ESPÈCES REMARQUABLES POUR LA HAUTEUR OÙ ELLES S’ÉLÈVENT
243. Les Corbeaux, ces oiseaux cosmopolites, dont le tyrannique empire s’étend à tonte l’Europe, à une grande partie de l’Asie, depuis l’Océan Glaeial jusqu’au Punjab, des monts Altaï jusqu’au Japon, et en Amérique, des régions arctiques jusqu’à Guatemala, se trouvent distribués sur une zone verticale non moins étendue. Au Mexique, ils s’élèvent jusqu’à 5,400m et descendent jusqu’à la Terre Chaude. Au cours de notre ascension au Popocatepetl, nous les vîmes, bien des fois, voler avec leur rapidité ordinaire. Les guides indigènes affirment qu’ils sont très communs sur ces hauteurs où ils vont se régaler de la neige qui y revêt une forme spéciale, appelée “ espumilla' ’ (petite écume): étrange affirmation aussi peu vraisemblable que celle des extracteurs de soufre: il y aurait, selon ceux-ci, dans les neiges éternelles des Yolcans, des quadrupèdes blancs, comme le Hibou des régions arctiques. (?).
244. Le baron Gros (cité par Paul Bert) a vu, lui aussi, voler trois Corbeaux (Corvus corax) sur les hauteurs du Popocatepetl.1
Selon Humboldt, “le Condor s’élève de 3,294 mètres à 5,847; il préfère vivre entre 3,100 et 4,900m, et plus d’une fois on l’a vu jusqu’à 7,093m”. Ce rapace nous présente un phénomène physiologique vraiment remarquable: en effet, après avoir voltigé des heures entières dans des régions où l’air se trouve si raréfié, il descend rapidement jusqu’au littoral de la mer, parcourant ainsi en quelques heures, tous les climats. C’est l’être qui, volontairement, s’éloigne le plus de la surface de la terre” (?)2. D’Orbigny etWliymper ne sont pas d’accord avec Humboldt pour la hauteur où s’élève le Condor. Quant à nous, il nous paraît fort inutile d’entrer en discussion à ce sujet; le Vautour des Andes est l’oiseau d’Amérique qui s’éloigne le plus de la surface du continent: tous les voyageurs sont d’accord sur ce point.
245. Mille mètres de plus ou de moins ne nous importent pas davantage que mille millimètres, pour nos conclusions physiologiques, puisque même à la hauteur mínima où s’élève ce Vulturide, la raréfaction de l’air a passé déjà de 2,000 mètres, limite où commencent à se manifester, selon Jourdanet, les effets du manque de pression. Que le Condor s’élève donc
1 Bert. Pression Barométrique, page 67.
2 Voyage. Zool. et Anat. Comp., I, page 40; et Tabl. Nat. (Guérin), 1868, page 384.
à mille mètres de plus ou de moins, peu importe: il n’en restera pas moins un sujet important pour les études de physiologie.
Tschudi, cité par Hmnboldt, assure avoir vu dans l’île de Puna des Colibris qui volaient à nue hauteur de 4,451 mètres; leur voyage d’été se prolonge depuis le 69 ème degré de latitude d’une part, et de l’autre jusqu’à l’Archipel de Feu. Nous ignorons absolument si quelques Trochilidées s’élèvent jusqu’au premier parallèle indiqué, et, à notre avis, personne ne peut le savoir. Quant à la hauteur de 4,451m on peut très bien l’admettre. Moritz Wagner, par exemple, a vu un Colibri que l’on ne rencontre qu’à 4,200m, sur le Pichincha. Ce qu’il y a de remarquable, dans ce cas particulier, c’est que dans des régions beaucoup plus au nord, les Trochilidées s’élèvent presque la moitié moins et que dans quelques îles de l’Atlantique on les trouve au niveau de la mer.
246. W. Scott de l’Observatoire deNew Jersey, vit passer par le champ de son équatorial, pendant une observation astronomique, de nombreuses bandes d’oiseaux d’espèces différentes, et détermina la hauteur où se trouvaient ces météores d’un nouveau genre. Le gros de la troupe passa à trois kilomètres, plus ou moins; mais quelques individus volaient à une hauteur de 5,000 m h Nous ne comprenons guère par quels procédés on a pu arriver à des chiffres si exacts; il est certain cependant qu’un grand nombre d’oiseaux entreprennent des émigrations nocturnes, pour échapper à leurs ennemis, éviter quelque obstacle, etc. Au Mexique, nous avons vu des groupes considérables de Lams Franklini (A) voler à une hauteur telle que l’on eût dit des points blancs presque circulaires; nous avons vu aussi des groupes de Chiroptères et de Vautours (Cathartes) dont les dimensions étaient singulièrement réduites, par effet de la distance. Mais nous n’oserions pas déterminer en chiffres cette hauteur, comme l’a fait M. Scott, pas même d’une manière approximative, à moins de nous trouver en un endroit assez élevé qui nous servît de point de comparaison pour effectuer nos calculs.
