‹ La ville de Lyon en vers burlesques, 1683. Réimpression de l'édition conservée a la Bibliothèque de l'Arsenal, publiée avec une introduction et des notes de Eug. VialChapitre 1 sur 56 · CUMIN ET MASSON · texte numérisé non relu

CUMIN ET MASSON

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La réaction politique que fut la Fronde s'accompagna, en France, d'une réaction littéraire. A la suite de Saint-Amant, dont les Caprices héroïcomiques avaient donné le signal, des écrivains, Scarron en tête, s'insurgèrent contre les écoles de Ronsard et de Malherbe et contre le ridicule pathos des Précieuses. Aux alexandrins solennels et guindés, les poètes opposèrent le petit vers de huit pieds, alerte et sans façon ; aux grandes phrases ampoulées, le langage vulgaire où chaque chose était appelée par son nom. Et pendant la seconde moitié du xvii* siècle, de 1648 à lééo surtout, les parodies, xes poèmes héroï-comiques et bouffons, tout le Burlesque eut en France une vogue extraordinaire.

Au temps de la Fronde, puis jusqu'en 1690,

les gazettes burlesques abondent : la Mu:(e historique de Loret, de 1650 à 1665, continuée par la Gravette de Mayolas ; les GaT^ettes burlesques de Scarron, en 1665 ; les Lettres à Madame, de Robinet, de 1665 à 1670, suivies des Lettres à rOmbre de Madame, des Lettres à Monsieur, des Lettres àL.L. A. A. Monsieur et Madame, de Boursault, de Perdou de Sulligny etde bien d'autres. Plus nombreux encore furent les poèmes de tout genre affichant en sous-titre, comme une réclame, l'épithète a en vers burlesques ». Les descriptions de villes et les scènes de la rue offraient à la verve des rimeurs de faciles développements ; ils en usèrent à l'envi. Après la Rome ridicule, de Saint-Amant, c'est la Ville de Paris en vers burlesques, par le sieur Claude Berthod en 1655, et, vers 1661, le Tracas de Paris ou la Seconde partie de Paris en vers burlesques, par Colletet. Puis la Description de la Ville d'Amsterdam en vers burlesques, selon la visite des six jours d'une semaine, par Pierre la Jolie, en 1666; la Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, en 1668. Pour ne citer que ceux-là.

Si Lyon ne prit aucune part aux troubles de la Fronde, la fronde littéraire y fut du moins fort goûtée. En 1650, 1655, 1664, nos registres consulaires mentionnent le paiement des imprimeurs ou libraires lyonnais qui fournissent chaque semaine, aux échevins, officiers de Ville et ex-consuls, les gazettes « ordinaires, burlesques, extraordinaires et autres nouvelles », notamment les « gazettes burlesques du s^Loret imprimées à Paris » et, plus tard, celles « dédiées à Madame ». Le libraire Charles Mathevet publie, rue Mercière, une édition lyonnaise des Lettres de La Gravette de Mayolas et c'est à Lyon que paraît, en 1678 ou 1680, chez Antoine Offiray, une suite anonyme du Roman Comique de Scarron, dédiée à un BoUioud, écuyer et conseiller du roi en la Sénéchaussée.

Mais on ne se contenta pas, chez nous, de lire et d'apprécier les productions de la littérature à la mode, on les imita. S'il est exact, comme

on l'a souvent écrit, que les Lyonnais sont réfléchis et observateurs, qu'ils ont une tendance naturelle à la raillerie... et à la gourmandise, ceux d'entre eux qui se piquaient alors de poésie ne réunissaient-ils pas les qualités essentielles des vrais écrivains burlesques?

Ils suivirent, en tout cas, le goût du moment, et il s'imprima à Lyon, avec un grand nombre de petites pièces en petits vers — Noëls, Lettres ou Requêtes — , quelques œuvres de plus longue haleine où ne manquent ni l'observation ni l'esprit. Un Lyonnais qui ne signait que d'initiales publia en 1664, chez Antoine Julliéron, l'Entrée de Monseigneur le Légat Flavio Chigi... dans la Ville de Lyon en vers burlesques ; en 1683, la Ville de Lyon en vers burlesques — l'ouvrage que nous réimprimons — corrigé et augmenté « par le sieur P. B. », fut édité ou réédité chez Pierre Bouchard, rue Thomassin au Chapeau d'Or.

