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La vieille roche

M. Fafiaux n'était pas encore assez chrétien pour digérer le mariage de sa nièce* Dans sa fureur, il la voyait ruinée et damnée par ce païen de mauvaise vie qui Tavait emportée à Paris. Il serait difficile de dire ce qu'il regrettait le plus : était-ce l’âme innocente qu’il avait préservée du mal jusqu'à l’âge de vingt-deux ans ? Ou ces beaux millions qu'il avait arrondis avec un zèle si désintéressé ? Ou la chère présence d'une enfant uniquement aimée ! Ou son autorité quasi paternelle foulée aux pieds par un intrus ? Ou le prestige de sa toute-puissance affaibli dans le diocèse ? Les présidentes de congrégation, les supérieures de commu-

nauté lui parlaient d’une voix compatissante , les libéraux souriaient entre cuir et chair en lui tirant leur chapeau. Une feuille mal pensante réimprima en tète, de sa chronique locale une toute petite fable de la Fontaine : V Astwloguc qui SC laisse tomber dans un puits. Ces quatre vers publiés sans commentaire, mais interprétés sans effort dans une ville oii l’esprit court les rues, obtinrent un succès fou. Les enfants des canuts se montraient M. Fafiaux en criant : « A toi, l’astrologue ! »

Le vieillard était irascible comme tous les petits hommes. Aux cris gouailleurs de cette marmaille il serrait les poings dans ses poches et grommelait en trottinant :

« Attendez-moi, vauriens! Nous nous retrouverons à la morte saison. Vous viendrez me demander des bons de pain ! C’est des bons de trique qu’on vous donnera. »

Valentine lui écrivit trois jours après sou mariage sur le papier de l’hotel Meurice. Elle protestait de son alfection et de son respect inaltérable ; elle se portait caution pour Contran qui était le plus doux, le plus attentif et

le plus délicat des maris : loin de la détourner de ses devoirs, il Tavait conduite lui-même à la messe d’une heure et il l’avait attendue au pied du grand escalier de la Madeleine. « Rien ne manque à mon bonheur, disait-elle, excepté votre pardon. Ouvrez vos bras, cher oncle, ouvrez-les tout grands, car mon adoré Contran est de moitié dans ma prière : il vous l’écrira lui-même dès que vous le lui permettrez. »

Dans cette profession de tendresse et d’obéissance, une séule chose frappa le bonhomme Fafiaux. Sa nièce se levait à midi, et elle entendait une messe basse. Un dimanche! Où étaient les principes ? A quoi servaient l’éducation du couvent et cette salutaire habitude d’éveiller les enfants à six heures? Lorsqu’un homme a résolu de se scandaliser, tout lui sert: M. Fafiaux trouvamênie inconvenant que sa nièce lui écrivît sitôt après le mariage, « toute chaude des embrassements d’un sexe contraire au sienl » Le cant anglais ne va pas si loin : il défend aux nouvelles mariées de se montrer en public, mais il leur permet d’écrire à discrétion.

M. FaBaux ne répondit ni à cette lettre ni aux suivantes : il boudait. Sa nièce lui écrivit au jour de l’an, à sa fête, à rannivei*saire de sa nais.sance ; peine perdue! Elle lui annonça qu’il trouverait une cellule décorée et meublée à son goût dans l’iiôtel de Mably remis à neuf : il se contenta de hausser les épaules en apprenant qu’on avait racheté un immeuble d’un milbon.

Toutes les confréries et sociétés de bienfaisance reçurent l’invitation de prier pour une âme égarée ; on dit des messes à tous les autels de la ville et des faubourgs pro anima aberrante: c’était l’âme de Valentine, comtesse de Mably. Quant au mari, si par hasard il avait une âme, personne ne daigna la recommander à Dieu; mais je suppose que M. Fafiaux ne se fit pas faute de la donner au diable. Les hommes de charité étroite sont sujets à ce petit péché.

Il faut dire que Gontran fat maudit en bonne compaignie, avec la duchesse du Haut- Mont, et le marquis de Lanrose, et le comte Adhémar, et Yolande, et Lambert, et tous ceux <pii avaient poussé à la roue de ce sccmda-

leux mariage. Éliane était l’objet d’une proscription toute spéciale : on ne pardonnait pas à cette sainte de tromper l’estime et le respect qu’on avait professés pour elle.

Les Lanrose ignoraient leur disgrâce, ou, s’ils en avaient connaissance , ils s’en inquiétaient peu. Adhémar posait en principe qu’un homme sans argent est comme s’il n’existait pas. Le marquis méprisait les idées mesquines, les menues pratiques, le fanatisme étriqué, les colères sournoises et tout ce monde de petitesses ténébreuses qui fourmillaient sous le gazon de M. Fafiaux. Le noble et fier Lanrose était un de ces hommes de parti qui aiment le soleil et la rase campagne , et qui n’entendent rien à la guerre d’embuscades, de surprises et de trahisons. Il déplorait hautement la faiblesse des siens qui emploient des instruments comme M. Fafiaux pour remuer les bas-fonds de la société, et qui, après s’en être servis pendant quelques années, finissent par subir leur domination indigène et traitent d’égal à égal avec eux.

« Nous n’avons, disait-il, qu’un moyen de vaincre la démocratie régnante, c’est de lui

emprunter ses armes : le travail, le capital et le talent. Que gagne-t-on à faire tracasser les égouts de nos villes par quelques agitateurs audacieux et bornés? »

Il avait manifesté ce dédain en présence de M. Fafiaux lui-même, et ses rudesses, qui coïncidaient avec le rapt de Valentine, exaspérèrent le doux vieillard. C'était la première fois, depuis un quart de siècle, que le commis de la maison Santis voyait son humilité prise au mot : les Lanrose et les Saint-Génin Tavaieiit traité comme un petit monsieur sans conséquence, lui, chef de cent mille hommes et de deux cents millions! On l'avait écarté d'un . geste familier, comme un enfant qui gêne le travail des grandes personnes, et l'on s'était emparé de sa nièce malgré lui! Il rêva des vengeances de Mohican.

