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La vierge d'ivoire

Parmi les nombreux piétons qui, vers les quatre heurels, se croisaient en cet après-midi d'octobre sur la rue Notre- Dame, entre la Place Jacques-Cartier et la Place d'Armes, on aurait pu remarquer un jeune homme par son air sombre, désespéré, et par sa mise misérable. Il marchait lentement, tête basse, les deux mains dans les poches de .son pantalon, ne regardant personne, les yeux fixés sur le trottoir, ayant l'aspect de ces gueux des grandes villes qui vont par les rues cherchant de l'oeil un portefeuille perdu, ou quelque object de valeur qu'ils pourront vendre chez quelque regrattier juif.

Ce jeune homme, auquel les passants jetaient un regard de défiance ou de pitié, et dont l'âge ne devait pas dépasser vingt-cinq ou vingt-six ans, était excessivement maigre. La petite moustache noire qui naissait sur sa lèvre supérieure faisait oruellement ressortir la lividité de son visage. Sans le vêtement usé qui l'habillait, un pantalon effrangé, des bottines crevées et le chapeau melon très roussi qui senfonçait julsqu'à ses sourcils, ce garçon eût eu assez bon air. En l'observant avec attention on pouvait découvrir une certaine distinction qui perçait sous l'accoutrlement misérable. Ses traits étaient réguliers, et ses yeux bruns, quand il osiait les lever, étaient beaux ;

ces yeux exprimaient des sentiments de loyauté et de douceur.

Mais ployant sous quelque terrible fardeau de misère, ce jeune homme présentait à ce moment une physionomie bien lamentable.

Il marchait du côté de la Place d'Armes.

Quand il fut arrivé devant l'église Notre-Dame, il s'arrêta et parut très indécis sur la direction à prendre. Il promena autour de lui un regard timide, puis, pour obéir à une idée nouvelle peutêtre, il traversa la chaussée et s'engagea dans une allée de la Place d'Armes en allant vers la rue Saint-Jacques. Lorsqu'il eut dépassé de quelques pas le monument de Maisonneuve qui se dresse au centre de la Place, le jeune homme s'arrêta tout à coup, et ses yeux fixèrent curieusement un petit objet blanc qui gisait au bord de l'allée dans l'herbe roussie par les gelées d'automne.

Il se baissa, ramassa l'objet et jeta autour de lui un regard scrutateur, comme pour s'assurer que personne n'avait remarqué son action. Non, personne n'était là ; et les piétons qui allaient en tous sens sur la rue Notre-Dame ou sur la rue Saint-Jacques, avaient bien d'autreis choses à faire ou à penser que de s'intéresser à cet inconnu ou à ce gueux.

Le jeune homme poursuivit son chemin, lentement toujours, tout en examinant avec curiosité l'objet qu'il venait de trouver et qu'il conservait dans le creux de sa main.

C'était un petit bout d'ivoire long de trois pouces environ et ayant à peu près un quart de pouce de diamètre. Ce petit bout d'ivoire était finement ciselé, et la ciselure représentait la Vierge Marie debout sur un globe, ses pieds écrasant un serpent, ses mains croisées sur sa poitrine, les yeux levés au ciel et un sourire d'extase sur ses lèvres. C'était une statuette d'ivoire.

A l'inlstant où le jeune homme mettait les pieds sur la rue Saint-Jacques, il glissa la statuette dans l'une de ses poches. Puis il traversa la chaussée vis-à-

vis de la Banque de Montréal et prit ta direction de l'Ouest.

Comme il passait devant l'Hôtel des Postes, il entendit une voix l'interpeller. — Hé ! Philippe, où vas-tu ainsi ?

Le jeune homme s'arrêta brusquement, tourna la tête et vit à trois pas un garçon bien mis qui lui souriait.

— Ah ! Fernand. . .Comment vas-tu?

— Bien, merci. Mais toi-même ? . . .

Tu ne m'as pas l'air tout à fait heureux ! N'as-tu pas trouvé un emploi ?

— Rien, mon cher ami. C'est désespérant !

Et Philippe Danjou soupira atrocement.

L'autre exprima des paroles de compassion.

— Mon pauvre Philippe, j'ai tout essayé pour te trouver quelque chose ; mais les personnels sont au complet partout.

— C'est ce qu'on me dit là où je me présente, Fernand. Merci tout de même pour la bonne sympathie que tu as pour moi, je n'oublierai pas cela.

— Ecoute, Philippe, si tu n'es pas difficile, tu pourrais toujours trouver une place chez un gros négociant de la rue Saint-Paul qui, hier, demandait un employé pour la livraison.

Philippe Danjou rougit violemment et s'écria avec un air de reproche :

— Comment ! tu sais qu'on a besoin d'un employé chez un négociant, et tu ne me le dis pas !

— Je te pensais difficile.

— Difficile, moi... es-tu fou ? Dans la situation où je me trouve. . .Non, non! . . .Et c'est la Providence qui te met sur ma route. Dis-moi le nom du négociant !

— Monsieur Roussel.

— Monsieur Roussel ? J'y cours pour ne pas manquer cette bonne chance. Je te reverrai plus tard, merci !

Philippe Danjou, animé par l'espoir, se dirigea rapidement vers la rue Saint- Paul.

Un quart d'heure après, il était introduit dans le bureau du négociant.

Il dit son nom et s'excu'Sa de sa mise négligée, expliquant qu'il était sans emploi depuis trois longs mois, et mit ie

commerçant au courant de sa situation présente et passée.

Le commerçant, qui était un très brave homme, lui dit :

— Mon pauvre garçon, vous arrivez une heure trop tard, nous avons l'employé qui nous manquait.

Le jeune homme chancela comme s'il eut été atteint par un choc terrible. Du coup il retombait dans l'abime de son désespoir.

Le commerçant devina l'atroce désappointement du jeune homme, et aussitôt il esquissa un sourire de pitié.

Et comme Philippe, abattu et plus sombre que jamais, allait se retirer, il le retint :

— Attendez un moment, dit-il, je vais appeler mon secrétaire.

Il se leva, alla ouvrir une porte et commanda à une personne que Philippe ne put voir :

— Dites à Monsieur Aubert de passer à mon bureau.

Le négociant referma la porte et reprit sa place à son pupitre.

— Essayez-vous, mon ami, dit-il i Philippe en lui indiquant un fauteuil.

Philippe obéit.

L'instant d'après, un jeune homme entrait, disant :

— Vous m'avez appelé, Monsieur Roussel ?

Puis son regard curieux se posa sur Philippe qu'il venait d'apercevoir seulement.

— Monsieur Aubert, dit le négociant, ne m'avez-vous pas laissé entendre, il y a quelques jours, que vous alliez avoir besoin bientôt des services d'un employé surnuméraire dans les bureaux de l'administration ?

— Oui, monsieur. Je crois qu'à l'heure présente cet employé ne serait pas de trop, je vous l'assure.

— Ah ! bien. Voici monsieur Philippe Danjou qui cherche un emploi. Je vous prie de l'initier à la besogne qu'il aura à faire, et dès demain matin il pourra entrer en fonctions avec un salaire initial de quinze dollars par semaine.

