L'ABBE ROUX, LE DUC DE CHARANCE
L'Abbé. — Je viens d'être rassuré par votre secrétaire. Je ne savais que penser au reçu de ce télégramme, je me demandais s'il ne s'agissait pas d'un accident, si on ne me réclamait pas pour une circonstance fâcheuse...
Le Duc. — Vous ne vous trompiez pas beaucoup, monsieur l'abbé. Il s'agit d'une mort, d'une mort morale, peut-être aussi terrible qu'une mort physique... des deux même. C'est un véritable deuil qui s'abat sur ma maison et je ne m'en remettrai sans doute jamais.
L'Abbé. — Que se passe-t-ilf naon Dieu... vous m'effrayez.
Le Duc, — Une question : n'aviez-vous rien remarqué dans vos rapports avec ma fille?... rien d'anormal?
L'Abbé. — Absolument rien: je vous avouerai, oh ! sans aucun reproche, que je ne vois plus que de loin en loin M"* Diane. Je ne me permettrai pas d'incriminer la direction de M"* la duchesse; je sais bien qu'une jeune fille mondaine de nos jours, hum! hum!... J'ai beaucoup dirigé cett« enfant jusqu'à sa première conmaunion, mais, après, on s'est fort relâché du côté religieux. Elle venait remplir ses devoirs à Reuilly et, certainement, à Pâques, je l'ai confessée comme à l'ordinaire...
Le Duc. — Rassurez-vous, je ne vous demander? i pas de trahir le secret du cx>nfessionnal alors même qu'il s'agit d'une enfant comme ma fille.
L'Abbé. — Vous me le demanderiez que je n'y consentirais pas, mais vous trouveriez dans mes déclarations j'e ne sais quelle réserve, tandis que je ne vois aucun inconvénient à dire que M"* Diane ne m'a jamais apporté au confessionnal que ces petites peccadilles ordinaires des enfants.
Le Duc. — Tant pis, cela prouve qu'dle n'a pas de religion; ce n'en est que plus terrible!... C'est un giand malheur qui me frappe.
L'Abbé. — Je n'ose plus me livrer à des suppositions...
Le Duc. — Monsieur l'abbé, ma fille, ma petite Diane a été souillée, irrémé^Jiablement souillée.
L'Abbé. — Oh! que me dites-vous là!... Est-ce croyable, monsieur le duc?
Le Duc. — Souillée par un misérable que je ne vous nonmierai pas,... à quoi bon ? Quelqu'un de nos relations, un homme sérieux, tout ce qu'il y a de plus sérieux, et même, c'est bien là le pire... marié, entendez- vous? marié!
L'Abbé. — Oh ! Oh !
Le Duc. — Un homme de quarante ans a osé cela! En voilà im qui n'en a pas fini avec moi! Si je le tenais par le menton... là... au bout du bras...
L'Abbé. — Contenez-vous, monsieur le duc. Du calme! Il importe que vous restiez maître de vous... pas d'éclat surtout, pas d'ételat!... Qu'arriverait-il? Songez!... Etes-vous même certain que vous ne vous livrez pas à des suppositions exagérées?
Le Duc. — Pas de doute, allez! pas le plus petit espoir à garder!..^ Si vous connaissiez les papiere infâmes, les révélations sordides... Oh! quelle horreur que cette correspondance!... la faute complaisante de mon enfant, son consentement satisfait ! Mais elle n'est pas coupable, après tout... Séduire
une enfant de dix-huit ans! Comme c'est difficile de l'amener au vice! Est-il possible qu'un homme de quarante ans puisse oser une pareille lâcheté! Ah! c'est vrai, il n'a pas d'enfant, celui-là...
L'Abbé. — Se doute-t-il que vous êtes au courant de sa conduite?
Le Duc. — Non, pas encore, pas encore. C'est hier soir que nous avons tout appris, en trouvant dans la poche du manteau tailleur de ma fille, — leur boîte à lettres ! — un mot de rendez- vous qu'il y avait gKteé, car il est venu^-htèr id'nouB rendre visite, comme d'habitude. C'était un intime.
L'Abbé. — Mais, monsieur le duc, êtes-vous absolument certain que la faute de votre fille soit complète... Peut-être vous indignez- vous conmie pour un crime consommé alors que...
Le Duc. — Le cynisme de ce que nous avons lu, tous les papiers cachés dans la chambre de ma fille suffiraient à eux seuls à nous éclairer; mais Diane, malgré le silence où elle se confine, n'essaye même pas de nier... Monsieur l'abbé, sa mère a reçu son aveu.
L'Abbé. — Alors cette pauvre M"* de Charance connaît toute la situation? Vous n'avez rien pu lui cacher?
Le Duc. — Mon fils Gaston ignore seul la faute de sa sœur.
L'Abbé. — M. Gaston est actuellement à Paris?
Le Duc. — Oui, ce sont les vacances de Saint--. Cyr; mais il ne faut à aucun prix qu'il soupçonne la vérité: tel que je le connais, de quoi ne serait-fl pas capable?