En attendant que le hasard lui donnât prise sur un Lanrose, il savoura le plaisir des dieux aux dépens de ces pauvres Saint-Génin. Le fils avait causé tout le mal en refusant la main de Valentine; la mère était coupable de n'avoir pas eu plus d'empire sur son fils. En vain, la douairière eût-elle fait valoir son dépit, sa

fureur, les injures quotidiennes, les coups même dont elle punissait Lambert depuis l’événement : M. Fafiaux pratiquait cette justice spéciale qui punit le coupable dans ses descendants et ses ascendants, jusqu’à la troisième génération. La mère et le fils furent livrés aux bêtes féroces , c’est-à-dire aux créanciers.

A Lyon comme partout, les dettes sont faites pour être payées ; mais le prêteur a cent manières de redememder son bien. La gamme des réclamations est d’une richesse prodigieuse. Entre un appel amical à la mémoire du débiteur et l’horrible contrainte par corps, il y a des nuances à l’infini. Les créanciers de la Grande-Balme étaient bonnes gens dans le fond et d’humeur assez accommodante. Je ne sais pas si le noble renoncement de Lambert les avait transportés de joie, mais, en présence d’une maison comme celle de Saint-Génin, ils étaient plus disposés au respect qu’à la haine. La moindi’e recommandation émanée de M. Fafiaux leur eût donné deux ans, trois ans de patience, au taux légal. L’un d’eux, le mieux pensant, alla consulter le bonhomme. Il ne

répondit pas qu’on lui ferait plaisir en poussant le baron aux dernières extrémités : trop prudent ! Mais il dit que les affaires de mon Sieur de Saint-Génin n’étaient pas les siennes, et ce simple mon Sieur fut articulé d’un ton si sec que le questionneur sentit qu’il ferait œu^Te pie eu courant le jour même chez son huissier.

Il ne faut qu’un chapeau gris, bien porté, pour mettre les chapeaux gris à la mode. Le premier créancier qui usa de rigueur envers les Saint-Génin fit école en un rien de temps. La Grande-Balme fut assiégée par une myriade de réclamations petites et grandes, mais toutes également pressantes, pour ne rien dire de plus. Chacun voulait son argent, et sur l’heure. La tyrannie de la mode obligeait les fermières elles-mêmes à parler du juge de paix pour six douzaines d’œufs.

Un propriétaire foncier qui s’est criblé de dettes ne peut pas dire exactement s’il est audessus ou au-dessous de ses affaires. Tant qu’il estime ses maisons et ses terres à des prix d’affection, il doit se croire riche et établir la balance à son profit. S’il obtient simplement le loisir nécessaire pour attendre les acqué-

LES VAGAxNCES DE LA COMTESSE. 11

reurs, saisir le bon moment, tenir la dragée haute, il peut encore liquider sa position avec un certain avantage. Mais que le crédit lui manque un seul jour et que les créanciers lui mettent pied sur gorge, il est ruiné. Les biens qu'on est forcé de vendre à jour fixe perdent par cela seul une moitié de leur prix.

Quand notre ami Lambert fut dégrisé de son sacrifice (car Tivresse du dévouement a scs lendemains tout comme une autre), il revint à son bilan et le trouva mélancolique, mais non désespéré. N'avait-il pas dans la mère une femme de ressources ? La douairière était rompue à cette gymnastique spéciale qui consiste à découvrir Pierre pour couvrir Paul. Qu'elle ajournât la catastrophe jusqu'à la mort de l’oncle Canigot ou de la tante de Narbonne : le premier héritage sauvait tout. Justement l'oncle Canigot, ce vieux paralytique qui végétait à la Croix-Rousse, eut coup sur coup trois crises de la plus belle espérance: on réva de le transplanter en terre sainte avant la fin de l'année. La tante Saint-Génin, rentrée dans ses foyers, se remettait difficilement de tant d’émotions et de bombances.

la faute? Viendront-ils à ton aide, seulement ?

— Non, maman, car je ne veux point gâter leur bonheur en leur disant dans quel embarras nous sommes. »

La tante de Narbonne revint tout doucement à la santé; les trois attaques du Canigot ne tinrent pas ce qu’elles avaient promis. On écrivit à Mlle de Saint-Génin, on alla voir l’oncle de la Croix-Rousse, espérant que l’un ou l'autre sauverait la situation. Mais ce vieux Canigot n’avait plus qu’une fibre vivante dans son cœur décrépit : il aimait l’argent. Le célèbre Crépin était un vrai prodigue auprès de lui. Il avait doublé son capital par la location des taudis insalubres, et le peuple l’accusait de décoller nuitamment les vieilles affiches pour écrire au verso ses quittances de loyer. Dès la première atteinte de sa paralysie, il avait échangé ses maisons contre écus, et fait étendre son matelas sur un sommier bourré d’or. Une grande serv'ante à moustaches, assez robuste pour étrangler un homme de chaque main, le gardait nuit et jour avec la fidélité d’un dogue. Il fallut parlementer un bon quart

d’heure à travers une porte ferrée pour obtenir une audience de l’avare. Il écouta froidement les doléances de sa sœur, apprit sans s’émouvoir que le neveu avait failli devenir riche et qu’il se trouvait pauvre , et répondit à toutes les supplications par un refrain bien oonnu de la douairière :

« Je ne peux pas me passer de mon argent, mais soyez tranquilles : après moi, vous aurez mes restes. »

La tante Saint-Génin ne se départit point de sa bonté habituelle : elle envoya six mois de son revenu, vingt mille francs, et plus de quarante mille jérémiades. On la remercia tendrement, et la chose en valait la peine; mais ses vingt mille francs n’étaient qu’une fraise dans la gueule du loup, suivant l’expression pittoresque de Lambert.

