‹ La vie vraiment chretienneChapitre 287 sur 309 · L ESPRIT CURÉTIEN DANS LA FAMILLE · texte numérisé non relu

L ESPRIT CURÉTIEN DANS LA FAMILLE

premiI':r entretien

l'esprit chrétien dans la famille.

Un prêtre. — Un père de famille. — Une mère de famille.

Le Prêtre. — L'esprit chrétien dans la famille par la famille elle-même : tel sera, si vous le voulez bien, le sujet de notre entretien.

La Mère. — Pourquoi dites-vous : Y esprit chrétien et non pas la vie chrétienne?

Le Prêtre. — C'est que, hélas! la vie n'est pas toujours l'esprit.

La Mère. — Vous parlez en énigmes, Monsieur l'abbé.

Le Prêtre. — La vie n'est pas toujours l'esprit : je veux dire par là qu'autre chose est l'acte, autre chose est l'esprit qui l'anime. Dans une milice bien dirigée, tous les soldats font les mêmes actes et manœuvrent de la même manière. Mais quelle différence entre un soldat et un soldat, si l'un a l'esprit de son état et si l'autre ne Ta pas! Placez-les tous les deux sur un champ de bataille avec la liberté de s'enfuir, et vous verrez!

Le Père. — Ravi de vous entendre, mon cher abbé. Vous voulez dire qu'il y a chrétiens et chrétiens; les uns agissant avec conviction, et les autres étant des hypocrites qui vivent autrement qu'ils ne pensent.

Le Prêtre. — Ce n'est pas tout à fait cela. Votre philosophie, mon bon Monsieur, vous rend injuste sans qu(" vous y preniez garde. Il y a des chrétiens qui, sans êlre hypocrites, n'ont cependant pas la fermeté de principc^s fju'(^xigérait leur nom. Voilà tout ce que j'ai prétendu.

La Mère. — L'esprit chrétien, d'après vous, consiste donc dans les principes; et c'est cet esprit, dites-vous, plus encore que la conduite, que vous voulez perfectionner dans

les familles. Auriez-vous l'obligeance de développer votre pensée?

Le Prêtre. — Volontiers. Quand une famille a perdu l'esprit des pratiques chrétiennes, ou bien ces pratiques disparaissent promptement; ou bien, si elles persistent, elles sont à la merci du moindre souffle, et un rien les altère. Supposez les observances du carême sans esprit de pénitence, le devoir pascal sans esprit de foi, l'assistance à la messe sans esprit de religion, une certaine fuite du monde sans esprit antimondain, un certain respect au dehors sans respect au dedans; qui ne voit combien ce christianisme sera caduc?

Or, de nos jours surtout, l'esprit est entamé plus encore que la conduite. Si beaucoup de chrétiens ont cessé de pratiquer, beaucoup de ceux qui pratiquent ont cessé d'être instruits et convaincus. Voilà pourquoi notre idée, bien que modeste, est cependant ambitieuse. Elle a la prétention non seulement de faire mieux vivre, mais de faire mieux penser et mieux vouloir en établissant dans la famille une sorte de sanctuaire.

La Mère. — Ainsi, Monsieur l'abbé, si j'introduis chez moi un sanctuaire domestique, peu à peu ma famille et moi-même, nous aurons des idées plus chrétiennes, des sentiments plus religieux, des manières de voir plus saines, des principes plus solides, en un mot une plus forte dose d'esprit chrétien?

Le Prêtre. — Oui, certainement.

La Mère. — Je crois maintenant vous comprendre. Vous voulez nous rendre non pas précisément plus pratiquants, mais plus solidement pratiquants; et pour arriver là vous prétendez travailler en l'homme ce qu'il y a de plus homme, c'est-à-dire l'âme. Vous voulez que nos filles ne soient pas seulement dévotes, mais chrétiennes éclairées et convaincues; que nos fils, en pratiquant, sachent, veuillent et aiment ce qu'ils font; que moi-même et mon époux nous devenions, dans notre famille, les apôtres de la

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religion parce que nous l'aurons une bonne fois comprise.

Le Prêtre. — Parfaitement.

