LE BONHEUR DE DIEU
Nous avons jeté un regard timide sur les splendeurs de la Divinité. Nous avons considéré avec admiration que, parmi les êtres existants, il en est un tout à fait à part et inûniment différent des autres. En effet, tous les autres forment ce que nous appelons l'univers, assemblage incommensurable d'innombrables créatures, depuis les grains de sable qui bordent le rivage des mers jusqu'à chacun des astres qui roulent sur nos têtes. En face de cette immense agglomération d'êtres créés, nous avons contemplé un Être incréé, qui existe depuis toujours, que personne n'a produit, qui ne s'est pas produit lui-même, qui n'a d'autre principe de son existence que son existence môme, qui est parce qu'il est TÉtre essentiel et que l'Être ne peut pas ne pas être. Cet Être adorable, c'est vous, ô mon Dieu, vous que j'adore, vous essence immuable devant qui l'univers n'est qu'un tourbillon de poussière, voltigeant et s'agitant comme s'agitent des essaims d'insectes incalculables!
Après vous avoir contemplé dans votre unité de nalure et votre majestueuse immobilité en présence de la création sans cesse livrée à de perpétuels mouvements, nous avons admiré un autre mystère ineffable : la trinité des personnes dans l'unité de nature. Vous êtes un et vous êtes trois; vous êtes seul et vous n'êtes pas solitaire; vous n'avez pas d'égaux et vous en avez; vous êtes Père, vous êtes Fils, vous êtes Esprit et Amour du Père et du Fils. Vous vivez en famille, et votre union de famille est si étroite que vous n'avez à vous trois qu'une seule et même nature, une seule intelligence, une seule volonté, un seul être.
Pour mesurer l'immensité et la pureté de l'amour de Dieu pour nous, voici ce qu'il est nécessaire de bien comprendre.
LE BOiNUliUR DE DIEU. 113
11 n'avait nul besoin de nous créer; éternellement il a été par lui-même et en lui-même infiniment heureux; conséquemment, c'est par pure et absolue générosité qu'il a bien voulu s'associer, pour ainsi dire, d'autres êtres, et, parmi eux, des élus appelés à partager sa divine félicité.
Oui, Dieu est heureux, parfaitement heureux, inûniment heureux, heureux indépendamment de toute la gloire extrinsèque que nous pouvons lui procurer, heureux de toute éternité. Expliquons.
Le bonheur, c'est la possession assurée d'un bien précieux. Annoncez à un pauvre qu'il obtient, par un héritage inespéré, une fortune qui ne lui sera pas enlevée, le voilà heureux. Dieu jouit de ce bonheur, mais dans des proportions infinies. Il se possède lui-même, et en lui-même il trouve un inépuisable trésor de bonté, de beauté, de richesse divine, de perfections sans nombre et sans limite. L'homme jouit quand il lui arrive de pouvoir s'attribuer un mérite quelconque, et encore ce mérite n'est-il jamais que d'emprunt. Mais notre Dieu, lui, possède une excellence qui ne lui vient que de son propre fonds, et il a le droit d'en jouir, sans en rapporter la gloire à qui que ce soit.
Le bonheur, c'est la satisfaction de voir et d'admirer. Si un homme pouvait contempler d'un seul coup d'œil toutes les beautés créées, il en mourrait de joie. Inliniment plus vaste, dit le Psalmiste, infiniment plus profond est le torrent de volupté divine dans lequel Dieu se trouve éternellement plongé^. Il se voit, et son œil découvre dans son essence adorable un océan infini de perfections toutes aussi aimables et aussi admirables les unes que les autres. A cette vue, il est saisi d'un inmiuable transport d'admiration et de louange, dont la délectation n'a pas de bornes.
Le bonheur, c'est le plaisir de vivre en une société, dont aucun nuage ne vient troubler la paix. Quelle félicité dans une famille où tous ses membres se payent un mutuel
1. Kl lononi,) V()lii;ilalis lue ]»()! il)i> cds (IN. \\\v, '.i .
tribut d'affection, de respect et d'inaltérable joie! Dieu jouit de cette félicité. Le Père a un Fils, le Fils a un Père, le Saint-Esprit a le Père et le Fils. Les trois Personnes divines s'embrassent dans une éternelle étreinte. Leur étreinte est si parfaite qu'entre elles ce n'est pas l'union, mais l'unité; unité à laquelle même une mère et son fils ne peuvent arriver : c'est en vain qu'ils se serrent mutuellement dans leurs bras pour réussir à ne faire qu'un; ils n'y parviendront jamais.