247. On arriverait ainsi à une approximation suffisante, bien peu différente de celle que l’on obtiendrait en faisant porter à un oiseau de haut vol, un anéroïde de minima. Il semble que les Rapaces ne sont pas les seuls qui puissent s’élever jusqu’aux plus hautes régions; en effet, dans la zone des neiges du Popocatepetl nous avons vu voler un grand Martinet (Chcieturaf), qui descend pour le moins au plan d’Amecameca (2,500m) et qui subit des changements d’altitude de près de 2,000 m, en quelques heures; Mr. J. Head affirme que les Grues s’élèvent jusqu’à 4,800 m 2.
Selon Henderson, dans l’Asie Centrale, le Coucou se balance sur les branches pendantes des saules, faisant résonner les notes joyeuses de son chant, à une hauteur de 11,000 pieds; la Upupa epops semble se trouver
1 Bordier. Géographie médicale, page 72.
2 La Mécanique dans la Nature. Revue scientifique. Octobre, 1893.
à son aise, comme chez elle, à 18,000 pieds (5,485 m ) (?); le Kashmir Dipper ( Cinclus ? ) vit à pins de 13,000 pieds et cherche des insectes dans les torrents presque gelés; la ' Montifringüla haematopygia vit, et d’une manière permanente peut-être, entre 14 et 17,000 pieds et l’Adam’s Finch est commun à 13.000. L’Alouette à aigrette et à long bec se trouve à une hauteur de 12 à 15,000 pieds, tandis que le Dottrel mongol et le Reddy Shieldrake vivent à 16,000 pieds, et le Gull ( Larus ), à tète brune, à 15,0001 Ces faits sont plus importants que ceux qui se rapportent à la hauteur du vol, parce que les espèces qui naissent, vivent et se reproduisent à une limite déterminée de 10,000 pieds ou davantage, doivent avoir ressenti plus encore l’influence de la hauteur.
248. Schlagintweit rapporte que pendant son ascension à l’Ibi Gamin plusieurs Corneilles (Corvus corone ?) le suivirent pendant six jours, de 16,000 à 22,000 pieds. C’est-à-dire que ces oiseaux s’élevèrent presque à la même hauteur que le Condor.2
L’Amblystoma Altamirani vit à 3,100m à la source dite des “Ajolotes”, dans la montagne “de las Cruces,” vallée de México.3
249. Dans le paragraphe suivant, nous signalons quelques espèces d'invertébrés que l’on trouve à une grande hauteur. Ce serait un travail éternel que de vouloir essayer de former un catalogue de tous les invertébrés que l’on a vus sur les parties les plus élevées de notre globe. Ils nous paraissent d’ailleurs moins importants pour notre étude, puisque leur organisation diffère beaucoup de celle de l’homme et qu’ils ne présentent pas des moyens d’investigation aussi faciles que les vertébrés. Nous n’avons pas même cité toutes les espèces de ces derniers, nous bornant à présenter les exemples qui pouvaient satisfaire notre objet. Les études de distribution verticale sont encore peu avancées, et il serait difficile de fixer toutes les hauteurs où se trouvent tous les animaux; à cette difficulté vient s’ajouter une autre très considérable, créée par les taxinomistes eux-mêmes: chacun d’eux suit sa méthode, son caprice, et il faut consacrer des veillées sans fin à débrouiller ce fil d’Ariadne de la synonymie, pour ne pas répéter les données de chaque être, sous des noms différents, danger très connu de tous les naturalistes. Si l’on voulait étudier la distribution verticale au moyen de comparaisons numériques, la tâche serait encore plus ardue, et ce travail n’obtiendrait d’autre résultat que de s’attirer pour plus tard les moqueries des zoologistes. Ne pourraient ils pas prétendre en effet qu’il y a plus d’espèces dans nos livres que dans la nature, et que l’on trouve moins de philosophie dans mille catalogues d’espèces que dans la plus lé-
1 Bert. Pression Barométrique, page 170.
2 Mr. F. M. Richard a vu sur la cime du Mont Blanc un petit Corbeau: “Corneille à bec jaune de l’espèce dite choucas.” La Nature. 1887, 2èmo sem., page 232.
