DÉTERMINATION DE LA DERNIÈRE UNITÉ MONÉTAIRE
Puisque la monnaie n’a pas d’utilité directe, la dernière unité monétaire ne peut être celle que nous avons accidentellement en caisse ou en banque. Un jour on a beaucoup d'argent liquide à sa disposition, le lendemain on en a peu selon les hasards des échéances.
Les individus ne se sentent pas plus ou moins riches d’après ce qu'ils possèdent en caisse, mais suivant la quantité d'argent qu'ils ont réellement à leur disposition et qu'ils estiment pouvoir dépenser dans un laps de temps donné. Ainsi la dernière unité monétaire devient la dernière unité de revenu, à laquelle on attache plus ou moins d'importance suivant sa situation de fortune. L’intensité des besoins étant décroissante, celui satisfait par la dernière unité est d'autant plus faible que le revenu est plus élevé. Par là se trouve rompu le lien qui sem-
blait relier la quantité de monnaie à l'ensemble des prix.
Seul le revenu compte pour l'individu et c’est sur lui seul qu'il convient de se baser pour la construction d'une théorie monétaire rationnelle.
Pour la collectivité, la valeur sociale de la monnaie doit donc résulter des appréciations individuelles ainsi déterminées. La valeur de M s’établira d'après la confrontation des diverses courbes particulières avec la quantité de marchandises dont le montant peut être considéré comme le revenu réel d’un pays. On pourra donc dire que les prix dépendent des mouvements respectifs du revenu nominal et du revenu réel. Si le premier s'élève alors que le second reste stationnaire, les prix devront monter.
Mais alors puisque la quantité de M ne joue plus aucun rôle, de quoi va dépendre le niveau absolu des prix. Pour MM. Aftalion et Von Wieser, il est la conséquence de toutes les variations successives au cours des siècles, dans la valeur de la monnaie. Au début, elle n'aurait été fondée que sur l'utilité du métal et n'était pas un pouvoir d'achat. On estimait ce métal pour lui-même parce qu'il répondait à certains besoins. Mais peu à peu la valeur de la monnaie s’est dissociée de celle de la matière dont elle était faite et on l’a considérée d'une manière indépendante. [Il y avait déjà certains prix pratiqués sur le marché, qui ont servi de point de départ à ceux qui suivirent. Mais depuis, des évènements historiques sont survenus, des changements se sont accompli qui ont conduit progressivement au niveau des prix tels qu'ils sont fixés aujourd’hui,
On pourrait un instant supposer que la théorie tourne
en cercle puisque la valeur de la monnaie dépend du pouvoir d'achat de la dernière unité monétaire du revenu, et que le pouvoir d’achat de celle-ci dépend à son tour du niveau des prix.
Mais en réalité, le cercle n’existe pas, car on apprécie l'unité monétaire d’après le pouvoir d'achat qu'elle possède à un moment donné.
C'est celui d’hier, celui de la Minute précédente qui sert de fondement à la valeur de celle-ei. S'il vient à se produire des changements dans les revenus ou dans les estimations individuelles, le pouvoir de l’achat de l'instant qui suit se trouvera modifié à nouveau. Les prix d'aujourd'hui dépendent de ceux d'hier et ceux de demain de ceux d'aujourd'hui.
La valeur existante de la monnaie et les changements du revenu s'associent toujours. C’est par suite des fluctuations au cours des temps du revenu nominal et du revenu réel que la valeur de M s'est trouvée continuellement modifiée et que se sont établis les divers niveaux des prix.
Ainsi la notion de numéraire devenue purement subjéctive s’affranchit des règles étroites où l’enfermait l'interprétation quantitative, et l’on arrive à comprendre comment à travers les revenus, le pouvoir d'achat de l'instrument des paiements évolue d’une manière autonome, dégagé de tous les liens avec le nombre d'unités monétaires en circulation.
Mais, comme le fait remarquer M. Aftalion, la théorie du revenu ne semble plus satisfaisante si l’on s'en rap-
porte à certaines expériences récentes, à celles qu'on a
pu observer dans les pays de l'Europe Centrale où le papier monnaie vint à subir l'énorme dépréciation que l’on sait. Dans ces états, lorsque sous l'influence du change, les variations de prix sont devenues extrèmement rapides, on ne peut plus prétendre que le revenu ait agi, car c’est parfois plusieurs fois par jour que les commerçants, après avoir consulté le cours des devises étrangères modifiaient à leur devanture les étiquettes des marchandises mises en vente. Il semble donc nécessaire d'adopter certaines corrections à la théorie du revenu.
C'est vers la doctrine moderne de la valeur qu'il faut se tourner pour chercher une explication qui permette de tenir un compte plus exact de la diversité des faits. On trouve en effet dans le fondement de la valeur de la monnaie comme dans celui de la valeur des marchandises, des éléments quantitatifs et des éléments qualitatifs.
Pour le marchandise, le facteur quantitatif, c’est la rareté, le facteur qualitatif, l’utilité. Pour la monnaie, d'après la théorie du revenu, l'élément quantitatif, c’est ce même revenu. Quant à l'élément qualitatif, comme M n'a pas d'utilité directe, c'est l'utilité indirecte, celle de la marchandise que la dernière unité de R permet d'acquérir par l'échange.
Une analyse psychologique un peu plus poussée doit permettre de dissocier un peu l'estimation de M de celle de la marchandise qu’il est possible de se procurer par elle. Il faudrait également faire une place aux facteurs qualitatifs tenant à la monnaie,
Souvent, au début d’un mouvement de hausse, les individus dont les ressources n'ont pas varié, n’acceptent pas de môdifier instantanément leur appréciation de l'unité monétaire. Elle demeure supérieure à leurs yeux à celle de la marchandise aux prix nouveaux. Ils prennent alors le parti de réduire ou d’ajourner leurs achats.
On peut classer les divers éléments qualitatifs tenant à l'appréciation de M en trois groupes principaux :