La vierge assassinée, avec une lettre-préface de l'auteur
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Mirabeau (Vaucluse),
12 Novembre 1Ç04.
Cher Monsieur Sansot,
Si vous supposez que cette sorte de nouvelle tirée de Sous l'œil des Barbares, se laisserait encore lire, je vous autorise bien volontiers à tenter l'expérience. De toutes les pages qu'il y a dans mes volumes, c'est peut-être la plus ancienne. J'avais une vingtaine d'années quand Je l'ai écrite. On y sent l'atmosphère parnassienne.
Lettre-Préface
Cette ébauche d'un enfant est, toutes proportions gardées, de la veine où Anatole France et Pierre Louys devaient trouver Thaïs et Aphrodite, deux belles œuvres très diverses l'une de l'autre, mais toutes deux filles d'un certain hellénisme qu'en arrivant à Paris j'avais respiré chez Leconte de Lisle, Ce maître m'avait demandé de lui remettre une nouvelle ou un poème, fe n'ai jamais su faire de vers. J'écrivis ces pages que vous allez réimprimer. Nous les intitulons aujourd'hui : La Vierge assassinée; 7e /es appelais alors Les Sacrifices superflus ou les Héroïsmes superflus. (Je vous écris d'un beau site de province, d'un lieu d'isolement où je n'ai aucune note).
Lettre-Préface
Leconte de Liste était d'une extrême bonté avec ses jeunes admirateurs. Je crois que derrière son masque terrible, il cachait de la tendresse et de la timidité. Il me lut, et, de lui-même, présenta mon chej-d'œuvre à l'une des grandes revues de ce temps-là.
«Dormez tranquille )) , me dii-il, avec un sourire patei^el. Je fus réveillé par une lettre de refus, par une lettre fort dure.
Les petites revues déjeunes gens me traitèrent comjne avait fait cette grande revue. De guerre lasse, je fondai les Taches d'Encre. J'y publiai mes Sacrifices superflus . Le philosophe Lag7îeau ayant jeté les yeux sur la chose me dit en haussant les épaules que mon titre, à lui seul, était une
Lettre-Préface
absurdité^ car il ne 'pouvait pas y avoir de sacrifices superflus. — (( Ah! par exemple, aurais-je voulu lui répondre, on voit bien que vous avez toujours ajourné de faire la connaissance des directeurs de revues et des éditeurs, car voilà deux ans qu'ils m'assurent que m imprimer serait de leur part un sacrifice et que ce sacrifice leur paraît superflu.
Quel malheur qu'ils n'aient pas appris la philosophie à votre école ! ))
M. Lagneau est mort, cher Monsieur Sansot, mais peut-être que vous êtes son disciple. Vous semblez croire avec lui que les sacrifices servent toujours à quelque chose. A moins que vous n'imaginiez (mais comme c est
Lettre-Préface
improbable !)^ qu'il existe un public un peu curieux de regarder le premier essai imprimé de Votre reconnaissant^
Maurice Barrés.
— (( Toujours triste, Amaryllis!
les jeunes hommes t'auraientils délaissée, tes fleurs seraientelles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant divin, te lasserait-il de ses vaines caresses ? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou ; souhaite tout , hors l'amour, où je suis désormais
impuissant ; — encore, que ne pourrait un sourire de celle que chérit Aphrodite )).
Ainsi Lucius raille doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux yeux et aux cheveux d'or, tandis que sur le bleu canal, leur barque glisse parmi les nénuphars bruissants.
Les arbres en berceau se mirent sans un frisson dans l'eau profonde. La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et de sa quiétude. Entre les branches vertes apparaissent par instants les marbres jaunis des dieux et leurs attitudes immuables semblent dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son sceptique ami.
Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les montagnes, refuge des solitaires et des bêtes féroces, troublent seules la rêverie de ce ciel. Et déjà l'on approchait de la plage où, mollement couchée sous la caresse des flots et des brises, la ville étend ses brassurTocéanet semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.
Avec une grâce lassée. Amaryllis reposait sur des coussins de soie blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couron-
naient son visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très harmonieuse :
— « Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tuas aimé, Lucius : on dit, que tu pleuras près de lits dédaigneux ou trop sévères. Maintenant tu t'es lassé du rire de la femme. Comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des hommes.
Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les tendresses d'Atys, les mystères d'Isis et la grandeur de Sérapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que naît
l'amour, et je connais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir devient une habitude.
Je suis une syrienne, la fille d'une affranchie qui prophétisait ; tu es un romain, presque un hellène, tu sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de consoler ».
