‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 15 sur 60 · OEuvresde L'Ilnspilnl, M\l. DiiToy, tonioll, p. Oi · texte numérisé non relu

OEuvresde L'Ilnspilnl, M\l. DiiToy, tonioll, p. Oi

2. Godcfroy, Cérémonial fraiiruis , coiislaln (luc les registres dti pnrlemeiU (le Ilnrdcniix inenlioiineiU l'arrivée du roi h l'année IMî'i, el il fait reniarciucr, par la date du départ de la cour et de son passage dans d'autres villes, cpic celle entrée a eu lieu en IfitJ"). lîaurein , Varii'ti's hurtlrldiscs , donne l'explication (pii parait avoir écliai)péà Godcfroy. i.c parlement de liordcaux, comme

s'assemble pour délibérer sur la réception du roi ; il décide que , pour cette circonstance seulement, on nommera un roi de basoche , vieil usage que les troubles lui avaient fait abolir peu d'années auparavant. Les hommes de parti veulent profiter de la présence du roi pour lui faire des remontrances ; on en délibère le 17 janvier; le 24, plusieurs de messieurs proposent diverses choses, les autres déclarent ne vouloir rien dire, et de ce nombre sont le premier président et les gens du roi; on prépare un projet; le 21 mars, la cour nomme seulement une commission pour arrêter ce qu'il faudra dire au roi.

Le 8 mars, les chambres assemblées décident qu'une députation ira saluer le roi à Agen et recevoir ses commandements; les commissaires nommés rapportent, le 31 mars, avoir rencontré le roi à la Réole, lui avoir été présentés par le prince de Navarre, gouverneur de la province, et, étant à genoux , s'être acquittés de la charge qu'ils avaient reçue.

Le 9 mars , la cour mande plusieurs fonctionnaires pour savoir ce qu'ils ont fait pour la venue du roi : « Il fut enioint aux presidiaux de faire la meilleure iustice qu'ils pourroient, et purger la ville de tous vagabonds et mal vivants. Fut aussi ordonné à tous de faire venir des vivres de toutes parts, foins, pailles, avoines, bleds, bois; et particuheremenl dit aux jurats de pourvoir aux pavez des rues , et les faire bien couvrir de sable aux endroits où le roy passeroit, et donner tel ordre que les vivres fussent à prix raisonnable, sans attendre la police du prevost de l'hostel.

« Le mercredy quatorzième mars, les chambres assemblées, a esté enioint à ceux du corps de la cour qui n'avoient robbes d'ecarlate d'en achepter promptement ; et au surplus

celui de Paris, ne se conformait pas encore à l'édit deRoussiUon de 1561, sur la réforme du calendrier; il commençait donc l'année à Pâques et non au 1" janvier. Le roi ayant fait son entrée à Bordeaux le 9 avril et Pâques n'étant tombé que le 22, le parlement a dû dater, sur ses registres, du 9 avril 1564. Les détails relatifs à ce qui s'est passé au parlement pour la récep'.ion d» roi, et lors du lit de justice, sont tirés des extraits des registres, qui ont été publiés par Godefroy, dans son Cérémonial françois, t. 1, p. 910; t. II, p. 257.

qu'à l'entrée du roy en cette ville, la cour ira saluer Sa Maiesté aprez tous les autres ordres.

<> A esté aussi arresté que, pendant le seiour du roy en la présente ville , les présidents et conseillers entrant au palais porteront grandes robbes de palais coupées au colet , et à grandes manches et chaperons fourrez les iours d'audience ; et allant par la ville auront robbes décentes avec cornettes, et non robbes de chambres, ne grosses chausses et iarretieres, petits chapeaux pointus, souhers découpés, ny mules et souliers de veloux. »

Le 28 mars , le parlement ordonne qu'une députation ira recevoir le connétable , et lui demander de n'amener avec lui en la cour que les personnes qui ont droit d'y entrer. Le connétable est reçu au parlement, il y présente un édit du roi ; le premier président lui répond au nom de la compagnie.

Le roi, après avoir attendu sept jours à Thouars la fin des beaux préparatifs de son entrée, part pour Bordeaux le 9 avril. La cour s'assemble et dîne au palais. L'ordre de sa marche a été réglé ainsi qu'il suit , d'accord avec M. le connétable et M. le chancelier :

« Pour la cour, des quinze huissiers, les dix premiers marcheront à cheval avec housse et chaperons à bourlet , et leurs verges à la main ; après eux les notaires et secrétaires du roy, puis le greffier des présentations, avec mcsmes robbe et chaperon; après, le greffier civil et criminel avec sa robbe d'ecarlate et son epitoge fourré d'hermine , et le chaperon rouge autour du col; après, le premier huissier avec son bonnet de drap d'or, sa robbe d'ecarlate et la verge à la main; puis après, les quatre présidents de deux en deux avec leurs robbes d'ecarlate, et manteaux fourrez d'hermines et leurs mortiers de velours en teste, et le premier président ayant sur l'cpaule droite sur son manteau, trois pefites bandes de drap d'or, et trois autres d'hermines blanches ; et après, les conseillers , avec leurs robbes rouges et leurs cliaperons fouri-ez : .ipirs eux les advocats et procureurs généraux habillés de mesme que les conseillers; et après eux les

