenirs à placer nulle part : c'est la quantité de coups qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre qui est son unique idée. Il n'a point planté; il n'en sait point les plaisirs. L'arlire qu'il planterait n'est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez fort pour qu'il puisse l'abattre : c'est détruire qui le fait vivre; on détruit partout : aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ où il a placé son travail, parce que son travail n'est que de la fatigue et qu'aucune idée douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le cultivateur; il ne suit pas la destinée de ses productions; il ne connaît pas le plaisir des nouveaux essais; €t si, en s'en allant, il n'oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des années.
Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un préjugé de penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer ces pècheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est, comme en Europe, le moyen de former des matelots, défaire des hommes de mer adroits et robustes : en Amérique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui pèchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues de la côte, quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent; et la ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier : ainsi leur science n'est qu'une bien petite ruse ; et leur action, ([ui consiste à avoir un bras pendant à bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n'aiment aucun lieu, et ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur nourriture;
aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nomlue leur paraît diminuer à tel endroit, ils s'en] vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques e'crivains politiques ont dit que la prclie était une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose (]ui a l'air brillant, mais qui n"a pas de vérité. Toutes les (puUités, toutes les vertus qui sont attachées à TagTicidture, manquent à l'homme qui se livre à la pêche. L'agriculture produit un patriote dans la l>onne acception de ce mot; la prche ne sait faire que aes cosmopolites (1).
Talieyrand, qui aimait cà indiquer les idées d'un trait léger, sans appuyer, ne poussa pas davantage, ce jourlà, le parallèle entre la pèche et l'agriculture. Il n'insista point sur le rôle social du travail de la terre, qui groupe les individus par la communauté des intérêts et en forme un peupl(\ Mais, plus lard, confirmé dans son idée par l'expérience et le temps, il y reviendra; évoquant dans ses mémoires ses impressions d'Amérique, il écrira sur l'agriculture cette forte page, toujours juste, toujours vraie :
Un peuple nouveau et dont les mœurs, sans avoir passé par toutes les lenteurs de la civilisation, se sont modelées sur celles déjà raffinées de l'Europe, a hesoin de rechercher la nature dans sa grande école ; et c'est par l'agriculture que tous les grands États doivent commencer. C'est elle, et je le dis ici avec tous les économistes, qui fait le premier fond de Pétat social, qui enseigne le respect pour la propriété, et qui nous avertit que notre intérêt est toujours aveugle quand il contrarie trop l'intérêt des autres; c'est elle qui, de la manière la plus immédiate, nous fait connaître les rapports
(1) Mnnoire aur les relations comnicrcidles des Etals-Unis acec rAngletcrre.
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indispensables qui existent entre les devoirs et les droits de l'homme; c"est elle qui, en attachant les laboureurs à leurs champs, attache l'homme à son pays; c'est elle (jui, dès ses premiers essais, fait sentir le besoin de la division du travail, source de tous les phe'nomènes de la prospe'rité publiijue et privée; c"est elle qui entre assez dans le cœur et dans rinlérct de riiomme pour lui faire appeler une nombreuse famille sa richesse; c'est elle aussi qui, par la re'signation ({u'elle enseigne, soumet notre intelligence à cet ordre suprême et universel qui gouverne le monde: et de tout cela, je conclus que c'est elle seule qui sait finir les révolutions, parce qu'elle seule emploie utilement toutes les forces de l'homme, le calme sans le désintéresser, lui enseigne le respect pour rexpérience au moyen de laquelle il surveille les nouveaux essais ; puis, parce qu'elle offre toujours aux yeux les grands résultats de la simple régularité du travail; enfin parce qu'elle ne hâte et ne retarde rien (1).
Que de morceaux il y aurait encore à détacher des notes de Talleyrand sur l'Amérique ! Sans préjugés et sans passions, il y voyait les hommes et les choses en philosophe, et tout lui était sujet de remarques frappantes, piquantes, profondes. Du premier <:oup, dans cette société en travail d'enfantement, chez ce peuple « qui un jour sera un grand peuple, qui aujourd'hui est le peuple le plus sage et le plus heureux de la terre (2) », il découvre et il signale les penchants qui deviendront avec le temps les traits distinctifs du caractère auiéricjiiu, — deux passions également violentes et ([ui, d'aboid, seni-
(1) Mémoires de Tallcynmd, I, 23G-237.
(2) Rapport de Talleyrand au l'roriiicr consul, fait en 1800, pour lui proposer d'élever une statue à Washington ifui \ cnait de mourir. AHnircs éiranrjèies, Elals-Uiiis, 51, [ticce 172.
blent contradictoires, quoiqu'on les retrouve dans plusieurs républiques de l'antiquité et du moyen âge, dans l'Angleterre de Henri VIII, de Cromwell et de Guillaume d'Orange : la passion de l'indépendance et la passion de la fortune. Partout, dans ses courses à travers les États de rUnion, il les avait rencontrées étroitement jointes, et il cite des anecdotes qui, mieux qu'une longue étude, les montrentsur le vif. Un jour, par exemple, dans une petite ville du Maine, après avoir interrogé son hôte, « homme d'une grande respectabilité », sur la qualité des terres et leur prix, il lui parle de Philadelphie. L'Américain n'y était encore jamais allé. Quand vous irez, lui dit Talleyrand, vous serez bien aise do voir le général Washington. « Oh! oui, certainement, répondit l'autre; mais je voudrais surtout, ajouta-t-il avec l'œil animé, je voudrais voir M. Bingham que l'on dit être si riche (1). » Washington, le champion de la liberté, Bingiiam, l'homme d'argent : à eux deux, ils incarnaient déjà l'Amérique ! Chassé du continent européen, Talleyrand n'avait pas apporté aux Etats-Unis l'àme d'un émigré. Il n'avait pas renié la Révolution, dont il était devenu la victime : loin de là ; il s'était plutôt confirmé, par le spectacle du nouveau monde, dans les idées qui l'avaient mêlé aux orag'es de sa patrie. Rien n'est plus curieux que de constater l'impression produite sur l'ancien évéque d'Autun, sur l'ancien prélat de Cour, sur l'ancien promoteur de la destruction d'un clergé propriétaire et privilégié, par cette liberté américaine où tous les cultes coexistent dans
(1) Mémoires de TaUeijrand, I, :238.
une complète égalité et puisent, au sein même de cette égalité, une sorte d'entente commune sur le terrain du droit pour tous. Il put croire que ce qu'il avait rêvé n'était point une chimère, puisqu'il le voyait transformé en une réalité féconde pour la force et le développement d'un grand peuple. Lui-même a exprimé ce qui se passa dans son esprit :
(Juelle n'est pas la surprise du voyageur lorsqu'il voit J"les sectes religieuses] coexister toutes dans ce calme parfait qui semble à jamais inaltérable ; lorsqu'en une même maison le père, la mère, les enfants, suivent chacun paisiblement et sans opposition celui des cultes que chacun préfère! J'ai été plus d'une fois témoin de ce spectacle, auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu me préparer. Dans les jours consacrés à la religion, tous les individus d'une miMuc famille sortaient ensemble, allaient chacun auprès du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s'occuper des mômes intérêts domestiques. Cette diversité d'opinions n'en apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs autres habitudes : point de disputes, pas même ie questions à cet égard. La religion y semblait être un secret individuel que personne ne se croyait le droit d'interroger ni de pénétrer. Aussi, lorsque, de quelque contrée de l'Europe, il arrive en Amérique un sectaire ambitieux, jaloux de faire triompher sa doctrine en échauffant les esprits, loin de trouver, comme partout ailleurs, des hommes disposés à s'engager sous sa bannière^ à peine même est-il aperçu de ses voisins; son enthousiasme n'attire ni n'émeut, il n'inspire ni haine ni curiosité ; chacun enfin reste avec sa religion et continue ses affaires.
Une telle impassibilité, que ne peut ébranler le fougueux prosélytisme, et qu'il ne s'agit point ici de juger, mais d'expliquer, a indubitablement pour cause immédiate la liberté et surtout l'égalité des cultes. En Amérique, aucun n'est pros-
crit, aucun n'est ordonné^ dès lors point d'agitations religieuses...
Talleyrand concluait :
La liberté, et surtout l'égalité des cultes, est une des plus fortes garanties de la tranquillité sociale ; car, là où les consciences sont respectées, les autres droits ne peuvent man- <]uer de Fêtre (1).
A son retour d'Amérique, l'auteur de ces lignes sera l'un des négociateurs du Concordat, et, sous une forme nouvelle, il restera fidèle à la pensée de pacification sociale, parla liberté et l'égalité des cultes, qui avait irrévocablement saisi son esprit.
Talleyrand, qui n'avait pas abordé les Etats-Unis en émigré, les avait abordés, il faut lui rendre cette justice, en patriote. Il essaya d'y servir encore son pays. Tout de suite il avait reconnu que, malgré Rocliambeau, La Fayette, les Broglie, les Noailles et autres paladins de la liberté américaine, la terre, nouvellement allrancliie de l'Angleterre par le concours de nos armes, était demeurée au fond anglaise d'habitudes et d'intérêts. Pour la France seraient peut-être ses sympathies, pour elle ne seraient pas ses alliances. Le traité Jay (2), qui réconciliait commercialement la Grande-Bretagne avec sa colonie émancipée et que, en dépit d'une agitation de surface, la grande masse
(1) Mémoire sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l'Angleterre. 11 est à noter que Talleyrand, dans un rapport à l'Assemblée constituante du 7 mai 1791, semble avoir été l'un des premiers, parmi les liommes de la Révolution, qui ait eu nettement l'idée de la liberté des cultes. Cf. Talleyrand, évéque d'Auiun, 284-291.
(2) Ce traité fut conclu le 19 novembre 1794.
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des Américains accepta, lui était la preuve qu'il voyait juste. « L'Amérique est tout anglaise, écrivait-il à lord Lansdowne; c'est-à-dire que l'Angleterre a encore tout avantage sur la France pour tirer des États-Unis tout le bénéfice qu'une nation peut tirer de l'existence d'une autre nation (1). » Revenu en France, dans son Mémoire pour l'Institut, où il n'a fait que reprendre en les résumant les idées qu'il avait déjà exprimées à lord Lansdowne, il dira de nouveau : « Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que, dans la plupart de ses habitudes, elle ne soit restée anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité, au lieu d'en perdre, depuis l'époque de l'indépendance des États-Unis, et que, par conséquent, l'indépendance, loin d'être funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse (2). » A cela, quelles raisons? Talleyrand les recherchait en appliquant une méthode d'analyse que ne désavoueraient pas nos modernes sociologues. « Ce qui détermine la volonté, posait-il d'abord en principe, c'est l'inclination, c'est l'intérêt. » Or les Américains ont avec les Anglais identité de langage, analogie de constitution et de lois, similitude d'éducation et de mœurs. Ces choses font que, « dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas trouvé un seul Anglais (jui ne se trouvât Américain, pas un seul Fraiirais (pii ne se trouvât étranger ». Mais, {)lus fort, plus impérieux (jue les liabitudes, il y a
(1) Talleyrand à lord Lansdowne, !'='■ février 1795. P.u.lain, la Mission de Talleijrand à Londres en 1702, 424.
(2) Mémoire sur les relations commerciales des Etats-Unis tic ce l'Angleterre.
rinlérèl, — l'intérêt, mobile tout-puissant des volontés politiques : l'intérêt poussait les Américains vers les Anglais. C'étaient les Anglais qui les approvisionnaient, avec leurs manufactures, de tous les articles de consommation journalière; c'étaient les Anglais qui, en retour, pour l'entretien de leurs colonies, aclietaient les produits du sol américain. Ajoutez que, seuls au monde, les négociants britanniques pouvaient, grâce à leurs énormes capitaux, faire crédit un an et souvent plus, — avantage sans prix pour des gens qui se lançaient dans les affaires sans avoir d'avances. En face de tels liens d'intérêt, que cbaque jour resserre, que pesaient des liens de reconnaissance, (jue chaque jour efface"? Qu'étaient les services rendus par La Favette et ses amis auprès des services attendus des banquiers de Manchester ou des marchands de Londres ?
Tallevrand constatait avec dépit cet état de choses. Que l'Angleterre eût ainsi, sans lutte, le pas sur la France dans le nouveau monde, il lui était dur de s'y résigner. Noua-t-il avec Jelferson une intrigue pour contrecarrer la politique anglaise de Washington et des fédéralistes ? C'est invraisemblable, d'autant plus invraisemblable que les mêmes gens qui le représentent en allié du chef des démocrates d'Amérique, de l'ami des jacobins de France jusque dans leurs pires excès, prétendent qu'à la même époque, songeant peut-être à se rapprocher des Bourbons, il se promenait dans les rues de Piiiladelpiiie avec une cocarde blanche à son chapeau (1). Mais si Talley-
(1) Voy. Life of prince Talleyranl (Philadelphie, 1834), 217-219. Dans
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ranJ ne se mêla point, en Amérique, au jeu des partis politiques, du moins n'y resta-t-il pas spectateur inactif des coups qui frappaient l'influence française. Il aurait voulu, sur le terrain de la libre concurrence, ouvrir plus largement les portes des Etats-Unis à notre industrie dont il sentait l'essor tout proche. Il rêvait de renverser les barrières qui s'opposaient à des relations commerciales avantageuses entre nos producteurs et les consommateurs du nouveau monde. Il entretenait son ami Alexandre Hamilton d'un vaste projet de suppression des douanes (1). Hamilton écoutait, hochait la tète, et ne se laissa pas convaincre. Au moment même où Talleyrand lui développait ses belles théories libre-échangistes, il faisait adopter par le Congrès américain un nouveau tarif douanier, tel qu'aurait pu le concevoir le plus enragé des protectionnistes.
Tandis que Talleyrand faisait à travers l'Amérique des voyages d'affaires et d'études, les événements marchaient en France. Le 9 Thermidor avait jeté bas Robespierre; depuis lors, la guillotine s'était ralentie, les prisons s'étaient vidées : le cauchemar de sang se calmait. Au
les Writin(/s of Thomas Jefferson, il n'apparaît nulle part que Talleyrand ait fréquenté cet homme d'Etat pendant son séjour eu Amérique. (1) Mémoires de Talleijrand, I, '2i3-2ii.
règne ries forcenés du meurtre succédait une autorité moins dure, celle des hommes que la peur avait rendus souvent complices du crime, mais pour qui le crime n'était pas Tuniciue raison d'être. Siéyès, Thibaudeau, Boissv d'Anglas, Cambacérès et leurs amis rentraient en scène; les terroristes, pris de panique, sinon de repentir, tâchaient de s'éclipser et réclamaient un vote d'oubli pour tous leurs votes de mort; les survivants de la Gironde se hasardaient hors de leurs cachettes; Carrier et Fouquier-Tinville, symboles vivants du régime disparu, montaient sur l'échafaud... D'un bout à l'autre du territoire, c'était une détente; sur quelques points même, une réaction qui eut ses excès. La Convention, sous la pression de l'opinion publique, désavouait la Terreur. A Paris, la Jeunesse dorée, les Muscadins, les Incroyables criaient : « A bas les jacobins! à bas les anarchistes! » Le chant du Réveil du peujde couvrait le chant de la Marseillaise. Quelques émigrés se risquaient à rentrer chez eux. Des salons s'entr'ouvraient. Revenue l'une des premières, dès le mois de mai 1795, Mme de Staël invitait ensemble, à l'ambassade de Suède, rue du Bac, les constitutionnels de 91 et les triomphateurs de tliermidor : Mathieu de Montmorency et Dupont de Nemours, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Marie-Joseph Chénier, Tallien. Barras. Tout en publiant ses Réflexions sur la paix ■adressées à M. Pitt et aux Français, elle projetait déjà d'organiser avec eux la République : les États-Unis serviraient de modèle ; et, dans le gouvernement où le pouvoir serait partagé entre deux Chambres avec une aristocratie intellectuelle, peut-être songeait-cllc à réserver une place
à l'ami qui l'avait si souvent entretenue de l'Amérique, — à Talleyrand rappelé d'exil (1).
A mesure que, par bribes, les lettres et les journaux dépeignaient ce revirement de la France, la pensée de Talleyrand sorientait vers un avenir nouveau. Lui qui, naguère, parlait sérieusement de se fixer en Danemark (2) ou bien de fonder en Louisiane un établissement définitif (3), ne peut plus se résigner à être loin de Paris, — Paris où il a tour à tour réussi dans lapolitique et dans les affaires! Déjà beaucoup de constitutionnels, ses camarades d'idées et de luttes, sont sortis de leurs prisons ou de leurs retraites : quand lui-même sortira-t-il de son exil? La hâte le prend d'accourir à côté de ces revenants dans la bataille des partis, de s'installer avec eux, pour son plus grand profit, au cœur même de la République débonnaire qu'ils ont la prétention de former.
Il n'ose pas encore l'avouer à ses amis, ni peut-être se l'avouer à lui-même. Mais, déjà, sous sa plume, son secret transpire. « Je ne fais point de projets pour mon avenir, écrit-il à Mme de Genlis le 12 floréal an III; c'est de l'Europe qu'il dépend : rien ne me ferait habiter un pays en guerre avec la France. J'ai l'Angleterre en horreur; reste la Suisse, ou l'Amérique, et, jusqu'à présent, je préfère l'Amérique, parce que c'est celui de tous les pays oii l'on aime le mieux notre République à laquelle, malgré
(1) Sur les idées et le salon de Mme de Staël à cette date, voyez A. SonEL, Madame de Slael {'.i" l'-d.), 5)9, et Paul Gautier, Premier exil de Mme de Slnël, dans la lierue des Deux Mondes du i'6 juin 1903.
(2) Talleyrand à Mme de Genlis. Mémoires de ^[me de Genlis, V, 57.
(3) PicHOT, Soitrenirs inlimes sur M. de Talleiirand, 211, rapporte ce fait d'après Moreau de Saint-Mùry.
les injustices que j'ai éprouvées de la part d'un des anciens partis dominants de la Convention, j'appartiens par tous mes sentiments et par tontes mes espérances (1). »
Enfin, il n'y tient plus. Le 28 prairial (16 juin 1795), il adressse à la Convention une pétition. Je ne suis, pas un émigré, prétend-il, et on ne doit pas ]ne traiter comme tel. Pour la première fois, il invoque la fameuse mission en Angleterre que lui aurait confiée, après le 10 Août, le gouvernement provisoire. Puis, il rappelle le décret du 5 décembre le mettant tout à coup hors la loi, son départ forcé d'Angleterre lorsque Yalien bill lui fut appliqué, son arrivée en Amérique, « oi^i il réside encore en attendant qu'il lui soit permis de revoir sa patrie, et digne d'elle par ses principes et ses sentiments ». On ne peut pas assimiler, poursuit-il, un contumace à un émigré ; « la fuite causée par un décret d'accusation et, à plus forte raison, Taljsence prolongée par ce motif, n'a aucun rapport avec le départ volontaire qui constitue le délit de l'émigration;... la Convention nationale a reconnu que ceux qui, depuis le 31 mai, avaient été persécutés par des mandats d'arrêt, dénonciations, etc., étaient autorisés à reparaître. Talleyrand, décrété d'accusation depuis le 2 septembre 1792^ est absolument dans le même cas, car les prisons étaient alors ce que toute la France est devenue sous la tyrannie de Robespierre, et
(1) Cette lettre inédite ne porte pas le nom de la destinataire, qui était alors fixée sur les « iiords de l'Elbe », et je ne vois que Mme de Genlis à qui Talle\raiid ait pu l'èciire.
(2) Celte pétition est datée de Pliiladelphie. Or. il est à noter que la veille, lo juin, Talleyrand écrivait de Xew-York à lord Lansdowne.
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il eût été insensé de se constituer prisonnier au milieu des troubles qui déchiraient alors la République... Plein de confiance dans la justice de la Convention, dans celle des citoyens qui exercent aujourd'hui le pouvoir judiciaire, il demande qu'il lui soit permis de venir se présenter devant le tribunal indiqué pour le juger, sans qu'il puisse être considéré comme émigré, alors qu'il n'est précisément que contumace, et contumace à une époque où les représentants eux-mêmes, menacés ou victimes, ne pouvaient garantir l'appui de la loi aux innocents (1) ».
Envovée à Mme de Staël ou à des Renaudes, l'ex-irrand vicaire toujours fidèle de l'évéché d'Autun. celte supplique servira, quand l'heure sera venue. D'ici là, n'ayant rien de mieux à faire pour distraire son attente, Tallevrand sïnstalla pendant l'été à New-York. Il acheva de s'y lier avec un personnage intéressant, un Anglais, Thomas Law, quil avait rencontré au cours de ses voyages. Fonctionnaire du Bengale, plus ou moins méconnu par le gouvernement britannique, Law avait apporté dans le pavs des libres expériences son esprit d'entreprise. Ingénieux et pratique, il avait tout de suite trouvé en Tallevrand un partenaire de choix ; il avait piqué sa curiosité en lui expliquant un système d'impôts dont il ("lait linvontour, et (jue l'ancien ami de M. de Galonné a loué sans réserve dans une lettre à lord Lansdownc (2). Il l'entretenait surtout de l'Inde, de ses ressources, de son avenir, et ce furent
(1) Monileur unirerm-l du 17 fructidor an III (3 septembre 1795),
(2) Tallevrand à lurd L;insdn\vno. I.S juin 1793. Pai.i.ain, la Mission de TalUnjrand à Londres, 444-451.
sans doute ses récits, joints à ceux des armateurs américains, qui étaient revenus du Beng^ale en 1794, les poches pleines d'or, qui inspirèrent à Talleyrand l'idée de tenter, sur les bords du Gange, une spéculation. L'ami Beaumetz fut bientôt delà confidence. On fréta un navire; plusieurs importantes maisons de Philadelphie et des capitalistes hollandais fournirent la cargaison; un équipage fut enrôlé; il était même question que Talleyrand, au cas où la Convention inflexible maintiendrait son décret d'accusation, sendjarquàt avec Beaumetz (1). Un incident bizarre avait cependant jeté un froid entre les deux inséparables, l^n jour que, de la « batterie » de New-York, ils surveillaient ensemble le chargement de leur bateau, Talleyrand avait senti le regard de son ami se poser sur lui : regard étrange, sinistre. « Malheureux, qu'as-tu? s'écria Talleyrand. Tu en veux à ma vie! Tu te prépares à me précipiter dans l'eau! » Beaumetz devint tout pâle. « C'est vrai! répondit-il. Depuis quelque temps, l'idée de te tuer me hante; j'y ai résisté de toutes mes forces, mais j'allais y succomber lorsque tu l'as devinée. Fasse le ciel que cette obsession soit à jamais arrachée de mon esprit(2) !... » Talleyrand avait souri, mais il avait eu peur; et la perspective d'alfronter une traversée très longue avec un compagnon ainsi halluciné ne lui disait rien de bon. Calcutta ne lui apparaissait d'ailleurs que comme un pis-aller, comme une dernière carte à se ménager.
(1) Mrmi)ires île Ttillcurand. I, 243 et 246.
(2) C'était Talleyrand (]ui, dans sa vieillesse, racontait cette anecdote. M. de Bacourt, de passage â New-York en 1840, tint à visiter la batterie où la scène se serait passée. {Sowi'iiirs d'un dlploinalc, 19.)
Son rêve, c'était Paris. De jour en jour, il était plus impatient de s'en rapprocher. « Si je reste encore un an ici, mandait-il à Mme de Staël, j'y meurs (i). » Et, le 8 septembre, il reprenait : « Ou il y aura un tremblement de terre général en Europe, ou j"y retournerai au mois de mai prochain : cela est arrêté dans mon esprit. » Il ne lui suffisait pas que le passé fût absous, il voulait qu'il fût eliacé. « Il ne faut pas que mon décret d'accusation à moi seul soit rappelé. Il y a plusieurs personnes qui sont dans la même situation et dont on doit rapporter les décrets. Je voudrais être avec eux (sic); avoir une expédition de cet anéantissement de décret donné par le Comité de sûreté publique; et ensuite que, sur le vu de mon passeport, mon émigration fût jugée et que l'on me fit parvenir un acte de ce jugement... Alors je vous écrirai le moment de mon départ et où j'arriverai... Si je choisissais Hambourg, d'Hambourg j'irais en Angleterre et d'Angleterre en France... Faites démener l'abbé des Renaudes, ajoutait-il en guise de conclusion; il doit connaître ce pays-ci supérieurement, puisqu'il n'a jamais été arrêté (2). »
Lorsque Talleyrand écrivait cette lettre, il était redevenu citoyen français : le 18 fructidor (4 septembre), la Convention avait, d'un même geste, aboli le décret d'accusation qui pesait sur sa tête et rayé son nom de la liste des émigrés. Mais la partie avait été dure; seule, la passion de Mme de Staël avait pu la gagner.
(1) Mme de Staël rappelait à Talleyrand cette phrase, qui ne se trouve pas dans les lettres publiées par le duc de Broglie, en lui écrivant le 28 lévrier 1809.
(t) Itevue d'Itistoire diplouialique (1890;, Slii.
C'est qu'en ce mois de septembre i79y, l'iieure n'était point propice aux émigrés. Évocation de la France d'iiier, tous confondus avec les soldats de l'armée de Condé ou les réfugiés de Coblentz, leur retour froissait trop de préjugés, portait ombrage à trop d'intérêts. Fraîclie encore, l'affaire de Ouiberon servait de prétexte aux rigueurs. Contre les émigrés, les conventionnels divisés se retrouvaient unis. Quand, le 5 fructidor, le ci-devant boucher Leaendre — le môme qui venait de dénoncer furieusement Mme de Staid eu pleine Assemblée (1) — les avait une fois de plus voués à l'exécration des républicains, il y avait eu, sur tous les bancs, des marques d'assentiment (2). Était-ce bien le moment de parler de Talleyrand ? Mme de Staél n'eut pas une minute d'hésitation. Son ami avait jeté vers elle un cri de détresse ; qu'importe dès lors qu'elle soit menacée, elle ne songe qu'à lui : il veut revenir, il reviendra. Noblement, elle relève les courages vacillants de ses alliés, les députés qui sont les hôtes de son salon ; elle leur communique sa flamme, leur dicte leurs actes, leur souflle leurs discours. Pour attendrir et exalter Chénier, àme de poète, on raconte qu'elle lui fait chanter, par une jeune femme dont il est épris, des vers émouvants de son frère André (3). Le 13 fructidor, dans une discussion relative aux radiations provisoires, un autre de ses nouveaux familiers, Tallien, reprenant à la tribune les arguments qu'a déjà produits Rœderer dans une brochure retentissante (4), distingue entre les émi-
(1) Séance du 1" fructidor.
(2) Moniteur universel du 10 fructidor.
(3) CoLMAGHE, Révélations of tlie Life of jirince Tallenrand, 228.
(4) Des fugitifs français et des émigrés. Dans cette brochurr, parue en
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grés et les fugitifs ; sur les premiers, il appelle les foudres de la Nation; pour les autres, il réclame l'indulgence ou plutôt la justice. Dans leurs rangs, s'écrie-t-il, on rencontre « de ces fondateurs de la liberté, de ces citoyens qui ont rendu les plus grands services à la patrie », et il trouve moyen de citer en exemple Talleyrand-Périgord, qui « a été mis sur la liste des émigrés quoiqu'il soit sorti avec une mission du gouvernement (1) ».
Le même jour, 13 fructidor, des Renaudes déposaitsur le bureau de la Convention la pétition de Talleyrand. L'ancien abbé, maintenant professeur aux Ecoles centrales de Paris, y joignit une note pour bien préciser que le proscrit n'avait quitté la France qu'avec un passeport et une mission du gouvernement. « Il est de principe, ajoutait-il, même dans le code de l'émigration, que celui qui a reçu une mission pour les pays étrangers n'est tenu de rentrer qu'après son rappel ; et il est de fait qu'aucun rappel n'a eu lieu à l'égard de Talleyrand (2). »
Premières cartes d'un jeu serré, l'allusion de Tallien à la tribune, le dépôt de la pétition de Talleyrand sur le bureau de la Convention n'engageaient pas la partie décisive. Avant de pousser plus loin, les amis de Mme de Staël voulurent de nouveau tàter l'adversaire ; s'il semblait trop puissant, trop irréductible, on en resterait là, on attendrait une occasion meilleure. Justement, le
août 1793, Rœderer faisait l'éloge de la conduite do Talleyrand et de Beaumetz en Angleterre et en Amérique et de celle de Montesquieu en Suisse; il ajoutait : « Ces liommes ont-ils cessé un seul instant d'être Franvais? »
(1) Moniletir nnitemrl du IG fructidor an III.
(2) Moniteur iiuivencl du 17 fruilidor.
17 fructidor, la Convenlioli était appelée à se prononcer sur le cas de l'ex-général de Montesquiou, fugitif comme Talleyrand et qui, comme lui, avait envoyé à l'Assemblée une pétition. De l'issue du débat se dégagerait la conduite à tenir. La séance fut orageuse : la Montagne grondait; ainsi qu'aux beaux jours de Robespierre, les tribunes étaient houleuses et menaçantes (i). Cependant, les modérés tinrent bon, et la discussion, ardente et prolongée, se termina en faveur de Montesquiou. Les augures étaient favorables à Talleyrand.
Le lendemain. 18 fructidor, Marie-Joseph Chénier donna lecture de son rapport sur la pétition de Talleyrand. L'ancien évéque d'Autun, dit-il, est un « des fondateurs de la liberté » ; « il n"a point, comme [les émigrés], ces enfants dénaturés, tourné contre la patrie un fer parricide » ; il est sojli de France « avec une mission du gouvernement ». Pour preuves, l'orateur brandit le passeport signé par les membres du Conseil exécutif provisoire ; il cite le fameux Mémoire du 25 novembre 1792 sur les rapports de la France avec les autres États de l'Europe, découvert dans les papiers de Danton. Et. pendant qu'ainsi Talleyrand « s'occupait à consohder la République,... sans rapport préalable et sans motif », il était décrété d'accusation ! « Je réclame de vous Talleyrand, continue Chénier ; je le réclame au nom de ses nombreux services, je le réclame au nom de l'équité nationale, je le réclame au nom de la République qu'il peut servir par ses talents, au nom de la haine que vous
(1) Yoy. le Courrier rciuhUcain du 18 fructidor.
portez aux émigrés, et dont il serait la victime comme vous, si des làclies pouvaient triompher ! » Génissieu appuie la proposition de Chénier. Brival rappelle que i'évêque d'Autun. le premier entre les privilégiés, a renoncé à ses privilèges, et qu'il a établi l'Eglise constitutionnelle. Mais Legendre veille, il monte à la tribune: n'osant pas attaquer de face, mille fois plus dangereux avec ses airs de douceur, il demande l'ajournement : Qu'on renvoie, dit-il, la pétition au Comité de législation qui fera un rapport. A ce moment, Boissy d'Anglas prend la parole : « Il ne s'agit point ici d'amitié, mais de justice », Talleyrand « n'est pas un émigré (1) ». On vote et, au milieu des applaudissements, la motion présentée par Chénier est adoptée : « La Convention nationale décrète que Talleyrand-Périgord, ancien évêque d'Autun, peut rentrer sur le territoire de la République française, et que son nom sera rayé de toute liste d'émigrés; en conséquence, elle rapporte le décret d'accusation. lancé contre lui (2). » Talleyrand reçut la bonne nouvelle à New-York, au commencement de novembre. Son premier mouvement fut d'adresser à l'amie généreuse et lidèle, à Mme de Staid, un très tendre merci. « Voilà donc, grâce à vous, lui écrit-il le 14 novembre, une affaire terminée : vous avez fait en totalité ce que je désirais... Au printemps, je partirai d'ici pour le port que vous m'indiquerez, et le reste de ma vie, quelque lieu que vous habitiez, se passera près de vous... M. de Staël me donnera-t-il une petite chand)re? C'est chez vous que je voudrais descendre en arrivant. »
(1) Voyez, pour le drbat, le Monilcur univerwl du 21 fruitidor.
(2) Proccs-verban.r imprinir^ de la Conrenlion naliontile, LXl.X, 38.
Et, après a\ oir embrassé Mathieu, Mme de Valence, Castellane, il ajoute : « Chère amie, je vous aime de toute mon àme (1). » Hélas ! cette reconnaissance si chaude ne devait pas résister à l'épreuve du temps. Relatant dans ses souvenirs les circonstances de son retour, Talleyrand n'aura pas un mot de gratitude pour Mme de Staid, il ne citera même pas son nom à côté de celui de Cliénier; et, par une défaillance de mémoire plus étrange encore, oubliant sa pétition imprimée tout au long dans le Moniteur, ses démarches que pouvaient rappeler tant de témoins, il écrira : le « décret de la Convention, qui m'autorisait à rentrer en France,... avait été rendu sans aucune sollicitation de ma part, à mon insu (2) » !
Se voyant déjà sur le chemin de la France apaisée, Talleyrand revint passer l'hiver à Philadelphie. Plus que jamais, la capitale des États-Unis était devenue le rendezvous de ceux qu'on pourrait nommer les Français de 89, — fayettistes, constituants et gens du même bord pour lesquels l'Europe de la coalition s'était montrée inhosjiitalière, et qui, peu à peu, avaient réémigré en Amérique. Suivant l'expression d'un témoin, ils faisaient assez l'effet d'une réunion d'ombres, lesquelles, n'étant plus de ce monde, auraient gagné l'autre avec un état d'âme rempli de leurs regrets, de leurs espérances, de toutes leurs ambitions et de toutes leurs pensées, oii s'était comme figé le rêve de leur existence (3). Talleyrand, à qui les souvenirs ne suffisaient pas encore et qui
(1) Rerne d'histoire diplomatique (1890), 216-21':
(2) Mémoires de Talleyrand, I, 247.
(3) Voy. les Mémoires du comte de More, 148.
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n'avait nullement renoncé à vivre, apportait dans ce milieu fossile un regain de jeunesse. On vit alors ce que le public ne devait pas voir souvent, un Talleyrand bon enfant. Un des hommes qui le connurent de plus près pendant son séjour en Amérique, Moreau de Saint-Méry, — JMoreau de Saint-Méry qui rappelait avec emphase qu'il avait été « roi de Paris pendant trois jours (1) », parce qu'il y avait présidé en 1789 le collège électoral, et qui, tombé de ce pinacle, tenait simplement à Philadelphie un magasin de libraire où, malheur suprême après tant de catastrophes, il finira par faire une faillite de vingt-cinq mille francs, — Moreau de Saint-Méry raconte que l'ancien évéque d'Aulun, hôte le plus assidu de son arrière-boutique, en était aussi le boute-en-train. Presque chaque soir, une troupe de Français se retrouvaient dans ce salon de l'exil et, assis sur des chaises de paille, devisaient de leurs soucis : parmi eux, il y avait de grands noms comme Noailles, La Rochefoucauld, Talon; des noms célèbres comme Volney. Pendant que l'ancien « roi de Paris » dînait maigrement, devant l'assistance, d'un peu de riz au lait cuit sur le poêle de son magasin, Talleyrand dégustait à petites gorgées ininterrompues un vieux madère et faisait voler les propos joyeux. Quelquefois Blacon, taquin, l'accablait de « 3Ionseigneur », et c'était un fou rire général quand l'autre, pour se démonseigneuriser, lui donnait « de son poignet de fer ce que les enfants appellent les manchettes (2) ».