La Mère. — Que, par exemple, dans la prière nous soyons, plus que par le passé, des gens sachant ce qu'ils disent et pourquoi ils le disent; que dans notre obéissance aux commandements de Dieu et à ceux de l'Église, nous allions jusqu'à la fidélité convaincue et par conséquent tenace, tenace comme tout ce qui a sa racine dans le fond de l'âme. Voilà ce que vous appelez l'esprit chrétien. Et c'est de cela que l'on s'occupe dans votre sanctuaire de famille?

Le Prêtre. — Oui. Et qu'en pense iMonsieur!'*

Le Père. — J'en pense que vous avez raison, et que si l'on veut être chrétien, il faut l'être tel que vous le dites. Mais les chrétiens de cette trempe où les trouverez-vous .'

Voyez donc la débilité de ceux qui portent ce nomi Ils appellent leur église : l'Église militante. Beaux soldats, on Yérité, ceux qui rougissent de leur uniforme et qu'une plaisanterie déconcerte; qui font le soir au bal le contraire de ce qu'ils ont fait le matin à l'église ; qui cèdent sur tous les points aussitôt qu'on les attaque; qui prétendent conserver leur religion en rejetant une pratique religieuse aussitôt qu'elle leur touche l'épiderme; qui ne sont ni chair ni poisson, fréquentant l'église et les théâtres, lisant le roman comme le livre de prières. Oui, beaux soldats de l'Église militante! J'aime qu'on soit ce que l'on est, chrétien si on est chrétien; et que les noms que l'on porte ne soient pas des mensonges.

Le Prêtre. — Avec ces idées. Monsieur, vous devriez goûter notre projet, car il est modeste mais sérieux.

Le Père. — S'il est sérieux, il est d'avance condamné, car que sont-ils nos chrétiens? Ce sont ou des paysans ou dos mondains. Ceux-ci ne veulent pas réilc-chir, les autres ne savent pas penser.

Le Prêtre. — J'augure mieux de uk^s iVèros ; jo ne puis m'imaginer que le Dieu qui a voulu pour disciples des adorateurs en esprit et en vérité, leur ail refusé la vérité et

l'esprit, et j'espère que notre entreprise contribuera, pour sa petite part, à former des chrétiens qui réfléchissent.

La Mère. — Mais, Monsieur l'abbé, vous avez dit : L'esprit chrétien dans la famille par la famille elle-même. Pourquoi pas par le prêtre seul? Le foyer paternel est-il un temple? N'avons-nous pas nos églises, nos sermons, nos catéchismes? Les parents ont-ils un sacerdoce à exercer? Pourquoi ajouter à leur fardeau déjà bien lourd?

Le Prêtre. — En réponse à vos questions, j'ai deux choses à exprimer. Premièrement, sans l'influence religieuse subie en famille, le ministère du prêtre perd les trois quarts de sa force. Secondement, la présence de cette influence au foyer domestique décuple la puissance du ministère sacerdotal.

Le Père. — Cro3^ez-vous vraiment, Monsieur l'abbé, que ce que vous dites et faites à l'église ne vaille pas grand'chose, sans ce que nous pouvons faire et dire à la maison?

Le Prêtre. — Pas grand'chose, ce n'est pas le mot; j'ai prétendu ici et je maintiens que sans l'action domestique, l'action sacerdotale est singulièrement amoindrie. De même qu'en médecine il faut aux remèdes ajouter l'hygiène, et que ces remèdes n'agissent guère sur les corps qui respirent un air mauvais; de même la vérité administrée par le prêtre aux âmes malades perd beaucoup de sa vertu, quand l'atmosphère respirée en famille n'est pas empreinte de rehgion.

Cela est d'autant plus vrai que Notre-Seigneur a prononcé cette parole : Celui qui n'est pas pour moi est contre moi^. Par conséquent, dans la maison où l'on ne parle pas de Dieu, il y a un je ne sais quoi qui est contre Dieu et dont les âmes se ressentent.

Et puis, l'action de la religion, pour être tout à fait efficace, doit atteindre la vie jusque dans des détails où le prêtre n'arrive pas. Depuis le signe de croix appris aux en-

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