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hospitalière, on prend le café sur la grande terrasse, d’où lon voit briller au loin les flottilles des bâtiments qui glissent doucement sur la Gironde pour descendre vers la mer ou gagner Bordeaux; les messieurs fument des havanes tirés, nous dit-on, des grands crus de là-bas, et les femmes les écoutent avec plaisir, quand toutefois ce qu'ils disent en vaut la peine.
On va faire ensuite une promenade dans la petite cour des communs, où se fait avec soin la célèbre soupe aux choux, que l’on distribue par portions à la centaine de travailleurs recrutés pour la circonstance.
Excellente soupe au choux, je te jure, avec de magnifiques quartiers de bœuf qui nagent doucement dans l'immense marmite, escortés d’une troupe de légumes qui semblent se réjouir de frétiller tout autour.
Cela sent véritablement très-bon, et nous ne manquons jamais de demander pour le soir, à la table du château, un peu de cette bonne soupe, dont
chaque famille vient à la file réclamer sa part à celle qui, armée de la grande cuiller, pontifie superbement autour de la marmite monumentale.
Cela fait, nous donnons un coup d’œil aux écuries si bien aménagées, nous allons rendre visite à deux magnifiques pères de famille dont, m’a-t-on dit, ce sont les enfants qui courent si gaiement dans les grandes herbes. Ce sont deux chevaux de race anglaise superbes et fins, l’un bai, l’autre d’un noir brillant, dont les naseaux se gonflent avec une ardeur étrange , et qui me rappellent cette page que M. de Buffon écrivait avec ses belles manchettes, et que l’on nous a fait si bien copier et apprendre jadis au couvent.
Notre aimable hôtesse nous a laissés un instant. Où est-elle? Chut! nous dit-on, elle a été visiter les malades, ou les vieillards, ou les tout petits
enfants qui viennent de naître; elle prévoit tout. Quelques douceurs, quelques consolations, quelques bons conseils, ce qu’il faut à chacun soit en utiles remèdes, soit en vêtements nécessaires, soit en argent, elle fait cela tout simplement en cachette et discrètement, ne voulant pas être surprise. On ne fait pas semblant de s’en douter, on ne lui en parle même pas, tant on craindrait de toucher, par un froissement quelconque, au secret de ses bonnes actions. À Paris, tu ne lui diras pas que nous savons tout cela, ou du moins une bonne partie.
Vers les trois heures, les chevaux sont prêts, les voitures attelées, tout le monde se réunit dans la grande salle, anciennement la salle des gardes, où les hommes d'armes sont remplacés par une troupe de billards français, anglais, américains, des jeux de toute sorte et des siéges de toute provenance.
Le signal est donné ; on monte dans les calèches, qui se meublent de fraîches toilettes, se couronnent d’ombrelles ou roses, ou blanches, ou bleues; et
Que c’est comme un bouquet de fleurs!
dit ce petit gamin de Gontran en parlant du nez comme le bon Berthelier.
Et l’on va regarder le coin où les vendangeurs récoltent ce jour et chargent les compostes pleines de raisin sur les chariots trainés par les bœufs.
Puis, après avoir goûté quelques grappes, avoir joui de ce gai mouvement,
de ces riches et aimables tableaux d’une si séduisante couleur, on reprend
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Château Ducru-Beaucaillou. (Deuxième grand eru à M. Johnston.)
chaque jour une route différente pour aller visiter quelqu'un des aimables
châtelains dont les châteaux et les vignobles brillent dans les environs sous des noms que leurs vins ont rendus célèbres par le monde entier.
Hier, on nous a promenés en calèche du côté des graves qui avoisinent le fleuve; nous avons fait une rencontre dont le souvenir me restera longtemps.
Un troupeau de bœufs, de vaches et de chèvres arrivait à l'encontre de nous , soulevant par flots des tourbillons de transparente poussière à travers laquelle s’estompait la silhouette des bestiaux.
Un Troyon qui marche.
Derrière s’avançait un vieil homme perché sur ces longs pilotis qui servaient jadis à parcourir les landes, et dont la tradition se perd chaque année, grâce aux plantations qui sont venues fixer les sables et les couvrir de verdure et d’herbages.
