La vision du grand canal royal des deux mers
Envole-toi chanson, va dire au Roi de France Mon rêve lumineux, ma suprême espérance!
Je chante, 6 ma Patrie, en des vers doux et lents La ceinture d'azur attachée à tes flancs,
Le liquide chemin de Bordeaux à Narbonne Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la Garonne.
L 'aurore étend ses bras roses autour du ciel. On sent la rose, on sent le thym, on sent le miel,
La brise chaude, humide avec des odeurs vagues, Souffle de la mer bleue oh moutonnent les vagues.
Et la mer bleue arrive au milieu des coteaux; Son flot soumis amené ici mille bateaux :
Vaisseaux de l'Orient, surchargés d'aromates, Chalands pleins de mais, de citrons, de tomates,
Felouques apportant les ballots de Cachmir, Tartanes où l'on voit des levantins dormir.
Les trésors scintillants de l'Inde et de la Chine Passent, voilés par la vapeur de la machine :
C'est la nacre, V ivoire, et la soie et le tJié, Le thé nectar suave et chaste volupté.
Nacre, ivoire fouillés en forets de la lune, Saules, p)èchers en fl-e-ur sur faille bleue et brune.
Le tabac, lehachich, l'opium, poisons char niants , Tromjyent tous les douaniers et tous les r'èglements
Dans le canal profond , exempt des vents du large Ce bâtiment s'avance, allègre de sa charge.
C'est un Russe, qui vieîit du grand pays des blés, C'est VAmil Nous aurons du pain aux temps troublés.
Sous ce beau ciel, sous des lueurs à l'or pareilles, Ces navires pressés vont, riche essaim d'abeilles.
Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.
Le liquide chemin de Bordeaux à Narbonne, Qu'ah'euvent tour à tour et l'Aude et la Garonne.
Voici, blanches, aux boî'ds s'aligner les maisons, Ilettreuses, sans souci des mauvaises saisons.
Car les apports du monde et la science insigne Ont fait revivre ici V olivier et la vigne.
L'olivier, c'est la paix; le bonheur, c'est le vin. Tout est joie à présent, dans ce pays divin.
Les filles ont dans leurs cheveux, aux pn^omenades, Les bleuets, les jasmins et la fleur des grenades.
Elles passent , tandis que là-bas, les garçons Bythment la langue d'oc en de claires chansons.
Toulouse l ville antique où fleurissent encore Pour les poètes, vos fleurs d'or, Clémence Isaure,
Toidouse triomphale héberge ruuioers
Sous ses palais de br^ique et ses peupliers veits.
Et la flûte soupire et la harpe résonne
Sur les bords du canal de Bordeaux h JVarbonne.
Je chante^ ô ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.
De l'Océan, voici venir en sens inverse
Ces vaisseaux noir s, ces blés que sur les quais on verse,
Et Vor, r argent, le cuivre, objets d'un troc pervers Dont se repaît le crime, et dont pleurent mes vers,
Les bœufs aux grands Tjeux doux que la mer effarouche Cotés en mots cruels, «provisions de bouche ».
C'est l'Amérique, c'est de la viande et du pain. Laissons passer . A l'Est, tant de pauvres ont faim î
La consigne est avec les gens de l'Angleterre : Du charbon, du coton, payer, passer, se taire.
C'est fini de V Anglais, ancien épouvantail, Mer bleue, ou luit la nacre, où rougit le corail!
Sous les yeux de la nuit, dors Méditerranée, Et souris au matin, mor oh Vf'nufi est née,
Et souris à l' Afrique oh l'orgueil indompté De nos rois fit fleurir la sainte liberté!
Flot d'azur et d'hermine, aux rochers que tu laves La France a défendu d'enchaîner des esclaves!
Je chante, o ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.
Normands, Bretons, Gascons, Languedoc et Provence Buvons ensemble à la santé dit Boi de France.
Passez ici, chantons et serrons-nous les mains. Loin des tempêtes, loin des désastreux chemins,
Le golfe de Gascogne et la mer des Sargasses, Gibraltar sans profit pour les Anglais rapaces.