(1) Mihnoires du comte de More, i48.
(2) Journal de Moreau de Sauil-Méri/, extrait cilé par le baron Pichot dans st'S Souvenirs inlimi-a sur M. de T(ille;irand, :209--10.
Talleyrand, qui avait toutes les audaces, scandalisat-il les Américains, ainsi que le prétend le comte de More, en s'affichant avec une négresse'? On les aurait rencontrés dans les rues de Philadelphie, bras dessus bras dessous, en plein jour (1)! Cette interprétation de la Déclaration des droits de l'homme ne fut point, paraît-il, du goût des concitoyens de Washington. Cependant, ajoute More, tel étaitle charme de Talleyrand, qu'après quelques holà! on lui passa cette fantaisie douteuse. Il avait gagné dans toute l'Amérique, par sa bonne grâce et son esprit, une popularité dont M. de Bacourt, représentant de la monarchie de Juillet aux États-Unis vers 1840, devait retrouver encore des traces (2).
En dépit des distractions que lui offrait Philadelphie, Talleyrand ne perdait pas de vue Paris oii, sous le régime delà constitution de l'an III, était en train de s'établir le 2:ouvcrnement du Directoire. Les élections venaient avec éclat de ratifier la chute des hommes de la Terreur; d'un bout à l'autre du territoire, les tendances à la modération, les idées de pacification avaient été approuvées. Au Conseil des Anciens comme au Conseil des Cinq-Cents, Talleyrand reconnaissait des amis; parmi les directeurs eux-mêmes, il devinait déjà des personnages faits pour le comprendre, et, redevenu citoyen français, il était impatient de témoigner son bon vouloir à ces maîtres nouveaux du pays. Une de leurs tâches les plus pesantes, les plus ardues, était de ravitailler Paris affamé par les suites de la Terreur, Paris sombre et farouche, que les femmes
(1) Mé))ioives du comte de More, 155.
(2) Bacourt, Souvenirs d'un diplomale, 31, 66, 110-lH,etc.
TALLEYRAND EMIGRE 105
emplissaient du refrain tragique : Du pain ! Du pain ! Dans ses lettres à des Renaudes et à Mme de Staël, il multipliait les avis sur les subsistances à tirer d'Amérique, — farines, riz, salaisons; il indiquait les meilleurs intermédiaires, les courtiers auxquels on devait s'adresser pour ne pas être trop volé (1 ) ; il offrait ses bons offices.
Au lieu de muser ainsi, pourquoi ne prenait-il pas tout bonnement le paquebot qui. par le plus court cbemin, le ramènerait en France? Il écrivait à Mme de Staël, le 8 mars 1796 : « J'attends que le coup de vent de l'équinoxe soit passé et, immédiatement après, je m'embarquerai pour Hambourg- (2). » L'équinoxe passa, il ne s'embarqua point. Peut-être, avant de se lancer, voulait-il qu'un courant se dessinât dans la politique hésitante et trouble du Directoire? Peut-être avait-il à liquider quelque affaire? Le 27 mai (3), le bâtiment équipé par ses soins mit à la voile vers Calcutta; il emportait Beaumetz qui venait, sous une pluie de quolibets, d'épouser une veuve sans argent et mère de trois enfants... A son heure, le 13 juin (4), Talleyrand monta enfin sur un briciv danois et dit adieu à l'Amérique.
Ce fut à Hambourg qu'il débarqua à la fin de juillet. La ville était bien choisie. Halte habituelle des courriers et des vova^-eurs, elle était le carrefour où affluaient les
(1) Voy. lettre à ^Fme de Staël du 20 décembre 179o. Ilccue d'histoire diplomatique (1890), 217.
(2) linuc d'hialoiri' diiiiomalique (1890), 218.
(3) Date donnée iiai- Piciior, Souvenirs intimes sur M. de Talleiirand,
(4) Ibid.
106 LA VIE PRIVÉK DK TALLEYRA>'D
nouvelles de Paris et de Berlin, de Londres et de Vienne; mieux que partout ailleurs, on y apprenait vite et bien les moindres événements. Des émigrés de marque, parmi lesquels Talleyrand comptait des amis, en avaient, à cause de cela, fait leur résidence. Tous le reçurent avec joie, lous lui firent fête, — tous, sauf une, Mme de Flahaut, en train de nouer avec le ministre de Portugal, M. de Souza, une intrig-ue sentimentale qui se terminera, par un mariage, et qui, toute craintive en face du passé qui se dressait devant elle, envoya un émissaire à bord même du brick danois pour insinuer au revenant de ne pas descendre à terre et de retourner dare-dare en Amérique (1). Talleyrand écoula poliment la communication, mais n'en tint aucun compte. Il passa un mois à Hambourg. Il y eut des fièvres dont il se guérit avec peine; il V vit Mme de Genlis à qui il jura ses grands dieux qu'il « était dégoûté pour la vie [des affaires] et que rien au monde ne pourrait le déterminer à s'y rengager (2) » ; il y vit Gouverneur Morris, la princesse de Yaudemont,. Valence, tant d'autres qu'il avait jadis connus; peut-être l'ancien secrétaire delà légation de Chauvelin à Londres, devenu ministre plénipotentiaire de la République française près des villes banséatiques, Reinhard (3j, qui lui était fort attacbé. Mais, avec sa prudence ordinaire, il se tint très à l'écart des partis : « Je ne sais pas un mot de
(1) Mémoires de TaUeijrand, I, 248. Sur les relations antérieures de- Talleyrand et de Mme de Flahaut, voy. Talleiirand, évéque d'Autun, 55-56.
(2) Mt-nioires de Mme de Genlis, IV, 332.
(3) Reiniiard, pondant le séjour de Talleyrand à Hambourg, était à. Brème, mais ri vint quelquefois à Altona et put l'y rencontrer. Voyez Affaires étramjères, Hambourçi, 110.
ce que l'on appelle la politique des Français qui sont à Hambourg' ou à Altona, mandait-il à Mme de Staël dans un spirituel billet. Ce qui me revient, c'est que tout ce monde-là déteste l'Angleterre et désire rentrer en France. La vente des biens fait des milliers de républicains. On parle d'un parti d'Orléans, dont le chef, à ce que me disait ces jours-ci mon médecin, ne pense qu'à aller en Amérique; d'un parti Lameth, qui est composé de deux personnes, dont l'impotent d'Aiguillon se trouve être une: d'un parti Dumouriez, formé par son valet de chambre, Baptiste, et son chirurgien major : les trois partis ensemble font bien à peu près huit ou neuf personnes. Si votre Suisse ne fournit pas de rassemblements plus dangereux, je vois que nous serons, cet hiver, fort tranquilles à Paris (1). » Les mêmes amateurs de commérages qui ont, à Hambourg, déguisé Talleyrand en orléaniste, ont raconte que le Directoire, pressé d'employer ses talents, l'aurait chargé à Berlin d'une mission secrète (2) : bien secrète, en eflet, cette mission, car, dans aucun document de l'époque, il n'en est question!
De Hambourg, Talleyrand se rendit tout droit à Amsterdam, puis à Bruxelles, et de là à Paris. Il y rentra sans bruit, le 20 septembre (3), flairant le vent, tout prêt à saisir la première occasion que lui offrirait la fortune.
(1) Talleyrand à Mme de Staël, IDaoùt 1796. Uerue d'histoirr diplomuliqae (1890), 219.
(2) Bastide, Vir religieuse et polilii/ue île Tdlleiirand-Pi'rii/ord, \63 et 18'6 ; lAfr of prince Talleiirnnd, 224 el 238. etc. Sir Dulwer a reiiroduit ces bruits dans son Esani sur Tulleiirand, 145-146.
(3) Courrier républicain du 4 vendémiaire an IV (25 septembre 1796).
LE
LE
ï. Mme Granil. — Calcutta et l'aris. — La carrirre d'une jolie femme.
— II. Le citoyen Talleyrand et Mme Grand. — Une séance du Direc toire. — Mme Grand divorce. — Les salons de l'Iiùtel GalIilTet. — La villa de Neuilly. — III. Bonaparte veut le respect des bonnes mœurs. — Le Concordat et la « clause de Mme Grand ». — Le mariage des prêtres.
— Non possumns. — IV. Talleyrand demande au Saint-Siège la permission de prendre femme. — Le rôle du cardinal Caprara. — Bref du 10 mars 1802. — V. Nouvelles négociations avec Rome. — Intervention ■du Premier consul. — Refus définitif du Saint-Siège. — Bref de sécularisation. — VI. Le Conseil d'État enregistre le bref du 29 juin 1802.
— M. Grand à Paris. — Comment on se débarrasse d'un mari. — Contrat ■de mariage et mariage civil. — Y eut-il un mariage religieu.\? — VIII M.etMmede Talleyrand. — L'espritde la princesse de Bénévent. — Les princes d'Espagne à Valençay. — La Restauration. — Séparation •de M. et de Mme de Talleyrand. — Triste vieillesse de la princesse ■de Bénévent. — VIII. La mort de Mme de Talleyrand.
Dans les premiers mois de 1802, un bruit courut Paris, qui fit sourire les uns, ciioquales autres et surprit tout le monde. M. de Talleyrand, ancien évèque d'Autun, ministre des Relations extérieures, — le personnage le plus ■en vue de la République, après Bonaparte, — allait se marier. On cimcliotait le nom de la dame ; c'était une étranf^ère, débarquée naguère à Paris, et dont la ravonnantc beauté de blonde avait fait sensation dans le inonde peu trii" (lu Directoire, (jui (Hail-clle? D'oii venait-elle? Personne ne le savait au juste. On l'appelait la « belle Indienne n, et les nouvellistes de salons colportaient sur son compte une foule d'Iiistoircs.
M. de Talleyrand allait se marier! Tout étrange qu'elle parûtj la chose était vraie. Le Premier consul, qui prétendait mettre de l'ordre dans les ali'aires privées comme dans les ali'aires publiques, venait d'enjoindre à son ministre de se séparer dune amie très chère, Mme Grand, qui présidait les fêtes magnifiques de l'hôtel Gallillet, ou de lui donner son nom. M. de Talleyrand avait choisi la seconde alternative: et, tout de suite, il était entré en pourparlers avec Rome, afin d'être rendu à la vie séculière et relevé du célibat ecclésiastique. La négociation fut laborieuse ; elle provoqua, plus d'une fois, la mauvaise humeur du ministre, et le Concordat, qui était alors la grande préoccupation de la Cour pontificale, faillit en subir le contre-coup. C'est cette négociation que nous voudrions raconter d'après des documents, les uns inédits, les autres ignorés jusqu'ici en France. Mais, avant d'entamer ce récit, disons quelle était l'héroïne du roman, — la future princesse de Bénévent.
Mme Grand s'appelait, de son nom de jeune fille, Catherine-Noël ^Yorlée (1). Elle était née le 21 no-
(1) Son nom est aussi écrit Werlée dans quelques actes publics. — Je me suis beaucoup servi, pour reconstituer la jeunesse de Mme Grand, d'un ouvrage très docuuieQté, les Eclioes from old Calcutta, par H.-E. BusTEED (3« éd., Calcutta, 1897). J'y renvoie une fois pour toutes. Voy. encore deux charmants articles de M. André Hallavs dans le Journal des Débats (15 et 22 février 190i;.
vembre 17G2, aux Indes, àTranquebar, petite possession du Danemark. Mais elle n'était pas Danoise, ainsi qu'on Ta souvent prétendu, et pas davantage Anglaise; elle était Française. Son père, chevalier de Saint-Louis, était attaché, comme fonctionnaire du roi de France, au port de Pondichéry. — Catherine-Noél Worlée, dont les parents étaient catholiques, fut baptisée, quatre jours après sa naissance, dans l'église paroissiale de Tranquebar : une copie de son acte de baptême. « traduit en français sur l'original en langue portugaise », se trouve dans un dossier des Archives nationales (1).
En 1777, la famille Worlée 'n'habitait plus Pondichéry, mais Chandernagor : M. Worlée était « capitaine du port pour le roy en cette colonie ». Catherine avait quinze ans ; onla disait la plus jolie fdle de l'endroit. Ce fut alors qu'un jeune Anglais, Georges-François Grand (2), employé de 1' « Indian Civil Service », la rencontra, s'éprit d'elle et obtint sa main. Catherine était d'ailleurs un parti modeste; elle n'apportait en dot que ses habits, son linge, des joyaux et des bijoux, plus 12 000 roupies sicca. Les deux fiancés passèrent contrat par-devant notaire, le 9 juillet (3). Ils furent unis le 10, à une heure du matin, par un prêtre catholique, dans l'église Saint- Louis ; à Imit heures, par un ministre protestant. ]\Ialgré cette double bénédiction, leur mariage ne devait pas être heureux.
(1) Arch. nat. F'5946. — Une erreur de scribe donne, dans ceUc copie, 1765 au lieu de 17fi2 comme date de naissance.
(2) Quelques actes lournissent l'ortiioyraplK! Grant.
(3) Arch. de Ui Seine. Dossier de Mme Grand, cniigrce : copie de sou contrat de mariage avec M. Grand.
•114 LA Y1I-: PRIVKI-: Di: TALLEYRAND
Mme Grand fut vile remarquée à Calcutta, où son mari avait ses bureaux, (irande et svelte. avec un teint d une fraiciieur éblouissante, des cheveux aux admirables boucles blondes, des yeux bleus sous les sourcils noirs, elle avait un charme étrange. Elle émerveillait par l'éclat de sa beauté; et, {)ar sa grâce un peu nonchalante, elle séduisait (1). Le malheur fut que Georges-François Grand se trouvait juste l'opposé de sa femme : autant elle était légère et brillante, autant il était lourd et terne. Sujet anglais. — natif de Waudsworth. dans le comté de Surrev, — il descendait, lui aussi, par son père comme par sa mère, Françoise Leclerc de Virly, de deux familles françaises Les Grand elles Virlv étaient des calvinistes : proscrits par la révocation de l'édit de Nantes, les premiers s'étaient réfugiés en Suisse, près de Lausanne, les autres en Angleterre, près de Londres. A vingt ans, après avoir tàté sans succès delà carrière commerciale, Georges s'était engagé dans l'armée britannique, était parti pour les Indes, et, maintenant, il occupait un poste dans l'administration civile, grâce à lappui du gouverneur général des possessions anglaises, Warren Hastings. Si on le juge d'après un Récit (2) oii il a copieusement et solennellement étalé son infortune conjugale, il ne devait avoir ni distinction ni esprit, mais il avait du cceur et son malheur lui causa une cruelle blessure.
(1) Les Eclioes frorn oîd Calcutta contiennent la reproduction d'un portrait de Mme Grand fait, à cette époque, par le peintre Zoiïany.
(2) jSarralice of the life of a dentleman long résident in India (Cape of Good Hope, printed for tlie Aullior, 1814). Un exemplaire de celte très rare brochure se trouve au British Muséum. Ce fut, paraît-il, le premier livre en langue anglaise imprime au Cap de Bonne-Espérance.
LE MARIAGE DE TALEEYRAND Ho
M. et Mme Grand étaient mariés depuis un an à peine que déjà la paix du ménage était en péril. Parmi les conseillers du gouvernement du Bengale, il y avait, à cette €poque, un Anglais fort bel homme, célèbre par ses aventures et ses boutades, sir Philip Francis, — l'auteur présumé de ces mystérieuses Lettres deJunius, qui, étincelantes d'un esprit à la Voltaire, ont passionné longtemps et intriguent toujours l'opinion d'outre-Manche. Philip Francis, admiré par les femmes et craint par les hommes, jeta son dévolu sur la jeune Mme Grand. Il l'entoura de soins, la grisa d'hommages, otlVit un bal dont elle fut la reine, et, en fin de compte, le 24 novembre 1778, put écrire dans son journal quotidien ces mots de triomphe : Omnia vincit amor. Le 8 décembre, il ajoutait cyniquement : « Cette nuit, le diable à quatre est dans la maison de G. -F. Grand, esq. (1). »
Si, le 8 décembre, Philip Francis pénétra aisément, grâce à une échelle de bambou, cliez G.-F. Grand, esq., il éprouva ensuite quelque difficulté à sortir. Ce soir-là, Mme Grand était seule au logis; son mari dînait dehors, chez des amis; elle avait éloigné sa fille de service. Lorsque Francis, sautant par la fenêtre, fit irruption dans sa chambre, personne ne s'en aperçut, et le téte-à-t«He ne fut point troublé. Mais, à l'heure de la retraite, tous les domestiques, intrigués par la découverte de l'échelle, étaient sur pied. Ils distinguèrent un homme qui se faufilait dans les ténèbres, l'empoignèrent, l'assirent de force sur une chaise, reconnurent Francis, et lun deux, pen-
(1) Pahkes and Mehivai.e, Mfmi)irs nf sir Philip Francis wilh Currespondence ami Journals (2 vol. Loiuldn, 18(>7), II, 137.
116 LA YIK l'RIVKK DE TALLEYRAND
(lant que le prisonnier méditail sous jjonne garde, courut avertir le maître de la maison. M. Grand se lit attendre. Sorti, raconte-t-il dans sa Narrative. « avec la conviction qu'il possédait la jjIus belle et la plus vertueuse des épouses », il perdit la tête en apprenant la fâcheuse nouvelle; il commença par répandre « un torrent de larmes », alla conter sa peine à un ami, puis à un autre à qui il emprunta une épée pour transpercer Francis; enfin, accompagné du major Palmer. secrétaire du gouverneur général, il se décida à rentrer chez lui. Là, plus de Francis! Assis sur la chaise, à sa place, un certain M. Shee, très en colère, parlementait avec les domestiques. Qu'était-il arrivé? Le jemadar (chef des domestiques) raconta que Francis avait lancé un coup de sifflet, qu'une troupe d'hommes avait envahi la maison, qu'on s'était battu, qu'au milieu de la bagarre Francis s'était éclipsé, mais qu'on avait arrêté M. Shee. Le pauvre M. Grand, tout décontenancé, délivra le prisonnier. Le lendemain matin, il provoqua Francis à un duel à mort. C'était trop de générosité ; le triste personnage, qui n'avait pas plus d'honneur que de scrupules, répondit par un billet impertinent qu'il ne savait pas ce qu'on lui voulait.
L'affaire se dénoua en justice (1). Le 6 mars 1779, la Suprême Cour de Calcutta, présidée par sir Elijah Impey, condamna Francis à verser 50 000 roupies de dommagesà G. -F. Grand, qui se déclara « pleinement satisfait, content et payé ».
Quant à Mme Grand, elle était séparée de son mari
(1) Les EcJioes from old C«/cH//fl contiennent une analyse très complète du procès, avec les dépositions des témoins, 206-2^8.
depuis la fameuse soirée. Après une scène de « lamentations déchirantes (1) », où^ dans l'émoi du premier moment, elle avait tout avoué, elle était retournée chez ses parents, à Cliandernag-or. La vie y était monotone et fade; elle s'y ennuya bien vite, elle regretta ses fêtes et ses succès de Calcutta, et, lorsque, le procès jugé, sir Francis reparut en consolateur, elle le suivit sans se faire prier. Ils vécurent ensemble près d'une année. Cette intimité sous le même toit, dont son indiscret journal porte la trace presque quotidienne, n'a pas empêché Francis d'assurer toujours qu'il n'avait été pour sa jolie compagne, mariée à un « vilain, vieux, sordide Français », qu'un ami platonique; et le plus merveilleux, c'est que sa femme, lady Francis, l'a cru et s'est portée garante de la pureté de ses actes (2)! — Au mois de novembre 1780, désireuse peut-être de faire peau neuve dans un pays où •elle fût moins connue, Mme Grand quittait les Indes sans •esprit de retour; elle faisait voile vers l'Europe sur un navire hollandais.
Où débarqua la voyageuse? En Angleterre, comme le [prétend lady Francis, ou bien en Franco? Il est difficile de le démêler. En tout cas, elle était à Paris au mois d'avril 1782 : elle y faisait, chez lejoaillier de Monsieur, au Palais-Royal, des commandes montant à 4 816 livres (3). Peu après, elle habita, rue du Sentier, une maison appartenant à M. de Presle; puis, le 1" mai 1790, elle loua, moyennant un loyer annuel de 4 200 livres, un hôtel de
(1) Narrative de G.-E. Grand.
(2) Memoirs of sir Philip Francis, II, 145-150.
(3) Voy. un joli article de M. Raymond Guyot, Madame (irand à Paris, «dans les Feuilles d'hisloirc do mai 1909, 395.
118 LA VIE rnivÉi: di: talleyraxd
la rue d'Artois. Elle avait de rarp^cnt. Des liommes de la linancc s'intéressaient à elle : Valdec de Lessart, bientôt ministre de la Législative, qui avait logé rue du Sentier porte à porte avec elle et qui l'aima, dit-on. « éperdument (i) »; ensuite, un fondé de pouvoirs d'agent de chang'e, porteur d'un nom galant, Rilliet-Plantamour, et enfin un banquier, Louis Monneron, député des Indes à la Constituante (2). — Quelle vie menait-elle ? Une ombre, faite d'une quantité dliisloiros peu édifiantes, l'enveloppe depuis son arrivée en France jusqu'à sa liaison avec M. de Talleyrand Nous n'essaierons pas de la percer. Qu'importe qu'elle ait eu des aventures à Versailles ou à Spa?Que le jeune Frénilly ait attelé à sa berline une paire de clievaux blancs (3), ou qu'elle ait dîné léte à tète avec Edouard Dillon, — le beau Dillon, — liabillée seulement par ses admirables clieveux blonds (4)? Ses comptes, récemment retrouvés, la montrent menant grand train, achetant bijoux, rubans et plumes ; abonm-e aux Italiens, aux Français et à l'Opéra; recevant des journaux et sousciivant à des livres. Le 22 février 1787, dans la maison de la rue du Sentier qu'elle avait fait remettre à neuf, elle donna un bal : elle y parut avec un a fourreau de tatfetas
(1) Lewis GoLDSMiTH, Histoire secrète du cabinet de Xapoléon Buonaparte et de la cour de Sainl-Cloud (2'' éd. Paris et Londres, 1814), L 233. — Le Moniteur unirersel du 18 déceiiibi'o 1791 contient un >< avis » par lequel Mme Dele.ssart, iemine du ministre, et Mme Grant (serait ce la nôtre?) réclamaient des lettres et des paquets que leur avait envoyés de l'Inde M. Grant, cliel' de Palna au service de la Compagnie anglai.-^e dans le Bengale, et qui s'étaient égarés en route. (Voy. F. Masso.n, le Département des Affairée étrangères pendant la Révolution, 122-123.)
(2) R. GuvoT, op. cit., 396-397.
(3) Souvenirs du baron de Frénill;/, 133.
(4) Mémoires de la comtesse de Boi(jne, I, 433.
blanc bordé d'une frang-e de soie rose, une jupe de civpe blanc rayé de ruban de salin blanc pailleté en argent, bordé de même ruban, les parements bordés idem et fleurs de laurier; les manchettes à deux rangs de blonde bâtarde, les moignons de crf'pe blanc pailleté rattachés par un bracelet de pied d'alouette rose, une guirlande de mêmes fleurs pour la taille, une ruche de tulle au bord du corset ». Coût : 264 livres. Lessart, qui avait luimême orné son habit d' « un nœud d'épée de ruban violet à mouche souci », paya les violons et la robe (1).
Avant de l'aire danser, elle avait, en 1783, fait faire son portrait. Un magnifique portrait, œuvre du peintre à la mode de la Cour de France, Mme Vigée-Lebrun (2). Assise au fond d'un grand fauteuil, le bras droit appuvé sur un coussin de velours vert, Mme Grand tient à la main une lettre dépliée. Sa taille souple et gracieuse s'abandonne dans une attitude de repos. Elle songe; ses grands yeux candides semblent suivre à travers l'espace un rêve heureux. Les traits du visage, éclairés de côté, sont d'une finesse exquise ; le menton est délicat; les lèvres s'entr'ouvrent pour un sourire; les cheveux, relevés et frisés, entourent le front d'une auréole légère, et retombent en boucles somptueuses sur la gorge nue. Enfin, pour compléter le sujet, une toilette d'une élégance très sobre, où le bleu pâle, le gris et le blanc se fondent harmonieusement, et qui n'a. pour ornements, qu'un fichu de mousseline encadrant le décolletage, un large nœud
(1; R. GiiYOT, op. cit., 397.
(2) Souvenirs de Mme Viffêe-Lebrini (éd. de 183.)^, I, 248. Voy. aussi, à la tin du tome III, la liste clironologiqu ■ de ses portraits.
(le soie bleue dans l.cs cheveux, un autre sur la poitrine (1). — Qui dirait, devant le portrait de cette jeune femme, au regard doux et sentimental, qu'un orage avait déjà bouleversé sa vie?
-Aime Grand habitait encore Paris au début de la Révolution. Elle y est une femme élégante. Elle suit la mode : elle s'habille maintenant de batiste, de linon et de crêpe de laine, et arbore, dans ses cheveux ou au corsage, des cocardes tricolores ; elle délaisse lOpéra pour les Français et le théâtre de Monsieur ; elle lit le Journal de Paris, que rédige Rœderer, et, comme il n'est plus bien porté de ne pas mettre l'orthographe, elle prend un maître d'écriture (2).
Mais, malgré les concessions à l'esprit du jour, Paris devient dangereux aux gens de scn espèce. Elle va émigrer. Le soir du 10 Août, dans l'épouvante d'avoir vu le portier de sa maison de la rue Mirabeau, — un Suisse, — massacré sous ses fenêtres par la populace qui revenait des Tuileries, elle se serait enfuie pour l'Angleterre précipitamment. Elle serait arrivée à Douvres, n'y connaissant âme qui vive, dénuée de tout, n'ayant guère qu'une douzaine de louis dans sa poche. Que devenir, toute seule, dans ce pays anglais? Mme Grand était née sous une heureuse étoile. Un jeune aspirant de marine, Nathaniel Belchier, qui se trouvait là, fut frappé de l'allure mélancolique et préoccupée de cette étrangère si jolie; il l'interrogea, se mit à ses ordres et, sans hésiter,
(1) Ce portrait appartient à M. Jacques Doucet; il est ua des joyaux de son admirable collection.
(2) R. GuYOT, op. cit., 397-398. ■
avec un camarade, alla quérir à Paris, au prix de mille efforts et de mille dangers, sa vaisselle d'or, ses bijoux, ses valeurs et sa bourse. Plus tard, Nathaniel Belchier se plaisait à rappeler cet exploit, et les conteurs d'anecdotes s'en sont emparés (1).
De cette histoire, le fond tout au moins paraît exact. Mme (irrand, autant qu'on peut se prononcer en l'absence de preuves formelles, quitta bien Paris an mois d'août. Préciser le jour serait difficile. Le 30 avril, songeant peut-être au départ prochain, elle avait sous-loué un appartement dans la maison qu'elle habitait (2) . Le 18 mai, le comité de la section 3Iirabeau avait fait perquisitionner à son domicile et dresser des inventaires. Il semble qu'elle eût déjà déménagé ; et son départ avait dû être brusque. On trouva, en effet, dans une malle oubliée, beaucoup d'objets précieux : plats et plateaux, cuillères, fourchettes, flambeaux, corbeilles, boîtes à thé, cafetières, théières, pinces à sucre, poivrières, etc., en argent ou en vermeil. Une armoire était remplie de fourrures, parmi lesquelles un manchon de renard argenté, une palatine de renard bleu, sept bandes de queues de martres, onze morceaux de queues de visons (3). Et, dans sa bibliothèque, dont elle réclama plus tard les livres au Directoire, voisinaient péle-méle un Bulfon, le Voi/age d'Anacharsis, l'Histoire de Prusse, par i\l. de Mirabeau, les
(1) Voy. notamment, The Fentale llerolulionarij Plularck (attribué à Lewis Goldsmith); [Ville-Marest], Monsieur de TaUeijrand, etc.
(2) Arch. de la Seine. Dossier de Mme Grand : bail consenti à F.-V. Amalin, bourgeois.
(3) Arch. de la Seine. Inventaires faits cliez Mme Grand. Il n'e.xiste que l'inventaire des fourrures et celui de l'argenterie.
Contes de Boccace et ceux de Voltaire, les œuvres de Jean-Jacques Rousseau, un « Boileau en deux volumes reliés en maroquiri rouge, de Didot », le Chevalier de Faublas. les Fables de La Fontaine, la Henriade et la Piicelle d'Orléans, un recueil darielles, les Entretiens du Palais- Royal, la Femme veî^tueuse, etc. (1). — Cependant, le 31 juillet, elle paya encore son terme et, le 2 août, commanda la façon d' « une clieniise grecque en taffetas changeant gris glacé de vert (2) ». Après quoi, sa trac& est perdue.
Si l'on en croit la chronique légère, Mme Grand eut à Londres beaucouj) daveutures. Passons. Dans la société britannique un peu hautaine, prude et fermée, la beauté, quand elle était seule, ne suffisait pas à forcer l'entrée. Mme Grand tâchait bien de se donner des airs respectables ; elle se présentait comme une « dame royaliste et émigrée », mais elle avait beau faire, un mystère planait sur elle, et les salons n'ouvraient point leurs portes. Que n'était-elle à Paris! Dans ce Paris révolutionnaire où, toutes les barrières sociales ayant croulé, des femmes à son image, une Tallien ou une Beaubarnais, étaient en voie de devenir les reines de la mode, adulées et clioyées! Dès que les échafauds eurent quitté les places publiques et qu'elle ne craignit plus pour sa tête, Mme Grand sollicita du ministre danois un passeport sous un faux nom : elle l'obtint et reprit le chemin de la France.
(1) Arch. de la Seine. Liste des livres réclamés par Mme Grand au retour de l'émigration.
(2) R. GuYOT, op. cit., 395.
LK MARI agi; DH TALLEYRAND 12*
C'est au mois de prairial an \ do la Ri-piddiquc qu'on retrouve à Paris Mme Grand. En compagnie d'un diplomate de la république de Gènes, Cristoforo Spinola, elle a traversé la Manche. Spinola, marié à une fdle du maré-^ ciial de Lévis, clierciiait à rentrer en possession des biens de son beau-père qu'avait guillotiné la Terreur. Ne faisait-il que des démarches d'intérêt privé? La [tolice. qui, en ces temps troubles, cherchait partout des conspirateurs, le soupçonna détre un agent de Malmesbury. Son amie serait sa complice. Ils furent aperçus, le 10 messidor, au Luxembourg', oi^i le général St-rurier ap[)ortait les derniers trophées de l'armée d'Italie, et, trois jours plus tard, le Directoire [)rononçait contre eux un arrêt d'expulsion. Spinola regagna mélancoliciuement le bateau d'Angleterre ; moins compromise ou mieux protég'ée,, Mme Grand resta à Paris (1).
A quelques semaines de là, au commencement de 1798, son nom réparait. Il est lié désormais à celui de Talleyrand. Les points de contact ne leur manquaient pas. Tous deux étaient des revenants dans la capitale. Ella arrivait d'Angleterre ; lui, d'Américiue. Elle était toute })leine d'ambitions et de désirs ; lui, grâce h l'appui de
(1) R. Glyot, op. cit., 398.
Ui LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAND
Mme (le Stai'l, était déjà devenu, en qualité de ministre des Relations extérieures, un des hommes considérables du Directoire.
Où et comment avaient-ils fait connaissance? On a dit que c'était à Versailles, avant la Révolution, et qu'ils s'étaient ensuite rejoints à Londres (1). On a dit que c'était à New-York ou encore à Philadelphie (2). On a dit que c'était à Hambourg, pendant la halte de quelques semaines qu'y fit Talleyrand à son retour d'Amérique (3). On a dit onlin ([ue c'était à Paris. Et, comme il fallait bien enjoliver le récit de la première rencontre, les chroniqueurs ont iiuaginé toute une mise en scène dramatique et piquante.
Suivant un secrétaire de Talleyrand, qui se vantait d'avoir reçu les confidences de son maître, voici de quelle façon les choses se seraient passées. Une nuit, après une partie de cartes coupée d'émotions, Talleyrand venait de regagner Ihôtel Gallillet, rue du Bac, où était alors installé le ministère des Relations extérieures. Il entrait dans sa chambre, lorsque son domestique le prévint qu'une dame l'attendait au salon pour une ali'aire urgente : une lettre d'introduction du citoven Montrond, ami du
(1) The Female Becolutionani PliUarcIi, by the author of the Revolutionary Plutarcli and Meiuoirs of Talleyrand. (3 vol. London, 1806; 2° éd. en 1808.) Cet ouvrage contient un chapitre intitulé : « Madame Talleyrand, » m, 3o3-373. — Xouvdies à la main de l'an XI (nivôse). — Î*Villem.\rest], Monsieur de Talleijrand, II, 103, etc.
(2) Voy. Echoes from otd Calcutta, 249;lady Ble.nnekhassett, 3/af/awe de Staèl et son temps, II, 349.
(3) Salle, Vie politique de Ch. -Maurice, prince de Talleijrand (1834) ; MiCHAUD, Histoire politique et privée de Ch. -Maurice de Tallei/rand (1853). Les Mémoires de Barras (III. 173) disent simplement que Talleyrand ût connaissance de Mme Grand à l'étranger.
ministre, avait empêché qu'à cette lieure tardive on lui fermât la porte. Talleyrand. fatigué par son jeu et de fort méchante humeur, avait plus envie de se coucher que de donner une audience. Cependant il pénétra dans le salon. La dame sommeillait déviant le feu, au fond d'un grand fauteuil. On ne distinguait pas ses traits. Elle était enveloppée d'un de ces manteaux à capuchon, très amples et très courts, comme en portaient à cette époque les élégantes, et l'on voyait seulement la « gaze d'or » dune robe de bal qui débordait par le bas. Au bruit, la dormeuse s'éveilla, et, rejetant son capuchon d'un geste gracieux, elle se leva, confuse et rougissante. Ce fut un éblouissement. Devant cette beauté radieuse, le ministre, du premier coup, fut conquis. Peu importe ce que raconta ensuite Mme Grand ! Le pince-sans-rire qu'était Montrond l'avait mystifiée; il lui avait fait croire que Bonaparte allait envahir l'Angleterre. « Ses soldats, avait-il ajouté, pilleront les banques. Votre fortune, qui y est placée, est en danger. Un seul homme peut vous tirer d'affaire : Talleyrand! Allez le trouver de ma part; voici un mot pour lui. » Et, sans perdre une minute, crédule et puérile, Mme Grand avait sauté dans un fiacre, elle était accourue à l'hôtel GallilTet, où, maintenant, Talleyrand, fort amusé, la rassurait par de douces paroles (1). Leurs relations étaient nouées. — En narrant cette histoire, Colniaclie, qui fut secrétaire privé de Talleyrand à l'époque de son ambassade à Londres, prend bien soin de nous dire qu'il en a recueilli tous les détails sur « les
(l) CoLMACHE, Révélations of the lifr of prince TalU'ijrnnd (Londoii. 1850', 296-300.