La baronne aux abois se ressouvint de la famille Pichard. Six mois auparavant, le gros b&mquier ne demandait à Dieu que d’établir sa fille à la Balme. On avait échangé de ces paroles vagues qui n’engagent sérieusement personne, mais qui autorisent deux familles à raconter plus tard qu’elles ont refusé l’une un

titre, Tautre une fortune. La reine mère risqua une visite et laissa passer un bout d’oreille, mais il était trop tard : Mlle Félicité recevait les hommeiges d’un jeune fabricant de Saint-Chamond, M. Bouquet, dit de la Phaisandrie. Aussitôt marié, le jeune homme qui avait du bien, promettait d’abjurer l’industrie et le nom de ses pères. Aussi Mlle Félicité fit-elle entendre à Mme de Saint-Génin que les beaux noms n’étaient pas rares, qu’une fille comme elle pouvait choisir entre les plus fameux, et qu’elle n’était pas faite assurément pour épouser le rebut de ses amies. Maman Pichard s’exprima très - librement sur le compte de ces grands braques qui compromettent une demoiselle et la laissent ensuite en affront. Quant au chef de la famille, qui était un vrai bonhomme, sans morgue et sans rancune, il répondit loyalement :

« Notre fille est pourvue ; ne le fût-elle pas, je ne vous la donnerais plus, aujourd'hui que je connais l’état de vos affaires. Le baron a commis une grande faute en refusant Mlle Valentine : il retrouvera peut-être une fortune lorsque ses héritages seront échus.

mais il ue se mariera jamais à Lyon tant qu’il sera en guerre avec M. Fafiaux. »

Lambert n’avait ni autorisé ni connu cette démarche ; il l’apprit seulement par une nouvelle fureur de sa mère. 11 protesta d’abord avec violence contre l’abus qu’on avait fait de son nom, jurant de rester célibataire ou plutôt veuf de Valentine qu’il aimerait jusqu’à la mort, en tout bien tout honneur. Le premier feu tombé, il se prit. à ruminer le conseil de M. Picbard et jugea que le financier avait parlé en sage. De tout temps, Lambert avait considéré M. Fafiaux comme une puissance irrésistible, un manitou supérieur à l’homme. Il ne l’eùt certes pas mécontenté de la sorte s’il avait pris le temps de peser toutes les conséquences de sa belle action. Mais Lambert n’était point de ces joueurs d’échecs qui étudient le coup sous toutes ses faces avant de pousser un pion. Le projet de marier Valentine à Contran l’avait séduit par la noblesse et la grandeur de l’ensemble : il avait négligé les détails, et entre autres le dépit inévitable de M. Fafiaux. L’observation de M. Picbard, en lui ouvrant les yeux, lui inspira non-seulement un

regret, mais une sorte de remords. Il s’accusa d’avoir fait de la peine à un excellent homme qui avait failli être son oncle. L’idée ne lui vint pas de craindre les vengeances : d’abord parce qu’un Saint-Génin ne connaît pas la

peur; ensuite parce qu’il prenait au pied de la lettre les grimaces angéliques du vieillard.

Il se promit de provoquer une explication loyale et d’avouer ses torts à la première occasion. Ce projet l’amena, par une pente naturelle, à compter sur le crédit tout-puissant de M. Fafiaux. N’était-il pas le conseil et le fondé de pouvoirs de tous ceux qui possédaient quelque chose?. Nul autre mieux que lui ne savait concilier les affaires litigieuses, affermir un crédit chancelant, modérer l’impatience des créanciers, acheter à vil prix, et quelquefois pour rien, le domaine le plus magnifique, vendre à des prix inespérés une maison en ruines ou un terrain surchargé d’hypothèques. Il frappait la terre de son petit sabot à lacet de coton, et les millions sortaient en foule.

Plein de cette pensée, le garçon se mit à la

poui*siiite de son oncle manqué; mais M. Fa- .

fiaiix semblait éviter la rencontre. Il n’était ni chez lui ni à la librairie des patrons; et pourtant on disait partout qu’il n’avait pas quitté la ville. Lambert lui écrivit pour demander un rendez-vous : il perdit sa peine et son encre. Il s’avisa enfin de le surprendre au milieu de certaines conférences qu’il présidait et que le baron suivait de loin en loin, à temps perdu. Un soir que le programme annonçait des choses graves, la discussion d’une adresse au roi de France et le vote d’un subside à quelque polémiste bien pensant, l’infortuné Saint-Génin alla porter son billet blanc et son louis. 11 avala sans grimace le discours pâteux du président; il lança même entre deux phrases un trèsbien vigoureux, qui fut inscrit au procès-verbal; mais il ne réussit point à attirer sur lui le regard oblique du bonhomme. Il se campa devant la porte à la fin de la séance, dévisageant ceux qui sortaient, et bénissant l’architecte qui n’avait pas ménagé une deuxième issue à la salle .: M. Falîaux, souple comme une anguille, lui glissa littéralement entre les mains. Cependant Lambert finit par l’atteindre sur le quai de Tilsitt, à vingt pas du pont de

la Mulatière, et comme minuit allait bientôt sonner, M. Fafiaux craignit d’exposer ce pauvre jeune homme à quelque tentation criminelle ; il lui donna audience en plein air et lui montra un sourire obséquieux.

Ci Mon bon monsieur Faliaux, cria Lambert d’une voix haletante, je ne vous quitterai pas que vous ne m’ayez pardonné ! »

La faim dompte les animaux les plus féroces; la peur dompte encore mieux une certaine espèce d’hommes. Un poltron qui n’a pas dormi parce qu’il croyait être forcé de se battre, se sent pris d’une amitié foudroyante pour l’homme qui l’épargne sur le terrain. Il embrasse son ennemi de la veille avec une effusion unique; il lui sait gré de tous les coups qu’il n’en a pas reçus ; encore un peu, passez-moi le mot! il se ferait tuer pour lui. Que sera-ce, bon Dieu! si ce mortel redouté daigne présenter des excuses et décerner au faible la palme des triomphateurs ? On va le plaindre, on va l’aimer de cet amour sublime que le père témoigne à son fils en bas âge, le maître à son fidèle esclave, le lion â son épagneul 1 Quelle joie de tenir amicalement

sous les pieds celui qui aurait pu vous marcher sur le ventre ! Le doux Fafiaux sentit son cœur retourné, lorsqu’il vit que Lambert ne le poursuivait pas pour le jeter à la Saône. L’humilité du fort chasseur lui parut d’autant plus touchante qu’il avait craint d’être touché d’une tout autre façon.

Il gronda, pour le principe , mais il laissa deviner dès les premiers mots qu’il n’avait pas renié la vieille devise romaine :

Epargner les soumis, terrasser les superbes!