L'auteur inconnu de ce récit rimé s'était évidemment inspiré de l'œuvre de Berthod et CoUetet citée plus haut : la Ville de Paris en

vers burlesques. Ces deux descriptions, en vers de huit pieds, sont divisées, l'une et l'autre, en deux parties ou journées; Berthod débutait ainsi :

Ouy, Paris, fussay je pendu, Quand on me l'auroit défendu, Je veux, deussay je vous déplaire.

Décharger sur vous ma colère . . .

Les quatre premiers vers de son confrère lyonnais sont :

Fut-je plumé comme un poulet, Ou rincé comme un goubelet.

Si ma Muse Lion dépeint.

Vous lairrez de manger du pain . . .

C'est le même ton. Les boniments des marchands du Pont du Change ressemblent fort à ceux des marchands du Pont-Neuf; un imagier parisien offrait :

Quatre crayons faits par Bel-Ange Et trois œuvres de Michel-Ange...

les deux chalands lyonnais réclament

Quelques fins crayons de Bel-Ange Ou du célèbre Michel-Ange

et, parmi les artistes représentés aux étalages, les deux livres citent ensuite Poussin, Stella, « un certain Flamand ».Des s'cènes identiques se déroulent, ici et là, au Palais et aux Halles. La Ville de Paris en vers burlesques a certainement servi de modèle au rimeur lyonnais.

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La mince brochure où notre ville était pittoresquement décrite d'après nature fut certainement bien accueillie par les Lyonnais puisqu'elle eut, à notre connaissance, au moins quatre éditions dont deux parurent peut-être la même année. Les recherches faites sur ces diverses éditions permettent de donner sur chacune d'elles les renseignements suivants :

A. [1683?]. — [La Ville de Lyon en vers burlesques.] [A Lyon, chez Pierre Bouchard] ? [In-12].

Cette édition n'est connue que par un exemplaire incomplet conservé à la Bibliothèque Nationale. En tête du volume (ne contenant

que la Deuxième Journée) se trouve le titre suivant — titre fautif puisqu'il porte « Première Journée » et qu'il donne le sommaire de la Deuxième Journée :

La Ville \\ de Lyon, || en vers burlesques. \\ Première lournee || Contenant. \\ La harangue des Poissonnière. \\ Le débat des Fruitières \\ L'éloquence des Battelieres. \\ Et plusieurs entretiens facecieux. 1 1 Corrigez^ & augmente:^ par le sieur P. B.\\ (Un fleuron représentant une corbeille de fleurs) || A Lyon, || Che:{ Pierre Bouchard, \\ rue Tomasin au Chapeau d'or. || MDCLXXXIIL \\ Avec permission.

Ce titre, qui seul date l'exemplaire, paraît bien en faire partie, mais il faudrait dérelier le volume pour en être certain et afiirmer que cette page n'a pas été rapportée. Elle est suivie d'un reste d'onglet qui prouverait un arrachement si sa partie supérieure n'était pas coupée carrément. On remarquera d'ailleurs que nous ne connaissons ni le titre de la Première Journée de cette édition, ni le titre de la Deuxième

Journée de la Bibliothèque de l'Arsenal dont il va être parlé, et qui date de 1683.

Tant que ces deux titres n'auront pas été comparés sur des exemplaires complets, il sera sage de ne dater qu'avec réserves l'exemplaire défectueux de la Bibliothèque Nationale. Il peut provenir d'une édition antérieure à 1683.

Ce volume de la B. N. a 36 pages; le texte, qui finit sur la page 34, comprend 836 vers. Les deux personnages qui décrivent la ville en dialoguant sont appelés lannot et Pierre (lannot sera nommé Benoist dans les éditions ciaprès) ; au début de chaque tirade, le nom de celui qui parle est souvent imprimé en tête du premier vers.

Au point de vue de la langue, de l'orthographe et de la métrique, cette édition est peutêtre plus correcte que celle qui suit. On y trouve avec nôtre, vôtre (au lieu de fiostre, vostre), des abréviations qui n'existent pas dans l'édition étudiée ci-après (marchas pour marchons, le lôg pour le long, etc.); l'emploi de Vy y est moins régulier (amy, icy, etc.). Mais rien en somme

ne permet de décider, d'après le texte, quelle fut, des deux éditions, celle qui parut la première. On verra plus loin, page 123, les variantes assez importantes qui les distinguent l'une de l'autre.