Debout contre une hampe du baldaquin pourpre et noir, le romain jouait avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune L'élégance de ses mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il évitait les mots sérieux qui sont maussades.
— « Amaryllis, disait-il, laissemoi m'étonner qu'un si petit cœur puisse tant souffrir et
qu'il tienne de telles curiosités sous un front si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses innommées ! ))
Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque ; de loin en loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. Mais un souffle triste agitait le cœur meurtri de l'enfant.
— (( Quel mime, quel thaumaturge,quel temple visiteraaujourd'hui notre Amaryllis } Jevoudraislameneràses caprices avant de me rendre au Serapeum )) .
— (( Athéné vous convoque aujourd'hui ? — interrogea en se soulevant, et d'une voix réveillée, la jeune femme. — Athéné ! On dit qu'elle sait les choses, et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les tours du Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et qui
possèdent toute certitude. Audessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à chaque insulte :
mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang de la victoire, et je pense que c'est un présage. Comment subjuguet-elb les âmes .^ Est-elle donc plus belle que moi.^ Elle pourrait guérir mon chagrin ».
— (( Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent la vie. Daigne sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum. »
Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. Mais elle se mit à pleurer.
— (( Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius,mène-moichezAthéné)).
Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle :
— « Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau.
Paut-il y introduire la pensée qui déforme tout ! ))
Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme attristent les plus belles journées :
— (( Soit, Amaryllis, dit-il souris et donne-moi la main pour que nous allions vers Athéné et que je te mène comme une jeune disciple ».
L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage, tandis qu'elle réparait à petits coups de main sa coiffure.
Les avirons se turent, et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la barque.
— « Au Serapeum ! dit-elle avec orgueil ».
Dans une litière, à l'ombre des colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de cet Orient que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme et des jeunes
hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent une populace hurlante, pleine de figures féroces et enthousiastes.
C'étaient des chrétiens qui couraient assommer les Juifs. La courtisane tremblante penchait son fin visage hors des draperies et dans le ruissellement de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de Lucius. Alors, du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de sa taille et de ses excitations, cria :
— « La femme des banquets ira pleurer au temple ! Le dieu est venu dont le baiser délivre des caresses de Thomme ! »
Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent, marches croulantes de son escalier, le Serapeum dominait leî splendeurs, les luxures et tous les fanatismes de la ville. Sursei murs déjoints fleurissaient dei câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le tombeai d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept ceni mille volumes l'emplissaient.]
Ces nobles reliques vivaient de la piété d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui se retire dans sa tour d'ivoire.
Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir. Ceux-là même l'aimaient qui ne pouvaient la comprendre.
Dans la grande salle pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs, beaucoup de lents vieil-
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lards et quelques mondaines éprises des beaux discours et des jolies paroles, semblait une souveraine. Ses yeux et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.
Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La vierge les accueillit avec simplicité.
— (( Tues belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton cœur mobile comprendra l'harmonie des désirs
et de la vie. Plotin, à qui les dieux se confièrent, avait coutume de dire : Où l'amour a passé, l'intelligence n'a que faire .
Amaryllis, en toi Kypris habita, prends place au milieu de nous, comme une sœur digne d'être écoutée )).
— (( L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salues ? »
Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle avait cessé de parler.
Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il
évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe parmi les légions consternées. 11 dit ta gloire, ô Julien, pâle figure d'assassiné au guet-apens des religions ; tu sortais d'Alexandrie, et tu t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs ; tu sus railler, quand tous les hommes, comme des femmes, pleuraient ; au milieu des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de s'agenouiller.
Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand le vieillard, grandi pai son sujet, saluadetermes ancien:
et magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les jeunes gens que grise leur sang et ceux qui tremblent de froid, se levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé.
L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter. Des conversations particulières s'établirent.
— « Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous triompherons de la popu-
lace, comme jadis nos pères, de tous les barbares. Quelquesuns de leurs chefs ne sont-il pas des nôtres ! »
— «Moi, je vous rappelle, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que leurs chefs ne peuvent rien. Vous aimez et comprenez trop de choses, la foule vous hait, comme elle hait le Serapeum et tout ce qu'elle ignore, et si vous n'agissez pas en barbares, ces barbares vous écraseront ».
Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage.
Cependant, Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse :
— (( Nous sommes des Hellènes par orgueil, mais où va notre
cœur ? De Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis, que les femmes réveillent avec des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Éphèse, qui fut toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité ».
Un autre se récitait des idylles , et une douce joie baignait son visage.
