SERVICE D£ PRESSE
UR la mèche charbonneuse rougie ça et là d'incandescences, la flamme s'écourte en auréole pâle et comme somnolente, engourdie par l'étouffement silencieux de la nuit, la lumière se diffuse avec une progressive tristesse. La chambre s'éteint, les formes empâtées d'ombre flottent indécises : des meubles, de méchants meubles peints achetés à tempérament chez un brocanteur, -la cheminée, un lit sous la retombée
blanche des draps, et les murs qui peu à peu s'enfoncent et disparaissent dans le noir.
Maurice n'écrit plus, son bras s'est ar-rêté à mi-chemin de l'encrier comme le levier d'une machine à bout de pression, son front retombe dans la main gauche, et ses idées vont à la dérive dans un tourbillon de pensées encore assombries par la baissée de la flamme. Quelques francs à peine dans le tiroir de sa table, et le caissier de la Préfecture refuserait certainement une avance sur le m.ois ! Le mont de piété ne prêterait rien sur les hardes qui restaient, les fournisseurs n'avaient jamais en boutique ce qu'on leur demandait à crédit ; et vivre ? De l'argent, toujours de l'argent, de l'argent, pour payer la nourrice de Paul, pour la maîtresse d'école de Jeanne, pour cet entêté de pharmacien qui envoyait tous les jours le garçon avec une interminable note. Il coiitait effroyablement ce rhume de Louise, qui tout l'hiver l'avait tenue dans son lit et dont on ne prévoyait pas la fin. Ni mieux ni pis. Le médecin un soir -s'était fâché : « Puisque la malade ne pre-
nait plus aucun des médicaments ordonnés, les visites devenaient inutiles, » il n'était pas revenu. Dieu sait si l'on en avait usé des médicaments : potions calmantes, sirops pectoraux, vins créosotes, ça changeait tous les jours et Ton n'avait pas le sou !... Ils sont longs les mois de l'expéditionnaire, cette roue dentée qui s'engrène sur le pignon lent de l'année, et qui n'arrive avec une torturante lenteur à la détente de la paie que pour recomcer fatalement la même course dans le même cercle.
Entre ses heures de bureau, Maurice tenait la comptabilité d'un commerçant de la rue des Pyrénées ; celui-là croyait le payer d'une façon exceptionnelle avec trente francs par mois. Les nuits il les passait à copier des rôles à trois sous la page, et quand le jour blanchissait les vitres, alors que les rues s'éveillaient bruyantes, et que pour reposer sa main prise de tremblement, pour dessiller ses yeux gonflés de sommeil, il s'inondait d'eau fraîche ; il en avait fait pour deux francs ! Employé à 2.100, il avait cette énergie passive de lutter quotidiennement
corps à corps avec la misère, de lui arracher sou à sou sa vie et celle des siens, l'énergie de vivre sans dormir, de déjeuner sans manger, de souffrir toutes les angoisses du lendemain et pas assez de courage uour prendre l'initiative de frayer sa route, trop d'amour propre pour endosser la blouse ou le bour£|"eron ; il avait fait ses études ! Semblable à ces nobles gueux qui meurent de faim sous les ruines de leurs castels, il se drapait dans sa bourgeoisie râpée, sous le haute forme chauve, maquillé d'encre ; on pouvait bien faire quelques sacrifices pour rester un monsieur.
Une redingote, rien que cela vous pose ; et lorsqu'en outre on est employé dans une grande administration de l'Etat, lorsqu'on a un « fixe » et une retraite en perspective, quelle jeune fille vous préférerait un compagnon aux mains sales ! Maurice avait remarqué qu'il n'était pas indifférent à une fillette de son quartier, ils se parlèrent, elle lui plut, et comme si l'amour était permis aux pauvres, ils se marièrent. A deux, pensait-il. on supporte mieux les amertumes de lexistence, lis furent trois,
pouvaient-ils abandonner la belle-mère, vieille et infirme ! Vint ensuite un bébé, puis un autre malgré les recommandations pressantes de la grand'mère, qui, voyant arriver cette bouche inutile, comprit que son heure était venue et mourut de chagrin.
Depuis sa dernière couche, depuis dix mois bientôt, Louise n'avait pu quitter son lit ; les économies s'en étaient allées, il était à bout de ressources comme à bout d'espérance, comme à bout de force.
— Couche-toi, Maurice... Tu as assez travaillé, murmure une voix dolente sortie du lit, et que suivent les hoquets haletants d'une toux sèche et creuse.
— Laisse-moi finir, chérie, je n'ai plus que quelques lignes.
Maurice se passe la main sur les yeux, secoue la tête pour chasser les pensées, se délivrer de l'obsession et tourne la clef de la lampe.
L'huile crloucrloute dans le tube, reflue à la mèche, la lumière monte chaude et dorée comme celle du soleil à l'échappée d'un nuage, elle s'étale en nappe sur les feuilles blanches du papier timbré, illu-
mine toute la chambre. Maintenant on distingue, près du lit de sa mère, le grand berceau de Jeanne, sa petite tête bouffie enfouie dans l'oreiller sur lequel s'épandent ses cheveux de soie paille. Une table, des fioles embavées de sirops, une veilleuse éteinte, des vêtements d'homme et de femme accrochés pêle-mêle derrière une porte, des tasses dorées, des coquilles, de petits cadres, de menus riens, souvenirs de fêtes, entassés sur la cheminée ; et contre le mur, au milieu d'une panoplie de «réclames» en chromo, une photographie faite au bois de Vincennes le jour de leur mariage et où l'on voit Louise, la tête amoureusement penchée sur l'épaule de son mari triomphant et frisé. Une botte de lilas apportée à la malade par M"'' Schneider la voisine et fichée dans un vase enfleurit ce souvenir d'éphémère joie.
Il copie, inconsciemment sa main trace pour la centième fois la litanie banale des formules juridiques, et son esprit est ressaisi par ses lancinantes préoccupations : de l'argent, de l'argent ! Mendier ou mourir de faim ! Pour lui il endurerait bien
toutes les tortures sans rien dire, mais sa femme, ses enfants, avait-il le droit de leur imposer ces souffrances ? Demander, s'accrocher aux cordons de sonnette des amis comme un ncyé à un brin de roseau, solliciter, tendre la main, pendant que l'amour-propre en révolte vous fait monter le rouge au front et étrangle votre gorge ! Pourquoi cet acharnement du sort contre lui ? Quel crime avait-il donc commis pour subir un si rude châtiment? Et le ferment du mal que tout homme porte en soi faisait bouillonner son cerveau affaibli ; cet honnête, ce timide, si docile à la voix de ses chefs, s'indignait, il rêvait vols, assassinats, suicide, il se proclamait victime des hommes, victime de la société, victime de Dieu, quand il ne l'était que de sa redingote.
Puisqu'il fallait mendier, il mendierait, mais à quelle porte frapper ? Pour ses parents, petits propriétaires en Beauce, l'année avait été mauvaise, un garçon les avait volés, et croyant leur fils dans l'aisance, puisque c'était un monsieur et qu'il habitait la ville, ils lui avaient adressé une demande de secours. Les collègues
du bureau, ceux avec lesquels il s'était lié de préférence, n'avaient pas vingt francs devant eux. Il songeait bien à un frère de son père, l'oncle Maréchal, établi mécanicien aux Batignolles, avenue de Clichy, un richard celui-là ; mais on s'était brouillé avec lui à l'époque du mariage, il avait usé de toute son influence pour l'empêcher, et depuis on ne s'était pas revu. Pourquoi s'y était-il opposé au mariage ? Pourquoi une rupture à ce propos ? Un commis de la Préfecture n'avait-il pas comme les autres droit à une femme, droit à l'amour, et puisqu'ils s'aimaient plus qu'on ne peut le dire, ne valait-il pas mieux s'être mariés ? L'unique 'oie de sa vie, l'éclaircie radieuse au milieu des misères, tout ce qu'il avait eu de bonheur ne lui venait-il pas de sa femme ?
Et comme autrefois, souriant, il se lève, s'approche du lit, et sur le front moite de la malade il dépose un baiser.
— Tu vas te coucher, soupire Louise, il est bien tard.
— Comment te trouves-tu ?
— Mieux, il me semble.
— Eh bien, dors, il cherche à se déga-
gjer de la main qui si faiblement retient la sienne, il vent retourner au travail.
— Reste encore, parle-moi.
Alors. Maurice oublie tout, il s'agenouille contre le lit pour que leurs deux têtes soient plus proches, et en se grisant de souvenirs heureux il trouve encore la force de sourire à l'espérance. C'est tout l'enchantement des premières amours, le temps où il faisait sa coursons l'œil de la mère et où ils restaient, les mains indécises, sans rien oser, écoutant battre leurs deux cœurs, puis le dernier baiser de la vierge, cette triomphante possession d'euxmêmes, le délire de leurs êtres dans une absolue communion, l'éveil de l'animalité. Un éclair brille dans les yeux caves de la femme, illumine son pauvre visage décharné, elle se rappelle le trouble, ce laisser-aller inconscient d'une fillette de dix-sept ans entre les bras tremblants de l'époux, ses pudeurs, ces extases emplissant toute sa vie, et penchée vers Maurice :
— Bise-moi, dit-elle.
Et quand il l'a embrassée :
— N'est-ce pas, cette année nous re-
tournerons un dimanche à la porte de Romainville, nous nous promènerons dans le printemps, comme le premier dimanche ? Que c'était beau ! nous deux, tous seuls, et la plaine en bas, très loin ; il me semblait que nous n'étions plus sur terre.
— Oui, nous irons bientôt fêter ta guérison, et nous" inviterons les amis de Montroucre, nous irons tous dîner sous les bosquets d'un restaurant de banlieue,
— Il n'y aura pas Albert ?
— Pourquoi
— Non, on ne l'invitera pas, je ne veux pas ; et elle raconte à voix basse qu'un soir, comme ils descendaient accompagner leurs amis à la station d'omnibus, Albert lui avait dégoisé des choses qui la faisaient rougir jusqu'aux oreilles, il avait même cherché à l'embrasser. C'était ce soir qu'il leur criait d'un ton si goguenard : « Rentrez chez vous, les amoureux, voilà assez longtemps que nous vous ennuyons, vous devez en avoir long à vous dire ! y> Et le lendemain, au bureau, il avait « blagué » Maurice sur le cerne de ses yeux battus, ne supposant pas qu'il lui avait fallu écrire toute la nuit pour rega-
gner les bocks si lestement bus au départ.
Louise s'arrêta oppressée, fiévreuse, puis la toux se déchaîna vaine et persistante, les efforts qu'elle venait de faire avaient déterminé un de ces accès sans rémission qui n'abandonnent le malade qu'après l'avoir brisé. Elle avait rejeté les couvertures, et le dos au traversin, étayée des deux bras sur le lit, elle se débattait contre cette main intérieure qui étreignait sa gorge et empêchait sa poitrine de se dilater. Les joues terre-uses s'agitaient d'un va-et-vient de soufflet, les yeux saillissaient hors des orbites, et sur le front des mèches toutes lisses se collaient agglutinées par une sueur froide. Après les soupirs laborieux, après l'exténuante oppression, vint un souffle rauque chassé avec peine où crépitait le râle ; Maurice perdait la tête.
On frappa à la porte; la voisine, M'"*^ Schneider, entendant la crise, avait passé à la hâte un jupon, une matinée, et venait offrir ses services, aider un peu ce pauvre monsieur. Penché vers sa femme, il la soutenait, l'embrassait, lui zézayait les mots les plus tendres du vocabulaire des
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amants, ramassis d'expressions bêtement euphoniques que l'amour seul peut excuser ; c'est tout ce que lui su^^gérait l'imminence du péril. Jeanne aussi s'était réveillée, et blottie dans son berceau, elle regardait de ses grands yeux d'enfant précoce, sérieuse, sans rien dire.
M°'' Schneider alluma la veilleuse, fit chauffer de Teau, prépara une infusion dans laquelle elle versa un reste de sirop calmant. Louise était retombée sur son lit, anéantie, les yeux mi-clos, encore secouée de temps à autre par un spasme ; la quinte s'apaisait; la malade n'avait plus besoin que de repos.
— Encore une de passée, soupira la voisine à l'oreille de Maurice. Il ne faut pas vous décourager, nous allons vers les beaux jours, ce sont les fortifiants qui lui manquent... Ça reviendra.
— Merci, m.adame. Oh 1 elle ne manquera plus de rien, vous verrez.
Reposez-vous, mionsieur Maréchal, vous avez une mine qui fait peur ; et elle sortit en marchant sur la pointe des pieds.
Maurice y était résolu, il irait chez son oncle des Batignolles, et lui exposerait la
situation sans en rien cacher, le brave homme ne refuserait pas de l'aider, après tout, V avait-il à rougir de cette orêne ou à se la reprocher. Etait-ce sa faute ! Seulement, le lendemain mercredi, c'était jour de bureau. Comment s'absenter, ne pas signer la feuille de présence ? Prendre pour excuse la maladie de Louise, le chef de bureau lui avait déjà répondu d'un ton de reproche que sa femme était trop souvent malade, que lorsqu'on avait une infirme chez soi on l'envoyait à l'hôpital. Tmiide, de cette timidité menteuse du petit employé qui se fait humble, pleurard, et tremble sans cesse pour sa place, il écrivit de sa plus belle plume « qu'à son grand reo^ret une crise rhumatismale l'empéchait de se rendre au bureau». Il lut, relut la lettre, multiplia les formules de politesse, corrigea les jambages et les boucles, puis satisfait de la grande résolution prise^ alla dans un coin déplier un matelas. Doucement, bien doucement, il retendit sur le plancher, puis éteignit la lampe et se coucha enroulé, tout habillé, dans une couverture de grosse laine.
Jeanne baisa le front brûlant de sa mère, puis, se haussant de toute la pointe de ses bottines, elle passa les bras autour du coup de petit père qui lui tendait les joues, l'embrassa de toutes ses forces et partit pour l'école.
— Bonjour, maman Schneider, cria-telle sur le palier, et l'on entendit son pas gambadeur descendre en sautillant les marches des trois étapes. Maurice à la croisée la suivit longtemps des yeux, il avait un singulier besoin de flânerie ce matin. Elle trottinait dans la rue son panier à la main, une vraie petite femme, et jolie, la mine éveillée, le nez au vent, ses cheveux noués sur la nuque, les mollets emprisonnés dans des bas blancs bien tirés. Brave enfant, comme elle est sage, pensait le père, dans un accès de sensi-
blerie, elle est déjà sérieuse, elle marche droit son chemin, là, elle va traverser, puis elle suivra la bordure du trottoir.
— Maurice, tu seras en retard ! La malade n'oubliait pas, elle, que l'heure du bureau était proche. Il ne lui avait rien dit de sa résolution. L'employé d'habitude si nerveux, si pressé quand le moment de partir était venu, ce jour-là balaya, rinça la vaisselle, mit tout en ordre avec une invincible indolence. Puis il brossa longuement sa redingote , en mouilla les revers et le galon qui étaient trop luisants, lissa son chapeau.
— Je te dis que tu seras en retard, tu ne pourras plus signer, reprenait Louise avec insistance.
Enfin il embrassa sa femme et partit.
Dans l'escalier M"-*^ Chameroi, la concierge, femme toute dévouée, lui demanda comment on allait chez lui, si l'on avait besoin de quelque chose ? Maurice remercia avec une effusion larmoyante et répondit que M"'" Schneider s'était chargée de veiller sur sa voisine.
Au lieu, comme tous les matins, de descendre au Château-d'Eau, il remonta la
rue de l'Ermitage et se dirigea vers la Villette par la rue des Pyrénées. Il marchait, il marchait, sans oser approfondir la tentative qu'il allait faire, pris de cette frayeur qu'éprouvent les gens dont la vie est réglée par l'Administration, insolents quand ils sont chez elle, désarmés quand ils sont loin , eslaves de bureau dont l'avancement est subordonné à la passivité, et la révocation suspendue à une virgule. Au fond il était terrifié de son initiative, mais ravi de son idée ; lui, l'abandonné, perdu dans ce Paris indiirérent et égoïste s'il allait retrouver une famille, c'est-à-dire des encouragements pour lui, des soins pour sa femme, le bien-être pour tous ! Enhardi, il se mettait à préparer des phrases susceptibles d'attendrir le mécanicien, son oncle, il expliquerait la situation à demi-mot de façon que ce fût le bonhomme qui le premier proposât une avance ; lui se récrierait d'abord et accepterait finalement.
Il suivait le boulevard extérieur, ce fleuve d'arbres verts qui sépare les quartiers ouvriers et bourgeois, il le suivait droit devant lui, sans rien voir, ni lesbou-
tiques de bric-à-brac, ni celles des marchands de vin où l'on se grisait déjà, ni les bouges établis sur les rives.
Pourtant à mesure qu'il se rapprochait des Batignolles, il sentait son audace faiblir, son pas se ralentissait, et ses habitudes musardes reprenaient le dessus, il se perdait dans des remarques puériles et des observations sans fin. Il s'arrêtait pour regarderies italiennes habillées de couleur qui de bonne heure vont courir les ateliers en quête de séances, des filles aux seins ballants, aux cheveux gras et dépeignés, en discussion avec les fruitiers, ou de ces guetteurs de nuits, dormeurs de jour, pâles et glabres, vautrés sur les bancs. Les belles phrases qu'il avait composées s'étaient envolées, il tremblait à la pensée de se trouver dans un instant face à face avec son oncle, cet homme brutal, au parler franc, qui l'appelait un propreà-rien et le désignait d'habitude sous le nom de « son neveu le faignant ». Et puis l'amour-propre s'en mêlait, étaler sa misère, y faire seulement allusion, donner cette joie au mécanicien, il n'osait plus. Il s'arrêta sur l'avenue de Clichy, y resta long-
temps s:s faisant celui qui attend quelqu'un », il arrivait près de la porte qu'il était sur le point de renoncer à son projet et de revenir sur ses pas. L'image de Louise, telle qu'il l'avait vue la nuit dernière, passa devant ses yeux, alors il prit sa course et franchit résolument la grille au-dessus de laquelle se lisait en lettres jaunes: «Maréchal, mécanicien-ajusteur. »
Tête baissée, il longea les murs d'une impasse à travers une double haie de masures entreposées sur un terrain à bâtir et déboucha devant l'entrée des ateliers.
C'était une sorte de grand hangar.
Entre les poteaux qui soutenaient le toit, on avait disposé de hauts vitrages dans des encadrements d^ briques, et l'une des extrémités avait été convertie en bureau avec au-dessus le logement auquel on accédait par un escalier de bois blanc. Dehors: des flaques d'eau noire et miroitante où Ton noyait la cendre et les escarbilles, un tas de ferrailles; des hommes martelaient à tour de bras deux plaques de tôle qu'ils rivaient l'une à l'autre, un tuyau d'échappement soufïlait rythmique de la vapeur. Maurice frappa à la porte
des bureaux, on ne répondit pas ; il entra dans l'atelier, et demanda à un ouvrier qui limait devant un établi où se trouvait M. Maréchal.
— Le patron, reprit l'homme, là-bas au fond, il cause avec M. Bonté.
Entre les mécanismes des outils encrassés de limaille qui suaient l'huile aux jointures, il passa, se ramassant pour éviter les courroies qui couraient de l'arbre de transmission aux poulies des tours et des machines à percer, se heurtant contre les barres serrées entre les mâchoires des étaux, contre les blocs à aléser, assourdi par ce concert du fer sur le fer qui tantôt sonne et vibre, tantôt grince et craque dans le roulement sourd de la machine à vapeur. L'oncle avait étalé un plan sur une table, et les lunettes sur le nez il discutait avec un entrepreneur : « Il n'y avait rien de sa faute, il avait suivi le tracé, tant pis si le dessinateur s'était mis le doigt dans l'œil, il devait faire attention au travail ; quant à lui il n'accepterait jamais qu'on laissât ses pièces pour compte. » Sentant quelqu'un derrière lui, il se retourna, mais ne reconnut pas d'abord
son neveu tant le pauvre diable avait maigri.
— Ah... tiens, c'est toi, mon garçon, fit-il enfin, eh bien, attends un instant, je vais avoir fini de faire entendre raison à monsieur; et il reprit sa conversation.
Le paisible employé regardait avec effroi cette bruyante activité, les établis des ajusteurs alignés sous le jour des vitres sales, les bancs des alésoirs et des perforateurs qui tournaient en tous sens, les enclumes, les marteaux en mouvement, et dans le fond la forge où brillait un feu blanc ; ça sentait la fumée, le fer, la sueur. De grands gaillards au bras noueux, la figure barbouillée, maniaient le fer comme il eiat fait lui de feuilles de papier, c'était plaisir que de les voir tarauder, visser, limer en chantant ; ça sentait le travail, la force, la graité. Ah ceuxlà n'allaient pas à dix heures s'asseoir sur un fauteuil de cuir pour se lever à cinq heures! Au jour ils commençaient à frapper, à frapper dur, ils buvaient sec ; mais la paie était bonne et ni la femme ni les enfants ne manquaient de rien ; seulement ils avaient des mains noires, ils por-
talent casquettes, c'étaient des voyous ! M. Maréchal accompagna l'entrepreneur jusqu'à l'entrée, s'arrêta pour prendre une pièce des mains d'un apprenti et faire quelques observations, puis vint à son neveu et lui demanda à brûle-pourpoint :
— Voyons, qu'est-ce qui t'amène? Y a-t-il quelqu'un de mort chez toi ? Passe dans le bureau, tu vas me raconter ça. — Il ouvrit une porte de communication. — Assieds-toi là, voyons, je t'écoute.
— Il n'y a rien, mon oncle, fit Maurice déconcerté, honteux, j'étais dans la rue, j'avais à faire dans le quartier et je n'ai pas voulu passer sans vous dire bonjour.
— Ça te prend comme ça tous les cinq ans.
— J'ai réfléchi, j'ai compris que j'étais un ingrat, que notre brouille n'avait pas raison d'être, et je suis entré pour vous prier de tout oublier.
— Allons, voilà qui est bien pen-^.é, mon garçon, et tu es toujours dans ton bureau?
— Toujours.
— Et tu n'es pas encore ministre, as-tu eu de l'avancement au moins?
— Je suis bien aimé de mes chefs, il n'y en a pas un de mieux noté que moi, je vous assure, mais il y en a qui sont si protégés !
— Et la paie ?
— Dans six mois je serai siîrement porté à deux mille quatre.
— Diable te voilà riche! parle-moi du ménage maintenant et de ta petite poitrinaire?
— Depuis sa dernière couche, elle ne quitte plus le lit, je venais précisément. .
— Au lit, voilà qui ne m'étonne pas, une gamine qui n'avait pas deux liards de santé! Monsieur la voulait, oh! il n'y avait pas à dire, il la voulait, tu es bien avancé à présent ! combien as-tu d'enfants ?
— Deux, deux petits amours, les chérubins, une fillette qui va sur ses quatre ans, et un garçon qui est en nourrice.
— S'ils sont aussi solides que la mère, ça promet ! Sacrédié, quand je pense que tu aurais pu être si heureux avec moi ! Je vais me retirer, j'en ai assez du métier, j'ai turbiné, j'ai fait ma balle, je veux me reposer avant d'aller à Cayenne. Aujour-
d'hui tu serais au courant, je te laisserais la boîte, non ! tu as eu peur de te déshonorer, tu as préféré moisir dans ta bureaucratie et bâiller entre des cartons.