quatre huissiers : et après les dits huissiers , trente advocals des pkis anciens avec cliaperons fourrez, et vingt procureurs avec chaperons à hourlet.... Ira la cour en cet ordre.... droit aux Chartreux saluer le roy, où l'on luy a dressé un echaffaut de hois pour recevoir les harangues qui luy seront faites.... Et estant arrivez devant l'echaffaut, les quatre présidents, les greffier civil et premier huissier descendront pour monter et saluer le roy, et tous les autres demeureront testes nues tant que le premier président parlera à Sa Majesté.... ce qui a esté exécuté, ayans lesiurats, les premiers fait leur salutation , puis le recteur de l'Université, puis après le lieutenant gênerai , et en dernier lieu ledit sieur premier président, accompagné des trois autres et dudit greffier et premier huissier, ayant tous un genouil en terre ; le roy estant assis en une chaire de velours rouge , ayant autour de luy monsieur son frère , messieurs les princes de Navarre, cardinal de.Bourhon, prince de la Roche-sur-Yon , les ambassadeurs estrangers, tous dehout. Le roy s'est ennuyé de la longue harangue de maistre Jacques Benoist, premier président, et luy a coupé propos, et sans attendre qu'il eust achevé luy a dit : « le loue ma iusticc du hoji devoir qu'elle « a faict, et, s'il y a quelqu'un qui tienne encore les armes « en la main, l'en feray telle iustice qu'elle sera exemplaire « aux autres. » Et après s'est levé de sa chaire, ensemble lesdits présidents, greffier et huissier, et se sont rangez tous six sur l'echaffaut, attendant y passer les compagnies de la ville ; cependant les conseillers du parlement et autres de leur suite se sont rangez contre les Chartreux.

« Les compagnies de la ville , en nombre de douze cents bien armez, ont pris le chemin devers la ville, passans pardevant l'echaffaut , ayant pour colonel Martin Malus , maistre de la monnoye. Aprez eux ont marché les fourniers et boulangers de la ville , armez el habillez de blanc avec l'enseigne déployée ; puis venoit le roy de la bazoche monté sur un beau cheval, accompagné de douze à quinze de ses supposts aussi bien montez, lequel a mis pied à terre et est allé faire sa harangue sur ledit echaffaut au roy; puis le suivoient

beaucoup deba^ochiensà pied bien armez, après eux douze de chaque nation estrange (voy. chap. iv); après marchoient les mandians, les prestres des paroisses, et les croix passant devant ledit echaffaut le roy osta son chapeau de la teste.

« Aprez marcha une compagnie de petits cnfans à cheval habillez de blanc , ayant devant eux un trompette , portant en leurs mains de petits estendards bleus, où estoient les armoiries du roy, et criant : Vive le roy ! Puis revenoit l'Université, le senechal, le parlement, en l'ordre en dessus décrit. Puis la garde et maison du roy. Et le tout entra environ les quatre heures par la porte du Chapeau Rouge, oîi on avoit fait un portail peint avec force vers latins et françois. Sous ladite porte estoient les six jurats avec leurs robbes et chaperons de satin cramoisy et blancs , tenant les six basions du poisle du roy, qui estoit de drap d'or....

« Et le roy s'est rendu à l'église Sainct André, où la cour estoit entrée , et placée dedans le chœur au haut siège des deux costez. A la porte de ladite eghse près les fonts baptismaux, estoient l'archevesque de Bourdcaux in pontificalibus , et le sieur de La Rivière, maire de la ville, ayant robbe et chaperon de velours cramoisy rouge et blanc; ledit archevesque assis , ayant devant luy une croix pour faire faire le serment à Sa Maiesté et luy faire sa harangue. Ce fait, le roy est entré dans l'eglisc, et audevant du grand autel a esté dit un Te Deum laudamiis en musique et orgues, puis ledit archevcsque a dit une oraison. Et ce fait, le roy s'en est allé souper et chacun s'est retiré ; estant lors six heures du soir, ledit jour de lundi neuvième avril, qu'il estoit encore grand jour. »

Montaigne, connu à la cour, ami de L'Hospital, et lié avec plusieurs des seigneurs qui accompagnaient le roi, se trouva, on peut l'affirmer, à l'entrée du jeune souverain et à toutes les cérémonies dont elle fut l'occasion. Les conseillers, comme on vient de le voir, se tenaient ;\ cheval dans le cortège; juscpi'au moment ofi ils entrèrent dans l'église de Saint- André, il s'écoula assez de temps pour fatiguer les niagis-

trats peu habitués à l'équitation. Quant à Montaigne, on doit se rassurer; il était jeune , bien portant, et pouvait rester fort longtemps en selle. « le ne desmonte pas volontiers quand ie suis à cheval ; car c'est l'assiette en laquelle ie me trouve le mieulx, et sain et malade. « (Livre I, chap. xlviii.) Cela continua plus tard, même quand sa santé s'altéra : « le me tiens à cheval sans desmonter, tout choliqueux que ie suis, sans m'y ennuyer, huict et dix heures. » (Livre III, chap. IX.)

Le 10 avril, les princes de la maison de Bourbon sont reçus par le parlement ; ils font leur entrée dans la grand'charabre ; une cause est plaidée ; le premier président se disposant à prendre l'avis des autres présidents, les princes le font appeler et disent qu'ils doivent opiner les premiers ; sur quoi toute la cour déhbèrc , et il est arrêté que, sans tirer à conséquence, le premier président, après avoir demandé l'avis des autres présidents, ira prendre celui des princes et recueillera ensuite les opinions des conseillers.