Philippe se leva, et chancelant de joyeuse émotion, s'écria :

— Ah ! monsieur, je vous remercie de tout mon coeur! vous pouvez être certain que je ferai tout ce qu'il me sera possible pour vous donner la plus grande satisfaction.

— C'est bien, mon ami, sourit le négociant. Veuillez suivre monsieur Aubert qui vous indiquera le travail que vous aurez à faire chaque jour.

Après avoir renouvelé l'expression de sa gratitude, Philippe sortit sur les pas du secrétaire de M. Roussel.

Il était six heures quand Philippe Quitta Jes. magasins de ia rue Saint-Paul. Sa physionomie était toute transformée, et avec l'espoir d'un travail assez rémunérateur il envisageait l'avenir avec plus de confiance. Et puis, beaucoup de sympathies parmi le nombreux personnel.

Vraiment, c'était un rêve qu'il vivait tout à coup ! Il ne pouvait croire à cette bonne chance qui lui arrivait aussi soudainement, alors qu'il était au bord, tout au !>ord de ces grands désespoirs qui détruisent les plus fermes courages ! Combien de forts sont tombés aux premiers coups d'un sort mauvais !

Mais Philippe Danjou avait résisté longtemps, parce qu'il avait été habitué à la misère dès le bas âge. La misère ! . . . Mais il n'avait, pour ainsi dire, connu que cela ! Né de père et de mère inconnus,, il n'avait jamais su ce que sont Vs joies de l'enfant aimé et gâté. Il avait été recueilli par des étrangers qui n'avaient eu pour lui qu'un peu de pitié, puis il avait été abandonné comme une chose de rien.

Un jour, un brave journalier avait découvert devant sa porte quelque chose qui ressemblait à un paquet de linge.

Il avait soulevé ce paquet et avait entendu le vagissement d'un nouveau né. Un châle de couleur sombre enveloppait le paquet. Le journalier écarta le châle et aperçut un enfant qui venait de naitre. Comme il était pauvre et avait une grosse famille, il alla porter sa trouvaille au premier poste de police.

— 11 fit sa déclaration et voulut je retirer.

— Quiel est votre nom ? demanda l'officier en charge.

— Danj ou . . . Philippe.

— C'est bon, vous pouvez vous retirer.

On fit des recherches pour retracer la mère sans coeur qui avait abandonné son enfant, mais inutilement. L'enfant fut confié aux Soeuirs Grises de la rue Guy.

On le baptisa sous le nom de Philippe Danj ou.

Cinq ans après il fut adopté par la femme d'un tavernier de Sainte-Cunégonde. Le couple était sans enfant, et la femme pensa que ce petit garçon pourrait retenir le mari qui avait déserté presque son foyer. En effet, le tavernier n'entrait chez lui que pour dormir, et combien de nuits encore passait-il hors de sa maison !

L'enfant, assez joli, très intelligent et d'une nature douce et joyeuse, parut en effet rattacher l'homme à son foyer. Plus tard, quand il fut arrivé à l'âge de dix ans, il fut placé dans un collège. Très studieux, il commença de s'instruire, et durant six ans il fut presque admiré de ses professeurs. Il possédait dfgrands talents et faisait prévoir qu'il se taillerait une large situation, dans le monde. Mais survint la mort de sa mère adoptive, et cet événement fut pour le jeune homme le plus grand malheur.

Car, une fois seul dans la vie, le tavernier se jeta dans la débauche. Il oublia son enfant adoptif, vendit sa maison et ses meubles et se mit en pension. Il buvait énormément et se livrait aux dépenses les plus extravagantes, si bien qu'il alla à la banqueroute.

Un jour, il disparut sans laisser d'adresse.

Philippe Danj ou qui atteignait dixhuit ans, se trouva tout à coup seul et sans protecteur. Il fut contraint d'abandonner le collège pour gagner sa vie. Il chercha d'abord une place dans les bureaux d'affaires, et ce fut avec beaucoup de peine qu'il parvint à trouver un em-

ploi auprès de deux avocats associés ; et encore cet emploi n'était-il que temporaire. Les avocats n'avaient besoin de cet employé que pour trois mois environ.

N'importe ! Philippe accepta la place en attendant mieux.

Une fois ces trois mois écoulés, Phlippe se remit en quête d'une position, mais n'ayant aucune personne influente pour le recommander, il ne réussit pas à se placer. Pour ne pas crever de misère il fit toutes les besognes : il travailla sur le port au déchargement des navires, dans les chantiers de construction, se fit terrassier, remplit les fonctions de garçon d'hôtel. Mais il avait horreur de ces métiers, non pas que le travail par luimême fût déshonorant, mais parce qu'il coudoyait tous les jours une classe d'hommes avec lesquels il n'était pas fait pour vivre. Il désirait donc ardemment se créer une situation sociale plus élevée. Mais ce n'était pas facile, si peu facile qu'il lui fallut trois années de recherche pour enfin trouver un poste dans l'administration d'une compagnie d'assurance. On le plaça à la correspondance. Il fut actif, docile et ponctuel. Mais un jour il arriva qu'une lettre chargée disparut du courrier qu'on avait apporté. Ce courrier qu'on avait déposé sur un pupitre en attendant que le préposé au dépouillement des correspondances fut arrivé. Le pupitre de cet employé se trouvait voisin de celui do Philippe Danj ou. Durant quelques minutes Philippe était demeuré seul dans la pièce affectée aux employés de la correspondance. Aussi lorsqu'on eut découvert que cette lettre chargée manquait, les soupçons tombèrent-ils- sur le pauvre garçon.

Il se défendit. . .Hélas ! telle est notre société aveugle et stupide que plus l'on crie son innocence, plus l'accusation pèse sur l'innocent et plus la culpabilité semble évidente. Philippe eut beau clamer son innocence, plaider non-coupable, les soupçons demeurèrent. On fit plus : le directeur et un officier de police appelé en toute hâte voulurent induire le jeune homme à avouer son crime !

Philippe se révolta. Il ne connaissait pas le coupable, mais il se souvenait que plusieurs employés étaient venus dans le bureau, et il déclara qu'un moment lui, Philippe, s'était absenté. Mais cela ne pouvait rien prouver en faveur de l'accusé, et les soupçons restèrent sur lui. On ne l'arrêta pas, mais on le congédia de l'assurance.

Pour Philippe ce ne fut guère mieux qu'une arrestation et même une condamnation, car de ce jouir il lui fut impossible de trouver un autre emploi dans les bureaux. C'est alors que vint la dêche terrible, la misère, la faim, le désespoir ! Chose inouie, voilà que tout à coup Philippe trouvait un homme qui paraissait avoir confiance en lui, et une joie immense gonflait son coeur. Oui, M.

Roussel, le négociant, avait trouvé dans Philippe Danjou un misérable plutôt qu'un coupable.

Philippe marchait donc alertement après avoir quitté les magasins de la rue Saint-Paul.