126 LA vir, i'rivi:k de tallhyrand
lèvres du prince lui-même (1). » Et pourtant, nous gardons un doute : M. Colmaciie a trop souvent prouvé que son imagination nuisait à sa critique (2).
D'après un écrivain de la liestauration peut-être injustement oublié, Henri de Latouclie, l'auteur de Fragoletta^ l'éditeur dWndré Chénier, ce ne serait pas mystifiée par Montrond, mais traquée par la police, que Mme Grand aurait eu recours à Talleyrand. Depuis son retour d'Angleterre, elle logeait dans un très modeste liôtel garni de la rue Saint-Nicaise. Elle vivait dans une demi-retraite; elle ne fréquentait guère que deux ou trois amis d'avant 1792, qui, comme elle-même, ne tenaient pas à trop éveiller l'attention. Malgré cette prudence, elle fut dénoncée : on l'accusa d'être l'oyaliste. d'entretenir des rapports avec les émigrés, et. bientôt, il lui devint impossible de sortir dans la rue sans être filée par un agent. Sur ses entrefaites, une de ses amies, la marquise de Sainte-Croix, — sœur de l'avocat général Talon et tante de Mme du Cayla qui sera la favorite de Louis XYIIT, — l'adressa au ministre des Relations extérieures. Talleyrand reçut Mme Grand, fut ravi de sa beauté, mit fin aux tracasseries policières, puis l'invita à déjeuner, puis la retint à diner, puis l'instalhi à l'bôtel Gallitfet (3).
Il y a dans le récit de Latoucbe. à côté d'évidentes inexactitudes, une part de vérité. Dans les premiers jours
(1) « 1 luid ilJ'rom Ihe lips ol'llic Prince liiinself. «
(2) N'e.-it-cc pas lui, par exemple, qui, sous iirétexte de détruire une légende, prétend que Mme Grand naquit en Bretagne, à Loricnt, et que son père s'appelait Dayot ?
(3) Henri dk L.xtouche, l'Albiun perdu (Paris. 1829). La version de ce volume presque introuvable est reproduite par A. Pichot, Sourenirs inliines sur M. de TalluyriouJ, l."il-152.
de germinal an \l, la police surprit, en effet, une correspondance de Mme Grand avec un émigré de Londres, le vicomte de Lambertye, et peut-être aussi avec des Anglais (1). On arrêta la suspecte, et Talleyrand. pour qui, sans aucun doute, elle n'était déjà plus une inconnue, intervint en sa faveur. Le 3 germinal an VI {'23 mars 1798), il adressait à Barras ce billet pressant et significatif :
Citoyen directeur,
On vient d'arrêter Mme Grand comme conspiratrice. C'est
la personne d'Europe la plus éloignée et la plus incapable de
i^e mêler d'aucune affaire; c'est une Indienne bien belle^ bien
paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie
jamais rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle; je suis
sûr qu'on ne lui trouvera point l'ombre de jjrétexte pour ne
pas terminer cette petite affaire à laquelle je serais fàcbé que
l'on mît de l'éclat. Je l'aime, et je vous atteste à vous,
d'homme à homme, que, de sa vie, elle ne s'est mêlée et n'est
«n état de se mêler d'aucune affaire. C'est une véritable
Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femmes
■est loin de toute intri,i;ue.
Salut et attachement.
Cb.-Maur. Tallevr.\.\d i2).
(1) Quoique le dossier de Mme Grnnd aux .Arrliives naUonales, — dossier qui parait, d'ailleurs, avoir été soigneuscmenL expurgé, — soit muet sur celle arrestation, elle est altpslée par les journaux du temps, ainsi ]iar le Républicain du 22 lloréal an YI, et par les Mémoires deBarras, 111.173.
(2) Mémoires de Barras, lil, 173. — Micliaud, qui prétend avoir eu • l'autograpliie » de cette lettre sous les yeu.\, la t-ite comme étant du 3 germinal an IV, c'est-à-dire du 23 mars 1796. Micliaud fait une erreur de date : Talleyrand ne revint, en eli'et, à Paris qu'au mois de septembre 1796; il ne connaissait pas encore Barras à ce moment, et ne piU, par conséquent, lui écrire le hillet en (|ueslion qu'on 1798. — Quant à l'au- 4lienticitL' du billet lui-même, n'ayant pas retrouvé l'original, nous la <Toyons probable, quoique la quantité de fau.x, commis avec l'écriture île Talleyrand par son secrétaire Perrey, laisse toujours un doute.
L'affaire fut sur le point de tourner au tragique pour Mme Grand et. par contre-coup, pour Talleyrand. Depuis quelque temps, les membres du Directoire, qui avaient toujours supporté avec mauvaise humeur la supériorité un peu hautaine de leur ministre des Relations extérieures, s'inquiétaient de son intimité avec le général Bonaparte, — le héros fêté des victoires d'Italie. Ce scandale prêt à éclater, c'était l'occasion d'arracher à Talleyrand son ministère, de ruiner son influence. Aussi, lorsque Barras, profitant d'une séance du Directoire, demanda à ses collègues, comme une chose toute simple, la mise en liberté de Mme Grand, il se heurta rudement à leur opposition. Reuhell, Merlin (de Douai) et leurs acolytes, s'érigeant soudain en vengeurs de la morale violée, furent saisis dun accès farouche de vertu.
Le premier. l'Alsacien Reuhell, brutal comme un sanglier de son pays, fonga sur Talleyrand, « ce misérable défroqué, ou toujours enfroqué. qui ne pouvait pas se contenter d'être le plus vil des libertins. Il ne pouvait pas se satisfaire en France, où cependant l'on ne manque pas de c... ; il fallait qu'il en allât chercher en Angleterre, et de celles encore que les Anglais font venir de l'Inde... Il n^y aurait pas de plaisir pour Talleyrand s'il n'y avait du scandale par-dessus les toits... » Les mœurs qu'il pratique, en a-t-il reçu l'exemple aux États-Unis, de Washington, de Jefferson « et de tous ces vrais patriotes qui ont tenu le timon des affaires dans leur pays comme notre devoir est de le tenir dans le nôtre » ? Reuhell continua longtemps ; à la fin : « Je demande, dit-il, que la nomination de ce prêtre impudent soit révoquée, sans quoi le
Directoire s'expose à assumer sur lui toute la déconsidération dont jouissait déjà Talleyrand, et qu'il croit devoir perfectionner encore depuis qu'il est ministre delà République. » Après Reubell, Merlin, si expert à couvrir les crimes d'une apparence de légalité, prit une mine scandalisée. Il compara la rigidité morale de Robespierre et de Saint-Just avec « le relâchement cynique de Talleyrand ». Puis, baissant les yeux, il poursuivit, de son ton douceâtre : « Nous sommes tous d'accord qu'il ne manque point en France de belles femmes, bonnes et complaisantes; pourquoi, si Talleyrand en a le désir ou le besc^in, va-t-il les chercher aux Indes anglaises, c'est-à-dire eu Angleterre? Il y a là, je l'avoue, quelque chose qui me paraît quitter le domaine privé et arriver tout à fait à la politique. Qui peut nous garantir que la prétendue liaison galante de Talleyrand avec cette femme aimée ne soit pasune liaison politique..., que Talleyrand, comme tant de patriotes l'en accusent depuis longtemps, ne soit pasréellement un homme vendu à l'Angleterre, donfe Mme Grand ne serait que le paquebot iritermédiaire? »• Pour conclure, ajouta Merlin froidement, « je demande (ju'au lieu de mettre la femme ou la fille Grand en libertéy le ministre de la Pohce soit chargé, au contraire, de faire lui-même un interrogatoire très serré ; il faut aller au fond de cette affaire... ; nous ne pouvons méconnaître dans Talleyrand ce (jui y est : c'est, sans aucun doute, un intrigant beaucouj) [)lus (pi'un amoureux. Il faut, en même temps, surpi'endre toutes les correspondances intérieures ou extérieures ; il faut arrêter tous les agents anglais cpii peuvent tremper dans cette machination. Pour
mieux saisir Talleyrand en flagrant Jélit, il faut paraître attacher très peu d'importance à cela, de manière qu'il soit moins sur ses gardes; il faut même qu'entre nous, nous convenions de ne lui laisser rien apercevoir, de lui faire même bonne mine lorsqu'il se présentera au Directoire avec son portefeuille. Si nous arrivons, comme je l'espère, à tenir la trame, nous en ferons une justice éclatante, et, après l'avoir destitué comme de raison, nous le traduirons en jugement devant une commission militaire. C'est à cette juridiction que doit ressortir naturellement 3îme Grand, puisqu'elle n'est qu'une émigrée rentrée en France, et Talleyrand viendra conséquemment en cause. . . Ainsi, vous aurez complètement raison du contre-révolutionnaire que vous avez trop légèrement laissé pénétrer dans votre intérieur. Quant au prêtre libertin..., ce n'est point là notre affaire. » Lorsque Merlin eut fini de parler, François (de Neufchàteau) déclara solennellement : « Le Directoire a sans doute tous les droits de surveiller la •conduite politique de ses agents, mais il faut leur laisser leur vie privée : c'est là un sanctuaire. » Avec Laréveilllère-Lépeaux, la tempête reprit de plus belle. Honnête ihomme, mais sectaire borné et passionné, cet apôtre d'un •culte soi-disant philosophique ne pardonnait pas à Tallevrand les épigrammes dont il criblait la théophilan thropie. Un jour qu'à l'Institut, Laréveillère,dans un langage enthousiaste, prônait les beautés des cérémonies nouvelles, l'ancien évêque d'Autun n'avait-il pas eu ll'impertinence de l'interrompre? « Je n'ai qu'une observation à vous faire, avait-il dit gravement; Jésus-Christ, ,pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité.
Vous auriez dû tâcher d'en faire autant (1). » — Laréveillère profita donc de l'inconduite de Talleyrand pour fulminer contre l'Église catholique et exalter la théophilanthropie. Si Talleyrand, dit-il, est un libertin, la faute en est avant tout à son éducation cléricale ; il est un produit de la Rome moderne. « Je veux bien que ce ne fût pas un homme très bien incliné par sa nature première ; mais sa perversité a certainement été augmentée et raffinée par la prêtrise et l'épiscopat. Pour détruire ces vices capitaux qui ont pénétré dans la génération, et dont Talleyrand nous offre le prototype accompli, il faut prendre la chose aux racines ; il faut refaire la société religieuse, comme la société politique, dans ses fondements » ; il faut substituer à la « religion catholique, qui ne repose que sur la momerie et sur la duperie,... un culte moral sensible et qui, s'emparant du cœur, élèverait l'imagination en même temps qu'il satisferait l'intelligence... » Exaspéré par quelques boutades à l'emportepièce que lui décocha Reubell, Laréveillère, « les yeux hors de la tête », déclamait, tonnait, vaticinait... Pour en finir. Barras, qu'ennuyait tout ce bruit, proposa de renvoyer l'affaire au ministre de la Police, et il fut ainsi ordonné (2).
Quelques jours plus tard, sous une mystérieuse influence, les portes de la prison s'ouvraient devant
(1) Jules 81.MON, Une Académie ttons le Directoire, 263. L'incident remontait au \i floréal an V.
(2) Mémoires de Barras, III, 175-183. Cette discussion eut lieu, sans doute, hors séance, car il n'y en a pas trace dans le registre des délibérations du Directoire, pendant les mois de germinal et lloréal an VI. (Arch, nat., AFiii 10.)
Mme Grand. On lui rendit, par une faveur spéciale, tous ses papiers; et de mauvaises langues prétendirent que, dans le nombre, se trouvait une lettre à Lambertye fort irrespectueuse pour Talleyrand : il y était appelé M. Piécourt (i), — plaisanterie d'un goût douteux sur son infirmité.
Mme Grand venait de voir à ses dépens qu'avec la police tracassière du Directoire, il ne faisait pas bon être inscrite sur les listes d'émigrés. Le régime des prisons n'était pas de son goût. A peine libre, elle prit donc ses précautions pour éviter le retour d'aussi fâcheuses mésaventures. Elle était née à Tranquebar. colonie du Danemark; elle revendiqua la nationalité danoise. Cela môme ne lui suffit pas. Les vrais patriotes, les purs du régime, nourrissant une haine égale contre les ci-devant nobles et contre les Anglais, elle tint à faire remarquer, dans la pétition apostillée par Talleyrand qu'elle adressa au Directoire, que, mariée à un fonctionnaire de la Grande- Bretagne, « elle la détestait parce qu'il l'avait rendue malheureuse (2) ».
L'arrestation de Mme Grand, les démarches de Talleyrand, n'avaient point passé inaperçues. Talleyrand essaya, dit-on, de fermer la bouche des journaux amis, mais les autres parlèrent, et tout Paris jasa bientôt sur sa liaison. Dans son numéro du 8 floréal, l'organe des jacobins, le Journal des hommes libres, qui, supprimé par le Directoire comme « l'écho d'une faction désorganisatrice », avait
(1) Le Républicain du 22 floréal an VI.
(2) L'auteur de The Female Revolulionanj Plutarch se trompe en datant cette pétition de 1797.
reparu sous le nom de Républicain, annonçait déjà son mariage : « Le ministre des Relations extérieures, y lisait-on, revenu des fredaines de son galant célibat, vient d'épouser à l'acquit de sa conscience. La femme qu'il prend est âgée de quarante ans et jouit d'une très grande fortune. Ce mariage diplomatique n'est point bête... » Une autre fois, la même feuille représentait Talleyrand portant sur la poitrine, à la place de son ancienne croix d'évèque, le portrait d'une belle Indienne, tandis que, de sa poche, s'envolaient des lettres de la dame à M. de Lambertye (1). L'inconvenance devint telle que la police, qui pouvait bien en être complice, s'émut de nouveau; elle envova rapports sur rapports au Directoire pour rendre plus retentissantes encore, en les lui dénonçant, les rumeurs qui couraient sur son ministre (2).
Lorsque le Républicain parlait de mariage, il était trop pressé. A quoi bon se marier dans le Paris du Directoire? Les mœurs étaient faciles : les gens malintentionnés pouvaient s'étonner, ils ne s'indigneraient de rien! Peut-être cependant cette idée de mariage n'étaitelle pas éclose seulement au milieu des bavardages d'une salle de rédaction. Peut-être la belle Indienne avait-elle, avant tout autre, entrevu qu'elle écliangerait un jour le nom de Grand contre celui de Talleyrand. Quoi qu'il en soit, pour tranclier les derniers nœuds qui rattachaient le présent au passée Paris à Calcutta, elle voulut divorcer. La chose était aisée : sous la loi révolutionnaire, il suffi-
(1) Le nt'pitblicain du 22 floréal an VI.
(t) Rapports du Bureau (.entrai du 8 et du 22 floréal an VI. (Aularp, Pdvis pendant la réaction thermidorirnne et sons le Directoire, IV, 622 et 657.)
13i LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAND
sait (l'alléguer un vague prétexte. Elle fit valoir que, depuis plus de cinq ans, son mari n'avait pas donné signe de vie ; et. bien qu'il s'agît cette fois d'un contrat conclu aux Indes, le 18 germinal an YI (7 avril 1798), l'union de M. et de Mme Grand fut annulée à la mairie du II' arrondissement (1).
Dès lors. Talleyrand et son amie ne prirent plus la peine de dissimuler leur intimité; ils l'affichèrent. Et, assez solide pour résister au qu'en-dira-t-on du public, cette liaison ne sera pas davantage ébranlée par le choc rude des événements. Pendant ces années si remplies où meurt le Directoire et où naît le Consulat, quels que soient les hasards de la fortune changeante, rien ne séparera les futurs époux. Talleyrand tombe du ministère^ il redevient un vaincu et un suspect, il vit dans une demi-retraite; Mme Grand ne l'abandonne pas. Il conspire avec Bonaparte, il noue les fils de l'intrigue, il est l'intermédiaire discret et moelleux qui rapproche les acteurs du coup d'État; et. à côté de lui, sans être initiée, elle assiste au va-et-vient des conjurés. Dans ses Souvenirs d'un sexagénaire, Arnault évoque une de ces soirées de brumaire an VIII, où Rœderer, Regnauld de Saint-Jean d'Angély et quelques autres, réunis avec lui chez Talleyrand, rue Taitbout, causaient mystérieusement du grand projet, tandis que le maître de la maison, afin de dépister les indiscrets, jouait au whist avec Mme Grand et Mme de Cambis (2) . Puis, Bonaparte triomphe, et Talleyrand
(1) .4r(7i. (le la Seine. Reconstitution des actes de l'état civil, ficlie n» 299432.
(2) Arnault, Souvenirs d'un se.ragénaire, IV, 357.
à sa suite. Le portefeuille des Relations extérieures lai est rendu. Il reprend sa place, — mieux que sa place, — aux aiïaires et dans l'opinion. Il devient l'artisan de la paix avec l'Europe : il réconcilie la France de la Révolution et la Russie des tsars en ébauchant un accord avec Paul I"; il préparc le traité de Lunéville et le traité d'Amiens; il négocie le Concordat; il org-anise l'Italie à la Consulte de Lyon; il est, selon le mot de Barante, « l'oracle » (11 de la politique. Les diplomates de l'Europeentière lui font la cour. Les journalistes, un crayon à 1» main, notent à la hâte ses jugements et les répètent am public. Les poètes lui dédient leurs vers. Les bellesdames bourrent de sucreries Jonquille, sa petite cliienne. Les étrangers, venus à Paris, inscrivent sur leurs carnetsses traits d'esprit. Le Premier consul lui-même recourt souvent à ses lumières. Enfin, ministre de la République, il ressuscite l'ancien régime dans des fêtes sans pareilles. A l'hôtel Galliffet, pendant que chantent Garât et Mme Walbonne, que Vestris et Mlle Chameroi dansent des pas russes et des gavottes, que La Harpe lit des morceaux de sa Jérusalem délivrée, pour la première fois, la France d'Iiier et la France d'aujourd'hui se mêlent : Mathieu Dumas et Portalis, Rœderer, l'amiral Bruix. le général Murât, le prêtre vendéen lîernier coudoient le duc de Liancourt, le chevalier de Coigny, l'ami de Louis XVI, l'aîné des Ségur, Crillon, Noailles, Castellane, Caumont... Ou encore Talleyrand offre à ses invités le régal d'entendre la brune Italienne Ciinse|)pa (Irassiiii,
(1) BAitA.NTE, Kloye de M. de TaUeijrand, prononcé à la Cliamlire des pairs le 8 juin 1838.
(jue Bonaparte amoureux a ramenée de Milan ; d'assister à la première d'une pièce de circonstance sur la paix de Lunrville. jouée par les acteurs du Vaudeville; d'applaudir, dans un quadrille de toutes les nations, les ballerines de l'Opéra costumées en Espagnoles, Hongroises, Cosaques, ?]gypliennes, etc. (1). A Neuillv, dans la villa fraîciie et fleurie qu'il vient de louer au fournisseur Delannov. il reçoit deux Bourbons, le prince héréditaire de Parme et sa femme, infante d^Espagne, créés, au traité de Lunéville, roi et reine d'Etrurie, et. par une attention galante, il transforme en une Florence de féerie son parc illuminé : le palais Pitti dresse sa façade, des pavsans font des rondes joyeuses, des feux d'artifice sont tirés, des soupers trois fois renouvelés sont servis dans cinq salles, le poète Esmenard récite des vers, le tout se termine par un bal qui dure jusqu'au matin (2) : c'est « un clief-d'oMivre de génie artistique (3) »... El Mme Grand est là. près de Tallevrand. faisant les honneurs.
De cette chance imprévue, qui la porte comme dans un rêve, Mme Grand va user, sans perdre une minute, pour mettre de l'ordre dans ses affaires. Dès le 2 floréal an VIIÏ de la République une et indivisible, les consuls rayent son nom sur la liste des émigrés du département delà Seine. Ils l'autorisent « à rentrer en possession de
{]) Fètcs du 6 venlùse an VllI et du 28 pluviôse an IX. Voy. Journal des Débals du 8 ventôse an VIll et du 1" ventôse an IX. (Aulard, Paris sous le Consulat, I, 180, et II, i83-186.)
(2) 19 jjrairial an IX. Voy. Journal de Paris du 21 prairial; Mercure de France du \" messidor, etc. Signalons aussi le lioijaume d'Etrurie, par Paul Marmuttan.
(3) Mt-mnrial île Norvins, II, 287.
ceux de ses biens qui n'ont pas clé aliénés (l) ». Quelques mois plus tard, après des formalités qui traînent en longueur, ils rectifient son état civil; son nom sera désormais écrit, dans les actes officiels, « Catlierine-Nod Werlée, femme Grand, native de Danemark (2) ».
Mais surtout, elle devient une des femmes en vedette du Paris consulaire, la rivale, par sa table et son salon, de Mme de Staël et de Mme Récamier. C'est à Neuilly. dans la résidence d'été embellie par ses soins, qu'elle tient ses états, et qu'elle règ-ne. Elle y reçoit des hommes politiques et des littérateurs, des diplomates et des étrangers. Elle y donne de fins soupers, dont la renommée s'étend au loin : « Le service s'y faisait à la g-recque. Des nymphes à noms mythologiques servaient le café dans des aiguières d'or; les parfums brûlaient dans des cassolettes d'argent (3). »
Telle était la situation de Mme Grand à l'heure où un prodigieux coup de dé allait en faire Mme de Talleyrand.
(i) Procès-verbaux des délibérations des consuls, Arch. 7U(/., AFiv'4,et dossier Grand. Arch. nnl , F'o946.
(2) Arch. nal. F75946.
(3) Th. luNG, Lucien Bonaparle et ses mémoires, II, 235. Cf. sur Mme Grand à Neuilly : Les Russes à Paris ( 1800-1830), par L. Ping.mh, dans le Correspondant du 25 avril 1904, 203.
138 LA vu: PRIVEE DE TALLEYRA.ND
Le 13 fïorcal an X (3 mai 1802), Mme de Slaël écrivait à son amie. Mme Récamier : « Rien de nouveau à Paris dans les événements de société. Duroc se marie avec Mlle d'IIervas; Mme Grand, dit-on, avec M. de Talleyrand. Bonaparte veut que tout le monde se marie, évoques, cardinaux, etc. (1). »
Ce fut, en effet, le Premier consul qui imposa le mariage à M. de Tallevrand. Dans la France nouvelle, qu'il était en train d'apaiser et de façonner sous le regard hostile de l'Europe, il entendait qu'extérieurement au moins, l'ordre régnât, — l'ordre matériel comme l'ordre moral; il voulait, à sa cour naissante, du bon ton, de la décence, de la correction; et un beau jour, — de même qu'apercevant à l'Opéra Mme Tallien en Diane chasseresse, nue sous une peau de tigre, il lui faisait dire que les déguisements mythologiques n'étaient plus de saison (2i, — il signifia tout net à Tallevrand que le temps des unions libres était passé. Il avait d'abord songé, au moment des négociations du Concordat, à rendre à l'Eglise l'ancien évèque d'Autun, à le revêtir de la pourpre des cardinaux et à le charger des affaires rehgieuses. « C'était son lot, confiait-il plus tard à Las-Cases; il rentrait dans le giron,
(1) Coppel, Wcimar, Mme de Slai'l et la grande-duchesse Louise, par l'auteur des Souvenirs de Mme Récamier, 26.
(2) Mémorial de Xorvins. II, 230.
réhabilitait sa mémoire, fermait la bouche aux déclamateurs (1). » Mais Talleyrand s'était dérobé, et, n'ayant point réussi à en faire un cardinal, Bonaparte fut amené à en faire un mari.
Un très petit incident, qui mit tout à coup en relief la situation fausse de Talleyrand, détermina l'intervention de Bonaparte. Au moment d'être présentées chez le ministre des Relations extérieures, plusieurs femmes d'ambassadeurs avaient été prises de scrupules. Ne seraient-elles pas reçues par Mme Grand? Ne devraientelles pas lui faire la révérence? Des murmures s'élevèrent dans les milieux diplomatiques ; Mme de Rémusat prétend que leur écho parvint jusqu'aux oreilles du Premier consul. Sur-le-champ, il mesura l'effet du scandale : le bon renom de son gouvernement compromis, les cours de la vieille Europe, encore sur la défensive, effarouchées et méprisantes. Il manda Tallevrand, et lui déclara qu'il « devait bannir Mme Grand de sa maison » (2).
Peut-être Talleyrand aurait-il volontiers profité de cette porte de sortie. Mais l'issue qu'on lui offrait ne faisait point l'affaire de Mme Grand. Rompre avec le ministre, c'était son rêve doré qui s'envolait sans espoir de retour! C'était, à l'heure où sa beauté approchait du déclin, retomber dans sa vie d'incertitudes et d'expédients! A peine sut-elle l'arrêt rendu par le Premier consul qu'elle courut à la Malmaison. Moins collet n)onté que les ambassadrices, Joséphine entretenait depuis longtemps d'excellentes relations avec l'amie de M. de
(1) Comte DE Las-Cases, Mémorial de Mainte-Hélène.
(2) Mémoires de Mme de Ilémusat, H, 175-176.
Talleyrand; elle fréquentait la villa de Neuilly et le ministère de la rue du Bac: elle invitait la « belle Indienne » à sa table, et même, elle avait accepté de sa main le présent d'une charmante guenon, dont les grimaces l'avaient amusée pendant une visite à l'hôtel Gallifîet fl). Mme Grand conta sa peine à Joséphine, l'intéressa à son angoisse, obtint qu'elle plaidât sa cause près ■de son mari. Joséphine fit mieux encore : elle trouva moyen de mettre Mme Grand en présence de Bonaparte. La scène, paraît-il, fut émouvante. Mme Grand eut des •cris du cœur, et le Premier consul, troublé par sa beauté autant qu'apitoyé par ses larmes, finit par s'écrier : « Eh bien! que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé. Mais il faut que vous portiez son nom ou que vous ne paraissiez plus chez lui. » Au sortir de cette entrevue, il répéta son ultimatum à Talleyrand lui-même, et lui donna vingt-quatre heures pour se décider (2). Talleyrand se décida pour le mariage.
Mme Grand était belle, même très belle : sa beauté resta toujours son seul mérite. Elle avait l'esprit assez court, frisait la quarantaine, et, de sa réputation, mieux vaut ne rien dire. Elle était de ces femmes qu'on n'épouse pas... Talleyrand ne fut point arrêté; il se riva au pied une chaîne qui devait, toute sa vie, lui peser. Fut-ce un coup de tête? Une bravade (3)? Talleyrand n'a pas fait de
(1) [Villemarest], Monsieur de Talle>jrand, III, 181.
(2) Mémoires de Mme de Rémnsat, II, 176-177. Cf. Mémoires du chancelier Pasquier, I, 230-251 ; Mémoires du baron de Méneval, II, 414-413 (Méneval date à tort la scène de 1803); Iu.\g, Lucien Bonaparte et ses mémoires. II, 235, etc.
(3) CoLMACHE, Révélations of tlieliff of the Prince Talleyrand, 302.
LE MARIAGE DE TALLEYRAND Ul
confidences, et ses contemporains intrigués ont cherclié, sans la découvrir, la clef du mystère. Pour les uns, Mme Grand était la dépositaire de sa fortune. Pour d'autres, elle avait surpris des secrets compromettants, et, lorsqu'elle insistait pour devenir sa femme, elle mêlait aux prières des récriminations et des menaces : « Si vous ne m'épousez de suite, lui aurait-elle écrit, je vous fais raccourcir d'un pied (1). » Le futur chancelier Pasquier, qui ne fut pas un des moins étonnés, risque cette explication : Talleyrand cédait « à l'ascendant de l'imporlunité sur la faiblesse, au désir de retrouver un peu de paix dans un intérieur dont il ne savait pas secouer les habitudes, enfin à une profonde indifférence de l'opinion publique (2) ».
Une fois la décision prise, restait le plus difficile : l'exécuter. Les obstacles se dressaient en masse. Tallevrand, ministre des Relations extérieures, l'un des négociateurs du Concordat, devait à son gouvernement, sinon à lui-môme, au lendemain de la restauration religieuse à laquelle il avait travaillé, d'être marié au pied de l'autel. Était-ce possible? Le 10 juillet 1777, à une heure du matin, dans l'église catholique de Chandernagor. un prêtre avait béni les serments de Georges-François Grand et de (]atherinc-Nocl Worlée, et, depuis lors, aucun tribunal ecclésiastique ne les avait révoqués. Chose curieuse, de cette première union, personne, à commencer parles intéressés, ne semble s'être inquiété. Mais il existait un autre empêchement qui, celui-là,
(1) Mémoires du général baron Tliicbault, V, 335.
(2) PASQLiEn, I, 251.
m LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAND
n'était pas sorti des mémoires : Tallcyrand avait été fait prêtre, évéquc; il était encore, pour beaucoup, « l'ancien évèquc d'Autun », et, malgré les erreurs commises, les scandales donnés, les censures encourues, il n'avait jamais été relevé du vœu de célibat. Ce n'est pas qu'il n'eût essayé déjà d'obtenir cette faveur. Pendant que s'élaborait le Concordat, il avait insisté, avec une ténacité pressante, pour que les ecclésiastiques sécularisés en fait le fussent en droit, et il n'avait pas caché le désir de glisser discrètement son cas au milieu des leurs, d'être englobé avec eux dans une absolution générale.
Parmi les questions soulevées au cours des négociations avec Rome, il n'y en eut pas de plus délicates que celle des prêtres qui avaient renoncé au sacerdoce et qui s'étaient mariés. Dès le 26 janvier 1801, le délégué du gouvernement français, l'abbé Dernier, célèbre par son rôle dans l'insurrection vendéenne, la posait très clairement : « Le second article du projet de convention, écrivait-il dans des notes destinées au Saint-Siège, a pour objet l'état des ecclésiastiques promus aux ordres sacrés, et qui ont contracté un mariage civil depuis la Révolution. Le gouvernement, qui veut la paix de tous, désire qu'on leur ouvre la porte salutaire de la communion catholique, s'ils le désirent eux-mêmes, et qu'on fasse revivre à leur égard les dispositions prises par le concile d'Ancvre, en 314, à l'égard des diacres mariés, s'ils veulent vivre et mourir catholiques, et renoncer à tout exercice des ordres sacrés qu'ils ne pourraient reprendre de nouveau, même en renvoyant leurs épouses, sans un
scandale réel (l). » Le Premier consul, que les W'g-les canoniques n'embarrassaient guère, aurait voulu vider l'afiaire d'un seul coup, par un article du Concordat; il avait lui-même cherché une rédaction : « Les ecclésiastiques qui sont entrés depuis leur consécration dans les liens du mariage, ou qui, par d'autres actes, ont notoirement renoncé à l'état ecclésiastique, rentreront dans la classe des simples citoyens et seront admis comme tels à la communii)n laïque (2). » Mais le représentant du Saint-Siège, Mgr Spina, avait tout de suite émis des réserves; il laissait entendre que l'addition « ou qui, par d'autres actes, ont notoirement renoncé à l'état ecclésiastique » ne serait pas acceptée à Rome; et devinant que, sous cette formule, se cachait Talleyrand, il se hâtait d'en rendre compte au cardinal Consalvi : « Je ne sais, lui mandait-il le 25 février, si le ministre Talleyrand veut y être compris; mais j'ai bien fait savoir que ni un évèque, ni quiconque est lié par des vœux solennels, ne peut jouir de l'indulgence apostolique (3). »
Le nœud du problème était là. D'un côté, Rome, toute disposée qu'elle fût aux concessions, n'admettrait pas que le pouvoir laïque se mélàt d'une question de discipline ecclésiastique, qu'un cas de conscience devînt un article de Concordat; elle ne demandait qu'à absoudre, mais par un acte spécial, émanant de sa seule autorité spiiiluelle.
(1) BouLAY DE LA Meuhïhe, Dociimcuts sur la négocialion du Concordat cl sur les autres rapports de la France avec le Saint-Siège en ISOO et 1801, I, 314-315,
(2) BouLAY DE laMeiiithe,!, 333. (l'rojetn» odicléparic l'rcmier consul el daté «lu 2 février 1801.)
(3) BoULAY DE LA MeUUTHE, il, 63.
14i LA VIE PRIVÉE DE TALLEYRAND
D'un autre côté, ses traditions l'obligeaient à une distinction : séculiers et réguliers ne s'engageant point par les mêmes vœux, le même traitement ne convenait pas aux uns et aux autres. A l'époque de Marie Tudor, le pape Jules III, rempli de mansuétude vis-à-vis des prêtres infidèles du clergé anglais, était resté inflexiijle vis-à-vis des évêques et des religieux. Sa conduite était un exemple pour Pie VII ; il ne s'en écarterait pas et, dans une lettre à Bonaparte du 12 mai 1801, il tint à s'expliquer luimême sur ce grave sujet : « Quant à l'absolution des prêtres mariés (en exceptant les réguliers liés par des vœux solennels et les évêques. relativement auxquels il n'y a pas eu dans l'Église, depuis qu'elle existe, d'exemple d'une semblable indulgence admise), et quant à l'absolution de ceux qui se seraient éloignés de l'Eglise par d'autres voies, nous y pourvoirons en donnant les pouvoirs nécessaires pour qu'ils soient absous suivant les règles et la discipline ecclésiastique, vous assurant que nous nous ferons un devoir bien doux de leur faire éprouver de notre part les effets de toute la condescendance paternelle, aussi loin qu'elle peut s'étendre, et nous aurons même en cela égard, autant que cela pourra nous être permis, aux circonstances dans lesquelles se trouve aujourd'Imi l'Église de France (1). »
Déçu dans son espoir, Talleyrand fut irrité et ne le cacba point. Il n'eut pas d'éclat de colère : ce n'était pas dans son genre; mais une aigreur continue à l'endroit des négociateurs romains. Personne plus que lui n'avait,
(1) BOCLAY DE LA MeURTHE, II, '296.
au début, encouragé et aidé Bonaparte à rétablir dans la France renouvelée la religion ancienne (i). Il est certain qu'à ce moment son allure change. Veut-il forcer la main au Souverain Pontife, lui arracher ou lui soutirer ce qu'un spirituel historien du Concordat appelle « la clause de Mme Grand (2) »? Il entrave les pourparlers, soulève ou grossit des chicanes, est moins souple, moins coulant, moins fertile en formules pour franchir les pas difficiles, toujours attentif à ramener sur le tapis, avec une infatigable adresse, la question qui le touche au vif. Dans un rapport au Premier consul, daté du 29 mai, sans se découvrir lui-même, il s'exprime ainsi : « Le Saint-Père a supprimé, dans son projet, l'article relatif aux ecclésiastiques mariés. Le citoyen Dernier dit cependant dans son rapport que, sur l'insistance du gouvernement, cet article sera rétabli. Cet article est moralement aussi indispensable que l'est, politiquement, celui relatif aux biens nationaux. Il serait souverainement injuste de laisser indécis l'état d'une foule d'individus qui sont devenus pères de farfiille et citoyens. Cette déclaration attirera à la mesure de la réconciliation des partisans très zélés, qui, sans elle, en seraient les plus dangereux ennemis (.3). » Deux mois plus tard, le 13 juillet, pendant qu'il soigne à Dourlion-l'Archambault une crise de rhuma-
(1) Ce rùle de Talleyrand dans les m'gociations du Concordat, que certains historiens dénaturent absolument en le représentant comme un rùle d'opposition systématique et malfaisante, est attesté par des documents décisifs, émanant des acteurs ou des témoins les plus irrécusables : nous en donnons ici même quelques extraits, que nous compléterons plus tard.