Le 11 avril, la salle d'audience était disposée pour la séance royale. A l'angle, près du lieu où siège le premier président, on avait posé un fauteuil de velours cramoisi avec un oreiller de même; au-dessous un tapis de même étoffe , sur lequel on avait placé deux coussins , l'un de velours cramoisi, l'autre de velours violet ; au-dessus un dais de drap d'or, à bandes de satin cramoisi. Plus bas, près des sièges des gens du roi était, pour le chancelier, un fauteuil de velours noir et deux coussins en tapisserie de Turquie velue, pour mettre sous les pieds.

Les présidents et les conseillers, -avec leurs robes d'écarlate et les chaperons fourrés , prennent leurs places, qui sont changées à raison des personnes admises par extraordinaire à siéger sur les bancs de la cour. Les anciens conseillers s'assoient au banc des gentilshommes , les autres plus anciens au banc des ecclésiastiques , le surplus de la cour, où devait se trouver Montaigne, aux sièges des avocats. Sur les dix heures du matin entre M. le chancelier, vêtu d'une robe de velours cramoisi, doublée de soie cramoisie , avec sa cor-

nette; puis des conseillers du conseil privé, des maîtres de requêtes, des conseillers du grand conseil. Peu après "vient le roi , avec la reine mère, accompagnés des princes et d'une foule de seigneurs. Les clairons et trompettes du roi sonnent en passant par la salle des Procureurs ; deux huissiers le précèdent, tenant chacun à la main une masse dorée. Lorsque la reine mère est assise à la place qui lui avait été préparée, le roi la salue , se découvrant et faisant une grande révérence , puis il monte à son fauteuil. Le chancelier quitte le banc des gens du roi où il était assis , et s'assied dans le fauteuil disposé pour lui.

Le roi dit qu'ayant fait son entrée en cette ville , il a bien voulu venir voir sa cour , pour entendre comment sa justice s'administre; il déclare que dorénavant il veut être mieux obéi qu'il n'a été, et ne veut qu'aucun de ses sujets ne prenne les armes sans son congé ; qu'il entend aussi que ses édits soient gardés, et pour le surplus il a donné charge à son chanceher de le dire. Pendant que le roi parle, toute l'assistance se tient debout et découverte. Ensuite le chancelier salue le roi, se place dans son fauteuil et prononce sa harangue, transcrite sur les registres.

Ce discours, empreint de l'honnêteté comme de la rudesse de langage du vertueux L'Hospital, sévère surtout envers les magistrats dont il était le chef*, est une véhémente mercuriale. Il dut blesser profondément ceux qui recevaient de pareils reproches à bout portant, devant un si auguste auditoire. En le lisant, on demeure convaincu que Montaigne n'était coupable d'aucun des méfaits articulés contre une partie notable de ses collègues, et on comprend qu'il devait éprouver de la répugnance à rester dans une compagnie dont l'esprit dominant et les habitudes étaient si peu en

1. " Tous les cslats, dit Brantôme, le craignoient, mais surtout messieurs de la iustice, des(|ueis il cstoit le ciicf ; et iiiesmes (|uand il les cxaiiiinoit sur leurs vies, sur leurs charges, sur leurs capacités, sur leur sçavoir, (|ne tous le redouloient, cou)nic. font des escoliers le priucipal de leur collège, et princi|)akMucut ceux qui vouloieut estre pourveus d'eslats; asscuriz vous qu'il les rcmuoit bien s'ils n'cstoient point capables. »

no MONTAIGNE MAGISTRAT.

harmonie avec son caractère à lui, avec ses principes et sa manière de vivre*.

1. Voici les passages les plus vifs , les griefs les plus directs de la harangue du chancelier:

a Le roy est venu en ce pays, non pas pour voir le monde, comme aucuns disent, mais faire comme un bon père de famille, pour sçavoir comme l'on vit ciiez soy, et s'informer avec ses serviteurs comme tout se porte. Il s'est enquis de son peuple et de sa Justice; ce ne sont pas contes ce que levons dis;je\ous dirai ce qui sera profitable. 11 a trouvé beaucoup de fautes en ce parlement, lequel, comme estant fraiscliement et dernièrement institué (car il y a cent et deux ans), vous avez moindre excuse de vous départir et avoir oublié sitostles anciennes ordonnances, ce qui seroit excusalMe aux autres parlements qui sont venus en leur vieillesse, et toutes fois vous estes aussi débauchez ou plus que les vieux, par aventure pis. 11 y a ici beaucoup de gens de bien , desquels les opinions ne sont suivies; elles ne se pèsent point, mais se comptent. l'ay ouy parler de beaucoup de meurtres, pilleries et forces publiques commises en ce ressort, l'ay receu beaucoup de plaintes de vos dissensions qui sont entre vous. Voicy une maison mal réglée, c'est vous autres qui en devez rendre compte.

