BILLET DE PRINTEMPS
A GASTOM DE F.
Va, Muse, dont le pied jamais ne se repose, Et se plaît en courant à côtoyer la prose ; Va donner de ma part un matinal bonjour Au poëte baron relégué dans sa tour, Qui, d'une double tâche occupant ses journées, Sait cultiver les fleurs et les rimes ornées!
Te souvient-il de l'âge où tu vins tant de fois Te promener, rêveuse, à l'ombre de ses bois ? Tu n'avais, en ces temps d'indigence et de fête. Ni toit, ni môme un arbre oià reposer ta tête;
BILLET DK PRINTEMPS. 325
Tu marchais les pieds nus, sœur des bohémiens;
Mais, n'ayant pas de champs, tu possédais les siens.
Le jeudi, le dimanche, une fois par semaine,
Tu courais de la ville à son riant domaine,
Au creux d'un doux vallon, maison qui plaît à l'œil :
« Nobles hôtes, salut! » disais-tu dès le seuil;
Et l'hôtesse aux grands airs, à l'indulgent sourire.
Te prenant par la main, aimait à t'introduire.
L'hiver (car tu bravais alors toute saison).
L'hiver, on s'asseyait devant un clair tison.
Feu de bois odorant glané sur les collines.
Au printemps, on cherchait le buisson d'aubépines;
Et, sous les larges pins au mouvant parasol,
On causait, heureux groupe, étendu sur le sol.
De quoi donc parlions-nous, dans cet oubli des heures?
Des choses qu'on estime à vingt ans les meilleures :
D'un roman de Balzac, l'avant-veille édité;
Des vers de Lamartine en leur virginité ;
D'un chant du grand Hugo, qui, charmant ou farouche.
Tout un soir entre nous errait de bouche en bouche,
Comme la coupe antique à la table des rois !...
Enfin, ceci soit dit, ô Musc, à demi-voix,
De nos propres essais, vaillanics entreprises,
Et de mes jeunes vers dont s'amusaient les brises.
Temps heureux, purs loisirs de la Muse aux pieds nus,
Rêves de l'avenir, qu'êtes-vous devenus ?
Les rapides saisons, transformant toutes choses,
Ont passé ; les hivers ont neigé sur les roses ;
Lamartine a vieilli, que c'est grande pitié;
Rien ne survit enfin, si ce n'est l'amitié.
Va donc, Muse fidèle, aujourd'hui mieux chaussée,
Va trouver l'ancien hôte, et dis à sa pensée
Que, d'un printemps si beau qui n'eût pas dû finir,
Tu gardes une fleur, celle du souvenir;
Et qu'après tant de jours, après tant de voyages,
Elle est comme la (leur, collée entre deux pages.
Qui conserve sa forme et qu'on aime à revoir
Dans le livre jauni qu'on feuillette le soir !
A UiN HABITANT DE LA RUE DU BAC
Paris était plongé dans l'ombre et le brouillard; Paris, en plein avril, toussait connue un vieillard. Triste, il voyait, depuis des semaines entières. Son printemps qui pleurait par toutes les gouttières. Tous deux, — car, en ce temps qui se perd déjà loin, Du même étroit foyer nous partagions le coin, — Tous deux, au boulevard ne voulant plus descendre, Nous écoutions la pluie et regardions la cendre. Et toi, plus que jamais farouche ce jour-là : « Beau printemps, disais-tu, le printemps que voilà! » Puis, mêlant tes propos d'un rire amer et sombre : « Des êtres sont, pourtant, et des êtres sans nombre,
328 LA VI li RURALE.
Qui passent comme nous dans ce brouillard maudit Une saison partout si l)elic... à ce qu'on dit ! A peine pourront-ils, au bout de la semaine, Dne fois, suivre ailleurs l'instinct qui les emmène, Aller voir au debors, sous quelque pan du cii'l. Voir... que sais-je ? un jardin tout artificiel, Dont les coteaux, peuplés d'étranges maisonnettes, Invitent les passants aux plaisirs désbonnêles ! Le vrai champ, le vrai ciel, profond et généreux. Les vrais et purs coteaux ne sont pas faits pour eux. Jamais l'air du matin n'a, d'une aile vivace, Épousseté l'ennui qui s'incruste à leur face; Jamais le jeune vent des forêts et des monts N'a, de sa vertu saine, embaumé leurs poumons ! Soit que l'été renaisse ou que l'hiver s'endorme, lis tournent à jamais dans leur ville uniforme. Il leur faut, chaque jour, par un même chemin, Voir les mêmes passants, faces de parchemin ; Toujours mêmes quartiers, ennuyeux à connaître; Toujours même écriteau sous la même fenêtre; Le long des boulevards de cohue étouffés, Toujours même étalage aux portes des cafés; Et, si par quelque étude on cherche à se distraire, Mêmes livres toujours aux vitres du libraire!...