Nous le regardons curieusement. Son visage creusé par les ans a cette teinte de réflexion et de mélancolie profonde que donne l'habitude d’être seul en face de la nature et des grands spectacles de Dieu.
Ses vêtements étranges, composés de haillons chaudement colorés, n’éveillent pas le sentiment de la commisération ni de la souffrance. Ils se placent dans le tableau comme une note juste et nécessaire, et se fondent avec toute la scène environnante dans un ensemble de chaude et vivante harmonie. 2
Il n’est pas jusqu’au grand chien noir aux oreilles aiguës, au museau et au ventre fauves, dont les yeux clairs interrogent à chaque pas les regards de son vieux maître pendant qu’il court à droite et à gauche du troupeau en marche, qui n’ajoute par sa note vibrante au caractère général de la mise en scène.
En arrivant près de nous, le vieillard découvre respectueusement son front hâlé par le grand air, sillonné de rides profondes, et s’arrête pour nous laisser passer.
Cet homme a quatre-vingt-cinq ans, me dit-on; depuis sa première enfance il est pâtre au service des marquis d’Aux, propriétaires et seigneurs du château de Talbot. Jamais il n’a quitté, pour si peu que ce soit, ce sol qui l’a vu naître.
Il y a plus de soixante-dix ans qu'il se lève chaque matin aux premières
lueurs du jour, et que, monté sur ses hautes échasses, il conduit pâturer les bœufs et bestiaux de son maitre, puis les ramène à l’étable lorsque le soleil commence à disparaître à l’horizon.
Je ne sais pourquoi cette figure de vieux berger m’impressionne profondément; il me semble voir un de ces patriarches que la Bible nous montre conversant avec le Seigneur, habitués à lire sa volonté dans les astres dont le ciel est semé.
Cet homme qui a vécu plus de quatre-vingts ans, pendant ces années si mouvementées et si tumultueuses de notre siècle, ignorant des bouleversements inutiles qui ont ruiné et ensanglanté la terre, ne voyant que son troupeau, n'étant agité par aucune de ces ambitions stériles qui ont tourmenté notre âge, n'échangeant de pensées qu'avec la nature et avec Dieu, m’inspire un respect dont je ne puis me rendre compte.
Un jour, me dit-on, il s’est marié; il lui est né deux fils : l’un a été tué pour son pays pour une querelle de peuples dont le vieux pâtre ignore jusqu’au nom; il est resté dans la terre de Crimée, où ses ossements ont été ensevelis ; l’autre habite au loin, dans une grande ville, d’où il ne donne que rarement signe de vie. |
Nous nous sommes arrêtés pour recevoir le salut du vieux pâtre.
— Bonjour, mon bon, dit notre hôte.
— Bonjour, mon bon monsieur.
— Comment va M. le marquis d’Aux?
— Bien, grâce à Dieu; il est bon pour tous, et la volonté du ciel nous le conserve.
— Et vous? et votre femme, mon brave?
— Merci de votre bonté; moi, je vais encore bien, à peu près, mais ma pauvre vieille femme vieillit beaucoup; elle est cassée, elle souffre de quelques douleurs. Nous sommes anciens tous les deux. Songez donc, il y a dix ans, nous avons renouvelé la cinquantaine de notre mariage. M. le marquis , que Dieu assiste, nous à fait l'honneur de venir prier à notre messe.
Ah! c'était un beau jour; mais, depuis ce temps, ma pauvre vieille femme s’affaiblit. Cela m’attriste de la voir peiner à marcher, moi qui vais bien encore. Le bon Dieu, je l'espère, nous appellera bientôt tous les deux; nous irons retrouver notre fils et défunts nos parents qui sont au ciel.
Que Dieu vous garde, mes bons messieurs et mes bonnes dames; voilà
e jour qui baisse, il ne faut pas que je m’attarde pour rentrer mes bêtes.
Il nous a salués avec respect, et nous le voyons partir. En quelques enjam-
VISAGES
COSTUMES ET