« La première faute, c'est la désobéissance que vous portez à vostre roy; car encore que ses ordonnances vous soient présentées, vous les gardez s'il vous plaist, et si vous avez des remonstrances à luy faire, faites les y au plus tost, et il vous oira. Vous luy ostcz sa puissance royale quand vous ne voulez obeyr à ses ordonnances royales, qui est pis que de luy ester son domaine. le suis adverli que l'ordonnance faite à la requeste des estais n'est point encore publiée céans. le suis pareillement adverti que l'ordonnance de la iustice n'est pas aussi publiée. l'ai aussy mémoire de quelques autres, desquelles iene parleray, pour n'estre si long, le pense que vous croyez eslre plus sages que le roy, mais vostre prudence est limitée pour iuger les procez; ne vous estimez pas plus sages que le roy, la reyne et son conseil. Il a acquis la paix, et à présent il a la guerre entre lui et sa cour de parlement.... Horace fait une comparaison qu'il faut manier un cheval doucement, et qu'il ne le faut point apprendre à ruer, car, quand on le frappe, il rue par trop. Aussi vous autres ne faites point que le roy rue contre vous. le sçay bien qu'il y en a d'entre vous qui disent : Ce n'est pas le roy qui fait cela ; et parlent assez librement de moy et d'autres. Et encore qu'il soit défendu de révéler les secrets, si ce n'est pas pourtant trop mal fait de rapporter cela : Vous méprisez la reyne et le conseil du roy. Je vois que vous estimez tant vos arrests que vous les mettez par dessus les ordonnances, lesquelles, après que vous les avez reçues, vous les interprétez comme il vous plaist; ce n'est pas à vous d'interpréter l'ordonnance, c'est au roy seul, mesme les ordonnances qui concernent le bien public.

« Voila ce que je vous dis pour le peu d'obeyssance que vous rendez à vostre roy; et le mal vient que vous estes partagez entre vous en diverses factions. l'ai veu vos registres, et trouvé que quelques fois vous venez aux iniures et presque à vous battre; ie garde aussi que vous ne taschez pas à garder vostre authorité, que vous devez garder pour estre rêverez et non point craints; vous menasscz les gens de vos iugements, et c'est un mal commun en tous eslats. 11 y a des gouverneurs qui se font craindre avec des archers, d'autres qui menassent de tuer les iuges et de leur faire faire leurs procez s'ils ne font ce qu'ils veulent. 11 y en a de la cour, lesquels quand ils ont des procez, usent de grandes forces; il y en a aussi qui sont grandement scandalisez de faire des ma-

MONTAIGNE MAGISTRAT. Hl

L'émotion avait été grande parmi les membres de la cour , si rudement admonestés : on avait député tous les

riages par force, et quand on sait quelque héritière, quant et quant, c'est pour monsieur le conseiller, on passe outre nonobstant les inhibitions. le ne nommeray pas ceux qui en sont chargez à présent, mais si vous voulez communiquer avec moy, ie vous les nommcray. Il y en a aussi d'entre vous, lesquels, pendant les troubles, se sont faits capitaines, les autres commissaires des vivres; ce sont gens qui ne sçavent faire leurs estats et se mettent à faire ceux des autres. le vois aussy que de plusieurs forces et meurtres qui se commettent en ce ressort, il y en a quant et quant qui les veulent excuser, disant c'estoit un méchant homme; or, il n'appartient à aucun de tuer, encore qu'il tue un méchant, mais il en faut laisser faire à la iustice.

« .... le crains qu'il n'y ait céans de l'avarice, car on dit qu'il y en a qui prennent pour faire bailler des audiences et autrement; par quoy ayez les mains nettes. Mais l'on dit que l'on prend bien des gros présents à la cour, et que les gros larons sont in aida. Il n'est pas bien fait de prendre, là ni icy; nous nous en devons tous garder, et ceux qui sont auprès du roy et ceux qui sont icy. L'on voit un petit larron puny, celui qui n'a fait qu'un meurtre pendu, et à celui qui en a fait plusieurs en assemblées et congrégations illicites, il est pardonné, voire il estestimé avoir bienfait. Prenez exemple à vostreroy, lui a-t-on ouy dire iamais , ie ferai mourir cettui-ci , ie ferai pendre cettui-là sans qu'il l'eust mérité? Dieu lui fasse la grâce que lui qui est est ieune, puisse subvenir à toutes ces fautes. Nous sommes dépravez , nous ne craignons plus, voire l'on craint plus les gouverneurs que le roy. 11 n'est pas un seigneur de ce ressort qui n'ait son chancelier en cette cour, contre les ordonnances du roy. Vous faites des procez de commissaires tels que vous voulez; vous vous en estiez pendant un temps abstenus; mais aprez vous les repristesde plus grand appétit qu'auparavant, qui est la cause que vous n'avez pas voulu recevoir les ordonnances de la iustice, et si au bout de l'an vous n'en estes gueres plus riches. 11 y a une autre chose que l'on m'a dit, qu'il y en a de céans qui baillent leur argent à interest aux marchands, et ceux-là devroient laisser leurs robbes et se faire marchands; par avanlure ils feroient mieux, carauiourd'hui il n'y a chose qui gaste tant la marchandise que la trop grande communication de gens de rohbe longue; car des lors qu'un marchand a de quoy, il faut qu'il fasse son fils avocat ou conseiller ; d'ambition vous en estes garnis : soyez ambitieux de la grâce du roy et non des autres.