L'Abbé. — Vous avez mille fois raison, il convient que M. Gaston ne sache rien. Ne verrai- je pas M"" de Charance?
Le Duc. — Si, si, ma femme arrive. Vous allez la voir. Je l'ai devancée seulement de quelques minutes pour lui éviter ces explications atroces... Nous avons besoin de votre secours, monsieur l'abbé, et c'e:';t pourquoi je vous ai fait venir. D'abord, vous êtes le premier à qui nous devions crier notre chagrin.
L'Abbé. — Votre femme doit être bien accablée !...
Le Duc. — Oui, naturellement, naturellement... elle se lamente, maintenant; elle eût mieux fait de prévoir et de surveiller sa fille. Tenez, même dans sa douleur, il y a quelque chose d'incx)nscient... Vous la connaissez, une femme charmante, esprit droit... mais cervelle d'oiseau.
L'Abbé. — Je connais M™* la duchesse, je la connais, monsieur le duc. C'est une femme remarquable, un peu... non point... évaporée, mais un peu enfantine... et si prise par ses devoirs mondains!
Le Duc. — La voici très triste, effondrée autant que moi, la pauvre Gabrielle ! Mais, je la souhaiterais plus énergique et surtout, monsieur l'abbé... je suis heureux même de vous entretenir seul à ce sujet... je voudrais que, vis-à-vis de Diane, elle se montrât d'une sévérité indispensable,... d'une fermeté en rapport avec la faute. Oh! certes, elle en a bien l'intention, mais un mot de sa fille peut la boulevereor, une futilité peut démentir les plus solides résolutions.
L'Abbé. — Je comprends, je comprends. J'aur.M la main.
Le Duc. — Enfin, je compte sur vous dans la circonstance, n'est-ce pas? Il faut sauver cette enfant à tout prix, s'il en est temps, hélas!... Certainement, ma femme est aussi atteinte que moi, maïs, comment dire?... la portée morale de ce qui nous arrive ne l'atteint pas de la même façon, comprenez-
vousf Elle est aussi affligée, elle est moins indignée. Les femmeS; malgré tout^ ne sont jamais tout à fait indignées par l'amour. Et puis, c'est étrange, la pureté de leur fille, — est-ce parce qu'elles sont femmes?... n'a souvent pas, à leurs yeux, la même valeur représentative... tandis que pour moi, moi le père... c'est un effondrement infini!... Oh! je ne parle plus même de l'avenir perdu de la malheureuse... car, socialement, elle est perdue... je pleure aussi %oïstement; je fais allusion à la joie charmante qu'il y a à caresser le visage pur de sa fille, à presser, le soir^ le corps intact de son enfant... C'est une présence dans la maison, sur toute la vie, si délicate, si joyeuse!... Ah! on a raison d'attacher à la virginité cette superstition de bonheur!... Et maintenant, mon enfant flétrie,... abominablement viciée... devenue vilainement femme!... Tenez, je me sens devenir fou de rage, je ne sais pas ce que je me déciderais à faire... Oh! vengeance, vengeance du plus laid des crimes!
L'Abbé. — Non, vous ne vous porterez à aucune extrémité!... Je vous en conjure... Vous le devez pour l'avenir de M'** Diane... Le silence!... le silence surtout!
Le Duc. — Parbleu ! Je le sais bien, nous sommes jugulés... Il n'y a rien à faire contre ce cochon-là!... Il est bien tranquille! Il peut aller porter ses jolies mœurs dans d'autres familles, il n'aura pas tous les jours une proie de race dans le genre de celle-ci!... Et comme c'est bien d'un roturier, d'ailleurs, d'avoir osé flétrir cette jeune fille du monde sans souci de l'effroyable avenir dont il la gratifiait!... Estimonsnous encore heureux si ce monsieur ne nous laisse pas un bâtard sur les bras!
L'Abbé. — Monsieur le duc!
Le Duc. — Evidemment... Qu'en savons-nous f Dans son monde à lui cela ne tire pas à conséquence... une jeune fille avec tare est probablement d'un négoce facile... je ne sais pas, moi! Tandis que chez nous, à une époque oii justement nous autres aristocrates n'avons plus que le savoir-vivre à opposer au savoir-faire, le mal n'est pas le même !... Chez nous, la jeune fille qui tombe, comment la relever dans cet ordre de choses oii la faute lui est comptée si durement et où la perte de sa vertu atteint jusqu'à sa famille! Qu'est-ce qu'elle va devenir, maintenant? Comment la marier?... Ça va être du joli! Une future catin !
L'Abbé. — Que non! il ne faut pas s'exagérer les conséquences.
Lç Duc. — Ou alors à quel célibat orgueilleux, à quel sale marchandage est-elle destinée... ma Dianette! Ah! l'avais-je assez prédit à ma femme!... Voilà bien la pimition de frayer avec n'importe qui... Lui, il s'en moque, parbleu!..-. Un détournement de mineure, il connaît ça! C'est son affaire; il en a plaidé plusieurs fois et probablement avec succès,... il requerrait son propre acquittement et il l'obtiendrait!... Avec applaudissements encore!