Le baron s’expliqua, s’excusa, s’accusa, se justifia tour à tour avec une bonne foi digne des premiers âges. Il avoua naïvement l’amour qu’il nourrissait encore pour Mlle Barbot, et le vieillard s’étonna quelque peu de rencontrer dans un homme du monde le désintéressement vrai , vertu rare partout , et même chez les saints comme lui. 11 fut presque touché de compassion lorsqu’il entendit sa victime lui demander un coup de main dans le danger. La haute estime que Lambert lui témoignait tenta sa convoitise : on passe rarement à côté de l’estime sans éprouver au

moins une velléité de s’en rendre digne. Peutêtre cependant la rancune eût-elle été la plus forte, si Lambert n’avait rencontré dans sa plaidoirie un argument décisif :

<c Voyons, monsieur Fafiaux, vous tenez à l’opinion publique?

— Je saurais la dominer au besoin, mais j’avoue que dans la généralité des cas l’approbation de mes frères me récompense agréablement.

— Parfait ! En ce moment , toute la ville vous donne raison, et tort à Mlle Valentine.

— J’ose le croire.

— Mais si demain la ville me voyait plumé, rasé, niis sur la paille, c’est vous qui auriez tort et Valentine raison. Tout le monde dirait : Comment M. Fafiaux a-t-il pu promettre sa nièce à ce panier percé de Lambert? La pauvre enfant allait se ruiner par l’imprudence de son oncle : c’est le ciel qui l’a poussée à * choisir M. de Mably ! Est-ce juste, ce que je dis là? Et comprenez-vous l’apologue? »

De tous les raisonnements que Lambert essaya pendant deux heures, celui-là seul fit son chemin sous le crâne de M. Fafiaux. Le

vieillai’d frémit à l’idée du discrédit moral <{ue la ruine des Saint-Géuiu, sa dernière œuvre, allait attirer sur lui. 11 vit avec effroi la réhabilitation de M. de Mably et le triomphe insolent des Lanrose.

(' Retournez chez vous, mou enfant, dit-il au baron, et rassurez madame votre respectable mère. Annoncez-lui que dès demain je vais me mettre en campagne et (jue j’espère, avec l’aide de Dieu, réparer dans une certaine mesure le mal qu’on vous a fait. Avant qu’il soit huit joui’s, je vous porterai de bonnes nouvelles. »

Là-dessus, il lui donna cette accolade caractéristique qui consiste à frotter vaguement sa joue contre une autre, et il se faufila dans une allée comme un rat dans un trou de gouttière : Lambert l’avait ramené jusqu’à la porte de son. logis.

Les Saint-Génin avaient une telle confiance en lui que dès ce jour ils se cbauffèreut d'assignations, de significations, de commandements et d’autres papiers immondes. Lambert donnait à boire à tous les huissiers maigres qui faisaient la navette entre Lyon et la

Grande-Balme, Il remercia son avocat et pria l’avoué de prendre des vacances.

M. Fafiaux lui tint parole dans le délai qu’il avait indiqué. Il arriva un soir à la Bahne au fond d’une carriole de communauté, menée au pas de procession pai' une sorte de frère lai. Il trouva la mère et le fils en tête-à-tête dans la petite salle à manger : le repas était desservi ; la douairière jouait toute seule au lansquenet avec un paquet de vieilles cartes ; Lambert fumait la pipe en buvant des petits verres; Mirza, la chienne d’arrêt, dormait à ses pieds.

« Madame la baronne, dit le vieillard, et vous aussi, monsieur le baron, j’espère* que vous ratifierez le traité que je vous apporte. Vos immeubles étaient évalués à 900 000 francs dans un contrat dont je déplorerai éternellement la rupture ; mais on n’en aurait pas tiré plus de deux cent mille écus s’il avait fallu les vendre immédiatement, par autorilé de justice. N’est-ce pas votre avis?

— Il y a de ça, dit Lambert.

— Vos dettes et les frais atteignent le million, ou peu s’en faut. Je le savais en vous

donnant ma nièce, et je voyais dans cette affaire Téchange d’un million argent contre neuf cent mille francs de biens fonds et cent mille de valeurs morales, titre, nom, personne, et cætera.

— Bien obligé! interrompit le baron. J’espère que dans cette aimable estimation, ma personne était au moins comptée pour dix sous? »

La douairière lui imposa silence de sa voix la plus aigre. M. Fafiaux sourit humblement et poursuivit :

c( Dans l’état présent de vos affaires , il me paraît évident que la ruine simple, sans prison, sans scandale et sans dettes pourrait être acceptée comme un bienfait.

— Ce bienfait-là ne serait pas lourd à porter, » dit Lambert.

La baronne était sans doute du même avis, car elle ne releva point l’impertinence de son fils.

« Mais, reprit M. Fafiaux, la Providence a mis sur mon chemin des personnes charitables qui, après un examen approfondi, offrent de prendre en bloc votre actif et votre passif :

elles substituent à vous dans toutes vos obligations aussi bien que dans tous vos droits, et de plus elles s’engagent à vous payer trois cent mille francs le 1" janvier 1865; jusqu’à ce jour, c’est-à-dire pendant dix années vous toucherez les intérêts de la somme à cinq pour cent; voulez-vous être nets et sauver quinze mille francs de rente? a

La douairière, éblouie par ce chiffre inespéré, s’imagina aussitôt qu’on avait découvert une mine de charbon dans les ravins de la ( îrande-Balme.- Elle se mit en devoir de mar cbander et de dire qu’on irait bien jusqu’à vingt mille francs; mais Lambert, à son tour, lui coupa la parole.

« Eh! maman, lui dit-il, tu n’es donc pas honteuse de chipoter comme ça? Quinze mille francs de rente, c’est quinze mille fois plus beau que tout ce que j’espérais. Que veux-tu que je fasse de tout cet argent-là, moi qui ai des goûts si simples? Tu prendras tout, si tu veux. Je ne te demande que vingt-cinq francs par an pour mon permis de chasse. Mon bon monsieur Fafiaux, vous êtes un dieu sauveur; pour trouver des capitalistes qui nous propo-

sent ce marché-là, il faut que vous les ayez fabriqués vous-même !

— Mon jeune ami, répondit le vieillard, vos acquéreurs ne sont pas des capitalistes, mais deux pauvres religieux logés porte à porte avec moi, au septième étage.