3 Alfred Dugês. Description d’un Axolotl des Montagnes. México, Imprenta del Ministerio de Fomento. México, 1896.
gère étude d'une seule espèce considérée sous un point de vue autre que celui de la taxinomie?
250. Ces comparaisons numériques n’ont, à notre avis, d’utilité que lorsqu’on les prend comme élément d’inyestigations et non comme dernier résultat des travaux. — (Yoir le Tableau N.° 2).
(0 Espèces d’invertébrés trouvées à des hauteurs considérables.
251. Au volcan du Popocatepetl1 près déjà de la limite des neiges, nous avons rencontré une petite mouche (Volucëllaf) et un grand nombre d’araignées presque microscopiques, rouges, occupées à croiser les fils de soie qui les unissaient à une espèce de petite corbeille formée elle aussi de fils; Monsieur Manuel M. Tillada a vu dans la région des neiges du Volcan de Tolnca de tout petits Coléoptères attachés à la surface de la neige.2 Le Parnassius Apollo (Lépidoptère) ne se trouve, en Espagne, qu’à la hauteur de l,500m. Saussure s’exprime dans les termes suivants: “Au sommet du Popocatepetl, à 5,300m d’altitude, sur le bord sud-est du cratère qui est dépourvu de ueige, j’ai vu nu Coléoptère de la famille des Blcips s’introduire au milieu des pierres. Cela indiquerait que la terre réchauffée par les vapeurs souterraines forme là, au milieu des neiges, un oasis propre à la conservation de la vie et où les animaux peuvent trouver uu abri. Ce lourd Coléoptère n’a pu être transporté accidentellement par les vents à cette graude hauteur, comme le Papillon que vit mon grandpère sur le sommet du Mont Blanc, ou encore comme ceux que Ziunstein a trouvés sur la cime de la pyramide Vincent (un des sommets du Mont Rose, 13,000 pieds de hauteur). Il faut donc qu’il ait gravi les flancs de la montagne, par les pentes de sable et les arêtes nues qui pouvaient lui offrir momentanément une route dépourvue de neige.”3
252. La faune des invertébrés de la Vallée de México, à une hauteur minima de 2,200 mètres, est bien représentée. Monsieur J. Flohr pense qu’il j a, dans la Vallée, mille espèces de Coléoptères pour le moins4, et le nombre individuel d’exapodes et autres invertébrés est considérable, comme on la verra (par exemple parmi les Hémiptères) dans un des paragraphes suivants. (§ 433).
1 La commission qui a visité cette montagne en Août de 1894, a rencontré dans le cratère plusieurs insectes.
2 La Naturaleza. 2* serie, Vol. I, page 494.
3 Ibid. 1^ serie, Vol. VII, page 341.
4 Ibid. 2* serie, Vol. I, page 375.
. 253. Il est probable que les insectes et d’autres Articulés abondent dans les forêts du Popocatepetl et des autres volcans du Mexique, puisque les animaux insectivores tels que la Cardellina rubra (A) et le Sceloporus microlepidotus (R) n’y manquent pas.
Yoici la
Liste des principaux Coléoptères du Popocatepetl d’apres Mr. J. Flohr.
Calathus mexicanus.
Nosoderma sculptum.
Ligystopterus haematopterus.
Temnochila planipennis.
Quedionichus impunctus. Zopherus lævicollis.
Geotrupes rufo-clavatus.
Pteroloma sallaei.
254. Nous avons trouvé le Zopherus lævicollis tout près du “Rancho de Tlamacas,” à 3,897 m; la Pteroloma Sallaei se rencontre en juillet, dans la région des neiges du Popocatepetl.