« L'on dit (pie ceux de Thoulouse sont trop graves, ceux de Bordeaux trop familiers, et encore qu'il y ait vice en l'un et en l'autre, toutefois je louerois plustot la trop grande gravité de ceux de Thoulouse que la trop grande familiarité de ceux de Bordeaux.... Gardez ce que vous dit votre iuiisconsultc d'avoir/'oc?/ex aditus; mais gardez vous d'admettre les parties et les autres de vostre ressort à familiarité trop grande, et ii'cn usez point connue vous en avez mauvais bruit.

«Vous estes aussi timides et craintifs; et m'estant informé pourquoy telles choses, cl telles n'cstoient faites, l'on m'a respondu, non pas un d'entre vous, mais cinq ou six : Nous n'oserions le faire. Va qn\ est ce qui vous puisse faire force dont le roy ne vous puisse gnnler •' Pourquoy craint on les lieutenants du roy et les seigneurs forts du royaume*? Le roy leur baille leur garde pour

* L'impunité laissée par le parleniciit de Bordeaux aux crimes des nobles est aiiosite

présidents et huit conseillers pour faire des remontrances au chancelier. Le 16 avril, le premier président rend compte aux chambres assemblées de ce qu'il a dit au chanceher et des réponses qu'il a reçues :

« Comme aussi ledit sieur chanceher leur avoit dit qu'il avoit parlé généralement, soit de mariages faits par force et de la vente des placets d'audience , et que c'estoit par affection paternelle, et qu'il n'avoit rien dit qu'on ne luy eust rapporté, sans nommer personne. Sur quoy fust arresté que ledit sieur premier président, estant appelé au conseil du roy, supplieroit Sa Maieslé et lesdits sieurs de son conseil, vouloir tenir la compagnie en telle et si bonne opinion que ledit sieur chancelier l'a tenue, après les avoir ouys, sur tout ce qui s'est passé sur le faict des cdicts. >»

Pendant le séjour du roi à Bordeaux, le mauvais esprit du parlement eut plusieurs occasions de se manifester. L'année précédente, les réformés bordelais avaient obtenu de Charles IX des lettres patentes qui leur étaient favorables ;

n'en abuser; et, à vous dire, cette façon de garder est une mauvaise chose et commencement de tyrannie.

a L'on a veu cy devant aller un simple sergent avec sa gaule blanche partout le ressort, et à présent ce ne sont que forces. le croy que lesdits lieutenants n'abusent pas de leurs gardes. Mais vous qui vous excusez sur cela, le devez vous dire 1 Vous n'avez plus d'excuses sur cela ; aussi n'entreprenez pas sur eux. l'ay vu vos ;egistres, et trouve que tantost vient un advocat d'un costé et tantost un jurât d'aultre costé : c'est leur charge de se mesler de la police et non point des affaires d'Estat.

€ 11 y en a aussi céans qui sont joueurs, et qui ne servent d'un demy an, aucunes fois d'un an , et toutes fois signent leurs dehenttir, et certifient avoir servy. Un conseiller de Paris ayant assuré d'avoir servy trois jours qu'il n'avoit pas servy, a esté cy devant condamné à de grosses amendes et suspendu de son estât. »

Quand le chancelier a terminé sa péroraison, le premier président prononce, sur l'autorité de la justice, une longue harangue à laquelle ses collègues n'ont pas fait l'honneur de la mettre sur les registres. Une cause est appelée et jugée, après quoi la séance est levée.

par de Thou , qui dit , en parlant des merribres de la chambre de justice dont il faisait partie en 1582: - Peu après leur retour à Bordeaux, on jugea r.ostaing qui fut condamné avec rijiueur (il avait livré Melun aux ligueurs) , ce qui til dire par toute la ville que , depuis plus de trente ans, on n'avait point vu un si grand exemple de sévérité contre un gentilhomme. L'impunité qui régnait dans toute, la Guyenne était causcqu'il n'y en avait pas un ou qui ne se vengeât lui-raèrae, ou qui ne commit quelque violence, sans avoir recours à la justice. »

le parlement avait refusé l'enregistrement; deux fois des lettres de jussion lui avaient été Inutilement adressées; c'est seulement après la troisième, et pour pouvoir prouver au roi, présent dans la ville, la soumission à ses ordres, que le parlement ordonna que les lettres seraient vérifiées, non par lui, mais par le sénéchal de Guyenne, formalité nouvelle qui tendait à en affaiblir l'autorité et à réserver un moyen de revenir sur plusieurs articles.

Les ennemis du premier président renouvelèrent leurs attaques : ils présentèrent au roi une requête contre lui au nom de la noblesse et du clergé. Charles IX éluda, en répondant, le 27 avril, qu'il ne reconnaissait à aucuns particuliers le droit de se porter comme représentants de la noblesse et du clergé.

Le discours du chancelier avait encouragé les calvinistes à porter plainte au roi contre Fédéric de Foix, comte de Candalle, contre le marquis de Trans et d'autres seigneurs. Dom Devienne dit qu'ils ri observaient pas fort exactement les édits de pacification.. Voici comme le parlement permettait qu'ils les observassent. L'année d'auparavant, le comte de Candalle, le marquis de Trans, le comte de Caumont et quelques autres, qui avaient pris les avis de l'évèque d'Aire et de Biaise de Montluc, s'étaient associés; ils avaient fait un traité écrit, levé des troupes, et déclaré une espèce de gueri'e aux protestants, sous prétexte qu'ils faisaient bien des choses contraires aux édits, et qu'ils avaient tué par trahison phisicurs personnes (de Thou, Hist. , livre XXXVI}. Le roi prit connaissance de l'affaire; le grand nombre de familles puissantes qui s'y trouvaient compromis(^s fit reculer devant la répression. Il fut décidé que tout serait enseveli dans l'oubli (de Thou, livre XXXVII).