L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des terrasses un peu d'air pénétrait. Sur les mosaïques, les jeunes hommes traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes.
La ligne sombre des coffres encadrait la soie et les brocarts; les fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour ; la salle semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.
La vierge debout considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger. Si elle souffrait des phrases inutiles et de la futilité de son entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Etre, sa noble figure ne le disait point. Alors, des siècles de grossièreté n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes contemporains.
A ce moment, une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fît se dresser inquiète. Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées d'insultes.
Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe, comme une buée d'un marais malsain.
Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre efîrité des balustrades. Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant au Serapeum lui paraissaient les égouts
qui charriaient la fange de la cité dans cette populace ignominieuse.
Un vieillard avec respect prit la main de la jeune fille et lui dit :
— (( Tu ne dois pas les écouter ni les craindre. ».
Elle Técarta doucement.
Amaryllis se demandait : a Estil vrai que leurs temples sont pleins de femmes } Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent ! ^) Elle se sentait attirée vers cet inconnu, et plus sœur de ces hommes ardents et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces pédants.
Elle entendait à demi la voix ironique de Lucius :
— « Dédaignons-les ! un léger dédain est encore un plaisir.
Mais gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort, et nous rapprocherait de ces étranges fanatiques ».
A ce moment, sous l'effort de la foule, un des anubis qui décorait la place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus les décombres.
Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et douce, semblable, sur les clameurs de la foule, à la noblesse d'un cygne sur des
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vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.
Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse mélancolie.
Le soleil disparut ce jour-là, dans une tache de pourpre et de sang, comme un triomphateur et comme un martyr. Il avait plongé dans la mer toute bleue,
mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain souvenir, quand nous les admirons encore.
Athéné, maintenant, contemplait les jardins en friche et les laboratoires ruinés, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment. Elle leva la main, et, d'une voix basse et précipitée, tandis qu'au loin les cloches de Mithra et celles des chrétiens convoquaient leurs fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir bruissait dans la fraîcheur :
— (( Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les hautes pensées, et de
dépouiller plutôt la vie que mon indépendance ».
Et d'une voix calme, presque, divine :
— « Jurez tous, mes frères ! )>
— (( Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions ? »
— « Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas )).
Et tous étendirent la main.
Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient de rajuster leurs tuniques, et de draper leurs manteaux, pour sortir par les jardins.
Amaryllis, à l'écart, pleurait; après cette journée d'énervement ses nerfs avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge.
Chez celle-ci, rien ne trahissait rimpatience de solitude que ces longues séances lui laissaient.
Elle promenait ses longs regards sur ses amis, quand elle aperçut le trouble de la tendre lydienne, elle l'embrassa devant tous. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la vierge aux contours divins enlacée de la souple Orientale : pure colonne de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.
Lucius songeait : Hélas ! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui nous font pleurer et celles dont nous rêvons ; craignez qu'il ne nous enlève encore
cette enfant, Celui qui abaissa les pensées de nos sages jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les troubles de la passion.
La Vierge assassinée '^g
L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait tout le jour.
Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante ironie, lui conduisit l'Orientale :
— (( Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut dire aujourd'hui )).
Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation, répondit :
— (( Qu'importe, peut-être, Lucius ! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis, et pouvons-nous te reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à l'inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas? »
Dans cette indulgence, il y avait un peu de fier dédain, mais ce fut tout son reproche à la chrétienne.
D'ailleurs ses amis les plusaffi-
chés, jugeant le péril grave, s'étaient excusés. Seul un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu égarée, se garderait d'abord de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent Amaryllis de lui dessiller les yeux. Cette vierge ignorante de la vie et ce débauché trop savant s'accordaient, pour juger que les plus beaux caractères sont faits du développement logique de leurs illusions.
Cependant, Athéné ne retarda pas davantage sa leçon.
— « Je comptais sur vous, mes amis, dit-elle au petit groupe attentif, car toujours il me
sembla que les poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du cœur des grandes héroïnes, les autres du cœur des jeunes hommes et des jeunes femmes, n'ont point à user de leur propre cœur pour les frivolités passagères, et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur poitrine Et puis, les poètes et les voluptueux savent se comporter plus dignement qu'aucuns envers la mort : ces derniers n'en parlent jamais, et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.
« Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la patrie des rêves et des
mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes soustraits aux douleurs du corps ; plus d'angoise, plus de désir, nous nous absorbons dans l'un, ^ dans le tout... ))
tSa voix était un peu cadencée, et, par moments, s'envolait avec *" Tampleur d'un hymne aux dieux.
