LE THÉÂTRE AU BERCEAU DE LA COLONIE
"Te colon normand ou picard n'aurait rien voulu sacrifier de ce qu'il était possible de conserver des coutumes de
— France, susceptibles de donner du charme à l'existence et d'embellir la vie. Dans les courts intervalles de son histoire, que la guerre ne désole point, le Canada offre le tableau d'une société de relations agréables, où se pratique l'hospitalité la plus large, avec une extrême courtoisie pour les étrangers ... Le Jésuite Charlevoix écrit à la duchesse de Lesdiguières que ' ' les Canadiens ne perdent aucune occasion de s'amuser." Leur tempérament élastique résiste à toutes les causes de tristesse, et la gaieté suit le coureur dtz bois jusqu'aux profondeurs des forêts, auxquelles il apprend ces gais refrains qui, survivant aux générations successives, égaient encore nos réunions de famille, et retentissent, comme un joyeux écho du passé, dans les fêtes qui font tressaillir notre patriotisme."
" Une des formes de plaisir les plus chères à la France, une de ses joies favorites, c'est le théâtre; et voilà pourquoi on le trouve installé au Canada, sinon en permanence, du moins par occasion, dès le berceau de la colonie.
" Il n'y a encore ni scène proprement dite, ni acteurs de profession. Ce sont les principaux citoyens, les hommes de négoce, les employés publics, les militaires, surtout, qui, dans leurs moments de loisir, s'exercent à jouer les rôles; ils s'en acquittent souvent à merveille. Les spectacles se donnent dans le principal hôtel de la colonie naissante, " au magasin, " c'est-à-dire à la maison des Cent Associés, les seigneurs du pays, au Palais-Royal de la capitale; l'élite de la société canadienne s'y donne rendez- vous; les jeunes gens du collège, les élèves des Ursulines y accompagnent leurs parents : on y admet même les principaux chefs sauvages, qui raffolent de ces spectacles, afin de les attacher à la civilisation et aux mœurs françaises.
" Dès 1646, alors qu'il n'y a encore à Québec qu'une poignée d'habitants, il est fait mention d'une de ces représentations dramatiques: et sait-on quelle pièce l'on s'avise de jouer, sur cette
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plage lointaine et presque déserte de la Nouvelle-France? Le Cid, de Corneille!. . . Ces Français ne doutent de rien.
" Le dernier jour de l'an, écrit le P. Jérôme Lalemant dans le Journal des Jésuites, on représenta une action, dans le magasin, du Cid. Nos Pères y assistaient, pour la considération de M. le gouverneur (Montmagny), qui y avait de l'affection et les sauvages aussi, savoir, les PP. De Quen, Lalemant (Gabriel) et de Frétât. Le tout se passa bien, et n'y eut rien qui pût mal édifier. Je priai M. le gouverneur de m'en exempter."
" Les Jésuites pouvaient difficilement s'abstenir d'assister à la soirée du 31 décembre 1646, car ils habitaient encore, à cette époque, une partie de l'édifice même, la maison des Cent Associés, où se jouait la pièce. Ils protestèrent cependant, par leur absence, contre un autre spectacle qui eut lieu au même endroit quelques semaines plus tard, parce que la pièce, cette fois, était mêlée de danses. Je cite encore leur Journal:
" Le 27 février (1647), il y eut un ballet au magazin: c'était le mercredi gras. Pas un de nos Pères ni de nos Frères n'y assista, ni aussi des filles de l'Hôpital et des Ursulines, sauf la petite Marsollet."
Le Journal des Jésuites continue à mentionner quelquesunes des soirées dramatiques qui avaient lieu de temps en temps à Québec:
" Le 4 décembre (1651), se représenta la tragédie d'Héraclius, de Corneille.
" Le 16 avril (1652), se représenta la tragédie du Cid, de Corneille."
" Plus tard, à l'arrivée de M. d'Argenson, c'est chez les Jésuites même, et par les élèves de leur collège, que se joue une pièce, probablement la première pièce canadienne ; le spectacle a lieu en plein air, dans le jardin du collège.
" L'année suivante, une réception du même genre est donnée à Mgr de Laval, mais dans la chapelle du collège, peut-être parce que le mauvais temps ne permit pas de la donner en plein air.
" Le 3 août (1659), fut représentée dans notre chapelle de Québec l'action en l'honneur de M. l'évêque de Pétrée. Tout alla bien."
Source: l'abbé Auguste Gosselin, Un épisode de l'histoire du théâtre au Canada.
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