— Maintenant, pensait-il, il est important que je mange un peu. J'ai faim ...Depuis trois jours que mon estomac n'a rien reçu et je sens mes forces s'en aller très vite. Oui, mais avec quoi manger ?.. .11 faut que je trouve du crédit d'ici demain, car demain, après ma journée faite, je pourrai me faire avancer un dollar ou deux. Cet argent me suffira bien jusqu'à samedi, jour de paye.

Ce jour-là était mardi, et pour un homme qui n'a pas mangé depuis trois jours il doit lui sembler que le samedi, jour de paye, est très éloigné encore ! Philippe se mit à repasser dans sa mémoire tous les restaurants qu'il connaissait, avec l'espoir d'en trouver un où il aurait peut-être chance d'avoir un un repas à crédit.

Et au! bout d'un moment il murmura :

— Bon, je pense que ce restaurateur ne me refusera pas mon souper !

Philippe revint sut la rue Notre- Dame et se dirigea vers l'Est. Il marchait maintenant la tête haute, il avait

une place, il allait gagner de l'argent et finirait peut-être par se tailler un bel avenir. Il pouvait maintenant regarde/ le monde sans rougir ; demain il serait sorti de la gueuserie dans laquelle il avait pataugé malgré lui. Demain serait un jour nouveau, le commencement d'une vie nouvelle, et Philippe souriait à l'aube qui naissait.

La monnaie de Philippe

Il ne faut ni dire ni penser que tous les bossus sont vicieux et méchants; non ! II s'en trouve qui, à cause de la déformation de leur être, maudissent la nature qui les a fait mal venir ; leur caractère devient jour après jour plus acariâtre, plus malendurant, et ils finissent par devenir tout à fait insupportables.

Il n'en était pas ainsi du restaurateur chez qui Philippe se rendait, car ce restaurateur était bossu ; mais en d^pit de ses manières un peu rudes, c'était, au fond, un très brave homme.

Son nom à ce bossu était Amable Beaudoin. Depuis bien au-delà de vingt ans il tenait restaurant sur la rue Notre- Dame, à droite, après avoir dépassé la vieille construction qu'on a convenu d'appeler "Château Ramsay". Les habitués de ce restaurant appartenaient surtout à la classe des ouvriers du port.

Mais aux jours de Marché on y voyait des agriculteurs qui venaient vendre leurs produits sur la place du Marché Bonsecours. De temps à autre on y remarquait encore des employés du commerce et des garçons de bureau. Mais "pour ces messieurs" Amable Beaudoin avait eu la délicatesse de faire aménager une demi-douzaine de petits cabinets que fermaient des rideaux de velours vert.

Le Bossu — comme on l'appelait très souvent — n'était pas riche, mais tout ce qu'il possédait était à lui. L'immeuble dans lequel se trouvait son restaurant était sa propriété. Il lui avait fallu quinze années de dure économie pour devenir le propriétaire de cette

construction en pierres grises, vieille peut-être de soixante-quinze ans, mais solide encore. Par la location d'une boutique de sellier en bas, tout à et té de son restaurant, et d'un logement en haut, avoisinant le sien, Amable arrivait, avec les bénéfices que donnait le restaurant, à mettre quelques épargnes à la banque.

Il avait une grosse famille : neuf enfants, dont huit filles et un garçon. Ce garçon, âgé de 19 ans, était l'aîné.

Malheureusement, presque tous les enfants du bossu étaient maladifs,, et le pauvre homme ne cessait d'acheter des médicaments, des pillules, des toniques et des ci et des ça, sans compter les consultations et les visites des médecins.

Mais passe encore, s'il ne se fût agi que de courir de temps à autre chez le pharmacien. Mais il y avait pire que cela dans la famille du restaurateur : il y avait un malade impotent, et c'était l'unique enfant mâle. A l'âge d'une dizaine d'années le bambin avait failli mourir de la fièvre scarlatine. On l'arracha à la mort, mais la paralysie s'empara de tous les membres de l'enfant, et depuis cette époque il était demeuré nuit et jour étendu sur un grabat, sans force et comme mourant à petit feu.

Sept années, énormément longues, s'étaient ainsi passées. Amable ne voulait pas voir mourir son unique rejeton mâle, et il n'avait pas regardé à la dépense pour essayer de ramener son fils à la santé et à la force. 11 avait appelé les meilleurs médecins de Montréal, mais la science médicale était toujours demeurée impuissante à rendre la vigueur aux membres perclus.

C'était décourageant !

La maladie, sous quelque forme qu'elle se présente, est toujours une croix très lourde pour ceux qu'elle affecte et elle jette sur les joies intimes du foyer un voile sombre. Amable souffrait peut-être plus que son fils et il maigrissait excessivement. Naturellement, cette souffrance morale jointe aux travaux de tous genres finissait par aigrir quelque peu le caractère pourtant assez jovial d' Amable Beaudoin.

Quant à sa femme, on pouvait dire que c'était une vraie crème d'épouse.

Et bien qu'elle fût maigre et chétive, elle demeurait vigoureuse. C'était une vaillante qui ne ménageait pas ses peines pour ses enfants. Et puis elle étai: d'un caractère égal, elle souriait toujours, beau temps mauvais temps, ne se plaignait jamais, et elle était l'ange de ce foyer.

C'est donc chez le Bossu Amable Beaudoin que Philippe Danjou alla, ce soir-là demander pitance.

Il était un peu après six heures.

Quand il pénétra dans la salle commune, il vit presque toutes les tables occupées par des personnes qui lui étaient inconnues, il avait un moment espéré y découvrir une figure amie qui lui serait venue en aide peut-être. Mais non, tout ce monde lui était étranger.

Les tables et les clients étaient servis par deux des filles d'Amable, Eugénie et Clarisse. L'une, Eugénie, était î.gée de 18 ans, l'autre avait 16 ans. Quant au propriétaire, il tenait la caisse juste au centre de l'établissement.

Philippe, au temps on il avait travaillé sur le port, avait mangé là quelquefois ; mais il y avait longtemps et il redoutait bien un peu de ne pas être reconnu. Il s'imaginait qu'à un ancien client le bossu ferait plutôt crédit qu'à un étranger. Il avait peut-être raison de penser ainsi. £

Il entra dans le restaurant l'esprit inquiet et le coeur battant.

Après avoir passé en revue les mangeurs inconnus, le jeune homme avisa le grillage placé au milieu de la salle derrière lequel se tenait Amable Beaudoin.

Le bosSu était généralement courtois, et à tout client ou étranger qui entrait chez lui il souriait et saluait de la tête.

Il sourit donc à Philippe qui, un peu rassuré par ce sourire de bon augure, s'approcha timidement.

— Bonjour, monsieur Beaudoin, prononça le jeune homme avec son plus beau sourire.

Le restaurateur regarda l'inconnu avec surprise et la moitié de son sourire s'effaça.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

interrogea Philippe avec inquiétude.

Amable branla la tête.

— Dans le temps je venais manger souvent ici, continua Philippe.

— Il y a longtemps ? demanda le propriétaire dont le regard se chargeait de suite de méfiance.

— Deux ou trois ans, je pense.

— Ah ! Votre nom ? . . . Peut-être que. . .

— Monsieur Beaudôin, je ne me rappelle pas vous avoir jamais dit mon nom, et je pourrais ajouter. . .