- — üiable! Et quelle garantie pourront-ils nous donner?

— Leur signature et la mienne, sans compter votre privilège de vendeur sur les immeubles que vous leur cédez.

— Des privilèges? des signatures? Vous savez, monsieur Fafiaux, que je n’entends rien aux affaires. Si j’y connaissais quelque chose, je ne serais peut-être pas dans ce pétrin. Expliquons-nous en bon français : qu’est-ce que les deux messieurs en question?

— Un ancien maître d’études de Ptiris et un liquoriste qui a fait faillite à Bordeaux. Êtesvous satisfait?

— Ah inais non 1 A moins qu’ils soient enrôlés dans un ordre si puissant et si riche !

— Ils sont fondateurs d’ordre.

— De mal en pis ! Et ils s’appellent?

— LesTbahorites, l’ordre du Mont-Tbabor.

— Sont-ils reconnus, autorisés? ont-ils une existence légale?

— Ils ne sont ni approuvés par l’autorité ecclésiastique, ni reconnus par le pouvoir civil ; mais qu’importe ? nous voulons qu’ils réussissent : ils réussiront.

— A quoi?

A fonder dans votre hôtel de Bellecour

une maison d’éducation somptueuse pour les fils de grande famille. Peu de latin, point de grec; les langues vivantes, la musique, la danse, l’escrime, l’équitation, la gjTunastique : une école de gentilshommes, aussi supérieure aux détestables lycées de l’État que M. le baron de Saint-Génin à son fermier Benot. Le prix de la pension sera de cinq mille francs par an tout au moins....

— Bigre!

— Et l’on refusera des élèves, monsieur le baron, parce que nous voulons que cet établissement 8Ût lavogue.Quant à la Grande-Balme, elle sera transformée en manufacture. Les pères thaborites ont choisi ces belles montagnes, peuplées d’herbes aromatiques, pour y fabriquer un produit aussi agréable à la bou-

che que salutaire à l’estomac, sans parler des bénédictions qu’une liqueur distillée par des mains pures fera descendre jusque dans l’âme. De ce côté encore le succès est certain, j’en réponds.

— Très-bien! Mais si les thaborites font de mauvaises affaires?

— C’est impossible, mon cher monsieur, puisque nous les protégeons.

— Qui, vous?

— Toutes les personnes bien pensantes.

— Ils ont de la chance, ces messieurs-là!

— Dites plutôt du mérite.

— Mais quel mérite, enfin?

— Ils vivent saintement; ils ont l’esprit soumis et le cœur humble; nous posséderons en eux des instruments dociles. La jeunesse, qu’ils instruiront, sera acquise à nos idées; les richesses qu’ils vont réaliser, grâce à nous, demeureront éternellement au service de notre cause. Je m’étonne, monsieur le bai’oii, que vous les jugiez de parti pris, avec une légèreté qui frise l’impertinence, lorsque tous vos égaux, vos amis et vos coreligionnaires politiques se sont déjà prononcés en leur faveur. Si

VOUS êtes des nôtres, il faut en toute affaire agir et parler comme nous. »

Lambert lit, au plus vite, et sans marchander les paroles, un petit acte de contrition. Sa famille et son précepteur l’avaient dressé dès l’âge le plus tendre, à suivre aveuglément le mot d’ordre du parti.

Mais il reprit en voilant son obstination sous un air de modestie :

« Vous savez tout, mon cher monsieur Fafiaux; moi, je ne suis qu’un ignorant et un simple. Expliquez-moi comment deux bons Pères qui n’ont rien, pourront solder des dettes aussi énormes et aussi urgentes que les nôtres?

— Mais, cher enfant, rien n’est plus simple. Les mêmes créanciers qui vous refusaient du temps, vont être les premiers à leur en offrir. J’en connais deux ou trois qui leur remettront tout ou partie de vos dettes; à vous hélas ! on n’aurait rien remis Sans doute ils ne pourront éviter ou reculer toutes les échéances ; mais, grâce à Dieu, la charité n’est pas morte : les philosophes ne l’ont pas tuée tout à fait. C’est dans les jours de détresse que les pau-

vres fondateurs d’ordres font les miracles les plus surprcnnnts. Le besoin double leur éloquence, les rochers s’amollissent sous leurs larmes ; ils frappent au cœur des avares avec la verge d’Aaron, et ils en font jaillir des trésors de charité. Vos dettes seront payées parce (pie j’ai dans ma circonscription cent mille gens de bien, riches et pauvres, qui arracheraient le pain à Ja bouche de leurs enfants plutôt que d’exposer l’habit religieux à la férocité des magistrats civils.

— Oui, certes, dit la baronne; nous aiderons ces pauvres gens. »

Lambert ajouta en riant :

« Lorsqu’ils nous auront tirés d’affaire. »

La solution proposée par le bonhomme eût paru insensée dans un autre temps et dans une autre, ville ; mais à Lyon, au mois de janvier * 1855, Lambert croyait avec beaucoup d’autres ([ue rien n’était impossible à M. Fafiaux. Le marché fut conclu verbalement dans la soirée. Mme de Saint-Génin décida qu’elle se cloîtrerait dans un modeste appartement avec son fils et les vieux portraits de sa famille; Lambert promit de vendre ses chevaux; et ses chiens,

sauf Mirza : « Je chasserai chez les autres, ditil; les autres ont assez longtemps chassé sur mes terres. » Il s’attendrit un moment à l’idée que ce beau domaine, ce nid des Saint-Génin, où lui-même était né, allait changer de maître; mais c’était un malheur prévu depuis longtemps. Du reste, il aimait mieux voir la Balme transformée en couvent que possédée par un pan^enu. La Balme après les Saint-Génin, comme Mlle de Lavallière après Louis XIV, ne pouvait plus appartenir qu’à

Dieu.