L'Abbé. — Comment plaidé? Faut-il entendre par là...
Le Duc. — J'en ai trop dit ! Tant pis ! A vous seul, monsieur l'abbé, je ne cacherai pas son nom.
L'Abbé. — Je me considère lié autant que je le serais par le secret de la confession.
Le Duc. — Oh! il ne s'agit pas d'un lascar quelconque, à la responsabilité plus ou moins atténuée par Palcool, la noce... non, non, ma fille a l'honneur d'avoir été la maîtresse d'un homme éminent, admi-
rablement conscient de ses actes, dévoué aux causes de la justice, défenseur attitré de l'honneur, un homme dé grand talent, l'éloquence du barreau, comme vous celle de la chaire... quarante ans, officiel, ex-bâtonnier, conseil de l'Ordre... Admirable, vous dis-je!... le gredin!... Armaury.
L'Abbé. — Comment, Armaury, Tavocat?
Le Duc. — Oui, oui, d'assises... le saint François d'Assise, comme on l'appelle spirituellement au palais. C'était mon avocat! Vous voyez que j'ai eu la main heureuse! Je lui confiai, il y a quelques années, un procès embrouillé d'héritage,... vous savez mes biens d'Evêquemont ?... A la suite de quoi relations suivies. Sa femme est agréable; lui passe pour un beau parleur, séduisant, il faisait- bien à table ou au fumoir... les avocats et les chirurgiens de nos jours sont l'étincellement des dîners. C'ef^t bien un signe de l'époque, d'ailleurs: les deux bistouris, celui du flanc et celui du cœur... Ma femme s'en est toquée, les a invités dans notre château ; puis, l'été dernier à Dinard, on a loué les propriétés voisines; auto, tennis, yacht, vous voyez ça d'ici; la coqueluche de ces dames... Voilà le résultat! Et l'on croyait qu'il flirtait avec M""** de Bellines; il se créait des alibis!... Il s'est rapproché de ma fille en connaisseur, sournoisement, il a mûri le fruit, il Ta ébranché petit à petit...
L'Abbé, l'interrompant. — Monsieur le duc, mais c'est affreux tout ce que vous me dites là! Comme
je vous plains! (il lève vers lui son visage navré.) Une
question, je vous prie: s'agit-il d'une liaison suivie ou avez- vous affaire à un de ces malheureux vicieux,
(11 cherche mentalement dans son vocabulaire.) un de CCS
amateurs de fruit vert conmie il y en a tant, qui ne savent pas, dit-on, résister à leur impulsion...
Le Duc. — Non, monsieur l'abbé... ça c'est pour les journaux... non ! pas le maniaque vieillissant, pas la recrue de police correctionnelle; nous sonunes mieux servis!... Nous avons affaire à un de ces empoisonneurs raffinés de notre temps qui veulent accaparer aussi le cerveau de leur victime et ne sont satisfaits que lorsqu'ils ont détraqué l'être entier! Les braillards de la barre, vous savez, cela s'accompagne de littérature; savourez-moi cet échantillon de prose, de celle du moins qui est lisible.!, car le reste... (il Ht.) A Vhomme, il faut une idole. Je n'ai pas de religion, de fanatisme; les hommes de ma génération ne croient plus à la politique et les patries ne sont plus en danger; il m'a manqué un maître, vois-tu, Dianètte... Nous sommes des individualités sans guide... J'ai, je crois, une énergie indomptable, je n'ai plié devant rien, mais je n'ai rien adoré non plus, et à l'homme il faut une idole. Dianètte, ce serf» toi... Toi! Oh! ce tutoiement à ma fille m'insupporte !
L'Abbé. — Ne lisez plus, monsieur le duc.
Le Duc. — Belles phrases, hein ? Il se dépeint ! Il se connaît.
L'Abbé. — Oui, comme vous le disiez: l'homme moderne, l'homme de ce temps-ci. Il a du talent, d'ailleurs... A ces signes, je reconnais l'adversaire. M* Armaury a justement plaidé contre les congrégations au moment de la séparation; ce n'est pas la première fois que je le trouve sur mon chemin! Mais qui m'eût dit qu'ici il saperait plus que des croyances !...
Le Duc. — Ils n'ont pas d'excuses, ces gens-là, ces cyniques qui ne connaissent seulement que la bête et qui s'étalent dans leurs paroles et leurs écrits comme
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
sur leur fumier! mille fois pires quand ils ont du talent comme celui-là et que Tenciiantement se mêle au dégoût ! Il lui faut une idole à ce monsieur... vraiment!... Malheureux qui ne sait pas qu'avec un peu de raison on anéantit tous les fanatismes!..^ Ah! Dianette!... Moi qui ne pensais qu*à l'avenir splendide auquel elle était destinée... Une fille qui avait été demandée en mariage par les plus beaux noms de France! Nous ne trouvions rien d'assez beau pour elle !
ha. porte des appartements s'ouvre.