— N'importe ! interrompit Amable en perdant le reste de son sourire, dites tou j ours !

— Je m'appelle Philippe Danjou, répondit le jeune homme qui voyait avec épouvante se renfrogner la mine du restaurateur.

Le bossu fit semblant de chercher dans son souvenir. Puis, hochant la tête, dit :

— Non. . . je ne me rappelle pas votre nom.

— Oh ! je suis pas mal certain qu© je ne vous l'ai jamais dit.

— Désirez-vous mander, monsieur ?

interrogea Amable BeauJoin en retrouvant une partie de son sourire.

— Oui, monsieur Beaudôin. Mais, voyez-vous. . .je n'ai pas d'argent.

îl en avait coûté bien fort à Philippe pour exprimer sa détresse, et il n'avait pu s'empêcher de rougir sous l'oeil soupçonneux de celui qui, maintenant, le regardait avec des sourcils touffus et très foncés.

— Vous n'avez pas d'argent ?

— Non.

— Pas même vingt-cinq sous ?

— Pas même, monsieur Beaudôin.

— Et vous pensez que je nourris les passants pour des prunes ? La voix du bossu était, cette fois, dure et ironique.

— Non, non, monsieur Beaudôin. voulut expliquer Philippe, je sais bien. . .

Amable interrompit le jeune homme :

— Attendez un moment, dit-il en désignant au jeune homme des personnes qui s'approchaient du grillage.

Selon toutes apparences, ces personnes étaient des ouvriers. Ils s'approchèrent pour régler la dépense.

L'un d'eux avait exhibé une jolie liasse de billets de banque. Philippe jeta à l'homme un regard d'envie. Le bossu, à présent, souriait largement tout en rendant la monnaie ou en s'informant de la santé de ses clients.

Puis ceux-ci s'en allèrent.

Alors, Amable Beaudôin laissa retomber son regard froid sur la figure livide de Philippe, et dit d'une voix rude :

— Mon ami, je vous conseille d'ailer frapper à d'autres portes ; moi, je n'ai pas les moyens de nourrir les passants pour rien.

— Monsieur Beaudôin, supplia Philip pe, je vous paierai demain. J'ai trouvé une place chez Monsieur Roussel. . .Vous connaissez Monsieur Roussel ?...le négociant de la rue Saint-Paul ?

— Oui . . . mais . . .

— Eh bien ! je commence mes fonctions demain matin, et demain soir j'aurai assez d'argent pour vous payer.

— Je veux bien vous croire. Mais je vous assure, mon ami, que le truc est vieux et usé. Mille fois des gens inconnus sont venus me conter la même fable, et j'y ai perdu des tas de piastres.

Non. . .je ne veux plus recommencer ; je me suis promis qu'on ne m'y reprendra pas !

— Mais si je vous jure, monsieur Beaudôin. . .

— Non, non. . .ne jurez pas inutilement. Demain, si vous avez de l'argent, je vous ferai servir à manger.

Ceci fut dit d'une manière définitive et Philippe comprit qu'il était inutile d'insiter.

— Demain soir ! pensa-t-il avec effroi... demain soir, je ne serai peut-être plus vivant ! Il me semble que je n'aurai pas la force de faire cent pas de plus !

— Demain soir !...

Il ébaucha un sourire d'amère ironie et de désespoir et tourna sur ses talons, mortifié et indigné.

Il marcha vers la porte de sortie en chancelant. Au moment où il allait sortir, le restaurateur le rappela.

— Venez ici un moment !

Une lueur d'espoir traversa l'âme sombre et désespérée du jeune homme. Il revint à la caisse, ne pouvant s'empêcher de rougir sous les regards curieux des étrangers qui mangeaient là.

— Mon ami, dit Amable Beau do in, n'allez pas penser que je suis un méchant homme, et si vous étiez à ma place vous comprendriez mieux l'état d'esprit d'un restaurateur. Il ne se passe pas une journée sans qu'un individu arrête et me raconte une histoire comme ça et comme ça pour m'escroquer un repas.

Je ne vous mets pas au rang de ces individus qui mangent à l'oeil, parce que, au fait, votre figure me revient un peu. Mais je suis défiant et j'ai raison de l'être. Seulement, on pourrait s'arranger. Si vous aviez, par exemple, un'i petite garantie à m'offrir, quelque chose à quoi vous tenez et que vous reviendrez chercher ? . . . Vous me comprenez r

— Oui, oui, je vous comprends, monsieur Beaudoin, répliqua Philippe en retombant dans son désespoir ; mais je n'ai rien à vous offrir, rien, rien. . .

— Vous n'avez pas une montre . . .

une chaîne de montre simplement ?

— Rien, je vous dis !

— C'est malheureux !

— Oui, c'est décourageant !

Mais tout à coup Philippe se mit à sourire et dit :

— J'ai bien quelque chose, mais...

Amable le considéra curieusement.

Philippe venait de songer à la statuette d'ivoire qu'il avait trouvée avant de se rendre sur la rue Saint-Paul.

Mais vite son sourire s'en alla, car cette statuette ne pouvait avoir aucune valeur.

— A quoi bon ? pensa-t-il. Cet objet ne vaut rien, et je m'expose encore à une mortification. Non, cette statuette ne vaut pas cinq sous !

Oui; ainsi pensait Philippe, et il pensait encore que le restaurateur se moquerait bien de cet!^ petite statue

comme gage d'un repas à vingt-cinq sous.

Amable Beaudoin, qui voyait l'indécision du jeune homme, demanda :

— Voulez-vous me montrer ce quelque chose ?

— Je veu\ bien, répjnriit Philippe ; mais je me demande si vous l'accepterez.

— N'importe ! montrez toujours !

Philippe tira de sa poche la statuette.

— Voici, dit-il. c'est tout ce que j'ai.

Le propriétaire du restaurant prit l'objet dans ses mains et se mit à l'examiner avec attention.

— C'est une Sainte Vierge en ivoire ça, dit-il au bout d'un moment. Je n'en ai jamais vue comme ça.

— C'est une chose rare en effet !

émit Philippe à tout hasard et très anxieux de savoir si ce gage serait accepté par le propriétaire.

— Oui, très rare, reprit Amable.

Eh bien ! ajouta-t-il, si vous voulez me laisser cela en garantie, je vais vous faire servir à souper.

— O mon Dieu ! sourit d'aise Philippe, je fais mieux que vous laisser cette statuette en garantie, je vous la donne.

— Oui ? Vous me la donnez ? . . .

C'est bon. Tenez, allez à cette table, Eugénie viendra vous servir dans un instant.

Et Philippe Danjou, dont les narines depuis un quart d'heure respiraient à pleine capacité l'arôme des mets fumants qu'il voyait sur les tables, faillit s'évanouir de joie. Enfin ! il allait manger !

Il alla s'asseoir à la table indiquée par le bossu.

Sans être belle, Eugénie Beaudoin possédait une physionomie agréable.

Très brune, avec des yeux très noirs et brillants, elle eut été jolie sans la pâleur trop prononcée de son teint et la maigreur de ses joues et de ses épaules.