B. 1683. — La Ville de Lyon en vers Burlesques... A Lyon, chez Pierre Bouchard. L1-12. — La Bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire de cette édition — celle que nous avons réimprimée. Les deux journées y sont reliées en un volume de 140 millimètres de haut sur 75 millimètres. En tête se trouve le titre suivant : La Ville \\ de Lyon, || en vers burlesques. Il Première lonrnee. \\ Contenant. \\ La harangue des Merciers. \\ Le débat des Fruitières \\ L'inventaire de la Loge. \ \ La chicane des Plaideurs. Il L éloquence des Battelieres. \\ Et plusieurs entretiens facecieux. \\ Corrige::^ cr augmente^ par le sieur P. B. Il (Petit fleuron) || A Lyon, \\ che^ Pierre Bovchard, \\ rue Tomasin au Chapeau d'or. \\ MDC LXXXIIL I! Avec Permission.

Le titre de la Deuxième Journée manque.

Première Journée : 46 pages (la première

l6 INTRODUCTION

portant le titre, les pages 2 et 46 blanches), et 984 vers. — Deuxième Journée : 38 pages (les 2 premières manquent ; la dernière est faussement numérotée 36, les numéros 11 et 12 ayant été répétés dans la pagination, au lieu de 13 et 14) ; 918 vers. — A défaut du second titre disparu, l'orthographe, les caractères et la disposition typographiques, montrent que, dans l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal, les deux journées appartiennent bien à une même édition.

C. 1728. — La Ville de Lyon en vers burlesques. Lyon, Nicolas Barret imprimeur, ln-12.

Cette édition nous est connue par un exemplaire faisant partie de la bibliothèque lyonnaise de M. le docteur Carry. Les deux journées sont reliées en un volume mesurant 149 millimètres sur 82 ; en tête du volume on a placé le titre de la Deuxième Journée (voir ci-après) en collant sur les mots « Deuxième Journée » une étroite bande de papier.

Première Journée : 34 pages (les 2 premières,

avec le titre manquent) ; sur la page 3 4, non numérotée, est imprimée la permission, datée du 7 novembre 1 728. Le texte commence à la page 3, ornée, en tête, d'un bandeau où deux sirènes soutiennent un médaillon portant une tête d'homme de profil à gauche. Cette journée comprend 984 vers ; après le dernier vers : « Fin de la première Partie. », et l'avis : « L'on donnera incessamment la seconde partie, qui contiendra la deuxième journée. »

Deuxième journée. Titre : La Ville \\ de Lyon, Il en vers burlesques. \\ Deuxième Journée, \\ Contenant Il La harangue des Poissonnières; le débat \\ des Fruitières; T éloquence des Batte- \\ lier es; & plusieurs entretiens facécieux. || Corrige^ & augmente^^ par le sieur P. B. \\ (Fleuron : les armes de Lyon dans un cartouche) || A Lyon, \\ che^ Nicolas Barret^ Imprimeur \\ rue Belle-Cor dière. \\ M DCC XXVIIL II Avec Permission. — Cette journée a 34 pages; le texte commence sur la page 5, sous le bandeau déjà décrit, et finit sur la page 33; la page 34, non numérotée, porte la permission, conforme à. celle de la

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première journée. La seconde journée contient 958 vers.

Le texte de cette édition diffère (dans la deuxième journée seulement) du texte des deux éditions précédentes. Comme on le verra aux variantes, il reproduit tantôt l'une, tantôt l'autre de ces éditions. L'éditeur a fait quelques corrections orthographiques et typographiques, remplaçant ordinairement l'y par un i {ami, voici'), rectifiant quelques vers, mais réimprimant la plupart des fautes des éditions antérieures ÇOu l'espiègle pour « Ulespiegle », etampes, pour estampes, Vlmagé^om l'Imagier, Poussait}, Pastorelles, boucheri, etc.). Les noms des personnages (Pierre et Benoît) sont souvent ajoutés, en tête de tirades où ils manquaient.

D. 1750. — La Ville de Lyon en vers burlesques, Lyon, V''" N. Barret. Petit in-12.

Cette édition est une réimpression de celle de 1728 dont elle ne diffère que par l'orthographe.

Première journée : 34 pages (la dernière

blanche) et 984 vers. — Deuxième journée : 32 pages (la dernière blanche) et 957 vers seulement, le vers qui devait donner la rime au vers 947 ayant été omis.