— Mon oncle, je...
— Laisse-moi dire, tout ça c'est de l'amour-propre mal placé, et de la fainéantise il vaut mieux faire un bon ouvrier comme moi, qu'un bourgeois comme toi.
— Pourquoi alors mes parents m'ont-ils fait donner de l'instruction ?
— Est-ce que tu crois que ça nuirait à un ouvrier d'être instruit ? moi, si j'avais su... Mais, vous ce qui vous manque c'est ça ! Et le bonhomme serrait énergiquement les poings... — Enfin c'est ton affaire, tu l'as voulu ! Et dans quel quartier perches-tu à présent ?
— Rue de l'Ermitage à Ménilmontant, c'est un quartier au bon air, pas très loin du bureau.
— Merci, la moitié de Paris à traverser.
— J'ai pris cela à cause des enfants et de ma belle-mère, c'était son quartier, elle ne voulait pas le quitter, la chère femme... Ma bonne tante va bien ! est-elle
— Oh, ta tante elle est toujours solide au poste et toujours en ballade de côté et d'autre.
— J'aurais voulu la prier, si elle avait un moment de venir voir ma chère malade qui est bien seule, ça lui ferait tant de plaisir.
— Elle ne demandera pas mieux, elle quand il s'agit de courir, elle est toujours de la partie... Eh bien, mon garçon je te remercie de ta visite, je savais bien qu'un jour tu reconnaîtrais que je n'avais pas tous les torts. Aujourd'hui tu es content, c'est l'essentiel. Ta tante ira voir ta femme un de ces jours, demain, ça te va?
— Quand elle voudra, merci, mon cher oncle.
— Oh ! de rien ! Entre parents il faut bien se soutenir.
Maurice sortit de l'atelier tandis que le père Maréchal derrière la vitre disait à. son contremaître :
— \'ous voyez ce gaillard-là, ça gagne deux mille francs sans compter la retenue pour la retraite, ça a une femme, deux enfants, ça crève la faim, mais ça fainéantise tout le jour dans un bureau et c'est un monsieur !
Seul, sur l'avenue, le pauvre garçon rougit de ses mensonges, se reprocha sa lâcheté, il s'en voulait de ne pas avoir parlé, et pour un peu il fut rentré chez le mécanicien et lui eût tout avoué. A quoi bon! l'alarme était donnée, la tante viendrait ; et puis, la corvée était finie, n'étaitce pas déjà superbe. Il reprit son chemin débarrassé de cette grosse appréhension, satisfait de lui-même, malgré tout, et marchant sans penser. Endormie par les besognes préparées du service, étreinte par les minuties de l'existence matérielle, son activité cérébrale diminuée faiblissait de jour en jour. Sa tête était vide, déplorablement vide, incapable de réfléchir, incapable d'une idée de révolte ; résigné mais geignard, il acceptait la vie sans lutte, ému seulement par les jouissances et les souffrances animales, ne conservant en son cœur qu'une étroite jalousie et un respect humain sans bornes ; il végétait.
Midi sonnait quand il arriva place Clichy. Sur les trottoirs, tous couraient au déjeuner, on se pressait dans les restaurants, chez les marchands de vin, on faisait queue aux portes des rôtisseries, et de
chaque boutique il sortait une bouiïée de cuisine qui venait panacher l'air d'oignon roussi ou de viande cuite à point. Des enfants mordaient à pleine bouche dans des tartines, des gens bâfraient sur des tables à la porte des cafés. Il y avait de l'appétit dans l'afr, comme une invite irrésistible mimée par tous ces mangeurs, le grand rut de l'estomac vous saisissait à la gorge. Maurice se souvint qu'il était à jeun, et la course avait centuplé sa faim. Au fond de sa poche dansaient deux ou trois sous qui faisaient à chaque pas une musique ironique, il entra chez un pâtissier, acheta un petit pain qu'il fourra dans sa poche, et continua sa route. De temps en temps avec ses ongles il en détachait un morceau, le portait ensuite à sa bouche en ayant l'air de friser sa moustache, et le mangeait lentement, tandis qu'il lui prenait une rage folle de le saisir à deux mains et d'en faire trois bouchées, cra- -chant à ceux qui en riraient toute sa haine contre la société.
Il ne resta bientôt plus que des miettes mélangées de débris et qu'il épuisa une à une, puis comme il passait près d'une fon-
taine Wallace, il eut le courage d'emplir le gobelet, d'en vider deux gorgées, et il repartit ; le déjeuner était terminé.
Certes M'"^ ^laréchal connaissait ses Batignolles et y était connue. C'était son village, son domaine, et pour revenir du marché elle eût facilement mis deux heures et plus, tant les boutiques avaient de choses à lui dire, et tant elle en avait à leur conter. Mais la place Clichy servait de frontière, m.arquait la limite de son monde connu, ses colonnes d'Hercule. « Descendre à Paris, pensez donc, point de connaissances, tous des Anglais, des gens tirés à quatre épingles et qui vous regardent!... Comme si on ne les vaut pas. » Aller rue de l'Ermitage représentait assez, bien pour elle un voyage au long cours. Elle avait mis des provisions dans un panier, on ne savait pas où l'on allait ! Puis elle avait choisi un bon tramway avec une place à l'entrée, elle craignait la chaleur^
et comme elle payait elle voulait être bien traitée pour son argent. Le conducteur avec lequel elle entra familièrement en conversation la recommanda à ses collègues du Trône, et sur la ligne elle eut sa minute de joyeuse popularité : « la grosse mère qui va rue de l'Ermitage et qui a un potager sur la tête ». Un potager, était-ce Dieu possible qu'on parlât ainsi de son chapeau! « des fleurs et quelques fruits au dernier goût du jour, » lui avait dit M"^- Euphrasle la modiste, et un chapeau qui allait à ravir! Par extraordinaire elle rencontra une dame qui connaissait la rue de l'Ermitage ; c'était tout en haut de la butte, on prenait par la rue de Ménilmontant, la troisième à main gauche après la gare. « Elle était très aimable cette dame. » La mère Maréchal lui demanda si elle habitait le quartier? combien on payait la viande ? s'il y avait un marché aussi bien approvisionné que celui des Batignolles ? et mille autres questions que le conducteur interrompit en annonçant qu'elle était arrivée à destination.
— Dieu de Dieu, s'exclama-t-elle en
voyant la montée, se grimper là, merci, en voilà une partie de plaisir !
Elle commença à gravir la côte, mais tous les dix pas elle s'arrêtait pour apostropher les gens émerveillés de sa face rubiconde et suante.
— On peut dire que vous êtes près du ciel par ici, mâtin !
Elle en profitait pour faire un brin de causette et redemander pour la centième fois son chemin.
A l'angle de la rue de l'Ermitage se trouve un commerce de vin à l'enseigne : Aif repos de la montée , elle ne put s'empêcher de faire remarquer au débitant combien ce nom lui paraissait bien trouvé, et par la même occasion elle lui demanda s'il connaissait dans les environs un nommé Monsieur Maréchal employé à la Préfecture.
— Maréchal, si c'est pour lui demander de l'argent, répondit l'homme, ce n'est pas la peine d'y aller, misère et compagnie, la femme ne quitte pas le lit, le mari est un bon garçon, mais, vous savez ce que c'est, quand il n'y en a qu'un qui travaille dans un ménage et quatre qui mangent.
— Je pense bien que je ne vais paschez des Crésiis, c'est le neveu de mon mari, Maréchal mécanicien aux Bâtignolles, vous en avez bien entendu parler. Il est venu pleurer chez nous hier, alors j'apporte quelque chose aujourd'hui.
Le marchand de vin fit deux pas au milieu de la chaussée, et indiqua avec la main, qu'il fallait suivre la rue tout le long, la dernière maison. Cette ruelle montait encore, sinueuse, mal fournie de constructions en reculement entourées de jardinets, dont les arbres inclinés pardessus les murs faisaient pleuvoir le printemps de leurs fleurs de neige. On entrevoyait par les grilles des buissons de lilas fleuris, des arbres à peine couverts de feuilles blondes, les marronniers déjà plus sombres, des cerisiers blancs, des pêchers roses et des crocus d'or épanouis dans l'herbe.
— C'est gentil, ce pays-là, mais c'est tout de même trop haut.
Apprenant p^ir la concierge qu'il lui fallait encore monter trois étages, elle r.entra dans la loge, s'installa sans façon dans le fauteuil de Madame Ghameroi et
commença un interrogatoire en règle. Où en était le ménage Maréchal ? quelle maladie avait la femme? le mari était -il sérieux?
— Vous comprenez, si je demande ça, c'est que ça m'intéresse, je suis leur tante, mon mari est mécanicien à Batignolles.
— Dans tout le quartier il n'y a pas, pour sûr, un ménage plus uni, jamais un mot plus haut que l'autre, malheureusement la jeune femme mal nourrie s'est tuée de travail, et sa dernière couche l'a fichée à bas, la poitrine est attaquée.
— Oh alors, c'est fini !
— Le mari fait bien tout ce qu'il peut, mais que voulez-vous, quand il n'y a rien à la maison !
— Lorsqu'on n'a pasde quoi nourrir une femme, on ne s'en encombre pas, et il est inutile de mettre au monde des petits malheureux, il y en a déjà assez !
— S'ils s'aimaient cependant, ces jeunes gens !
— Le sentiment, l'amour ! des bêtises tout ça, est-ce que l'amour vous donne crédit chez le boulanger ou le boucher?
La concierge, pleine de considération et de prévenances , l'accompagna dans Tescalier et ouvrit la porte du logement en annonçant :
— Mame Maréchal, c'est une visite, c'est votre tante.
La grosse dame fronça le sourcil, plissa le front, elle regardait à droite, à gauche, reniflait l'air, ça sentait la misère à plein nez ! Arrivée près du lit, elle considéra Louise, puis la concierge, semblant dire : « Vous ne vous trompez pas, c'est bien elle ? » puis elle s'inclina vers la malade :
— Ça ne va donc pas aujourd'hui, ma fille ! murmura-t-elle interloquée, pour ne pas rester bouche bée.
Louise répondit qu'elle se sentait beaucoup mieux, et la remercia d'être venue de si loin.
— Voyez-vous, ce que vous avez, mon enfant, c'est de la faiblesse, rien autre, il faut manger de bonnes choses, du poulet, de la viande saignante, boire du bon vin, A ce mot de bon vin, elle chercha de tous côtés, et ne découvrant pas une bouteille, à la fin s'adressa à M""^ Chameroi :
— Vous qui êtes de la maison, dites-
moi donc s'il n'y aurait pas moyen pour se remettre de boire un verre d'eau coupé d'un doigt de vin avec un peu de sucre ?
Du vin, Madame voulait rire, il y avait beau temps qu'il n'en était entré dans la maison 1 La tante ouvrit son porte-monnaie, y prit une pièce.
— J'ai vu, au- bout de la rue, un marchand de vin qui est très convenable, soyez donc assez aimable pour aller chez lui. vous prendrez trois bouteilles, du meilleur, du cacheté.
Lorsque M'''° Chameroi fut partie, elle n'osa pas reprendre la conversation avec la malade ; suffoquée, hors d'elle-même, elle en aurait trop dit. Loger un malade dans un taudis où des bien portants n'auraient pas résisté ; y avait-il du bon sens de tuer amsi une femme sous prétexte qu'on l'aimait ? La belle excuse ! mais sa nièce aurait balayé les rues ou chiffonné dans les ruisseaux qu'elle eût été plus heureuse qu'avec son pisseur d'encre !
Autrefois il avait eu des idées d'artiste, et avait composé une pièce de théâtre ; réussie la comédie qu'il jouait aujourd'hui ! Exaspérée elle tournait dans la
LA vif: sans lutte 39
pièce, bousculant les meubles, retournant les bibelots, haussant les épaules devant la photographie faite à Vincennes le jour du mariage. Louise de ses grands yeux caves, tout allumés de fièvre, suivait chacun de ces mouvements, [se traduisant avec douleur les sous-entendus de cette mimique ; elle aurait voulu protester, défendre son mari, jeter à la porte cette mégère qui vendait si cher sa pitié ; ah misère ! misère !
On avait ouvert la croisée pour remplacer l'odeur fade des drogues, par le parfum des lilas et des muguets qui montait des jardins en plein avril : la tante finit par s'accouder sur la barre d'appui, histoire de prendre une idée du quartier. Devant elle s'étalait comme un large et profond ravin creusé entre Ménilmontant et Belleville avec de la verdure, puis des toits, des cheminées, des masses de toits sillonnés de rues blanches au fond desquelles on voyait circuler les passants. De l'autre côté une espèce de promontoire, très net, très découpé s'avançait sur la brume, un alignement de maisons bises percées de trous noirs, des talus d'herbe
culbutés les uns sur les autres, en haut les flèches jumelles de Téglise, puis tout près la rue des Pyrénées, des palissades, des baraques peinturlurées, la charpente en fer d'un marché neuf...
— C'est gai, ça a Tair campagne tout plein, ce serait gentil à habiter pour des gens pas pressés qui voudraient se la couler douce, pas des travailleurs bien sûr, on n'entend pas seulement un marteau 1
Puis ses regards, par une échappée de lointain allèrent se perdre sur une apparition, une évocation de Paris, un Paris dessiné à grands traits dans un gris bleuté plein de lumière, un Paris fumeux sans relief, étalé comme un lac dans le fondu d'une perspective aérienne, une toile de fond derrière les déchiqueture? des portants, un coin du large aperçu entre les rochers de la côte. Au-dessus, un air louche opalescent strié de traînées sales laissait entrevoir confusément la ville, des monuments à peine indiqués, des clochers, des tours, des dômes, des coups de jour et de grands méplats d'ombre enveloppés dans une atmosphère violacée, des vitres
de-ci de-là scintillaient au soleil comme des parcelles de mica, et au loin les collines se mouraient à l'horiZon confondues avec les nuages.
La mère Maréchal fut un instant à se demander ce qu'elle voyait, tout d'un coup elle releva la tête, se croisa les bras :
— C'est toi, vieille canaille de ville, te voilà vautrée là-bas, comme une coquine sur un canapé. Ah ! tu te fiches pas mal, sans cœur, des pauvres benêts que tu séduis et que tu trompes, et que tu perds, pourvu qu'on rigole chez toi et que tes carrosses roulent aux Champs-Elysées.
Ah ! à Paris, on s'amuse tout le temps ! à Paris on n'a qu'à se laisser vivre ! à Paris on est bien mis, et l'on gagne de l'argent sans travailler ! Oui, mon garçon, à Paris quand on n'a pas le courage de faire le coup de poing, on crève de faim, et si Ton a une femme, on la laisce mourir d'épuisement à vingt ans !
Quelqu'un frappa à la porte.
— Entrez ! dit la tante qui commençait à se croire chez elle ; qu'est-ce que tu veux, mon ami ? demanda-t-elle au com-
mis pharmacien qui venait pour la dixième fois sa facture à la main.
— Mon patron m'a chargé de vous dire qu'à la fin des fins, si on ne le pavait pas, il remettrait sa note à l'huissier.
— Vraiment , mon chéri, vovez-vous comme il aboie déjà ce roquet-là ! qu'estce qu'on lui doit à ton patron , fais voir ? C'est bien la peine de tant crier pour quarante malheureux francs ?
Elle paya, congédia le garçon et vint carrément au lit de Louise.
— Ah ça, vous n'avez pas seulement de quoi payer les remèdes, mais à quoi pense-t-il donc votre scélérat de mari ?
— Il gagne si peu, il fait bien le possible, mais...
— Le lui avons-nous pas bien dit quand il a voulu se marier, qu'avec sa place, sa fameuse place, il avait juste assez pour mourir de faim 1 qu'allait-il devenir avec une femme et des gosses? Il s'est brouillé avec l'oncle, il croyait que nous lui voulions du mal, parce que nous y voyions plus clair et plus loin que lui ! Il devait bien penser que ce ne serait pas de s'embrasser du matin au soir qui mettrait du
beurre dans la soupe, une petite femme fragile comme vous, ça pouvait-il travailler ? et puisqu'il s'était fourré cette idée dans la tête, il aurait dû prendre le marteau comme Maréchal, ou aller labourer la terre comme son père. Il avait de l'instruction, il voulait faire le faro...
— Non, non, interrompit la malade, ce n'est pas vrai.
— Taisez-vous, ma fille, c'est son orgueil qui vous tue, on ne fait pas tant le malin quand on n'a pas de pain chez soi. Est-ce que j'en ai toujours porté, moi, des •chapeaux !
Louise s'était mise sur son séant.
— Vous ne le connaissez pas..., c'est abominable !... vous mentez! répétait-elle en se débattant !
— Ah ! il nous méprisait bien, nous, parce que nous n'étions que des ouvriers, mais tout ouvriers que nous sommes , nous valons mieux que lui !
— Allez-vous-en ! allez-vous-en ! je ne veux plus vous entendre, criait la malade à demi hors de son lit.
— Et, tenez, voulez-vous que je vous dise, votre homme, c'est un fainéant, un
sans-cœur , un lâche et un égoïste ; s'il vous aiinait un peu, il ne resterait pas une minut3 de plus à flâner dans son bureau...
jVP^*^ Chameroi rentra.
La femme du mécanicien était cramoisie ; grelottante, debout, adossée contre le lit, Louise sans voix lui montrait la porte.
— Partez ! partez !
— Eh bien ; quoi 1 qu'est-ce qui se passe ? voulez-vous bien vite vous recoucher, fit la concierore, v a-t-il du bon sens de s'attraper avec le monde dans un état pareil !
— C'est vrai ! fit la mère Maréchal radoucie, c'est pas elle qui en est cause la malheureuse, c'est son grand chenapan î Je ne le plains pas lui, c'est elle ; la voir, la pauvre petite, privée de tout, mal soignée, à la fin. ça exaspère 1
Elle aida M*^^ Chameroi à recoucher Louise, puis s'attendrit jusqu'aux larmes, et quand elle eut bien pleuré sur l'inconséquence de la jeunesse actuelle, elle vida un grand verre de vin sucré. Ce n'était pas le tout, elle avait apporté dans-
son panier, un pot de confiture, des biscuits^ quelques petites' douceurs, elle posa toutes ses provisions sur la table, mit deux pièces de vingt francs à côté, assurant qu'on la reverrait le surlendemain. Maurice était leur neveu ; c'était bien le moins qu'elle fît quelque chose pour lui.
Toute la journée, Maurice l'avait traînée dans l'angoisse d'une anxieuse surexcitation, que se passait-il chez lui ? la tante était-elle venue, comme c'était promis ? qu'avait-elle dit ? qu'avait-elle fait ? Jamais la vie de bureau ne lui avait paru si écrasante ni si vide. Enfermé dans sa petite case de bois noir, il étouffait sous cette atmosphère fade, puant le vieux papier et le vieux cuir. Il eut un moment l'impression juste de la situation sociale dans laquelle il se trouvait, la sensation de cette chaîne, de ce carcan qui l'étreignait ; comment s'était - il condamné à un semblable martyre ? Rester dans cette prison où l'on ne parlait qu'à mi-voix, avec comme perspective des vitres dépolies et un couloir que le gaz éclairait tout le jour, rester devant une table pour
remplir de noms indifférents , de formules immuables les blancs des imprimés, rester là', et recommencer le lendemain, jusqu'à l'heure de la retraite, jusqu'à la mort !
L'écœurement de son état lui montait en l'âme et le suffoquait ; son intelligence, son lui, annihilé dans cette collectivité ! figé dans ce bloc, l'administration ! se sentir un numéro dans la foule des copistes affamés , goujats de fonctionnaires ! Etre déchu de son rang d'homme à celui de machine, machine à platitudes et à sourires, n'ayant assez d'énergie que pour réfréner sa rage et se faire silencieuse, quand elle devrait vomir l'injure contre une société qui invente de tels supplices !
Il faisait beau soleil au dehors. Des gens en belle humeur, libres, de ceux qui travaillent au plein jour, défilaient devant les guichets ; insolents et pressés ils demandaient tous pour la centième fois le même renseignement de service ; et, le plus clair du temps de l'administration passant à s'expliquer elle-même, il fallait leur répondre et être poli avec eux. Se doute-t-il, ce public, de ce que souffre le
petit employé, celui qui n'est pas millionnaire et ne saurait inviter le ministre à ses soirées, celui qui ne vient pas dans un bureau transitoirement pour écrire un roman ou un poème ou masquer son oisiveté, mais pour travailler là et se laisser vivre, celui qui sur l'almanach efface chaque journée finie d'un trait uniforme, calculant la distance qui le sépare toujours des fins de mois et de la niche de ce caissier avare qui lui retiendra encore 5 pour 100 pour la retraite ? Et cette retraite, ce port, ce poteau où l'on arrive fourbu, les idées ratatinées, mises à la forme de l'étroite cage dans laquelle on a vécu, qu'est-ce autre chose que la misère! Mais, on est fier ; on est resté bourgeois ; on méprise l'ouvrier qui combat au jour le jour ; peuple, on hait le peuple ; autoritaire, on sourit de ses idées généreuses : à ceux pour qui l'initiative était une faute l'indépendance est un crime, et, la peur mettant quelque jour une arme aux mains de ces hommes d'ordre, ils font taire les révoltés à coups de fusil : ce sont des voyous.
Pour tirer Maurice de son engourdis-
semont administratif il n'avait fallu rien moins que la double pression de la terreur que lui inspirait la tante, et de l'amour irraisonnable qu'il avait pour sa femme. 11 comprit le leurre de la vie sans lutte, quelques minutes. Oui, qu'il grêle, qu'il vente, que les affaires marchent ou ne marchent pas, il émarge, il a un fixe, il sait où il va : dans cinq ans deux cents francs d'augmentation , dans dix ans il sera commis principal ; à moins que le testament d'un grand chef ne fasse passer un subalterne ou un inconnu devant lui, à moins que... et toutes les injustices commises contre lesquelles d'avance il a renoncé à protester lui reviennent en mémoire. Le point de vue mesquin des petites compétitions intérieures le frappe, le passe-droit le scandalise autant que l'ancienneté l'indigne ; son ennemi n'est plus lui-même, il se nomme chef, souschef, collègue ; en son for intérieur il les insulte, les conspue, et se venge sur leur nom de tout ce qu'il endure, de tout ce qu'il souffre.
Bien avant cinq heures, il avait mis ses papiers en ordre, l'horloge marchait avec
une lenteur 1 Dès que le premier coup tinta, il prit son chapeau, son bâton, et partit au pas de course. Les pensées devenaient meilleures, malgré son air gendarme, la tante soignerait bien Louise, comment n'y avait-il pas songé plus tôt ; la brouille était vieille, pourquoi son ridicule amour -propre l'avait -il empêché jusque-là de revenir le premier 1 Pour gagner du temps il grimpa sur l'omnibus, la voiture ne roulait pas assez vite au gré de son impatience , on s'était arrêté à chaque instant rue \'ieille-du-Temple, rue Oberkampf on prenait le pas ; il descendit de l'omnibus, escalada en toute hâte la montée, M'-^ Maréchal était peut-être encore là.
La concierge, sur la porte de sa loge, l'arrêta au passage. Elle raconta les larmes aux yeux les incidents de la journée, la révolution causée à la malade par la visite de sa tante, la scène de colère suivie, après le départ de la vieille sorcière, d'une quinte de toux et de crachements de sang xx qu'elle avait cru que la chère dame allait y rester ; c'était à battre, les gens qui venaient agonir une femme dans.