La douairière avait toujours manqué de naturel: suivant les circonstances et l’inspiration du moment, elle sautait avec facilité d’un moule dans un autre. Elle chemgea cette nuit même ce qu’en terme d’atelier on pourrait appeler sa pose, quittant les airs de faste et la lourde insolence des fermiers généraux pour jouer la misère aussi sincèrement qu’elle avait singé la richesse. La misère est fort bien portée dans un certain monde: c’est presque un certificat de naissance, tant il y a de gens bien nés qui ont mangé leur dernier sou. Dans les petits faubourgs Saint-Germain qui décorent

nos moindres villages, on rencontre un bon nombre de personnes qui fondent leur crédit sur la pauvreté, soit héréditaire, soit acquise. Un gentilhomme de cette école n'avoue pas qu’il vient d’acheter un hôtel, une terre, un cheval de race : fi donc ! on pourrait supposer qu’il a gagné de l’argent dans les affaires, ou tout au moins liardé sur ses revenus. En revanche, on se glorifie d’avoir vendu quelque chose : vendre même un cheval de dix-huit ans sonnés est une chose élégante. Pourquoi s’est- 011 défait de ce vieux serviteur? Parce qu’on manquait d’argent; et l’on manquait d’argent (tout le monde le devinej parce qu’on s’était trop noblement conduit avec les femmes, ou qu’on s’était laissé gruger par les intendants, ou mieux encore : on avait été la victime de ces infâmes révolution^ ! Mais, dans ce monde spécial où la misère est passée à l’état de Co-. ([uetterie, les pauvres sont tenus d’avoir du

linge fin, des habits irréprochables et de l’or en poche. Les salons qui vous savent gré d’être pauvre en paroles , vous fermeraient leurs portes sans pitié, si vous laissiez paraître la pauvreté sur vous. Il faut donc une certaine

aisance pour jouer le personnage de gentilhomme ruiné.

Les Saint-Génin, grâce aux bontés habiles de M. Fafiaux, allaient se trouver juste assez riches pour étaler décemment leur misère et (juèter des condoléances dans les salons les plus corrects. Lambert n’était pas bonime à faire un tel calcul, mais plutôt à couper les oreilles du premier bon Samaritain qui oserait le plaindre en face. Sa mère pensait autrement. Elle se disait avec raison que deux ou trois ans de pauvreté officielle rachèteraient le pc« ché de son origine et lui donneraient ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la noblesse. Ceux-là même qui ne lui pardonnaient point d’avoir grandi et prospéré dans l’industrie du moellon, sur les hauteurs de la Croix-Rousse, seraient contraints de saluer sa gueuserie et de fraterniser avec elle. Après quoi elle pouvait impunément hériter de son frère et enterrer sa belle-sœur : personne ne lui reprocherait plus d’être riche, tout le monde l’ayant connue pauvre et acquis le droit de la plaindre dans son passé.

Lorsque M. Fafiaux eut bien remis sur pied

le moral de la famille, il crut pouvoir démasquer une batterie secrète : il se moucha dogmatiquement et dit à Lambert :

« Les révérends pères Thaborites ont pensé dans l’origine que le prix de vente était assez large pour comprendre le mobilier de l’hôtel et du château.

— Diable ! répondit le baron : c’est qu’il y a parmi ça des choses auxquelles je tiens.

— J’ai pris soin de réserver tous les souvenirs de famille.

— A la bonne heure ! Je ne veux pas qu’on m’accuse d’avoir vendu mes grands parents. Quant au reste.... à votre aise!

— Cependant, reprit la douairière, nous ne pouvons pas nous loger en garni 1 11 me faut des couchages : les huissiers les laissent bien! Je tiens à ma batterie de cuisine, à mon service de table, à mon linge, aux fauteuils du grand salon qui sont un souvenir de famille, car la tapisserie est à nos armes ! Mes voitures ne sont pas des meubles,' et d’ailleurs les moines n’en feraient rien.

— Respectable madame, vous n’en feriez rien vous-même, puisque monsieur votre ho-

iioré fils a témoigné l’intention de vendre ses chevaux.

— Eh ! s’il vend ses chevaux, pourquoi ne ferai-je pas argent de mes voitures ?

— Parce que le marché, tel que je vous le donne à prendre ou à laisser, me paraît bien suffisamment avantageux pour vous. J’approuve que vous emportiez les hardes qui sont à votre usage personnel, et les meubles meublants dont vous aurez besoin pour garnir un local décent et modeste; mais tout le demeurant est expressément réservé pour un emploi de charité que les bons Pères abandonnent à ma discrétion. J’espérais trouver en vous, madame la baronne, autant de confiance ; mais si mes prétentions vous semblent exorbitantes, il est encore temps de se dédire et de rendre le champ libre à MM. les agents de la loi. »

La baronne, à ce mot, rêva que les huissiers dansaient en rond sur sa pelouse ; elle ne discuta plus que sur quelques menus détails ; le principe était accordé. Quant à Lambert, il nè comprenait pas que sa mère pût chipoter de la sorte. « Nous sommes trop heureux, disaitil : je n’ai jamais espéré le quart de ce qu’il

nous laisse. Donne-lui carte blanche, ou je ti’aite sans toi ! »

On finit par s’entendre, ou pour mieux dire M. Fafiaux fit adopter ses conclusions telles qu’il les avait posées. A deux heures du matin, il éveilla le frère lai et remonta dans sa carriole d’emprunt, malgré toutes les instances de ses hôtes. Lui parti, la douairière et le baron se querellèrent encore longtemps. Mme de Saint-Génin avait émis certain doute sur les charités discrètes de M. Fafiaux, et Lambert protestait de tous ses poumons contre une insinuation qui frisait le sacrilège. Personne au monde n’avait le droit de révoquer en doute le désintéressement du vieux commis !

Cependant la baronne conserva toute sa vie un préjugé contre les hommes qui font l’aumône avec le bien d’autrui. Elle suivit des yeux le superflu de son mobilier et compta les billets de banque que ses anciennes splendeurs avaient produits en vente publique. « Rien ne prouve, disait-elle à sou fils, que ton M. Fafiaux les dépensera tous en aumônes. Les pauvres ne donnent pas de reçu. A dater d’aujourd’hui, je ferai mes aumônes moi-même.