Titre de la première partie : La Ville || de Lyon, Il en vers burlesques. \\ Première Journe'e, \\ Contenant \\ La Harangue des Merciers ; le débat des Fruitie \\ -res; T Inventaire de la Loge J a chicane des Il Plaideurs, T éloquence des Batielieres, & plu- |( sieurs entretiens facécieux. \\ Corrige^ et augmente^ par le sieur P. B. \\ (Fleuron : les armes de Lyon dans un cartouche) || A Lyon \\ chcT^ la Veuve de N. Barret, Imprimeur \\ Libraire, rue Tbomassin^ au Chapon-gras. \\ M DCC XXXXX. || Avec Permission.

Titre de la seconde partie : La Ville \\ de Lyon, Il en vers burlesques. \\ Deuxième Journe'e. || Contenant \\ .La Harangue des Poissonnières ; le débat II des Fruitières ; r éloquence des Batte- || lieres ; et plusieurs entretiens facécieux. \\ Corrigés et augmentés par le sieur P. B. \\ (Fleuron : Vase de fleurs à deux anses, posé sur une tablette) || A Lyon, 1 1 Che?^ la veuve de N. Barret, Imprimeur —

Il Libraire,rue Thomassin, au Chapon gras. \\ Avec Permission.

Le bel exemplaire de cette édition que possède M. Dissard, ancien conservateur des Musées de Lyon, provient de la vente Renard et mesure 130 millimètres de hauteur sur 82.

Après ces détails qui montrent l'histoire de notre petit livre encore bien obscure et bien incertaine, il faut mentionner ici la réimpression faite, en 1846, par J.-B. Monfalcon, de l'édition de 1750 dans Facéties lyonnaises, Lyon, Collection des Bibliophiles lyonnais. Imprimerie de Th. Lépagnez, 1846. In-ié. — Tiré à 25 exemplaires.

D'autre part, dans la Revue du Lyonnais (1884, t. VIII, p. 6), M. E. Philippon a reproduit, d'après l'édition de 1728, tous les vers en patois lyonnais de Lyon en Vers Burlesques et en a fait, au point de vue linguistique, une savante étude à laquelle nous renvoyons.

Les éditions de la Ville de Lyon en vers burlesques sont toutes aujourd'hui rarissimes. La bibliothèque de la Ville de Lyon ne possède qu'un exemplaire incomplet de l'édition de 1750. Les quatre éditions connues sont toutes divisées en deux journées, au cours desquelles les deux visiteurs de la cité suivent, l'un guidant l'autre, le même itinéraire pour admirer les mêmes monuments. Une grande part est toujours faite, dans leurs récits, aux étalages des libraires, au langage épicé des vendeuses sur les marchés ou des batelières dans leurs bêches, aux auberges alors réputées et, surtout, à la. hâblerie vantarde des bouchers fréquentant les quatre grandes boucheries lyonnaises. Enfin, depuis 1683 au moins, tous ces petits livres portent la mention : « Corrigeai et augmente^ par le sieur P. B. »

Comme on le verra par les variantes données plus loin, les quatre éditions décrites ici sont

conformes, à quelques vers près, dans les dialogues où les deux promeneurs échangent, en français, leurs impressions sur la ville. Elles ne diffèrent guère que dans les couplets de la Deuxième Journée rimes en patois lyonnais : couplets des bouchers, des lavandières et des poissonnières, plus ou moins remaniés, augmentés ou réduits. Tous les faits historiques mentionnés dans l'ouvrage se retrouvent dans les quatre éditions qui nous sont parvenues, notamment : la mort de MoUère (1673), l'incendie de l'Hôtel de Ville de Lyon (1674), la réparation de l'horloge de ce monument (vers 1676), la location consentie par le Consulat à l'horloger Nourrisson du corps de garde du Change (depuis 1679). Enfin les nombreux livres cités dans les deux longs passages relatifs aux libraires figurent presque tous, de 1680 à 1682, dans les annonces de l'édition lyonnaise du Mercure galant, en particulier le « Poème du quinquina de Monsieur de La Fontaine » que le numéro de janvier 1682 propose, au prix de « 45 sols », comme venant de paraître.

Le Lyon en vers burlesques tel qu'il fut publié en 1683 (et tel que nous le publions ici) était donc, à cette époque, un livre d'actualité ou tout au moins la réédition, soit d'un ouvrage récemment épuisé, soit d'un livre plus ancien dont des remaniements disaient un livre nouveau.