LA VIE SANS LUTTE 5l
son lit, fallait vraiment...» Elle vit briller des larmes dans les yeux de Maurice, elle s'arrêta pour le consoler.
— Vous allez voir que les beaux jours vous la remettront sur pied, qu'avec le soleil...
Il en savait déjà trop long, il monta chez lui, courut vers le lit.
— Louise, ma Louise ;
Les yeux de la phthisique s'ouvrirent, en souriant elle tendit aux baisers, ses lèvres chaudes, ses joues hâves.
— Elle ne reviendra plus, ta tante, n'est-ce pas ? elle ne reviendra plus ?
— Non, plus jamais, jamais!... comment vas-tu ce soir ?
— Ce matin, je me sentais renaître...
après j'ai failli étouffer, maintenant ça va mieux... Jeanne est - elle revenue de l'école ?
— Pas encore.
— Prépare-lui son dîner, je Tentends qui monte.
La fillette entra bientôt toute blonde, toute rose :
— Bonjour, petite mère, bonjour, petit père î
Elle alla embrasser la malade qui lui fit signe de la main de ne pas trop s'appuyer sur le lit. puis, son papa, et elle commença une histoire de l'école.
— Ah si tu savais, il y a la grande Léa...
— Chut, pas tant de bruit ! ta mère a besoin de reposer, mange vite, et tu iras jouer après chez madame Schneider.
L'enfant dépêcha son petit repas, et bientôt on l'entendit babiller dans la pièce voisine.
— Ouvre un peu la fenêtre, Maurice...
l'air qui vient du dehors est plus facile à respirer... les jours sont longs maintenant !
...Nous sommes le 27 avril... et nous nous sommes mariés le 3 mai. Le 3 mai ! te rappelles-tu, il y avait des fraises ?... y en a-t-il déjà ?... ça me ferait plaisir d'en manger, des fraises ! Et avec cette intensité du désir qui ne calcule rien, elle implora, elle supplia, il lui fallait des fraises !
Maurice descendit, fouilla toutes les fruiteries du quartier , poussa jusqu'au boulevard, enfin il en découvrit un petit
pot qu'il paya ce qu'on voulut, et qu'il rapporta enchanté. Quand tout fut prêt, Louise regarda bien les fraises, mais n'y goiàta pas, l'envie était passée, et on les donna à Jeanne qui les dévorait des yeux, sous condition qu'elle se coucherait tout de suite. La fièvre de tous les soirs venait de se rallumer intense, les artères battaient avec rage, la sueur perlait sur le front, toujours cette toux sinistre et creusCj des efforts, des hoquets. Elle demandait à boire pour éteindre le feu qui la cuisait. Plus tard la face de la pauvrette se contracta étrangement, le souffle devint plus difficile, elle retomba brisée, sans connaissance , jamais Maurice ne l'avait vue ainsi délirer, il appela sa voisine et courut chercher un médecin.
Des médecins, à cette heure, par une si chaude soirée, pas un ne se trouvait chez lui. Un grand courant de foule fluait et refluait à la place de la Nation, audessus planait une lueur rougeâtre, sillonnée de pièces d'artifices. De placides familles, parmi les couples émoustillés par le printemps, envahissaient la chaussée, emplissant l'air de leur:^ refrains,
dans la confusion des lointains flons-flons d'orchestres en plein vent ; il passait, bousculait toute cette joie, sans rien voir, sans rien entendre ; Louise mourait peutêtre.
Au poste de police, on lui promit d'envoyer le médecin de nuit, il laissa son adresse , et remonta bien vite rue de l'Ermitage. Qui savait si un nouveau malheur ne l'attendait pas là-haut, si la crise n'avait pas eu une issue fatale ? Non, tout était tranquiile, Jeanne dormait et Louise respirait plus calme ; les bras hors du lit, la poitrine à demi nue, comme si elle n'eût plus la force de supporter les couvertures. Elle était seule, M'^'*^ Schneider avait été rappelée chez elle par une visite, et même la causerie était assez animée de l'autre côté du briquetage.
Maurice s'assura que la malade reposait, dans une de ces périodes de rémission et de marasme qui succèdent aux grandes crises. Fausse alerte encore, la nuit serait tranquille. Il alla poser la lampe sur la table et tira de sa serviette les manuscrits à recopier; il voulait écrire, mais il lui fut impossible de 'tenir en
place, un soupir, un mouvement de la malade le ramenait près d'elle, il lui semblait que la toux allait revenir plus violente, que d'une minute à l'autre une catastrophe était à redouter, il avait eu si peur ! Son anxiété ne lui permettait pas de songera autre chose ; il courait de la table au lit, du lit à la fenêtre, s'arrêtant à regarder, sans le voir, Paris constellé d'étoiles de gaz, qui sous le ciel rougi s'endormait dans une brume phosphorescente. Il retournait au chevet de Louise, prenait les mains languides entre les siennes, et, confondant leurs regards, ils parlaient la langue muette des âmes.
Le ton de la conversation avait baissé dans la chambre de la voisine, les mots étaient plus rares, entrecoupés de petits rires invincibles, répondant à des caresses, et distinctement l'on percevait le bruit pétillant des baisers. Dérision, on s'embrassait ? Eux aussi peut-être autrefois, insoucieux de la détresse voisine, ils s'étaient embrassés ! Depuis, quels épouvantables ravages avait fait le mal sur cette femme élancée , gracieuse , aux abondants cheveux noirs, et la peau si
blanche et si fine cependant qu'on pouvait suivre au-dessous les zigzags azurés des veines ! Dans ce visage émacié, ces traits étirés et défaits, sur ce front parcheminé, que restait-il de la fillette aux joues roses, de la jeune fille qui se suspendait à son cou rieuse, les yeux ardents d'amour ? Misère I là comme ailleurs, la misère avait tout moissonné, la misère, qui après les économies avait dévoré le mois et les avances ; la misère, qui, veillée par veillée, privation par privation, avait assassiné Louise. Dans cette désolation, cette déception suprême de l'œuvre humaine et de la vie, au milieu de cet écroulement d'espérances, de ce désastre, de ce naufrage, inéluctable, seul, survivait en eux l'amour! Cet amour insensé de la première heure, celui qui sous les baisers avait étouiïé souvent la révolte de la faim, cet amour en lequel se résumait toute leur àme, toute leur chair, et qui les tenait encore là frissonnant tous deux.
Chez I\i"''' Schneider les embrassements s'alanguissaient, les paroles devenaient plus confuses, les plaintes plus câlines. Il
en avait bégiyé de ces mots insyllabés
qui sonnent divinement harmonieux à l'oreille des amants ! il avait follement pressé sur son cœur ce cœur qui battait à peine, et dans les élancements de la passion, il avait serré comme un fauve ce corps si frêle qu'un soupir aujourd'hui l'accablait.
On entendit le chant mystérieux de deux voix, de longues exclamations ravies, des murmures cadencés, des craquements rhythmiques. Louise comme sortie d'un rêve avait redressé la tête, et prêtait l'oreille. Tout à coup ses joues s'empourprèrent, ses yeux étincelèrent, elle ouvrit les bras à son mari, le saisit dans un afflux d'énergie sauvage en bégayant :
— Prends moi ! prends moi !
Leurs lèvres qui se cherchaient se confondirent avec une farouche volupté et ils s'unirent dans un délire suprême.
Lorsque le médecin de nuit entra suivi d'un gardien de la paix.
— Chut, leur dit Maurice, je n'ai plus besoin de vous, elle dort.
Et comme le docteur s'avançait vers le lit, il fit mine de l'arrêter.
— Je VOUS en supplie, ne la réveillez pas.
La tête de Louise, enfoncée au milieu des cheveux noirs épars sur l'oreiller, reposait, les paupières closes ; un sommeil béat et souriant semblait l'avoir saisie par surprise ; sur son visage rosé radiait une expression d'infini contentement, et il y avait quelque chose d'extatique dans ce nonchaloir où elle était couchée, vaincue d'amour.
Le médecin prit la main, tâta le pouls, se pencha pour surprendre les battements du cœur, releva la tête et se tournant vers Maurice, grave et sententieux :
— Du courage, monsieur, lui dit-il, personne ne la réveillera plus jamais, elle est morte.
Les hommes des Pompes Funèbres ont placé le cercueil en long sur deux tréteaux, devant la porte de la maison, à l'ombre d'un marronnier, entre un buisson parfumé de seringat et deux pots d'azalées blanches. Sur le drap noir, la glycine qui grimpe contre la façade laisse tomber comme des larmes ses tristes fleurs ; les moineaux se taisent, voyant les croque-morts, comme des épouvantails, debout au milieu du jardin.
De bonnes âmes qui passent, entrent, par respect pour la Mort, jettent quelques gouttes d'eau bénite, et s'en vont en se signant. M'"° Chameroi a donné une •couronne d'immortelles avec en exergue : « Rtg^eU éternels » ; M'"*^ Schneider une botte de roses blanches. La tante Maréchal est arrivée de grand matin, pour tout
6o LA VIE SANS LUTTE
préparer, tenir la maison, et mettre ordre aux prétentions de la voisine et de la concierge. Ces dames, sous le prétexte de garder un souvenir de la défunte ont commencé le déménagement des bardes et des bibelots.
— Ah ! la chère dame me l'avait dit bien des fois : -madame Chameroi, si je viens à mourir, m.on châle sera pour vous qui m'avez si bien soignée !
— Et à moi, vous vous rappelez le jour où elle m'a dit : comme mon mari ne pourrait rien en faire, je vous laisserai ma machine à coudre.
Maurice, hébété, incapable de rien entendre et de rien empêcher, reste assis près du lit vide, la tête dans ses mains et secoué de temps en temps par une remontée de sanorlots. Il a fallu user de ruse pour l'éloigner lors de la mise en bière, et quand il est rentré dans la chambre, on l'a cru fou ; il pleurait, trépignait, grattait la bière avec ses ongles.
— Louise, Louise, ouvre, je veux partir avec toi !
Le matin on l'a habillé comme un enfant. Naturellement c'est l'oncle des Bâti-
LA VIK SANS LUTTE 6l
gnolles qui a fait toutes les démarches, à la mairie, à l'église, à la préfecture ; il a même obtenu qu'on inhumât sa nièce dans une concession qu'il a au cimetière de la Villette. A présent qu'elle est morte il n'a rien à lui refuser !
Peu à peu les amis arrivent, les collègues, porteurs d'une superbe couronne de perles noires ; pour l'acheter on a fait une collecte dans le bureau ; des gens en deuil se promènent graves de long en large dans la rue.
Un corbillard nu vient en cahotant se ranger devant l'entrée, les voisins sortent de chez eux, affublés de leur belle redingote, les femmes se mettent aux croisées, et toute la marmaille de la rue forme la haie. Le commissaire arrive, on se découvre, les croque-morts chargent la bière sur la voiture et le cortège se forme. Maurice en tête, les yeux cachés par son mouchoir, et soutenu par l'oncle. Après, les hommes, les femmes, M™*^ Schneider, un énorme livre de messe à la main, puis, dans un fiacre, Jeanne et sa tante.
Tout est en fête dans l'église de Belleville pour l'ouverture du mois de Marie ;
derrière le maître-autel on a placé des gradins chargés d'arbustes verts, de plantes en fleurs, de candélabres enguirlandés de gazes bleues et blanches, et au dernier étage, au-dessus du tabernacle d'or, une statue de la viersfe ouvre ses bras au monde sous un baldaquin de soie blanche. Dans une nef latérale, un atelier déjeunes filles, sous la direction du vicaire, colle des étoiles d'argent sur des panneaux de papier bleu. Dès qu'elles entendent ouvrir la grande porte et voient entrer l'enterrement, les ouvrières font la moue, les dies irœ et les sanglots sont mal venus de celles qui fêtent le joli mois de mai. La cérémonie est vite bâclée, dans une chapelle guillerette, toute pailletée de soleil, où brûlent encore les cierges allumés pour un mariage. Tout le monde est pressé, excepté le bedeau qui insiste pour un pourboire. Aussi, l'oncle se charge de la réponse, et lui demande tout fort : <\ s'il ne va pas bientôt leur foutre la paix >^. Une dernière aspersion, un défilé rapide devant le pauvre veuf qui se laisse indifféremment embrasser par les uns, serrer la main par d'autres. On sort de l'église
et le convoi se reforme descendant la grande rue à l'allure précipitée des classes inférieures.
La bière de Louise, avec la petite couronne jaune, semblait isolée et perdue sous la charpente maigre du corbillard.
Lorsqu'il levait les yeux et l'apercevait, Maurice éclatait en puérils gémissements. N'était-ce pas son enterrement à lui, l'enterrement de toutes ses espérances, qu'il suivait ? Pourquoi vivre, avait-il une autre foi qui le pût soutenir, avait-il dans l'armée humaine un poste de combat ou un poste d'honneur ? non, il regardait passer les autres, et le spectacle avait assez duré. Il quitterait la vie comme il l'avait commencée, sans lutte, emporté par son instinct d'homme faible ! Continuer de penser, de parler, de marcher, quand elle, rigide et froide, dormait pour toujours là, sous le suaire, exigerait un effort au-dessus de ses forces. Cette évocation de la mort exaspérant sa douleur, il s'en allait tête basse, butant contre les pavés, secoué de sanglots sonores qui faisaient s'arrêter les passants devant une si démonstrative affliction.
Derrière lui, les intimes, les voisins, échangeaient entre eux les phrases de circonstance : Ce que c'est que de nous, on est bien portant et puis crac...
— Elle avait été crânement jolie , M"'- Maréchal, dans les derniers temps elle était venue à rien.
— Parbleu ! une phtisique.
— \'raiment, elle Tétait? oh! alors il n'y avait rien à faire.
Et on se consolait en parlant d'autre chose.
Les collègues du bureau suivaient en groupe compact, récriminant entre eux contre la situation faite par les nouvelles nominations, des scandales ! Il n'était pas permis à l'administration de se moquer ainsi du petit personnel, des gens si méritants, tous pères de famille et qui arrivaient à peine à joindre les deux bouts ! C'était comme la proposition d'augmenter lesheures de bureau en élevant les appointements, était-ce possible ? ils habitaient tous la banlieue, on pouvait bien faire quelque chose pour eux sans exiger encore du travail !
Commje on débouchait devant le parc
des Buttes-Chaumont, le grand Albert eut une idée ; il proposa, puisqu'on avait congé, d'aller après l'enterrement faire une ballade en chœur; il y avait de jolies petites femmes à « lever » et l'on s'amuserait puisqu'on était libre.
A la queue roulait le fiacre de la tante ; le cahotement lent avait endormi le cocher. Jeanne, enchantée de se trouver en voiture, voulait à toute force mettre la tête à la portière, malgré la « défense de regarder le monde ». Sans cesse elle tirait par le bras la mère Maréchal demi-somnolente, pour lui montrer les Buttes, avec leurs montagnes boisées en miniature, où pointent les rocailles. le pont suspendu, le belvédère, les massifs de fieurs des pelouses, ou les cygnes du lac. A la porte d'un chalet en brique une noce installée buvait; sur le fond vert de l'herbe la robe blanche à traîne s'enlevait étincelante, la mariée polkait au son d'un orgue de barbarie, elle s'arrêta et resta interdite, en voyant derrière les grilles défiler l'enterrement elle fit le signe de la croix. Le garçon d'honneur la rassura, ce n'était point un mauvais présage, au contraire,
cela annonçait un héritage, toute la noce fut de cet avis et Ton se remit à danser et à boire.
Plus on avançait, plus la plainte de Maurice devenait bruyante.
— Il faut se faire une raison, mon garçon, il faut se faire une raison, répétait l'oncle. Il ne savait plus trop lui-même où il en était, « tout ce désespoir çà finissait par l'empoigner >^, et par moment il essuyait sa joue, mais une colère sourde arondait en lui.
Pleure, maugréait-il tout bas, pleure ta femme, faignant, tu as belle grâce, tu ne vois donc pas que c'est toi qui l'as tuée ! je te le disais bien qu'elle avait sur les joues du rouge qui ne tenait pas, ça aurait peut-être fait la femme d'un rentier, mais d'un traîne-misère comme toi, d'un paperassier, faut pas avoir de cœurl tu l'aimais, tu l'aimais ! dis donc que ça te faisait plaisir de coucher avec une jolie fille, et que les nuits sont longues quand on n'a pas à turbiner depuis cinq heures du soir jusqu'à neuf heures du matin !
Ils traversèrent une voie de chemin de fer, prirent par la rue Hautpoul: on arriva
devant une petite porte et une cloche sonna trois coups. Qui pourrait se douter qu'un cimetière est venu se loger là, en la pleine vie d'un quartier industriel et populeux : on se représente mal le champ du repos entre le tapage d'une usine et le mouvement d'une gare ; et ce coin de verdure a plutôt l'air du jardin d'un petit propriétaire. Une cour de ferme sans appareil sinistre, une fontaine et des pigeons ; au détour d'une allée seulement on aperçoit des mausolées vieillis formant la haie serrée derrière les grands arbres. Au delà un fouillis de croix, de tableaux, de couronnes, et de motifs en perles qui ruissellent au soleil comme inondés de rosée ; ce sont les massif des cinq ans. Au fond, séparés par une rustique palissade^ tels que des berceaux blancs enrubannés de guirlandes, de petits cadres alignés dans l'herbe drue marquent l'emplacement du cimetière des enfants. Sous la voûte transparente des feuilles en cette ensoleillée de printemps, passe ironique un murmure de renouveau, cantique des cantiques de la nature, chant d'amour, chant de mort.
Le corbillard s'est arrêté devant une fosse ouverte. On a fait cercle. Les porteurs ont déchargé la bière, et du bord elle a glissé jusqu'au fond du trou avec un bruit sourd. ^laurice est tombé à genoux dans la terre fraîchement remuée, il regarde, bégaie, demande Jeanne, la prend dans ses bras, et lui montrant l'ouverture béante.
— La mère est là...
Dans le silence deux voix s'élèvent, deux voix qui appellent : maman ! Louise ! et ils restent prosternés comme attendant une suprême bénédiction de celle qui n'est plus.
On frissonne, on pleure, les plus sceptiques plissent le front et hochent la tête.
— Vovons. emmenez-le donc ! ce n'est pas permis de faire soufïrir ainsi ce malheureux garçon I
L'oncle relève Maurice, l'entraîne dans l'allée et le soutient pendant que devant lui les amis défilent, un encouragement banal aux lèvres. Il y eut même quelqu'un qui lui glissa entre les doigts l'adresse d'un constructeur de monuments funéraires.
Enfin la cérémonie est finie, le dernier ami s'est enfui, après une rapide poignée de main ; le père Maréchal force Maurice à monter dans le fiacre avec Jeanne, la tante : et tous quatre regagnent la rue de l'Ermitage.
En route ils se croisent avec le groupe décidément très joyeux des collègues du bureau, on va faire la ballade projetée aux Buttes-Chaumont, on se dispute même déjà pour savoir comment on paiera les consommations. Le grand Albert offre spontanément un verre de quoi que ce soit qu'on boira n'importe où, on le jouera au Zanzibar ! Et comme les émotions l'ont altéré, il entre le premier chez le marchand de vin.
— Petite mère, où est-elle ? demandait Jeanne à sa tante.
— Au ciel, avec le petit Jésus et le bon Dieu.
— Mais elle reviendra, si je suis bien sage ? n'est-ce pas qu'elle reviendra ma maman ?
Devant l'insistance de l'enfant, la bonne femme parla très gravement de l'éternité de la mort, de ce trou que Jeanne avait
VU OÙ nous irions tous, et pour toujours. Mais la fillette croyant entendre le récit d'un conte de fées répétait boudeuse :
— Méchante, méchante tatan, tu veux me taquiner, je sais bien que ce n'est pas vrai. Dis, tonton, elle nest pas partie pour tout le temps la maman ?
L'oncle ne répondait pas, il avait autre chose en tête ; un tas de belles idées lui venaient de son bon cœur, il aurait voulu en parler tout de suite à Maurice, mais l'état de prostration dans lequel il le voyait le faisait hésiter. Son intention était bien simple : il comptait tirer son neveu de la misère, le désabuser du mirage criminel de l'Administration, qui trompe les faibles et flatte la lâcheté de ceux qui n'osent se débrouiller dans la vie ; il lui mettrait un bon état entre les mains, le sien, il lui céderait un bon fonds, et désabusé de son ancienne existence, Maurice n'hésiterait pas à entrer dans la mêlée des travailleurs et à commencer la lutte.
Le retour dans la chambre vide fut horrible ; le veuf se jeta sur le lit, embrassa les draps : non, non, il ne pourrait pas
vivre sans elle, bientôt il irait la rejoindre, et il appelait la mort à son aide comme suprême consolation et délivrance.
— Voyons, déclara M'"° Maréchal, qui toute la journée s'était contenue et avait payé un abondant tribut de larmes au souvenir de Louise, assez de pleurnicheries comme ça, mon petit, tu es jeune, tu as tes deux bras et des enfants à nourrir, il ne faut pas que ceux-là meurent de faim comme la mère.
— Vous avez raison, je travaillerai pour eux.
— Et que comptes-tu faire à présent ?
demanda l'oncle.
— Eh bien, j'ai mon bureau.
— Ton bureau ! Envoie-le donc promener, et viens aux Batignolles avec moi, nous travaillerons ensemble, je te mettrai vite au courant, et tu prendras la suite.
Comme il restai': immobile sans répondre l'oncle reprit :
— Voyons ! ça y est-il ? si tu veux, je t'emmène tout de suite ?
— Dis donc oui, nigaud, insista la tante.
— Oui, c'est vrai, lit-il lentement, en secouant la tête ; mais, d'un autre côté,
dans dix-sept ans j'aurai ma retraite, je ne peux pas perdre mes retenues.
— Alors, tu refuses?
— Mon oncle, je vous remercie, mais je...
— Tu refuses... Imbécile!
— Allons, viens, mon homme, fit M""" Maréchal en prenant son mari par le bras, laisse Monsieur retourner à son bureau, il n'y a rien à faire avec lui ; quand on Test, c'est pas pour un jour !
N matin, au gros de la besogne, tandis qu'on enlevait rondement les barils d'ocre de la cale et que les hommes suffisaient à peine pour les rouler et les ranger sur le port de la Tournelle, Granché avait entendu des gémissements dans la cabine.
Impossible d'en douter maintenant! la femme était aux douleurs Le marinier quitta l'ouvrage et courut chez la première sage-femme qu'on put lui indiquer.
Les matrones aiment peu à se déranger, on se trompe si souvent ! elles ne consentent à se déplacer qu'au dernier mo-
ment ; aussi, lorsque Granché en eut décidé une à le suivre, et qu'il revint au bateau, n'avait-on plus besoin de rien ; tout était terminé, un petit être, enroulé tant bien que mal dans une serviette, vagissait sur le lit.
— Tiens, murmura la mère, prends-la...
c'est une fille.
Le marinier ne savait pas trop comment se prenait un enfant de cet âge ; il saisit cependant le marmot du bout de ses gros doigts et le regarda bien en face.
— Sacrediê ! comme elle fait vilain !! Le brave homme n'osa pas en dire plus
long, il en avait pourtant gros sur le cœur : D'abord, c'était une fille, puis elle naissait un mois avant les prévisions, et à Paris î... une parisienne, pas de chance ! Un instant, il pensa cacher la naissance et ne déclarer l'enfant qu'au retour en Bourgogne ; mais la sage-femme fit remarquer que cela ne se pouvait pas, que la loi était formelle et qu'il fallait en passer par où voulait la loi. Alors Granché sauta sur un chaland voisin et montrant le bébé au patron :
— Tiens, Jean-Claude, voilà la journée de ma femme !
