‹ La visite de Champoireau [microforme]Chapitre 6 sur 13 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ROBERT, puis CHAMPOIREAU et NARCISSE.

ROBERT

(Seul; quelques instants de silence, pendant lesquels il chantonne bas un couplet d’une chanson nouvelle, puis heurt à la porte). Tiens! voici le chinois!.… (il va ouvrir et reste stupéfait en apercevant les Cham-

poireau).

CHAMPOIREAU (avec volubilité).

Comment ça va, Robert? T'as pas l'air à nous r'eonnaître on a pourtant pas changé de frimousse ?..J’cré ben que tu t’attendais pas à voir des amis de Saint-Polidor? Narcisse et moé on est v'nu passer quéques jours en ville; ma police d’assurance est finie, et j’viens la renouveler, mais pas dans la même compagnie. Ca fait dix ans que je suis assuré, et il m’est jamais arrivé d’accident, ei j'm’en vais essayer une autre compagnie. Et j'ai profité de c’te p'tite affaire pour faire des visites. Hier, on a été su’ Blanche. [’ vivent ben p’titement. A les entendre parler quand i’ sont v’nus l’été passé à Saint-Polidor t’aurais dit que toute la ville leux appartenait, mais ils restent dans une p'tite maison qu’a pas plusse de trente pieds et pas d'cour pour la peine....et pis la maison leux apparquiens pas..ils la louent....et pis son mari est pas en affaires pour son compte; yinque à salaire....Narcisse pense qu'il a p’t’être ben soixante-quinze piastres par mois, mais j’cré qu’il doit pas en avoir plus d’cinquante!....S’il en avait plus, Blanche s’en s’rait ‘antée, j’pense! Mais quand j'y ai demandé, a’ s'est mise à rire en disant qu’elle avait répond à toutes mes questions, mais qu’à celle-là a’ n’répondrait point?....Il a p’t’être pas plusse que quarante piastres par mois ….Toujours que si ses gages étaient pas ben p'tites, a” m'aurait pas répondu comme ça!..C'est ben facile à voir, ça!...Mais, Narcisse, t’as pas dis bonjour à not’ ami, Robert?

(Robert et Narcisse échangent des poignées de ma ins). ROBERT.

Ce cher Narcisse! (A part): Que l'diable l’emporte! (Haut) Comme ïl a grandi! Le voilà homme à cette heure! Et il vous ressemble, Monsieur Champoireau!

NaRCISSE (riant bêtement).

Hé! hé! hé!.....Mais ÿ’ paraît que j'ai l’nez et la bouche à mouman!

ROBERT (à part).

Eh bien! sa mère a eu de la chance de s’en débarrasser! (Haut): Et qu'est-ce que tu fais, maintenant?

NARCISSE (niaisement).

J'su boucher!...Mon bourgeois est ben content d'moé: y m'a déjà fait saigner plusieurs fois, et y doit m'faire tuer à Pâques!

ROBERT (sursautant).

Hein? (puis comprenant): Ah! ouil.….Et con-

ment vont les enfants, monsieur Champoireau?

CHAMPOIREAU (content).

vont ben, Dieu marci! Je n’demande lus , P qu'une chose au Bon Dieu: (C’est qu'il: ne soient pas pius bêtes que leux père.

Re von

ROBERT (souriant).

Soyez tranquille, monsieur Champoireau, le Bon Dieu vous exaucera, car vous ne lui demandez pas l'impossible. Et madame Champoireau, comment est-elle?

CHAMPOIREAU.

Peuh!

ROBERT

Pourtant elle est intelligente....active....toujours sur pieds....elle n'arrête jamais...

CHAMPOIREAU.

Oh! trop active! A la maison, elle trouve toujours quéque chose à me faire faire!

ROBERT

Mais, qu'est-ce que vous avez donc sur le bras? que signifie cette étroite bande noire?

CHAMPOIREAU.

“’suis en demi deuil.

ROBERT

Comment ça?

CHAMPOIREAU.

Mon beau-père est à moiquié mort! Il en mène pas large, l’pauvre vieux.

ROBERT

Un si brave homme! Vous devez avoir bien de la peine?

CHAMPOIREAU.

Non, il me restera encore ma belle-mère!.…...Ce cher Robert! Je suppose que j’peux ber: t’appeler Robert?....J’te connais d’puis si longtemps!

d’puis qu’ton nère était p'tit grçon!....[” m'paraît que t’as pas l'air trop ben?....T’es pas fameux hein? J’cré ben que d’vivre dans ces appartements, comme ils disent, qu’e’est pas d’santé! J’sais pas, mais il me semble que j'aimerais mieux vivre dans une p'tite maison comme Blanche malgré qu’ça soit p'tit et pas d’cour, j'cré qu’ec’est plus d’santé! T'as pas l'air aussi gras et rougeaud que t'avais l'air un temps! ‘Tu paraissais mieux!....Et pis t’as pas de beaux prints de vue, icitte!

ROBERT

Y en avait; mais un photographe est venu, et il les a tous pris.

CHAMPOIREAU.

Mais, dis done, Narcisse; s’que t’es pas ‘pour t’assir? Et pis qu’t'es là qu’tu dis rien?

NARCISSE

Poupa a ben raison, m’sieu Robert, vous r’gardez pas ben! Pas pour dire qu’vous avez les veux croches, mais vous r’gardez pas ben.…..Ah! qu’ça fait donc du bien d’s’assir! après avoir marché toute la, urnée sur ces trottoirs en grainette!

CHAMPOIREAU.

Et pis ça creuse une personne, de marcher comme ça!....S’que t’as pas faim, Narcisse?

NaRcISsE.

Oui, un peu.

CHAMPOIREAU.

Si tu pouvais nous donner une tasse ce thé et un’ buchée de quéque chose, quand même ça n’serait qu’un morceau de pain! Et pis, j'prendrais ben d'la limonade, si c’est pas plus difficile à préparer. De fait, j’eré qu’c'ese ça qu'j'aimerais ben, si elle est bonne et frette. Et pis, si c’est pas pu d’trouble, Robert, mets donc un gros morceau d’heurre avec le pain, et pis du jambon si t’en as...

NARCISSE

Rozerr.

Certainement! De tout ce que j'ai! (en sortant, à part): Je vais leur en Passer un citron, dans leur limonade!

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