Cependant l'édition originale qu'on retrouvera — ou qu'on identifiera — sans doute quelque jour, ne peut pas être de beaucoup antérieure à 1683 sans être tout à fait différente des éditions connues. Et en supposant même que cette édition primitive ne contienne — si elle existe — aucune des mentions historiques énumérées plus haut, elle ne peut qu'être postérieure à 1661 puisque l'auteur lyonnais, ainsi que son titre même le prouve, avait pris pour modèle Ja Ville de Paris en vers burlesques de Berthod et Colletet.

La date de la composition de notre volume étant ainsi fixée, approximativement, par son

texte même, est-il possible d'en désigner l'auteur ? On s'est basé pour le faire sur la mention inscrite sur toutes les éditions connues « corrigez et augmentez par le sieur P. B. », et l'on a donné à ces deux majuscules diverses interprétations. Le plus sage était peut-être d'y voir les initiales de Pierre Bouchard, le libraire-éditeur de 1683; explication d'autant plus vraisemblable que l'auteur ou les auteurs inconnus de Lyon en vers burlesques se montrent particulièrement renseignés sur les livres et les libraires lyonnais.

Brunet et Barbier dans leurs dictionnaires bibliographiques, Péricaud dans ses Notes et Documents pour l'année 1683, Onofrio, dans son Essai d'un glossaire des patois régionaux, et bien d'autres d'après eux, ont traduit « P. B. » par Pierre Bouillon et attribué l'ouvrage à un réveille-matin de la Ville de Lyon, concierge de la chapelle de Saint-Roch.

Malheureusement, ce modeste fonctionnaire, — tailleur de son état, qui parcourait, la nuit, les rues de la ville en agitant sa sonnette et en

invitant les habitants réveillés à prier pour les trépassés — naquit en 1721 et mourut en 1781 ainsi qu'en font foi les registres paroissiaux de Saint-Irénée. A peine aurait-il pu augmenter et corriger l'édition de 1750, édition qui, d'ailleurs, n'a été ni augmentée ni corrigée. Ce réveille-matin s'appelait du reste Jean-Pierre Bouillon ou Bouilloud.

On a mis en avant d'autres noms lyonnais ; ceux d'un Belichon qui n'a pour lui que l'initiale de son nom de famille ; d'un Bollioud, membre de cette dynastie lyonnaise qui fournit, au xvii^ siècle, des échevins et des magistrats. C'est à l'un d'eux, conseiller du Roi à Lyon, que fut dédiée, on l'a vu plus haut, une suite anonyme du Roman Comique de Scarron, publiée à Lyon en 1678. Mais la généalogie des Bollioud, d'après les notes inédites du regretté M. d'Avaize, ne donne, à Tépoque qui nous intéresse, aucun Bollioud dont le prénom commence par la lettre P. Il faut chercher ailleurs.

Parmi les rimeurs lyonnais qui furent les contemporains du P. B. de 1683 et que sédui-

sit le genre héroï-comique, il en est un dont le nom vient naturellement à la pensée : le chirurgien Jean-Claude Dunant. Le peu qu'on connaît de sa vie, de son œuvre, de son caractère, le rapproche incontestablement de l'auteur inconnu de Lyon en vers burlesques.

Fils d'un tailleur qui habitait, à Saint-Paul, la rue du Charbon-Blanc et qui confectionnait les manteaux d'uniforme des huissiers du Consulat, J.-C. Dunant naquit, vraisemblablement en 1610, montée des Capucins, à cent pas de la Boucherie Saint-Paul et de ce cabaret du Puits-d'Amour qui était le rendez-vous des bouchers du quartier, tout près des auberges de la Fronde et de la Bombarde où font halte les promeneurs de Lyon en vers burlesques. En 165 1 il était maître-chirurgien et, en 1693, il exerçait encore, ayant été maître-garde de sa corporation et, à diverses reprises, membre du jury chargé d'examiner les candidats au poste de chirurgien de l'Hôtel-Dieu.

Le tir fut un de ses passe-temps. De 1663 à 1679 au moins, il était un des chevaliers du

noble Jeu de l'Arquebuse de Lyon, l'un de ceux qui signèrent, en 1679, les règlements de cette compagnie de tireurs. Entre temps il était poète, ou du moins il écrivait des vers. Il rimait avec une déplorable facilité, prodiguant les chevilles, ce qui est une des règles du genre burlesque, s'embarrassant peu des règles de la métrique, de la rime et de l'orthographe.