— Bien travaillé !
— Oui, bien travaillé, répéta le père en secouant la tête, enfin !... veux-tu venir avec François pour me servir de témoin à la mairie ?
— Je suis content d'y aller.
— Eh bien, débarrassons-nous de ça tout de suite.
Les trois mariniers montèrent au Panthéon, non sans s'arrêter en route pour boire à la santé du poupon. Malgré tout, Granché était très fier de porter sa fille et racontait gaiement la naissance aux commères de la montagne Sainte-Geneviève, qui haussaient les épaules et s'exclamaient :
— Y a-t-il du bon sens de sortir ainsi tin enfant qui vient au monde !
— Il faut que la mère soit folle !
Une d'elles prépara un verre d'eau sucrée et voulut en faire avaler une cuillerée, mais la petite fit la grimace et détourna la tête.
— Vous voyez bien, dit le père qui se mit à rire de bon cœur, que vous n'y
yô EN SEINE
connaissez rien, les enfants de mariniers ne sont pas comme les autres, ils boivent du marc au lieu de sirop 1 Du coup il se réconciliait avec sa fille,
A la mairie surgit une difficulté imprévue quand l'employé dit :
— Quels prénoms donnez-vous?
Granché ne sut que répondre : qu'estce qu'on lui demandait là ?... il aurait voulu consulter sa femme î il ne savait pas, lui !
— Bast î fit Jean-Claude pour trancher le différend, donne-lui le nom de la paroisse.
— Geneviève 1... ça vous va?
— Ça va !
On inscrivit : Geneviève Granché.
En passant, pour profiter de l'occasion, ils entrèrent à Saint-Etienne-du-Mont, la loueuse de chaises servit de marraine et l'on baptisa l'enfant, on ne savait pas ce qui pouvait arriver ; puis, comme dans la soirée, le déchargement du bateau avait été terminé, ils repartirent le lendemain pour la Bourgogne.
Granché et sa femme ne se trompèrent plus sur les dates, chaque année amenait
son marmot, et la cabine devint trop étroite pour contenir la famille. Au lieu de poupées, Geneviève eut pour s'amuser de vrais bébés, en chair et en os, puis bientôt il fallut qu'elle aidât la mère à soigner les petits, à laver le linge, à préparer la soupe ; et tout le jour on la voyait mal peignée, jambes nues, son petit corps roussi comme celui d'une bohémienne, courir sur le plat-bord du chaland, passer d'un bateau à l'autre, tout entière à sa besogne, et quelquefois, en cachette, sauter à terre pour aller cueillir des fleurs et jouer en suivant l'âne dans les herbes.
Elle poussait dans cette vie de famille trop intime, au contact incessant d'un peuple de bateliers grossiers, comme un roseau en plein courant ; écoutant, sans s'étonner, les paroles plus que gauloises échangées de bord à bord lorsqu'on se croise, ripostant même quelquefois.
Son père et sa mère, il faut l'avouer, ne se gênaient guère non plus devant elle, ils s'apercevaient toujours trop tard que Geneviève était près d'eux. Mais la petite y faisait bien attention ! elle trouvait cela
naturel ; arrivait-il un nouveau bébé, elle était la première à le langer et à le fêter, il était toujours plus beau que les autres, et quand on ne la regardait pas, elle déorrafait sa taille et cherchait à donner le sein, comme elle vovait faire à sa mère. Et tout ce monde vivait là pêle-mêle, comme une nichée de lapins, le père conduisait le grison sur la berge, la mère tournait le gouvernail, les enfants jouant sur le pont ou pleurant, attachés près de la cambuse, tandis que Geneviève épluchait les légumes et lavait la vaisselle.
De cette existence nomade, de cette vie au grand air des rivières, de cette enfance passée en pleine nature, Geneviève a conservé l'horreur des villes et des villages. Née parisienne, elle hait Paris !
Quand le chaland est venu accoster à la Tournelle, au port Saint- Bernard^ au quai Contrescarpe, à peine ose-t-elle descendre à terre. Elle a peur en face de ces grandes rues étroites et de leurs hautes maisons ; ses mouvements sont embar-
rassés, elle ne sait que faire de ses bras, tantôt cache ses mains sous son tablier, tantôt les porte devant sa bouche ou lisse et relisse ses mèches rebelles, et reste là sur le quai sans avancer, regardant de haut en bas les ^ens qui passent. C'est que, on la regarde aussi, la fille aux cheveux blonds, au teint de bronze ; elle est jolie la petite sauvagesse et d'une allure étrange dans son juste corsage ! Comme il y a loin des femmes anémiques qui se traînent, nonchalantes et molles, dans Paris, à cette vigoureuse fille de la berge, qui, lorsque le grison est lassé, ne craint pas de se passer la bricole en écharpe sur la poitrine et de tirer la cordelle à son tour !
Dès que le père annonce :
— C'est fini, les enfants, nous partirons demain matin !
Alors, tout chante, tout piaille à bord, on se dépêche d'achever la lessive, et la mère s'empresse de faire les dernières provisions.
Ils ont franchi le pont National qu'ils sont déjà plus à l'aise, mais ils se hâtent encore ; la banlieue : Choisy, Villeneuve,
8o EX SEINE
Ablon, ça sent trop Paris ! Hue ! grison ! hue!... Ce n'est que vers Corbeil qu'ils commencent à respirer et que, le soir venu, ils s'arrêtent le cœur plus libre, et comme délivrés d'une oppression énorme.
De grand matin on se réveille. Le bateau n'est plus pressé contre le mur à pic d'un quai au-dessus duquel s'alignent des bâtiments aussi tristes, aussi uniformes que des prisons, il est arrêté sur une rive couverte de plantes et de fleurs, et dans les fermes blanches disséminées au milieu de la campagne, les coqs chantent à plein gosier. Granché détache le bourriquet qui a passé la nuit au vert, la mère monte au gouvernail ; deux coups de collier et l'on part. Sur la surface pâle et vaporeuse du fieuve, on glisse, froissant à peine les nénuphars et les joncs qui, dans la brume, semblent se confondre avec les prés humides et toucher aux grands arbres qui tendent vers eux leurs rameaux gouttant de rosée. Puis les bois s'éveillent, les roseaux s'agitent, les pavsans chantent dans leurs vignes, et les côtes apparaissent toutes lumineuses et diamantées de soleil...
EN SEINE 8l
Allons, la journée sera bonne ! déjà les enfants crient sur le pont et un filet de fumée bleue sort par la cheminée de la cabine ; hue, grison !... Midi, les coteaux ont succédé aux collines, les bois aux vignes ; des parcs que dominent de vieux châteaux déroulent leurs allées jusqu'au bord de l'eau, de longues avenues de tilleuls courent le long du fleuve, le chaland est retenu dans une écluse : le Coudray ou Tanguette. L'équipage s'impatiente.
Enfin, les portes sont ouvertes ! l'âne « sort » le bateau, puis revient sur ses pas, l'odeur de l'avoine lui donne le pied marin, il franchit la passerelle que l'on a lancée sur le quai. et rentre à bord dans la petite écurie où le picotin l'attend.
C'est le repos pour tous, l'on est amarré et l'on mange tranquillement la soupe en famille, tandis que la fraîcheur descend de l'ombre des taillis et que le calme monte de la Seine immobile jetée dans l'herbe verte comme un ruban de satin bleu de ciel.
Les arrêts ne durent guère ; si la besogne est facile, la tâche est longue et, même en juin, les journées paraissent
courtes aux bateliers. . Les bois se font plus sombres, le soleil est bas derrière la colline ; au fond les grands arbres de la forêt de Sénart sont voilés d'un brouillard bleuté et la Seine reflète les derniers peupliers dans son miroir décoloré. Un coup de soleil fauve sur les cimes les plus élevées de l'autre rive et la nuit vient doucement, comme le jour, avec des coups de brise qui soufflent par risées. Grison tourne la tête vers l'écurie, le fouet claque ! Le chaland accroche ! le père est furieux, il jure... et les berges ne sont plus que des masses noires confuses, qu'éclairent de petites flammes de gaz, avec des silhouettes de clochers et de maisons. Encore une ville avec des quais et des cabarets allumés !... Melun !
Et ainsi, et toujours, demain sera comme hier, et les jours qui suivront seront les mêm^es. Aussitôt qu'on sera arrivé dans la Bourgogne, qu'on aura pris un chargement, on redescendra vers Paris ; puis l'on remontera, et jamais on ne se lassera de ce spectacle sans cesse renouvelé, éternellement beau.
Lorsqu'on rencontre un camarade qui
va du môme côté, on « s'amarre l'un à l'autre », on assemble les équipages et l'on part de compagnie. Il y a un bateau que Granché accoste souvent, c'est le Jean-Claude^ de Clamecy. Le patron embarque d'habitude avec lui son fils, garçon de quinze ans, un luron, il a déjà des allures d'homme. Quand il conduit le bourriquet, Geneviève ne manque pas de descendre à terre et de faire route avec Anthelme qui lui maraude des fruits ou déniche des petits oiseaux. Alors , les bateaux vont de travers, les patrons crient, les gamins se disputent : « C'est Geneviève ! c'est Anthelme ! » ils se lancent des coups de fouet, mais malgré tout, ils restent bons amis.
Au sortir d'une écluse, un jour, on ne vit plus les enfants à la tête de leurs ânes, et quand il fallut partir, ils n'étaient pas là ! On appela : « Anthelme ! Geneviève ! » rien !... Le père courut à leur recherche et finit enfin par les trouver blottis l'un près de l'autre, derrière un buisson touffu, où le polisson avait entraîné sa camarade. Quelques coups de bottes au gars, deux ou trois giffles à la fille et tout fut
dit : ce fut la seule leçon de morale que Geneviève reçut jamais.
Les fils ont grandi, la femme a par moments des douleurs qui lui barrent bras et jambes, on a beau ne pas manquer de courage, quand les forces n'y sont plus, il faut bien s'arrêter ; Granché a gardé avec lui ses deux fils les plus âgés, les plus forts, et il a installé la mère, Geneviève et les petits à Saint-Mammès, dans une maisonnette qui forme boutique sur le quai.
Pour beaucoup de mariniers qui descendent à Paris, la suprême ambition est d'avoir un petit coin d'habitation à Saint- Mammès. Non pas que cette presqu'île plate, coupée en angle par la Seine d'un côté, le Loing de l'autre, soit la plus belle qui borde le fleuve, mais c'est une halte forcée pour toute la batellerie de la Champagne, de la Bourgogne et du Bourbonnais. C'est un incessant encombrement de péniches qui entrent, sortent ou attendent la formation d'un train, de remor-
queurs et de loueurs qui appellent les clients à grands coups de sifflets.
Saint-Mammès est un établissement de caboteurs sur une côte étrangère, un entrepôt et un comptoir qui ne vit que par ou pour la marine, un port ami au milieu de ces villes et de ces villages que le batelier évite et dont il ignore les noms. Les bohémiens des rivières ont campé là, ceux de la Meuse ou de l'Yonne, de la Loire ou du Rhône, sans distinction de patrie, unis dans cette commune liberté de la vie errante. Peu à peu, chacun s'est construit un logement comme il lui a plu, à la mode de son pays; il en est venu d'autres qui se sont couchés sous de méchants appentis ou dans les carcasses des bateaux mis à sec, et d'autres enfin dorment sous de mauvaises toiles tendues au bord du canal. Mais de loin le villasTe paraît bien assis, heureusement situé, et ses toits de briques se perdent dans le feuillage ; devinerait-on là les oiseaux de passage , les passereaux de la rivière nichés dans les taillis de Seine-et-Marne ?
A Saint-Mammès, les femmes ne sont pas isolées dans la plaine ni perdues dans
la montagne ; en voyant la demi-ceinture d'eau qui entoure le village et les continuelles allées et venues des bateliers, elles se figurent encore être à bord : et autour d'elles, les enfants qui grandissent sur les rives apprennent à aimer le fleuve. Pourtant, malgré les soins du ménage, les soucis de la boutique, où elle vend les menus objets nécessaires aux mariniers, Geneviève s'ennuie , le temps lui dure, elle aspire au jour oii le moment sera venu de reprendre ses voyages, et tristement elle va le long des quais, fixant avec dépit l'horizon toujours le même : le grand pont de fer, la route à mi-côte qui conduit à Champagne, le viaduc de Moret, et par delà la vallée les dernières poussées de la forêt de Fontainebleau. Elle s'attarde à considérer un à un les bateaux qui viennent se ranger près du bord et suit leurs manœuvres ; cent fois elle les a rencontrés et les patrons, des amis d'enfance qui la reconnaissent, l'interpellent :
— Eh 1 la Parisienne ? est-ce aujourd'hui que tu embarques avec nous ?
— Il y a place pour toi dans la cambuse, la belle enfant, je « t'embauche-t-y » pour la descente ?
Les expressions se corsent, mais elle rit, elle rit de bon cœur, tous les mariniers sont ainsi, et leurs gros mots tintent comme des compliments aux oreilles des riveraines. Par exemple, il y a ceux de vc la Chaîne » et des remorqueurs, des Parisiens qui font les fiers parce qu'ils conduisent des machines et qui appellent les autres fainéants ; ceux-là se figurent qu'aucune fille ne peut leur résister et ils passent sans vergogne leurs bras autour de sa taille ; mais Geneviève a la main leste et solide et elle n'est pas faite pour des messieurs !
On reste tard sous la feuillée à bavarder entre filles pendant que les hommes groupés près de l'arbre de la liberté, derrière la vieille église, causent et discutent en fumant leurs pipes. Les enfants sont couchés, la mère ferme la boutique, le dernier remorqueur vient de regagner son garage à toute vapeur, la journée se finit. Cependant sur le chemin de halage qui vient de Montereau, on entend encore claquer un fouet et sonner des jurons.
Geneviève tourne la tête, elle croît reconnaître la voix du conducteur et cherche à
distinguer le bateau. Elle ne se trompe pas. c'est son ami Anthelme, et le Jean- Claude qui descend de Clamecy ; Anthelme. est aujourd'hui un solide gaillard et un rude garçon La jeune fille ne peut tenir en place et, tout en se promenant, descend jusqu'au port.
— C'est toi, Anthelme?
— Tiens, te voilà? Geneviève de Brabant.
— Tu arrives bien si tard ?■
— C'est là haut à l'écluse, ils n'en finis- . saient pas.
Le chaland est amarré, le marinier saute à terre et va vers Geneviève :
— Toi au moins, tu es gentille, dit-il en l'embrassant à pleines lèvres, tu n'es pas comme l'autre !... tu m'attendais
Anthelme sent l'eau-de-vie, l'arrêt à l'écluse n'a dû être qu'une station au cabaret ; il est gris, il serre son amie entre ses bras et veut l'entraîner avec lui.
— Eh, eh ! pas de çà ! dit impérieusement Geneviève en se dégageant, tu es donc aussi bête que les autres !... Si c'est pour t'amuser, il y a au bout du village une femme chez qui vont les hommes
quand ils ont trop bu ; vas-y , mauvais diable !
Une fille de mariniers ne se laisse pas séduire comme une fille de faubourg; sa coquetterie est de porter du linge propre, son ambition d'avoir un mari robuste et beaucoup d'enfants. Le travail au grand air calme ses névroses, et le charme impassible de la campagne emplit son imagination ; c'est la vraie femme selon la nature. Avec ses grands yeux très ouverts, sa démarche alerte, son parler vif et sonore, pas de sournoiseries ni de pruderies, pas de rires en dessous, pas de contrefaçon d'innocence ;elle sait tout et en rit. Elle sait aussi bien qu'une autre et même mieux qu'une autre, étant plus libre, que les baisers sont bons à vingt ans ; de belles paroles, on lui en a débité de toutes sortes : des promesses, à la danse, les garçons lui en ont fait plus qu'il n'y a de jours dans l'année, et son camarade Anthelme a voulu abuser de leur amitié ! Mais Geneviève ne sera ni une femme pour rire, ni une gueuse, on ne plaisante
pas avec ça chez les mariniers, elle a vu sa mère à la besogne!... Et quant à l'amour, il vient sans qu'on lui coure après.
Le printemps ramena à Saint-Mammès Anthelme revenant de la Bouroroorne ; après bien des hésitations, le marinier entra dans la petite boutique du quai :
— Bonjour tout le monde ! fit-il en enlevant son chapeau. Puis n'apercevant que Geneviève et la mère ; le père n'est pas là?
— \on, il est descendu ce m.atin à Paris... Tu viens de Clamecy ? As-tu des commissions pour nous?
— Non!... puis se reprenant et regardant Geneviève ; si ! dit-il, et il tortillait sa moustache, ne sachant plus comment parler. La jeune fille le tira d'embarras :
— Te es bien si beau, Anthelme 1 estce que tu es de noce? lui demanda-t-elle en le regardant dans les yeux.
— Peut-être bien... ca ne dépend que de...
— De qui ?
— De toi. fit-il avec terreur, comme s'il venait de prononcer un m.auvais mot.
Oui, je viens te demander si tu veux être ma femme ?
— Pourquoi non?
— Ah! tu sais!... tes idées d'autrefois !... et vous, la mère, qu'en ditesvous ?
— Si elle te veut, elle est bien, ma fi, assez raisonnable pour savoir ce qu'elle fait !
— Mais le père? fit Geneviève.
— Oh ! le père, je vais à Paris, moi aussi, dit le marinier, et je lui demanderai.
Anthelme, sans plus tarder, embrassa sa fiancée ; maintenant que le grand mot était lâché, il pouvait bien prendre ses aises ; il enleva sa redingote qui le serrait à l'étouffer et l'on but en famille un bon coup de vin, puis les deux jeunes gens se tenant par la taille descendirent vers le bassin, tandis que sur le pas de la porte, la mère les suivait du regard avec tranquillité.
Le Jean-Claude avait été radoubé, calfaté, remis à neuf, la cabine fraîchement peinte avec ses petits volets verts et sa cheminée avait la gaîté d'une maisonnette
des champs, Geneviève toute joyeuse sauta sur le pont. L'âne mâchonnait son foin dans une belle écurie ; à l'avant, le garçon marinier dormait déjà sur une botte de paille.
— Il est beau ton bateau, Anthelme !
comme tu as bien tapissé la chambre, pourquoi as-tu fait tant de dépenses ?
— Pour toi, Geneviève, murmura le grand gars.
La jeune fille ne dit plus rien ; il y avait je ne sais quoi qui lui étreignait la gorge et picotait ses paupières ; elle s'assit sur un paquet de cordages. Anthelme se mit à ses côtés, Geneviève ne pouvait y croire, elle était à bord, elle allait reprendre sa vie errante et, dans quelques jours, elle serait la femme d'Anthelme, l'instinct l'avait poussée vers lui, l'amour maintenant arrivait par surcroît avec toute sa franchise et sa violence.
La nuit vint ; bientôt on ne distingua plus sur le ciel les cimes découpées de la forêt, les trains passaient comme des étoiles filantes rouges ou jaunes sur le viaduc ; Saint-Mammès s'endormait. A la surface de l'eau, sur les feuilles étalées,
EN SKINE 93
les grenouilles coassaient à la lune levante, les grillons grésillonnaient dans l'herbe et la Seine accompagnait ces murmures du soir de son doux clapotement.
Les cœurs battaient fort! Les senteurs du goudron nouveau qui enduisait la coque, le parfum des fleurs, dont Anthelme avait orné la cabine, montaient au cerveau de Geneviève et son corps sauvage de vierge grisé de sensations nouvelles frissonnait entre les bras du beau garçon, comme la fleur du nénuphar qui s'épanouit à la brise de mai.
— Viens, dit Anthelme à voix basse.
Quand le soleil se leva, le patron reposait encore dcns la cambuse, le bourriquet conduit par le garçon batelier avançait franchement à travers les hautes herbes du chemin de halage et Geneviève, debout sur le pont, appuyée contre la barre, l'œil en avant, guidait la marche du chaland. La jeune femme baignait avec bonheur dans la fraîche brume qui précède la rosée son visage empourpré d'amour
et s'imprégnait des parfums acres qui, à l'aube, montent de la rivière. Elle souriait au matin comme si jamais elle n'eût vu plus douce clarté dans le ciel, plus pénétrante suavité dans l'indécision du jour qui commence ; elle avait une satisfaction complète dans tout son être et le cœur plein d'allégresse, il lui semblait que ses désirs vagues, ses rêves mal définis avaient soudain pris une forme réelle, de même que tout à l'heure, sous le brouillard dispersé, allait apparaître une campagne resplendissante de soleil et de printemps.
Geneviève était femme maintenant, et la femme d'Anthelme. Ils s'étaient donnés l'un à l'autre sans scrupules, sans honte, simplement parce qu'une force au-dessus de toutes les vertus, au-dessus de toutes les pudeurs, les poussait ; parce qu'ils s'aimaient ; ils s'étaient unis devant la grande nature, le bateau avait entendu les serments d'Anthelme. la brise avait emporté les soupirs de sa fiancée, la Seine avait bercé leur nuit d'hyménée ; et l'on ne parjure pas devant de "semblables témoins quand on est marinier. Il était à
elle, comme elle était à lui ; pour la vie. Entre les caresses de la Seine et celles de son amant, la descente à Paris fut courte pour Geneviève, si courte que, sans qu'elle y pût croire, ils accostèrent un matin sur le port Saint-Bernard, bord A bord avec le chaland du père Granché.
— Tiens, te voilà, mon garçon, fit le bonhomme.
— Oui, père Granché, me voilà !
— Allons, bien pensé !
Et le vieux se remit à la besogne. Mais Anthelme alla vers lui, et le prenant par le bras :
— Père, je voudrais vous dire deux mots.
— Eh bien quoi ?... qu'est-ce que tu veux ?
— C'est... rapporta votre fille !... ne voulez-vous pas la marier un jour ou l'autre ?
— Ça, c'est son affaire, mon garçon, si elle veut, ça ne me regarde pas !
— Eh ! Geneviève ! appela Anthelme, viens un peu embrasser le père !
Le vieux Granché se mit à rire.
— Ah ! tu avais pris les devants, po-
liàson!... et toi tu te cachais, gaillarde!... Enfin puisque vous vous êtes choisis, vous vous aimez, c'est bien!... mais tu sais, j'aime les choses régulières, nous irons voir cet après-midi, à la mairie, si on ne pourrait pas un peu vous marier.
Ils s'en furent à la mairie du Panthéon, Anthelme présenta bien ses papiers, ceux de Geneviève; mais quand il eut demandé à être marié tout de suite, on se moqua de lui, on devait avant faire des annonces à Clamecy, à Saint-Mammès, avoir des autorisations à n'en plus finir. Les mariniers partirent désappointés de voir qu'on exigeait tant de formalités pour une chose si simple.
En passant . ils entrèrent à Saint- Etienne-du-Mont : à l'église, il fallait deux semaines de publications, et avec des dispenses encore ; ils se bornèrent à faire brûler un cierge devant la châsse de Sainte-Geneviève et redescendirent contents.
Le soir. Granché mena son gendre, sa fille et ses fils dîner au restaurant ; Anthelme paya la limonade dans un caféconcert du quartier de la Bastille, et tous
rentrèrent de bonne humeur aux bateaux.
