DUO
ENSEMBLE
EMILE ET LÉONARD
Doux souvenir de la patrie, Que ron pouvoir est séduisant !
Oui, tous mes maux je les oublie , Je les oublie en ce moment.
LÉONARD
Dieu! quel bonheur j'éprouve , JN'ous voilà réunis !
EMILE. ' C'est loi que je retrouve ^
Aussi loin de Paris!
LÉONARD
Aucoilco(; ci. des notre aurore • ÎS'ous éiions déjà bons amis. :
Tiens, tiens, de grâce , (Miibrassons-nons encore: Je le revois, je revois mon pays.
ENSE3IBLE.
EMILE ET LÉONARD
Doux souvenir de la patrie, Que ton pouvoir est séduisant !
Oui , tous mes maux je les oublie.
Je les oublie en ce moment.
EMILE
- Quel destin, quel Dieu tulélaire Ici t'envoie à mon secours?
Comment aux périls de la guerre As-tu donc dérobé tes jours?
ENSEMBLE
EMILE ET LÉONARD
Doux souvenir de la patrie, Que ton pouvoir est séduisant!
Oui , tous mes maux je les oublie , Je les oublie en te voyant.
EMILE
Comment, tu es encore en Russie?
LÉONARD
J'y étais, lu le sais, bien long-temps avant la guerre, comme artiste. En France nous avons trop de grands hommes, voilà pourquoi les talens meurent de Eiim : aussi c'est pour éviter la foule que je suis venu chercher fortune à Saint-Pétersbourg.
EMILE
Et tu as trouvé là un peu de différence?
LÉONARD
Pas tant que tu crois. Sais -tu que Saint-Pétersbourg est une colonie parisienne ? on n'y parle que français, on n'y adopte que les modes de France; on y Joue toutes les pièces françaises, drames, opéras-comiques et vaudevilles. Les élégans n'y sont pas plus ridi-
culeS;, les maris n'y sont pas plus sévères ^ les femmes n'y sont pas plus froides f on intrigue, on se trompe, on s'amuse tout comme à Paris; on y dîne aussi bien , et les glaces de la Neva valent celles de Tortoni.
EMILE
C'est fini , tu n'as plus d'esprit national; lu n'es plus qu'un bourgeois russe et un badaud de Saint - Pétersbourg.
LÉONARD
Tu es dansFerreur, dans quelques anne'es je compte bien retourner en France; je me ferai annoncer comme premier peintre de l'empereur de Russie : mes compatriotes me prendront pour un étranger et ma fortune est faite.
EMILE
Mais, en attendant, Fas-tu un peu commencée?
LÉONARD
Oui 5 vraiment, le portrait donne beaucoup, et c'est ce qui rapporte le pius^'J'ai peint des grands ducs , des princes, des cbambellans, et surtout beaucoup de jolies femmes, aussi je suis a la mode dans la capitale;' -j- -mais je n'aurais jamais cru que ma renommée s'étendît jusque dans les pi'ovinces de Fempire russe , lorsqu'il .y a trois semaines , un banquier se présente cbez moi : « N'êtes-vous pas monsieur Léonard , un peintre français qui avez fait vos classes à Paris, au lycée Charlemagne? — Oui , Monsieur. »
EMILE, à part.
Ali ! mon Dieu î
LÉONARD
«Eli bien ! continue le banquier, si vous voulez vous rendre sur-le-cbamp par delà Smolensk et Witepsk , au cbâteau de la comtesse de Xénia , pour fliire son portrait, voici d'avance quatre mille roubles. »
EMILE
J'y suis : c'est moi qui t'ai valu cette bonne aubaine.
Que dis-tu ?
EMILE
C'est encore une galanterie de ma vieille comtesse. Je ne peux pas former un souhait que sur-le-champ il ne se trouve réalisé. Il y a quelques jours je lui parlais de toi , et je m'écriais que je donnerais tout au monde pour te revoir et t'embrasser, ce qu'hélas je croyais impossible; mais, comme une fee bienfaisante, elle a donné un coup de baguette et te voilà.
LÉONARD
Et quelle est donc cette comtesse de Xënia? Comment as-tu fait sa connaissance?
