SCÈNE XIIL
lEs PRÉcÉDENs, LA COMTESSE.
LA COMTESSE , un peu agitée.
Monsieur Léonard, je vous en prie, laisseznous... (Léonard sort.) ( à Emile,) Monsieur, vous me voyez désolée , et quand vous saurez ce que mon intendant vient de m'apprendre.
EMILE
Je le sais , Madame.
LA COMTESSE
Ociel!
EMILE
Je sais que c'est lui seul qui malgré vos ordrçs et sans vous en prévenir...
LA COMTESSE
N'importe, je ne me le pardonnerai jamais. Le ciel en est témoin, je ne voulais que vous rendre à la liberté, à vos amis , ii votre patrie , et j'ai enchai ne votre sort au mien : j'ai disposé de votre avenir.
EMILE
Madame , pouvcz-vous penser ...
LA COMTESSE
Non ; vous ne m'accuserez pas, je le sais, mais si vous me connaissiez bien, si vous pouviez lire au fond de mon cœur, vous verriez que cet événement renverse tous mes projets , toutes mes espérances, et me rend la plus malheureuse des iemmes.
ÉxMiLE, à part.
Vous allez voir que c'est moi qui serai obligé de la consoler.
LA COMTESSE
Si je n'ai pu ni prévoir, ni empêcher un hasard aussi fatal, je veux du moins le réparer autant qu'il est en mon pouvoir, et c'est pour cela que je vous prie de m'écouter. Depuis le jour où je vous ai du la vie , j'ai cherché les moyens de m'acquittçr envers vous.
EMILE
Et n'est-ce pas moi qui suis votre débiteur?
LA COMTESSE
Ne m'interrompez pas.. J'avais donc formé le dessein de vous assurer un jour une partie de ma fortune; mais je ne comptais pas vous la faire acheter aussi cher. Pour vous forcer à accepter , il fallait un prétexte, il fallait employer la ruse ;
main tenant je n'en ai plas be^ipin. A dater d'aujourd'hui, j'ai le droit de vous offrir et yous n'avez plus celui de me refuser.
Madame...
LA COMTESSE
Ne m'enviez pas cet avantage, c'est le seul de ma position. Vous avez une mère que vous chérissez, traitez-moi comme elle ; cédez -moi une partie de ses droits, je le mérite peut-être par la tendresse que j'ai pour vous ; et d'abord , permettezmoi une seule question. Étiez-yous libre ?
EMILE
Oui , madame.
tiA COMTESSE.
Quoi ! yous n'aviez aucune inclination ?
EMILE
Je yous l'ai déjà dit, non, madame.
LA COMTESSE
Ah! tant mieux, je respire. Je n'aurai point à me reprocher le malheur d'une autre personne , et vous me pardonnerez plus aisément. Partez donc ! le titre de mon époux yous fera obtenir fa^ cilemont la permission de retourner à Paris. Avec cent ou deux cent mille livres de rentes, on dit qu'on y est toujours heureux... vous les aurez, vous y vivrez libre, indépendant, presque garçon, ^^f'\^ six cents lieues de^moi , c'est comme si vous n'étiez pas marié : seulement yous m'écrirez, vous me ferez part de vos plaisirs, de votre bonheur, de vos auiours. Je n'en dirai rien à votre femme; elle ne sera point jalouse, elle ne l'est que de votre amitié.
EMILE
A mesure qu'elle parle... mon illusion reyient;
l'on serait trop heureux de passer ses jours auprès d'une femme comme celle-là ! pourquoi ne suis-je pas arrive quarante ans plus tôt ?
LA COMTESSE , souHant.
Ou moi 5 cinquante ans plus tard.
EMILE
Dieu î que je vous aurais aimée !.. tout en vous m'aurait séduit... et maintenant encore je ne sais quel charme inconnu...
LA COMTESSE
Oui, maintenant mon amitié peut vous suffire... mais plus tard quand vous rencontrerez dans le monde une femme jeune, joliC; celle enfin que vous devez aimer... vous regretterez alors et votre liberté et l'hymen qui vous enchaîne... mais ce qui me rassure , mon ami... c'est que grâce au ciel, je suis bien vieille...