Trois jours plus tard, les chalands étaient vides, on unit les attelasses et Ton remonta côte à côte.
Geneviève n'avait pas pu se marier à Paris, mais à Saint-Mammès, la noce dura huit jours; dîners, promenades, danses; à tout bateau qui arrivait, on recommençait la fête, et le père répétait à chaque baiser : — Hein, la fille ! hein, mon gars ! plus besoin de vous cacher dans les buissons au jour d'aujourd'hui !
^LIOTHECA )
tous habitions, à Passy, une petite maison blanche, un nid caché clans le fond d'un jardin et protégé par le faîte épanoui d'un platane élevé ; paisible foyer dont ce grand arbre est resté dans mon esprit comme le symbole et Temblème. 11 me semble encore qu'on devait l'apercevoir de tout Paris, ce géant! Pour moi, d'abord je ne distinguais que lui entre les cimes qui couvraient la colline, et je me souviens que, lorsque ma cousine Marguerite, ma petite sœur et moi, nous rentrions d'une longue promenade, faisant la moue,
tirant la jambe, la vue de sa tête verte au-dessus des toits nous donnait du courage, et nous marchions mieux. Puis à l'entrée de la rue, dès que nous reconnaissions les longues branches maigres des cerisiers, les panaches des sureaux, nos murs par-dessus lesquels les lierres se déversaient en rampant dans la mousse, nous prenions notre course, et c'était à qui, de ma sœur ou de moi, atteindrait le premier la porte au judas de cuivre pour sonner et crier bien fort : « Ne vous dérangez pas. c'est nous ! »
Quel contentement et quelle félicité on respirait dans la maison paternelle ! Tout y] était agréable, souriant et beau : des plantes, des fieurs, des fruits comme jamais je n'en ai revu nulle part ; partout de la gaieté, de la jeunesse, des journées entières de rires et de jeux : on eût dit qu'une bonne fée éloignait soigneusement de nous tous les chagrins. Et puis, c'était un rendez-vous de joyeux, de vrais amis : le bon M. Cormon, un gâte-enfant ; le docteur Bruneau ; notre voisin M. Joncel, un musicien que nous appelions le bon ami de Marguerite, et qui rougissait d'une
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façon si drôle en lui baisant le bout des doigts, et ce fou de Casaban qui avait la spécialité des histoires dites à demi-mot : nous n'y comprenions rien, mais tout le monde riait aux éclats. Et les demoiselles Dumontet, les dames Versanges, la tante Ladureau, de Provins , et M""^ Deschaumes, cette mélancolique figure de blonde si gracieuse et si douce, et Toinette, et tant d'autres ? Heureuses années dont chaque jour était marqué par quelque découverte de mon esprit, où mon être s'ouvrait au monde et à la vie ! A travers le rideau de crêpe de mes douleurs, je revois aujourd'hui toutes ces choses comme dans la ressouvenance vaofue d'un rêve ao;réable ! Puis-je croire que j'aie éprouvé ces joies délicates de l'enfance, cet âge où notre naïve et ingénue sensibilité comprend si bien la nature, où l'existence, au milieu de nos amies les plantes, de nos camarades les animaux, passe si doucement, parfumée parles unes, caressée par les autres ! Ah î jardin de Passy, jardin où mes illusions ne poussèrent et ne fleurirent en paix que pour être de bonne heure plus impitoyablement fauchées,
reste béni, sacré comme un tombeau, tombeau d'enfant aux couronnes bleu et blanc, perdu dans un coin du grand cimetière parisien, et qu'on visite à peine une fois l'an pour arracher l'herbe qui le ruine.
Mon père s'occupait d'affaires de bourse ; il avait épousé très jeune une demoiselle de Junas ; veuf quelque temps après la naissance de ma sœur, il vivait résigné dans sa retraite, tout entier à ses enfants. J'ai à peine connu ma mère ; tout ce que j'en sais, je l'ai appris de M'"^ Deschaumes, son amie intime, et, lorsqu'elle en parlait avec mon père, j'aimais à lui entendre répéter que ma mère avait été la plus belle et la meilleure de ses amies. Ma sœur et moi, nous avons été élevés par une cousine qui pouvait avoir de dixsept à dix-huit ans à cette époque ; elle était orpheline ; mon père l'avait fait élever à la maison, et alors elle dirigeait notre intérieur.
Marguerite fut pour nous une sœur aînée avec quelque chose de plus, une petite mère avec des élans de vierge qui se prodigue en caresses ; pour moi plus
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particulièrement, ce fut, comment diraisje ? un être mystique sans rien d'humain, quelque séraphin égaré sur terre que je chérissais d'un amour intraduisible dans sa candeur, et je l'aimais comme mon bon ange, comme l'essence même de la femme. C'était cousine, le matin, qui nous réveillait ; cousine qui réglait notre temps, faisait réciter les leçons ou répéter les gammes; cousine qui s'occupait de nos jeux et nous aidait à surveiller les platesbandes et la basse cour ; et lorsque, par hasard, dans la journée, cousine nousquittait quelques heures, nous étions au désespoir. Vite, dès qu'elle était partie, je grimpais sur un gros sureau appliqué contre le .mur, et là, assis entre deux branches en fourche, penché vers la rue, je restais jusqu'à ce qu'elle revînt, pour la fêter comme s'il y eiit eu dix ans que je ne l'eusse vue. Le soir, après-dîner, souvent mon père descendait à Paris et nous restions seuls. A la nuit tombante, quand tout se tait, même les oiseaux, même le bourdonnement de la ville, Marguerite se mettait au piano, et il s'envolait dans le jardin quelque mélodieuse rêverie qui
s'éteignait en même temps que le jour ; puis elle allait s'asseoir sous un berceau de verdure et méditer. Mais aussitôt que j'apercevais sa robe d'été dans les taillis sombres, je courais vers mon amie, je pDsai^. mi tête sur ses genoux et elle me racontait des histoires si belles, si belles que je fondais en larmes. Un sourire séchait bien vite ces pleurs d'enfant et je m'endormais en écoutant les battements de son cœur, pendant que sur mon front ses lèvres s'oubliaient dans un long baiser.
Je ne saurais dire si ma cousme était jolie : jamais je n'ai vu. moi, de femme aussi merveilleusement belle, à part peutêtre ^V'^^ Deschaumes ; mais ce n'était plus le même genre de beauté. M'"*^ Deschaumes était rose et blonde, d'un blond poudré, vaporeux et charmant ; Marguerite était grande et brune, mais brune sans violence de ton ni de couleur, brune à la peau blanche et douce invitant à la caresse. Son caractère, autant que je puis me le rappeler, reflétait assez la façon indépendante dont elle avait été élevée : un jour pleine d'entrain, la première à
proposer des folies ; le lendemain, triste, en proie tout éveillée à quelque cauchemar dont rien ne pouvait la distraire, ou bien énervée, capricieuse, quittant la table à ouvrage pour le piano et son livre préféré pour écrire d'interminables lettres à ses amies. Comme ces peureux qui, dans l'obscurité, crient très fort pour se donner du courage, elle s'agitait dans le vide de son existence sans but pour se faire illusion sur l'avenir ; car enfin, j'y pense aujourd'hui, ma cousine, à cet âge, devait trouver bien monotone cette vie d'institutrice, et tout l'amour qu'elle nous donnait pouvait-il remplacer celui que sans doute elle rêvait au fond de son cœur ?
Je grandis : l'hiver faisant de longues glissades dans les allées, sous les branches fourrées de neige, l'été me cachant dans les feuilles avec les nichées de pierrots ; fou de joie aux premières gambades dans le soleil du printemps, ou regardant avec dépit le vent d'automne, arracher et tordre dans ses tourbillons les dernières feuilles brunes des platanes. D'année en année, la maison me semblait prendre aussi plus d'importance et d'animation,
Io6 PREMIER AMOUR
soit que le chagrin de mon père se fût calmé, soit qu'il s'intéressât davantage à des enfants plus âgés. Les visites fastidieuses de nos grands-parents de Junas, visites pendant lesquelles ces deux vieillards pleins d'affection et de retenue osaient à peine nous embrasser, mais se croyaient obligés de fondre en larmes au souvenir de leur fille, devinrent de plus en plus rares. M'="* Deschaumes , qui pour se distraire d'un récent veuvage passait ses après-midi chez nous, se laissait retenir à dîner, et nos amis Cormon, Casaban, Joncel, Bruneau, se retrouvaient fréquemment à notre table. Ces soirs-là. c'était fête pour nous : mon père ne redescendait pas à Paris, nous nous couchions une heure plus tard et nous jouions aux cartes avec tout le monde. Mais avant, au dessert, Marguerite se levait, nous faisait signe à ma sœur et à moi de la suivre, et nous laissions ces messieurs causer à Taise pendant qu'ils prenaient le café.
Une fois cependant mon père me rappela :
— Viens un peu ici, Paul, qu'on te voie.
Il me plaça sur ses genoux et me donna un morceau de sucre à croquer.
— Voilà le rejeton, dit-il ; ce sera un gaillard ; mais je ne sais vraiment pas si nous pourrons en faire autre chose qu'un jardinier. Je l'avais mis en pension : il a fallu le ramener dans son jardin, sans cela il serait tombé malade
Chacun alors lance son mot : « Je suis le portrait vivant de mon père... J'ai bien le temps d'être sérieux et de travailler... Il ne faut pas trop demander à mon âge.»
— S'il obéissait seulement, le mauvais sujet ; mais Marguerite seule peut en venir à bout. Autant il a de brusquerie envers les autres, autant à l'égard de sa cousine il est doux et prévenant !
Bien entendu, on ne perd pas une si belle occasion de faire l'éloge d'une jeune fille aussi intelligente, aussi bonne, aussi gracieuse, une maîtresse de maison parfaite ! Elle a tout ce qu'il faut pour rendre un homme heureux ! Et l'on ajoute, tandis que Joncel rougit jusqu'aux oreilles :
— A quand le mariage ?
Le mariage ! comment cela, Marguerite se marier, nous quitter, aller chez d'autres parents, avoir d'autres enfants ! cela me paraît invraisemblable et tout haut je m'écrie :
— Moi, d'abord, je ne veux pas !
— C'est vrai, mon pauvre Paul, on avait oublié de te consulter, répond mon père. Et, comme tout le monde se met à rire, je me cache dans un coin en pleurant, jusqu'à ce que Marguerite vienne m'assurer que ces messieurs ont voulu plaisanter.
— Je savais bien, moi, que tu ne voulais pas me quitter 1 lui dis-je en l'embrassant.
Je finis bie]i pourtant par comprendre que, parmi tous ceux qui nous entouraient, il y avait une sorte de conspiration pour marier ma cousine. De quoi se mêlaientils ? M. Cormon parlait de convenances : il n'était pas raisonnable qu'une jeune fille de cet âge demeurât chez un homme veuf et jeune ; on pouvait faire de méchantes suppositions, le docteur Bruneau invoquait des raisons de tempérament et, jusqu'à M'^'"' Deschaumes , chacun patronnait un candidat. Un jour, même, notre voisine présenta, sous un prétexte quelconque, à mon père une dame de ses amies accompagnée d'un grand officier, son fils, dont on ne cessait depuis une semaine de raconter les prouesses. Quand
PREMIER AMOl'R IO9
j'aperçus chez nous ce militaire tout galonné, avec d'épaisses moustaches en croc et des allures de pourfendeur, je m'en fus bien vite me percher tout au haut d'un arbre : mon éducation libre avait l'horreur des uniformes, militaires ou lycéens, tous ces gens en livrée sentaient l'esclavage. Pourtant, comme l'entrevue se prolongeait, je descendis de ma cachette. Ces messieurs et ces dames causaient chacun de leur côté sous les platanes, autour de la table rustique.
M'"*' Deschaumes parlait de mariage, et je voyais ma pauvre cousine baisser la tête, rougir, sans trop savoir quelle contenance pVendre. Alors je m'approchai d'elle tout doucement, je la tirai par sa robe à plusieurs reprises et je lui dis tout bas : « Viens donc t'amuser. » Mais mon père me fit sévèrement signe de me tenir tranquille. C'était donc ce soldat qu'on voulait marier avec Marguerite ! Oh ! non ! par exemple ! pas celui-là !... pas celui-là, ni aucun autre d'ailleurs !
On se leva, on fit faire un tour de jardin à nos visiteurs. Je les suivis. Ils s'extasièrent devant quelques plantes rares^
IIO PREMIER AMOUR
admirèrent les poiriers chargés de fruits ; mais, en passant près d'un enclos qui m'était réservé, l'officier demanda la permission d'y cueillir comme souvenir une rose qu'il plaça entre les boutons de sa tunique. Une rose que je surveillais depuis plus d'un mois, une rose que j'entourais de tous mes soins ! Je fus sur le point de me fâcher : heureusement je me contins ; mais, lorsqu'il passa la porte, par derrière je crachai sur son pantalon.
Je ne sais ce qu'il advint ; en tout cas, ■ce mariage, pas plus que les autres, n'aboutit, et je ne revis plus l'officier ni sa mère. Ma cousine, ma chère cousine, restait bien toute à mon affection ; je m'efforçais de plus en plus de la combler de mes caresses, de la distraire de ses ennuis, et, si j'ai travaillé alors quelque peu, ce n'est certes pas par raison, mais pour ne pas lui faire du chagrin. Marguerite voulait m'initier à tout ce qu'elle savait ou soupçonnait en peinture ou en musique ; elle voulait faire de moi uu grand artiste ; mais elle-même, si elle subissait cette attraction vers l'idéal qui s'empare de l'esprit des jeunes filles et exalte leur
cerveau pour masquer les exigences de leur cœur, elle n'avait rien de ce qui fait le tempérament artistique. Quand j'y songe, quand je revois quelques-unes de ces ébauches enfantines que je trouvais merveilleuses alors et dont je ris aujourd'hui, je suis encore à me demander ce qu'on pouvait bien admirer dans ces barbouillages ! Pourquoi des compliments si exagérés ? Pourquoi l'appelait-on peintre de grand talent, musicienne consommée, quand elle n'avait qu'un cœur de femme ?
Ma sœur, pâle et chétive fillette, grandissait comme une plante qui s'étiole : elle croissait mal. et le docteur Bruneau nous conseilla, pour sa santé, d'aller passer un été à la mer : les bains et le s^rand air devaient la fortifier et la guérir. Mon père s'empressa de louer aux environs du Havre un chalet, avec une terrasse et quelques arbres, placé tout au bord de la mer, au pied de la falaise, dans une position superbe, mais retirée, où nous devions retrouver le calme de Passy,
Pendant plus d'un mois avant notre départ, il ne fut plus question chez nous que de voyages, d'explorations, de traversées. Je m'enthousiasmais pour la vie de mer, je ne parlais plus qu'en termes de marine, et il fallut qu'on m'achetât un costume complet de matelot, avec cein-
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ture, col rabattu et béret portant en lettres d'or le nom de la villa <s Caprice ». Un matin enfin, nous partons; le train ne roule pas assez vite et les stations se multiplient indéfiniment. Cependant nous arrivons au Havre et une voiture nous conduit à la porte du chalet, dont nous nous étions fait par avance un éden.
D'abord nous courons partout, de la cave au grenier, en poussant des cris joyeux ; puis nous revenons sur la terrasse, d'où ma cousine, appuyée sur la balustrade, regardait la mer.
Le soleil, en touchant l'horizon comme un fer rouge qu'on plonge dans l'eau s'éteint au milieu de vapeurs enflammées et de longues étincelles que reflète l'Océan. Sous l'ombre croissante, les côtes normandes apparaissent en lignes rousses, et devant elles la pointe du Havre, avec ses maisons, ses clochers, ses hauts chantiers de construction s'enfonce dans la mer comme un éperon d'or. Un grand voilier avance lentement et sans bruit vers le port, et se découpe en noir sur le fond qui flamboie, et du haut des falaises, en même temps que les étoiles, s'allument
les phares dardant au large leur double rayon blanc. Je me rappellerai toute ma vie l'impression de saisissement que me causa la vue de ce coucher de soleil ; je me serrai contre ma cousine et nous restâmes longtemps abîmés tous deux dans la contemplatian de ce grandiose spectacle : elle aussi, cette immensité vibrante, ces mondes en ig^nition l'étonnaient et lui rendaient peut-être plus pénible sa solitude de jeune fille.
Les jours suivants, je fis mille découvertes étonnantes : des algues, des coquilles nacrées, de petits crabes bleus je n'avais qu'à ouvrir la porte de la grève pour en faire ample provision, et j'entassais toutes mes trouvailles, comptant bien les emporter à Paris. J'eus bientôt une réduction de trois-mâts qui naviguait à marée haute, et un filet pour pêcher à marée basse les poissons que la mer, en se retirant, laisse prisonniers entre les galets ; je fus le plus heureux des enfants.
Nous devions recevoir à la villa Caprice l'^s demoiselles Dumontet, amies de Marguerite , et la famille Versanges ;
M. Cormon avait une chambre préparée ; Casaban s'était fait annoncer ; mais, par suite de circonstances dont je ne me souviens plus, personne à l'exception de M'"*^ Deschaumes, ne troubla la tranquihité de notre cottage. Elle passa l'été à Deauville, chez des parents et vint fréquemment nous rendre visite et nous apporter la gaieté ; tout le jour, c'était avec ma cousine un duo de causeries folles et de rires perlés, et mon père lui-même, si morose d'habitude, se laissait gagner par le joyeux babil de la jeune veuve. Pour les autres jours, nous n'avions que le choix des distractions : l'entrée ou la sortie des bateaux, l'arrivée des pêcheurs, les étalages du marché ; mais la principale était la peinture. Il fallait me voir, après le déjeuner^ prendre l'ombrelle, le pliant, la boîte de couleurs, et accompagner Marguerite sur la falaise ou le long des grèves ; puis, lorsqu'elle avait découvert un point intéressant, un site pittoresque, planter le parasol et installer le petit atelier.
Partout d'abord je voulais poser et au premier plan ; mais rester à la même
Il6 PREMIER AMOUR
place quand on a près de soi du sable à remuer, des insectes à poursuivre et des fleurs à cueillir, cela dépassait les bornes de ma patience, et je me sauvais en gambadant. A la fin, les courses dans l'herbe lassaient autant que la pose. Je ne pouvais m'écarter assez loin et je revenais bouder près de Marguerite jusqu'à ce qu'elle se décidât à changer de place ou à rentrer. J'avais cependant du plaisir quelquefois et j'étais fier de voir les pêcheurs, revenant chez eux, s'arrêter devant l'ébauche, les hommes campés en arrière cligner des paupières, les femmes plus hardies tendre le cou, les mousses s'approcher tout près, regarder ma cousme avec de grands veux, et je m'amusais de leurs exclamations naïves et de leurs sourires, mais ils repartaient vite et je restais là.
Je m'étais endormi dans l'herbe au pied de ma cousine, une après-midi, quand tout à coup je l'entendis pousser un petit cri d'efïroi. Je rouvris les yeux aussitôt et j'aperçus, derrière elle, un jeune homme qui s'était avancé en tapinois. Feignant la surprise, il s'inclina profondément.
— " Mille fois pardon, mademoiselle ; je
PREMIKR AMOUR II7
SUIS absolument confus de la frayeur que je viens de vous causer ; excusez mon indiscrétion et ma hardiesse. Je suis quelque peu artiste et je n'ai pu résister au plaisir d'admirer votre étude.
Marguerite ne sut que répondre ; devant tant de politesse, elle fut confuse et crut •devoir dire que ce qu'elle avait ébauché là était bien mauvais.
— Mais non, mais non, se récria le nouveau venu, il y a beaucoup de bon ; on voit que vous êt^s coloriste ; l'ensemble €st très heureusement groupé, le ciel n'est pas mal.
Il demanda cependant la permission de faire quelques remarques et de donner quelques conseils : entre artistes on se devait la franchise. Alors il critiqua comme un maître : le premier plan était trop « pignoché », il n'y avait pas assez de pâte, le dessin n'était pas assez rigoureux ; le fond manquait de vigueur ; bref il ne resta plus rien de l'œuvre si louée. Marguerite ne rougissait plus ; elle écoutait et discutait mollement, convaincue de sa faiblesse ; la causerie fut longue. Je restais le nez en l'air sans trop compren-
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dre ; tout ce que je voyais, c'est qu'un peintre, un grand artiste peut-être, complimentait ma cousine, s'intéressait à son travail, et j'en étais enchanté. Du reste, ce monsieur avait une de ces physionnomies neutres qui n'ont rien de saillant ni en bien ni en mal, et qui sont sympathiques de prime abord ; il parlait avec o-râce, affectant vis-à-vis de ma cousine une courtoisie raffinée ; enfin il me salua d'uusv Bonsoir, Monsieur ! ^^ qui im flatta beaucoup ; c'était un ami.
Le lendemain, nous retournâmes au même endroit pour continuer l'étude, et, par hasard aussi, le peintre passa par là. Notre ami renouvela ses éloges, puis s'installa près de nous ; mais je crus remarquer que peu à peu la conversation s'éloignait sensiblement de la peinture, que le maître devenait presque familier avec ma cousine ; enfin, en nous quittant, il lui serra la main. Du coup, ma jalousie fut mise en éveil et mes soupçons ne firent qu'augmenter. Tous les jours, nous le retrouvions où que nous fussions ; il restait avec nous pendant toute la séance -et Marguerite semblait s'amuser beaucoup
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de sa conversation ,.; mais, moi , je le voyais avec inquiétude chaque fois prendre plus de libertés, poser des questions plus indiscrètes ; un soir même il voulut nous accompagner jusqu'au chalet. En route, nous rencontrâmes mon père et ma sœur, venus à notre rencontre, et notre ami, après force salutations, se présenta : Jacques Gilmonde. peintre. Mon père, à qui ma cousine avait parlé de nos rencontres avec un grand artiste, le remercia des conseils qu'il avait bien voulu donner à sa pupille et Tinvita même à venir à la villa; on se lie facilement quand on est à la mer et qu'on vit dans l'isolement.
M. Gilmonde devint en peu de temps un des assidus de la maison, d'autant plus qu'il faisait la partie de mon père et qu'il le laissait gagner, par politesse, je suppose. Grâce à la souplesse de son caractère, le jeune peintre eut bientôt fait la conquête de tous ceux que nous recevions. M""*^ Deschaumes, elle-même, en avait fait le plus grand éloge ; elle se rappelait avoir vu au Salon un tableau signé Gilmonde et c'était très beau. Ses airs patelins, ses mines cauteleuses ressem-
blaient tellement à de la timidité et à de la bonté qu'on s'y laissait prendre, il ^'accusait et se défendait pour des riens : <s Je suis peut-être indiscret. , . J'abuse sans doute... Je suis si gauche, si primitif, excusez-moi... » Mais il n'en faisait ni plus ni moins et ces manœuvres habiles passaient pour du tact. Seul je l'avais démasqué ; les tentatives des marieurs m'avaient rendu méfiant, et je tremblais qu'un jour Gilmonde ne demandât la main de ma cousine, qu'il ne l'obtînt et que je ne fusse à jamais séparé de ma chère Marguerite.
Après les semaines de fraîcheur et de brume, le temps se mit enfin au beau, nous allions pouvoir prendre des bains : et moi, qui n'avais désiré rien tant, à mesure que je voyais le moment approcher, je sentais mon courage défaillir.