(2) Cardinal .M.vriiiF.r, le Concordat ile ISOl, 116.
(3) BOLLAV DE LA M El liTll li, 111, i28.
146 LA VIE PRlVÉt: DE TALLEYRAND
tismes, son homme de confiance, Blanc d'Hauterive, chef de division à son ministère, revient une dernière fois à la charf^e. L'instant est solennel. Tout semble arrangé; déjà, le Moniteur a reçu l'ordre d'annoncer la grande nouvelle : « M. le cardinal Consalvi a réussi dans la mission dont il était chargé par le Saint-Père auprès du gouvernement français (1). » C'est alors qu'Hauterive apporte à Bonaparte les objections suprêmes : « Je dois le dire au Premier consul, écrit-il à la fin d'un rapport destiné à réveiller la méfiance ombrageuse du maître, la suppression de l'article relatif aux prêtres qui ont renoncé à l'état ecclésiastique me paraît delà plus haute importance. Cet article était fait pour concilier à la convention nouvelle une classe, plus nombreuse qu'on ne pense, d'hommes dont les uns sont à plaindre, et les autres à ménager... Une grande maxime d'indulgence, presque philosophique, signalant le début du nouvel établissement religieux, l'eût rendu recommandablc à toutes les opinions. Je crois fermement que le Premier consul doit mettre le plus grand intérêt au rétablissement de cet article (2). » Et, dans le projet de convention remanié sur l'heure, l'article cher à Talleyrand reparaît : « Sa Sainteté relèvera de la loi du célibat les ecclésiastiques qui, depuis leur consécration, sont entrés dans les liens du mariage, sous la clause qu'ils renonceront à l'exercice de leurs fonctions, et admettra au rang de catholiques séculiers ceux qui, par d'autres actes, ont noloiremerit renoncé à leur état {'.)). »
(1) Correspondance de Napoléon I", VI, n° 5633.
(2) BouLAY DE LA Meiuthe, III, 200-201.
(3) BOL'LAY DE LA MeURTHE, III, 203.
LE MARIAGE DE TALLEYRAND liT
Talleyrand et Hauterive perdirent leur peine. Le Concordat fut signé le 15 juillet 1801; les prêtres infidèles n'y étaient point mentionnés. Malgré tout l'intérêt qu'aurait eu la cour de Rome à ménager et à se concilier le ministre des Relations extérieures, elle avait résisté jusqu'au bout; elle s'était retranchée, avec une douceur triste, derrière un inflexible Non possumiis. Avant la ratification définitive, Talleyrand et son chef de division exprimèrent encore des regrets et des récriminations (1) : il était trop tard. Le dernier mot de Pie YII fut son bref du 15 août adressé à l'archevêque de Corinthe (2). Par une mesure d'exceptionnelle clémence, le Pape absolvait les sous-diacres, les diacres et les prêtres du clergé séculier qui s'étaient mariés ou qui avaient renoncé à leur état: mais le pardon ne s'étendait ni aux anciens religieux, ni aux anciens évêques. — Ainsi se termina la première phase des négociations de Tallevrand avec Rome.
Dans une note manuscrite, Mgr Dupanloup a apprécié, en quelques mots très exacts, l'importance qu'avait eu le débat. « D'uncpart, écrit-il, on voit tous les efforts de 1 habileté et de la puissance ; de l'autre, l'habileté aussi, mais une puissance affaiblie, menacée, immuable cependant par la fermeté de la justice et triomphante par l'ascendant de la vertu. C'est un des nombreux épisodes cachés de cette grande époque religieuse : je ne crains pas de dire qu'il n'en est pas de plus glorieux pour l'Église. »
(1) Rapport.s d'Hauterive (16 juillet) et de Talleyrand (29 aoùt^ dans BoLLAY DE LA Meurthe, III, 220 et 483.
(2) Boi-LAV DL- LA .Meiiitiie, HI, 384-380.
Talleyrand n'était pas liommc à s'avouer vaincu. Il venait de perdre la première partie, il allait tenter la revanche; puisqu'il n'avait pas réussi à rentrer dans l'Église avec la masse des prêtres infidèles, il engagerait, pour lui seul cette fois, une négociation nouvelle. La puissance qu'était le ministre des Relations extérieures de la République consulaire ferait solennellement sa paix avec le Pape. Au milieu de la joie que causait à la cour pontificale la restauration du culte en France, — dans cette France naguère impie, — il obtiendrait sans peine une sécularisation éclatante et complète; et, de la sorte, fermant la bouche aux détracteurs, il cesserait d'être l'ancien évêque d'Autun, il deviendrait M. de Talleyrand tout court, le passé serait effacé et l'avenir s'ouvrirait par le mariage avec Mme Grand.
C'est ainsi que Talleyrand avait arrangé les choses dans son esprit. Il croyait tenir en main tous les atouts. Pie YII était l'indulgence même; au cours des pourparlers du Concordat, il avait répondu sans se lasser, avec une mansuétude paternelle et conciliante, aux brusqueries capricieuses, aux menaces impératives, aux manques de parole outrageants de Bonaparte. Pourquoi n'exaucerait-il pas la prière respectueuse de son ministre? Talleyrand oubliait que la bonté n'exclut pas la fermeté; il oubliait que Rome n'avait point faibli, quels qu'aient été
les risques à courir, là où des principes étaient engagés. Les hons procédés des cardinaux à son égard purent encore fortifier son illusion. Consalvi, qui pourtant se défiait de lui et l'a dépeint plusieurs fois sans bienveillance, le comblait de prévenances; bien plus, il étendait ses amabilités jusqu'à son amie : Ne manquez pas, écrivait-il de Rome à Mgr Spina, « de présenter mes compliments à Mme Grand (1) ». Et Spina répondait au secrétaire d'Etat : « Mme Grand, que j'ai vue bier, vous fait mille saluts (2). » Quant au cardinal-légat, Caprara, il avait été séduit par les bonnes grâces du ministre, et il lui était tout acquis. Le Premier consul, enfin, prenait à cœur sa sécularisation; il ne lui convenait pas, au moment où il ramenait la France aux anciennes traditions et aux anciennes mœurs, d'avoir pour principal ministre un évéque en rupture de vœux.
L'affaire fut entamée dès les premiers jours de février 1802 (3). Talleyrand rédigea une supplique en latin pour le Saint-Père, le légat prépara une note confidentielle pour Consalvi, et un courrier extraordinaire fut cbargé de porter sans retard les deux pièces à Rome. Elles parvinrent le 26 février à la cour pontificale. La supplique de Talleyrand, de même que la note de Caprara, n'ont pas été retrouvées. On sait cependant que le cardinallégat recommandait d'un accent cbaleureux la cause du
(1) Lettre de Consalvi du 23 septembre 1801, Boulay de la Meurtiie, IV, 53.
(2) Lettre de Spina du 11 octobre, Bollay de la Meliitiie, IV, 146.
(3) Voy. P. RiMEiu, la Diiiiomazia ponlificia nel aeculo XIX, II, 59-63; et H. Wei,schin(;eii, la Sf-cnlarisalion de Tulleyratul, dans le Journal des Débats du 4 septembre 1897.
iSO LA VIE PRIVÉE DE TALLEYRAND
ministre des Relations extérieures, et insistait, de sa part, pour que rien ne transpirât de la négociation commençante. Dans sa requête^ dont on ne connaît que quelques phrases, Talleyrand demandait pardon au Pape pour les erreurs très graves qu'il avait commises — de errorihiis gravissimis a se commissis : — il déclarait adhérer fermement à la religion catholique, apostolique et romaine, et être soumis à la chaire de Pierre avec une obéissance fdiale; il implorait la grâce d'être absous de ses fautes et relevé de ses vœux. Sollicitait-il davantage, c'est-à-dire réclamait-il en termes exprès le droit au mariage? Ce n'est guère probable. Selon une formule qui se retrouve fréquemment sous sa plume, la sécularisation impliquait dans son esprit la faculté de « vivre en tous points comme un laïque ».
Consalvi avait à peine eu le temps de parcourir les missives arrivées de Paris que déjà Caprara le relançait. « La température étant moins aigre, et me trouvant mieux de mon refroidissement, écrivait-il le 27 février, j'ai fait ma première sortie et je suis allé chez le ministre Talleyrand. Celui-ci m'a dit que le Premier consul avait pris une part très vive à son affaire; qu'il avait lui-même réuni de fortes raisons, appuyées sur des exemples, pour qu'elle aboutît; qu'il ne jugeait pas décent qu'un sujet, en qui il avait une confiance spéciale, apparût aux yeux du public dans une situation aussi fausse vis-à-vis de l'Église; qu'en conséquence, il s'était proposé d'écrire directement à Notre Sainteté, et d'expédier à ce sujet un courrier extraordinaire... — J'ai répondu que j'avais déjà écrit, mais que je n'avais point parlé des exemples, ne
les connaissant pas. — M. de Talleyrand m'a promis de me les communiquer. » Après avoir reproduit la conversation qu'il venait d'avoir, Caprara poursuivait : « En qualité de ministre de Notre Sainteté, je ne crois pouvoir rien faire de mieux, pour reconmiander l'affaire, que de l'exposer ainsi sous son vrai jour, et d'insister sur l'importance extraordinaire qu'y altaciie le Premier consul. 11 soutient que le ministre, depuis deux ans, a travaillé sans relàclie avec lui au réiablissement de la religion, en montrant le bien et l'utilité, et tenant tète constamment à ceux qui ont fait de tout pour y mettre obstacle... Le consul estime que son ministre mérite que Notre Sainteté use à son égard de la plus ample condescendance (1). »
Le représentant du Saint-Siège à Paris n'en dit pas davantage. Le mot mariage n'est nulle part prononcé. Mais, dans les milieux diplomatiques, personne ne s'y trompait. <( M. de Talleyrand, écrivait le 18 février, dans son journal, l'Anglais Jackson, n'est plus maintenant occupé que de son mariage, pour lequel il attend la dispense du Pape (2). »
A Rome, on avait mis tout de suite à l'étude l'affaire de Talleyrand. La cour pontificale avait le désir d'être agréable au ministre français. Mgr di Pietro, tliéologien très docte, examina sa requête et remit au secrétaire d'État, dès la fin de février, un long rapport. « Il ne paraît pas, y était-il dit, que l'on puisse être satisfait de la supplique présentée à Sa Sainteté par Charles-Maurice Talleyrand. Il ne s'y trouve aucune expression d'où il res-
(1) BouL.vY DE LA Meuhtiie, V, 212-213 (texte italien).
(2) Doui.AY DE LA Meuuthe, V, 213, note.
sorte, sans équivoque, qu'il déteste les maximes hérétiques et scliismatiques (le la constitution civile du clergé, auxquelles il a adhéré en prêtant le serment civil. » La confession qu'il fait de ses fautes, en les expliquant par le malheur des temps, ne dénote pas une suffisante réprobation. En outre, sa promesse d'adhérer fermement à la religion catholique romaine et d'être soumis, avec un cœur filial, au Siège apostolique, ne constitue qu'un engagement un peu vague, tout au plus analogue à la profession de foi de Pie IV. Di Pietro était donc davis qu'il fallait « exiger du requérant au moins la même déclaration que des intrus », et il soulignait le mot au moins en rappelant que Talleyrand, consécrateur des premiers évêques constitutionnels, avait été « l'auteur » même du schisme (1).
En dépit des conclusions sévères de Mgr di Pietro, le Pape, touché dans sa paternelle honte par la démarche de Talleyrand, décida qu'un bref serait préparé. Le cardinal Consalvi, qui, au Sacré-Collège, représentait l'élément conciliant et modéré, encourageait Pie VII à la clémence. Il était désireux de montrer au Premier consul et à Talleyrand son bon vouloir, et, le 3 mars, avant que rien fût encore terminé, il écrivait à Caprara : « Deux mots seulement, aujourd'hui, sur la question du ministre des Relations extérieures. Votre Eminence et lui-même peuvent être assurés que je mettrai tout le zèle dont je suis capable pour que l'affaire soit traitée dans le plus grand secret, avec toute la rapidité possible, et qu'elle
(1) Rl.MERI, II, 6C-61.
ait le meilleur succès. Je ferai tous mes elForts afin de prouver au ministre que je ne suis pas indigne de l'amitié qu'il veut bien me témoigner (1). » Huit jours plus tard, le secrétaire d'État annonçait, dans une nouvelle lettre, que la solution était proche (2).
Pendant cette première quinzaine de mars, la cour romaine élaborait, non sans peine, le texte du bref; fidèle à ses habitudes classiques de prudence, elle se hâtait lentement. Il Y avait tant de choses à dire et surtout à laisser entendre, tant de vérités à exprimer et tant de ménagements à garder! Sur l'ordre du Pape, Mgr di Pietro s'était remis à la tâche. Il rédigea lui-même un projet de bref. Son brouillon achevé, il le communiqua par précaution à un casuiste de ses amis, le P. Caselli de Saint- Marcel. Puis les cardinaux Antonelli et Consalvi, assistés de Mgr Spina, revirent soigneusement son travail : tous les termes furent pesés, discutés, retouchés (3). Enfin, le 18 mars, le bref était sur pied. Consalvi, dont la joie débordait, prit sa plume pour mander à Caprara l'heureuse nouvelle : « Il me plaît que cette affaire ait pu être expédiée avec tant de secret, de bonheur et d'empressement, et que Votre Éminence puisse encore faire bonne figure devant le ministre. Il n'était pas possible de faire plus et mieux : Votre Éminence saura lui en faire ressortir le mérite (4). »
On peut croire que, de son côté, Caprara fut ravi. Tout en plaidant consciencieusement la cause de Tallc} land,
(1) BOULAY DE LA MeURTHE, V, 97.
(2) BoULAY DE LA MeURTHE, V, 100.
(3) Voy. RiNiEui, II, 61, n. 2.
(i) BoULAY DE LA MeUI\THE, V, 112.
il n'était pas traiicjuille sur lissue de la procédure; il attendait le bref avec impatience. « Ici, écrivait-il le 27 mars, l'avis universel est que la conduite de M. Talleyrand témoigne assez de sa résipiscence et de son repentir, et que. })ar ses actes, il a suppléé à la pénitence qu'il méritait. On ajoute que son péché est très grave, mais que la punition qui réduit un évéque à l'état laïque est une peine publique et permanente, la plus forte qui puisse lui être infligée. C'est la manière de voir du Premier consul. Il se porte garant du changement de son ministre; il dit que Talleyrand seul a été son appui, son soutien, contre tous ceux qui entravaient le rétablissement de la religion, et il conclut en déclarant que lui. Premier consul, fera de la grâce réclamée une afï'aire d'État. Par deux fois jusqu'à présent, j'ai réussi à le persuader de prendre patience, l'assurant que Notre Sainteté ferait, en la circonstance, tout ce qu'elle pourrait afin de lui complaire. Je désirerais bien que le ministre reconnût que la grâce lui vient tout entière de Notre Sainteté, et qu'il ne s'imaginât pas qu'elle lui est procurée par l'autorité du Premier consul (1). »
Quelques jours plus tard, un courrier remettait à Caprara le bref du Pape, une lettre de la Sainte-Pénitencerie et des instructions secrètes, émanant, l'une du cardinal Consalvi, l'autre du cardinal Antonelli.
Le bref portait la date du 10 mars. Il s'ouvrait par des allusions au bon Pasteur et à la brebis égarée. Après quoi, le rédacteur romain plaçait sur les lèvres de Talleyrand
(1) BOULAY DE LA MeURTHE, V, 255.
tout ce que l'on aurait souhaité, à la cour pontificale, qu'il eût dit lui-même. « Tu avoues spontanément être tombé dans les plus graves erreurs; tu gémis des crimes que tu as commis; accueillant de sages conseils, tu demandes pardon à ton Père bien-aimé, et tu rougis. 0 sainte et bienheureuse pudeur qui, jamais, ne sera suffisamment célébrée! » Nous savons que, « prosterne aux genoux de ton Père, tu confesses tes fautes; que, revenu au bercail du suprême Pasteur, tu promets de ne plus t'en laisser détourner; que, non seulement tu prends l'engament très sacré d'être, à l'avenir, pleinement soumis, avec une obéissance et une docilité filiales, au Siège apostolique, mais même de travailler de toute ton énergie à l'amplification et à l'accroissement de la religion et de l'Eglise. » C'est pourquoi « beaucoup de péchés te seront remis ». Nous donnons nos pouvoirs à notre légat a latere près du Premier consul, Jean-Baptiste cardinal Caprara, « pour qu'il te délie des quelques censures qui t'enchaînent (1) ; qu'il te ramène, sous certaines conditions, à l'unité de l'Église; qu'il t'accorde licence, rendu à la communion laïque, de revêtir l'habit séculier et de remplir les charges de la République française ». Le bref exhortait encore Talleyrand à réparer, par des paroles et par des actes, le mal qu'il avait fait à l'Église. « Aime Dieu et son Fils unique, lui disait-il; aime l'Kglise et observe ses décisions; aime ton prochain, aime surtout tes fils de jadis, ceux à qui l'onction sainte t'avait lié comme père et comme époux; aime enfin tous les cliré-
(1) Voy. pour ces censures mon livre, Talleyrand, évoque d'Aulun, 266 et suiv.
tiens. )) Le bref continuait par un rapprochement assez inattendu : « La triple négation de Pierre fut complètement effacée par la confession de son triple amour. Propose à ton imitation l'exemple illustre du prince des apôtres et, devant tes frères, devant tous ceux pour lesquels tu fus un sujet de scandale, devant l'autel du Christ, librement et courageusement, exclame-toi : « Sei- « g-neur, toi qui sais tout, tu sais que je t'aime. » Si tu as suivi Pierre dans ses erreurs, suis-le dans ses pénitences; qu'est-ce à dire? suis-le dans ses triomphes. » Pour tinir, le Saint-Père accordait à Talleyrand sa bénédiction apostolique (1).
Dans son instruction secrète « pour l'absolution de M. de Talleyrand», le cardinal Anlonelli complétait et éclairait les dispositions de l'acte pontifical. Une chose le préoccupait avant tout : quel accueil serait fait au bref? Celui auquel il était adressé se repentait-il dans toute la sincérité de son cœur? Souhaitait-il rentrer en g^ràce devant Dieu par la confession et la pénitence? Ou bien voulait-il simplement mettre fin à sa situation fausse, se réconcilier avec l'Eglise, être absous des censures et de l'excommunication, être délié des devoirs sacerdotaux ? Dans le premier cas, si la conversion était profonde et sincère, le légat transmettrait à Talleyrand le bref écrit, non seulement pour lui, mais pour le public. « Lorsque, ajoutait Antonelli, il aura apprécié et goûté les exhortations si pleines de mansuétude du Saint-Père, l'invitation très douce à faire pénitence, on pourra lui communiquer
(1) BOULAY DE LA MeURTHE, V, 10o-i08,
la lettre de la Pénitencerie... Naturellement, il ne devra pas être gêné dans le choix d'un confesseur à son goût, près duquel il fera une bonne confession. » Il recevra, en même temps que l'absolution sacramentelle, l'absolution des censures et de l'excommunication. Une pénitence lui sera prescrite. — Si cependant Talleyrand se refusait à franchir le pas décisif, à s'agenouiller au confessionnal, — « et ce serait, disait Antonelli, pour le cœur paternel de Notre Sainteté, une indicible amertume », — il deviendrait nécessaire d'exiger de lui une déclaration écrite : Talleyrand y prêterait le serment d'être « le fils très obéissant de l'Église catholique romaine », d'adhérer à ses jugements, d'abdiquer les erreurs auxquelles il a jusqu'ici sacrifié. Il devrait, en outre, se soumettre aux oraisons et aux prières prescrites dans le Rituel, et serait alors relevé, « au tribunal extérieur », des censures et de l'excommunication. « On lui laisserait la liberté, lorsque Dieu toucherait son cœur, de recourir à un confesseur pour recevoir, dans le sacrement de pénitence, l'absolution (1). »
Caprara avait ouvert avec bonheur les documents pontificaux; à mesure qu'il les parcourait, il était saisi d'inquiétude. On n'avait évidemment pas considéré les choses du même œil à Paris et à Rome. Comment faire accepter par Talleyrand les conditions du Saint-Siège? Caprara essaya cependant, si l'on en juge par un mot assez vague d'une de ses lettres (2), d'accomplir sa mis-
(1) BOULAY DE LA MeURTHE, V, 1Û9-H1.
(2) « L'affare del ministre Talleyrand è stato da me messo in corso, ed in altra occasiono dan') conto all'Em. V. del risullato. » (Caprara à Consalvi, de Paris, 10 avril 1802.)
sion. Il ne poussa pas loin. « Le cardinal-légat, nous apprend une note des archives du Vatican, ne présenta pas le bref au ministre Talleyrand, ayant su par ses amis qu'il lui aurait certainement déplu (i). »
Ce bref, devenu sans emploi, fait honneur au pape Pie VU, à sa mansuétude, à son angélique candeur. Il fait même honneur à Talleyrand, (jui avait inspiré de lui au miséricordieux Pontife une si bonne opinion. Mais cette opinion, la méritait-il, au moins à ce degré?
Si l'ancien évéque d'Autun avait été digne d'entendre un pareil langage, il n'aurait pas réclamé la sécularisation; il n'aurait songé à déposer la mitre que pour pleurer et prier sous le froc. Tel, sans aucun doute, n'était point son état d'âme Ce qu'il voulait, c'était, après être sorti avec effraction de la société ecclésiastique, faire sa rentrée régulière dans la société laïque : il voulait être légitimé. Que Tallevrand déplorât bien des actes auxquels il était descendu pour se montrer un nouvel homme, un citoyen comme un autre, nous y souscrivons volontiers. Il regrettait la façon dont il avait été prêtre et évéque; il ne regrettait pas la façon dont il avait cessé de l'être. De toutes les idées qui, depuis sa rupture, lui traversèrent l'imagination, celle qu'il chassa toujours avec le plus de violence, fut de rentrer par une porte ou par une autre dans l'état ecclésiastique. Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, racontait à Sainte-Hélène que, si Talleyrand s'v était prêté, il aurait pu le faire cardinal; mais il avait résisté, et il avait eu raison. La robe rouge,
(1) RiNiERi, II, 63, note.
qui eût paru la récompense de l'Église à qui l'avait désertée, aurait été dans sa vie un scandale de plus. Elle aurait fait souvenir, avec une sorte d'avancement, de l'évèque qu'il importait avant tout de faire oublier; elle ne l'eût exalté que pour mieux accuser sa déchéance. Dans l'intérêt de l'Église, comme dans son intérêt propre, Talleyrand, en refusant, vit juste.
Talleyrand recherchait une chose à la fois plus simple et plus difficile : eft'acer tout de l'onction sacrée. Pour son malheur, il avait été évêque; s'il n'avait été que prêtre, il aurait pu passer dans le troupeau des prévaricateurs. Cet honneur épiscopal, qu'il avait tant désiré, était devenu sa faiblesse; il l'écrasait sous son fardeau. Peut-être Talleyrand s'agenouillait-il aux pieds du crucifix; peut-être même se serait-il agenouillé aux pieds du Pape. Mais il avait peur de paraître diminué devant les hommes, au sein de cette société issue de la Révolution qu'elle ne désavoua plus.
Il demandait à être délié plus encore qu'absous. Le personnage qui avait écrit la phrase célèbre : « Il faut que ceux à qui la Révolution pardonne, pardonnent à leur tour à la Révolution (1) », ne se laisserait pas poser en pénitent public. Il était d'ailleurs sincère dans son rôle qui sembla équivoque. Ayant brisé, au fort de la tourmente, les liens qui l'attachaient à l'Eglise, il souhaitait maintenant régulariser à l'amiable cette séparation pour incompatibilité d'humeur. — Comment donc dénouer sa chaîne? Siéyès avait dit qu'il n'y avait pas de questions
(1) Observations de Talleyrand sur un rapport de PorLalis, à. la fin de février 1802. (Boui.ay de la Mkiutiie, V, 174.)
insolubles, mais des questions mal posées. Talleyrand essaya, dans une troisième et suprême tentative, de mieux poser celle à laquelle Rome répondait par un Non possumus et un Non licet également inébranlables.
Le 7 prairial an X (27 mai 1802j, sur Tordre de Bonaparte, un officier de gendarmerie, le chef d'escadron Lefèvre, partait précipitamment pour Rome. Il paraissait pressé. R galopa d'une traite, changeant de chevaux aux relais, sans s'arrêter. Sur sa route, en cette fin de mai, les bourdons des cathédrales et les cloches des églises de villages sonnaient dans l'air limpide, à toute volée : il n'y avait pas encore six semaines, en effet, que, le jour de Pâques, 18 avril, le Premier consul avait scellé, à Notre-Dame, sa paix avec le Souverain Pontife. Qu'est-ce que Bonaparte pouvait donc bien avoir de si urgent à dire au pape Pie YII ?
C'était Talleyrand qui, après deux mois de silence, rentrait tout à coup en scène (1). Sa sécularisation,
(1) Dans les précieux volumes où il avait rassemblé beaucoup de documents relatifs à M. de Talleyrand, Mgr Dupanloup a laissé un dossier, de Matrimonio, relatif aux négociations du mariage du jirince. Il no s'y trouve rien sur les deux premières négociations que Mgr Dupanloup ignorait; sur la dernière, qu'il me reste à raconter, les pièces qu'il a recueillies sont abondantes : quelques-unes ont été publiées, la plupart sont inédiles. Je les cite avec les numéros que l'illustre évèque leur a luimême donnés.
comme l'avait annoncé Caprara, devenait une affaire (l'Etat. Le Premier consul la prenait lui-même en mains, et le chef d'escadron Lefèvre emportait dans ses sacoches une requête du gouvernement français au Saint-Siège. La voici :
C'est une chose convenable à la dignité du gouvernement de la France, et utile à la discipline de l'Église, que d'accorder un bref de sécularisation au citoyen Talleyrand.
Ce ministre a rendu de grands services à l'Église et à l'État. Il a publiquement et irrévocablement renoncé aux fonctions et aux dignités de la cléricature. Il désire que cette renonciation soit consacrée par un aveu formel du chef suprême de la religion ; il mérite d'ailleurs cette faveur spéciale.
Sous le rapport de la politique, lorsque la France redevient une nation catholique, il ne convient pas qu'un ministre, qui a une part principale dans la confiance du gouvernement^ soit un objet d'incertitude et de controverse relativement à son ancien état.
Sous le rapport des efforts qu'il a faits pour rallier l'Église et le gouvernement, il faut qu'il puisse recueillir, par l'expression libre de la gratitude de tous les amis de la religion, le prix du zèle qu'il a montré pour son rétablissement.
D'aussi grandes considérations atteindront aussitôt la bienveillance et la justice du Saint-Père.
On ne parlera pas des formes requises pour un tel acte : Sa Sainteté choisira la plus convenable et la plus complète. Quant aux exemples du passé, le Saint-Père en trouvera de fréquents dans l'histoire.
Au dix-septième siècle^, sous Innocent X, Camille Panfili, cardinal et neveu du Souverain-Pontife, fut sécularisé et mourut laïque.
Au quinzième. César Borgia, archevêque de Valence, devint duc de ValenlinoiSj épousa une princesse de la maison d".\lbret, et mourut laïque.
162 LA VIE PRIVÉt: DE TALLEYRAND
Ferdinand de Gonzaeue^ d'abord ecclésiastique et ensuite duc de Mantoue ; Maurice de Savoie, qui se maria en 1642 après avoir été' ordonné ; les deux cardinaux de liourbon, oncle et neveu^ l'un et l'autre archevêques de Lyon, après avoir abdiqué du consentement du Saint-Siège les dignite's ecclésiastiques, moururent laïques.
Deux Gasimirs, roys de Pologne, Tun par succession au onzième siècle, l'autre par élection au dix-septième, furent ai'lrancbis non seulement des liens de l'état clérical, mais encore des serments monastiques: le premier avoit été bénédictin, le second jésuite, et celui-ci, outre le laïcat, obtint des licences pour épouser sa belle-sœur.
Henri de Portugal, archevêque de Lisbonne, et successeur à la couronne de Sébastien en 1588 (sic) (4), mourut roy et laïque.
François de Lorraine, cessionnaire des états de son frère Charles IV, en 163-4, et ensuite père de Léopold, passa de l'état du sacerdoce au laïcat et resta fidèle à TEglise.
Tous ces exemples sont pris des temps où le Saint-Siège jouissoit de la plénitude de son autorité. L'usage, que les prédécesseurs de Pie VII en firent alors, leur fut indiqué par des motifs d'utilité, pour le bien de l'Église. Ces motifs existent aujourd'hui, et on doute qu'à aucune de ces époques, la même demande ait été fondée sur d'aussi fortes considérations (2).
Cette note, où se devine la main de Talleyrand, était bien faite pour impressionner la cour de Rome. Les exemples, choisis et présentés avec art, semblaient au premier abord sans réplique. S'il n'était pas menaçant, le
(1) C'est en 1578, et non en 1588. comme le dit la requête consulaire, qu'Henri de Portugal succéda à Sébastien.
(;2) Lecestre, Lettres inédites de ^'iipoléon 1", I, 36-37. Dossier de Mgr Dupanloiq), pièce 48 (copie).
ton était pressant. Bonaparte ne se contenta point d'engager son gouvernement d'une façon officielle ; il s'engagea lui-même, il écrivit au Pape : « J'envoie à Votre Sainteté une note qui m'est remise, relative à une demande d'un bref de sécularisation pour le citoyen Tallevrand. Cette demande m'est personnellement agréable (1). »
En même temps que le Premier consul s'adressait au Souverain Pontife, le ministre des Relations extérieures s'adressait au cardinal secrétaire d'État. Il réclamait son zèle et son obligeance ; il faisait miroiter le désir de Bonaparte ; et, comme assuré d'avance du plein succès, il affectait de n'être déjà plus préoccupé que de la rédaction du bref. « Je n'ai pas besoin, insinuait-il légèrement, de vous désigner les formes qui pourraient ôter à la faveur du Saint-Père tout son prix dans les circonstances présentes, et celles qui sont le plus propres à la relever. Je suis persuadé que votre sagacité, votre délicatesse et votre prudence éprouvée iront au-devant de tous les inconvénients pour les prévenir. Je suis persuadé que la détermination, que le Saint-Père prendra à la demande du Premier consul, sera toute bienveillante, et que ma sécularisation sera un bienfait sollicité par vous-même et accordé par le Saint-Père avec autant de grâce que le Premier consul a bien voulu en mettre à la demander (2). »
Afin de bien montrer à la cour de Rome qu'il s'agissait, cette fois, d'une négociation officielle, et non pas, ainsi que naguère, d'une démarche privée, Talleyrand enjoi-
(1) Con-espondance de Napoléon I", VIF, n» 6U99. Lettre du 4 prairial anX.
(2) Dossier de Mgr Dupanluiip, pièce 19 (copie).
giiit à notre représentant près du Saint-Siège. Cacault. do transmettre lui-même les documents et de suivre laffaire. Après l'avoir initié à ce que le Premier consul attendait du Pape, il stimulait ainsi son ardeur : « La connaissance que j"ai de votre habileté et ma parfaite confiance dans vos sentiments pour moi ne me permettent pas de douter que vous ne concouriez, avec autant de zèle que d'obligeance, au succès des démarches qu'il m'a paru convenable de faire pour obtenir ma sécularisation (1). »
Moins tranquille au fond qu'il ne voulait le paraître, Talleyrand multipliait les précautions et les recommandations. Le 7 prairial, quelques heures avant le départ de Lefèvre, il le chapitrait encore. Ce gendarme improvisé diplomate devrait agir avec promptitude et mystère, correspondre directement avec le ministre, l'avertir dès son arrivée, attendre la réponse du Pape, puis, sans une minute de retard, reprendre la route de Paris. — Talleyrand fut bien compris et bien servi. Lefèvre courut la poste; le 20 prairial, il était à Rome. Le jour même, il se déchargeait de ses papiers entre les mains du citoyen Cacault. et celui-ci, après les avoir lus rapidement, les portait à Consalvi. Le lendemain, 21 prairial, deux lettres.
l'une de Lefèvre (2), l'autre de Cacault, — étaient
expédiées en France par courrier spécial. Elles annonçaient à Talleyrand que tout marchait à son gré. Cacault. entraîné par le désir de plaire à son ministre, s'avançait môme un peu trop : « Votre affaire, mandait-il, est déjà
(1) Dossier ih Mgr Dupanloup, pièce 50 (copie).
(2) Ibid., picce 51 (copie).
LE MARIAGE DE TALLEYRAND 16;i
soumise à l'examen des docteurs, selon les formes de cette Cour. Tout sera examiné dans le plus profond secret: le cardinal Consalvi pressera le travail (1).. »
Tandis que le représentant de la France soufflait ainsi la confiance à Tallevrand, Consalvi «émissait dans une note chiffrée qu'il adressait aux nonces.' L'émoi du Saint-Siège était grand, et plus grand encore son embarras :
Hier, écrivait le secrétaire d'État, est arrivé un chef de bataillon, envoyé extraordinaire du Premier consul à Notre Sainteté et porteur d'une lettre de lui. II annonce l'évacuation d'Ancône. II dit quelques mots pour se justifier de la nécessité où il a cru se trouver de nommer à des évèchés plusieurs constitutionnels. Mais l'objet principal de la lettre est une nouvelle affaire douloureuse pour Notre Sainteté. Le Premier consul attache un intérêt personnel à ce que M. Talleyrand soit autorisé à prendre femme... Votre Eminence voit en quelle terrible impasse va de nouveau se trouver le Saint-Père, si le devoir l'oblige à mécontenter, non seulement le consul, mais le ministre qui. il faut le confesser, fut le seul à assister Bonaparte et à soutenir de tout son pouvoir les affaires de la religion, ce qui est connu à Paris. Il est également certain que tout le bien qui s'est fait à Lyon pour la République italienne, on le doit, après le consul, à son ministre : tous les évéqucs qui furent présents en témoignent. Irriter un tel homme serait donc ce qui pourrait causer à la religion le plus grand mal. On examinera la matière. Les exemples qui, sans doute, s'appliquent en partie à des prêtres et non à des évècjues, seront confrontés... On rélléchira sur la question d'accorder une si grande grâce à qui eut, vis-à-vis de l'Église, de si grands torts. Sa Sainteté fait faire des prières pour obtenir lumière et
(1) Z)o.ss/('r lie }fgr IhijKinloup, pièce 52 (copie).
assistance du Seigneur dans ces continuelles épreuves amènes (1)...