Elle était de petite taille, un peu trop petite pour être élégante. Mais l'autre, Clarisse, était plus grande. Brune aussi, elle était plus grasse, et son teint mat se colorait légèrement. De physique

Clarisse, au premier abord, était plus attrayante que sa soeur aînée Eugénie. Cependant parmi la clientèle du restaurant d'Amable Beaudoin c'était surtout Eugénie qui plaisait le mieux, parcs qu'elle était toujours ^souriante, oui, souriante comme sa mère, dont elle était l'image vivante. Quant à Clarisse, elle avait un air trop sérieux et un peu hautain, et elle n'entendait pas à rire comme Eugénie.

Comme l'avait dit Amable, ce fut Eugénie qui vint servir Philippe.

— Avez-vous bien faim, monsieur ?

demanda-t-elle avec son bon sourire.

— Ah ! mademoiselle, une faim d'ogre ! Ne ménagez pas la ration... je suis disposé à payer double !

Eugénie rapporta de la cuisine quelque chose qui aurait suffi au repas de trois hommes.

Philippe dévora. . .oui il mangea à se défoncer, comme on dit.

Mais il retrouva des forces. Son teint se colora, sa tête reprit son aplomb sur ses épaules, son corps se raidit, et quand une demi-heure après il quitta le restaurant, après avoir remercié le restaurateur et souhaité bonne nuit à Eugénie, il se croyait fort comme Samson.

— Allons ! se disait-il, chemin faisant, je commence à croire que j'ai l'avenir tout à moi encore. Demain, je travaillerai et je gagnerai de l'argent !. . .

Amable Beaudoin fermait son restaurant entre onze heures et minuit tous les soirs, sauf les samedis, parce que ces jours-là on donnait à manger bien avant dant la nuit et souvent jusqu'aux petites heures du jour suivant, le dimanche. Car à cette époque, où les règlements n'avaient pas encore établi la fermeture de bonne heure, il se rencontrait toujours des pochards et des noctambules circulant sur la rue Notre-Dame et qui demandaient souvent à raffermir leuT estomac.

Mais ce jour-là, qud se trouvait le mardi comme nous l'avons dit déjà, les affaires n'avaient pas été éblouissantes au restaurant d'Amable Beaudoin, et dès les neuf heures du soir pas une âme humaine ne franchit la porte de l'établissement. A dix heures le restaurateur congédia sa cuisinière, verrouilla, fit sa caisse et monta à son logement où, chaque soir, la famille se trouvait réunie.

Dans une grande salle, dont les fenêtres donnaient sur la rue Notre-Dame, la mère Beaudoin, ce soir-là, rapiéçait quelques lingeries, tandis qu'Eugénie, Clarisse et une troisième des filles d'Amable s'entretenaient à voix basse.

Les autres fillettes étaient couchées.

Mais dans un coin de la pièce, à demi assis sur un grabat et le dos appuyé contre une pile d'oreillers, on apercevait un adolescent au visage émacié et livide dans lequel brillaient deux grands yeux désorbités, immobiles et sans expression. Sans expression ? C'est peut-être trop dire : ces yeux-là semblaient garder sans cesse une expression d'étonnement.

Il ne bougeait pas et ses mains longues et très maigres demeuraient inertes sur les couvertures qui le couvraient à demi.

C'était le malade, c'était le paralytique. On l'appelait Adolphe.

Quand le restaurateur parut, sa femme toujours souriante demanda avec empressement :

— La journée a-t-elle été bonne, Amable ?

— Oh ! comme ça. J'en ai connu de meilleures déjà.

Il s'approcha du grabat, et, souriant avec une bonne tendresse paternelle, il demanda au malade :

— Et toi, Adolphe, comment vas-tu ?

D'une voix à peine distincte et avec un air indifférent, le paralytique répondit :

— Comme coutume. . .pas mieux...

pas mieux !

— Ça va revenir, mon garçon, faut pas se décourager.

— Il a beaucoup mieux mangé aujourd'hui, dit la mère en regardant son fils aîné avec une profonde tristesse

dans son sourire et dans l'expression de ses regards fatigués.

— Oui ? répliqua Ama'ble. Eh bien! c'est bon signe.

— As-tu pris tes remèdes ? demanda Eugénie au malade.

— Oui, Enie . . . mais pas bons à prendre !

— Pourquoi ?

— Trop amers !

— C'est ce qu'il faut répliqua le père. Ces amers vont te donner l'appétit et tu redeviendras fort comme un homme.

Le malade hocha faiblement la tête et continua de laisser ses regards flotter dans le vague.

Amable Beaudoin alla s'asseoir près de sa femme et dit :

— Lénore, devine ce que j'ai reçu ce soir en payement d'un souper.

Lénore était le diminutif de Eléonore.

— Pas une fortune, certain, hein :

Amable.

— Tu ne peux pas... non, vous ne pouvez pas vous imaginer vous autres non plus. Toi, Eugénie, peux-tu deviner, et toi, Clarisse ?

Qu'est-ce que c'est qu'on vous a donné ? interrogea Clarisse qui avait remarqué Philippe Danjou pendant qu'il parlementait avec son père à la caisse du restaurant.

— Tenez, regardez !

Et Amable, en exhibant la statuette, souriait.

— C'est une petite statue ! proféra la mère avec surprise.

— C'est vrai !

— Montrez donc, papa, fit Eugénie en se levant et s'approchant de son père.

' Elle prit la petite statue et l'examina curieuisement.

— On dirait que c'est une vierge en ivoire ! murmura-t-elle, pensive, et en retournant la statuette de tous côtés.

Clarisse et l'autre fille s'étaient réunies autour de leur soeur aînée et regardaient l'objet rare.

— Oui, déclara Clarisse, c'eût une petite madone.

— Clarisse, c'est la Ste Vierge ! corrigea la mère que l'appellation "madone" ne satisfaisait pas.

— Dans tous les cas, reprit Clarisse, ça ne vaut pas grand'chose.

— Oli ! je sais bien, dit Amable, que ce n'est pas une fortune.

— Mais si c'était un talisman ! émit Eugénie.

— Ça se pourrait bien, car on ne sait J2.mais, répondit Amable.

— Qui t'a donné cela ? dem inda la mère.

— C'est un jeune homme qui avait l'air bien misérable. Comme il n'avait pas d'argent et qu'il voulait manger et me promettait de me payer demain soir, en expliquant qu'il allait travailler demain chez M. Roussel de la rue Saint- Paul, je lui ai demandé de me donner quelque chose en garantie. Il m'a alors donné cette statuette.

— En attendant qu'il vous paye ?

demanda Eugénie.

— Non, non. . .il me l'a donnée pour toujours.

— Pauvre garçon ! murmura Eugénie, je vous assure qu'il a mangé pour son argent !

— Pour sa statuette ? veux-tu dire, fit Amable en riant.

— N'importe ! intervint la mère, sérieuse ; les objets de piété ne portent jamais malchance !

— Eh bien ! je te la donne, Lénore.

— Et moi, je vais la donner à Adolphe.