Le colonel Frémont vit, aux Montagnes Rocheuses, à 4,130 m, une Abeille solitaire. Au passage de Cayley (Asie Centrale) l’expédition dirigée par Forsyth rencontra plusieurs Papillons à 5,900 m h
Moritz Wagner assure que dans les Andes vit une espèce de Papillon (Colias alticola) que l’on ne trouve jamais dans les endroits bas, puisqu’on l’a toujours vue près de la limite des neiges.1 2
255. La Fourmi à miel (Myrmecocystus melliger) monte jusqu’à 2,400m, aux Etats-Unis, et probablement à une hauteur plus grande dans la Vallée de México; nous l’avons vue dans les environs de Tlalpam. Daus la Ville même de México, nous avons, à l’intérieur des habitations, les parasites communs à tous les pays, et en outre de nombreux invertébrés domestiques qui, à cette hauteur, vivent, croissent et se reproduisent en grand nombre.3
A Durango, capitale de l’Etat du même nom, à 1,927 m pullulent les fameux scorpions, non moins pernicieux pour leurs piqûres que remarquables par leur nombre.4
256. L’examen seul de la liste des oiseaux insectivores que l’on peut voir au commencement de ce chapitre, indique assez l’abondance spécifique et individuelle des exapodes qui vivent sur les hauteurs. Il n’y a pas de doute, que la présence, dans les montagnes de l’ Himalaya, des espèces insectivores, indique aussi la présence d’insectes (que nous n’essaierons pas de cataloguer), à des altitudes vraiment extraordinaires: nous rappellerons
1 Bert. Pression Barométrique, pages 73 et 170.
2 Reclus. Géographie, XVIII, page 440.
3 La Naturaleza. 2* serie, Vol. I, page 478.
4 Voir pour la distribution verticale des mollusques: Fischer. Manuel de Conchyliologie, page 280.
par exemple, le Coucou qui yit à 11,000 pieds, le Cinclus de Cachemire à 13,000, etc.
257. Quant aux poissons, ou les trouve dans les lacs du plateau du Mexique, à nue altitude moyenne de 2,000 m; nous citerons entre autres les suivants: Leucus tincella , Goodea atripinnis, Atherina humboldtii, Ghirostoma estor, etc. “Le Pimelodes cyclopus existe dans les Andes, à 4,455m”. (D’après Wagner1).
D’après A. Brocchi2 “on a longtemps mis en doute l’existence du poisson dans les petits lacs de montagne, qui se trouvent à des altitudes fort grandes parfois. On invoquait l’absence d’oxygène dissous dans l’eau, l’absence de nourriture dans ces eaux de fusion de glaciers. Il n’en est rien cependant. On peut arriver non seulement à faire vivre le poisson dans ces lacs, mais encore à le faire multiplier d’une façon tout à fait satisfaisante. A l’heure actuelle, bon nombre de ces réservoirs fournissent à l’alimentation un tribut non sans importance.
.... “Lac de Lignes. Ce lac placé à 2,088m, est des plus intéressants de la Savoie. L’oxygène dissous est en assez grande quantité dans ces eaux de fusion. On trouve jusqu’à 7mmg 68 d’oxygène dissous par litre, ce qui paraît assez considérable. Le lac deTignes est peuplé d’excellentes truites.’'
. . . .uLcic de la Girotte. (l,756m). Il est peuplé de truites finement saumonées.”
.... “Lac des Sept Eaux. (2,100 à 2,800“). On y prend des truites saumonées justement renommées et aussi des truites à chair blanche.”
258. (j.) Limites de l’habitation verticale dans les différents grou pes zoologiques.
Les Mammifères suivants se font remarquer pour la zone où on les a rencontrés.
Nyctinomus brasilensis. Chiroptères. 13000 p. Sciurus cervicalis
Vesperugo ,, 12500 p. Sciurus melanotis
Vespertilio? ,, 15500 p. Geomys
Felis concolor Carnivores, soooetpius. Lepus diazi
Cariacus virginianus . . . Ruminants. 13000 p. Tatusia novemcincta . . .
Didelphis virginiana . . Marsupiaux. 2268 m.
Rongeurs. 12000 p.
Edentés. 2268 m.
1 Naturwissenschaftlicb.es Reisen in tropischen Amerika.
2 Cosmos. 25 janvier, 1896, page 227.
Dans l’Ancien Continent et dans l’Amérique dn Snd ou les Etats Unis.
Semnopithecus
Primates.
Macacus rhésus
Cynocephalus
Felis tigris
Carnassiers.
Thibet.
Yulpes azaræ
Hyaena crocuta
Ursus libetanus
Thibet.
Erinaceus europæus
Insectivores.
Arvícola nivalis
Rongeurs.
Tamias alpinus
Eriomys chinchilla
Lagotis
Lagomys alpinus
Echitlna hystrix
Monotrèmes.
Auchenia
Ruminants.
Subuio simplicicornis. . . .
lbex hispanicus
Poephagus grunniens. . . .
Elephas africanus
Proboscidiens.
Tapirus pinchague
. . Périssodactyles.
Il reste donc prouvé d’après cela qu’il existe des représentants des ordres suivants de Mammifères à des hauteurs de plus de 2,000 m. exception faite des Monotrèmes qui vivent tout au plus à 1,000 m.