Quand je fus enfermé dans ma cabine, j'enlevai mes vêtements en tremblant de tous mes membres. J'entrai dans un maillot rouge et blanc ; mais, une fois cela fait, je me blottis dans le fond de la cabine, n'osant plus sortir : je croyais être tout nu, j'avais honte et je serrais les bras
contre ma poitrine. D'abord mon père vint et se moqua de moi, puis cousine. Oh ! mais je ne la reconnus pas : un bonnet de toile cirée, une blouse serrée à la taille, des pantalons ! Comment ! c'était Marguerite?... Pour la première fois, je m'aperçus qu'elle avait un corps, des jambes ; jusqu'alors, je n'avais vu que son visage, et les robes m'avaient caché la femme sous leur enveloppe mystérieuse ; ce fut mon premier désenchantement ! Je rougis de la regarder ainsi comme d'une grosse indécence et je baissai les yeux avec obstination ; mais, cousine, en riant, me prit par la main et me força d'entrer dans l'eau. J'en eus à peine à hauteur de ceinture que je refusai d'aller plus avant et me raidis contre Marguerite, poussant des cris désespérés.
— C'est bien, dit mon père; puisque tu es aussi poltron, reste sur le bord avec Céline et, nous, allons plus loin.
J'aimais mieux ça. Je fis le courageux vis-à-vis de ma petite sœur, et nous nous mîmes à gambader dans les lames sans perdre de vue mon père et Marguerite, qui nous paraissaient déjà très loin. Ils
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nageaient côte à côte ; nous n'apercevions plus que leurs têtes, quand un baigneur parti d'un bord opposé se joignit à eux, et tous trois nagèrent encore plus avant. Je poussai un cri : je venais de sentir tout à coup ma sœur tomber sans force entre mes bras. J'appelai ; en quelques brassées, mon père. Marguerite et Gilmonde furent près de moi. On nous sortit de l'eau et l'on emporta Céline évanouie.
Pour moi, je ne vis plus qu'une chose, Gilmonde avec Marguerite, tous les deux à dem.i nus : Gilmonde, lui ! toujours lui, lui partout ! Alors c'était bien vrai qu'il voulait se marier avec ma cousine 1 c'était bien vrai qu'il voulait me l'enlever !
Maintenant je le détestais et. plus il cherchait à pénétrer dans les pensées de ma tout aimée, plus je m 'efforçais de l'éloigner de nous.
Nous ne nous occupions plus que de peinture à la villa Caprice ; la chambre de M. Cormon avait été transformée en atelier ; Gilmonde donnait religieusement des leçons, et ma cousine avait été prise tout à coup pour son art d'un enthousiasme auquel la présence du nou-
veau professeur n'était pas sans doute étrangère. Ce monsieur ne sortait plus de chez nous ; à chaque instant on voyait apparaître sa figure obséquieuse , on entendait sa voix miel et sucre ; mais, malgré les avances qu'il me fit, jamais je ne consentis à jouer avec lui, je refusais même bientôt de lui parler et je ne quittais plus Marguerite. J'étais jaloux, absolument jaloux, sans pouvoir rien faire, sans pouvoir rien dire : est-ce qu'on écoute les enfants ?
La maladie de ma sœur, après l'accident du premier bain, ne fit que s'aggraver : la pauvre Céline dut se remettre au lit, et ce ne fut pas trop de nos soins à tous pour essayer de la sauver. Les rires cessèrent, l'atelier fut abandonné, et, avec les progrès du mal, une tristesse désolée •emplit le chalet si gai quelques jours auparavant. Cousine oublia tout, tout, pour rester nuit et jour au chevet de la malade, dont les petits bras amaigris n'avaient plus la force de se soulever, et qui ne voulait recevoir ses médicaments que de Marguerite. Ma sœur se mourait ; en vain, jusqu'au dernier moment, on essaya
de tromper mon père en imaginant d'heureux pronostics, la faiblesse augmentait de jour en jour et la vie s'éteignait peu à peu. Un matin que je n'étais pas encore levé, Cousine m'éveilla brusquement :
— \'iens vite, Paul, viens vite embrasser ta sœur !
Quand j'entrai dans la chambre, Toinette étouffait de gros sanglots dans son mouchoir ; mon père, livide et tremblant, tenait, soulevé entre ses bras, le buste de sa fille ; je m'avançai , j'embrassai les joues déjà froides, puis la tête retomba en arrière : c'était fini. Et dans cette chambrette d'enfant où la mort venait de s'abattre pendant qu'un oiseau piaillait à la croisée et que Marguerite priait à genoux, j'entendis pleurer mon père.
Il fut décidé que Céline serait enterrée au Havre, auprès de cette mer qu'elle disait, par un caprice d'enfant, ne plus vouloir jamais, jamais quitter. Le grandpère de Junas vint, et le désespoir de ce vieillard, qui avait vu successivement mourir sa fille et sa petite-fille, fut navrant. Nos parents , les Ladureau , de Provins, arrivèrent aussi ; avec moi les
seuls héritiers de mon père, et paysans, ils ne pouvaient avoir grand chagrin de la mort de ma sœur ; ils avaient profité d'un train de plaisir et passèrent gaiement leur temps à Etretat et à Trouville. Cormon et Casaban assistèrent également à la cérémonie. Mais, après que nous eûmes, jusqu'au cimetière, accompagné le petit cercueil voilé de blanc ; après que les amis furent repartis, nous nous retrouvâmes seuls danslechaleten deuil. Lasolitude augmentait encore la douleur poignante de mon père, et il fut décidé que nous retournerions bien vite à Paris, à Passy, dans ce jardin que nous n'aurions jamais dû quitter.
A Passy, je retrouve mon jardin, les poulets et la chienne, qui ne cesse de me lécher les joues, ses grosses pattes sur mes épaules, que pour se lancer en courses désordonnées à travers les pelouses et les fleurs ; je crois même quelque temps avoir retrouvé ma cousine, ma chère cousine. Comme autrefois, elle s'amuse avec moi, me fait travailler près d'elle et me raconte des histoires ; elle redevient enjouée, peut-être même plus qu'avant ; on la dirait surexcitée et ses journées se passent en visites chez les amies, en longues promenades ; elle ne songe plus à la peinture. Mon bonheur serait complet si j'avais encore là ma petite sœur, car nous nous heurtons partout à son souvenir, et nous nous surprenons à parler d'elle comme si Céline pouvait encore nous répondre.
PREMIKR AMOUR 127
Je jouais au jardin une après-midi, quand tout à coup Toinette m'appelle et annonce qu'on me demande au salon. J'y •cours : qui était là ? le peintre du Havre, Gilmonde ! Il causait avec mon père et s'excusait, avec une recherche exagérée, •de n'être pas venu plus tôt lui présenter ses respects. Je me laisse embrasser du bout des lèvres et complimenter sur ma bonne mine sans rien répondre ; puis Gilmonde demande des nouvelles de Marguerite.
— Elle sera enchantée, dit mon père de vous savoir de retour, et très heureuse si vous voulez bien encore lui continuer vos conseils et vos leçons.
— C'est beaucoup trop de valeur que mademoiselle veut bien accorder à mon talent et, si cela peut lui être agréable, je me fais une joie de me mettre à sa disposition.
Le maudit professeur reprit ses cours et, pour se moins dérober au grand art, il les fit le soir à la veillée ; on dessinait, on peignait bien ou mal, mais on causait surtout. Gilmonde avait toujours à conter une foule d'aventures galantes auxquelles
je ne comprenais pas grand'chose, mais qui faisaient rougir ma cousine ; et les tête-à-tête devenaient plus intimes et les allusions plus transparentes, les mots plus risqués. En quelques semaines, ces marivaudages innocents avaient pris une tournure de familiarité qui me terrifia. Je transportai mes cahiers et mes livres dans la bibliothèque, où avaient lieu les séances, et je restai là, faisant semblant d'étudier, mais en réalité ne perdant pas une de leurs paroles.
Je le revois encore suivant, par-dessus l'épaule de ma cousine, les mouvements du crayon : il s'approche, il cligne des yeux, il se penche et leurs têtes se frôlent. Ou bien il s'assied à ses côtés, bien près d'elle, en me regardant à la dérobée, et son bras, du dossier de la chaise, glisse autour de la taille... Alors le soupçon me vint qu'il se tramait quelque chose contre ma cousine je n'aurais su dire quoi, mais je sentais que sous toutes ces flatteries le peintre cachait un piège. S'il avait voulu se marier, il aurait fait une demande à mon père, on en aurait parlé, au lieu de se présenter comme un professeur ; la
haine que j'avais conçue pour lui me faisait tout redouter de sa part je supposais qu'il avait l'intention, je ne sais dans quel but, de nous enlever cousine, et j'eus un instant l'idée d'avertir mon père et de lui raconter de quelle manière il donnait ses leçons ; mais qu'aurait dit Marguerite !
Depuis notre retour, du reste, le chef de notre famille était absolument accaparé par ce certain Casaban, un ancien camarade désœuvré, qui avait pris à tâche de le distraire et qui, je crois, s'acquitta trop bien de cette fonction. Sous prétexte d'affaires, on le voyait arriver comme une avalanche à Passy, s'enfermer avec son ami, causer longuement en tête - à - tête avec luij et finalement nous l'emmener.
Le bohème, qui connaissait, pour en avoir bénéficié, le caractère faible et le bon cœur de mon père, abusait de l'influence qu'il avait sur lui pour l'entraîner dans les cercles, dans les coulisses, peut-être ailleurs !.., Nous, nous restions seuls sans autre distraction que les visites de M'"*^ Deschaumes, qui avait tant d'avis, disait-elle, à demander à son conseiller habituel et se désespérait de ne le plus trouver au logis.
i;0 PREMIER AMOUR
^lon père ne pouvait se douter de ce qui se passait chez lui, il ne songeait pas à s'en enquérir, et Gilmonde prolongeait indéfiniment les leçons sans que personne y trouvât rien à reprendre ; chaque jour, à force de patience et de faus.-e modestie, il prenait pied de plus en plus à la maison et augmentait la hardiesse de ses entreprises. Je constatais avec effroi les progrès que le monstre faisait dans l'esprit de ma cousine. Je la voyais plus silencieuse, plus absorbée, impatien<"e avec moi et moin? affectueuse, me traitant en petit garçon quand déjà je touchais à l'adolescence, et ma clairvoyance ne se trompait pas à ces indices.
Douloureuse époque ! Que de larmes j'ai versées en secret, que de rages j'ai dû. dissimuler et quel supplice me faisait subir ma jalousie : jalousie sans raison et sans but qui ne sait ni d'où elle provient ni où elle tend, mais jalousie sans consolation, sans remède ; il n'est pas de femme infidèle, de maîtresse inconstante qui puisse torturer le cœur d'un homme autant que mon innocente cousine déchirait mon cœur d'enfant... Un jour, je m'étais
assis à côté de Marguerite, je penchais la tête sur son épaule et j'attendais une caresse, un sourire comme autrefois ; elle répondit que je la dérangeais, que je l'empêchais de travailler ! Je la regardai, je la regardai bien, je pris ses mains entre les miennes, je flairai le petit parfum de fleur qui l'imprégnait. Etait-ce bien elle ? Qui pouvait l'avoir ainsi transformée ? Et songeant aussitôt à l'autre, sans déguiser autrement mon attaque :
— Ne trouves-tu pas, lui dis-je tout à coup, qu'il est laid, M. Gilmonde ? Et puis il est très vieux !
— Mais non, Paul, c'est parce qu'il a de la barbe que tu t'imagines cela ; mais il est jeune et il a une belle tête, une tête d'artiste.
— Eh bien ! moi, je ne l'aime plus ! Il ne s'occupe pas de moi ; il raconte des histoires auxquelles je ne comprends rien, et il dit à papa que je ne travaille pas.
— lia raison ; depuis quelque temps, tu es devenu très paresseux.
— C'est que... je vais te dire, ma petite cousine... il m'ennuie, ton M. Gilmonde.
n2 PREMIER AMOUR
Je dirai à papa que je ne veux plus qu'il nous donne des leçons.
— Tu es un sot, Paul ; il ne faut pas parler ainsi. M. Gilmonde se donne beaucoup de mal pour nous et tu devrais le reconnaître.
Ah ! je n'étais plus le bon petit Paul, le chéri 1 Toutes ses pensées, toute sa tendresse étaient pour le professeur, et, plus je l'attaquais, plus elle \â défendait avec énergie. Je sentis que bien décidément Marguerite m'échappait, qu'une infernale attraction la poussait vers le peintre, qu'elle ne vivait plus que par lui, et je continuai à les épier. Mais les séances étaient longues et bien souvent je m'endormais. Un soir, le tapage d'une chaise renversée me réveilla et j'aperçus Gilmonde embrassant cousine qui se débattait bien peu. Je me jetai sur lui :
— Vilain ! méchant ! criai-je, je ne vous aime plus !
Lui sourit de ma colère et demanda, tout étonné et de sa voix la plus mieilleuse :
— Mais qu"a-t-il donc, ce bon ami Paul?
L'envi me prenait de le mordre ! Et mon père félicitait le maître, des progrès de son élève, il encourageait Marguerite, et tous ceux que nous recevions, qui savaient bien mieux apprécier un dîner qu'un tableau, admiraient avec lui les études de ma cousine et louaient le grand talent de M. Gilmonde.
M. Cormon frappait avec bonhomie sur Tépaule de l'artiste ou le prenait par le bras, lui disant avec sollicitude : « Eh bien ! jeune homme, est-ce cette année que nous décrochons notre première médaille ? Vous savez, si vous avez besoin qu'on dise un mot au ministre, je suis là.» Casaban l'accablait de ses « cher maître», et Joncel, dont le piano ne savait plus jouer que de tristes mélodies, le saluait avec déférence et s'avouait vaincu.
Seule, la tante Ladureau, de Provins, qui passa quelques jours à la maison, après avoir dévisagé le jeune peintre et l'avoir étudié du coin de l'œil, déclara que « l'homme aux grands cheveux avait une tête qui ne lui revenait pas » ; mais son appréciation n'avait pas grande valeur, car aucun de nos amis ne plaisait à
la méfiante paysanne, tremblant toujours pour son héritage. M"^^ Deschaumes ellenîême n'échappait pas à ses sarcasmes ; elle l'appelait « une mijaurée qui courait après un mari et qui aurait mieux fait de repriser ses jupes ». Néanmoins, tout le temps qu'elle resta chez nous, Gilmonde fut plus circonspect : il se sentait surveillé; mais, dès qu'elle fut partie, la séduction reprit plus vite et plus pressante. Une après-midi, j'entrai dans la chambre de ma cousine : elle était étendue sur une sorte de canapé ; elle se remit précipitamment sur son séant et demeura toute interdite.
— Paul, pourquoi n'as-tu pas frappé avant d'entrer ?
Et elle tremblait en me disant cela comme si je l'eusse prise en faute ; puis elle m'attira près d'elle et m'embrassa ; ses lèvres brillaient. Enfin elle se mit à fondre en larmes.
— Ah! lui dis-je, c'est encore l'autre qui te fait pleurer 1 Je le raconterai à papa, moi !
— Non, mon Paul, ne fais jamais cela, je t'en prie, ou je ne t'embrasserai plus.
— Ah ! je sais bien, va, que tu ne m'aimes plus, que c'est lui que tu aimes, je le sais bien !
— Mais, mon Paul, tu es fou !... tu es toujours mon chéri, mon enfant !
Elle n'osait pas le reconnaître, mais son esprit avait entraîné son cœur, il lui était impossible de résister au charme, elle était ensorcelée.
Ce furent encore de belles illusions que m'arracha cette scène d'attendrissement ; le maintien, l'exaltation, le trouble de Marguerite m'indiquaient assez les désordres de ses pensées et les ravages de l'amour. Je refusai d'assister aux leçons de peinture et je parlai à mon père ; mais, comme je n'osai pas tout lui dire, il se moqua de moi. L'habitude était prise; les assiduités de Gilmonde n'étonnaient plus personne : on comptait sur un mariage prochain. J'entendais parler autour de moi de situation, dot, convenances, et, quoiqu'on ne citât aucun nom, je comprenais bien de quoi il était question. M. Cormon en parla même à mon père un jour devant moi ; le brave homme faisait des reproches que son âge et son amitié
pour nous l'autorisaient à formuler ; il le blâmait de fréquenter Casaban et disait que lorsque, dans une maison, on avait une grande fille, on devait surveiller un peu plus ; ce monsieur Gilmonde était jeune, ?\Iarguerite novice ; il était imprudent de laisser. ainsi des enfants livrés à eux-mêmes, ils pouvaient s'aimer et à leur âge on ne raisonnait pas. Mon père répondit que <s sa nièce avait reçu une éducation libî-e, un peu à l'américaine ; qu'elle était assez raisonnable pour se bien conduire ; que si le mariage venait à leur sourire, Gilmonde serait assez galant homme pour en faire part au tuteur, et qu'alors on verrait ce qu'il y aurait à faire ; pour le moment, ajouta-t-il, je ne crois pas qu'il y songe. Il est artiste, Marguerite est artiste : il est bien évident qu'il doit s'établir entre eux une certaine sympathie ; mais de là...
— Et moi, je suis sûr, m'écriai-je, qu'il ne vient que pour épouser ma cousine ! »
On s'aperçut seulement alors que j'étais là. Mon père me dit que ces choses-là ne regardaient pas les petits garçons, et m'envoya m'amuser au jardin. D'ailleurs,
s'il eût eu quelques soupçons, le tuteur de Marguerite en eût été bien détourné par un incident qui survint quelque temps après.
— Je ne sais plus que faire de mon fils, dit mon père à Gilmonde ; son professeur ne veut plus lui donner de leçons, ne connaîtriez-vous pas parmi vos amis quelqu'un qui voudrait se charger de le remplacer ?
— Mais oui, mais oui, il y a Dussauge, un excellent garçon. Je l'aime comme un frère, et vous l'aimerez bien, vous, vous êtes si bon !
Le lendemain, le peintre amenait son ami, et mon père dit en me présentant au professeur :
— J'espère, monsieur, que vous en ferez quelque chose ; mais il est bien en retard et bien paresseux : il faut le conduire à la baguette.
— Oh! non, non! répondit un petit bonhomme ratatiné, chauve, avec un grand nez en bec d'aigle, un homme laid, mais laid à faire peur, et qui non seulement blésait en parlant, mais bégayait,
comme si ses idées eussent été arrêtées par ignorance, timidité ou sottise.
— Pas celui-là, dis-je tout bas à papa. Le professeur me prit par la main et
m'attira contre ses genoux.
— Z'aime beaucoup les enfants, fit-il, beaucoup les enfants... C'est la zoie d'une famille, la zoie... Ze le disais encore à l'ami Zil... Zilmonde hier soir : « Un homme sans enfant est un arbre sans. . .ans fruits, un ro...hosier sans fleurs; fais comme moi , marie-toi , l'artiste sans int...érieur n'est lamais qu'un bo... qu'un bo... qu'un bohème. ».
— Je suis entièrement de votre avis, monsieur Dussauge.
— Lui aussi, ce ccr ami, répondit le petit vieux en riant ; nous lui avons, ma femme et moi, dé... découvert un anze, un anze, un anze, un véritable anze, et je crois que lui...
— Comment! comment ! mon cher, interrompit mon père se tournant vers Gilmonde, qui, a^'ec ma cousine, feuilletait un album de «"ravures, vous allez vous marier et vous ne nous en disiez rien ?
— Mais je ne comprends pas... Si, il
me semble vous en avoir parlé... En tout cas, il n'y a rien défait.
A ce moment, cousine, très émue, quitte le salon ; Gilmonde sort après elle et, moi, je les suis au jardin quelques instants après.
Plus de fourrés ombreux, plus de buissons enchevêtrés ; le vent, en passant, dépouille les pauvres arbres, du grand platane les feuilles s'envolent comme une bande d'oiseaux frileux et le soleil perce à jour la voûte éclaircie de la salle d'ombrage. Entre les murs dénudés, les arbrisseaux dorés ou roussis, la vigne pourpre, les dahlias écarlates et les chrysanthèmes jaunes font un ensemble criard de couleurs discordantes ; les dessous de Tété se montrent en longues tiges entrelacées, en jeunes pousses qui rejaillissent des vieux troncs, et le banc de Marguerite reste seul caché sous son rideau de fusains toujours verts. Sans faire craquer sous mes pieds les feuilles mortes, je m'approche tout près, tout près. Ils sont assis, j'écoute :
— Non, je vous le jure, je vous le jure, Dussauge est un niais et cette jeune fille
qu'il s'est mis en tête de me faire épouser ne sera jamais ma femme, je vous le jure ; pourrait-elle comprendre, elle, les aspirations de mon âme, pourrait-elle comprendre le véritable amour ? Non, Marguerite, non^ je n'ai qu'un bon génie, qu'un bon ange et que j'aime au-dessus de tout r c'est toi !
J'arrive au moment le plus douloureux de ma passion. Que ne puis-je effacer le souvenir de cette journée ! Hélas ! les moindres détails en sont encore présents à mon esprit !
Vieille habitude, datant de l'époque où elle préparait ses examens, ma cousine, tous les jeudis, passe l'après-midi à Saint- Gloud, chez les Dumontet, une h(?)nnête famille qui réunit ce jour toute une collection de demoiselles à marier, dahs l'espoir d'attirer les frères, les cousins, les amis, et de pourvoir avantageusement les deux filles. Elles s'ennuient énormément dans leur Saint-Cloud, Mlles Dumontet, et cherchent en vain une occupation. Elles font un peu de tout, sans goût, avec impatience, pour passer le temps ; représentent des saynètes pour donner sujet à des dé~
clarations, affectionnent les jeux innocents où l'on se laisse prendre des baisers €n attendant ceux du fiancé, ne songeant ■en réalité qu'à ce bel inconnu. Il faut voir comme on s'y prend la taille, comme on s'y embrasse. Je n'aime pas à y aller.
Au surplus, « se faire beau », quitter mon jardin pour m'amuser sérieusement avec des bambins habillés de satin et de velours, pendant que Marguerite travaille et babille avec ces demoiselles, cela ne me plaît guère. Et puis on cherche toujours un motif pour nous retenir : ou le temps menace, ou la danse a fini trop tard pour qu'on nous laisse prendre seuls le tramway, et nous sommes forcés de rester jusqu'au lendemain, à la grande joie de la famille.
Plusieurs fois j'ai refusé d'accompagner ma cousine ; elle ne me propose plus d'aller à Saint-Cloud, mais je la conduis jusqu'à la voiture sur le quai. Un jeudi, Marguerite a passé toute la matinée à sa toilette , elle a mis son plus beau costume, ■un chapeau neuf qui la rend encore plus ravissante. Je me fais une joie de sortir avec elle, mais elle me le défend. — Je ne
suis pas habillé ; j'ai des devoirs à faire ; il n'est pas convenable que je revienne seul dans les rues. — Jamais cousine ne m'a reproché tout ça ; mais elle met tant d'insistance et parle si net que je ne trouve rien à répliquer. Au moins je veux l'embrasser avant qu'elle parte, et brusquement, en garçon qui ne songe à rien, je m'approche et passe mes bras autour de son cou ; mais elle me repousse : elle prétend que je l'ai toute chiffonnée, que je vais la faire arriver en retard, que je ne suis pas sage, et elle s'échappe comme une personne très pressée.