Et comme, à ce moment, le malade, venait de poser ses regards fixes sur le groupe qui parlait de choses qu'il ne semblait pas comprendre, la mère Beaudoin ajouta :

— Hein ! veux-tu ça, Adolphe ?

Elle lui montrait la statuette.

— Que c'est ça ? demanda-t-il.

— Une petite Vierge d'Ivoire, fondit Eugénie. Veux-tu la porter loi, Adolphe ?

— Qu'il la conserve plutôt sous ses oreillers ! conseilla Clarisse.

re-

sur

— C'est juste, approuva la mère.

Là il ne pourra pas la perdre.

Eugénie prit la statuette et l'apporta au malade qui, à son tour, L'examina curieusement. Puis il ébaucha un sourire vague et laissa tomber la satuette dans la main d'Eugénie.

— Veux-tu que je la mette sous tes oreillers, Adolphe ? demanda la jeune fille en souriant.

Le malade hocha la tête avec indifférence.

N'importe ! Eugénie glissa la statuette sous la pile d'oreillers et retourna se mêler à la conversation.

On parlait de Philippe Danjou.

— Le connaissais-tu ? demandait la femme du restaurateur.

— Non. Mais lui me connaissait Il m'a dit que, deux ou trois ans passés, il est venu manger quelquefois ici. Cela se peut bien. Et quant à reconnaître celui-ci ou celui-là qui s'arrête une ou deux fois l'an, j'y renonce de suite. Ensuite, s'il fallait se souvenir de toutes les têtes qu'on voit chaque jour. . .non, c'est pas possible.

— Comment était-il ce jeune homme ?

— Il n'avait pas l'air d'un millionnaire d'abord ; et puis il m'avait l'air jo liment à la veille de crever de faim.

D'une façon j'ai eu pitié de lui ; et même s'il ne m'avait rien donné, je lui aufais fait servir à souper.

— Il y a tant de fainéants qui cherchent à se faire nourrir pour rien ! dit la mère Beaudoin.

— Oh ! ce jeune homme, maman, intervint Eugénie, n'avait pas l'air d'un fainéant. Et puis il a une bonne figure,, n'estce pas, papa ?

— Je ne peux pas dire non, répondit Amable. Mais on peut bien dire que les coquins qui mangent à l'oeil trouvent toujours le moyen de se donner un air d'honnêteté.

— Ce garçon ne t'a-t-il pas dit qu'il allait travailler chez M. Roussel ? interrogea la femme du restaurateur.

— Ça pourrait bien être une histoire ! répondit Amable en secouant la tête.

— Il serait facile de t'en assurer.

— Ah ! bien, par exemple, je ne suis pas pour troubler M. Roussel pour vingt-cinq sous, ah ! non.

— Avait-il l'air instruit ? demanda encore la mère Beaudoin qui, naturellement, avait la curiosité de son sexe.

— Je pense bien que oui.

— 11 parle comme un homme instruit, déclara Eugénie

— Tu lui as donc parlé ? interrogea Clarisse.

— C'est lui qui m'a parlé le premier. Il m'a demandé qui j'étais. Il a dit des paroles aimables. J'ai trouvé qu'il était bien poli.

— Enfin, dit la mère, il reviendra peut-être et nous saurons qui est ce jeune homme.

Oui, oui, Amable.

A cet instant le malade prononça d'une voix très distincte ces paroles :

Eugénie, veux-tu venir arranger mes oreillers ? Je voudrais dormir.

Tout le monde regarda Adolphe avec étonnement. Jamais il n'avait parlé aussi fort et avec tant de facilité. D'habitude il ne faisait que balbutier ou parler par monosyllabes.

Et ce qui parut surprendre davantage, ce fut le large sourire qui courait sur ses lèvres. Sourire, lui ? . . . . Mais il n'avait durant sept ans souri que de misère et de souffrance . . . jamais un sourire content ou un sourire heureux n'avait franchi ses lèvres fiévreuses. Mais, là, c'était inoui, un sourire joyeux s'épanouissait fièrement, triomphalement ! On ne pouvait le croire !

Amable se leva vivement, courut au paralytique et demanda d'une voix tremblante de joyeux espoir :

— Quoi ! tu es donc mieux .. .bien mieux, Adolphe ?

— Oui, bien mieux ... m -us je m'endors beaucoup !

Les autres s'étaient approchés également et se penchaient avidement.

— Attends ! dit Eugénie, que l'émotion faisait trembler, je vais disposer tes oreillers pour que tu reposes coin m ■ il faut !

Et tendrement, bien doucement, elle aida le malade à prendre une position confortable pour le reste de la nuit.

Et là, ,sous les regards de tous, sous des regards extasiés, celui qui avait souffert sept années, celui qui n'avait passé un quart d'heure sans murmurer ou gémir une plainte, celui qui n'avait fermé l'oeil que pour quelques minutes par ci par là, oui, Adolphe, le fils d'Amable Beaudoin, dormait tout à coup d'un sommeil profond, d'un sommeil heureux !

Sur les lèvires le sourire continuait de se jouer comme on voit un rayon de soleil remuer gaiement dans un coin d'ombre. Ce visage cadavérique s'éclairait, se colorait, il devenait de minute en minute un visage d'enfant heureux.

— Regardez. . .regardez donc ! clamait Eugénie à mi-voix !

— Et sa respiration .. .dit le restaurateur de plus en plus stupéfait. Ecoutez, il ne râle plus comme avant !

— Mais oui . . . mais oui !

Cela tenait du prodige !

Oh ! si c'était la Vierge d'Ivoire !

murmura la mère en élevant son âme vers la Mère de Dieu !

Sur tous ces visages la stupéfaction se changeait en une joie inénarrable.

Ils demeuraient là, penchés, émus, silencieux, regardant dormir le pauvre enfant !

Et dans l'âme de chacun de ces personnages unis par le même lien du sang et par la même foi grandiose, cette pensée jaillissait :

— Oui... si c'était la Vierge d'Ivoi-

Résurrection

Les mercredis et les samedis, le docteur Rouleau, de la rue Saint-Denis, un des meilleurs médecins du temps, venait faire sa visite au malade de la rue Notre-Dame

Le lendemain de ce jour, dans la matinée, avant de se rendre à ses fonctions quotidiennes de l'Hôpital Notre-

Dame, dont il était l'un des médecins les plus réputés, le docteur monta chez le paralytique.

Ce matin-là, le jeune homme s'était réveillé très reposé. C'était l'unique nuit qu'il avait passée depuis très longtemps. Il sentait dans tous ses membres une vigueur inconnue. Son teint n'avait plus sa couleur de cendre, ses yeux avaient, perdu leur fixité d'agonisant, et le jeune homme, très souriant, parlait à qui voulait l'écouter avec une facilité et une volubilité inconcevables.

Le médecin n'en put croire ni ses yeux ni ses oreilles.

— Ah diable ! s'était-il écrié en entrant. Est-ce que mes derniers médicaments auraient accompli un tel miracle ?

Bien qu'il eût confiance aux remèdes qu'il avait prescrits, il ne pouvait en attendre de si rapides résultats. Il n'y avait que deux jours encore que le malade avait commencé de prendre les nouveaux médicaments.

