COUPLETS
LA COMTESSE
Au beau pays de France,
Séjour charmant, par les arts embelli ,
Tous deux jadis vous passiez votre enfance ,
Et j'ai voulu , vous rendant un ami , Pour un instant vous rendre encore ici Ce beau pays de France.
( 2e couplet. )
EMILE, à la Comtesse.
Au doux pays de France , Tout est soumis anx loix de la beauté; Mais dans ces lieux et malgré la distance. Lorsque l'on voit tant d'esprit, débouté, Et tant de grâce, on se croit transporté Au doux pays de France.
LA COMTESSE
Mais voyons? que ferons-nous ce matin pour égayer le convalescent? je vous apportais là un cahier assez curieux... ce sont des aventures et anecdotes sur la dernière campagne de Russie... tous les ëvcncmens singuliers dont on m'a fait le récit ou dont j'ai été témoin je les ai consignés dans ce volume, et ce matin je comptais vous les lire.
EMILE
Ah! volontiers.
LA COMTESSE
Oui, entête-à-tête... mais puisque nous avons un ami...
EMILE
Écoutez... Léonard était venu pour faire votre portrait.
LA COMTESSE
Ce n'était là qu'un prétexte pour l'attirer auprès de nous.
EMILE
Qu'il le commence dé* aujourd'hui... vous me
le donnerez, et quand je ne serai plus prisonnier de guerre, quand je retournerai dans mon pays , vous serez encore avec moi, car votre portrait sera comme votre souvenir, il ne me quittera jamais.
LA COMTESSE
Si VOUS me donnez de pareilles raisons, je n'ai rien à répondre.
EMILE
Allons, à l'ouvrage : asseyons-nous (à Léonard.) prends tes pinceaux ( à la Comtesse. ) voici votre tapisserie.
LA. COMTESSE
Je pourrai travailler ?
LÉONARD, s asseyant près de la table à droite et se disposant à peindre.
Sans doute... {à Emile) et toi?
EMILE
Moi, je VOUS regarderai et je ne ferai rien... c'est le privilège des convalescens.
LA COMTESSE
A merveille ! ce sera une matinée d'artistes.
EMILE
Vous serez contente de mon ami Léonard... c'est un vrai talent... il fait surtout d'une ressemblance...
LA COMTESSE
Tant pis... à vingt ans, on aime qu'un portrait soit exact et lidèle... mais à mon âge, on craint les miroirs... [à Emile ) Ce qui me rassure, c'est qu'on France, ce porlrait-là n'excitera pas la jalousie de vos mailresscs.
EMILE
Ce serait difficile... car je n*en ai pas.
LA COMTESSE
Vraiment?
J'ai tout rompu... j*ai tout cède à mes amis; quand on part pour la Russie , il faut faire son testament...
LA COMTESSE
Quoi!., vous n'avez jamais eu de passion véritable?
EMILE
Ma foi, non... j'ai beau chercher... Dis donc^ Léonard, te souviens-tu?...
LEONARD
Dam !... vois tes notes, tu me parlais tout à rheure d'un amour d'imagination.
EMILE, lui faisant signe.
Veux-tu te taire... pardon, madame, celui-là ne compte pas.
LA COMTESSE
Quoi! vraiment, jamais!! s'il en est ainsi j mon ami... je vous plains... il faut avoir aime une fois en sa vie, non pour le moment où l'on aime.., car on n'éprouve alors que des tourmens... des regrets , de la jalousie... mais peu à peu ces tourmens-là deviennent des souvenirs qui charment notre arrière saison. J'ai entendu des gens de mon âge dire en se rappelant le passe: «c Nous étions bien malheureux , c'était là le bon tems i> ; ces souvenirs-là influent plus qu'on ne croit sur le caractère et adoucissent notre humeur... Ils rendent Tâgemùr plus aimable j le nôtre plus indulgent ^
et quand vous verrez la veillesse douce, facile et tolérante, vous pourrez dire, comme Fontenelie votre compatriote : u l'amour a passe par là. i>
LÉONARD
Prenez garde, madame , car vous êtes si bonne et si aimable, que, d*après votre système, nous allons penser...
EMILE
Voyez-vous ces artistes... ils ont sur-le-champ des idées... Apprenez, monsieur , que la comtesse de Xënia a toujours été la femme de la cour la plus sage et la plus raisonnable.
LA COMTESSE, souviant.
Il y a à la cour bien des réputations usurpe'es..non pas que je ne mérite la mienne... mais souvent cela dépend de si peu de chose, qu'il n'y a pas de quoi s'en vanter... Songez donc que, veuve à dix -huit ans, j'étais maîtresse de ma main et d'une fortune immense, lorsque je rencontrai dans le monde... un beau jeune homme...
EMILE, virement.
Qui vous aima?
LA COMTESSE
Non... au contraire c'était moi ! car lui ne %en doutait seulement pas!
EMILE
Ce n'est pas possible... contez-nous donc cela?
LA COMTESSE
Cela peut-il vous distraire un instant? Aussi bien cela vous tiendra lieu de notre lecture. i.ui-LY.^ approchant son fauteuil, A merveille !... toi surtout, Léonard, ne fais pas de bruit.
LA COMTESSE
Ecoutez-moi bien.