J'avais le cœur bien gros. J'aurais voulu maintenant aller chez les Dumontet, au risque même d'y rester jusqu'au vendredi ; du moins je n'aurais pas quitté Marguerite. Pour l'apercevoir encore pendant quelques instants, je grimpe sur mon sureau tout au fond du jardin. Je la vois marcher très vite en boutonnant ses gants à la hâte, au bout de la rue attendre et regarder de tous côtés ; puis un monsieur vient à elle, une voiture s'arrête, ils montent tous deux et le fiacre file dans la direction de Paris. Je l'ai reconnu lui, c'est Gil-
monde ! Marguerite ne va donc pas chez les Dumontet ! Pourquoi a-t-elle donné rendez-vous à son professeur ? Pourquoi se promènent-ils ensemble sans que mon père en sache rien ? Pourquoi se cache-telle de moi ? L'idée que ma rousine ne reviendra peut-être plus, que le peintre me l'enlève, me tourmente et me poursuit. Je pleure sans avoir la force d'ouvrir mes cahiers ni mes livres, et je me demande ce que je peux bien lui avoir fait pour m'abandonner ainsi.
Me sachant seul à la maison, Mme Deschaume vient me chercher pour me conduire à la promenade ; mais je refuse de sortir et je m'enferme dans ma chambre.
Le soir arriva lentement ; mon père revint de Paris et nous nous mîmes à table l'un en face de l'autre, sans prononcer une parole. Il semblait absorbé par de pénibles pensées. Il avait souvent, quand il était seul, des moments de terrible mélancolie, et c'est pour cela qu'il tâchait de retenir quelque ami près de lui, Joncel ou Casaban. Nous étions seuls dans la grande salle à manger où le bruit de nos couteaux et de nos fourchettes tintait sec et froid
sans Taccompagnement joyeux des conversations et des rires ; nous étions seuls à cette table autour de laquelle nous nous pressions si nombreux autrefois avec ma mère, ma sœur, ma cousine, les amis ; et mon père considérait avec effroi cette solitude dans cette salle à manger vide. Puis ses yeux se fixèrent sur moi, si bons, si tendres, que je quittai ma chaise et m'élançai dans ses bras : « Papa ! papa !... » et nous pleurâmes tous deux... C'est que j'avais le cœur bien chagrin, moi aussi, et dans l'expansion de ma douleur, je faillis tout lui dire ; mais à quoi bon ! il se serait peut-être encore moqué de moi !
Le dîner s'acheva silencieusement avec la tombée de la nuit, et Marguerite ne rentra pas. Vingt fois je grimpai sur mon arbre, je ne voyais que la rue déserte, toute rougie du soleil couchant, 011 s'allumaient les becs de gaz blafards.
Sur la terrasse, mon père, renversé dans un fauteuil de jonc, rêvassait en fumant, et dans la nuit je suivais la lueur rouge de son cigare. A quoi pensait-il dans cette tiède soirée de printemps : à des spéculations financières ? aux folles aventures
de Casaban ? Il ne descendit cependant pas à Paris : il se promena dans le jardin, visita la maison en détail : on eût dit qu'il rentrait chez lui après une longue absence, et qu'il avait besoin de se retremper dans la vie de famille. Toinette, l'ouvrage terminé, poussa.les contrevents, alla comme d'habitude fermer le poulailler, lâcher la chienne puis m'appela :
— Monsieur Paul ! monsieur Paul ! il est dix heures 1
Mais je m'étais blotti entre les branches du sureau : je ne voulais pas me coucher avant que Marguerite ne fût là.
— Monsieur, je ne le trouve pas, dit Toinette à mon père. Quand mademoiselle n'y est pas, c'est toujours la même chose.
— Paul ! fit mon père.
Je descendis et je vins lentement vers lui, prenant par la plus longue des allées et m'arrêtant encore pour jouer avec la chienne.
— Allons Paul, va te coucher, mon enfant, sois sacre.
— Déjà ! Mais Marguerite n'est pas rentrée.
— Qu'est-ce que cela fait ? Tu sais
bien que ces dames la gardent souvent, et elles ont bien raison : ça la distrait un peu, la pauvre enfant ; la vie qu'elle mène ici n'est pas de son âge et ne doit pas lui paraître bien gaie.
Pas bien gaie, notre vie ! Et que lui fallait-il donc? N'avait-elle pas tout ce qu'elle pouvait désirer ? Après tout, mon père avait peut-être raison, mais il ne se doutait pas de ce que je savais. Je l'embrassai et je fus me coucher : me coucher, oui ; mais, dormir, ce ne fut pas possible. Quelle nuit atroce ! Aussitôt ma bougie éteinte, il me vient d'horribles visions : c'est tout un peuple de démons qui danse devant moi au milieu des flammes, et leur chef est Gdmonde, que je vois les yeux scintillants comme des étoiles, la barbe en feu, rire d'une grimace satanesque et entraîner dans la ronde infernale ma cousine, toute blanche comme une sainte. J'ai peur, je serre les draps contre ma bouche pour étouffermes cris, j'ouvre les yeux au moindre bruit... Mon père ferme la porte et se couche ; une voiture passe au galop dans la rue : rien autre ! Non, non, Marguerite ne m'aime plus, elle ne
m'aime plus ; elle est partie pour toujours avec son Gilmonde... Et je me tords les bras, je sanglote et j'appelle : « Cousine î ma petite cousine ! » en me levant sur mon lit. \'aincu par le sommeil, je m'assoupis enfin au milieu de ce cauchemar.
De grand matin, quelqu'un entre dans ma chambre et m'embrasse. Je m'éveille en sursaut : c'est bien elle, c'est Marguerite qui me couvre de baisers fiévreux et brûlants, sans pouvoir s'en rassasier. Ses lèvres sont sèches, ses joues frémissent ; elle semble en proie à une agitation étrange. Mais qu'importe, cousine est là 1
— Je savais bien, moi, que tu reviendrais, dis-je en lui rendant caresse pour caresse ; je savais bien que tu ne m'abandonnerais pas !
— T abandonner, Paul... y penses-tu !.. Allons, tais-toi, dors.
Elle disparut comme une vision, et je me rendormis content.
Quand je voulus plus tard entrer dans la chambre de Marguerite et lui dire bonjour, je trouvai la porte fermée à clef. Je frappai, elle ne répondit point ; je tapai en mesure avec les pieds et les mains
jusqu 'à ce qu'elle vint entrebâiller la porte.
— Paul, veux-tu rester tranquille, à la fin ! Laisse-moi m'habiller.
Ce n'était pas vrai : elle était tout habillée ; je remarquai que son visage était décomposé, elle avait dû pleurer. Je revins quelques instants après : elle était assise devant son bureau, très pâle, très accablée, et me recommanda de ne pas faire de bruit ; elle avait la migraine.
— Tu as la migraine ? C'est que, sans •doute, tu te seras trop promenée hier avec M. Gilmonde.
Elle tressaillit.
— Paul, qu'est-ce que tu as dit? Pourquoi parles-tu de M. Gilmonde ?
— Oh ! va, va, je le sais bien, tu n'as pas besoin de me le cacher. Je vous ai vus, ensemble, du haut de mon sureau : il t'attendait au bas de la rue,
Elle resta interdite, fixa sur moi un regard stupéfait et balbutia, en détournant la tête :
— Il m'a accompagnée chez les dames Dumontet ; tu sais bien qu'il y vient.
— Oui, je sais bien que tu aimes mieux sortir avec lui qu'avec moi. Je sais bien
que tu ne fais plus attention à moi quand il est là, que tu n'es plus comme autrefois, que c'est lui que tu aimes à présent, je l'ai entendu te le dire, vous vous parliez bien bas cependant sur le banc du jardin.
— Paul, Paul pourquoi es-tu si méchant ? Mais ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! — Elle me serra entre ses bras. — Tu es mon enfant chéri, toujours ! — Elle se prit à rire en m'embrassant : Ah 1 mon Paul, mon Paul, mon Paul ! — Puis elle cessa de m'entendre et me répéta : Xon, ce n'est pas possible, ce n'est pas possible ! — Elle cacha un instant sa tête dans ses mains, me ressaisit par le bras et m'embrassa une dernière fois, sanglotant: Pauvre petit ! pauvre petit !
Je crus qu'elle était tout à coup devenue folle. Je restais hébété derrière elle, sans comprendre.
— Va-t'en, laisse-moi seule, laisse-moi seule, tu entends! Va travailler dans ta chambre, fais tes devoirs, apprends tes leçons : nous nous amuserons ensemble après déjeuner. Allons, va vite.
Marguerite déchira la lettre commencée, prit une nouvelle feuille de papier et
se remit à écrire vite, vite comme si elle eût eu peur d'arrêter sa pensée sur son griffonnage. Je sortis. Au déjeuner, cousine parut avec son costume de promenade et m'annonça qu'elle avait reçu, dans la matinée, une dépêche de M"'' Versanges : il fallait qu'elle passât chez son amie tout de suite, tout de suite. Et bien avant le dessert, n'ayant presque rien mangé, elle partit précipitamment, sans me dire bonsoir, et traversa le jardin en courant, le visasse caché dans son mouchoir.
A l'heure du dîner, Marguerite n'était pas rentrée. Mon père arriva, pâle, nerveux, semblant malade ; il donnait le bras à M. Cormon : tous deux avaient l'air préoccupé ; ils parlaient bas et firent à peine attention à mes manifestations affectueuses.
— Va dire à Toinette de ne pas attendre et de nous servir.
— Ne pas attendre cousine ?
— Non , elle m'a écrit à mon bureau qu'elle allait à la campagne pour quelques jours.
— Pour quelques jours, où çà ?
— Allons, va vite, dépêche-toi.
Le petit père Cormon. à force de vouloir paraître enjoué, était sinistre ; il parlait très fort de choses insignifiantes, riait seul de plaisanteries imaginaires ; enfin, tout le temps du repas, il s'efïorça de distraire mon père qui, les coudes sur la table, la tête dans la main, restait sombre, échangeant de temps à autre un regard de connivence avec son vieil ami. Par moments ils s'oubliaient, et notre hôte commençait avec gravité des phrases qu'il interrompait tout à coup et qu'il terminait par une question sur mon travail et mes progrès. Bien entendu, je n'osais demander ni la cause de la tristesse, ni la raison de la gaieté feinte; mais je cherchais alternativement à lire sur l'une et l'autre physionomie et à comprendre. Je ne connais rien de plus atroce pour un enfant qus cette situation : je sentais que j'étais de trop, que je les gênais et qu'ils attendaient que je fusse parti pour reprendre leur conversation ; mais pourquoi ne voulaient-ils rien dire en ma présence ? Pourquoi cette réponse évasive quand j'avais demandé où était ma cousine? Il y avait donc à son absence un autre motif que
celui qu'on alléguait, un accident, un malheur qu'on voulait me cacher...
— Paul, lit subitement mon père, prends un fruit, plie ta serviette et va t'amuser au jardin.
Je ne répliquai rien ; mais comme je soupçonnais qu'il allait être question de ma cousine et que je voulais savoir, quand j'eus fait sonner bien fort mes souliers dans le corridor et que j'eus poussé deux ou trois cris aigus sur la terrasse, je rentrai à pas de loup et je collai mon oreille contre la porte.
— Que faut-il que je fasse? demandait mon père ; mais, dis-le moi, que faut-il que je fasse ?
— Rien... Je ne vois rien... A quoi bon, le mal est fait ; elle est majeure.
— Je ne peux cependant laisser commettre une infamie !
— Tu vois ce qu'elle t'écrit.
— Mais pourquoi n'en a-t-elle jamais rien dit, la malheureuse ? Je n'étais pas un tyran pour elle !
— Pas assez, peut-être.
— Elle pouvait bien se confier à moi, me confesser qu'elle l'aimait.
— Une jeune fille n'avoue jamais ça ; tu aurais dû le voir, toi.
— Mais qu'y a-t-il donc dans ces cervelles de femmes? \'oilà une jeune fille, la plus raisonnable, la mieux élevée, vivant heureuse, loin du m.onde, et il suffit qu'un garçon passe .pour qu'elle succombe!...
S'ils s'aimaient, pourquoi ne pasle faireaux veux de tous, pourquoi ne pas se marier ?
— C'est que lui ne se souciait peut-être guère de l'épouser.
— Le misérable 1... Tu as raison, j'aurais dû me défier, ne pas encourager les leçons et les surveiller davantage... Mais quelle fatalité s'acharne donc sur moi ! murmura-t-il au milieu de ses sanglots.
— V^oyons, Maurice, ne t'accuse pas trop, ne les accuse pas trop; elle, lui et toi, vous êtes en tout ceci les jouets de la nature inconsciente. Que veux-tu faire contre elle? A quoi bon aujourd'hui chercher des coupables ? Il n'est pas de réparation possible ; faire intervenir la loi serait un surcroît de déshonneur. C'est une passagère du navire parisien qui tombe à la mer. Pleurons et tâchons d'oublier !
— Mais tu comprends bien qu'elle était affolée, éperdue, quand elle ma écrit cette lettre, et que je dois la protéger, comme on protège une aliénée au moins !
Mon père tira de sa poche une lettre, celle que j'avais vu écrire par Marguerite, et la relut. Cousine remerciait son tuteur de ses bontés pour elle et lui demandait pardon du grand chagrin qu'elle allait lui causer ; elle s'était laissé entraîner à commettre une faute que l'amour seul pouvait faire excuser ! indigne elle n'osait plus reparaître devant son second père et partait pour l'étranger avec celui auquel elle s'était donnée pour la vie, Gilmonde.
Quand j'entendis cela, il me sembla tout à coup que mon cœur cessait de battre ; ma tête tournoyait dans le vide, et je tombai lourdement contre la porte, qui s'ouvrit toute grande.
Pendant un mois, mon père ne quitta pas mon chevet : abîmé dans le plus accablant désespoir, il se demandait avec angoisse si la mort allait lui ravir son dernier enfant, et 'e voyais, à travers mon délire, ses mains nerveuses fouiller ses cheveux et trembler comme celles d'un vieillard. Je ne sortais de la stupeur que pour entrer en convulsion dans des crises qui me brisaient ; mes forces déclinaient chaque jour, et le docteur Bruneau n'avait pas pu dissimuler ses craintes à mon père. Peu à peu cependant, la fièvre se calma, la vie me revint et je repris mes sens. Je me rappelai, je me rappelai tout ! Mais, depuis, que s'était-il passé ? Qu'était devenue cousine ? Je n'osais questionner, et l'on se gardait bien de parler d'elle devant moi. Le mieux venu, la surveillance
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de mes gardes se relâcha et bientôt je me sentis assez fort pour me lever, ouvrir sans bruit la porte et me traîner le long des corridors jusqu'à la chambre de Marguerite. Rien n'y manquait, ni la corbeille à ouvrage, ni l'aquarelle ébauchée, ni le secrétaire encore ouvert ; tout y dormait dans un désordre maintenu, et les rideaux, les meubles ternis par la poussière montraient clairement que celle qui animait toutes ces choses n'était plus la. Marguerite disparue ! Marguerite partie avec Gilmonde ! Marguerite perdue pour toujours !... On me retrouva plus tard évanoui dans un fauteuil.
Les soins eurent pourtant raison de la rechute ; il faut dire aussi que tous nos amis se multiplièrent. A la nouvelle de la maladie, ma tante Ladureau était accourue tout en larmes de Provins ; mais elle avait trouvé déjà installée près de moi ]y[mc Deschaumes, qui me tint lieu de mère. M. Cormon s'efforçait de donner du courage à mon père, et le dévoué Casaban, qui s'était installé à la maison, y tenait table ouverte pour tous ses amis, qui venaient avec empressement deman-
der comment j'allais. A mesure que ma santé reparut, mon esprit se raffermit et, dans mes longues réflexions, j'arrivai bientôt à comprendre que je ne pourrais savoir que par ruse la suite des événements. Peut-être, dans les conversations à mi-voix qui se tenaient près de mon lit, à la veillée, s'oublierait-on à parler de la fugitive, et, tout en fermant les veux, je prêtais une oreille attentive au moindre chuchotement.
lyjme Deschaumes avait passé la soirée dans ma chambre, travaillant à de la broderie. J'aimais bien quand elle était là : sa voix était si douce et sa main si caressante ! Avant que la jeune femme rentrât chez elle, tante Ladureau était venue lui tenir compagnie un instant ; car. bien que ma tante trouvât que « cette étrangère se mêlait beaucoup trop de ce qui ne la regardait pas », il ne lui déplaisait pas de causer. Je n'avais pu saisir le commencement de la conversation, mais je m'aperçus bien vite qu'il devait être question de Marguerite.
— Que voulez-vous 1 disait M"^° Deschaumes ; les jeunes filles élevées sans
mère, ou qui n'ont que des indifférents pour les conseiller, sont bien à plaindre... Pauvre petite ! elle qui avait un cœur si parfait, pourquoi a-t-il fallu qu'elle rencontrât cet individu sur son chemin !
— Oh ! bah, bah, bah ! laissez-moi donc tranquille ! Quand une jeune fille veut mal tourner, le diable ne l'empêcherait pas, c'est plus fort que tout.
— Si ma pauvre amie eût pu continuer de l'élever ou si, devenu veuf, le tuteur de Marguerite se fût remarié, pareil malheur ne fût point arrivé, croyez -le bien. Les hommes soupçonnent-ils tout ce qui se passe dans le cerveau d'une jeune fille, et peuvent-ils deviner les secrets de son cœur ?
— Eh ! si Maurice n'allait pas tous les soirs, avec son Casaban, faire la noce avec ses amis, il aurait su un peu mieux ce qui se passait chez lui. Moi, je lui avais dit plus de dix fois qu'avec sa figure de sainte vierge sa nièce finirait par lui faire quelque farce, et qu'il fallait se méfier des eaux dormantes ; mais est-ce qu'il m'écoute quand je parle I
— 11 est certain qu'il n'est pas prudent
l6o PREMIER AMOUR
de rester veuf quand on a des enfants à élever et à surveiller.
— \'ous voudriez qu'il se remariât peutêtre ? Ah ! bien, il ne manquerait ulus que ça ! comme on dit chez nous. « Il n'y a que les moutons qui tombent deux fois dans le même trou ». Il doit en avoir assez.
— Cependant, ajouta plus bas la pauvre veuve, c'est bien pénible de vivre seul.
— Ah! oui, répondit ma tante en secouant la tête comme une personne qui comprend enfin ce qu'il y a sous les phrases ; et la conversation s'arrêta. M-'^- Deschaumes baissait les yeux sur son ouvrage, et la paysanne ricanait dans l'ombre.
Je n'entendis plus faire la moindre allusion, et je m'efforçai de chasser ce souvenir ; la convalescence m'y aidait. Il me semblait que tout était nouveau pour moi, que je n'avais jamais vu le soleil, ni le jardin, ni rien, et je sentais un doux bienêtre me pénétrer. Le docteur Bruneau ne venait plus à la maison que comme ami ; Toinette,la vieille Toinette, rayonnait de joie, et papa, chaque jour, imaginait pour me réjouir quelque surprise.
PREMIER AMOUR l6l
— Allons, allons, dit M. Cormon, voilà l'héritier revenu à la vie. Mais tu sais, mon garçon, que tu l'as échappé belle : ça t'apprendra à courir au soleil sans chapeau, à ne pas prendre de parapluie quand il pleut. J'espère que maintenant tu vas être obéissant.
Puis, prenant mon père par la main :
— Et toi, Maurice, qu'as-tu décidé ?
Ils causèrent longtemps ensemble :
« Non!... Rien!... Jamais!... » Puis la conversation monta suffisamment pour que j'entendisse le vieil ami reprocher encore à mon père sa faiblesse et la légèreté de sa conduite : « Pourquoi toléraitil que M'"° Ladureau s'arrogeât des droits de maîtresse de maison ? Pourquoi se laissait-il mener par ce raté de Casaban, un pilier de tripots !... Il n'y avait pas jusqu'aux visites de M'"° Deschaumes, « cette veuve en quête de consolations >^, qu'il ne trouvât blâmables. Comme conclusion il revint avec insistance sur son thème habituel : « Un homme tel que mon père ne pouvait vivre ainsi ; il n'avait été que trop puni ; il devait écouter ce qu'on lui conseillait et ne pas gaspiller les belles
années qu'il avait encore devant lui. Il fallait d'abord rompre avec les viveurs, oublier le passé, aller habiter dans Paris, en plein mouvement, et se créer une nouvelle famille ; il le fallait non seulement pour lui, mais pour moi. » Au lieu de répondre, mon père détourna la conversation, et je ne sus pas quelles résolutions il avait prises; toutefois, il décida que, pour bien terminer ma convalescence, j'irais passer quelque temps à la campagne, et je partis pour Provins avec ma tante.
Toute la famille Ladureau habitait une ancienne demeure de fermier qui peu à peu s'était augmentée de constructions neuves ; au fur et à mesure que leur fortune s'était accrue, ils avaient ajouté des ailes et des pavillons ; chaque agrandissement marquait la date d'une récoite exceptionnelle ou d'un héritage, et l'on escomptait la mort de mon père pour achever un pignon. Pour relier entre elles ces bâtisses enchevêtrées, c'étaient à chaque pas des escaliers, des portes, des couloirs, et l'on était tout surpris de se trouver dans une fromagerie ou une étable
au sortir d'un salon ou d'une salle à manger vieux chêne. Devant la maison, un morceau de jardin anglais présentait les mêmes dispositions ; d'un côté, on plantait des fleurs et, de l'autre, un énorme tas de fumier laissait suinter le purin dans la cour, où des canards fouillaient l'eau grasse. Paysans bourgeois, campagnards dans leurs meubles, ces madrés prétentieux, propriétaires en Brie d'une exploitation qui devait leur rapporter de gros revenus, se plaignaient néanmoins sans cesse de la sécheresse, de leurs voisins et des impôts.
Je n'eus pourtant rien à leur reprocher; par le fils, ils espéraient tout à fait gagner le père. J'étais roi dans la^ferme, et tous s'appliquaient à m'amuser et à me distraire. Je montais sur un cheval pour accompagner les garçons aux champs ou bien je conduisais la voiture ; puis, avec mes petits cousins, j'allais courir dans la campagne, et quelquefois nous poussions même jusqu'à la ville : ils achetaient des cigares et nous fumions en buvant dans un cabaret. Je n'avais pas le temps de m'ennuyer ni de m'attrister, et j'étais
obligé, pour causer un peu avec moimême, pour réfléchir, de m'échapper et d'aller seul dans les bois ou le long- des bords capricieux de la Voulzie. Alors je pensais à cousine et je pleurais.
Au bout de quelques semaines, mon père vint me voir et m'annonça qu'il avait loué un grand appartement dans le quartier de l'Europe et que nous y serions très bien ; une vue superbe. 11 y faisait meubler pour moi un petit salon et un cabinet de travail, « car, ajouta-t-il, il va falloir travailler maintenant ; je compte que tu entreras au lycée au commencement de l'année et j'entends que tu y sois dans un bon rang; du reste, nous serons deux pour t'encourager, la petite maman et moi ^^.
— Comment! m'écriai -je en sautant dans ses bras, cousine est revenue ?
— Non, pas encore... mais il est probable... que, lorsque nous serons installés... Ce n'est pas de Marguerite que je veux te parler, c'est d'une vraie maman.
— Maman ? Puisqu'elle est morte !
— Une seconde maman, qui sera ma femme.
prp:mirr amour 165
— Tu vas te marier?