Elle n’eut garde d’aificher ces idées subversives dans les salons aristocratiques de Lyon. Soyez persuadés qu’elle conserva l’habilude de donner bruyamment et du haut de son bras, toutes les fois qu’elle était vue. Elle enfonça la porte de toutes les conférences de charité où l’on trouvait des relations brillantes, utiles, ou simplement agréables. La chère dame avait modifié à la façon de Basile le beau proverbe : « Qui donne aux pauvres, prête à Dieu, » Elle pensait que donner aux pauvres c’est prêter au monde, et le monde lui payait au centuple ses médiocres et pompeuses aumônes.

Tandis qu’elle travaillait à repeindre son blason écaillé, Lambert faisait amitié avec quarante-cinq ou cinquante braves garçons, jeunes et vieux, mariés et célibataires, nobles, bourgeois et roturiers, mais tous bons enfants, pleins de cœur , gais compagnons , grands connaisscui's en bière et infatigables au noble jeu du billard. Ces intimes composaient à eux seuls la population d’un assez joli café, que les habitués avaient érigé en Cercle. Le baron se fit présenter par un camarade de chasse ; il

trouva la bière excellente et rabsiiithc irréprochable. Huit jours plus tard, il avait sa pipe au râtelier. Parmi les hôtes de cet aimable asile, ou remarquait un ténor et un directeur de théâtre . le célèbre Chambard et l’habile Gouvat. Lambert ne tarda guère à les adopter l’un et l’autre. Il jugea que (diambard méritait des couronnes et que le public serait un monstre d’ingratitude s’il ne faisait la fortune de Gouvat. Il n’en eut pas le démenti. Gouvat devint presque riche; Gharnbard vit les couronnes pleuvoir à ses pieds et quelquefois sur sa tète. Par-dessus le marché, le baron de Saiut-Génin entra dans les coulisses et fut distingué par la Dugazou.

Il faut avoir vécu un certain temps en province pour comprendre quelle sorte d’autorité Lambert, pauvre et déclassé à demi, exerça durant trois années dans la seconde ville de France. Partout, sauf à Paris, un directeur de théâtre côtoie incessamment la disgrâce et la faillite. Le public n’est pas renouvelé tous les jours par un va-et-vient d’étrangers et de nomades ; c’est un élément stable, une force permanente avec laquelle il faut compter. A

rouvertiire de la saison, le directeur soumet chacun de ses artistes au jugement de la foule qui adopte celui-ci et rejette celui-là : vous sentez qu’il importe à chaque comédien, mais surtout au directeur, de se créer un parti dans la clientèle. Un ténor bafoué à ses débuts, un père noble hué, une danseuse sifflée en sont quittes pour résilier leur engagement et pour tmnsporter leur misère en pays plus hospitalier : mais un directeur pris en grippe verra tous ses pensionnaires tués sous lui Tun après l’autre, et bientôt il ne lui restera plus qu’à fermer boutique.

Heureusement les habiles trouvent presque partout dans la jeunesse une petite armée de champions. L’intelligent Gouvat avait ses troupes légères recrutées au cercle, au café, et eu mille autres lieux parmi les amateurs ; les uns enrôlés par lui-même, les autres par ses chanteurs ou ses comédiens, d’autres par le corps de ballet : honni soit qui mal y pense ! Ces volontaires de bonne mine, et quelquesuns d’assez bonne famille, acceptèrent Saint- Génin pour leur chef. 11 devint sans brigue, par l’autorité de son nom et reffet de la sym-

pathie, le pnuce de la jeunesse la plus fringante, le meneur de la foule, Tarbilre des talents, le porte-enseigne de la victoire. Ce rôle de boute-en-train, qui n’exigeait ni capacités hors ligne ni études spéciales, le rendit populaire en peu de temps. Il avait la figure, la voix et les épaules qui désignent ou imposent un nomme à l’adoration des niasses.

Ce genre de succès ne lui tourna point la tète. Un garçon moins solide eût peut-être glissé sur une pente si douce jusqu’aux dernières bassesses de la popularité. Mais il n’oublia jamais qu’il était gentilhomme : il ne trinquait pas avec tout le monde et ne serrait que des mains lavées. Au milieu des entraînements les plus capiteux, il savait conserver une certaine roideur. Un soir que le ténor Cbambard avait été rappelé six fois, puis mené en triomphe au café-restaurant par les dilettanti de la ville, ce vainqueur s’oublia au point de tutoyer son ami Lambert. Le baron lui répondit sans se mettre en colère :

« Tout beau, mon brave! Attendez, pour me faire cet bonneur-là, que j’aie été rappelé comme vous!... »

' LES VACANCES DE LA COMTESSE, kl

Malgré les Dugazous et les autres facilitc's du théâtre, il partageait rappartement de sa

mère, conduisait la baronne à la grand’messc

du dimanche et remplissait avec une exactitude relative ses devoirs religieux et civils. Il ne déchut donc pas tout à fait dans l’opinion de sa caste. Cette vie pour ainsi dire dédoublée, qui mène de front le tapage et le recueillement, les bons principes et la mauvaise conduite, jouit d’une certaine tolérance dans le beau monde provincial. On admet volontiers qu’un jeune gentilhomme cède à la fougue de ses passions, pourvu qu’il soit fidèle aux relations et aux idées de ses pères. Quelques visites dans les salons influents, quelques devoirs remplis publiquement à époques fixes concilient au plus mauvais sujet l’indulgence des plus austères. On peut laisser voler le hanneton lorsqu’on tient à la main le bout du fil qui traîne à sa patte. Si Lambert eût cessé de voir un certain monde, de sortir le dimanche avec un certain livre, de professer en toute occasion certains principes très-peu conformes à sa conduite , tout Bellecour l’eût traité comme un apostat. Les plus nobles actions,

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les plus rares dévouements, la pratique même de toutes les vertus évangéliques ne l’eut

point racheté de la proscription. Les castes,

les partis , les simples coteries maudissent sans pitié tout homme qui a coupé son fil.

Lambert était si peu maudit que la belle \icomtesse de Quiqiiemhois, personne de la meilleure noblesse et de la conduite la plus discrète, eut pendant quatre mois* des conférences avec lui. Les salons les plus purs se prêtèrent complaisamment, suivant Tusage, à ce commerce spirituel. Lambert fut invité partout où l’on avait la vicomtesse. Mais une danseuse arrivée de Bordeaux rompit d’un coup de pied des liens si respectables, et Mme de Quiquembois, demi-veuve, reçut les demi-eonsolations de toute la pruderie aristo.cratique.