Le 18 mai, le chancelier, étant sur le point de pailir, vint au parlement sans avoir averti ; il entretint de nouveau la cour des abus qu'il avait reconnus, et piit congé d'elle. Le même jour, une députaliou alla le romplimcMilcr ;\ sou logis.

Le lieutenant génénd Hlaise de Mouline comuiil, ru 1567, une violation des privilèges nmnicipaux, qui agita vivement

et longtemps lu ville, et embarrassa beaucoup le parlement. Il ordonna que Tilladet aurait seul le titre et les pouvoirs de gouverneur ; c'était une atteinte aux prérogatives du maire et des jurats, qui en appelèrent au parlement. Celui-ci n'osa pas se prononcer. Le maire, M. de Lansac, ayant annoncé qu'il voulait se retirer parce qu'on lui enlevait tout commandement et toute autorité sérieuse, le président Belcier lui dit qu'il devait obéir au gouverneur établi par le roi, et que le parlement lui enjoignait de remplir ses fonctions de maire. La discussion se termina par une transaction avec Tilladet.

Les princes avaient repris les armes ; la guerre recommença en Guyenne. Les réformés s'étant emparés de Blaye, l'alarme fut grande à Bordeaux : on pria Montluc de venir défendre la ville ; on enferma les calvinistes dans des couvents. Montluc appela des troupes , et se rendit au parlement où il avait convoqué les autorités ; il fit un discours concluant à ce que les membres de la cour fournissent de l'argent pour faire la guerre. Le président Belcier répondit que la compagnie serait toujours obéissante au service du roi, et qu'elle continuerait de pourvoir aux dépenses qu'exigeraient les circonstances, autant que ses membres pourraient le faire. Le parlement, qui s'occupait de toutes les parties de l'administration, remit à Montluc un mémoire où il se plaignait de la tolérance du gouverneur Tilladet envers les réformés, demandait l'augmentation de la garnison des places suspectes, voisines de la ville, et accusait de négligence M. d'Usa, commandant les navires destinés à empêcher la descente de l'ennemi.

En 1568, les jurats écrivirent au conseil du roi pour se plaindre de Tilladet et demander les secours nécessaires à la ville. Montluc reçut ordre de déposséder Tilladet et de le remplacer par M. de Montferrand. Il fut enjoint au parlement d'obéir à celui-ci. Le parlement enregistra ses lettres de provision, « mais en modifiant la clause qui le soumettait à ce nouveau gouverneur, et en lui ordonnant de solliciter au plus tôt d'autres lettres où cette clause qui lui était injurieuse fût retranchée. »

Le 11 mars le parlement reçut une lettre du frère de Charles IX , qui lui ordonnait de veiller à la sûreté de la ville, de chasser au plus vite ceux qui étaient soupçonnés d'être de la nouvelle religion, et de prendre avec le gouverneur les mesures convenables.

Les princes envoyèrent le capitaine Piles pour faire le siège de Bourg ; la terreur fut telle à Bordeaux , que le parlement faillit abandonner la ville ; il écrivit des lettres fort vives à Montluc; celui-ci ne tarda pas à venir; il se rendit au parlement et se plaignit de la manière dont on lui avait écrit. Cela ne l'empêcha pas de prendre toutes les mesures qui dépendaient de lui pour diminuer la frayeur inspirée par l'approche de l'ennemi. « 11 demanda que les membres du parlement prissent tous les armes pour le senice du roi et la défense de la ville. Cela fut accueiUi avec empressement. » (Montluc, Mém. , livre VL )

Obligé de partir peu après, il laissa au parlement le soin de veiller à la garde de la ville. En son absence, le parlement imposa les réformés pour mettre les fortitîcations en état ; il envoya une députation au roi pour lui faire connaître la situation de la ville ; les députés furent pris et déportés au château de Blaye. Le parlement ordonna qu'on mît en prison tous les rchgionnaires du ressort, même ceux qui avaient été conseillers ; qu'on saisît leurs biens et qu'on les vendît, avec ordre à M. de Lansac, maire, d'exécuter l'arrêt. Il ordonna aussi aux jurais de faire, dans le jour, la visite de la ville, et d'en chasser les gens sans aveu.

Pendant toutes ces émotions de guerre civile , les devoirs de chaque profession devaient être négligés, les règles de hiérarchie peu observées. Il paraît que des abus s'étaient introduits dans la direction du collège de Guyenne; les écoliers et pédagogues portèrent plainte directement au parlement contre le principal et les régents. Un arrêt du 8 avril 1568 repousse ce mode de plainte, ordonne aux demandeurs de s'adresser, s'il y a lieu, à l'avenir, aux maires et jurats, cl, après, au procureur général, pour faire avec lui Iclle re- (luêle (ju'il ap[iartiendra ; lail des injonctions aux régenls et

aux écoliers pour l'observation de leurs devoirs respectifs {Statuts anciens et nouveaux, p. 59).

