DETTES
mains et le visage affreusement brûlés. Ce malheureux fut atteint d’une méningite violente, accompagnéc d'un délire furieux.
L'affection cérébrale dura trois mois; mais une agitation nerveuse incessante le contraignit, pendant deux aps, à mener une existence vagabonde, Lorsqu'il voulut reprendre son travail, il s'aperçut que sa vue saisissait d’une manière gi confuse les objets de petite dimension qu'il lui était impossible de se livrer à la taille de la pierre. De nouveau il se rendit chez le Dr Dozous, le priant d'examiner ses yeux, et d'améliorer sa vue Par tous les moyens possibles. Le docteur constata que l'œil droit avait été blessé profondément sur le bas de là circonférence de la comée, à son point de jonction avec la sclérotique; et que la pupille, fort dilatée, était à peine sensible à l’action de la lumière. Enfin, quelle que fût l'intensité de l'éclairage, on ne retrouvait que quelques lueurs confuses. Après bien des essais infructueux, le docteur dut faire comprendre à Bourriette que l'œil droit était perdu, et qu'il devait en Prendre son parti, En effet, dit Dozous, l'accident survenu était tellement grave qu'il devait faire penser que la mort en serait la
‘ suite. L'amaurose consécutive à la blssure de l'œil
et à cet ébranlement nerveux considérable n'était curable par aucur moyen à lu disposition de ]n science humaine. « Peut-on Comprendre, dit-il, que cct œil,
privé de vision, depuis plus de vingt ans, ait pu reprendre en un instant l'intégrité de ses fonctions ? I] y a là un fait de la plus grande importance, fait visible pour tous et qui peut nous faire apprécier la Puissance de l'agent curatif employé par ce malheureux ouvrier. »
La plupart des habitants de Lourdes avaient employé Bourriette une fois ou l’autre. Son état faisait Pitié, et il était fort aimé parmi la confrérie des carriers et des tailleurs de pierre, très nombreux en ce pays.
Bourriette, entendant parler de la Source miraculeusement jaillie à la Grotte, appela sa fille :
— Va me chercher de cete eau, dit-il La sainte Vierge, si c'est elle, n'a qu'à le vouloir pour me guérir.
Une demi-heure après, l'enfant u, ortait dans ur vase un peu de cette eau, encore sale et terreuse, ainsi que nous l'avons déjà expliqué.
—- Père, dit l'enfant, ce n'est que de l'eau bourbeuse. À
— N'importe, dit le père, qui se mit à prier,
Il frotta avec cette au son œil malade, que, quelques instants auparavant, il croyait à jamais perdu. Presqu'aussitôt il poussa un grand cri et se mit à tremble: tant son émotion était grande. Un miracle soudain s'accomplissait en sa vue. Déjà autour de lui l'air était
redevenu clair et baigné de lumière. Toutefois, les objets lui semblaient encore environnés d’une gaze légère, qui l'empéchait d'en percevoir parfaitement les détails.
Les brumes existaient encore, mais elles n'étaient plus noires comme depuis vingt ans: le soleil les pénétrait, et, au lieu de la nuit épaisse, c'était, devant l'œil du malade, la vapeur transparente du matin.
Bourriette continua de prier et de laver son œil droit de cette eau bienfaisante. Le jour grandissait peu à peu sous son regard, et il distinguait nettement les objets. +
Le lendemain ou: le surlendemain, il rencontre sur la place publique de Lourdes M. le Dr Dozous, qui n'avait cessé de lui-donner ses soins depuis l'origine de sa maladie, Il court à lui:
— Je suis guéri, lui dit-il.
— Pas possible! s'écrie le médecin. Vous avez une lésion organique qui rend votre mal absolument incurable. Le traitement que je vous fais suivre a pour but de calmer vos douleurs, mais ne peut vous rendre la vue. '
— Ce n'est pas vous qui m'avez guéri, répond Bourriette avec émotion; c'est la sainte Vierge de la Grotte.
L'homme de la science humaine haussa les épaules.
— Que Bernadette uit des extases inexplicables,
cela est sûr: car je l'ai vérifié avec une infatigable attention. Mais que l'eau, jaillie à la Grotte par je ne sais quelie cause inconnue, guérisse subitement des maux incurables, ce n'est pas possible,
Cela disant, il tire un agenda de sa poche et écrit quelques mots au crayon. Puis, d'une main, il ferme l'œil gauche de Bourriette, c'est-à-dire l'œil valide par
où ce dernier pouvait voir, et présente à l'œil droit, qu'il savait entièrement privé de la vue, la petite phrase qu'il venait d'écrire,
Les gens qui se promenaient sur la place s'étaient groupés autour d'eux.
Bourriette, de son œil naguère mort, regarde ce papier, et il lit aussitôt, à haute voix, et sans la moindre hésitation :
« Bourriette a une amaurose incurable, et il ne guérira jamais. »
La foudre tombant aux pieds du savant médecin ne l'eût pas plus stupéfié que la voix de Bourriette lisant ainsi, paisiblement :t sans effort, l'unique ligne d'une écriture fine, tracée légèrement au crayon sur uue page de l'agenda.
M. le Dr Dozous était plus qu'un homme de science, c'était un homme de conscience. Il reconnut franchement et proclama sans hésiter, dans cette guérison soudaine d'un mal incurable, l'action d’une puissance supérieure,
« J'examinai, dit-il, les deux yeux de Bourriette, qui ne me parurent offrir, dans leur forme et l'organisation de leurs diverses parties, aucune différence. Les deux pupilles fonctionnaient régulièrement sous l'tion de la lumière, Sur l'œil droit, la cicatrice existait encore: c'était la seule trace qui restait, sur cet organe, de l'action de l'agent vulnérant. »
«A partir de ce moment, nous dit encore Dozous, je m'attachai d’une manière particulière aux malades qui se rendaient chaque jour Par centaines devant les roches. J'ai étudié avec un soin infini et une grande persistance toutes les guérisons qui se sont ‘produites sous l'action de l'eau de la Fontaine, et ce sont ces guérisons qui doivent rendre parfaitement évident, pour tous les hommes de bonne foi, le caractère surnaturel des Apparitions. Sans ces exemples répétés, mon esprit peu enclin à accepter une explication miraculeuse quelconque, n'aurait cédé que bien difficilement, même sur un fait si remarquable sous tant de rapports. »
Dans la Commission d'enquête, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, il était entré des médecins éminents. L'un d'eux était le célèbre D' Vergez.
«A ce moment, dit le Docteur Boïssarie, nous voyons entrer en scène un médecin entouré d’une àutorité et d'une considération incontestées : le docteur Vergez, inspecteur des eaux de Barèges, professeur agrégé à la faculté de Montrellier, Barèges offrait à
<ctte époque une clinique sans rivale pour l'étude des maladies chroniques, Vergez avait porté très loin l'éclat de son nom ct de sa renommée. Observateur très apprécié, il allait faire preuve dans cette enquête de qualités supérieures. Pendant plus de vingt ans, il est resté le témoin et le juge de ces grands événements.
« Surpris par des faits si nouveaux pour lui, son esprit s'est éclairé de lueurs surprenantes, et il a traduit dans un magnifique langage ses premières impressions ...»