‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 114 sur 140 · A GUSTAVE RICARD · texte numérisé non relu

A GUSTAVE RICARD

Quoi! dans ce dur labeur jamais un jour de trêve! Le portrait qui s'ébauche au portrait qui s'achève Fait suite, et je les vois, au mur de l'atelier. L'un par l'autre éconduits, défiler par millier. Maréchaux, sénateurs, dont la face flourie S'encadre en un collet massif de broderie; Princes russes, boyards, lords, barons allemands, Hommes de tous pays, de tous signalements; Bourgeois qui, fagotés des mains de la fortune, Axant fait leur bilan, jugent l'heure opportune

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De léguer leur image aux an ière-neveux ; Artistes au front pâle, ondoyants de cheveux; Docteurs en habit noir, aux expressions fades, Que l'on expose au Louvre à leurs futurs malades; Avocats renommés, qui, par plus d'un plaideur, Seront en efligie accusés de laideur; Nobles dames, beautés de tout rang, de tout âge, Qu'à ta porte modeste attend leur équipage, Et qui, pour inspirer l'artiste en son travail. De cent colifichets apportent l'attirail; Difficiles, du reste, on en sait quelque chose, Sur ceci, sur cela, sur le teint, sur la pose. Sur un œil dont le coin ne sourit pas assez. Un velours dont les plis semblent un peu froissés, Enfin, sur la main blanche ou sur l'épaule nue, Encor trop dérobée, au gré d'une ingénue : Quand tous auront fini de poser devant toi. Si tu veux, mon ami, te confiant à moi, Accepter de ma main un motif de peinture. Tu seras de mon choix satisfait, je te jure. C'est une pauvre enfant, beauté de ces cantons, Qui, parmi nos rochers, mène quatre moutons. Qu'en dirai-je de plus? la pauvre bachelette, Vrai Dieu, ne passe pas longtemps à sa toilette;

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Elle n'a jamais eu, même dans les grands jours, Qu'un jupon de futaine à plis simples et lourds, Qui n'exagère pas les contours de la hanche. Son petit bras mignon sort d'une toile blanche ; Ses petits pieds charmants ont des souliers de bois. J'en fais l'aveu pourtant, on put voir une fois Pendre sur sa poitrine un collier, une chaîne : 11 était fait de glands ramassés sous un chêne ! Sa quenouille à la main, dans quelque ancien tableau, As-tu vu Geneviève assise au bord de l'eau, Et d'un rayon du ciel, dans l'ombre, illuminée? Ma bergère ressemble à cette sœur aînée ; Elle a ce charme exquis et virginal, cet air Sauvage, un peu timide et pourtant presque fier ; Elle a... Mais je m'arrête et n'ai pas le courage D'achever le profil sur cette froide page. Difficile secret, celui de faire voir ! Est-ce que la parole eut jamais ce pouvoir ? Est-ce que la couleur dont l'écrivain se vante N'est pas toujours de l'encre épaisse et décevante? Non, la ligne qui fuit, non, le rapide éclair, L'accent, le chaud reflet de l'âme sur la chair. Tout ce je ne sais quoi dont se compose un être, Tout cela n'appartient qu'au peintre, qu'à toi, maître,

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