Il ne me serait jamais venu à l'idée que mon père pût se remarier, je l'avais vu tant pleurer sur la tombe de ma mère, je n'aurais jamais supposé qu'une douleur aussi violente pût un jour s'oublier, moi qui conservais encore saignante et vivante la blessure faite par mon ingrate cousine.
— Non, non, dis-je, ce n'est pas possible ; tu veux rire.
— Mais non, Paul ; tu verras comme elle sera bonne et comme elle t'aimera si tu es sage.
— Moi, si c'est vrai, je ne veux pas la voir : je la déteste d'avance, cette femme qui vient se mettre entre nous deux !
— Ecoute-moi, Paul ; tu n'es plus un enfant, on peut te parler : ne sais-tu pas qu'il faut une femme pour tenir une maison ? Moi, je n'ai pas le temps de m'occuper du ménage, et, si tu retombes malade, ne seras-tu pas heureux d'avoir quelqu'un qui t'aimera bien pour te soigner?
— Faudra-t-il que je lui obéisse ?
— Tu dois être assez bien élevé pour savoir ce que tu auras à faire ; je ne crois pas, du reste, qu'elle te commande de mal
l66 PREMIER AMOUR
agir, et tu me causerais le plus grand chagrin si tu étais inconvenant avec elle.
— Mais puisque cousine doit revenir»
pourquoi te maries-tu ?
— Je ne sais quand elle sera de retour et s'il lui conviendra encore de conduire notre maison. Puis, changeant de sujet : Je viendrai te voir la semaine prochaine avec ta future maman ; tâche d'être gentil avec elle com^me tu sais l'être jquand tu veux.
De tout cela, je ne retins qu'une chose, ce fut l'espérance, bien vague cependant» du retour de Marguerite ; [quant à cette personne que mon père épousait, d'avance elle m'était indifférente, et je [me promis bien de lui faire sentir que. j'étais entré dans la maison avant elle et qu'un fils est, en somme, plus qu'une épouse. Ces belles résolutions furent pleinement justifiées par la conduite des Ladureau. L'annonce du mariage les avait mis en rage. Comment ! cet héritage qu'ils touchaient presque, ma guérison leur paraissant problématique, cet héritage leur échappait une seconde fois ; Avec quoi construirait-on^le pignon maintenant 1 Ah ! c'était une jolie farce
que mon père leur jouait là! C'était sans doute pour les récompenser de l'affection qu'ils avaient pour lui et des soins qu'ils me donnaient. Allez donc vous fier aux gens ! Certes, il pouvait être malheureux en ménage, mais il l'aurait bien voulu et ce serait bien fait ; Tous les jours, ma tante me répétait : « Mon pauvre F^aulin, ton père est fou, fou tout à fait, il faut qu'il ne t'aime pas pour deux sous... Enfin, tu nous auras toujours ! » Dès ce jour, on fit bien moins attention à moi ; plus de gâteries, plus de mets spéciaux ; les petits cousins même me faisaient m^auvaise figure , et j'entendais récriminer contre mon père qui, sans scrupule, laissait à leur charge un enfant malade. Mais je ne m'en plaignis pas ; mieux valait encore ce délaissement qu'être en butte, du matin au soir, aux caresses de ma tante, poursuivi de questions sur ma santé et de recommandations ; je me sentis plus libre : c'est toujours ce que j'ai ambitionné.
La semaine suivante, mon père nous arriva en compagnie d'une jeune dame et de M. Cormon ; le vieil ami avait, paraîtil, depuis longtemps, préparé le mariage.
l68 PREMIER AMOUR
Naturellement, dès que je les aperçus, je courus me blottir dans un grenier où l'on serrait le foin pour les bêtes, et je ne répondis pas aux appels de tous les Ladureau ; mais, ma tante, qui avait deviné ma cachette, vint m'y chercher :
— Voyons, Paul, tu veux bien dire bonjour à ton père ?
— Non, je ne veux pas le voir.
— A quoi ça te servira-t-il de faire la mauvaise tête ?... Est-ce que par hasard tu crois que ça m'amuse, moi !... Dans la vie, il faut savoir souvent faire de bonne grâce ce qui n'est pas plaisant. Allons, viens !
Elle m'amena dans le salon, les cheveux et les vêtements tout couverts de foin.
— Je vous avais dit, fit mon père en me présentant à sa fiancée, que c'était un petit sauvage.
La jeune femme protesta, demanda la permission de m'embrasser, me posa quelques questions insignifiantes et m'embrassa encore ; mais je compris que tous ces baisers ne s'adressaient pas à moi et je me dégageai pour aller sur les genoux de mon père et lui demander tout bas s'il
avait des nouvelles de ma cousine. Il ne répondit pas : mais, me montrant des livres et des jouets, il m'enjoignit d'aller embrasser cette dame et de lui dire : « Merci, maman. » Je m'approchai, baissant la tête :
— Madame, bredouillai-je, je vous remercie bien de tout ce que vous m'avez apporté.
Et je m'en allai sans même regarder les cadeaux.
Quelques jours plus tard, je partis pour Paris avec ma tante ; les cousins, sous prétexte de récoltes, ne nous accompagnèrent pas. J'assistai au mariage de mon père. 11 y eut une scène très attendrissante quand la jeune mariée me prit en pleurant dans ses bras et me jura qu'elle serait bien vraiment pour moi une seconde mère ; elle était émue et semblait si sincère, si bonne, que je fus sur le point de l'appeler maman, et, lorsque je la vis à l'église en robe blanche, avec son long voile, je compris presque que mon père l'épousât. Elle était belle , mais belle comme cousine , et je crus un instant que c'était Marguerite elle-même qui marchait
l-JO PREMIER AMOUR
à l'autel. Papa, lui aussi, était beau ; il rayonnait : on l'eût dit rajeuni de quinze ans, et j'étais transporté de joie à le voir si heureux. Mais autour de lui je ne rencontrai que visages inconnus ; à part M. Cornion. il n'y avait aucun de nos amis d'autrefois, ni les Casaban, ni les Joncel, ni les Dumontet, ni les Versanges. En cherchant bien pourtant, j'aperçus, dissimulée dans l'ombre d'une chapelle, une nuque blonde qui ressortait toute dorée sous des bouillons de tulle noir : au milieu de cette cérémonie joveuse, une femme en grand deuil pleurait agenouillée, et, quoiqu'elle fût masquée d'une épaisse voilette, quoiqu'elle tînt obstinément son mouchoir sur ses yeux, lorsque je passai près d'elle je la reconnus : c'était ^jine Deschaumes, Peut-être la mélancolique veuve venait-elle de perdre encore un être chéri.
Me voici externe au lycée Fontanes et m'accommodant assez bien de mon métier d'écoiier. J'ai trouvé, d'ailleurs, tant de nouveauté dans mes relations avec mes camarades, que cette existence ne peut que me plaire. J'ai quitté Provins sans regret : la vie n'y était plus tolérable ; on me reprochait jusqu'à ma nourriture.
Sitôt après son voyage de noces, mon père nous a installés dans le bel appartement du quartier de l'Europe : tout y est neuf, pimpant, et ma belle-mère est d'une gaieté de pinson.
Au lycée, on m'a surnommé « la petite fille ». Ces grands garçons ne comprennent pas qu'à mon âge on soit aussi naïf; sur la question femme, je suis, par exemple, ridiculement en retard ; je ne sais pas distinguer les dames des cocottes, et js
suis d'une ignorance absolue sur les mœurs de ces dernières ; aussi s'empresse-t-on de compléter mon éducation. ^Iais je rattrape le temps perdu : Je sais bientôt une foule de choses fort étonnantes ; je me sens plus dégourdi, moins fille, mais pas encore bien audacieux. Je connais un « grand \> qui revient avec m.oi. Je ne sais vraiment pas où il apprend tout ce qu'il dit; il me raconte de ces choses 1... et il regarde les dames d'une façon ! J'en ai honte pour lui et j'en rougis. Pourtant, je suis initié : il y a des filles qui se donnent, il y en a d'autres qui se vendent ; mais, dans ma candeur, j'entrevois toutes ces infamies avec horreur, et, plus je pénètre dans les dessous ténébreux de notre monde, plus pur émerge le souvenir de ma cousine bien-aimée, l'ange gardien de mon enfance. Dans les jours de tristesse et de découragement, je me demande si, cette vie à Passy, je l'ai vécue ou rêvée, si cette radieuse créature a jamais pu exister et si quelque jour je pourrai la revoir, l'aimer...
yion père m'a défendu une fois pour toutes de lui reparler de notre parente.
Sur les douleurs passées, il a jeté comme un long voile noir semé de larmes ; il n'a pas môme cherché à savoir ce qu'était devenue sa nièce, et l'image de l'absente reste ensevelie, dans ses souvenirs, entre celles de ma mère et de sa petite fille mortes.
On s'amuse beaucoup chez nous, c'est très gai, toute l'après-midi : on entend des froufrous de robes et des éclats de rire, et, le soir, nous avons à notre table des invités en habit noir, qui font assaut d'amabilités. Ma belle-mère aime beaucoup à recevoir et s'en acquitte du reste fort bien ; mon père la laisse absolument maîtresse de faire ce qu'elle désire, et naturellement je suis un peu sacrifié. Quelquefois, un invité m'adresse la parole : « Eh bien, collégien, mordons-nous à la prose de M. Cicéron ? » Ou bien : « En quelle classe êtes-vous, jeune homme?»
Un troisième : « Oh ! très bien î très bien ! vous voilà bientôt bachelier ! » Je devine qu'on ne sait trop comment causer avec moi ; on ne peut plus me traiter en enfant et l'on n'ose pas me parler comme à un homme. Où sont Casaban et Joncel, qui
jouaient avec moi et me faisaient rire ? où est le jardin où Ton pouvait respirer à l'aise ? Ici je suis gêné et, qui plus est, je le sens et j'en souffre, je suis gênant ; quand pourrai-je m'en aller?
Si, dans les charmes de sa nouvelle existence, mon père oubliait le passé, moi, pour qui la vie chaque jour devenait plus triste, je ne pouvais faire que des retours désolés sur le bonheur perdu, sur ce printemps d'enfance dont ma cousine avait été le bienveillant soleil, printemps auquel avait succédé quel été!... Je ne voyais plus mes grands-parents qu'aux dates des fêtes. Je sus qu'il s'était passé entre M. de Junas et mon père une scène horrible ; le grand vieillard, suffoqué par l'annonce du second mariage, avait répondu que c'était une indignité, puis il avait gémi sur cette triste époque où l'on insultait les vivants et bafouait les morts, et terminé en déclarant que désormais M. Aubert ne lui serait plus rien. Les Ladureau ne donnaient plus signe de vie ; M. Cormon lui-même fut mis à l'écart : il ne me resta plus que ma belle-mère, parfaite à mon égard, mais qui mettait trop
d'excès dans ses prévenances pour que ses effusions fussent naturelles. La seule femme qui eût encore vraiment de la sympathie pour moi, la seule qui dans mon cœur fût jamais jugée digne de prendre place à côté de ma cousine, M°''' Deschaumes, cette figure angélique et mystérieuse, cette pauvre âme incomprise, désespérée, mais résignée jusqu'à la fin, mourut quelques mois après le mariage de mon père. Ceux qui n'ont pas dès le berceau connu l'affection d'une mère, ceux qui n'ont reçu dans leur enfance que les soins mercenaires de domestiques ou les rares gages de sollicitude de quelques parentes éloignées comprendront ce que peut souffrir le cœur d'un enfant que n'entoure pas une tendresse de femme ; je n'avais plus personne pour m'aimer !..
Je travaillais donc avec acharnement, autant pour oublier que pour me détacher des ennuis présents, et surtout dans l'espérance de quitter plus tôt cette famille qui n'était plus la mienne. Au surplus, j'estimais, avec la présomption de mon âge, qu'étant homme et connaissant la vie il fallait en terminer avec les Latins
et les Grecs, afin que mon père me laissât libre d'entreprendre ce que bon me semblerait. Je songeais à ces questions embrouillées de l'avenir en revenant un soir du lycée, ma serviette sous le bras ; je regardais les boutiques, les passants et les femmes, curieux de tout, et je me demandais s'il ne vaudrait pas miieux mener la vie aventureuse d'artiste rêvée par ma cousine que de faire le placide métier de financier, auquel me destinait mon père, quand tout à coup, sans réfléchir davantage, je sautai au cou d'une jeune femme penchée vers un étalage, et je l'embrassai comme un amant éperdu qui retrouve sa maîtresse: j'avais reconnu ^larguarite ! Décontenancée, tremblante, ma cousine se laissa prendre par le bras et je l'entraînai dans un square où nous nous cachâmes tous deux. Elle sangrlotait, détournait son visage, murmurait je ne sais quelles excuses ! mais bientôt^ à travers les larmes, je vis luire un sourire.
— Comme tu es grandi, Paul, s'écria-telle ; je ne t'aurais pas reconnu !... Tu es beau !
Alors elle m'embrassa et donna libre
cours à ses épanchements. Nous étions assis sur un banc et elle me serrait contre elle comme un petit enfant.
Oui, tu es toujours mon chéri, toujours mon petit Paulin, dis, n'est-ce pas ?
— C'est toi, méchante, qui n'es plus ma cousine ! Pourquoi nous as-tu quittés; tu ne m'aimes donc plus ?
— Oh ! si, Paul, si, je t'aime toujours î
— Est-ce que tu es mariée ?
— Mais non, mais non.
— Alors c'est Gilmonde qui t'a emmenée de force, qui te retient chez lui et t'empêche de partir? Laisse-le, reviens à la maison, petite cousine, je t'en prie !
— Non, Paul, ne me demande pas cela, c'est impossible.
— Si, si, ne m'abandonne plus, Marguerite, je t'en supplie ; je souffre trop, je souffre trop !
Et je lui embrassais les mains en pleurant.
— Sois convenable, Paul ; on nous regarde.
— Qu'est-ce ça me fait, à moi ? Je t'ai retrouvée et je ne veux plus te quitter. Puisque tu ne consens pas à revenir chez
nous, eh bien î alors je m'en irai avec toi.
— Ce que tu demandes là n'est pas plus raisonnable que le reste, et ce serait une raison qui me forcerait à ne plus te voir et à ne plus t'aimer. Faisons mieux : tu sors à quatre heures du lycée : eh bien ! à quatre heures je viendrai me promener ici.. C'est convenu ? Alors, adieu, sois sage !
Et elle partit brusquement, après avoir déposé un baiser sur mon front.
J'avais fait semblant d'acquiescer à ces vagues rendez vous ; je pris mes livres et je sortis par une porte opposée ; mais, aussitôt hors du square, je gagnai par les rues transversales le chemin que je lui avais vu prendre et je montai en courant droit devant moi. jusqu'à ce que je l'eusse aperçue de loin. Je la suivis, me cachant lorsqu'elle regardait en arrière, rattrapant aux détours la distance perdue. Elle marchait très vite et s'essuyait les yeux. Arrivée boulevard de Clichy, après quelques pas, elle entra dans une grande maison neuve dont le dernier étage était occupé par un atelier de peintre. Je m'approchai de la porte et je lus à côté, sur une petite plaque : « R. Gilmonde. ^>
Marguerite allait donc retrouver son ancien professeur, et peut-être habitait-elle chez lui. Puisqu'ilen était ainsi, pourquoi ne l'avait-elle pas épousé, si elle l'aimait réellement? Si, au contraire, la passion de la peinture l'avait seule entraînée, qui l'empêchait de se séparer de l'artiste et de revenir à la maison ? Mon père ne refuserait pas de lui installer un atelier. J'eus d'abord l'intention de conter l'aventure à papa : c'était trop de joie pour que je pusse garder ce secret. Je réfléchis pourtant à la défense qu'il m'avait faite de jamais lui parler de Marguerite : il pourrait bien se faire que, mécontent de cette rencontre, dans la crainte qu'elle ne se renouvelât et pour donner plus d'efficacité à son interdiction, il me fît entrer comme interne au lycée, ce qui m'eût mis dans l'imposibilité de revoir ma cousine.
Donc j'eus la force de cacher mon bonheur, de me taire, et personne ne sut rien ; mais il se produisit tout à coup en moi un revirement complet : je fus repris de mes grandes tristesses, je ne pensais plus à mes leçons, je ne mangeais plus, je ne dormais plus ; la même idée, l'idée fixe^
l8o PREMIER AMOUR
manie étrange, folie persécutrice, m'obsédait : je voulais délivrer Marguerite ! La délivrer de qui ? De ce monstre de Gilmonde, parbleu ! qui devait la retenir chez lui comme dans une prison et, grâce à l'ascendant qu'il avait pu prendre sur elle, en faire ce qu'on appelle une maîtresse, c'est-à-dire une gouvernante, une femme de ménage, une domestique, une esclave ! Que savais-je ? Et je me demandais pourquoi cousine s'était faite la maîtresse d'un peintre. Le nom de maîtresse de maison m'avait donné le change ; il faut le dire, je supposais que Marguerite remplissait près de Gilmonde le même rôle que chez nous, avec les domestiques en moins et la pauvreté en plus ; j'étais bien loin de soupçonner tout ce qui se cache sous le titre ambis^u de maîtresse. Mes initiateurs ne m'avaient pas encore assez instruit.
Aussi la seule explication qui satisfît à la fois ma raison et mon amour était que Gilmonde, par des moyens que je ne connaissais pas, magnétisme ou soporifiques, quelque chose de magique, avait pour ainsi dire enchanté ma cousine, l'avait
PREMIER AMOUR lôl
attirée chez lui dans quelque affreux guetapens et la retenait par un charme plus puissant que la volonté de la jeune fille. Elle restait près de lui, mais elle souffrait: je l'avais bien vu l'autre jour à ses larmes; elle était désespérée, elle aurait voulu revenir avec moi, et cependant elle était remontée en courant presque jusqu'au boulevard de Clichy, reprendre sa chaîne et sourire à son geôlier. Peut-être aussi la tenait-il captive sous une menace terrible! Les fables fantastiques de mon enfance, les drames, les aventures de voyage, les combinaisons machiavéliques de quelques romans que j'avais lus, alimentaient l'effervescence de mon cerveau, et sans cesse mon imaorination ramenait devant mes yeux ma cousine, la pure jeune fille, la femme idéale de mon cœur, en butte à de nouvelles tortures, à de continuels supplices ; c'était la dame prisonnière d'un méchant seigneur, il me fallait donc voler à son secours.
Une chose me confirma dans cette manière de voir : j'eus beau chaque soir, en sortant du lycée, courir vers le banc où nous nous étions assis tous deux, me pro-
mener dans le square et dévisager toutes les dames, je n'y retrouvai plus Marguerite. Evidemment, le peintre avait eu connaissance de notre rencontre, il avait dû détendre de sortir, et même barricader sa porte ; devant cet état de choses, mon devoir me sembla tracé : j'irais chez Gilmonde ! Pas de discours, pas de plan étudié d'avance ; en deux mots, je lui reprocherais toutes ses lâchetés, je lui arracherais ma cousine et, s'il faisait résistance, s'il refusait, eh bien ! je le tuerais : j'aurais sur moi le revolver de mon père, et un enfant armé vaut bien un homme fort. Il ne s'agissait plus que de bien choisir le jour et l'heure.
Ce fut l'après-midi , un jeudi ; je sortis comme d'habitude, soi-disant pour aller chez un de mes camarades; j'avais mis le revolver dans la poche de mon veston et je le tenais dans la main, tremblant qu'on ne vînt à s'apercevoir que j'étais armé. Je montai rapidement jusqu'au boulevard de Clichy et je m'arrêtai devant la maison de Gilmonde. Je me dis qu'il serait peut-être plus pratique d'attendre à la porte : cousine sortirait sans doute pour
chercher des provisions, et je remmènerais en lui affirmant qu'elle n'aurait rien à craindre, que j'avais dans la poche de quoi la défendre. Je me promenai donc de long en large sous les arbres, sans perdre de vue l'entrée ; mais bientôt, lassé d'attendre, je rassemblai tout mon courage et j'entrai.
— M. Gilmonde, s'il vous plaît ?
— Cinquième au-dessus de l'entresol, porte en face.
Mon cœur battait fort en montant l'escalier. J'avais escaladé quatre à quatre les premières marches, mais mon pas se ralentit bientôt et je m'arrêtai tout à fait avant d'atteindre la porte. Quel abîme sépare un projet de sa mise à exécution ! Qu'allais-je faire chez ce monsieur ? Je n'en savais plus rien. Comment me présenter? Comment lui parler de ma cousine ? Etais-je bien sur qu'il la maltraitât ? Après tout, je n'avais aucune preuve, et puis cousine n'était peut-être plus là, elle n'y était venue sans doute qu'un jour par hasard ! Et une foule d'objections très sensées vinrent se présenter à mon e:.prit. N'importe, n'importe ! ce Gilmonde m'avait
lS4 PREMIER AMOfR
fait assez de mal, et je devais me venger d'une façon quelconque; je tirai la sonnette tout en serrant la poignée du revolver. Une vieille femme m'ouvrit et me demanda ce que je désirais. A cette question si simple, je restai interloqué, je m'étais figuré jusque-là pénétrer dans un repaire de brigands, et rien de tout ce qui m'entourait n'en donnait l'idée. Je répondis en balbutiant :
— Je voudrais parler à M. Gilmonde en personne.
— Monsieur est dans son atelier ; mais si m.onsieur veut se donner la peine d'attendre une minute, j'irai le prévenir.
Elle me fit entrer dans un salon et me demanda ma carte. Je répondis que c'était inutile, mon nom n'étant pas connu de M. Gilmonde, et je restai seul dans la petite salle. Contre les murs, des panoplies, des souvenirs ramassés au bord de la mer ou cueillis dans les montagnes, et des pavsages clairs et printaniers ; un ameublement rose vieilli, laqué de blanc, avec un décor \\'atteau, et sur la table, dans une large vasque, un fagot de roses. Je tremblai, mais ce n'était plus de rage :
j'étais embarrassé. Il allait venir ! Quelle contenance prendre?... Que lui dire?...
Comment expliquer ma visite ? Je faiblissais... Comment m'excuser ? Je dirais que depuis longtemps j'avais envie de le voir, que notre amitié d'autrefois... Un rire tintant et musical, un rire de femme vocalisant sa gaieté, un rire parti de l'atelier et dont le crescendo joyeux sautillait dans tout l'appartement, me fit tressaillir des pieds à la tête : « Cousine ! ^> m'écriai-je, et, n'y tenant plus, j'ouvris la porte, j'écartai les tentures qui fermaient l'atelier, je m'y précipitai...
Des hommes, vautrés sur des coussins, fumaient ; Gilmonde travaillait, assis devant une toile, et, toute nue sous le grand jour qui tombait du vitrage, une femme, debout sur une estrade, se dressait éblouissante : cousine ! Elle jeta un cri, ramena ses mains devant elle, se pelotonna ; les camarades éclatèrent de rire. Etourdi, j'hésitai un instant... tout s'écroulait dans mon esprit. Je cherchai la porte et, chancelant, je m'enfuis dans l'escalier, poursuivi par les quolibets et les rires.
Ce n'était plus ma confusion naïve aux
l86 PREMIER AMOUR
révélations de la plage, mon dépit quand j'avais surpris le fiévreux émoi de Marguerite dans sa chambre, mon désespoir après sa faute ; c'était l'effondrement, l'assassinat brutal de ce premier amour, trop idéal pour être humain. L'ange de mon enfance était bien mort ; il ne restait plus là-haut qu'une fille.