Vers la fin de l'année , le parlement prit encore, à raison de la guerre et de l'effervescence des esprits, de nouvelles mesures de sûreté. Il ordonna que, toutes les nuits, chaque jurât serait accompagné d'un membre du parlement lorsqu'il ferait sa ronde dans sa jurade. Le 14 décembre, M. de Monlferrand annonça au parlement que les troupes du comte de Monlgommery avaient pris Langon et faisaient des excursions jusqu'à Barsac ; il se plaignit de la négligence des jurats à faire la garde. Le parlement rendit un arrêt qui leur enjoignit de faire mieux leur devoir.

La guerre que Jeanne d'Albret et son fils soutenaient dans les rangs des protestants avait ravivé les prétextes des réclamations du roi de France sur les domaines du roi de Navarre. Charles IX avait ordonné, en 1568, la saisie des terres de la reine et du prince, même dans le pays de Béarn. Des commissaires du parlement de Bordeaux avaient été désignés pour procéder à cette saisie ; l'opération ayant subi des relards , les commissaires écrivirent au gouverneur cathoUque Terride, la lettre suivante :

«« Monsieur, le mois d'octobre dernier, la cour de parlement resçut lettres du roy pour la saisie des terres de la royne de Navarre et de monsieur le prince son fils, et principalement du pays de Bearn, pour l'exécution desquelles saisies, et pour assister à ceux que Sa Maiesté commettoit pour la réduction dudit pays en son obéissance, nous fusmes des lors députés, suivant la volonté et intention dudit sieur, portée par lesdites lettres patentes. Mais au moyen que l'exécution de ceste entreprise a demeuré longuement en surseance, nous avons pour ceste occasion retardé nostre voyage jusques à ce que ladite cour de parlement a resçu un second commandement de Sa Maiesté , par ses lettres closes du 21 de mars, la copie desquelles nous vous envoyons par le présent porteur exprès, pour entendre de vous le lieu auquel nous nous devons rendre pour faire en cest endroit

le service que nous devons et desirons faire au roy. Cependant nous nous acheminerons et approcherons de vous le plus qu'il nous sera possihle, vous priant nous faire entendre sur ce bien au long vostre avis.

« De Bordeaux, ce 26 d'avril 1569.

« Vos bien affectionnés amys à vous faire service.

« Anthoine de Belcier, président ; Baulon du Peynet, Mabrun, J. de La Het. »

« Geste nouvelle chanson, dit Olhagaray, escorcha les oreilles du Bearnois, car l'on avoit tousiours réservé la souveraineté, conservation des privilèges, iustice, que le Bearn a eu de tout temps. Maintenant oyant parler du contraire, le syndic pour ledit pays allègue les causes d'opposition. » Elles sont développées dans une remontrance au roi, et terminées par des conclusions tendant à ce que les gens des parlements de Bordeaux et de Toulouse soient déboutés de toutes leurs prétentions à la juridiction sur le pays de Béarn {Histoire de Foix, de Béarn et Navarre, p. 699.) La paix empêcha de donner suite à cette tentative de spoliation.

Les passions religieuses et politiques eurent, à Bordeaux, en 1569, un organe si violent, que le parlement lui-même, malgré son zèle catholique, fut obhgé de sévir. Un arrêt défendit à La Godine, prédicateur fanatique de l'église de Saint-Michel, de tenir aucun propos tendant à sédition, sous peine de la corde. Ges injonctions furent bravées, et le pai-lement se vit réduit à transiger. Il fallut que le roi intervînt. Les arrêts du parlement furent confirmés, et on chassa La Godine.

G'est vers ce temps que les mauvaises passions obtinrent contre la modération et la sagesse du premier président Largebaton un trionq)he momentané. Les intrigues do ses ennemis redoublèient après la retraite de L'Ilospital, et elles réussirent à faire déposséder de sa charge le vénérable magistrat, par un arrêt du privé conseil ; il fut remplacé par le président Laferiière. Mais celte iniquité ne tai'da i)as à

il8 MONTAIGNE RIAGISTRAT.

être réparée ; M. de Largebalon fut rétaJ3li, et fit sa rentrée le 12 novembre 1571.

M. Ducourncau rapporte, à 1569 ou 1570, un trait caractéristique , par lequel je lerminerai l'histoire du parlement pendant que Montaigne en lit partie. « Montluc s'offrit à emporter Blaye d'assaut, mais il lui fallait trente mille livres pour les dépenses de l'expédition; il en fit la demande au parlement, qui les refusa. Alors, abandonnant avec colère et mépris ces hommes de robe, qui possédaient à eux seuls, écrit-il dans ses Mémoires, plus de revenus que la moitié de tous les bourgeois, il alla continuer la guerre en Agenais. »

On doit, sans doute, regretter la perle d'une grande partie des registres du parlement de Bordeaux ; mais on peut croire que , si on les possédait tous , on n'y verrait pas souvent Montaigne jouer un rôle personnel et en dehors, dans les actes politiques ou judiciaires de sa compagnie. Tel qu'on le connaît, dépeint par lui-même, il ne devait pas chercher les occasions de se produire, acceptant, sans les avoir demandés, les rapports qu'on lui distribuait, les préparant avec conscience, et sans beaucoup se presser. Dans les questions religieuses, on peut l'assurer comme si son opinion avait été notée et conservée, il était pour la fermeté contre l'hérésie en révolte, mais pour la modération et contre les vengeances fanatiques. Dans les questions politiques il volait pour l'obéissance aux lois et au roi, contre l'insubordination de l'esprit de corps et de l'esprit de parti. Dans les questions pénales il opinait dans le sens non de l'impunité, mais de la douceur et de riiumanitô. Calme au milieu des passions de la plupart de ses collègues, il gardait fréquemment le silence, peu porté à se jeter dans les luttes ardentes , et convaincu que le langage de la raison se ferait difficilement entendre.