Il examina le jeune homme et constata qu'il avait pris un mieux qui ressemblait à une guérison à brève échéance.

Il s'en étonna encore.

— Madame Beaudoin, s'écria-t-il, à moins de me tromper énormément, ce gaillard, du train qu'il va, sera debout avant dix jours !

— Oh ! monsieur le docteur, on ne peut pas croire ça ! dit la brave femme avec ravissement.

— J'ose à peine y croire moi-même, madame. Mais je suis bien forcé de m'avouer et d'avouer à qui que ce soit que ce garçon-là a gagné au moins vingt points sur cent depuis ma première visite.

— C'est depuis hier soir seulement qu'il a pris du mieux, monsienr le docteur ; ça s'est fait tout d'un coup...

comme un vrai miracle !

— Oui, oui, murmura le docteur, c'est un miracle ! Eh bien ! ne désespérez plus, nous pourrons en faire un homme de ce garçon.

Et le docteur Rouleau s'en alla.

Et le docteur Rouleau s'en alla.

Naturellement la joie éclatait danj toute la famille du restaurateur.

En bas, le bossu redressait sa petite taille, se haussait sur ses courte!»

jambes, le bonheur le grandissait.

Eugénie était plus souriante que jamais. Quant à Clarisse, elle devenait plus vive. Quoi ! si la prédiction du docteur allait se réaliser !...Ah ! ce qu'il en avait causé du trouble et de l'anxiété ce pauvre Adolphe ! Ce qu'il en avait coûté de sous et de piastres . . . et des veillées donc ! Non... on n'en revenait pas !

A tous les clients de sa connaissance Amable ne manquait pas d'apprendre la bonne nouvelle ! Aux passants de la rue qu'il ne connaissait pas, il avait envie de crier :

— Mon fils est guéri ! ... Il est ressuscité !

Oui, c'était une résurrection !

Et dans la joie commune on avait oublié Philippe Danj ou... on l'avait oublié, parce que la joie grandisait ...parce que Adolphe, au midi de ce jour, avait gagné encore vingt autres points, comme aurait dit le docteur Rouleau. Et au soir, entre les cinq heures et six heures — ah ! décidément, c'était un vrai miracle ! — Adolphe avait demandé qu'on l'assît dans une grande chaise placée tout près de la fenêtre qui regardait la rue Notre-Dame et les immeubles qui se dressaient, grisâtres, tout en face. De cette fenêtre Adolphe pouvait se divertir à regarder passer les gens de la rue, le? voitures, les tramways. C'était pour le revenant un vrai plaisir... il y avait si longtemps qu'il n'avait vu ce mouvement de monde et de choses, il n'en avait entendu que le bruit agaçant et monotone.

Aujourd'hui, il ne l&s reconnaissait pas et il trouvait tout cela très beau, cela lui semblait un rêve extravagant, c'était presque une vision de ciel. Oui, depuis sept longues années qu'il gisait sur cette couche de souffrances ! Tout, à cette heure, lui paraissait si nouveau, tout était si gai... et il faisait si beau, avec un soleil couchant, tout rouge, tout jau-

ne, tout doré, qui riait par-dessus le* hauts toits qui bordaient la rue Notre- Dame.

C'était une de ces belles fins de jour d'octobre, où l'on aime tant à vivre après les chaleurs étouffantes des mois d'été, et où la brise a un parfum de printemps. Adolphe avait fait ouvrir la fenêtre, et il avait assez de force pour se soulever des mains et pencher sa tête ravie dehors, au-dessus de la rue. Il aspirait, avec la poussière que soulevait le passage d'un tramway, le grand air qui lui semblait un nectar. Ses poumons affaiblis se dilataient d'aise, se gonflaient, ses narines frémissaient, ses grands yeux, tout papillotants, se réjouissaient.

En bas, le bossu, trottinait de temps à autre jusqu'au seuil de sa porte, levait sa face réjouie vers la fenêtre d'en haut, voyait le visage heureux d'Adolphe et criait :

— Hein ! mon Adolphe, c'est beau !

C'est bon, la vie, la santé, la force !

— Oui, oui, papa... Mais je voudrais descendre en bas !

— En bas ! Ici !... es-tu fou ? Attends, que diable ! Demain, mon garçon, demain ! Vrai, je te mettrai à la caisse .'

Il riait, le brave homme, puis vivement courait à son grillage pour recevoir la monnaie d'un client qui venait de terminer son souper.

C'est à l'un de ces moments que parut Philippe Danj ou. Il revenait de sa première journée de travail, et, ce soirlà le caissier de M. Roussel lui avait avancé deux dollars.

Deux dollars ! . . .

Mais cela valait quasi une fortunepour Philippe !

Deux dollars !...oui, mais avec ça il attendrait plus patiemment la paye du samedi !

— Bonsoir, monsieur Beaudoin ! cria jnv?iT;onient Philippe.

Quelle différence, oe soir-là, avec son entrée de la veille.

Amable vit le jeune homme rayon nant, et sa figure à lui se rembrunit.

Allons ! est-ce que celui-là venait lui quémander un autre souper ?

— Bonsoir, bonsoir, mou ami ! répliqua-t-il en essayant de sourire.

- — Je suis venu .souper, monsieiu Beaudoin, et en même terni)--; vous payer pour mon repas d'hier.

— Hein ! me payer ? . . .

Et alors, tout à coup, les traits d'Amable se crispèrent. Il venait de penser à la petite statue... la statuette miraculeuse ! Car, le matin, quand le docteur lui avait appris la résurrection d'Adolphe, le bossu avait de suite pensé ceci :

— Je ne serais pas étonné que c'e.>>t la bonne Sainte Vierge qui a fait ça . . . car c'est un miracle ! Oui, je crois que c'est la petite Vierge d'Ivoire !

Disons de suite qu'Amable, tout bossu qu'il fut, était un bon chrétien, un vrai chrétien ! Il y a des gens qui se plaisent à dire que les gens du commerce ou des affaires n'ont ni dieu ni patrie. C'est peut-être vrai : ils ont un Dieu, l'argent ; une patrie, le domaine de leurs affaires ! Mais Amable, lui, tout en ne détestant pas l'argent, aimait aussi le bon Dieu. Il aimait l'argent parce qu'il voulait établir ses enfants et ne pas les laisser gueux sur cette terre comme il avait été laissé lui. C'était tout à fait raisonnable.

Il ne songeait pas à amasser de l'argent pour l'unique plaisir de l'entasser, ou pour se procurer, avec cette puissance folle, des plaisirs qui ne valent et ne vaudront jamais les plaisirs du foye/ qu'on chérit. Quitte à paseer pour uu simple et pour un nigaud, Amable — et l'on peut affirmer qu'il avait raison — pensait, croyait que les seules vraies joies de ce monde, celles qui durent le plus longtemps, celles qui dilatent lr.

mieux l'âme, celles qui, sous la pensée d'un nuage, ne s'assombrissent que légèrement pour éclater plus vives après, oui, ce sont les joies que nous donne le foyer cher !

