LE SOCIALISME
Il y a eu en Grèce des théories socialistes ; mais elles ont été l'œuvre des philosophes, et il ne semble pas qu'elles aient eu grande influence. Platon lui-même, qui dans sa République se montre partisan de la communauté des biens, organise fortement la propriété individuelle dans ses Loisy c'est-à-dire dans l'ouvrage où il prétend déterminer les institutions d'un État réel.
Les Grecs, toutefois, ont été moins soucieux que nous de garantir le droit de propriété. Ils n'admettaient pas que l'intérêt public s'eifaçât jamais devant un intérêt privé, si bien qu'une atteinte portée à ce droit leur paraissait légitime, du moment que la société devait en retirer quelque avantage. En second lieu, les droits du citoyen, même les droits civils, n'étaient respectables à leurs yeux que si ce dernier remplissait lui-même ses devoirs envers l'État, et il suffisait qu'il fût ou qu'on le crût mauvais citoyen, pour que la loi cessât de le protéger.
Il suit de là que la richesse était, dans la Grèce antique, bien [)lus précaire qu'aujourd'hui. Un homme qui n'était certes pas un révolutionnaire, Démosthène, pour provoquer une sentence de confiscation contre son adversaire Midias, allègue cette raison que son opulence le rend insolent à l'égard des gens du peuple. Puisqu'elle lui fournit les moyens de nous outrager, dit-il, il serait imprudent de la laisser entre ses mains; la lui ravir, c'est lui ôter « l'instrument de ses crimes » . Au surplus, ajoutet-il, Midias « ne sera pas bien à plaindre; quand son avoir sera égal à celui de la plupart d'entre vous, qu'il insulte maintenant, et qu'il traite de mendiants, ni quand on lui aura ôté ces richesses dont l'excès lui inspire un orgueil coupable » . A Athènes, l'impôt et la justice étaient organisés de telle sorte que l'État pouvait, sans sortir de la légalité, s'approprier une portion souvent notable des fortunes privées, et en faire bénéficier ensuite, sous des formes diverses, la multitude. Dans la plupart des autres cités, on avait recours franchement à la violence.
Quoique la vie fût en Grèce beaucoup plus facile que chez nous, il y avait dans tout citoyen pauvre un sociaUste latent. Ces esprits simples et pratiques ne couvraient leurs appétits d'aucun principe théorique; ils n'imaginaient pas de beaux systèmes, comme en ont élaborés les modernes, pour résoudre ces graves problèmes. Leur unique pensée était de dépouiller les riches et de se substituer à eux. On tentait pour cela une révolution; si on avait la chance de réussir, on tuait, on exilait les vaincus, on s'emparait de leurs biens, et on les répartissait entre les adhérents de la faction triomphante. Tout se réduisait en somme à un changement de personnes.
L'histoire des cités helléniques est pleine d'excès de ce genre. Au iv« siècle, Sparte se vantait d'avoir seule échappé à ce fléau, et Aristote déclare que les questions relatives à la propriété sont rorigine de toutes les dissensions. Vers la fin du règne d'Alexandre, il existait dans le monde orientai une masse flottante d'individus «ans feu ni lieu, dont l'unique ressource était la guerre. Ces hommes n'étaient pas "clés aventuriers ni des soldats de profession ; pétaient presque tous des bannis que le hasard des
révolutions avait arrachés au sol natal et jetés dans la misère; ils étaient au nombre de 20 000. Alexandre leur rouvrit les portes de leurs patries ; Polysperchon fit de même un peu plus tard ; mais c'était toujours à recommencer. Le mal redoubla au Jii® et au II® siècle. Polybe nous explique d'un mot la raison de ce phénomène, a De tels faits, dit-il, se produisent dans les villes comme dans les familles, lorsqu'on se trouve dans la gêne. » La Grèce était alors très appauvrie, et, par une suite naturelle, la classe indigente se montrait encore plus cupide qu'autrefois. On ne se disputait guère le pouvoir; l'objet réel des luttes entre les factions était la richesse, surtout la richesse foncière, et l'on ne s'efforçait de conquérir l'autorité que pour faire main basse sur les biens d'autrui. « Chaque coup d'État, a-t-on dit, était signalé ou par une confiscation ou par une restitution forcée. » Ces dépossessions étaient toujours violentes et s'opéraient brutalement. Aratus étonna beaucoup ses contemporains, lorsque, après la chute du tyran de Sicyone, il indemnisa les propriétaires qui durent céder la place aux bannis. D'habitude, on y mettait moins de ménagements. 11 y eut pendant cette période une véritable débauche de spoliations. Beaucoup de démagogues iil'jâtaient ce Molpagoras de Kios qui massacrait les gens aisés, ou les exilait, et distribuait leurs biens au peuple. Beaucoup de cités furent longtemps bouleversées, comme Cynaetha d'Arcadie, par les meurtres, les proscriptions, les pillages. La plèbe ne cessait de convoiter les biens des riches, et, à la moindre occasion, elle s'en saisissait. Les aristocrates de leur côté s'engageaient volontiers par serment « a être toujours les ennemis du peuple, et à lui nuire le plus possible » . Bref la richesse, soit qu'on prétendît la garder, soit qu'on voulût se l'approprier, était une cause de haines profondes et d'agitations perpétuelles.