DISCUSSION
1372. Ce qui a été dit dans la partie statistique de cet ouvrage suffit à expliquer les différences de niveau des localités où l’on a observé l’immunité. Il est vraiment étrange qu’à des latitudes si diverses, sous des climats si distincts on ait pu observer cette immunité, comme s’il existait une cause qui, tout en dépendant de la hauteur, eût un caractère tel qu’elle manifestât une certaine tendance à prévaloir sur la multitude innombrable des conditions vitales d’uu autre genre. On ne devra pas perdre de vue cette particularité pendant toute la discussion qui va suivre.
1373. Nous avons affirmé que l’immunité n’est pas absolue, mais bien relative, parce qu’il n’existe que quelques localités en Europe, éloignées dos foyers d’infection, et peu riches en habitants, etc., où la mortalité par
tuberculose soit 0. Il se présente des cas mortels même dans des endroits relativement assez élevés, comme Zacatecas, par exemple; d’ailleurs, un seul cas suffisait à prouver la fausseté de l’immunité absolue. Il peut se faire que l’immunité soit absolue sur les hauteurs tout à fait extraordinaires, mais on ne peut pas le prouver par des arguments appropriés. On a dit que la phthisie n’existait plus à 2000 mètres, et cependant, à Mexico, à 2268 mètres, sur 100 décès elle eu cause 6. On comprend qu’il peut y avoir des canses qui prédisposent à cette maladie on la déterminent, de telle sorte que l’action bienfaisante du climat devienne insuffisante. Si les excès, la misère et d’autres maladies font perdre les avantages obtenus par le manque de pression; si l’individu dont il s’agit est entièrement épuisé, cachectique, alors, en tout lieu, il toutes les hauteurs, il sera un terrain apte à l’incubation du bacille, mais un peu moins apte cependant, sur les altitudes.
1874. Il paraît que l’immunité est plus grande chez les personnes nées sur les hauteurs; et on comprend que les antécédents tuberculeux sont moins fréquents, quand les générations se succèdent sur des endroits élevés. Au cas même où nous n’acceptions pas cette immunité ethnique, il suffit de cette considération pour appuyer nos conjectures. La diathèse héréditaire ne réclamera pas non plus une influence de climat encore plus considérable, puisque cette diathèse est moins fréquente. A Mexico, sur 100 individus, il y en aura trois dont les parents seront morts tuberculeux; à Lima il peut y en avoir 18. (D’après les calculs de la mortalité causée paila phthisie comparée à la mortalité générale et en supposant, en outre, qne la moitié de ceux qui sont morts phthisiques n’ont eu qu’un fils).
1375. Cette immunité n’est pas absolue pour les aborigènes: le Dr. Bolina cite un cas de tuberculose chez un indien de Oaxaca qui avait vécu deux ans à Mexico. Un grand nombre de malades accourent au sanatorium de Jauja, provenant des hautes régions des environs. jSTous avons vu dans la statistique du Dr. Yértiz que parmi les phthisiques qui entrèrent à l’Hôpital de Jésus pendant un certain temps, il y avait 8 laboureurs, c’est-à-dire près de 8 Indiens.
1376. On a dit dans certaine Académie que la tuberculose ne pénétrait jamais chez la classe riche de Mexico. Il n’en est pas ainsi, et nous pour- ■,-*> h rions citer plus d’un cas contraire à cette affirmation. Le fils d’un Président de la République Mexicaine a eu précisément à souffrir de la tuber-
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enlose.
1377. Mais il n’en est pas moins certain que les personnes qui jouissent de quelque bien-être, qui ne vivent pas dans do mauvaises conditions, qui passent une grande partie de la journée aux champs, qui vivent dans . des villes peu peuplées seront moins exposées à la maladie, de la même
1 Voyez les Observations du Dr. Belina ainsi que “Dos casos de tisis tuberculosa, por el Dr. Mejía.” Gaceta Médica de México. Vol. XIII, pág. 162.
manière que dans les régions basses. L’influence prophylactique du climat n’y sera pas contrariée par des causes plus ou moins puissantes.
1378. Et pourquoi l’existence de cette immunité relative sur les altitudes?
1379. Yoilà certes un problème difficile de résoudre que nous nous contenterons d’examiner pour le moment sous un point de vue tout à fait spécial, en ne considérant seulement que les hypothèses qui n’attribuent pas ce phénomène directement à la raréfaction de l’air. (Yoyez l’influence de la déshydratation au Chap. XI).