De 1663 à 1679, il publie d'abord un sonnet classique en tête du volume de Quatrains anatomiques de son collègue le chirurgien Claude Bimet; puis en 1673 et 1679, un récit et une Requeste héroï-comique où il se fait le porteparole des chevaliers de l'Arquebuse; en 1674, un recueil de Noëls nouveaux en français ou en patois lyonnais. L'un de ces Noëls a été réimprimé dans la Revue iT Histoire de Lyon (1909, p. 446) avec des notes sur son auteur. Le volume était signé « L'enfant d'vN an de la place des Terraux », car Dunant n'habitait plus Saint- Paul; il était « voisin des Augustins » (comme l'un des promeneurs de Lyon en vers burlesques) et faisait partie du pennonage Fontaine Saint- Marcel et place des Terreaux.

Son nom ne figure pas dans ses autres pièces, ou, son mauvais sonnet excepté, il ne l'indique que par des initiales ; et l'on retrouve ses initiales (LCD.) dans l'Entrée à Lyon de Monseigneur le Légat Flavio Chigi. . . en vers burlesques « P.L.S.G.LC.D.C.S.L. » Ce récit héroï-comique, en trois parties, de la réception à Lyon du neveu d'Alexandre VII a été mentionné déjà. Assez bien tourné d'ailleurs, écrit et rimé bien plus soigneusement que ne l'est notre Lyon burlesque, il serait l'œuvre maîtresse de Jean-Claude Dunant si on décide de le lui attribuer.

Quoiqu'il en soit, dans les pièces qu'il a certainement écrites, le chirurgien-poète J.-Cl. Dunant se révèle joyeux compagnon, grand amateur de bonne chère et vaillant videur de pots. Assez cultivé d'ailleurs, possédant bien sa mythologie, et surtout merveilleusement renseigné soit sur Lyon dont il connaît tous les recoins et tous les cabarets, soit sur ses compatriotes, leurs familles et leurs aventures. Sa verve, un peu lourde, est naturelle, son esprit est le vieil

esprit gaulois. Il observe et goguenarde en vrai Lyonnais, de la race de notre Guignol.

On trouvera plus loin, notamment aux notes des vers 950, 1592, 1594, 1623, 1757, 1889, une série d'allusions et de rapprochements, qui, dans le texte du Lyon en vers burlesques de 1683, évoquent le nom de Jean-Claude Dunant. Sans doute ce n'est point assez pour lui attribuer sûrement un livre écrit dans sa manière, mais rien, jusqu'ici, n'empêche de supposer que Dunant a pu écrire, un peu avant 1683, une première version du Lyon en vers burlesques, version que le sieur P. B. — peut-être le libraire Pierre Bouchard — aurait remaniée et publiée, d'ailleurs fort incorrectement. La lumière se fera sur beaucoup de points encore douteux de ce petit problème bibliographique le jour où l'on retrouvera, avec ses deux titres, l'édition dont la Seconde Journée est conservée à la Bibliothèque Nationale.

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, si la valeur littéraire de l'œuvre qu'on va lire est des plus minces, son intérêt historique méritait une réimpression. La Ville de Lyon en vers burlesques, le premier guide détaillé de Lyon que nous possédions, nous retrace l'aspect ancien de notre ville, en nous renseignant sur de nombreux monuments disparus, défigurés ou reconstruits. Ses mauvais vers sont surtout précieux par ce qu'ils nous révèlent des coutumes, du caractère et du langage de nos ancêtres pendant le dernier quart du xvii^ siècle.

Cette série de scènes naturalistes évoque pittoresquement la vie et les bruits de Lyon dans ses rues étroites et encombrées ; à ce titre et bien que l'auteur, ou ses personnages, n'hésitent jamais à désigner par le mot propre les choses qui le sont le moins, il nous a semblé que ces descriptions et ces dialogues devaient être conservés.

Ils seront certainement goûtés par tous ceux qui aiment à entendre raconter le passé de notre vieille cité par un témoin fidèle, parlant, avec le savoureux accent du terroir, la langue des Lyonnais d'antan.

Eug. VlAL.

Cette réimpression reproduit fidèlement le texte de l'édition de 1683 conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal. A ce texte l'on a ajouté, pour en rendre la lecture plus facile :

[Entre crochets] :

1° Les noms des personnages souvent omis dans l'édition de 1683 ; ces noms sont suivis d'un point d'interrogation lorsqu'ils ne figurent dans aucune des éditions connues.

2° Une numérotation des vers qui permettra de se reporter soit aux notes, soit aux variantes.

(Entre parenthèses) :

Les lettres oubliées à l'impression, lorsque leur absence rendait un mot incompréhensible.

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