Dans cette lettre, qu'a retrouvée naguère au Vatican le plus documenté des historiens du Concordat, le P. Riiiieri, le cardinal secrétaire d'État exprime bien les sentiments (jui avaient cours à Rome. On peut être, au premier abord, surpris par sa bienveillance pour le solliciteur. N'a-t-il pas lui-méme,par quelques phrases sorties de sa plume à des heures douloureuses, fourni leurs meilleurs arguments aux auteurs qui, n'ayant en vue que d'accroître les mérites de Bonaparte et de diminuer ses fautes, rejettent sur Talleyrand tous les méfaits de la diplomatie consulaire? Consalvi, dont la bonne foi n'est point en cause, varia dans ses témoignages. Pour lui, comme pour tout homme, les événements, vus à distance, changeaient d'aspect. Il s'était heurté, dans le feu des négociations, à certaines exigences ou à certaines résistances de Talleyrand : lorsque le consécrateur des premiers intrus avait eu le tort de prendre sous sa protection les derniers constitutionnels, il avait été indigné dans sa conscience de prêtre fidèle, et il l'avait dit. A présent que le succès couronnait son œuvre, que le Concordat était promulgué, les églises rouvertes, le culte célébré, il se rappelait que Talleyrand, par son calme et sa mesure, avait plus d'une fois tempéré les prétentions exorbitantes et impérieuses du Premier consul, et il le disait avec la môme franchise.
A Rome, le trouble régnait. Que faire devant ce troi-
(1) RiNiEHi, II, 64 (^texte italien).
sième assaut? Ainsi que le faisait remarquer Mgr Dupanloup, on a souvent accusé l'Église d'être faible et complaisante envers les puissances de la terre ; il semble que ce fût le cas de fléchir, ou jamais. Aucun dogme, aucun précepte de morale n'était en question ; il ne s'agissait que d'une règle de discipline ecclésiastique, et le solliciteur invoquait dans le passé des précédents. Les exemples qu'il avait rassemblés étaient, sinon exacts, du moins spécieux : pour la foule qui n'approfondit pas, ils suffiraient amplement, ils expliqueraient une infraction à la loi générale. Et, au bout de cette affaire, il y avait non plus une succession au trône ou la perpétuité d'une famille royale à sauvegarder, il y avait la paix del'Kglise de France ! Refuser à Talleyrand le mariage, c'était, en indisposant Bonaparte, en blessant son ministre, compromettre la restauration religieuse. En face de pareilles excuses, le Pape allait-il donner raison aux malveillants? Allait-il tout de suite céder? Non. Pour son plus grand honneur, il traita l'instance du ministre des Relations extérieures de la République française comme l'instance du premier venu.
Consalvi avait prié Cacault d'attendre huit jours la réponse. Huit jours s'écoulèrent, puis quinze : il ne l'apportait point. Cependarit, au Vatican, on ne perdait pas de temps. L'archiviste, Mgr Marini, passait au crible les exemples allégués; Mgr di Pietro rédigeait un rapport; les cardinaux Antonelli, Spina et Consalvi délibéraient avec le théologien du Pape, Mgr Bertazzoli. Pie VIT, anxieu.x, voulait, avant de se décider, s'entourer de conseils.
A mesure qu'avançait la procédure, il apparaissait clairement qu'elle ne se terminerait pas au gré de Talleyrand. Dès le 15 juin, Consalvi prévenait par chiirre les nonces. M. de Talleyrand, leur mandait-il, ne sera pas autorisé à se marier; il sera simplement rendu à la communion laïque, et cela de la façon la plus délicate, avec les phrases les plus douces possible : « Au jour d'aujourd'hui, on ne peut dire ni s'entendre dire qu'on ait erré (l). » Le 19, il ajoutait mélancoliquement : « (.ette combinaison est déplaisante. On ne peut pas, en effet, ne pas prévoir ({ue le mécontentement qui en résultera causera du dommage; mais, d'autre part, Notre Sainteté croit impossible d'agir autrement, bien que cela lui soit excessivement pénible i2). »
Pendant que les prélats romains cherchaient laborieusement les formules qui adouciraient l'amertume du refus, Talleyrand, à Paris, se tourmentait. 11 aurait désiré une réponse immédiate, courrier par courrier; les délais ne lui disaient rien de bon. Il affectait toujours la confiance : ce n'était qu'une confiance de façade. Souvent, il faisait des visites à Caprara, espérant par lui avoir des nouvelles. Le légat lui apprenait peu ou rien. Alors, sûr que ses moindres mots seraient répétés à Rome, il prenait son air le plus grave, le plus solennel, pour discourir sur l'intransigeance funeste et sur la bienfaisante conciliation. Un jour, à propos des prêtres constitutionnels auxquels certains évèques demandaient une rétractation, il se répandit en récriminations et en menaces. « Je viens vers vous, dit-il au b'-gat, pour vous déclarer que nous
(1) RiNiERi, II, 70 (te.\lc italien).
(2) Ibid.
sommes au moment de voir perdus tous les soins employés au rétablissement de la relig^ion. Ni le consul ni aucun membre du gouvernement ne veulent admettre qu'on exige des prêtres constitutionnels ce que Votre Éminence en a exigé jusqu'à présent et qu'elle a suggéré aux évéques d'en exiger. Si les évèques le tentent^ il en résultera des malheurs sans fin. Les populations sont soulevées à ce sujet; les catholiques, dégoûtés de la dureté avec laquelle la cour de Rome veut traiter les prêtres, demandent à passer au protestantisme, où ils trouvent, disent-ils, la charité qu'ils ne trouvent point dans le catholicisme. En un mot, tout sera mis à feu et à flamme, et ce sera Rome, ce sera Votre Éminence qui sera la cause de la ruine de la religion, parce que, dans des circonstances aussi douloureuses, vous n'aurez pas voulu condescendre à des conditions de conciliation. — Le bienfait de la paix, fit observer le légat désolé^ me tient au cœur autant qu'à qui que ce soit, mais je ne puis la procurer que par des voies qui ne blessent pas ma conscience et qui ne me rendent pas prévaricateur. — Réfléchissez, reprit Talleyrand, réfléchissez à la situation dans laquelle sont les choses, et calculez d'avance les conséquences qui découleront de la ruine totale de la religion en France, et de la ruine qui pourra s'ensuivre pour tout État voisin ou en relations avec ce pays. Tâchez donc de concilier la chose de façon à faire cesser la tempête qui s'élève, et songez bien (jue de là uniquement dépend ou la conservation ou la ruine de la religion et de l'Eglise! (l) »
(1) Lettre de Caprara du 13 juin 1802, puhlirc par le ronito n'FlAiissoxviLLE, l'Eglise romaine et If iireiiiier Empire, \, pièce justificative, u" 50.
Jamais Talleyrand ne s'était autant ('cliaufl'é : or, il est bien évident que les constitutionnels ne l'intéressaient pas à ce point; ce qu'il avait en vue, c'était sa cause à lui. De son côté, Bonaparte profitait d'une réception aux Tuileries pour entretenir le légat du mariage de son ministre; se basant sur les exemples, il déclarait doctoralement « la cbose faisable (1) ». On prétend que Caprara subissait d'autres sollicitations encore; placé, dans un dîner ofliciel, à côté de Mme Grand, elle l'aurait conjuré d'être son avocat près du Saint-Père.
Pour faire patienter le consul et le ministre, Consalvi avait, dès le premier jour, permis à Caprara de délier Talleyrand de l'excommunication. Mais le cardinal secrétaire d'État imposait des conditions. « Que Votre Éminence, précisait-il, s'assure que le ministre a reconnu et désapprouvé ses erreurs passées ; qu'il a protesté de sa sincère adhésion à la religion catholique, apostolique et romaine, de son obéissance filiale et de son entière soumission à la chaire de Pierre (2). » Caprara s'était hâte d'interpréter selon ses désirs, c'est-à-dire dans le sens le plus large, les instructions du Saint-Siège. Il avait préparé un acte de sécularisation provisoire. Après avoir évoqué les services rendus à l'Église par le ministre, soit au cours des négociations du Concordat, soit pour la Consulte de Lyon, il l'autorisait, en attendant le bref du Pape, « à demeurer à l'avenir en l'état des laïques, à assister comme eux et confondu parmi eux aux cérémo-
(1) Lettre de Caprara du 27 juin. ILmssonville, I, pièce justificative, û" 51.
(2) Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 60.
nies religieuses, et à remplir licitement toutes les fonctions du ministère qui lui est confié, avec l'habit et le costume du Français séculier (i) ».
Le légat agissait pour le mieux, mais il comprenait bien que cette demi-satisfaction ne suffirait point. Le port de Ihabit laïque n'était pas le mariage, et Tallcvrand se fâcherait. Le malheureux Caprara, qui prenait au tragique les préflictions terribles du ministre, avait une angoisse extrême; il poussait vers Rome des cris de détresse : « Jusqu'à présent, les protecteurs de la religion et de rÉglise ont été le Premier consul et M. de Tallevrand. Mais, si celui-ci est rebuté, que devons-nous espérer 12) ? » Et, sans se fatiguer, ressassant toujours les mêmes arguments, il revenait à la charge. Le 3 juillet encore, il adressait àConsalvi une longue note suppHante et pressante (3). Trop tard !
Au moment oii Caprara libellait son plaidoyer suprême, le chef d'escadron Lefèvre, fidèle à sa consigne, se hâtait vers Paris. Le Pape avait signé le bref le 29 juin. Le 30, Consalvi l'avait apporté à Cacault, et, le jour même, le courrier extraordinaire s'était mis en route.
La réponse de Rome n'était point bonne pour Tallevrand.
L'archiviste du Vatican, Mgr Marini, dans des notes érudites, avait réfuté point par point, en marge même de la requête du gouvernement français, les prétendus exemples d'évêques mariés. Aux faits allégués, le savant
(1) Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 66 bit.
(2 Lettre de Caprara du 3 juillet. Haussonville, I, pièce justificative n'' 5».
(3) H.\r5S0NviLLE, I, pièce justificative, n° 55.
romain rrponrlait par des faits prouvés. Avant de prendre femme, Camille Pamphili et César Borgia n'avaient reçu ni la consécration épiscopale^ ni même l'ordination sacerdotale: Ferdinand de Gonzag-ue, duc de Mantoue. n'était que cardinal laïque, et sa démission de membre du Sacré- Collège avait suffi à le libérer; Maurice de Savoie n'était même pas engag-é par les ordres mineurs. Les cardinaux de Bourbon, après avoir renoncé à la pourpre, n'étaient pas revenus à l'état laïque et ne s'étaient pas mariés. Quant aux deux Casiinirs, rois de Pologne, il était très douteux que le premier, le bénédictin, eût obtenu des dispenses : en tout cas, il n'était pasévêque; et le second, le jésuite, n'était lié que par les vœux simples. François de Lorraine n'avait été promu à aucun ordre sacré. Le cas du cardinal Henri de Portugal, arche véfjue de Lisbonne, et successeur de son neveu, le roi Sébastien, en 1578, était encore plus décisif; malgré le vœu de tout son peuple, il n'avait })U obtenir licence d'effacer l'onction épiscopale et de contracter un mariage. Emporté par l'ardeur de la polémique et sûr de son fait, Mgr Marini se jetait au-devant des objections. Il ne se contentait pas de mettre en pièces les exemples venus de Paris: il en tirait trois autres de vieilles requêtes qui dormaient oubliées au fond de ses archives, et, victorieusement, il les anéantissait sous le poids de sa science. Son travail se terminait par ces mots : « Jamais une dispense de célibat n'a été accordée à qui que ce soit ayant été au préalable revêtu du caractère de l'évéque (1). »
(1) Dossier de Mijr DapunlDup, pièce 56 'copie).
D'autre part, Mgr di Pietro avait exposé dans un long; mémoire la doctrine de l'Eg-lise. Le célibat des prêtres, v disait-il, remonte aux premiers temps du christianisme. Aucune tradition écrite ne lïmposa tout d'abord ; mais les apôtres, ainsi que l'enseigne saint Jérôme dans une de ses épîtres, furent vierges ou, s'ils étaient mariés, quittèrent leurs femmes : le second concile de Cartilage, au quatrième siècle, les prenant pour modèles, imposa la continence aux ministres de la religion. Depuis, l'Église latine maintint fermement le célibat des prêtres. L'Église orientale, il est vrai, à cause de la mollesse de son clergé, laissa faiblir cette discipline : elle autorisa ses prêtres, ses diacres et ses sous-diacres à ne point renoncer à leurs épouses lorsqu'ils étaient mariés avant l'ordination, mais, après, ils n'avaient, sous aucun prétexte, le droit de prendre femme. En outre, même dans cette Église d'Orient, il faut que l'évêque soit vierge ou veuf, ou bien que, sans espoir de retourner jamais à la vie commune, il se sépare de sa femme. Chaque fois, continuait di Pietro, que, pour rétablir dans un pays la religion catholique, le Saint-Siège a bien voulu condescendre à une mesure d'exceptionnelle bienveillance, il s'est borné à valider les mariages, jusque-là nuls, des prêtres, diacres et sousdiacres; en aucun lieu, en aucun temps, il n'a admis les mariages d'évêques. Telle fut, en 1554, pour l'Angleterre, la conduite de Jules III ; telle fut, l'an passé, pour la France, la conduite du pontife actuellement régnant. Arrivé là de sa démonstration, di Pietro s'interrompait : « On objectera que la loi de continence, qu'imposent à tous les évêqucs l'Église orientale et l'Eglise occidentale.
174 LA vu: PRIVEE DE TALLEYRAND
a pour fondement celte raison très forte qu'il nest pas convenable que des hommes, occupés de la dispensation des plus saints mystères de notre religion, soient en même temps obligés de remplir les devoirs conjugaux... Or, cette raison n'est pas applicable au cas présent, puisqu'il s'agit d'un évècjue qui a renoncé à toutes les fonctions épiscopales, qui est réduit à la communion laïque. » N'importe ! se hâtait de répondre di Pietro ; le caractère de l'évéque ne s'efface jamais ; les Pères ont dit : « Le pontificat est la couronne de la prêtrise, le faîte du sacerdoce»; monté si haut, un homme ne peut descendre. L'histoire de l'Eglise prouve qu'à cet égard, elle n'a point varié : en dix-huit siècles, malgré des prières ardentes, malgré des motifs impérieux, elle n'a pas une seule fois consenti au mariage d'un évêque. La conclusion de Mgr di Pietro était semblable à celle de Mgr Marini : « Il n'v a pas lieu d'accorder la dispense demandée (1). »
On ne peut nier que les prélats romains aient mis à l'étude de cette affaire le soin le plus minutieux, la conscience la plus sévère. Ainsi que l'écrivait Cacault à son ministre : « Tout ce qui était possible a été fait... Quoique la matière fût déjà connue à fond, on a redoublé les recherches; l'on s'est donné toute la peine imaginable (2). »
Devant le double avis, motivé si fortement, que lui fournissaient Marini et di Pietro, Pie YII, quiavait, comme on Va dit, l'àme d'un saint et, comme il l'a montré, le cœur
(1) Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 57 (copie).
(2) Lettre du H messidor an X. Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 33 (copie).
d'un héros, navait point balancé. Quelles que dussent être pour lui les conséquences, il n'accorderait pas le mariage à M. de Talleyrand; le principe resterait sauf entre ses mains. Le Pape avait ordonné à Mgr di Pietro de préparer le bref, et le rédacteur habituel des actes pontificaux, qu'aidèrent Spina, Consalvi, d'autres encore, s'était surpassé. Jamais on n'avait usé plus habilement des belles phrases latines, jamais on n'avait déployé plus de tact et de souplesse. Pas un mot ne pourrait offusquer Talleyrand, et cependant tout était dit : sa pleine sou mission au Saint- Siège, son devoir de servir la religion et l'Église; il rentrait dans « la communion des laïques » avec le droit de porter l'habit séculier et de remplir les grandes charges de l'État; de son mariage seul, il n'était point parlé (1). Afin de ménager la susceptibilité ombrageuse du ministre, on avait poussé la bonne grâce jusqu'à reproduire le bref sous deux formes différentes ; le Pape avait signé l'une et l'autre; on les expédiait à Caprara, et Talleyrand choisirait (2).
(i) Bref du 29 juin 1802. Il existe deux textes de ce bref : le premier a été publié par Rimeri, II, 265-266; le second par Thei.ner, Histoire dea deux Concordais de 1801 et 1803, 11, 198-199.
(2) Cacault, dans sa lettre à Talleyrand du 11 messidor, se vantait d'avoir été l'inspirateur de cette faveur : « On a poussé la délicatesse dans les formes ju.^qu'à faire rédiger deux feuilles ou formules pour le bref en les envoyant signées au cardinal-légat : vous serez le maître de choisir celle des deux qui vous plaira. J'ai pensé que vous n'aimeriez pas que les mots d'absolulion des censures et de satisfaclion fussent dans le bref, ce qui ne pourrait pas être autrement, comme vous le verrez, dans l'un des brefs. C'est pourquoi, suivant l'autre bref qui vous donne les permissions susdites, Sa Sainteté commet au cardinal-légat l'acte matériel de la réconciliation. 11 s'ensuit que les mots ne sont plus nécessaires dans le bref, et l'acte de réconciliation passé entre vous et le cardinallégat, ou bien celui amiuel il pourra le subdéléguer en se concertant avec
176 LA VIE PUIVEi: DK T A LLE Y R AiND
Une fallait pas pourtant qu'on pût. à Paris, faire passer le silence sur le mariage pour un acquiescement muet. A son bref, Pie YII joignit une lettre pour le Premier consul. Par une attention délicate, elle (Hait écrite en italien : Bonaparte la lirait ainsi lui-même, sans traduction, dans sa langue maternelle. Le Saint-Père exposait ce qu'il avait fait ; puis :
Nous nous serions encore prêtés à satisfaire votre ministre dans son désir de prendre femme si les lois de l'Église ne s'y opposaient. 11 n'existe pas, en dix-luiit siècles, un seul exemple de dispense accordée à un évéque consacré pour qu'il se marie. Vous verrez, par les réponses en marge de la note que vous nous avez envoyée et que nous vous retournons, qu'il y a eu erreur de fait dans tous les précédents allégués. A'otre sagesse vous prouvera que nous ne pouvions faire davantage que nous n'avons fait. La teneur du bref que nous lui adressons montrera à M. de Talleyrand combien ont pesé auprès de nous et l'intérêt que vous lui portez et les services qu'il a rendus pour le rétablissement de la religion en France (1;.
Ce ne fut pas tout. Le secrétaire d'Etat voulut apprendre directement le refus à Tallevrand. Quoique son français ne fût guère correct, le cardinal, que Bonaparte appelait la Sirène de Rome, réussit à envelopper dans des caresses la fàciieuse nouvelle. 11 insistait sur les termes bienveillants du bref:
Je ne doute point que Votre Excellence trouvera dans les
vou-, n'aura rien d'un»- authenticité désagréable. >> Cacault, dans cette même lettre, annonçait à Talleyrand que la permission du mariage lui était refusée.
(1, Lettre du 30 juin 1802. Thei.ner, II, 20o-207. Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 42 (copie).
LE MARIAGE DE TALLEYRANI) ITT
formes du bref que j'envoie aujourd'hui ce qu'elle a voulu indiquer lorsqu'elle m'a écrit qu'il y avait certaines formes qui seraient plus propres à relever la faveur de Sa Sainteté et d'autres au contraire qui, dans la circonstance, pourraient lui en ôter le prix. Votre Excellence reconnaîtra que le bref remplit ses vues d'une manière qui ne peut pas ne pas lui être agréable. Votre Excellence connaît trop la matière pour avoir besoin que je lui fasse remarquer que, dans ces formes, Sa Sainteté a poussé la délicatesse et les égards au degré qui était possible... J'ai cru ne pouvoir faire mieux connaître moimême à Votre Excellence l'intérêt que je prenais pour cette délicatesse qui lui tient si à cœur, qu'en faisant rédiger deux formules pour le bref, lesquelles lui fera connaître le cardinallégat : ce sera à elle de choisir celle qui lui paraîtra le plus convenable dans ces circonstances.
Consalvi, après ce préambule, se décidait en tremblant à toucher le point délicat :
J'aurais désiré, véritablement, que les vœux de Votre Excellence eussent pu s'accomj)lir entièrement et (pie le bref eù\ pu contenir la permission de mariage. Mais comment faire lorsque dix-huit siècles n'en présentent pas un seul exemple dans l'histoire de l'Église? Votre Excellence... est trop éclairée pour ne pas connaître que l'exemple de dix-huit siècles, même dans des circonstances plus fortes, est tel à ne pas devoir le Saint-Père s'en écarter. Je ferai observei- à Votre Excellence que, non seulement il n'y a pas d'exemple dans dix-linit siècles, mais (pi'il y a plusieurs exemples que cette permission, demandée plusieurs fois, a été constamment refusée par le Saint-Siège. Quoique on connaissait les exemples produits dans la note de Votre Excellence, le désir de la satisfaire a fait multiplier les recherches au-delà encore de la note. Elle verra que, dans les réponses envoyées au cardinal-légat, on a cité quelque autre exemple, qui cependant ne prouve pas
non plus qu'une pareille permission ait e'té accordée jamais. C'est à ces recherches qu'on doit le retard du départ de Tofficier qui apporte la réponse (1).
Le clief d'escadron Lefèvre. ralenti dans sa course par les chaleurs, n'arriva que vers la rni-juillet à Paris. Tallevrand n'y était plus; en compagnie de Mme Grand, il faisait à Bourbon-l'Arcliambault sa cure annuelle. Ce furent Bonaparte et Caprara qui ouvrirent les dépêches du Vatican.
Le Premier consul, par un billet fort sec du 1" thermidor (20 juillet), se contenta d'aviser son ministre qu'on avait reçu la réponse du Saint-Siège (2). Quant à Caprara, sa tâche était plus délicate. Enlisant les documents qu'il devait transmettre à Talleyrand, il fut atterré : pour plonger dans l'embarras cet esprit indécis et mou, il nen fallait pas tant! Où prendre assez de courage pour annoncer lui-même au ministre des Relations extérieures que sa requête était repoussée? Le légat crut se tirer de ce mauvais pas en laissant à d'autres la parole; il lit passer à Talleyrand la lettre de Consalvi ; et il enguirlanda son envoi de quelques phrases très humbles, qui étonnent un peu sous sa plume de prince de l'Église : J'attends votre retour pour vous entretenir de vive voix de l'affaire « que vous ne doutez pas qui me tient à cœur plus qu'à vous... Je veux me flatter que vous serez satisfait de votre séjour aux eaux. Permettez que Mme Grand trouve ici mes res-
(1) Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 62 (copie). — Le cardinal Mathieu reproduit cette lettre dans son livre, le Concordat de 180 1, 347-349; mais son texte est peu exact et ne contient pas un important passage.
(2) Ihssie7- de Mgr Dupanloup, pièce 54 (copie).
pects et que je vous prie de recevoir l'assurance de ma haute considération (1) ». Mais Talleyrand, qui n'avait aucune raison d'ajouter un nouveau délai à ceux qu'il supportait impatiemment depuis quinze jours, arracha le cardinal-légat à ses lenteurs diplomatiques. Courrier par courrier, il lui réclama le bref du Pape. Force fut à Caprarade s'exécuter. Le22juillet, il remit à un messager sûr la copie des deux actes à choisir; il n'y joignit pas un seul mot d'explication; seulement, afin de détourner de sa tète la colère qu'il sentait gronder, il se fit plus modeste, plus gracieux que jamais : « Je suis fort flatté par le doux espoir de vous faire ma cour, dans peu de jours, à voire campagne de Neuilly et de vous témoigner de vive voix la haute considération que j'ai l'honneur de vous renouveler par la présente (2). » Tant de cajoleries réussiraient-elles à amadouer Talleyrand? Comme le ministre n'avait l'air ni dépité ni irrité, qu'il s'enfermait dans un impénétrable mutisme, Caprara se l'imagina, et, un instant, Rome partagea son illusion. Se fiant en effet à ses assurances, Consalvi mandait aux nonces avec satisfaction : « Le bref a été accepté... On n'a plus parlé de la requête pour le mariage... On doit donc espérer qu'on ne songe plus à faire, à ce sujet, do nouvelles instances, et que le ministre n'a pas conru d'humeur (3). »
Que pouvait bien cacher le silence de Talleyrand?
(1) Dossier de Mijr Diipdnloiqi, pièce 63 (copie). Celte lettre est du 15 juillet.
(2) IbiiL, pièce 64 (ropie).
(3) Ri.MERi, II, 71. Dépêche chiffiée du 4 août.
Lorsqu'il croyait bonnement que l'afTairo de Talleyrand était close, une fois de plus, le cardinal Caprara se trompait. Jusqu'ici on n'en avait guère parlé qu'à mots couverts, derrière les portes entre-bâillées des chancelleries; elle allait à présent sortir de cette demi-obscurité et faire irruption dans le public, avec fracas.
Ce fut au Conseil d'État qu'elle éclata. Le 1" fructidor (19 août), le conseiller Portails, chargé des matières touchant au culte, y prenait la parole. Il commença par rappeler le premier article de la loi du 18 germinal, — le premier des articles organiques : « Aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, signature servant de provision, ni autres expéditions de la cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution, sans l'autorisation du gouvernement. » Puis, devant l'auditoire attentif, il donna lecture du bref pontifical du 20 juin, et il proposa son enregistrement. Il y eut un murmure d'étonnement. Les « trembleurs » levèrent la main, d'autres levèrent les épaules, beaucoup se regardèrent en riant. Le conseiller Truguet avoua qu'il n'avait pas compris grandchose au texte du bref : « J'observerai à. mon collègue Portails, dit-il. que nous avons un peu oublié le latin, depuis quon nous faisait chanter vêpres au collège: il me semble qu'il ferait bien de nous tra-
(luire la bulle en français (1). » Regnauld de Saint- Jean d'Angt'ly déclara que le Conseil d'Etat n'était point un tribunal de conscience à l'usage de Talleyrand, et que le bref n'était pas de sa compétence. Plusieurs appuyèrent son avis. Real voulut même prouver que l'enregistrement serait dangereux. Mais Cambacérès, qui présidait, témoigna avec bumeur que le Premier consul serait fort mécontent si le bref n'était pas enregistré, il ajouta que cette formalité était indispensable, pour qu'il fût bien constaté que Talleyrand était rendu à la communion laïque. « Au surplus, dit-il, je ne conçois pas comment on peut s'opposer à l'enregistrement et à la promulgation d'un bref du pape qui rend un évêqueà la vie laïque. C'est cependant le seul moyen d'empècber que la cour de Rome n'empiète en France sur l'autorité temporelle. » Devant cette volonté nettement exprimée, le Conseil d'État, selon son babitude, s'inclina. Le bref fut enregistré (2).
Le lendemain, 2 fructidor, les consuls prirent un arrêté pour promulguer le bref, et Bonaparte, qui, décidément, s'intéressait beaucoup à l'affaire de Talleyrand, signifia lui-même au citoyen Abrial, ministre de la Justice, de l'insérer au Bulletin des lois Ç]). L'arrêté consulaire était ainsi libellé :
(i) Belations secrélex des ayenls de Louis X VIII à Paris nous le Consul<tt, publiées par le comte Remacle, 109. (Dépêche du 27 août 1802.)
(2) Voy. Thibaudeau, Mémoires sur le Coiisitlat (Paris, 1827), 150-lGO, ■et Mémoires de la duchesse d'Abranlcs (édit. in-8»), IV, 222. Les pvocèsverbaux des séances ont malheureusement été détruits dans l'incendio allumé pendant la Commune au Conseil d'Etat,
(3) 3 fructidor. Correspondance de . Napoléon l", Vill, n" 6261.
Les consuls de la République, vu le bref du pape Pie VU donné à Saint-Pierre de Rome le '29 juin 1802: — sur le rapport du conseiller d'État chargé de toutes les affaires concernant les cultes ; — le Conseil d'État entendu.
Arrêtent :
Le bref du pape Pie VII, donné à Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802, par lequel le citoyen Charles-Maurice Talleyrand, ministre des Relations extérieures, est rendu à la vie séculière et laïque, aura son plein et entier effet (1 ).
Le tour était joué! Le Premier consul avait interprété le bref à sa façon, et, malgré les lettres de Pie VII, de Consalvi et de Cacault, le public serait convaincu que Tallevrand était non seulement rendu à la communion laïque, mais à la vie séculière; qu'il avait le droit de se marier.
A Rome, lorsqu'on y connut l'arrêté consulaire, ce fut de la stupeur et de la consternation. Consalvi écrivit aussitôt aux nonces de toutes les cours d'Europe; il enjoignit à Caprara de fournir des explications: il fit insérer, dans certains journaux d'Italie, un article mettant les choses au point; il prépara même une note, qu'il datait de Paris, pour les gazettes étrangères : « En vertu d'un bref pontifical, le cardinal-légat a réconcilié avec l'Église le citoyen Tallevrand, ministre des Relations extérieures; il l'a rendu à la communion des laïques, tout en lui conservant le vœu qui le lie depuis son ordination (2). » Cette note, le cardinal secrétaire d'État aurait bien désiré
(1) Bulletin des lois, 3« série, VI, n» 1919, p. 579. Cet arrêté fut reproduit par la plupart des journau.x. Voy. notamment le Journal des Débats du 4 fructidor.
(2) RiMERi, II, 72, note 1.
qu'un journal de France la reproduisît; il essaya, mais la censure consulaire était vigilante et ne laissait rien passer.
L'opposition de l'Eglise, qu'avait éludée Bonaparte avec cette désinvolture, nétait pas le seul obstacle au mariage de Talleyrand. La paix d'Amiens venait de rouvrir aux étrangers les portes de la France : ils s'y précipitaient à flots pressés; ils avaient hâte de revoir le Paris brillant et joyeux où la tourmente sanglante avait passé en faisant au loin frémir les peuples. Au milieu de cette foule, accourue de tous les points du monde, il se trouva que, dans l'été de cette même année 1802, le Calcutta de la jeunesse de 3Ime Grand s'était comme donné rendez-vous. Sir Philip Francis, le juge Élijah Impey, M. Grand luimèmeétaientlà, etl'écho, qui unissait le nom deMme Grand à celui de Talleyrand, réveillait, sous leurs fronts grisonnants ou chauves, les souvenirs endormis. Un pamphlétaire a cru spirituel d'imaginer un souper à Neuillv, où Talleyrand les aurait tous les trois réunis autour de sa table, sous la présidence de Mme Grand (1 ). La vérité est qu'il était fort ennuyé. Tous ces gens bavardaient et l'éclaboussaient de ridicule.
11 ne fut pas trop malaisé d'éloigner sir Francis. Mme Grand le fit prévenir que, partant pour la campagne, elle ne pourrait le recevoir, et, afin d'éviter un mécontentement qui menaçait d'être bruyant, elle lui envoya quelques livres avec un mot aimable. Sir Francis n'insista pas (2).
(1) The Female revolutionary Plutarch. — Dans sa Nnrralicf, M. Grand proteste avec indignation contre ce récit.
(2) Voy. Memoirs of sir Philip Framis, II, 151.
M. Grand était plus encombrant. Ce sing-ulier mari qui, après des années de silence, se rappelait tout à coup sa femme, juste le jour où elle allait convoler, s'était installé rue de Richelieu, à l'hôtel du Cercle, et, sous prétexte de visiter les monuments publics, prolongeait indéfiniment son séjour. Essaya-t-il, comme l'aflirmait Napoléon à Sainte-Hélène, et comme l'a prétendu Mme de Rémusat, de tirer de l'argent à Talleyrand? Rien ne le prouve. Dès le mois d'août 1802, un correspondant de Louis XVllI, «^rand glaneur de nouvelles, a bien fixé des chiffres : M. Grand aurait exigé d'abord 80 000 francs, puis 10 000 livres sterling (l); mais, au milieu des inexactitudes dont ce correspondant émaille son récit, comment savoir si, par aventure, il dit celte fois la vérité? En tout cas, Talleyrand jugeait la présence de M. Grand indiscrète et, pour l'arracher de Paris, il eut une idée magnifique. Mme Grand s'adressa, de sa part, au ministre des Affaires étrangères de la République batave, M. Van der Goës; elle lui demandait une place lucrative dans quelque colonie hollandaise. Van der Goës, galant et empressé, offrit un poste de conseiller de régence au Cap de Bonne-Espérance, avec 2 000 florins d'appointements. C'était parfait. M. Grand se déclara enchanté et partit pour la Hollande. Mais, après avoir goûté la vie de Paris, ne voilà- t-il pas qu'il goûta de même la vie d'Amsterdam! 11 y prenait racine au grand déplaisir de Talleyrand. Il fallait mettre fin à cette comédie. Le 19 frimaire an XI (10 décembre 1802),
(1) Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le Consulat,
Mme Grand écrivit de nouveau au ministre de la République batave : « 3Ionsieur, je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez bien voulu faire pour M. G... à ma demande. L'empressement et la grâce que vous y avez mis me prouvent, Monsieur, que l'on ne compte pas en vain sur votre amitié, et cela m'autorise à vous demander un nouveau service : c'est celui de faire enjoindre à M. G... de s'embarquer sans délai, étant tout à fait inconvenant qu'il prolonge son séjour à Amsterdam, oîi il est déjà depuis un mois fort mal à propos (1)... » Ce billet ne resta pas sans réponse. Van der Goi-s fit embarquer M. Grand, et Talleyrand respira. Il devait encore avoir une alerte. Sur ces entrefaites, la paix d'Amiens fut rompue : le navire qui portait 31. Grand ne serait-il pas capturé par quelque flotte anglaise? N'allait-on pas voir réapparaître un beau jour le mari gêneur? Mme Grand épancha son anxiété près de Van der Goës qui put bientôt la rassurer. Le conseiller de régence était arrivé au Cap sain et sauf (2); il se remaria, prétend la chronique (3), et, jusqu'en 1814, il n'en fut plus question.
Mme Grand avait signé une lettre du 1" vendémiaire au ministre hollandais : Talleyrand-Pérïgord, née Worlée. Elle avait ajouté dans un post-scriptum : « Vous observerez, au nom que mon union avec M. de Talleyrand me donne le droit de porter, combien la tendre et sincère affection de
(1) G.-W. Vreede, Geschiedenis der Diplomatie van de bataafsche Republiek (Ulrechi, 1862), II, 1" partie, [àéces juï^tificatives, 62.
(2) Voy. les pièces publiées par G.-W. Vruede, Dp. cit., Il, 1" partie, 61-62.