1380. On a proposé la variabilité peu considérable de l’air comme une circonstance capable d’expliquer l’immunité: elle n’a cependant pas droit à cette suprématie, ni seule, ni unie à d’autres influences. Le Dr. Denisou, par exemple, suppose qu’une température variable fait du bien anx phthisiques; d’autres auteurs admettent tout le contraire: le point de départ n’offre donc pas .une grande sécurité. De plus à Mexico, les changements thermométriques sont considérables, ce qui n’çmpêche pas cependant que les malades et ceux qui jouissent d’une bonne santé n’en profitent comme d’un vrai bénéfice pour se porter bien: les premiers y rencontrent un remède curatif, et les seconds un remède prophylactique. Le même phénomène a lieu au Colorado.
1381. L’air libre fait augmenter la force et le volume du cœur, ce qui n’est pas à dédaigner de la part des phthisiques: cette théorie a disparu et ne mérite plus qu’on s’occupe d’elle. Le climat est rigoureux et fait une sélection telle, qu’il n’y a que les individus vigoureux, capables de résister à l’infection, qui puissent vivre sur les altitudes. .Tourdauet n’admettrait nullement cette idée. Le climat est beaucoup plus rigoureux à Londres qu’à Mexico et qu’à d’autres altitudes de l’Amérique; il est plus mortel à Lima, peut-être autant qu’à Yeracruz; et cependant à Londres où le climat est très froid, à Lima et à Yeracruz où il est plus chaud, la tuberculose règne en maître et y fait un grand nombre de victimes. D’ailleurs cette sélection n’a pas lieu pour manque de temps chez les étrangers émigrants qui meurent de phthisie en nombre moins considérable sur les hauteurs que dans leurs pays d’origine; et cette même sélection ne suffirait pas à expliquer les effets curatifs. Par suite de leur genre de vie les montagnards ne contractent pas de maladies qui prédisposent à la phthisie. A Quito, au Potosí, à Mexico les populations se composent d’hommes de lettre, de militaires, de commerçants, d’industriels, etc., mais non de bergers ou de montagnards. D’après cette théorie, nous devrions mourir phthisiques tous ceux qui ne passons pas la vie en gravissant les rochers et en dormant à la belle étoile et qui sommes susceptibles de contracter des maladies chroniques prédisposantes. Yoilà certes un sujet par trop aride et par trop ingrat, et lions ne pensons pas nous y attarder davantage, si ce n’est qu’on voulût insister sur cette théorie. Qu’on consulte sur ce point les statistiques de mor-
talité à Mexico, qu’on lise les ouvrages de géographie médicale, etc., etc.
1382. “L’immunité résulte de l’action du climat accumulée par hérédité, formant une race réfractaire.” Belle explication, qui suffit à faire perdre toute espérance aux phthisiques qui émigrent aux hauteurs: n’appartenant pas à une race réfractaire, il n’y aurait que peu de profit, pour ne pas dire aucun, à vivre à 3000 mètres au-dessus de l’Océan. La population des hauteurs no comprend pas seulement des races anciennes, acclimatées depuis longtemps; elle comprend aussi un grand nombre d’étrangers. (Mexico, par exemple).
1383. Il n’est pas nécessaire que cette action prophylactique s’accumule par suite de nombreuses générations, puisque bon nombre de médecins envoient aux hauteurs des jeunes gens prédisposés. A Mexico on ne rencontre pas seulement des habitants qui soient nés sur les plateaux, puisque de nombreux étrangers y vivent, do même que beaucoup de personnes qui viennent des régions basses do la République.
1384. L’air pur n’abonde pas à Mexico et à Bogota: les foyers d’infection y sont nombreux, l’hygiène y paraît lettre morte, et les tuyaux ventilateurs y lancent dans toutes les directions une vraie pluie de miasmes. Une fois passée la station sèche, la mortalité y diminue, car la pluie lave, pour ainsi dire, l’atmosphère. Jourdanet décrit avec une poignante réalité l’iufection de notre atmosphère; et no pouvant expliquer comment nous jwuvons vivre au milieu de l’acide sulfhydrique et des.germes malfaisants de toutes les espèces connues et inconnues, il déclare que la putréfaction est impossible là où l’oxygène fait défaut (¡ !¿?) et que là où l’air est pur la tuberculose n’existe pas (?) S’il eu est ainsi on devra chercher les régions basses et abandonner les altitudes. Et pourquoi ne pas aller à Rice, localité oii l’atmosphère est très pure, mais qui n’est pas pour la phthisie aussi bonne qu’on le croyait?