Au milieu des huées d'un peuple il y avait une rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un riche linceul, l'apothéose de la mort.
Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux touchés de larmes, car ces nobles
paroles le faisaient songer plus amèrement encore à cet abandon.
Et s'interrompant :
— « Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque aujourd'hui elles t'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de mauvaises pensées au regret des absents. Sans aucun doute, ce n'est pas faute de courage qu'ils se refusent à braver la populace ; songez plutôt, mes amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de suivre les principaux ; et toutes deux, Amaryllis, ne devons nous pas rougir, quand nos sages amis nous marquent, par leur pru-
dence même, qu'ils supportent avec plaisir la vie qui nous est si pénible ! ))
A cet instant, une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris d'effroi : dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les plus féroces des hommes contre une femme.
Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.
— « Ils n'ont que moi, répondit-elle, en indiquant d'un geste les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les exilés ».
Amaryllis se jeta à genoux et elle baisait les mains de la vierge héroïque.
— (( Jamais ! reprit celle-ci ».
La grandeur du sacrifice lui
donnait à cette heure une beauté inconnue des vivants. Elle reprit .
— (( Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore )).
Elle devina leur refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort consentirent au mensonge.
— « Seuls, dit-elle, les chefs chrétiens peuvent arrêter ces fanatiques ; ils nous savent innocentset nobles ; hâtez-vous de les prévenir... Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute amertume. Transmets à mes frères ma suprême
pensée, et que toujours ils se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, console les jeunes hommes ; s'il se trouvait, — je puis, à cette extrémité, supposer une chose pareille, — s'il se trouvait que quelqu'un d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dislui qu'il n'est rien de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à concevoir l'immortel ; et comme je n'avais pas la large poitrine des femmes héroïques, mon cœur gonflé pour Hellas l'emplissait toute )).
Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal.
Le vieillard et Lucius ne purent retenir leurs larmes.
Athéné leur dit doucement .
— a Je vous prie, mes amis ».
Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré :
— (( Père laisse-moi ».
Il répondit en sanglotant :
— « Je t'ai connue quand tu étais petite... Je suis très vieux.
et toi seule m'aimes parmi les vivants... »
Soudain ils se turent.
En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles.
— (( Les légions! » cria-t-il.
Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les barbares à la solde de l'empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque pas. Mais quoi !
Où se rangent-ils ! Une telle honte ! Ils protègent la ville seule ! Ils sacrifient le Serapis aux fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des piques.
ço La Vierge assassinée
Athéné répéta :
— (( Père, laisse-moi car il n'est pas convenable qu'une femme meure devant un homme. »
11 cessa de pleurer, et relevant la tête:
— « Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de tenter un destin semblable ».
La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenaitil que des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et d'Homère.
De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la popu-
La Vierge assassinée çi
lace. A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir d'avantage.
De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son regard vers le ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther immense, où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus nobles.
On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des voix hurlant la mort.
Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel, accomplit selon les rites anciens les prescriptions
sacrées, ainsi Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas.
— (( Adieu, disait-elle, ô ma mère ! ô la mère de nos aïeux !
Athènes qui n'est plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je te salue de ma dernière invocation !
« Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
« Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse de femme et de vierge, alanguît
ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité ».
Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon :
— « Un jour, dit-elle, que je révais à vos côtés, j'appris de mon cœur qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant, je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut mieux qu'il souffre que l'esprit ; et m'exiler de vous ne seraitce pas chagriner à jamais mon âme } Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, car ce sont les seuls parvis de votre demeure que mon sang versé lavera )).
54 L-ct^ Vierge assassinée
Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons y sautillaient de grains en grains. Elle demeura un instant à regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.
Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord s'entr'ouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle s'évanouit sur les dalles.
Alors comme les mâchoires d'une bête féroce, la foule se referma et les membres de la vierge furent dispersés, tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de l'empire et le linceul du monde antique.
Au soir, tandis qu'Alexandrie, ayant trahi les siècles anciens, Se tordait dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins de la vierge du Serapis.
Ainsi mourut pour ses illusions, par le bâton des fanatiques et sous l'œil des barbares, la dernière des Hellènes ; et seuls, une courtisane et un débauché frivole honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe, ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes ! ton destin mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les petits-fils de ceux-là
qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent d'oublier des choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec amour ta vie et ton enseignement ; et ce fut un grand bonheur, pour un des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne, et qui seul eût pu rendre ces pages dignes de ton héroïque légende.
lMi>. REIESSB-CRÉPBL BT FILS, ARRAS