PRÉFACE
même inspiration familière, relevée çà et là d'un grain de morale et de philosophie.
L'heure ne me semble pas trop défavorable pour offrir au public ces petits poëmes.
11 est des époques malheureuses, soit lorsque les liens de la morale se détendent et qu'un luxe effréné se développe à l'ombre d'un despotisme aveugle et complaisant, soit au lendemain des grandes catastrophes nationales, inévitable suite de cette dissolution publique; il est, disons-nous, des temps infortunés où la poésie aime à se réfugier aux champs. Désespérant alors de réveiller dans les cœurs les énergiques sentiments, les vieilles croyances, les saintes ou viriles passions qui en étaient la vie, elle peut du moins encore essayer d'y faire renaître l'amour des joies de la nature, des émotions paisibles de la solitude, des simples drames de la famille champêtre. Le désenchantement des esprits et leur lassitude semblent même favoriser ce retour aux contemplations et aux travaux de la vie rurale. C'est alors un besoin, c'est un devoir puur le poëte de montrer un lieu de retraite aux âmes fatiguées et désabusées, d'ouvrir un asile aux naufragés des grandes crises sociales, de dire enhn à tant d'existences agglomérées au foyer corrupteur des villes : u Sortez de cet air vicié;
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venez vivre dans une atinos[)h(jre plus saine; venez voir fleurir la terre, venez la cultiver. Le pays y gagnera, et votre corps et voire âme s'en trouveront mieux. »
Tulle était la mission que s'imposait la muse latine à l'aspect des défaillances de l'antique vertu romaine. L'ancien monde tremblait encore sur ses bases, quand Virgile tailla son premier pipeau.
Ce livre, malheureusement, n'est pas celui d'un Virgile. Ce n'est, comme son titre l'annonce, qu'un journal sincère, libre et naïf des impressions de la vie aux champs.
La France, moins riche en ce genre que l'Angleterre, n'avait eu longtemps d'autre poésie rurale que celle de Saint-Lambert et de l'abbé Delille. Écrire d'ap)-cs nalurc était un art à peu près inconnu chez nous. C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de le pratiquer, et si l'auteur de ce livre avait quelque titre aux encouragements qu'il a reçus, ce serait peut-être pour avoir cherché des premiers à revenir aux sources. Il fut de ceux qui travaillèrent à ouvrir la voie où d'autres sont venus à leur tour chanter le poëme des champs.
On me reprochera peut-être certaines familiarités de ton, certains oublis de gravité que je me suis permis çà et là, au courant de ces pages, et particulièrement dans celles
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qui contiennent de simples récits. Qu'il me sufTisc cle dire pour ma juslifrcation — si c'en est une — qu'il y a eu là proi)os délibéré. La l'auiiliarité, ce me semble, n'a jamais été trop ennemie de notre poésie. Les noms de nos plus t^lorieux maîtres sont là pour l'attester. Est-ce bien, d'ailleurs, quand le siècle tend de plus en plus à la prose qu'il conviendrait de s'isoler superbement sur les hauteurs du lyrisme? S'il est une muse, enfin, à qui certaines franchises doivent être accordées, c'est apparemment la muse agreste, celle qui va causant avec le bûcheron à la lisière du bois, avec la faneuse au bord du pré, et qui mettrait volontiers sa gloii^e à être écoutée des paysans de sa vallée.
Un mot en finissant sur la contrée où se passent les principales scènes de ce livre :
Le Luberon est une montagne du midi de la France qui, par la beauté sauvage de ses pentes et par l'éclat de la lumière dont se revêtent ses flancs couverts de bois, aurait des droits à la célébrité. Si cette chaîne s'élevait dans la Phocide, dans l'Atlique ou danslaThcssalie, elle figurerait sans doute parmi les montagnes aux noms iminoricis dont le grou[)e des muses fréquentait les ombrages et les fontaines.
Telle qu'elle est, elle n'a guère de chance d'attirer les
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yeux du iiiuinle. Les noms du l'Œla, du Pinde, de rHymetle resteront à jamais glorieux; celui de ma montagne ne cessera pas d'être obscur.
Paris, octobre 18 72.