1385. La vie à l’ail* libre, de même que l’air pur, sera un des facteurs de l’immunité, mais non le plus important de tous. Sur les hauteurs de l’Abyssinie et sur un grand nombre d’autres do l’Amérique on vit dans des habitations et dans les villes, et non point à l’intempérie: les femmes s’occupent de leurs devoirs domestiques; les enfants y vivent à la maison ou passent leur temps dans les écoles; les hommes y travaillent, soit dans l’industrie, le commerce, les bureaux, les casernes, etc. Personne ne s’y occupe de recréations pastorales, et il n’y existe pas môme les Clubs d’ Alpinistes si communs en Europe. La vie à l’air libre n’est pas si essentiel qu’on veut bien le croire, puisque les soldats mexicains, malgré les mauvaises conditions d’hygiène au milieu desquelles ils vivent et leur agglomération daus les casernes, présentent un chiffre de mortalité moindre qu’en Europe. La vie à l’air libre est très commune dans les régions basses et chaudos, comme à Veracruz, Mazatlàn, etc., et cependant la mortalité y fait un nombre épouvantable de victimes. Dans les pays chauds on
a soin de se procurer la plus grande ventilation possible, on y dort même quelquefois dans des hamacs, à la belle étoile, on y fuit autant que possible la clôture et l’agglomération, à cause de la température qui y est très élevée.
1886. Influence du genre de vie, peuples pasteurs et agriculteurs: il y a sur les hauteurs un grand nombre de sédentaires, de mineurs, de commerçants, d’industriels, etc. C’est avec raisou qu’un médecin disait que la résidence sur les altitudes ne produisait aucun bien aux phthisiques, puisqu’on ne peut pas leur faire manier la bêche, conduire les charrues et dormir dans les étables. Et nous autres qui avons passé une grande partie de notre temps occupés à des travaux intellectuels, comment peut-il se faire que nous tombions dans de si graves erreurs et que nous faisions cas de réflexions si enfantines? Quand donc a-t-on vu qu’à Bogota, à Quito, à Chuquisaca, à Mexico, au Colorado les villes contenaient surtout dos pasteurs et des journaliers? Et ceux-ci no forment-ils donc pas de nombreuses populations dans certains endroits bas décimés de la manière la plus terrible par la tuberculose?
Influence de l’emphysème pulmonaire: il paraît qu’il est pins fréquent sur les hauteurs, chez les individus d’un âge peu avancé. Williams assure que c’est un des facteurs qui influent le plus sur la guérison de la tuberculose. Il expliquerait peut-être l’immunité relative à la phthisie pulmonaire, mais non à la tuberculisation du foie et à d’autres affections métastatiques. Cette question mérite une étude à part. Il n’est pas croyable que les étrangers qui émigrent aux hauteurs deviennent assez vite emphysémateux, ni que les habitants de l’Engadine soient guéris de l’emphysème quand ils descendent aux régions basses et qu’ils soient alors susceptibles de se t uber enliser, comme cela à lieu fréquemment. Nous avons déjà vu que la phthisie n’apparaît que rarement chez les musiciens qui se servent d’instruments à vent, tandis que l'emphysème y est ordinaire: co fait sert d’appui à l’opinion que nous discutons, mais éviter une maladie pour en contracter une autre, voilà certes qui n’a rien de bien consolant.
1387. Note. — On peut croire à une immunité qui n’est qu’apparente et qui dépend du fait suivant: il existe plusieurs conditions mésologiques sur les altitudes, qui détruisent ou rendent difficile la propagation du germe morbifique; nous ne citerons que la lumière, qui d’après les expériences consciencieuses de Ward, tue les bacilles et leurs spores avec une rapidité incroyable (on sait, en effet, que l'illumination par les rayons solaires atteint son maximum sur les altitudes); la sécheresse est aussi très contraire à l’existence des microbes; on peut en dire autant de la baisse graduelle de la température.
1388. Il nous paraît très probable que ces deux conditions, la lumière et la température, peuvent s’opposer à la contagion et à la dissémination de la tuberculose, surtout dans les populations de peu d’importance, quand bien même il n’existe pas chez les habitants une immunité spéciale.
1389. Sanatoriums et endroits recommandés pour la guérison
de la tuberculose.1