Scandinave à ton gré, marin universel.
Apporte-nous ta pêche, emporte notre seL
Et qu 'avec notre vin ton audace s 'abreuve
En Lslande et dans les brouillards de Terre-Neuve,
Je chante, 6 ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée- à tes flancs.
Le chemin qu a rêvé la science idéale Le canal creusé par la Puissance royale.
Lci, calmes, au cœur du pays, des bassins Bercent les nefs d'acier, ces guêpes en essaims.
Elles dorment, pouvant prendre toutes les routes. Des Français sont à bord, la Mort est dans les soutes.
Et V Orient malsain, et l'Occident vénal Ne savent pas d'où nous sortirons du canal.
Envole-toi, chanson, va dire au Boi de France Mon rêve lumineux, ma suprême espérance.
Maintenant les canaux forment comme un lacis, Comme un tapis brodé recouvrant le pays.
Et le Pays du vin vermeil, des moissons blondes, La France, a dans son cœur le chemin des deuxmondes.
Le liquide chemin ^ bleu, bordé d'arbres verts ^ Que Biquet dut rêver et que chantent mes vers.
Les bons monstres de fer, excavateurs et dragues. Firent ce fleuve où les deux mers joignent leur s va gués.
Et la terre livra du fond de ses replis
Des sous gaidois frappés d'un coq, frappés d'un lys.
Les sous gaulois qu'on trouve en Alsace, en Lorraine, Remparts que montre a l'Est la France souveraine,
La France que le Ltldn et ses grands peupliers Limitent, fiers témoins des temps inoubliés.
Car le Rhin est gaulois, comme est gaulois le Bhône, Comme est la Seine qui baigne les pieds du Trône,
Comme est la Loire où Jeanne et ses guerriers géants Chassèrent les Anglais au siège d'Orléans,
Comme est le bleu chemin dont l'univers s'étonne
Le grand canal royal de Bordea ux a Narbonne.
Le Roi de France est à Paris dans son palais, Ll reçoit tout le monde, et même les Anglais.
Ll n 'est rien d'aussi beau que Paris sur la terre Et toute haine et toute envie ont du se taire.
Partout règne l'honneur, partout règne la loi, On voit combien sont forts, et la France et le Roi.
Le Roi fier au dehors, le Roi pour nous si tendre! On sait tous les pardons que sa main dut répandre.
Et les mauvais combats et les mauvais procès N'ont plus troublé les cœurs du grand peuple français.
La nation, jadis saccagée et meurtrie^ Offre à son jRoi la paix, son sang à la Patrie.
Mais la gloire du Roi de France va plus haut Que la terre. A présent c'est le ciel qu'il lui faut.
Car le ciel est peuplé de sphères amoureuses, Comme nous, de lumière et de forêts ombreuses ;
Car les savants ont vu depuis plus de cent ans
Des signaux faits en vain. On n'avait j^as le temps!
MarSy la planète austère où règne la science y Nous salue. Ils ont vu le trait bleu sur la France,
Un point brillant, rythmé, par un vouloir secret Dans ce inonde lointain, apparaît, disparaît.
Devine, géomètre et réponds, astronome!
Qu'ils sachent que chez nous le Verbe s'est fait homme.
Leur génie en canaux si nombreux est inscrit! Ils se sont dit : « Sur terre aussi règne l'esprit. »
Ils en ont vu le signe au puissant télescope. Leurs éclairs sont l'appel à la terre, à l'Europe.
Et la France, ou le mal ancien dut s 'apaiser. Reçoit le planétaire et fraternel baiser .
Aussi la France fut ^ sur terre, la première Qui répondit par la lumière à la lumière.
J'ai clmntéf ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachse à tes flancs.
Envole-toi, chanson, va dire au Roi de France Mon rêve lumineux, ma suprême espérance.
PM:S, lu». A. LANfER, 14, RUE SÈOuiE»
PABie, tMP. A. LANIER, K.
Gros, Charles