C'est ainsi que je me figure Montaigne , un peu dépaysé dans sa compagnie, presque isolé, mêlé au petit groupe d'hommes qui y représentaient le patriotisme et la légahté'.

1. Le seiuimeiu de la légalité, si rare, si efface dans ces temps de violence

De preuves matérielles à l'appui de ces conjectures, il n'y en a pas.

Les recherches, faites dans ce qui reste des registres du parlement, et dont M. Payen a eu l'obligeance de me communiquer les résultats, signalent quelques-unes des absences ou des présences de Montaigne. On le voit mentionné comme présent en novembre 1561, en février et en novembre 1562, en novembre 1563, en novembre 1568 ; il est marqué comme absent en mars et en décembre 1561, en novembre 1564, en novembre 1565 ; il s'excuse de cette dernière absence.

La chronique bordelaise cite une seule fois Montaigne comme magistrat, et c'est dans une circonstance peu importante. Henri II avait établi, en 1549, le taillon, c'est-àdire une nouvelle taille ou une augmentation de taille pour l'entretien , les vivres et les munitions des gendarmes (Ferrière, Dictionn. de Droit). Pour aider à payer cette contribution , le parlement autorisa à affermer le pied fourché (ou pied fourchu); on appelait ainsi un droit d'octroi que Bordeaux et certaines autres grandes villes levaient sur les bœufs , vaches , moutons et autres bêtes qui ont le pied fourchu. La décision du parlement reçut sa première exécution en 1561, en présence de deux de ses membres. Mon-

brutale, n'a jamais été mieux exprimé que dans ce beau passage des Essais, où Montaigne se plaint de n'avoir éciiappé aux dangers des troubles «pie par sa prudence, par rcslinie et la bienveillance des gens du pays, non par le droit, par l'autorité des lois. « rcscha|)pe; mais il me dosplaist cpic ce soit plus par fortune, voire et par ma |)rudence, que par justice; et ine dosplaisl d'estreliors la protection desloix et souhs autre sauvegarde (|uc la leur. Comme les choses sont, ie vis plus (pi'à domy de la faveur d'autruy, (pii est une rude obligation. le ne veulx devoir ma scuretii ny à la bonté et bénignité des grands, (pii s'agreenl de ma légalité et liberté, ny A la facilité des mœurs de mes prédécesseurs cl miennes ; car (pmy, si j'estois aultre ? si mes (Icportomens et la francliise de ma conversation obligent mes voysins ou la parenté, c'est cruauté (pi'lls s'en puissent accpiitlcr en me laissant vivre, et qu'ils puissent dire : a ^ous lui con- « donnons la libre continuation du service divin en la rliapi'lle de sa maison, « toutes les esglises d'autour estants par nous désertées; et lui condonnons « l'usagi; de ses biens et de sa vie, connue il conserve nos feuunes cl m)S bœufs, •' au besoing. » De longue main, chez nioy, nous avons pari à la louange de Lyeurgue, Aïlieuien, qui esloit général dépositaire et gardien des bourses de SOS concitoyens. Or, le tiens (ju'il failli vivre ))ar droicl et par auctorilé, non par récompense, ny par grâce. " (Livre 111, cliap. i\.)

taigne était un de ces délégués. « Première afferme du pied fourchu pour le payement du taillon. M. le premier président Largebaton et M. de Montaigne y assistent. » (Darnal.)

On n'a besoin d'aucun détail pour demeurer convaincu qu'un homme du caractère et de l'ititelligence de Montaigne fut un magistrat distingué. Deux de ses plus éminents contemporains lui rendent cet hommage. De Thou, dans la notice nécrologique qu'il lui consacre (Hiat., livre CIV, année 1592), rappelle ainsi sa magistrature : Olim in Burdkjalensi senatu assessor dignissimus. Antoine Loisel, prononçant, le 22 août 1582 , le discours de clôture de la session de la chambre de justice, à Bordeaux, nomme Montaigne parmi ceux qu'il appelle les lumières de ce ressort.

La Dixmerie dit qu'il existait encore de son temps, dans le parlement de Bordeaux, une tradition honorable de la manière dont le magistrat philosophe se conduisit, et de l'équité lumineuse qu'il déploya dans tous les rapports dont il fut chargé. Il est devenu impossible de découvrir l'origine et de suivre la trace de celte tradition perdue. Peut-être La Dixmerie , comme les biographes en donnent trop souvent l'exemple, aura mis une conjecture à la place d'un fait, et aura conclu que ce qui devait être a été. Après tout, on ne risque pas de se tromper en supposant que Montaigne, sur son siège, agissait loyalement, et qu'il portait dans tous ses travaux deux précieuses qualités de son âme et de son esprit, l'équité et la clarté.

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