Ensuite Amable n'allait ni penser ni prétendre que s'il avait réussi à acquérir l'aisance, c'était dû à son flair ou

au truc des affaires ; non, car il ne craignait pas d'avouer qu'il devait beaucoup à la Providence. Certes, il s'était aidé; mais aussi Dieu l'avait aidé ! N'ayant jamais triché au jeu, ayant toujours servi son Créateur, il était sûr que son bien durerait autant que lui-même et qu'il en resterait pour ses enfants. D'autres, ceux qu'on appelle les forts, ont voulu faire vite le jeu de la finance, ils ont glissé deux doigts subtils dans la bourse d'autrui, ils ont eu des jouissances effrénées, puis le nuage a passé, et ils sont tombés dans l'abîme du besoin, de la honte et du désespoir ! C'est là la différence entre l'honnête homme et le tmcard !

Il faut bien dire qu'Amable avait souffert, souffert beaucoup dans son coeur de père ; mais tout à coup la Providence survenait et répandait à pleines mains ses joies divines sur lui et ses enfants. Ah ! quelles bonnes joies, quelles douces joies, quelles sublimes joies ! Amable en remerciait le Ciel, le coeur débordant, l'âme éclatante.

Il est donc juste de penser et de dire qu'Amable Beaudoin avait éprouvé une sorte de confiance dans la Vierge d'Ivoire. Il avait eu comme un pressentiment — et c'est Dieu qui agissait de son souffle puissant sur cet être infirme — que ce petit objet sans valeur pouvait être comme un talisman. Mais comme il ne croyait pas uniquement aux influences terrestres, depuis longtemps Amable priait Dieu de guérir son fils malade. Or, la Vierge était venue sur l'ordre du Seigneur, elle était venue sous la forme d'une petite statuette d'Ivoire.

Cette statuette prenait donc tout à I coup un prix énorme aux yeux du restaurateur.

Mais en apercevant Philippe il avait eu un nouveau pressentiment, mais un pressentiment de mauvais augure.

— Je gage, avait-il pensé en frémissant de crainte, qu'il regrette de m'avorr donné sa statuette.

Et de suite il eut cette pensée atro- i ce :

— En la lui rendant, si Adolphe allait retomber dans sa maladie !

Le brave homme eut un vertige de frayeur.

— Alors, dit-il à Philippe d'une voix angoissée, c'est votre petite statuette que vous voulez ravoir r

Philippe se mit à rire.

— Non, Monsieur Beaudoin, puisque je vous l'ai donnée. Je veux vous payer votre souper d'hier, parce que j'ai pensé que la statuette ne valait pas grand'chose. Tenez ! voici un dollar, je paye mon souper de ce soir d'avance et celui d'hier.

Le restaurateur regarda Philippe avec une certaine émotion. Puis il prit le dollar, le considéra un moment très pensif, et le remit au jeune homme en disant avec un sourire heureux :

— C'est tout payé pour hier et pour ce soir.

— Merci, monsieur Beaudoin.

Et pendant que Philippe allait s'asseoir à la même table de la veille où il voyait Eugénie, très souriante, préparer déjà son couvert, le bossu se disait, plus heureux encore peut-être que Philippe Danjou :

— Allons !...je garde la Vierge d'Ivoire.

Et ses yeux ravis suivaient le jeune homme qui avait apporté chez lui le bonheur.

Philippe Danjou salua gracieusement Eugénie qui lui demanda, comme du reste elle demandait à tous les clients de connaissance :

— Vous avez fait une bonne journée, monsieur ?

— Oui, mademoiselle, excellente journée, merci.

Et, ce soir-là encore, Philippe mangea comme un ogre. Eugénie lui servit les meilleurs morceaux et trois fois ce qu'on servait d'ordinaire pour vingt-cinq sous. Et la jeune fille pensait encore que c'était bien payé, puisque la statuette avait fait un miracle !

Aussi, très reconnaissant, le jeune homme ne manqua pas de paroles très aimables. Il promit de saiite qu'à l'ave-

nir il prendrait tous ses repas chez le restaurateur. Eugénie paraissait très heureuse, et Philippe aurait bien vouiu entretenir la jeune fille un peu plus que la veille de ce jour, mais il était très pressé. Il avait une besogne importante à faire ce même soir, et voici ce que c'était.

Depuis quelques mois le jeune homme partageait le lit d'un ancien camarade de travail, sur la rue Papineau.

Mais il trouvait l'endroit un peu loin de son travail et il voulait se rapprocher. D'ailleurs, maintenant qu'il avait une place et gagnait de l'argent il pouvait se payer le luxe d'une chambre à coucher à lui seul, et il avait été assez longtemps un hôte peut-être gênant. Il se rendit donc sur la rue Papineau, y prit une petite valise qui contenait quelques pièces de linge usagé, mais qui pouvaient servir encore en attendant des jours plus prospères, et revint Place Jacques-Cartier où il savait trouver une chambre dans une pension à bon marché, c'est-à-dire à raison de un dollar et demi par semaine. Non, ce n'était pas du luxe, mais en attendant. . .

Il avait déjà domicilié dans cette pension, au temps où il travaillait sur le port. Il était donc connu, et on ne fin aucune difficulté pour le recevoir. La chambre était payable d'avance, mais Philippe expliqua sa situation, donna cinquante sous à l'avance et promit de payer le reste le samedi suivant, jour de paye. Il lui restait suffisamment pour manger en attendant ce jour. Du reste, il ne prenait que juste deux repas par jour, le matin et le soir. Oh ! quant au repas du matin, il était très sommaire : Philippe s'arrêtait dans une taverne de la Place où, moyennant cinq sous, il pouvait déguster un immense verre de bière et croquer quelques miettes de fromage et de biscuits. Mais cela lui suffisait. Le midi il ne mangeait pas.

Mais le soir venu, la portion que lui servait Eugénie lui valait bien deux bons repas, de sorte qu'il se rattrapait.

Pour tout dire, Philippe se trouva

dès le soda* de sa première journée de travail, installé et à l'abri du besoin.

Deux semaines s'écoulèrent ainsi sans incident autre que celui du miracle survenu dans la famille du restaurateur : c'est-à-dire la guérison d'Adolphe. Le jeune homme avait en partie retrouvé sa vigueur d'adolescent. Il pouvait s'occuper en bas au lavage des vaisseDes, ou à faire les commissions chez le boucher, l'épicier ou ailleurs.

Et le restaurateur, sa femme, Eugénie et les autres enfants se voyaient tout à coup vivre dans un bonheur complet.

L'on ne cessait de se répéter avec une conviction réelle :

— C'est la Vierge d'Ivoire qui a fait ça !

— Oui, approuvait Eugénie ; mais il faut bien accorder quelque chose à monsieur Philippe !

Car elle l'appelait maintenant tout au long "Monsieur Philippe" ce jeune homme qui, avec le travail régulier les fruits de ce travail, la nourrjture saine et réglée, devenait un beau et chic garçon.

Oui, le beau garçon, dans le coeur encore vierge d'Eugénie avait, sans le vouloir, fait vibrer une musique insoupçonnée, une musique qui jouait des airs d'amour.

Et Eugénie, sans oser se l'avouer, aimait Philippe Danjou !

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