(3) Echoes from oldCahulla, 262.
cet aimable ami marenduela pluslieureuse des femmes. » Mme Grand était, en elict, devenue Mme de Talleyrand sans bruit, mais sans mystère. Le 22 fructidor an X (9 septembre 1802), Talleyrand avait réuni quelques amis et quelques parents dans sa villa de Neuilly, et, en leur présence, le notaire Lecerf avait donné lecture du contrat de mariag-e. L'acte officiel énumère les biens apportés par l'épouse : liabits, linge, dentelles, bijoux et diamants pour une somme de 300 000 francs, tout un mobilier; plus une maison sise rue d'Anjou-Saint-Honoré et une terre, Pont-de-Sains, qu'avait possédée, avant la Révolution, le duc d'Orléans; enfin, des valeurs, des titres de rente, des fonds déposés dans une banque de Hambourg-, etc. Mme Grand avait-elle donc une énorme fortune? Il faut en rabattre. A Talleyrand, pour dire le vrai, appartenaient la maison de la rue d'Anjou et la propriété de province, mais, par galanterie, il les mettait au nom de sa future : il se réservait seulement, par l'article 8, d'être, en cas de décès, sauf pour les bijoux, son légataire universel. Bonaparte et Josépbine, les consuls Cambacérès et Lebrun, le secrétaire d'État Maret, Archambauld et Boson de Périgord, frères de Talleyrand, les deux notaires Fleury et Lecerf, signèrent le contrat avec les fiancés.
Le lendemain, 23 fructidor, le mariage fut célébré à la mairie du X' arrondissement de Paris. Ainsi que l'exigeait la loij M. de Talleyrand et Mme Grand se présentèrent assistés de leurs témoins : c'étaient Rœderer, président de la section de l'Intérieur du Conseil d'Etat, et le vice-amiral Bruix pour le ministre des Relations exté-
Heures; le général en chef Beurnonville, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République près la cour de Prusse, et un personnage qu'on trouve sans cesse dans l'ombre de Talleyrand, Radyx Sainte-Foy, pour la fiancée. Avec eux, le prince de Nassau-Siegen, « grand d'Espagne de la première classe, lieutenant général au service de Sa Majesté catholique, et amiral au service de l'empereur de Russie, ami des deux époux », apposa sa signature sur le registre municipal (1).
Talleyrand ne se contenta-t-il pas de ce mariage purement civil? Youlut-il y joindre, par zèle à se conformer aux usages renaissants, la bénédiction dun prêtre? Consalvi le craignait, Mme de Rémusat l'affirme, et le futur chancelier Pasquier donne ces détails : « Le mariage fut en quelque sorte célébré furtivement à Épinay, dans la vallée de Montmorency. M. de Monville, ancien conseiller au Parlement de Paris et propriétaire dans ce village, avait arrangé l'affaire avec le curé. Cette complaisance de M. de Monville (elle fut, je crois, ménagée par M. Louis) lui a valu, en 181S, une pairie, lorsque M. de Talleyrand a été président du Conseil (2). » Bien que les renseignements du chancelier Pasquier soient souvent sujets à caution, et si osée que semble la cliose. on doit avouer
(1) Arch. (h la Seine. Reconstitution des actes de l'état civil de Paris, fiche n" 303217. Cet acte de mariage est imprimé par Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et (l'histoire, 1170. — Villemarest prétend que Talleyrand aurait voulu que son mariage fût célébré dans le mystère par le maire de Pierrefitte : le.s noms des signataires du contrat et des témoins prouvent à eux seuls que l'incognito ne fut nullement reclierché. — Voy. aussi lettre à Louis XVIII du 3 octobre dans les Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le Consulat. 132-133.
(2) Mémoires du chancelier Pasquier, II, 2bl.
188 LA VIE l'RIVHi: DE TALLEYRAND
qu'elle n'est pas invraisemblable. Personne, à cette beure. en France, n'élevait de doutes sur la sécularisation totale de Talleyrand. Dans les spbères officielles, la consigne était d'en faire l'annonce, bruyamment; d'autre part, le légat se contentait de gémir sur son impuissance à rétablir la vérité, et les milieux ecclésiastiques eux-mêmes, qui ne savaient rien du fond de l'affaire, partag;eaient l'erreur g-énérale. « Il paraît, écrivait à un de ses amis le nouvel arcbevèque de Bordeaux, Mgr d'Aviau, que le ministre Talleyrand est déprétrisé et désépiscopisé, qu'il pourra se marier, etc. (i). »
Talleyrand, s'il tint à recevoir la bénédiction nuptiale, n^a donc même pas dû avoir beaucoup de peine à découvrir l'abbé qui consentit à prêter son ministère. On incline à croire que ce put être le curé d'Épinay-sur-Seine. Il s'appelait M. Pourez; il avait, disait-on, adhéré àla Constitution civile, et, en outre, il comptait au nombre de ses paroissiennes Mme Grand, qui avait passé plusieurs étés àÉpinay,dans une petite maison toute proche de l'église. Les uns prétendent encore que la cérémonie religieuse aurait eu lieu dans sdn église même d'Epinay; d'autres dansl'éghse des Missions étrangères, qui était, rue du Bac, la plus voisine de riiotel Galliffet; enfin, le bruit se répandit, dans certains milieux parisiens, que, pour dépister les soupçons, Talleyrand aurait fait venir le curé d'Epinay à Saint-Gratien, où son ami et son témoin, l'amiral Bruix, babitait une maison de campagne qui avait appartenu
(1) Lettre du 13 juin 1802. Dossier de Mgr Dupanloup, pièce 60 (copie). ■Cf. l'opinion des corresponcîant.s de Louis XVIII : Relations secrètes des agents de Louis XV III à Paris sons le Consulat, 108, 112.
jadis à Catinat (1). Comment le prouver? Le registre paroissial d'Épinay a disparu; celui des Missions étrangères est muet (2). On est ici dans le champ des suppositions. Aucune preuve matérielle n'existe que Tallevrand se soit marié à l'église. Peut-être, au moment d'enfreindre la défense formelle du Saint-Siège, fut-il arrêté par un dernier scrupule. Peut-être recula-t-il devant un scandale qui, selon une forte expression de Mgr Dupanloup, l'aurait « enchaîné violemment au mal comme on avait essayé, en lui imposant une vocation religieuse qu'il n'avait pas, de l'enchaîner violemment au hien. »
La nièce de Tallevrand, la duchesse de Dino. raconte que son oncle octogénaire portait douloureusement le poids de bien des circonstances de sa vie. Il avouait devant elle, dans ses journées solitaires de Valençay, que des souvenirs du passé le troublaient, et, une fois qu'elle le questionnait sur certains faits : « En vérité, (init-il par répondre, je ne puis vous en donner aucune explication suffisante. Cela s'est fait dans un temps de
(1) Behiliona îiecrétes des aijcnla de IjhhU XVI II l'i Paris xdus le Co»sulal, 133.
(2) Le registre des mariages de la paroisse d'Épinay ne commence qu'à 180.5; celui des Missions étrangères, conservé à .Saint-François-Xavier, est admirablement tenu et ne porte pas trace de l'union de Tallevrand et de Mme Grand.
désordre général; on attacliait alors grande importance à rien, ni à soi, ni aux autres... Vous ne pouvez savoir jusqu'où les hommes peuvent s'égarer aux époques de décomposition sociale. » Parmi les événements qui remontaient ainsi péniblement à la mémoire de Tallevrand, il est permis de penser que son mariage était au premier rang. Il l'avait contracté pour mettre fin à un scandale, et le scandale avait redoublé; il avait cru sortir d'une situation fausse, et il s'y était à tout jamais emprisonné.
Talleyrand reconnut bientôt son erreur. Le monde lui fut sévère. Ceux qui l'aimaient le plus furent affligés; sa vieille mère versa des larmes. Devant le mauvais elTet produit, le Premier consul, dès le lendemain du mariage, oublia que, la veille, il y poussait son ministre. Il traita Mme de Talleyrand toujours avec froideur, souvent « avec impolitesse ». On prétend que le jour où, nouvelle épousée, elle parut aux Tuileries pour la première fois, il la salua de cette apostrophe : « J'espère que la bonne conduite de la citoyenne Talleyrand fera oublier les légèretés de Mme Grand. » Prenant un air candide, elle aurait répondu : « Je ne saurais mieux faire que de suivre à cet égard l'exemple de la citoyenne Bonaparte. » Et le consul, qui n'aimait pas les leçons, était parti la colère dans le regard. Tout de suite, il chercha, par des affronts, à l'éloigner de sa cour (1); à la fin même, empereur, il lui en interdit l'accès. — Lorsque, en 1804. le pape Pie YII vint à Paris, il stipula expressément que
(1) Voy. Relations secrètes des ai/ents de Louis XVIII à Paris sous le Co7isulat (lettre du 17 décembre 1802), 208.
Mme de Talleyrand ne lui serait pas présentée; et il y eut, à la cour et à la ville, une nouvelle poussée de sarcasmes.
Tallevrand laissa dire. Impénétrable, selon son habitude, il opposait un front d'airain aux ennuis, aux humiliations, aux déboires que lui apportait la vie conjugale. Il s'enfermait dans un silence qui avait sa dignité. Personne, même pas son ami d'enfance, Choiseul-Gouffier, n'a pu se vanter d'avoir reçu ses confidences (i), et, sphinx jusque dans la tombe, il n'a pas voulu qu'en lisant ses mémoires, on déchiffrât son secret. Cependant, le regard tendre et clairvoyant de Mme de Rémusat a cru distinguer une souffrance sous cette impassibilité. Il essayait, ^it-elle, par une vie toute factice, d'échapper à l'amertume de ses pensées. « Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse, donnant aux affaires sa matinée, à la représentation le soir, €t la nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au téte-à-tête fastidieux de sa femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire lui-même, il ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême fatigue lui permettrait de l'obtenir (2). »
Quant à Mme de Talleyrand, elle n'avait pas à fuir sa vie intérieure. Son nouvel état l'enchantait. La petite créole, passée grande dame, était au comble de ses vœux •et ravonnail d'orgueil.
(1) Mémoires (la ihancelier PasijHiin\ \, 251.
(2) Mémoires de Mme de Uéinustat, II, 181.
i92 LA VIK PRIVEE DE TALLEYRAND
Mme (le Talleyraïul portait allègrement ses quarante ans. Sa beauté n'avait point encore de rides. Mme de Rémusat elle-même, qui la détestait aussi cordialement qu'elle affectionnait Talleyrand, a tracé d'elle un portrait que, malgré la malveillance de certains coups de pinceau, bien des jolies fenimes envieraient. Écoutez-la : « Je n'ai point connu Mme Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus cbarmanles personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait avoir au moins trente-six ans quand elle épousa M. de Talleyrand. L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu par l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint devenu fort rouge (I). » Mme de Rémusat était bien pressée d'annoncer le déclin. Il existe, au musée de Versailles, parmi les esquisses de Gérard, un portrait de Mme de Talleyrand daté de 1805. C'est une bonne peinture qu'on sent fidèle. Mme de Talleyrand, vêtue de mousseline blanche, se tient debout près d'une cheminée, en pleine lumière; la flamme du foyer jette sur sa robe des refiets pourpres.
(1) Mémoires de Mme Je Rémusat, II, 183.
Dans cette toile, ainsi que le remarquait naguère un connaisseur (1), on retrouve presque trait pour trait la femme si bien décrite par Mme de Rémusat. Seulement, son visage n'est point fané, sa taille n'est point épaissie : fraîche, blonde, élancée, elle garde intacts ses charmes (2) .
Mme de Talleyrand, belle comme elle était encore, aimait le monde, le luxe, les fêtes; elle les aimait d'autant plus qu'elle sentait approcherl'automne. Elle fut très déçue que les portes des Tuileries ne s'ouvrissent pas devant elle, à deux battants, et, pour se dédommager, elle tint ses états à l'hôtel GallifTet. Chaque semaine, à jour fixe, les personnages de marque, Français ou étrangers, venaient y saluer la femme du ministre des Relations extérieures. Mais ce qui la ravissait par-dessus tout, c'étaient les grandes réceptions solennelles.
Dans son amusant journal, une personne fort spirituelle, de passage à Paris, Mme de Cazenove d'Ariens, dont le beau-frère avait un poste au ministère, nous décrit une soirée où elle fut conviée, le IG février 1803. Les carrosses faisaient queue dans la rue du Bac; la cour de l'hôtel GallifTet était archi-comble. Il fallait, pour avancer, attendre son tour. Enfin, on arrivait; on montait le vaste escalier rempli de fleurs et de lumières; on était ébloui. Dès le premier salon, M. de Talleyran,(;l, impassible, très pâle dans son costume de velours rouge brodé d'or, recevait les invités; plus loin, Mme de Talleyrand,
(1) A. Hallays, feuilleton du Journal des Débals du 22 lévrier 1901.
(2) Une miniature d'isabey, qui fut faite vers 1810, témoigne également que Mme de Talleyrand était alors encore très bien conservée. Cette miniature, qui appartient à M. F. Masson, a figuré, en 1906, à une exposition de la Bibliotiiùque nationale.
« grande, belle, bien mise », attendait les bommages. « Tous les ambassadeurs résidant à Paris, tous les princes, toutes les princesses, les femmes qui veulent se maintenir dans ce régime-ci, sortaient et entraient et venaient courber leurs fronts : les bommes en babits brodés avec leurs ordres; les femmes en robes de velours, beaucoup de satin blanc et des robes de crêpe blanc, d'autres en robes de dentelles noires, beaucoup de diamants. » Le clou de la fête fut l'apparition de l'envoyé de Tunis, « un grand bomme, avec un turban, des moustaches bien noires, une robe grise garnie d'hermine sur des pantalons rouges brodés » ; il traversa « la haie des cordons, des étoiles, des habits chamarrés, toujours se prosternant, jusqu'à Mme de Talleyrand (1) ». — De telles fêtes n'étaient point rares chez Talleyrand. Aussi longtemps que dura l'Empire, qu'il fût en faveur ou en disgrâce, ministre, vice-grand électeur, grand chambellan, ses salons exercèrent toujours le même attrait; comme dans une lanterne magique géante, les notabilités du monde entier y défilèrent.
Les réceptions de Talleyrand ne prenaient pas toutes un caractère d'apparat. Il y en avait de restreintes, comme cette « sauterie » dont parle le comte de Bentheim, pendant laquelle Mme de Laval, « amatrice », pinça de la harpe, où un autre invité joua un air de flûte, et qui se termina par quelques danses qu'accompagnait un seul violon (2). Et il y en avait d'intimes.
(1) Journal de Mme de Cazenove d'Ariens, 22-23.
(2) Journal de mon séjour à Paris (1803-1804) dans \e Correspondant du 25 octobre 1908, 331,
A travers ses métamorphoses, Talleyrand restait un homme d'autrefois. Le dignitaire de l'Empire gardait le goût des milieux exquis où l'abbé de Périgord avait, par quelques mots heureux, conquis d'emblée une réputation. Il était un causeur sans égal; il savait parler des choses graves avec compétence et légèreté, évoquer des souvenirs, conter des anecdotes, jeter l'étincelle d'un trait d'esprit. « Si la conversation de M. de Talleyrand pouvait s'acheter, disait Mme de Staël avant leur brouille, je m'y ruinerais! » — Souvent, le soir, un cercle charmé se groupait autour de lui. Mme de Talleyrand en occupait le haut bout. Elle se tenait droite sur son fauteuil, un peu raide et guindée dans ses atours magnifiques; les cheveux couronnés de fleurs, même lorsqu'elle grisonna. Elle ne disait pas grand'chose. Les amies de son mari, — la duchesse de Luynes et la princesse de Vaudemont; la vicomtesse de Laval; Aimée de Coigny, tour à tour duchesse de Fleury et Mme de Montrond; plus tard, Mme de Rémusat, qui « suait à grosses gouttes (1) » pour trouver de l'esprit; Mme de Flahaut devenue Mme de Souza; une délicieuse Italienne, instruite et gaie, Mme de Brignole, ou encore une Polonaise à qui son œil de verre donnait un profil bizarre, la comtesse Tyskiewitz, sœur du prince Poniatowski , — l'auraient presque traitée comme une intruse. On la saluait en entrant et en sortant : rien de plus. Lorsque Talleyrand se taisait ou qu'il s'asseyait à la table de whist, la conversation tombait, et la pauvre princesse de Bénévent, qui ne s'intéressait qu'à
(1) Mémoires de Mme de Réiitusat, III, 190.
la pluie et au beau temps, à des questions d'étiquette et à des problèmes généalogiques, était inhabile à la faire rebondir (1). Mais son salon ne désemplissait pas, et elle était heureuse.
Quelquefois, selon une mode du temps, des auteurs en vogue offraient à leurs hôtes le régal d'une lecture. Très recherchées des belles dames, ces solennités littéraires n'étaient pas toujours des parties de plaisir. Un soir qu'après dîner, dans la villa de Neuilly, Népomucène Lemercier déroulait, d'une voix monotone, les insipides alexandrins d'une de ses tragédies, les auditeurs bâillaient. Tout à coup, haussant le ton à un changement d'acte : « La scène est à Lyon », dit-il. Mme de Talleyrand, qui somnolait dans son fauteuil, se dressa brusquement et, tournée vers son mari : « Vous 'voyez, mon ami, que j'avais raison; vous vouliez que ce fût la Saône! » Il y eut de petits rires vite étouffés. Le poète, tout interloqué, s'était arrêté net. Alors Talleyrand, sans abandonner son sérieux, raconta que, dans un voyage à Lyon, il y avait de cela quelques semaines, sa femme, passant avec lui sur un pont, avait demandé le nom du cours d'eau : c'était la Saône. « La Saône, avait-elle repris; quelle différence bizarre de prononciation! A Paris, on dit la Seine! » Talleyrand, amusé de l'erreur, n'avait point insisté; et voilà qu'à présent l'assistance, qui riait de bon cœur, échappait à l'ennui déversé à flots par Népomucène Lemercier (2). — Au reste, les littérateurs n'au-
(1) Mémoire.'^ de lu comlessc Potncko, 211-213; Mémoires de Mme de Rémiisat, III, 194.
(2) CoLMACHE, Revekitions of tlie Life of prince Talleyrand, 306.
raient jamais eu de chance avec Mme de Tallcyrand. Témoin cette autre histoire dont Napoléon faisait encore des gorges chaudes à Sainte-Hélène (1) : Talleyrand avait invité à dîner l'égyptologue Denon; pour préparer à sa femme un sujet de conversation, il lui conseilla de parcourir un des livres de son convive; Mme de Talleyrand se trompa de volume; elle prit, dans la bibliothèque, les Aventures de Robinson Crusoé; elle les dévora d'une traite avec passion ; le soir venu, à table, toute pleine de sa lecture, elle n'eut rien de plus pressé que de parler à Denon de ses aventures prodigieuses : « x4h ! Monsieur, par quelles émotions vous avez dû passer! Ce naufrage! Cette île déserte ! Et que vous deviez avoir une drôle de figure avec votre grand chapeau pointu! » Le savant n'y comprenait rien et restait abasourdi. Enfin, le mystère s'éclaircit; Mme de Talleyrand l'entreprenait sur son compagnon de misère, le fameux Vendredi... Le malheur de cette anecdote, dont on a voulu tour à tour que Denon, Humboldt et un sir Georges Robinson fussent le héros, c'est qu'elle n'a même pas été inventée pour Mme de Talleyrand; des années avant sa naissance, paraît-il, les conteurs de salons la colportaient déjà : ils n'y faisaient qu'une variante, ils attribuaient le quiproquo à un abbé (2).
Avec les historiettes (jui courent sur la princesse de Bénévent, on écrirait tout un volume. Les contemporains, hommes et femmes, se sont ingéniés malignement
(1) O'MÉARA, Napoléon en n.vil (cdit. de 1822), I, 413.
(2) Voy. Amédée Piciiot, Souvenirs intimes snr M. de TaHeijrand, 146- 149 et 156-162.
à la tourner en ridicule, et, selon une fine remarque d'un de ses défenseurs (1), il fallait, puisqu'elle était très belle, qu'elle fut très hôte. Dans les souvenirs où son nom est prononcé, sa bêtise, en effet, revient comme un refrain. Elle est, dit la comtesse Potocka, « d'une nullité que rien ne peut dissimuler ». Le général Thiébault ajoute : « Elle est sotte à l'excès. » Sur son visage, reprend Mme de Cazenove, on lit : « Bêtise et vanité. » Mme de Rémusat renchérit encore : « Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le monde et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de rien dire à propos (2). » Napoléon a mis sa note dans le concert : « Elle était très belle femme. Anglaise ou des Indes orientales, mais sotte et de la plus parfaite ignorance (3). » Bien plus, on a voulu que Talleyrand luimême ait eu le mauvais goût d'avouer que sa femme était sans esprit. En pleine lune de miel, la comparant à Mme de Staël, il se serait écrié : « Il faut avoir aimé une femme de génie pour savourer le bonheur d'aimer une bête! » Une autre fois, devant un cercle de diplomates, il aurait émis cet aphorisme : « Une femme spirituelle compromet souvent son mari, une femme bête ne compromet qu'elle seule. » N'aurait-il point aussi fait à l'empereur des confidences? « Sire, je l'ai épousée parce que je n'ai pu en trouver une plus bête » : ou bien, emprun-
(1) A. II.tLLAYS, article du Journal des Débals du 22 février 1901.
(2) Coiittesne Potocka, 211 ; (irnéral Thiébault, V, 335; Mme de Cazenove^ 22; Mme de lihuusat, II, 183.
(3) O'UÉxRx, Napoléon en exil, I, 412.
tant un trait à Cliamfort : « Elle a de l'esprit, comme une rose. » Enfin, pour couronner leur échafaudage de méchancetés, les ennemis de Mme de Talleyrand ont triomphalement placé dans sa bouche le mot célèbre : « Je suis d'Inde. »
Que valent ces propos du monde? Peu de chose assurément. Selon le vieux proverbe, à vouloir trop prouver, on ne prouve rien. Et la stupidité de Mme de Talleyrand. dont certains auraient été heureux de coiffer son mari comme d'un bonnet d'àne, serait difficile à établir. Le rovalisle Michaud, qui n'est tendre ni pour Talleyrand ni pour son entourage, déclare que la conversation de la princesse de Bénévent « n'était point celle d'une sotte (1) ». De son côté, Mme de Chastenay, qui avait, en 180G, fait sa connaissance, et qu'aucun intérêt ne poussait à la défendre, écrit dans ses mémoires : « Elle était très belle, et je n'ai jamais rien entendu sortir de sa bouche qui ressemblât aux propos vides de sens que l'on se plaisait à lui prêter. Jamais elle n'a proféré devant moi une seule phrase de mauvais Ion; jamais elle n'a dit un mot qu'on pût qualifier de bêti'se. Je l'ai toujours vue parfaitement polie et pour les autres et pour moi, et sa conversation, sans être distinguée, ne m'a jamais paru inférieure aux conversations ordinaires des personnes dont on ne songe point à accuser principalement l'esprit (2). » Mieux encore que des assertions, qu'on peut toujours suspecter, les faits se chargent de démentir la
(1) L.-G. MicHAuri, Histoire i)olitiiiiie el privée de Ckarles-Maurice de Talleijrdnd, a7.
(2) Mémoires de Mme de Chastenay, II, 52.
niaiserie de l'ex-Mme Grand. N'en déplaise à Mme de Rémusat et à Napoléon, la femme qui sut prendre Talleyrand dans ses filets et l'y retenir: qui gagna cette invraisemblable gageure de l'amener au mariage, — cette femme-là ne manquait pas de finesse. Et, s'il est vrai, comme on l'a souvent insinué, qu'elle ait eu le goût des affaires, — tripotant avec une Russe pour organiser la contrebande dans l'empire des tzars (1), ou tirant 400 000 francs de marchands génois qui désiraient obtenir une faveur par son entremise (2), — cela démontrerait que, sans scrupules, elle n'était pas sans intelligence. Mme de Tallevrand écrivait des lettres. Certes, dans celles que nous connaissons, rien ne révèle une Mme de Sévigné ; mais rien non plus, sauf parfois une fantaisie d'orthographe ou une bévue géographique (3). n'y détonne par de l'étrange ou du grotesque. C'est, en général, sans apprêt, sans prétention, correct et banal. Voici comment, par exemple, d'Aix-les-Bains, oii elle soignait au mois de juin 18M une « ébullition » tenace, elle décrit la Savoie à son ami, l'amateur d'arts Millin : « Je suis. Monsieur, dans l'enchantement du pavs que j'ai parcouru. Jusqu'à Genève, les sites sont pittoresques ou sévère (sic), et souvent effravants. Mais l'approche de Genève est enchanteur (sic). Ce beau lac et ce qui l'environne n'a rien qui puisse l'égaler; les jolies maisons de campagne répandues autour offrent des vues charmantes. Les sommets
(1) Voy. Léonce Pingaud, les Busses à Paris, dans le Correspondant du2o avril 1904, 210.
(2) O'Méara, Napoléon en exil, l, 412.
(3) Elle découvrait, un jour, que Genève était au milieu des montagnes du Jura.
du Mont-Blanc et les glaciers couronnent d'une manière imposante ces riants tableaux, qu'on ne peut se lasser d'admirer. Quant à la ville d'Aix. Monsieur, qu'on est tenté de prendre pour un mauvais village, elle n'a rien d'attrayante (sic), mais les environs sont variés et pittoresques. Il y a des points de vue charmants. Le lac du Bourget a bien aussi son mérite ; il est encaissé de rocs et de montagnes, son aspect n'est point riant comme celui de Genève (sic), mais il a quelque chose de sombre et de mélancolique : l'un invite à la joie, l'autre à la douce rêverie... » D'autres lettres, qu'elle adressait au même Millin pendant un vovage qu'il faisait en Italie, sont remplies de petites nouvelles mondaines : Mme de Laval est allée à Orléans, Mme de Dalberg- est grosse, Mme Edmond de Périgord commence son service auprès de Sa Majesté, M. de Choiseul est souffrant, la duchesse de Courtaude a loué une maison rue Poissonnière, etc., etc. Elle y parle musique, lectures, théâtres. En habituée des Français, elle apprécie les pièces nouvelles et juge les acteurs en vogue, ou bien encore, bonne femme, elle dépeint son intérieur, montrant M. de Talleyrand qui joue au billard et qui s'exerce à Téquitation dans sa nouvelle terre de Saint-Brice, pendant que la petite Charlotte « se fait grande demoiselle et devient déplus en plus aimable ». Et cette correspondance, qui n'est point palpitante, n'est pas plus dune oie que d'une aigle (1).
(1) Jedoi.s de counaitre cette correspondance à re.vtrènie amabilité de M. Paul Hoiinel'on, bibliothécaire à l'Arsenal. — Les lettres de la princesse de Bénéveiit à Louis de Béer, que vient de publier M. In^jold dans la. Revue d'Alsace de idinyiev 1910, conlirment l'impression produite par sa correspondance avec Millin.
La vérité, pour quiconque ne veut être ni détracteur ni apologiste, c'est que Mme de Talleyrand, princesse de Bénévent, restait, sous ses titres et ses bijoux, la fille du petit fonctionnaire de Cliandernag-or, la femme du petit employé de Calcutta. A l'exemple de tant d'autres, que la Révolution hissa brusquement au premier rang-, elle n'eut jamais ni les traditions, ni les usages, ni les manières, ni le ton, ni l'esprit du monde, toutes choses qui ne s'improvisent guère. Sans culture, elle ne savait pas causer ; sans éducation, elle partait à la promenade juste à l'heure fixée pour ses réceptions, ou bien se mettait à table avant l'arrivée de ses invités; sans distinction, elle tirait vanité des blasons de son mari, elle était prétentieuse et parfois hautaine (1)... Pour tout dire d'un mot, le mutuel maliieur des deux époux fut de s'être épousés.
Napoléon, qui jugeait si durement Mme de Talleyrand, fit cependant, un jour, appel à ses services. Il s'agissait presque d'une mission de confiance! C'était au mois de mai 1808. Les princes d'Espagne venaient de se laisser choir dans le traquenard de Bayonne, et l'empereur envoyait le père, Charles IV, au château de Compiègne; les fils, Ferdinand, prince des x\sturies. et Carlos, avec don Antonio, leur oncle, au château de Valenray, qu'avait acheté cinq ans plus tôt M. de Talleyrand. De Bayonne même, le 9 mai, le maître dictait ses ordres : « Veillez, mandait-il à son vice-grand électeur, à ce que les appartements soient en état; faites préparer le linge de table,,
(1) Mrmoires de la comtesse Polocka, 210-212, 226; Colmache, op. cil. 302, 304.
la literie, la batterie de cuisine. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Yalençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sûr, cela n'aurait aucun inconvénient, puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller... » Quant à vous, continuait l'empereur, « votre mission est assez honorable : recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang- (1). »
Talleyrand accueillit sans entrain le message impérial; il lisait entre les lignes. Ce n'était pas une faveur, c'était une humiliation qu'il recevait là de Napoléon. En l'instituant geôUer d'un souverain détrôné, on le compromettait aux yeux des monarques de l'Europe. En proposant cyniquement à sa femme de jouer un rôle inavouable, on lui faisait un affront sanglant. En l'enfermant à Valençay avec ses prisonniers, on l'éloignait de Paris oîi, depuis huit mois qu'il n'était plus ministre des Relations extérieures, il vivait dans une demi-retraite frondeuse. Talleyrand sentit tout cela; mais il s'inclina : « Je répondrai partons mes soins, écrivit-il à Napoléon le 13 mai, à la confiance dont Votre Majesté m'honore... Mme de Tal-
(1) Voyez, pour les (iocumeiils citùs au sujet âe cet épisoilc; do la vie de Talleyrand, les très intéressants articles de M. Geoi-fuoy du Gra.ndshison, let Princes d'Espagne à Vnlenfay, dans le Correspondaul, CL.\II[.
leyrand est partie dès hier soir pour donner les premiers ordres. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toutes espèces. Les princes y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison, qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très bien percée, mais oii il y a très peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n'y a point de théâtre, il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d'ailleurs assez de femmes pour que les princes puissent danser si cela les amuse... »
Quelques jours plus tard, les princes, accompagnés du chanoine Escoïquitz et d'un duc à bonnes fortunes, M. de San Carlos, arrivaient à Valençay, et leur captivité très douce commenra. Les maîtres de maison avaient bien fait les choses. Sous le soleil d'été, le grand château délabré avait pris un faux air de palais castillan. Le drapeau rouge et jaune flottait au faîte du donjon; les laquais avaient endossé la livrée aux couleurs d'Espagne. Dans les bosquets, le célèbre Castro jouait de sa guitare. Et ïalleyrand, attentif et discret, organisait pour ses hôtes les divertissements. Rien ne leur manqua. La table était exquise. Ils se promenaient à pied dans les charmilles ombreuses du parc, à cheval ou en calèche dans la forêt de Gâtine; ils chassaient : un vieux garde du prince de Condé, nommé Aubry, leur lit tirer leur premier coup de fusil; ils péchaient, ils faisaient de la musique avec Mme de Talleyrand, ils dansaient. Mmes de Bellegarde, la femme et la belle-sœur du feld-maréchal autrichien qui avait discuté avec Bonaparte les prélimi-
naires de Léoben, la duchesse de Gènes, Mme de Brignole, d'autres femmes aimables leur donnaient l'illusion d'une cour. Le soir, on récitait la prière en commun (1).
Hélas! ces distractions innocentes ne suffirent point aux exilés. Après que Talleyrand, vers le milieu d'août, eut regagné Paris, doù il devait suivre l'empereur à Erfurt, — Mme de Talleyrand restant à Valençay « pour que le château ne prenne pas tout à coup l'air monacal (2) », — le prince des Asturies se mit à courtiser une jeune fille de la maison, et l'irrésistible San Carlos débita ses fadaises à la châtelaine elle-même. On dit qu'il fut écouté.
Aux derniers beaux jours. Mme de Talleyrand quitta Valençay et n'y reparut plus. Mais, pour son malheur, elle n'en avait pas fini avec les Espagnols. On rencontrait sans cesse, dans son salon de Paris, le chanoine Escoïquitz « en soutane, avec une culotte immense et le grand cordon de Charles III en bandoulière (3) ». On y rencontrait aussi, — chose plus compromettante, — le duc de San Carlos, qui éblouissait les visiteuses par le feu d'artifice de ses galanteries. Au bout de peu de temps, comme cela devait arriver, le bruit d'une liaison se répandit. L'empereur en fut instruit et, un matin, à son lever^ il ne craignit pas d'y faire, en présence de Talleyrand, une allusion outrageante; il s'attira cette réplique : « Pour la gloire de Votre Majesté et pour la mienne, il serait à désirer ({u'il ne fût jamais question des princes
(1) Mémoires de Talleijrnud, I, 382.
(2) Lettre de Talleyrand du 16 août 1808. Giiandm.mson', art. cité, 711.
(3) Mémoires de Mme de Chaslenaij, II, 87.
de la maison d'Espagne (1). » L'empereur ne répondit rien; mais il se vengea. Ce sci-ait à la suite de ce petit scandale que Mme de Talleyrand aurait vu se fermer devant elle, définitivement, les j)ortes des Tuileries (2). En tout cas, San Carlos fut interné à liourg'-en-Bresse, et l'on prétendit que son amie désolée n'eut plus d'autres ressources que d'entretenir avec lui, grâce au bon Escoïquitz, une correspondance discrète et tendre (3).
Nous n'avons pas à suivre ici M. et Mme de Talleyrand dans leur maison de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, renommée pour ses bals d'enfants et ses soirées de musique; ni à l'bôtel Monaco, rue de Varenne, qu'un étranger appelait « la petite cour »; ni même dans le palais fameux de la rue Saint-Florentin, où aboutissaient tant de fils, que ne parvenait point à saisir la police inquiète du duc de Rovigo, et ou finit par se jouer, au milieu des whists, la partie décisive de 1814. Ils vivaient maintenant presque séparés; ils n'habitaient plus que rarement sous le même toit, et c'était souvent sa nièce, la comtesse Edmond de Périgord, plus tard duchesse de Dino, qui présidait les dmers de M. de Talleyrand.
Mme de Talleyrand avait salué le retour des Bourbons avec ivresse. Dans sa page à la Saint-Simon, sur la
(1) Mémoires de Fouché (ùdit. de 1824), II, 77; L. Goldsmith, Histnire secrète du cabinet de Napoléon Buoaaparle (2« édit.), I, 226.
(2) Méinoires de Mme de Chaslenaij, \\, 87; Mémoires du comte de Senift, 62.
^3) Granomaisox, art. cité, 7J8. — M. de Nesselrode, dans une lettre du 22 septembre 1811, raconte que Mme de Talleyrand ayant été voir San Carlos dans son lieu d'exil, reçut « l'ordre d'aller habiter une terre en Belgique », et que Talleyrand dut intercéder pour elle près de l'empereur. {Lettres et papiers du chancelier de Nesselrodc, III, 393.)
journée du 31 mars, Chateaubriand lui a consacre quelques lignes : « Je n'ai point vu de ciiàtelaine, point de Jeanne d'Arc, proclamer le souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main; mais Mme de Talleyrand, que Bonaparte avait attachée à son mari comme un écriteau, parcourait les rues en calèche, chantant des hymnes sur la pieuse famille des Bourbons (1). » Elle ne se doutait pas alors, l'ex-Mme Grand, que sa situation serait, sous Louis XVIII, plus difficile encore que sous Napoléon; les événements eurent vite fait de l'éclairer. Trop de gens, à la cour nouvelle, se souvenaient de l'évêque d'Autun; son mariage restait pour eux un scandale tout frais, un inépuisable thème à sarcasmes et à brocards. Les journaux eux-mêmes s'en mêlaient. Le malicieux Nain jaune prétendait avoir découpé cet entrefilet dans une feuille anglaise : « Paris, 6 mai 1814. Hier, après la messe, M. l'évêque d'Autun a eu l'honneur de présenter sa femme au fils de saint Louis. »
Talleyrand affecta de ne pas entendre toutes ces criailieries et, sur ces entrefaites, il partit pour le congrès de Vienne. Il laissait sa femme à Paris. A la faveur de l'éloignement, peut-être la malignité publique chercherait-elle un autre aliment, ou bien encore une occasion surgirait-elle qui permit d'arranger les choses?