Le bonheur, c'est la joie d'aimer. Quelles délices pour un père d'aimer son enfant, pour un enfant d'aimer son père! Ces délices, Dieu les possède infiniment. Il s'aime luimême, et il en a le droit. Les trois Personnes se témoignent la plus inénarrable affection; et leur témoignage est parfaitement sincère, puisqu'il provient d'un seul et même esprit, d'un seul et même cœur. Aussi trouvent-elles dans leur mutuel et unique amour une jouissance que nulle langue ne saurait définir.
Le bonheur, c'est la louange reçue quand elle est méritée. Quelle délectation dans l'âme d'un triomphateur, quajad après une brillante victoire il entend les justes acclamations de tout un peuple! C'est la délectation de Dieu qui perpétuellement se rend de lui-même à lui-même le tribut d'une éternelle glorification.
Écoutons l'admirable saint Augustin nous parlant de cette louange de Dieu.
Où trouverai-je, Seigneur, où trouverai-je des louanges pour vous louer? Vous m'avez fait sans moi, et comme cela vous a plu; de même vous vous louez sans moi, comme cela vous plaît. En votre présence, Seigneur, vous êtes à vousmême votre propre louange! Que vos œuvres vous louent selon la multitude de vos grandeurs! Mais votre louange, Seigneur, est incompréhensible ! Notre cœur ne peut la concevoir; notre bouche, l'exprimer; notre oreille, la percevoir. Car tous ces organes créés sont des choses qui passent; or, votre louange. Seigneur, demeure éternellement. Notre
LE BONHEUR DE DIEU. Ho
pensée commence et elle finit; notre voix résonne et elle s évanouit; notre oreille entend et dément sourde. Main votre louange subsiste éternelle et immuable.
Quel est donc celui qui vous louera? Quel homme annoncera votre louange? Votre louange n'est pas d'un jour y elle est éternelle. Celui-là vous loue qui croit que vous êtes à vous-même votre propre louange... Ce n'est pas nous qui vous louons , c'est vous qui vous louez et par vous et en vousK
Telles sont les pensées de cet éminent Docteur sur la louange et la félicité de notre Dieu.
Le bonheur de Dieu doit éveiller en nous un triple sentiment. D'abord, nous devons nous complaire en cette félicité de notre Créateur et Père. De même qu'un fils bien né jouit de tout ce qui contente son père, de même il convient que Tenfant de Dieu se réjouisse de la Joie de Dieu. Tel est l'éternel partage des élus à qui le souverain Juge dira cette parole : Entre dans la joie de ton Seigneur'^. Mais en attendant que nous possédions dans le ciel cet éternel amour de complaisance, .efforçons-nous, sur la terre, d'élever notre cœur assez haut pour qu'il soit bienheureux de voir Dieu bienheureux.
Ensuite, la contemplation du bonheur de Dieu doit nous disposer à admirer la charité qui Ta porté à nous créer, et à nous aimer jusqu'à se sacriûer lui-même, puisque cette
1. Unde hoc mihi Domine? unde mihi laudes ad laudandurn le? Sicut fecisti me sine me, sicut placult ante te; ita laus tibi est sine me, sicut complacet ante te. Laus tua, Domine, tu ipse es. Laudent le opéra tua secundum multitudinem magnitudinis tu;c. Laus tua, Doiuine, incomprehensibilis est; corde non comprehenditur, ore non niensurafur, aure non percipitur; quia isla transeunt, et laus tua manet in ielcnuini. Coj^itatio incipit, cogilatio finitur; vox sonat et transit; auris audit, et audilus desinit; laus vero tua in œternum slat. Quis ergo est qui te laudet? Quis homo annuntiet laudcm luam? Laus lua pcrpclua est, transitoria non est. Hic te laudat, qui te ipsum laudcm luam crédit... Non nos laudanius te : sed tu te, et per te, et in te (Appendix Soliloquorum anima? ad Deum, lib. 1, c. x).