EMILE
De la façon la plus singulière. Lors de notre retraite, et dans un des derniers combats qu'il fallut livrer, nos soldats s'étaient emparé des bagages d'une division ennemie; dans un landeau d'assez helle apparence, j'aperçois une femme infirme et âgée : je pensai à ma mère, et quand elle me cria en fi-ançais: « Monsieur, protégez-moi », je courus à elle, enchanté de rendre ser- «viceàune compatriote; «si c'est à ce titre, me dit-elle, je ne veux pas vous tromper, je suis la veuve d'un officier russe. » Tu devines ma réponse; je regarde alors ma nouvelle conquête. Elle n'était pas jeune, il s'en faut; elle n'était pas jolie, au contraire; et cependant il était facile de voir que jadis elle avait été fort bien. Des manières nobles et distinguées , une conversation charmante; enfin elle avait dû faire les beaux jours de la cour de Catherine II ou de Pierre III ^ et je me rappelai en effet avoir entendu parler d'une comtesse de Xénia qui avait été la Ninon de ce temps-là, aux mœurs prçs, s'entend; car la mienne a dû être la vertu et la sagesse même.
LÉONARD
Ah ! lu réponds même du passé?
EMILE
Oui, sans doute... malgré ses soixante-dix ans, je suis son chevalier, et quand tu la connaîtras, tu venas qu'il est impossible de ne pas Faimer, Cependant notre marche continuait ; chaque instant voyait tomber un de nos soldats : nous n'étions plus qu'une douzaine autour de la voiture, lorsqu'un houra nous apprit l'arrivée de l'ennemi: c'était de ces maraudeurs qui n'étaient ni russes, ni français, et qui suivaient les deux armées , non pour combattre, mais pour piller. «Fuyons, me criaient mes gens, fuyons, mon officier, ils sont vingt oonlre un, laissez là cette femme. Mes amis, leur dis-je, je suis son chevalier et je ne la quitterai pas ; vous autres , conservez-vous pour vos jeunes maîtresses, partez, si vous voulez.»
LÉONARD
Et ils t'ont laissé ?
EMILE
Me laisser ! nos soldats ne laissent pas leurs officiers dans le danger, et en un instant je les vois tous debout rangés autour de moi. Leurs doigts engourdis ne pouvaient plus armer leurs fusils... et trois fois nous soutînmes à la baïonnette la charge de l'ennemi... mais enfin une balle m'atteignit et je perdis connaissance... Je tombai sur cette terre étrangère en pensant à la France et à ma pauvre mère que je ne devais plus revoir !
LÉONARD
Cher Emile î
EMILE
Quand je revins à moi, me croyant mort, ils m'avaient tous abandonné, tous.... excepté ma pauvre vieille qui ne me quitta pas d'un instant. Par ses soins je fus amené dans ce château qu'elle venait d'acheter... et tu n'as jamais vu de garde-malade plus active , plus dévouée, plus inteUigente : le jour, la nuit, elle était toujours là... et depuis que je suis entré en convalescence , tous les matins elle vient s'établir dans ma
chambre, apporte sa tapisserie, cause avec moi ou me fait des lectures... Elle lit si bien..., sa voix est encore si douce et si touchante...
LÉONARD
Ah! ça, prends garde, tu vas en devenir amoureux.
EMILE
Eh ! eh ! ne plaisante pas... cela m\irrive quelquefois quand je ferme les yeux.
LÉONARD
Cela me rassure.
EMILE
Il est de fait que si elle avait seulement quarante ans de moins, je ne répondrais de rien : souvent, quand elle n^était pas là , je me la figurais telle qu'elle devait être à dix-huit ans... je la revoyais jeune... et ravi du porti'ait que je venais de créer, je l'adorais d'imagination et de souvenir I
LÉONARD
Tu plaisantes?
EMILE
Non vraiment... par exemple, la vue de l'original me rappelait sur-le-champ à des sentimens modérés: mais, tiens , c'est elle... je l'entends , tu vas en juger par toimême.
LÉONARD
J'avoue que tu as piqué ma curiosité.
(Emile va au-devant de la Comtesse et lui donne le hras.)