En arrivant à Vienne, la première personne que rencontra Talleyrand fut le cardinal Consalvi. Ils n'avaient eu que de lointains rapports depuis les négociations du
(1) Mémoires d' outre-tombe (édit. Biré), IIF, 452-453.
C.oncordal; ils se reconnurent et échangèrent des prévenances (1). Par une attention flatteuse, l'envoyé de Louis XVIII proposa spontanément que le représentant du Saint-Siège fit partie du comité principal du congrès et y occupât la place d'honneur. Ils se voyaient, le matin ou l'après-midi, aux séances diplomatiques; ils se revoyaient, le soir, dans les salons. Ils furent bientôt en e.xcellents termes. Or, un jour, — c'était au commencement d'octobre, — Talleyrand remit à son collègue romain une lettre (}u"il avait, disait-il, trouvée pour lui dans son courrier. Consalvi la décacheta. Stupeur : elle était de Mme de Talleyrand! En quelques lignes, aussi aimables que banales, la princesse rappelait au secrétaire d'État les relations qui s'étaient nouées entre eux, à Paris, sous le Consulat, (lonsalvi, à cette lecture, flaira toute une machination savante. Il s'imagina qu'on voulait obtenir de lui une réponse qui serait une reconnaissance implicite du mariage; on la montrerait au roi, on la ferait circuler à la cour et à la ville, qui sait? on la rendrait publique, et la bouche serait ainsi close aux malintentionnés qui ne pourraient être, en pareille matière, plus difficiles qu'un prince de l'Église. Consalvi était très ennuyé : répondre en adressant la lettre à Mme Grand serait un outrage: ne pas répondre du tout serait une impertinence, et si Talleyrand, comme il le croyait, était de connivence avec sa femme, des représailles étaient à craindre. Il demanda des instructions à Rome. Ce fut le
(1) Voy. G. G.\LLAVRESi : Une i^age peu connue de l'histoire du Congrès de Vienne. — Le prince de Talleyrand et le cardinal Consalvi. (Extrait de la Reçue des questions historiques, de janvier 1903.)
cardinal Pacca qui les envoya. « Ecrivez à Mme de Talleyrand, conseilla-t-il à Consalvi ; seulement, que l'adresse ne soit pas de votre main, ne cachetez pas avec vos armes, et, de la sorte, personne n'aura le droit de dire que vous approuvez le nom et le titre portés par cette dame. » Cette manière élég-ante de tourner l'écueil pourra sembler un peu trop habile, mais Consalvi n'avait pas le choix : il suivit les indications de Pacca, et cet échange de lettres, auquel Talleyrand, très innocent peut-être en cette circonstance, ne fit aucune allusion, n'eut pas de lendemain (1).
En 1813, après l'aventure des Cent-Jours, lorsque Talleyrand regagna Paris, il fut bien obligé de prendre un parti. Avec les Bourbons et la Charte, Fàme de la société française était plus haute et plus libre; à moins de braver l'opinion publique, une séparation définitive s'imposait. Talleyrand, si l'on se fie aux apparences, n'eut pas beaucoup de mal à se décider; la princesse, devenue très grosse, très lourde, très rouge^ d'humeur souvent maussade, n'avait pas su vieillir, et la brillante et spirituelle comtesse Edmond de Périgord faisait infiniment mieux quelle les honneurs des réceptions à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Mais Mme de Talleyrand se résigna moins aisément. Au moment du retour de l'île d'Elbe, elle s'était réfugiée à Londres. Bonne occasion pour qu'elle y restât! Malheureusement, elle s'y déplut : les brouillards de la Tamise étaient, assurait-elle, contraires
(1) Voy. pour cet iricideiit, RiMEnr. la Diplomazia jiontifiria net secolo XIX V, et G. Gallavhksi. le Prince de Tallenrand cl le cardinal Consalvi, 5-6.
210 LA VIE PRIVËi: DE TALLEYRAND
à sa santé ; elle annonça vite son intention de regagner Paris. Le marquis d'Osmond, père de Mme de Boigne, qui venait d'être désigné, par le choix de Talleyrand, comme ambassadeur à Londres, fut chargé de lui « faire entendre raison ». La commission fut moins pénible qu'on ne pouvait croire. Mme de Talleyrand gémit, mais consentit. «Je porte la peine, déclara-t-elle mélancoliquement à Mme d'Osmond, d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je savais l'attitude de Mme Edmond chez M. de Talleyrand à Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a empêché d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne au lieu de venir à Londres, M. de Talleyrand aurait été forcé de me recevoir. Et je le connais bien, ajouta-t-elle non sans finesse, il m'aurait parfaitement accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru. Au contraire, il aurait été charmant pour moi... Oii je me suis trompée, c'est que je le croyais trop faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le courage des poltrons dans l'absence! J'ai fait une faute, il faut en subir la conséquence et ne point aggraver la position en se raidissant contre. Je me soumets (1)... » Il fut convenu qu'elle passerait les étés à Pont-de-Sains, dans la terre qui lui avait été donnée lors de son mariage, et les hivers à Bruxelles; et, sans plus attendre, elle se rendit à Pont-de-Sains. Elle y était dès le 25 mai 1816. Ce jour-là même, elle écrivait « de son bain,
(1) Mémoires de Mme de Boigne, I, i-2&-22l.
LE MARIAGE DE TALLEYRAND 2il
«ntourée de lilas », au clievalier Millin, une lettre où ne percent nulle aigreur, nulle inquiétude.
Mais Pont-de-Sains, tout proche d'Avesnes, dans le département du Nord, n'était guère loin de Paris, et Talleyrand frémissait de voir sa femme reparaître. Nonchalant comme il était, insouciant, peut-être eût-il laissé aller les choses. Sa nièce lui souffla du courage. Mme de Périgord, — « Mme Edmond ^), ainsi que l'appelait la princesse de Bénévent, — voulait bien, comme elle l'avait fait à Vienne, tenir à Paris la maison de son oncle : seulement elle refusait d'y rencontrer la parvenue qu'elle ne reconnaissait point pour sa tante. Elle dicta ses conditions. « J'ai beaucoup pensé, écrivait-elle à Talleyrand le 4 juin, à la réponse de Mme de Talleyrand; elle me fait craindre de plus en plus qu'un beau jour elle n'entre subitement dans votre chambre. Elle commencera par vous dire qu'elle ne restera que peu d'heures, mais qu'elle veut avoir une explication avec vous-même; le tout dans l'espoir de tirer quelque argent de plus. 11 n'y a de convenable, pour elle et ])Our vous, que de la faire rester en Angleterre, puisque l'Europe est destinée à posséder ce trésor. Ce n'est pas avec un aspect comme le sien qu'elle peut parler de l'influence /àcheuse d'un climat qu'elle a très bien supporté à plusieurs reprises. Il est clair que ce qu'elle désire c'est ou d'être en France ou aux Pays-Bas... Elle trouve que, dans ses intérêts, elle doit rester le plus près de Paris possible ! » Et Mme de Périgord indiquait la marche pour se débarrasser de la gêneuse : « (^omme l'argent est le vrai mobile de toutes les actions de Mme de Tallevrand, il
faut toujours vis-à-vis d'elle partir de ce point de vue, et j'ose vous donner d'après cela un conseil qui vous épargnera une correspondance pénible et qui vous répugne. Le voici. Envoyez-lui de suite, non pas quelqu'un de louvovant comme M. Roux, mais faites partir M. Perrey avec une espèce de lettre de créance; qu'il soit chargé par vous d'annoncer à Mme de T. qu'elle ne touchera pas un sol de la rente que vous lui faites que lorsqu'elle sera en Angleterre et que, hors de là, elle n'obtiendra pas un denier. Que M. Perrey l'accompagne jusqu'à Calais ou Ostende et ne revienne qu'après l'avoir vue s'embarquer. Mon conseil est très bon, je vous jure, et vous auriez tort de ne pas le suivre (1). » Il fut suivi, en partie du moins. Mme de Talleyrand serait autorisée provisoirement à demeurer à Pont-de-Sains ; mais signification lui fut faite que, si elle remettait les pieds à Paris, on lui couperait les vivres.
Sous ce coup porté à son ambition et à son org-ueil, la pauvre princesse, autant qu'elle en était capable, regimba. Elle confia son chagrin au duc de Wellington et le supplia d'intercéder en sa faveur (2). Elle se lamenta dans le giron du chevalier Millin, et elle en oublia du coup son peu de grammaire et d'orthographe : « Pour mon compte, mandait-elle à son ami le 28 juin, je ne peux vous dire autre chose que je mets toute ma confiance dans la Providence : patience et douceur, voilà la conduite dont je ne me suis pas écartée pour répondre à toute (sic)
(1) Cette lettre a été publiée dans yAvinteur d'autographes de février 1909, 45-48.
(2) BusTEED, Echoes from old Calcutta, 265.
l'égoïsme et dureté dont on agit envers moi... » Plainte inutile et sans écho ! Talleyrand feignit de ne pas l'entendre. Le public fut amusé par l'aventure et comme, en ce temps-là, tout, en France, se terminait par des chansons, un rimeur d'occasion, réunissant dans ses vers Talleyrand et Chateaubriand qui, alors, étaient presque amis, fabriqua ce méchant quatrain :
Au diable soient les mœurs! disait Chateaubriand, 11 faut auprès de raoi que ma femme revienne. — Je rends grâces aux mœurs, répliquait Talleyrand, Je puis enfin répudier la mienne (1).
Depuis lors, l'existence de Mme de Talleyrand fut sans joie. Il lui resta une plaie cuisante. Plus d'un an après la rupture, le 19 juin 1817, elle écrivait encore au fidèle .iVIillin, qu'elle avait invité à Pont-de-Sains : « Je regrette infiniment que vous ne puissiez pas venir respirer l'air des bois, que l'on dit bienfaisant; ce sera. Monsieur, une véritable privation pour moi, que j'ajouterai à celles dont la Providence m'a accablée depuis le jour où j'ai été obligée de quitter ma maison en mars 1815. Je prolongerai mon séjour ici autant que la saison me le permettra. J^y suis venue par économie, n'ayant point de chevaux ni aucun objet de dépenses, ne voulant point contracter de dettes, ayant des charges auxquelles je me crois obligée, et vous savez que la pension que je reçois du Prince mon mari est de ^W 000 francs; et il ne m'a été remis aucun objet d'affection, ni ceux qui avaient quelque prix; et j'ai
(1) Voy. A. PiciiOT, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, 154. Il est inutile de faire remarquer que ce quatrain, au moins en ce qui concerne Cliateaubriand, est absurde, puisque l'auteur du Génie du christianisme vivait avec sa femme depuis le début de l'Empire.
vendu des jovaux pour avoir des meubles, de la vaisselle et des serviettes, n'ayant devant moi, pour la tranquillité de mon âme, [que] les procédés et la patience. Ainsi soit-il. Les torrents d'amertume (juc j'ai bu (sic) font que je ne prends pas garde à ces petits dég-oûts. » De Pont-de-Sains, son imagination s'envolait sans cesse à Yalençav. Que s'y passait-il? « Si vous aviez quelques jolis détails des plaisirs de Valencay, vous savez, Monsieur le chevalier, que Valencav est encore de mon intérieur comme mon domicile. » Ses lettres sont pleines de questions sur Talleyrand, et Ion sent sa déception si sincère qu'elle en devient touchante. A Pont-de-Sains, « ce petit cottage, car c'en est un véritable et non pas un château », elle s'ennuyait à périr. Pas de ressources : les fruits manquent au mois d'août. Les visiteurs sont rares, quelquefois le comte Jiérachim de Polignac, marié à une Américaine, et pour lequel elle a beaucoup d'estime, « parce qu'il est parfait pour la famille de sa femme », ou encore les autorités d'A vesnes . Elle nose pas demander à son vieil ami, le duc de San Carlos, de venir la voir... Et les journées sont interminables qu'il faut remplir par des lectures, de la musique, des promenades, la pêche, des bains dans « une petite rivière de quatre pieds d& large, mais dont l'eau est très limpide ». Une bande de sangliers traversa un soir le parc : ce fut une distraction mémorable (1).. La princesse exagérait. Pont-de-Sains ne manquait point d'attraits. La duchesse de Dino, qui y vint pour son plaisir avec Talleyrand en 1826, — après.
(1) LeUres à Millin, passim.
que l'ex-Mme Grand l'eut quitté définitivement, — en a fait une fine description. « Nous sommes ici, écrivait-elle à Barante un jour de juin, dans le plus singulier lieu du monde; ce n'est point un château, nullement une maison de campag-ne, point du tout une ferme; ce n'est rien que la maison isolée d'un maître de forges, placée entre un étang et une usine, entourée d'une prairie et cernée par d'immenses forêts qui contiennent les plus beaux arbres qu'on puisse voir; point d'autre vue que celle de ces bois, point d'autre bruit que celui du marteau des forgerons;... un silence, un repos, une retraite absolus,.., point de voisins, point de passants, rien que la vie contemplative... A tout prendre, c'est fort joli (1). » Et Mme de Dino ajoute : « J'y rêve... » Mme de Talleyrand ne savait pas rêver.
A l'automne de 1817, n'y tenant plus, elle revint tout à coup à Paris. Son mari ne l'attendait pas, et point n'est besoin d'ajouter qu'il n'éprouva, de ce brusque retour, aucune allégresse. Il sentait la raillerie flotter autour de lui. Une fois même, Louis XVIII, — qu'il appelait « le roi nicliard », — l'apercevant à son lever, lui demanda avec un sourire s'il était vrai (}ue la princesse fût arrivé mais Talleyrand l'arrêta d'un mot : « Rien n'est plus vrai, Sire; il fallait bien que j'eusse aussi mon 20 mars. » D'ailleurs, M. et Mme de Talleyrand ne reprirent jamais la vie commune; ils se contentaient, à plusieurs reprises chaque année, de faire chercher réciproquement de leurs nouvelles (2).
(1) Souvenirs du baron de Bannile, III, :î2i)-330.
(2) Voy. Bl'steei), lùlioex from ohl Culculia, 341. (Souvenirs de Mme Col-
Bientôt, le silence se fit autour de Mme de Talleyrand. Elle avait d'abord loué une villa à Auteuil, puis elle habita un hôtel de la rue de Lille. On ne la vit plus, et on l'oublia. Elle était sombre, parfois malade; elle soutirait de son abandon; elle s'entourait de souvenirs; elle voulait qu'autour d'elle tout évoquât l'époque brillante où elle était la reine du salon de M. de Talleyrand. Par an caprice assez puéril, le train de sa maison était scrupuleusement réglé sur celui de l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Bien plus, son grand fauteuil préféré, le tapis devant le foyer, le coussin brodé placé sous ses pieds, le mouclioir de linon ou la tabatière qu'elle tenait à la main, la pendule de la cheminée portaient les armes des Talleyrand avec la devise : Re que Dion. Dans un coin, la cage où dormaient un couple de loirs blancs reproduisait, avec son donjon et ses tours, le château de Valençay (1). Lorsqu'on lui faisait visite, elle était ravie, et elle en profitait pour parler indéfiniment du passé. De loin en loin, elle recevait. Des étrangers, surtout des Anglais, s'asseyaient à sa table, tel Thomas Moore, l'auteur bien oublié de Lalhi Ronh. (jui, alors, rivalisait de gloire avec Byron (2); et, après le dîner, des littérateurs, en quête d'un auditoire, donnaient la primeur de leurs œuvres inédites : le 31 janvier 1822, Viennet, le
mâche); et A Portion of the Journal kept btj Thomas Raikes, es(]., from 1S31 la 1847 (i" édii.), II, 1.
(1) CoLMACHE, Recelations..., 304-305; Echoes from old Calcutta, 341.
(2) Thomas Moore, réfugié ea France de 1820 à 1822, pour éviter la saisie qui le menaçait en Angleterre, composa à Meudon son poème, les Amours des anges, avec lequel VEloa d'Alfred de Vigny n'est pas sans analogie.
futur académicien, lut ainsi sa tragédie à'AcJnlle (1). Mais cette pâle copie de ce qui se faisait chez Talleyrand ne la consolait pas; elle s'enfonçait dans la vieillesse, tristement.
La mort de Mme de Talleyrand valut mieux que sa vie.
Le lundi 7 décembre 183^3, l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, tenait audience dans le parloir des dames de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, dont le couvent était devenu sa retraite préférée depuis le pillage de l'archevêché et de son château de Conflans. Il était près de six heures du soir. Tout à coup, on vint l'avertir qu'une dame insistait pour lui parler, et qu'il s'agissait d'un malade. L'archevêque interrompit son audience; la dame entra : c'était la duchesse d'Esclignac, née Talleyrand- - Périgord (2). Elle exposa rapidement que sa tante, la princesse de Talleyrand, se mourait et qu'elle voulait se confesser. Il n'y avait pas une minute à perdre ; les médecins ne croyaient pas qu'elle passât la nuit. Mgr de Quélen. dont on connaît le zèle apostoli(|ue, — « Je ferais cent lieues, disait-il souvent, pour sauver une âme, » — n'hésita point. Quoique ce fût le moment de son conseil,
(1) Voy. A. PiCHOT, Souvenirs intimes sur M. de Talleiirand, 160.
(2) Elle était la fille du liaron Boson de Talleyrand-Pùrigord, le second frère du prince de Talleyrand.
il monta dans la voiture de la duchesse d'Esclignac avec ses deux grands vicaires, l'abbé Quentin et l'abbé AfTre; il se fit conduire rue de Lille.
L'entrevue de Mgr de Quélen et de Mme de Talleyrand fut très touchante (1). Lorsque l'archevêque pénétra dans la chambre de la malade, elle se souleva sur son oreiller, elle murmura un remerciement, et, tout de suite, avec une simplicité grave, elle se confessa. Puis, elle pria qu'on fît entrer quelques amis et ses serviteurs qui s'étaient retirés à côté, dans un salon : la duchesse d'Esclignac, la comtesse de Champeron, la marquise de Vins de Pezac, les abbés Afl're et Quentin, ses deux femmes de chambre... Dès qu'ils furent rangés autour de son lit, elle déclara d'une voix encore ferme : « Je suis heureuse d'être réconciliée avec Dieu, et. après lui avoir demandé pardon, je demande pardon aux hommes pour les scandales que j'ai pu causer. » Personne ne disait mot; on était ému. Mgr de Quélen envoya l'abbé Quentin chercher, à la paroisse Saint-Thomas d'Aquin, le viatique et les saintes huiles.
Bientôt, la princesse, qui était retombée sur son oreiller, congestionnée et suffocante, réclama de nouveau l'archevêque. Elle voulait s'entretenir seule avec lui. Elle
(1) Tous les détails qui suivent sont empruntés : 1° à la déposition de Mgr de Quélen devant le juge de pai.x; du X" arrondissement (aujourd'hui VII=), lors de l'apposition des scellés qui suivit la mort de la princesse de Talleyrand, le 10 décembre 1835 (Arcli de la justice de paix dit VU" arrondissement) ; 2" à un récit sur papier timbré des derniers moments de la princesse, signé de Mgr de Quélen, de MM. Affre et Quentin et de plusieurs amis de la défunte, et annexé au procès-verbal de l'apposition des scellés ; 3" à un récit fait par Mgr de Quélen à l'abbé Dupanloup. (Donuncnls de Mgr Dupanloup.)
le questionna d'abord sur la gravité de son état, et, comme le prélat ne répondait que par des encouragements vagues, elle comprit. Alors, sans laisser paraître aucun trouble, elle fit apporter par sa dame de compagnie deux coffrets, l'un en bois, l'autre en maroquin rouge, fermés à clef, entourés de rubans de soie blanclie, scellés de cire à ses armes ; quand elle les vit entre les mains de l'archevêque : « Si je guéris, dit-elle, vous me les rendrez; sinon, vous les donnerez à la duchesse d'Esclignac (1). » Elle lui remit aussi une somme de 2 000 francs en billets de banque, pour les pauvres; Mgr de Quélen lui demanda de les affecter à l'œuvre des orphelins du choléra, et elle y consentit. Enfin, elle insista par deux fois pour qu'il recommandât lui-même à M. de Talleyrand toutes les personnes à son service.
Sur (îcs entrefaites, l'abbé Quentin et le curé de Saint- Thomas d'Aquin étaient arrivés. On laissa la princesse se recueillir un instant. Après quoi, lui montrant l'hostie, Mgr de Quélen l'exhorta à la piété, à la résignation, à la confiance; il lui administra le viatique et l'extrémeonction; il récita la prière des agonisants. La malade s'était assoupie. On l'éveilla pour lui dire que son notaire,
(1) Talleyrand, en vertu de rarlicle 8 de son contrat de mariage. réclama ces deux coflrets après la mort de la princesse, et MgrdeQuélea les rapporta lors de l'apposition des scellés. 11 s'ensuivit un procès, puis, grâce à l'intervention du duc et de la duchesse de Poix, un arrangement à l'amiaMe entre Talleyrand et la duchesse d'Esclignac. Une lettre du duc Decazes à Barante, du 15 décembre 183Î), explique bien la nature du différend. {Soiiienirs du baron de Bavante, V, 224-225.) — Les journau.ï anglais, notamment le Times et le Moniinf/ Herald, et aussi des contemporains dans leurs mémoires, tels Raike.s, II, 289, 2!)0, 291, 295, 333, et TiuiîBAL'LT, V, 3;>5, ont donné de cet incident, (jui intrigua le public, des versions absolument fausses.
mandé sur son ordre, attendait au salon : comme il était déjà neuf heures du soir, l'archevêque se retira avec ses grands vicaires.
Mme de Talleyrand vécut encore deux jours. Dans la nuit du 0 au 10 décembre, elle fut prise d'un étouffement : la grarde (|ui la veillait essaya de lui faire boire quelques gouttes d'eau; mais la pauvre femme ne pouvait plus avaler : sa tète s'inclina, ses lèvres remuèrent, on crut entendre : « Je me meurs », et, à trois heures trois quarts du matin, sans agonie, doucement, elle s'éteignit (i). • Le 12 décembre, un service de première classe fut célébré pour la défunte à Saint-Thomas dAquin (2). Son corps fut porté le même jour au cimetière Montparnasse : dans une petite tombe oubliée qu'envahissent les herbes folles, celle qui avait été « la belle Indienne » dort son dernier sommeil.
■ M. de Talleyrand, lui-même souffrant, n'avait point paru au chevet de la princesse: il n'avait point paru davantage à ses obsèques. Enfermé dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, il s'était contenté d'envover savoir des nouvelles de la malade, et, quand la mort eut passé, de faire organiser par son homme de conliance, M. Demion, la cérémonie funèbre. — Quels sentiments s'agitaient en lui'? Des sentiments très simples : il était soulagé. Lorsqu'au mois d'octobre précédent, avertie que Mme de
(1) Le 10 décembre et non le 9, comme le porte par erreur la C/ironiqae de la duchesse de Dino, I, 393. Voy. acte de décès de la princesse de Talleyrand. (Arch. de la Seine : Reconstitution des actes de l'état civil de Paris, n» 81014.)
(2) Voy. Arch. de la paroisse Sdiat-Tliomas d'Aquin : Registre des enterrements. — Le texte que donne de ce document Thomas Raikes dans son Journal, II, 290, est complètement inexact.
Talleyrand n'allait pas bien, la duchesse de Dino en avait, une première fois, parlé à son oncle, il n'avait manifesté aucun émoi; il ne s'était tout de suite préoccupé que de la rédaction du billet de faire part, des embarras du deuil et de l'enterrement, et il n'avait pas essavé de cacher la satisfaction qu'il aurait à ne plus payer la rente viagère de la princesse (1). Il ne lui restait de son amour qu'une rancœur... N'importe, Mme de Dino craignait qu'au moment suprême, devant la réalité brutale, le vieillard eût un saisissement, et c'était elle-même qui, le 10 décembre au matin, avait voulu lui annoncer, en prenant mille précautions, que sa femme était à l'agonie : il avait répondu « sur-le-champ, avec calme, ces mots qui, remarque Mme de Dino, ne laissèrent pas de me surprendre : « Ceci simplifie beaucoup ma position (2). »
(1) Chronique de la duchesse, de Dino, I, 379.
(2j Lettre de la duchesse de Dino à l'abbé Dupanloup, du 10 mai 1839. Documents de M<jr Dupanloup.
1. L'entresol de la rue Saint-Florentin. — Promenades dans le vieux Paris. — Rochecotte et Valençay. — Le « modèle des cliùtelains ». — Visites et comédies. — M. Royer-Collard. — La saint Charles. — H. L'art d'être grand-oncle. — Pauline de Périgord. — Une correspondance, inédite. — Les nuits de Valeneay. — Pensées du soir.
A l'automne de 1834, Talleyrand prit son parti d'être vieux. Jamais — sauf peut-être à l'époque du congrès de Vienne — sa situation n'avait été plus iiaute, plus grande. Ambassadeur du roi Louis-Philippe à Londres, il avait, selon son expression, obtenu pour la monarchie de Juillet « droit de cité (1) » en Europe. Son rêve de jeunesse — ce rêve dont, cinquante ans plus tôt, en 1786, l'abbé de Périgord s'entretenait avec Mirabeau — était devenu une réalité : le rapprochement de la France et de l'Angleterre s'était opéré par ses soins. Il avait fait mieux; grâce à lui, l'indépendance de la Belgique, sauvegarde de noire frontière du nord, avait été reconnue. Et il venait enfin de signer le traité de la Quadruple alliance, qui, liant la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal en faveur de la civilisation pt'ninsulaire,
(i) Talleyrand au roi, 23 novembre 1834. Mémoires île Talleyrand V, 478.
« sembla, pour employer les termes de Migriet, opposer l'union de l'Occident à celle du Nord dans l'intérêt de la grande cause constitutionnelle sur le continent » (1). Le vétéran de la diplomatie en apparaissait comme l'arbitre.
Mais Talleyrand se sentait malade, infirme et las. Ses jambes amaigries, « desséchées », ne pouvaient plus le porter; il avait des palpitations de cœur, des syncopes; il était parfois, lorsqu'il parlait ou qu'il marchait, obligé de s'arrêter court, dans un étouffement. Il souffrait du grand mal que rien ne guérit : il avait quatre-vingts ans sonnés... Un à un, ses contemporains quittaient la scène du monde, celui-ci pour la retraite, celui-là pour le tombeau. Au mois de juillet 1834, il avait entendu, à la Chambre haute du Parlement anglais, lord Grey faire ses adieux à la politique active (2) ; quelques semaines plus tard, revenu en France, il y avait appris la mort de sa vieille amie, la princesse Tyskiewitz, née Poniatowska. « J'ai encore eu la tâche si pénible d'annoncer cette nouvelle perte à M. de Talleyrand, écrivait à cette occasion la duchesse de Dino : triste mission à renouveler trop souvent depuis deux ans! Ce qu'il y a de pire, c'est que ce n'est pas seulement, à l'âge de M. de Talleyrand, une
(1) Notice lue à rAcadémie des sciences morales et politiques, le 11 mai
(2) Talleyrand traduisit et transcrivit lui-même, sur un morceau de pa2)ier qu'il plaça dans le portefeuille qui ne le quittait pas, cette phrase du discours de lord Grey : « A un âge avancé, quand on a conservi' sa santé et ses facultés, on peut encore, en temps ordinaire, s'occuper utilement des alïaires publiques; mais il faut, dans une époque aussi critique que l'est la nôtre, un degré d'activité, d'attention et d'énergie qui appartient à la force de l'âge et non pas à son déclin. » (Documents de Mtjr Diipunloup.)
affliction à éprouver, c'est encore un avertissement à recevoir. Cela m'affecte et m'atteint encore plus que lui. Il a un si grand calme, mais qui ne lui donne cependant aucune résignation sur le dépérissement progressif de ses jambes. Il en est irrité et impatient. Cela va quelquefois au découragement, et il entre alors dans des pensées assez sombres (1), »
Ce billet de Mme de Dino à M. de Barante est daté de Valençay, 5 novembre 1834. Huit jours plus tard, le 13 novembre. M. de Talleyrand écrivait du même Valençay au ministre des Affaires étrangères, pour le prier de faire agréer au roi sa démission d'ambassadeur; après avoir rappelé l'œuvre qu'il venait d'accomplir, il terminait sa lettre par cette phrase mélancolique : « Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir (2). »
En plein succès de sa diplomatie, comme s'il avait voulu faire pour la postérité une belle sortie de ce monde, Talleyrand baissait lui-même le rideau Jsur sa vie publique.
(1) La duchesse de Dino au baron de Barante, 5 novembre 1.S34, Souvenirs du baron de Barante, V, do9.
(2) Cette lettre fut publiée par le Moniteur ^lnirersel du 8 janvier 1833. Voyez, à propos de la manière dont elle fut écrite, la Chronique de la ducliesse de Dino, I, 376.
La retraite de M. de Talleyrand dura quatre ans.
Il n'est pas utile d'insister sur ses séjours à Paris. A Paris, pour qui jouit de la gloire, l'ombre et le silence n'existent pas. Bon gré, mal gré, dispos ou las. il faut paraître, rester en scène, faire figure.
Représenterai-je Talleyrand dans le fameux entresol de la rue Saint-Florentin, où les souvenirs de 1814 flottent encore? Le prince y tient sa cour. Assis dans un grand fauteuil imposant qui avait un air de trône, la tète un peu penchée, les lèvres serrées avec une moue, la paupière demi-close sur son petit œil gris, plusieurs fois la semaine, il recevait. Pas un politique, pas un diplomate désireux de se poser, pas un étranger traversant Paris, qui ne voulût franchir la porte du salon célèbre. Sa nièce, cette attachante duchesse de Ditio, qui eut tant de charme, tant d'esprit et tant d'âme, faisait les honneurs. Lui, d'ordinaire, parlait peu; il semblait distant. Mais qu'il survînt un visiteur de son goût, il retrouvait pour l'accueillir toutes les grâces au moyen desquelles, à plus d'un demisiècle en arrière, labbé de Périgord avait ébloui et charmé les derniers salons de l'ancien régime. D'autres fois, à cinq heures, il donnait à dîner, — des dîners dont son cuisinier, grand homme dans son genre, avait porté le renom très loin. D'autres fois encore, quand sa santé lui laissait un répit, il lui arrixait d'oublier le premier
qu'il avait résolu de n'être plus du monde; pour aider à la chute de M. de Broglie ou à l'élévation de M. Thiers, le vieil homme se réveillait. « La rue Saint-Florentin est bien active, écrivait M. Mole en février 1836; c'est un foyer d'intrigues incandescent (1). » Et le bruit courut même qu'il caressa un instant l'idée d'une présidence du Conseil sans portefeuille.
Montrerai-je Talleyrand aux Tuileries, rendant visite à Louis-Philippe ou à Madame Adélaïde? Un jour qu'il y entrait, le comte d'Orsay fixa au vol sa silhouette dans un bien spirituel et bien vivant croquis (2). Il s'avance, très droit, portant haut la tète, avec la face rasée que précède le nez en pointe, retroussé, insolent; sa figure est ratatinée entre l'énorme chevelure qui l'écrase et la cravate géante où le menton se noie; son corps fluet flotte dans le costume trop ample; il a le grand cordon, un crachat sur le revers de l'habit, et, pendant que la main gauche tient le haut de forme encombrant, la droite s'appuie, ainsi que sur un sceptre, sur la grosse canne à bec, — la canne dont il frappait, dit-on, de temps en temps, sur l'armature de fer de sa mauvaise jambe, comme pour annoncer : le Prince! le Prince (3)! Et, de fait, le Prince a grand air.
(1) M. Mole à M. de Barante, 29 février 1836. Souvenirs du baron de Barnnle, V, 298.
(2) Reproduit dans Ihe Journal of Thomaa Raikes, IV. Cf. le portrait placé en tête de Life nf Prince Talleyrand (Pliiladelpliie, 1834), et aussi la description qu'a faite de Talleyrand, en 1836, la comtesse de Mihabeau, dans le Prince de Talleijrand et la Maison d'Orléans, 7-8. — M. Raymond GuYOT, dans un article sur la Fin de Talleyrand, paru dans les Feuilles d'histoire de juillet 1909, signale encore un buste on plâtre très vivant par Uantan jeune, dati' de 1833, que je ne connais pas.
(3) Sainte-Heuve, .W. de Talleyrantl {édition de 1880), 171.
Parfois cependant, même à Paris, Talleyrand était soudain pris d'un besoin de silence. Ces jours-là, il faisait atteler sa voiture, il emmenait avec lui sa petitenièce, Pauline dePérigord, et tous deux allaient dans des quartiers démodés et lointains. Le vieillard y cherchait l'ombre de son passé. Tantôt, c'était dans le faubourg- Saint-Jacques : il montrait à sa compagne la maison où, jusqu'à Vàge de quatre ans, il était resté chez sa nourrice; là^ avait eu lieu cette chute, du haut dune commode, qui l'avait rendu boiteux et avait pesé sur sa vie entière. Tantôt, c'était dans le voisinage de la Sorbonne; il s'arrêtait en face du lycée Saint-Louis, l'ancien collège d'Harcourt, et rappelait qu'il y avait été élève. Tantôt, c'était vers Notre-Dame; devant les ruines de l'archevêché, que l'émeute avait saccagé, il racontait des anecdotes sur son oncle, le cardinal de Talleyrand-Périgord. Plus souvent encore, Saint-Sulpice l'attirait. Mettant pied à terre, appuyé sur le bras de la jeune fille, il rôdait à l'aventure, sans parler, dans les petites rues mornes que le temps n'avait point changées : la rue Garancière où il était né, la rue Férou sur laquelle donnait la fenêtre de sa cellule de séminaire. Fantômes amis, les images de jadis sortaient pour lui des façades grises. Un soir, il entra avec Pauline dans l'église; il y resta longtemps, muet, rêveur, puis lout à coup : « C'est ici, dit-il, que j'ai reçu le baptême », et, de nouveau il se tut(l).
Talleyrand partageait ses étés entre Rochecotte et
(1) Tous ces détails sont tirés de notes remises par la ducliesse de Dino à l'abbé Dupanloup, ou de conversations recueillies par lui. Documents de Mgr Dupanloup.
Valençay. Rochecotte appartenait à Mme de Dino; c'était un château de Touraine. Mais je laisse son hôte le décrire lui-même dans une lettre à un diplomate allemand de ses amis, le baron de Gagern :
Rocliecotte, 20 avril 1836.