L’ancien hôtel de Saint-Génin était devenu une institution riche et florissante, selon là prophétie de M. Fafiaux. Certains restaurants de Paris, sans être meilleurs que beaucoup d’autres, attirent la vogue par une insolente cherté : on n’y va pas pour bien dîner, mais pour que les passants du boulevard, en vous

voyant sortir le cure-dents à la bouche , disent : « Voilà un monsieur qui en a pour vingt-cinq francs au moins dans le corps ! » Un raisonnement analogue fit la fortune des Thaborites. Les parvenus les plus gonflés s'empressèrent de montrer au peuple qu’ils pouvaient mettre cinq mille francs par année à l’éducation de leurs fils. L('s faux frais doublaient présque le prix de la pension , car tout était faux frais dans une école où l’on n’enseignait guère (jue des sciences d’agrément. Qu’importe? Avant six mois, la maison fut peuplée de vingt petits messieurs qui n’avaient plus rien à apprendre pour devenir complètement insupportables. Une odeur de sottise et de fatuité se répandait aux environs lorsqu’on ouvrait une fenêtre. Et les pères badauds accouraient à la file, riches ou non, tous décidés à faire une saignée à leur bourse, à réduire leur rain, à se priver du nécessaire , pour procurer à leurs enfants la précieuse compagnie des vingt petits messieurs qui bâillaient élégamment à l’hôtel de Saiut- Génin.

Le fondateur du pensionnat, homme d’es-

prit, aiguisé par vingt ans de misère parisienne, se fit prier longtemps. Il allégua les dimensions étroites du local , la difficulté d’en trouver un autre, les exigences des propriétaires, enfin la détresse de son ordre :

« Nous sommes nés dans les dettes, disait-il, et le bon Dieu a dii sourire en écoutant notre vœu de pauvreté. Heureux celui qui trouve* des millions dans ses langes ! Les humbles Thaborites devaient plus d’un million au jour de leur naissance ! Nous ne sommes pas un ordre mendiant, comme les capucins, mais un ordre insolvable, ce qui est bien pis ! »

Les capitaux répondirent, suivant l’usage, à cet appel lamentable, et l’ordre recruté de douze autres religieux, fonda quatre succursales en trois ans. Pour éviter ces discussions qui s’élèvent trop souvent entre locataires et propriétaires, les Thaborites se rendirent acquéreurs de toutes leurs maisons. La Grande-Bal me ne fonda point de succursale : on craignait trop de divulguer les mystères de la fabrication. Mais les nécessités d’une industrie prospère et croissante exigèrent la

l oiislructioa de bâtiments énormes. Le château primitif, ce bijou ciselé par quelques fins artistes de la renaissance, disparut au milieu du plâtre et des moellons. Il ne ressemble plus à lui-même , on dirait un escargot fourvoyé dans une ruche et empâté par les abeilles.

Je ne sais si les Thaborites pratiquent toutes les vertus monacales, mais je puis certifier ([u’ils ne sont pas des ingrats. Après leur premier inventaire, ils se rendirent en corps chez M. Fafiaux pour lui dire qu’une bourse serait toujours â sa nomination dans leurs écoles et qu’on le suppliait de recevoir tous les ans mille bouteilles du cordial de la Grande- Balme. Le vieillard accepta pour ses pauvres. Mais comme il eût été malséant de faufiler un jeune gueux dans une pension aristocratique par essence; comme le cordial de la Grande- Balme, importé dans la mansai'de des indigents , n’eùt pas manqué de les coucher tous sous la table , on convint que les bons pères transformeraient eux-mêmes en écus cette redevance du cœur. A dater de ce jour, les pauvres de M. Fafiaux possédèrent

dix mille francs de rente, hypothéqués sur le Thabor.

Mais ce n’était pas tout ; on leur créa d’autres ressources. M. Fafiaux se ,init en quatre pour ces heureux malheureux : il eut comme une recrudescence de charité chrétienne; sa bonté passa subitement de l’état chronique à l’état aigu. Tant (ju’il avait été le tuteur de Valentine, il avait fait gratis les affaires de tout le monde, réfusant les plus gi’os pots-de-vin comme les rémunérations les plus insignifiantes. Bien des gens critiquaient cette manière d’agir. On ne se privait pas de lui reprocher eu face un désintéressement presque coupable, puisqu’il privait les pauvres, ses enfants, d’un revenu sérieux. Pourquoi, lorsqu’il faisait gagner des millions aux lâches, ne prélevait-il pas le droit des indigents? C’est un usage admis partout, même dans les théâtres et autres lieux de perdition. Nul n’en serait scandalisé parmi les gens de bien qui composaient exclusivement sa clientèle.

On s’aperçut en 1 855 que ces raisons avaient agi à la longue sur l’esprit du vieillard. Il prit de nouvelles habitudes et sembla donner tort

à sa conduite passée. Après les Saint-Génin et les pères Tliaborite?, ses autres clients furent admis à faire l’aumone par ses mains.

Il les associa tous à ses bonnes œuvres, en proportion des services qu’il leur rendait. Quelques-uns, les meilleurs, comprirent qu’ils étaient deux fois ses obligés, pour le bien qu’il leur faisait et pour celui qu’il leur faisait faire. D’autres, moins vertueux, firent mine de marcbander les honoraires; il se roidit, sec comme huissier. Au train dont il allait, on pourrait s’étonner que tous les pauvres de Lyon ne fussent pas devenus riches. Mais l’aumône, vous le savez, ne fait qu’arroser la misère. C’est le travail et l’épargne qui l’arrachent du sol.

Il y avait un an et demi que Valcntine était comtesse. M. Fafiaux s’obstinait toujours dans la froideur et le silence : il recevait les lettres de sa nièce et n’y répondait pas. Le bruit de cette quasi-rupture s’était répandu peu à peu dans le monde spécial où une colère du petit . homme prenait les proportions d’un événement. Il y eut donc par là ville un vrai coup de surprise lorsque le président de toutes les

sociétés charitables, deux semaines après Pâques, annonça qu’il partait pour la capitale et donna son adresse à l’hotel de Mably, rue Saint-Dominique-Saint-Germain.

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