... Votre ancienne amitié vous fait désirer de savoir quelque chose de ma santé : je vous dirai qu'elle est aussi bonne que le comporte le nombre de mes années, que je vis dans une retraite charmante, que j'y vis avec ce que j'ai de plus cher au monde, et que mon unique occupation est d'y goûter dans toute sa plénitude les douceurs du farniente :
Lorsque de tout on a tàté.
Tout fait ou du moins tout tenté,
Il est bien doux de ne rien faire, etc..
Vous ne connaissez pas RochecottC;, sans quoi vous ne diriez pas : Pourquoi Rochecotte? Figurez-vous qu'en ce moment j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés, où, grâce aux abris du nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à Paris, et où maintenant tout est verdure et fleurs. Il y a, d'ailleurs, une chose qui me fait préférer Rochecotte à tout autre lieu, c'est que j'y suis non pas seulement avec Mme de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi une douceur de plus (4).
A Valençay, Talleyrand était chez lui. Avec ses fossés profonds et ses grosses tours, sa galerie à arcades ressemblant à un cloître, ce vieux château berriclion, sérieux et grandiose, tient de la forteresse et du couvent. Napo-
(1) Baron vo.\ Gageu.n, i\/(!/»i Aniheil an <ler Politik (Stuttgart, 1823- 18i8j, Vi, 275.
232 LA vif: privée DE TALLEYRAND
léon, comme nous l'avons vu, y avait interné, au lendemain du guet-apens de Bayonne, les princes d'Espagne. Grâce à Talleyrand, Valençay n'avait point été une prison. La sévère demeure, comme sous un coup de baguette magique, était devenue une résidence aimable et souriante, et l'oisiveté de ses hôtes royaux s'y était plu. Depuis, claquant dans la brise ou pendant sous la pluie, le drapeau rouge et jaune restait arboré au faîte du donjon. Mais finies les fêtes champêtres, finis les bals et les charades, finies les pêches et les chasses; à l'heure où le brouillard d'automne monte de la vallée du Nahon, la guitare de Castro, cachée dans un coin d'ombre, ne jouait plus au fond du parc des fandangos. Valençay avait repris sa face grave.
Talleyrand aimait Valençay. Il l'aimait pour le charme de ses horizons tranquilles^ pour la paix de sa forêt, pour la fraîcheur de sa vallée; il l'aimait davantage encore pour tout le soin qu'il en avait pris. C'était son petit rovaume, et jamais affaire d'Etat n'avait plus absorbé son zèle que le gouvernement de sa terre. Les curés du Berry s'émerveillent, dans des lettres à l'abbé Dupanloup, qu'un si grand personnage ait lui-même donné des ordres à ses jardiniers, dirigé les semis de pins d'Ecosse dont Bacourt lui avait envoyé la graine d'Angleterre (1). surveillé les couvreurs occupés sur son toit ou discuté avec ses fermiers pour le renouvellement de leurs baux. « Modèle des châtelains », sa sollicitude, raconte l'un d'eux^ s'étendait jusqu'aux affaires de son village. Quand
(1) Lettre de Talleyrand à Bacourt, du l'^'" novembre 1833, dans le Correspondant du 10 mars 1893, 837.
il avait été fait, en 1826, maire de Yalençay, il en avait éprouvé une joie d'enfant. Il acheta une maison pour en faire une mairie; il appela les sœurs de Saint-André pour tenir une école de filles; il fonda une pharmacie gratuite, comme s'il avait deviné les dispensaires; il organisait, pour les indigents, des distributions de pain, de bois, de linge, d'argent; en 1836, il releva le clocher de l'église qu'avaient abattu les vandales de la Terreur (1). Et, sans que son esprit se fatiguât, il était rempli par ces petites choses.
Mieux que nulle part ailleurs, dans son Valençay, Talleyrand pouvait se soigner à l'aise. Il trouvait là une raison de plus de s'y plaire. Sa santé lui était maintenant un souci quotidien . Entreles saisons d'Aix-la-Chapelle et celles de Bourbonne, il essayait, pour sa jambe infirme et douloureuse, des remèdes nouveaux : frictions d'esprit-de-vin étendu dans un peu d'eau bouillante, ou bien, selon l'ordonnance de Bacourt, bains de pieds dans du bouillon très fort (2). Avec cela, il menait l'existence régulière et tranquille d'un bon gentilhomme berrichon. « Notre vie ici, écrivait-il à un ami le 31 juillet de je ne sais quelle année, est fort ordonnée, ce qui rend les jours fort courts. On se trouve à la fin de la journée, sans avoir eu un moment de langueur. — Ce matin, nos lectures du salon ont été interrompues par l'arrivée d'un loup, que les gardes venaient de tuer. C'est un gros événement pour la jour-
(1) L'abbé Chauvcau à l'abbé Dupanloiip, a janvier 1841. 1 Dorumenls de M(jr Dupanloup.) M. Chauveau avait été curé de Valcnray ju.squ'en 1837.
(2) Lettre de Talleyrand à Bacourt du 24 septembre 1834 cl réponse de Bacourt du 2 octobre, dans le Correspondant du 10 mars 1893, 839, et dans celui du 2o juillet 1893. 32o,
née. — Je travaille chaque jour plusieurs heures, et je me porte fort bien (l)-.. » Ce régime qui lui convenait, c'était de se lever tard ; de faire de longues promenades dans les allées abritées du parc, au fond d'un fauteuil roulant, qui avait, assure-t-on, servi à Louis XVIII, et dont Louis-Philippe lui avait fait présent (2), ou bien, si le temps était beau, en voiture, à travers la forêt de Gâtine; c'était, en rentrant, après avoir trempé un biscuit dans un verre de madère, de s'asseoir avec quelques voisins à une table de whist; c'était de passer des heures à revivre ses souvenirs, dans le silence de sa chambre, ou à rédiger ses mémoires; c'était de lire. « Lire, disait-il, est bien plus doux, bien plus paresseux que d'écrire (3). » Talleyrand lisait les classiques, ceux du dix-septième siècle, et surtout Bossuet. Il avait un faible pour Bossuet. Lorsque, le dimanche, il assistait à la messe dans la chapelle du château, — et rien, prétend la duchesse de Dino, ne l'y aurait fait manquer, — il apportait les Oraisons funèbres ou le Discours sur l'histoire unirerselle: il en appréciait également la majesté de la pensée et la magnificence du style. Dans une lettre à l'abbé Dupanloup, la duchesse de Dino relate à ce sujet un trait bien curieux : « Un jour, raconte-t-elle, dans l'été 1835. mon oncle me fit demander. Je le trouvai dans sa chambre lisant. Vejie:::^
(1) Talleyrand à M. de Giambone, s. d. (Lettre citée par Sainte-Beuve, M. (le Talleyrand, 22â-223).
(2) R. GuYOT, la Fin de Talleyrand, dans les Feuilles d'Iiistoire de juillet 1909, 137.
(3) C'est une des Pensées qu'on trouva, après sa mort, griffonnée sur un chiffon de papier, dans un tiroir de Talleyrand. Docmnenis de Mgr Dupanloup.
me dit-il, je veux vous montrer de quelle manière il faut parler des mystères; lisez, lisez tout haut, et lisez lentement. — Je lus ce qui suit : L'an quatre mil du monde, Jésus-Christ, fils d'Abraham dans le temps, fils de Dieu dans l'éternité, naquit d'une Vierge. — Apprenez ce passage par cœur, reprit M. de Talleyrand, et voyez arec quelle autorité, quelle simplicité, tous les mystères se trouvent concentrés dans ce peu de lignes. C'est ainsi, ce n'est qu'ainsi qu'il convient de parler des choses saintes. On les impose, on ne les explique pas : cela seul les fait accepter; toute autre forme ne vaut rien, car le doute arrive dès que l'autorité manque ; et l'autorité, la tradition, le maître ne se révèlent suffisamment que dans l'Église catholique (1). »
De loiu en loin, quelques personnages de marque apportaient à Valençay, avec un souvenir fidèle^ un peu de l'air du dehors. Le duc d'Orléans y vint au mois d'octobre 1834; il fut reçu magnifiquement : revue des gardes nationaux |du village, fanfares, courses d'apparat aux forges et aux sites de la forêt, bal le soir à l'orangerie (2)... D'autres visiteurs étaient le duc de Noailles, le prince de Laval et le duc Decazes, lady Clanricarde, la fdle de l'homme d'Etat anglais Canning; Montrond, inquiétant avec sa face blême où des lunettes vertes mettaient d'étranges reflets, — lebrillantMontrond, devenu podagre, cacochyme et maussade, et dont le maître de céans ne pouvait plus sentir l'humeur critique et sceptique; —
(1) La ducliessc de Dino à l'aLbé DupaïUoiip, Pari?, 10 mai 1839. Docuvients de Mgr Dujianloup (autographe). Cette lettre a été publiie, avec quelque.s légères variantes de forme, par Mme la princoss^e Radziwill, dans la Chronique de la duchesse de Dino. II, 22C-245.
(2) Chronique de la /turhesse de Dino, II, 258 et suiv.
l'historien Misnet. Cuvillier-Fleury. le ménage Thiers, encadré comme à 1 habitude par Mme et Mlle Dosne ; John Chm'ch Hamilton. fils du major général Hamilton qui avait jadis accueilli l'évèque d'Autun émigré aux États-Unis ; Salvandy, Barante et, une fois, Mme Dudevant, autrement dit George Sand, qui se montra aussi prétentieuse qu'indiscrète et ne trouva rien de mieux, pour remercier ses hôtes, que de leur consacrer un article atroce dans la Revue des deux Mondes.
A tous ces allants et venants, amis ou non, Talleyrand se plaisait à faire les lionneurs de son chez lui. On était tenu d'admirer ses marbres, ses tableaux, ses gravures, sa bibliothèque de dix mille volumes et, pendant la promenade en calèche, il montrait, du bout de sa canne, les daims et les chevreuils qui fuvaient sous les futaies. Le séjour que fit à Valençay, au mois de juin 1836, la princesse de Lieven, fut de ceux qui le touchèrent le plus : à Iheure des adieux, doucement ému, il échangea, paraît-il, avec son amie, une mèclie de cheveux... Un autre fidèle était Royer-Collard. Ghàteauvieux est tout proche de Valençay. D'une maison à l'autre, longtemps, on avait affecté de ne se point connaître; fausse indifférence, d'ailleurs, où il entrait d'un côté assez de défiance, de lautre pas mal de roideur. Mais, un beau jour, Talleyrand s'était dit qu il v aurait agrément à devenir de bons voisins. La chose n'alla pas toute seule. Prêt à faire le premier pas, il annonça sa visite et celle de Mme de Dino : Royer-Collard répondit sans empressement que sa femme, dont la santé n'était point bonne,
ne pourrait les rendre (Ij. 11 fallut que Mme deDino s'en mélàt. Quelle «'lace n'eût été fondue par son sourire? Par un tiède après-midi, elle entraîna son oncle, sans rancune. Cependant, on prétend qu^apercevant Châteauvieux dans son site sauvage, — le Châteauvieux de 1820, très fruste, droit sur son roc, au milieu de ravins broussailleux, — Talleyrand se mit sur la défensive, et, lorsqu'il pénétra dans le salon, son premier mot à Royer-Collard aurait été : « Monsieur, vous avez des abords bien sévères... » Mais Mme de Dino était là. Le rude M. Royer se montra charmant. « L'homme à l'esprit de riposte ». comme lappelle Saint-Beuve (2), avait trouvé, dans ce coin deBerry, un vis-à-vis de sa taille ; et, depuis lors, nul ne fut plus assidu à fréquenter Valençay.
Mieux encore que les visites, de menus événements survenaient qui coupaient la monotonie des longs jours uniformes. La fête de saint Maurice,, le 22 septembre, en était un, et aussi, le 4 novembre, la fête de saint Charles. Talleyrand tenait à la saint 3Iaurice et à la saint Charles ; elles lui rappelaient des impressions d'enfance, — de ces quatre années perdues dans la brume douce du passé, qu'entre la maison de sa nourrice et le collège d'Harcourt, il avait vécues chez sa grandmère, la princesse de Chalais. « Les impressions qui datent du premier âge, écrivait-il un 22 septembre sur son carnet, sont les seules que le temps n'ellace jamais. » La saint Charles en particulier était célébrée à Valençay avec solennité. Le
(1) Lellri's el billclK du prince de Ttilleiirand et df M Itoiier-Ciillanl, avec une introduction par .M. l'an! Royeh-Coi.i.aiu), 3-i.
(2) Voy. Sai.nte-Beuvi:;, M. de Tiilleyrund, d69.
matin, au réveil, sonneries de trompes par les gardeschasse, messe dans la chapelle du château; puis, houquets et compliments des enfants de r«''Cole; grand banquet pour les pauvres, dans une remise. Pauline présidait. On mangeait et buvait à la santé du prince. Lui-même paraissait au dessert; il veillait à ce que chacun reçût, pour l'hiver, un vêtement neuf. Le soir, grande illumination des cours, du donjon et des grilles, et, pour finir, un feu d'artifice (1).
Tallevrand était entré tout entier dans son rôle de châtelain. Il lui donnait le pas sur les autres. Veut-on un exemple? Au printemps de 1837, il avait accompagné la Cour à Fontainebleau pour le mariage du duc d'Orléans. Il était comblé d'attentions, le roi l'avait logé dans les appartements superbes de Mme de Maintenon ; partout il avait sa place, une des premières, et il jouissait de ces honneurs. Tout à coup, il se souvient que l'archevêque de Bourges, Mgr de Yillèle, en tournée de confirmation, va venir à Yalençay. A Yalençay! Pendant qu'il est à Fontainebleau! Vite, sa décision est prise. Il quittera Fontainebleau. Mais le roi l'a invité à Versailles, aux grandes fêtes de l'inauguration du musée : il n'ira pas. Avec Pauline, son inséparable, il monte en berline, le postillon brûle les étapes, ils arrivent avant M. de Villèle, et il ne fut pas dit que Mgr l'archevêque, traversant Valenray, n'y avait pas été l'hôte du prince de Tallevrand (2).
(1) La supérieure des sœurs de Saint-Aiidrc à l'abbé Dupanloup, 16 octobre 18o9. (Documenls de Mgr Dujnmioup.j Comparez le récit que fait d'une saint Maurice Mme de Dino {Chronique, II, 96).
(2) La supérieure des sœurs de Saint-André à l'abbé Dupanloup, 16 dé-
Il y avait à Valençav des (iistraclions plus mondaines. Une fois tous les deux ou trois ans, on \ jouait la comédie : l'Arocat Pathelin. cpii a excité, mandait Mme de Dino à Barante, « des rires inunodérés dans noire auditoire berrichon (1) » ; ou encore le?! Femmes xarantcs, dont le succès fut tel que M. de la Besnardière, vieil habitué des Français, déclara ne les avoir jamais vues si bien interprétées (2) . Même des vaudevilles furent mis en scène (3). La duciiesse de Dino et Pauline ctaicnl U's actrices, et Talleyrand. (|ui, en ces occasions -là, oubliait ses maux et renonçait à chercher dans les livres de médecine s'il n'avait pas les symptômes d'un polype au cœur (4), donnait le signal des rires et des bravos.
A Valençay, disait Mme de Dino, « M. de Talleyrand a tout son cliarme (o) ».
Accueillant les pauvres gens le jour de la saint Cdiarles et l'archevêque de Bourges le jour de la confirmation, sans cesse, partout, se tient j)rès de Talleyrand la même
cenihre 1840, et la ducliessc de Dino à l'ahiié Du|ianloup, 10 mai IS;!'.!. (Documents de Mijr Uiipoiiloup.)
(1) LeUre du 17 ocloljre 18:i(), dan.s li>s Souvenirs du biinni île Hnniiilc, II, 354.
(2) Chronique de ht dnrlies:ie de Dino, II, 1S8.
(3) Lettre de 'l'allcNrand i Hat'ourt, du l'.'i seplenibrc IHM. Correspondant du 10 mars 1893, Sa?.
(4) Chronique delà duchesse de Dino. 1. 371. (,5) Sourenirs du horon île Boranle, III. 317.
figure candide : Pauline — Pauline de Périgord, la future marquise de Castellane. « S'il y a un bon côté dans M. de Talleyrand arrivé à lext renie vieillesse, a dit quelque part Sainte-Beuve, qui n'était ni un naïf ni un indulg'ent, c'a été ce coin d'affection pure(l). » Talleyrand aimait sa petite-nièce avec tendresse. Née en 1820, elle n'était plus une enfant et n'était pas encore une femme; elle tenait de sa mère par son incomparable grâce, par le charme de son esprit et l'élévation de sa pensée, mais elle avait encore quelque chose de plus : une âme de cristal, limpide et rayonnante. Talleyrand l'appelait « l'Ange de ma maison », et il ne pouvait se passer de sa présence. Quand ils étaient séparés. — lui à Paris ou aux eaux, elle à la mer, — il lui écrivait presque chaque jour. Ce sont de jolies lettres, légères et faciles, pleines de fraîcheur. Il y donne des nouvelles, des conseils; il y conte des anecdoctes; par-dessus tout il est affectueux; on dirait, lorsqu'il parle à cette petite fille, que son vieux cœur redevient jeune.
Voici un billet, qui est daté de Paris et adressé à Boulogne :
14 juillet (2).
Je t'écris^ ma chère enfant, le jour d'un grand anniversaire. C'est du 14 juillet que datent tous les grands changements dans la civilisation moderne. Quand tu en seras là, je me réserve de Rapprendre cette partie de l'histoire. — Le tempe
(1) Sainte-Beuve, M. de Tallejirand, lo6.
(2) Les lettres de Talleyrand à sa petite-nièce ne portent pas de dates d'années et, si un fait connu n'y est pas mentionné, il est malaisé de savoir quand exactement elles ont été écrites.
devient beau; j'espère que l'on te permet de te baigner dans la mer. J'ai confiance dans ce remède; s'il pouvait te délivrer de tes rougeurs, nous serions bien heureux. — Je désire, quelqu'envie que j'aye de te revoir, que ce soit le médecin de Boulogne qui décide combien tu dois prendre de bains dans la mer. — Ta petite amie n'est point arrivée : je lui parlerai de toi et de tes lettres, que j'ai grand plaisir à recevoir... Adieu, je t'embrasse et t'aime bien tendrement^ mon cher enfant.
Cette année-là, les lettres de Talleyrand se succèdent de deux en deux jours. Elles sont un peu monotones; mais, souvent, parmi les petits riens, un détail amusant se glisse.
Ma chère enfant, écrit Talleyrand le 28 juillet, je ne quitterai Paris que le 14 du mois d'août; j'ai quelques affaires qui m'y retiennent. — Tu ne me mandes pas si tu as besoin d'argent. — Le temps est chaud : il me semble que cela devrait convenir aux personnes qui prennent des bains de mer. J'ai grande envie de te voir, mais j'ai surtout grande envie que tu te portes bien... et si quelques bains de plus sont utiles, il faut les prendre : c'est du reste Mimi qui en décidera. — Quand tu seras à Paris, je te ferai voir l'éléphant du roi de Siam. 11 fait ses exercices avec une grâce singulière. Sa grosseur ne l'empêche pas d'être très agile. Tu sais que, quand on est content d'un acteur, on le demande après le spectacle pour l'applaudir. A présent, on le demande après chaque représentation; et il s'avance sur le devant du théâtre où il fait, avec sa trompe^ des remerciements et des politesses à tout le monde. Je suis sur qu'il t'amusera. — Adieu, chère enfant, je t'embrasse et t'aime tendrement.
Le 12 août, Talleyrand est arrivé à Aix-la-Chapelle. Il rend compte de ses journées, et un souvenir sur Naj)oléon remplace la description de l'éléplianl du roi de Siam :
242 LA VIE PRIVEE DE TALLEYRAiND
Aix-la-Cliapelle, i2.
Ma chère enfant, la pluie est continuelle ici; cela me contrarie un peu pour Aix-la-Chapelle, mais beaucoup plus pour Boulogne qui m'intéresse beaucoup plus qu'Aix-la-Chapelle. Je crains, si la chaleur ne vient pas, que tu ne sois obligée de rester quelques jours de plus à Boulogne; car, ayant tant fait que de faire ce voyage, il faut en tirer au moins quelque avantage... — Je crois que les eaux me font du bien. Si tu avais été à Bourbon-l'Archambault, je regretterais de n'avoir pas donné à mon été cette direction-là, mais, puisque tu es à Boulogne et qu'il faut être séparé de toi, j'aime mieux être venu ici. Je suis tous les jours occupé à voir les antiquités assez bien conservées qui entourent Aix-la-Chapelle. Je suis retourné à la cathédrale, et l'on m'a rappelé que l'empereur Napoléon y avait été en 1805. Le toml)eau est au milieu de l'église : il n'y a d'autre inscription que le nom ; C/noieinagne. Les personnes qui précédaient l'empereur passaient sur cette pierre tumulaire: l'empereur leur cria à haute voix : « Faites le tour ! ' et lui-même le fît^ pour ne pas marcher sur la tombe de ce grand homme. Cette marque de respect fit une grande impression à tout ce qui était là... — Adieu, chère enfant, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Au mois de juillet 1836, Pauline quittait encore Paris la première, et le grand-oncle, sans sa petite-nièce, était comme un corps sans âme. « La maison paraît immense et toute vide, lui mandait-il, quand tu n'es pas ici. » Ou bien encore : « J'ai bien de la peine à m'accoutumer à ne pas te savoir dans la maison, chère Minette. » Pour tromper son ennui, il multiplait les lettres. On était au lendemain de l'attentat d'Alibaud, — ce jeune fou qui, à la porte des Tuileries, avait tiré sur le roi un coup de sa canne-fusil. — Un ciel d'orage pesait sur Paris; les nerfs
TALLEYRAxND DANS LA RETRAITE 243
tendus, la foule voyait des complots partout; la police s'agitait et aggravait le malaise; malgré l'optimisme de M. Thiers, les ministres étaient décontenancés; les fêtes de l'inauguration de l'Arc de l'Étoile étaient remises... Que serait le lendemain? Talleyrand, qui avait été le témoin de tant de bourrasques, contemplait ces nuages, et jour par jour, heure par heure, il notait pour Pauline ses impressions. Le 24 juillet, il rend visite à Louis-Philippe. Le 25, il écrit :
Chère Minette, voilà la pluie étabhe... — J'ai trouvé le roi avec autant de santé et de sérénité que si l'on n'avait pas arrêté avant-hier quatre-vingts personnes qui cherchaient à l'assassiner. — Nous vivons dans un temps bien singulier, chère amie ; les esprits de la jeunesse ont de bien mauvaises directions. — ... L'Arc de triomphe, ajoutait-il, est superbe. Il a cent cinquante-deux pieds de hauteur et cent trente-huit de largeur; il a soixante-huit pieds d'épaisseur...
Le 2G, nouvelle lettre :
J'ai, hier matin, été aux Tuileries pour voir la reine qui m'a reçu avec beaucoup de bonté et qui m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt. Elle a soutenu avec beaucoup de courage la grande épreuve par laquelle son noble cceur vient de passer. Elle a ùté des cheveux du roi la bourre qui était dans cette arme avec laquelle on a voulu l'assassiner à côté d'elle. Quelle situation ! Et quel temps que celui où une troupe de fanatiques furieux ne rêvent qu'assassinat et désordre ! Toutes les réflexions que je fais ici sont bien tristes. J'ai bien besoin, chère enfant, de retourner auprès de toi, et de ne mettre dans mon esprit que des intérêts de campagne.
Pour finir, je veux encore citer une lettre, lettre banale, mais où celui qu'on a si souvent représenté comme le
plus desséclié et le plus glacé des hommes, a l'accent d'un aïeul très tendre ;
Valençay, lundi 17.
La soirée s'est passée comme de coutume : le whist et les journaux. — Mme Jules d'Entraigues était venue déjeuner avec son mari et un jeune poète dont je ne sais pas le nom. Ce n'est pas celui qui a fait les beaux vers que tu sais sur l'empereur.— Ce matin, clière Minette, tu n'es pas entrée dans ma chambre^ et je m'en suis bien aperçu. — M. Royer-Collard est venu nous voir à onze heures; il n'a pas trouvé les chemins trop mauvais. Sa visite a fait plaisir à ta maman et à moi. Il nous est resté jusqu'à trois heures, ce qui fait que, ce matin, il n'y a pas eu de i^romenade, au grand chagrin de Carlos [Carlos, c'était l'épagneul de Talleyrand]. — Chère enfant, ta matinée n'aura pas été aussi douce; j'ai bien souvent pensé à ta visite chez ce dentiste : ma chère Minette aura beaucoup souffert! Pourvu que ce ne soit pas une visite qui ait à se renouveler d'ici à longtemps, il faut prendre courage. Moi, je n'en ai guère pour toi. — ...Le temps est superbe, pas trop chaud, comme tu l'aimes pour monter à cheval. — Adieu, petite bete chérie; je t'embrasse et t'aime l)ien. Demain, nous aurons une lettre de toi {i)...
Une nuit d'été qu'une chouette pleurait dans un arbre, lugubre, George Sand, qui était venue rêver au clair de lune sous les murs de Valençay. se demandait, en frissonnant, ce qui pouvait bien se passer derrière cette grande façade sombre. Et, comme elle jugeait les autres d'après elle-même, la « bonne dame de Nohant » imagina d'horribles choses (2). Si George Sand avait reçu, de
(1) Les copie.s de ces lettres, remises à l'abbé Dupauloup. se trouvent dans les documents qu'il avait conservés.
(2) George S.wd, le Prince, dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1834.
quelque fée berriclionne. la faculté de voir au travers des murailles, elle aurait été fort surprise. Talleyrand, la nuit, dormait très mal; afin de remplir ses heures d'insoimiie, à Paris, il jouait au whist: à Yalençay, faute de partenaires, il écrivait, tout simplement. Il écrivait des lettres, des fragments de ses mémoires, ce testament politique, daté du 1*' octobre 1836, où il a résumé sa carrière en une page sobre et forte; il écrivait surtout, au 111 de sa songerie, des pensées.
Talleyrand a laissé beaucoup de pensées : on en retrouva, après sa mort, toute une liasse au fond d'un tiroir de son bureau et, dans une poche de son habit, un plein portefeuille de maroquin rouge. La plupart étaient griffonnées au crayon sur des chiffons de papier, quelquesunes étaient recopiées avec soin. Toutes sont curieuses : elles prouvent que l'intelligence du vieillard n'avait rien perdu de sa sève; à la clairvoyance, à la profondeur, s'ajoute seulement une ombre de mélancolie. Si quelqu'un s'avisait jamais de les réunir en volume, les Pensées de Talleyrand, croyons-nous, ne seraient pas trop déplacées, sur un rayon de bibliothèque, à côté des Maximes de La Rochefoucauld.
Ces pensées sont un peu de tous les genres. Il y en a (jui sont des o.bservations très fines sur le temps, les événements, les mœurs; d'autres sont des jugements, d'autres des réflexions intimes.
En voici une poignée, péle-méle :
« J'aimerais bien une France où il y aurait obéissance silencieuse et prompte, bien qu'il fût impossible au pou-
voir d'y rien tenter d'injuste sans se mettre lui-même en danger. »
« L'opinion, qui est un contnUe utile, est un g-uide dangereux pour les gouvernements. »
« Plus l'esprit d'un peuple est mobile, plus les formes de son gouvernement doivent être observées. »
« L'envie, principe de la Révolution française, a pris le masque d'une égalité dérisoire; elle promène son insultant niveau sur toutes les tètes, pour détruire ces innocentes supériorités que les distinctions sociales établissent. »
« Ce que deviendra le monde"? Je n'en sais rien. — Ce que je vois, c'est que rien n'est remplacé; ce qui finit, finit tout à fait. On ne voit clairement que ce qu'on a perdu. »
Sur le même thème, il écrivait encore :
« Le monde a cessé de s'intéresser à lui-même. Qu'arrivera-t-il? C'est impossible à prévoir, parce que chacun, dans quelque position qu'il soit, laisse faire sans y mettre du sien. »
« Pourquoi, notait-il ailleurs, l'avenir paraît-il si incertain? C'est que le présent n'a aucune confiance en lui-môme. »
11 ajoutait :
« Le siècle actuel a un caractère octogénaire; il me représente l'image de la vieillesse : l'impuissance et l'amour de soi. »
Mais il se consolait, une autre fois, en disant :
« Le temps a des secrets pour tout modifier, que le génie lui-même ne trouve pas. » — « N'ayons pas la
maladroite impatience de demander au présent ce que l'avenir nous apportera sans effort. »
Des formules brèves, à l'emporte-pièce, rappellent certains de ses mots célèbres :
« Un mmistère qu'on soutient est un ministère qui tombe. »
« Toute mesure qui n'est pas nécessaire est imprudente. »
« Les financiers ne font bien leurs affaires que quand les États les font mal. »
'X Je suis blasé sur le succès : La patrie est sauvée ne me fait plus rien. »
« Je pardonne aux gens de n'être pas de mon avis; mais je ne leur pardonne pas de n'être pas du leur. »
Certaines pensées de Talleyrand s'appliquent à des personnages. Celle-ci, par exemple, de 1836, sur la seconde manière de Metternicb :
« Metternicb, autrefois, n'appartenait pas exclusivement aux affaires; c'était un de ses grands avantages. Je crains qu'il ne l'ait plus. »
Voici une note qui a pour titre les Doctrinaires :
« Jusqu'ici on avait cru que la France ne pardonnait pas à des ministres qui l'ennuyaient : il paraît qu'elle s'y fait. »
Et en voilà deux, d'un autre ton, sur M. de Barante :
« Barante est le type du galant liomme. » — « Barante ne pourrait pas réussir à se faire des ennemis. »
A propos de Mme de Dino, cette remarque amusante et profonde :
« Mme de Dino a pris la résolution de se bien porter;
248 LA VIE PRIVÉE DE TALLEYRAxXD
c est déjà quelque cliose, car, chez elle, la volonté peut jjeaucoup. Il y a entre les dispositions morales et les dispositions de santé une grande relation qui n'empêche pas qu'elles ne soient deux et que la force morale n'use l'autre. »
Mais les petits yeux gris de Talleyrand ne se contentaient pas d'observer les gens, ils observaient aussi les choses. Que dites-vous de cette impression, cueillie devant un parterre de fleurs :
« Je vois souvent écrit : la passion des fleurs; c'est un contresens. Il faudrait dire : le goût des fleurs, car comment appeler passion un goût innocent qui ne peut être que celui d'une âme tranquille »?
Et de cette autre, provoquée par la vue d'un mobilier rocaille :
« Sous Louis XV, une certaine lassitude du grand avait jeté le goût dans la recherche » ?
Ses petits papiers abondent en ce que, dans le bon vieux temps, on nommait des sentences :
« La santé est comme la conscience qui tient un compte sévère de tout. »
« Les passions n'ont qu'un temps, mais l'habitude de la réflexion, les sciences, les lettres, et surtout les affaires, entretiennent l'esprit, le fortifient et protègent sa durée. »
« Avec du temps et de la patience, la feuiUe du mûrier devient du satin. »
A qui songeait-il en écrivant :
« Quand on a trop de sévérité ou trop d'indulgence, on s'expose à traiter les faiblesses comme des crimes ou les crimes comme des faiblesses »?
Quel<jues pensées m'ont encore frappé; celles-ci, par exemple :
« Admirer toujours modérément, c'est la marque d'un esprit médiocre. »
« Ce qu'il y a de plus rare à trouver ensemble, c'est un esprit libre et un cœur exclusif; l'indépendance de la pensée et l'abandon de l'àme ; se donner sans cesser d'être soi. »
« L'habitude de juger donne aux gens du monde une supériorité, une finesse de tact qui les induit rarement en erreur : ils tirent des choses, indifférentes en apparence, des conséquences importantes. Le geste, le maintien, tout ce qui peut déceler un homme, est remarqué par eux. Leur observation n'est pas raisonnée, elle tient de l'instinct. »
Talleyrand, qui, si longtemps, avait professé qu'il fallait recourir au mouvement pour se distraire et s'étourdir, pour ne pas entendre son âme, faisait maintenant des retours graves sur lui-même :
« Ici, à Valençay, j'arrange ma vie pour être monotone; je veux me claquemurer dans des habitudes casanières. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux; ma santé n'est pas bonne, elle n'est pas mauvaise; je suis sans douleur et sans maladie, je m'affaiblis tout doucement, et, si cet état de langueur ne s'arrête pas, je sais bien comment tout cela pourra finir. Je ne m'en afflige ni ne m'en effraye. Mon affaire est finie. J'ai planté des arbres, j'ai bâti une maison, j'ai fait bien d'autres sottises encore : n'est-il pas temps d'en finir? » Un autre jour, il écrivait encore :
250 LA VIE l'RIVEI:: DE TALLEYRAND
« J'ai l)eaucoup Je livres; cela me donne des movens suffisants pour passer doucement mon temps. J'ai d'ailleurs pris mon parti sur la saison. Pour cela, je compte invariablement sur la pluie, le froid ou le vent, et quand, dans ma petite carriole, je ne suis pas trop mouillé, je me regarde comme tout à fait privilég-ié. — Je voudrais fmir par une vie toute casanière; je ne me débats point contre la nécessité; je m'y arrange et ne m'en plains pas... J'attends. »
L'anniversaire de sa naissance, en 1837, lui inspira cette sorte d'examen de conscience :
« 2 février 1837. Voilà quatre-vingt-trois ans de passés! Je ne sais si je suis satisfait quand je récapitule comment tant d'années se sont écoulées; comment je les ai remplies. Que d'ag^itations inutiles! que de tentatives infructueuses! de complications fàcbeuses, d'émotions exagérées, de forces usées, de dons gaspillés, de malveillances inspirées, d'équilibre perdu, d'illusions détruites, de goûts épuisés! Quel résultat enfin? Celui dune fatigue morale et physique, d'un découragement complet pour l'avenir et d'un profond dégoût du passé. Il y a une foule de gens qui ont le don ou l'insuffisance de ne jamais prendre connaissance d'eux-mêmes. Je n'ai que trop le malheur ou la supériorité contraire; elle augmente avec le sérieux que les années donnent... »
A l'automne de la même année, devant les bois et les champs qui entraient, dépouillés et nus, dans l'hiver comme dans la mort, une mélancolie immense l'étrei-
gnit
« Quand on est âgé, écrivait-il au mois d'octobre, la
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mort de ses anciens amis empreint les années qui restent de cette solitude par laquelle la nature semble nous préparer à celle du tombeau. »
Et un autre jour :
« J'ai une peine si excessive à m'arraclier de Valençay cette fois, que cela me paraît un pressentiment (1). »
Je pourrais citer encore d'autres pensées de Talleyrand : il n'en est pas d'insignifiantes. Mais je m'arrête. J'ai voulu seulement compléter, d'après elles, une esquisse morale de cet homme si divers : le montrer sapprochant du terme, non pas, comme l'a cru le vulgaire, dans l'indifférence, mais dans le recueillement.
(1) Toutes ces pensées sont tirées des Documents de Mgr Dvpanloiqj.