La vocation du comte Ghislain
Eusèbe Furette était maître répétiteur dans un des lycées de Paris. Né à Gonstantine de parents pauvres y cet Algérien, mou de corps, à l'esprit subtil, s'était distingué de bonne heure par sa facilité pour les langues. Il avait fait de bonnes études; outre le grec et le latin, il savait l'arabe, l'italien, l'allemand, et, tout en surveillant ses élèves, il préparait son agrégation. Il n'avait pas d'âge. Affligé d'un précoce embonpoint, il s'appuyait lourdement en marchant sur un jonc à pomme d'ivoire, qu'il appelait sa béquille; ses longs favoris touffus, qu'il soignait beaucoup et qu'il aimait à caresser, grisonnaient déjà, et il avait perdu depuis longtemps ses cheveux. Mais il avait l'œil vif, pétulant, des gaietés de gamin, et son teint était aussi frais, aussi rosé que son crâne était chauve. Il approchait de trente ans, et il avait l'air à la fois vénérable et jovial. Selon les cas, c'était un
gros poupard ou un mentQr narquois, blanchi par sa sagesse.
Ce sage s'acquittait dignement et en conscience de son emploi, qui lui plaisait peu. Son père lui avait souvent répété que les gens qui ont des rentes ont seuls le droit d'avoir des vices, que les autres n'ont que des devoirs et s'en tirent comme ils peuvent. Il trouvait cette loi dure, il en avait appelé. Il était né joueur et il avait le tempérament amoureux. S'il ne cherchait pas les occasions, il n'avait garde de les fuir. Il s'amusait quand il en avait le temps, et il amassait une ombre discrète sur ses plaisirs; n'ayant pas de vanité, les joies obscures lui suffisaient. On ne s'observe jamais assez; peu à peu il se relâcha de sa prudence, de ses précautions. Il se laissa prendre, il eut une aventure qui fit quelque bruit, tout le lycée s'en divertit ou s'en émut. M. Peyron, le proviseur, qui l'aimait, le fit venir et lui adressa une verte semonce, qu'il écouta d'un air contrit : il savait prendre tous les airs. Son humble attitude et la candeur de son repentir désarmèrent son juge, qui ne tarda pas à se radoucir.
« Mon cher Furette, vous ne dites jamais de sottises, mais vous en faites. Vous êtes un garçon d'esprit, vous en avez même trop; il n'en faut pas tant pour être un bon maître d'étude. J'ai une proposition à vous faire. Un beau jeune homme de vingtsept ans désire être attaché au ministère des affaires étrangères. Il est venu me voir tantôt et m'a demandé si je pourrais lui procurer un excellent répétiteur d'allemand ; je n'en connais pas de meilleur que vous. Pendant un an vous serez logé, grassement nourri. Quant aux honoraires, vous ferez vous-même vos
conditions : elles sont acceptées d'avance. Ce jeune homme est riche et d'humeur généreuse. Vous serez content de lui; vous le préparerez à son examen, et vous amuserez vos loisirs à préparer le vôtre.
— Qui est ce beau jeune homme? demanda Eusèbe.
— Le comte Ghislain de Goulouvre, dont le nom vous est sûrement connu. Le marquis son père a été ministre de France à Stockholm, je crois, puis à Lisbonne. Il n'a jamais rempli que de petits postes ; mais il trouvait moyen d'y faire parler de lui, soit par le faste de ses dépenses, soit par les méchantes affaires qu'il s'attirait. Il y a quelques années, à propos de je ne sais quelle querelle sur une question d'étiquette, il se plaignit de n'être pas assez soutenu par son gouvernement. Il se fâcha, se dégoûta de son métier et prit brusquement sa retraite.
— Si le fils ressemble au père, fit Eusèbe en chiffonnant ses favoris, je me soucie peu de faire connaissance avec lui, et la place que vous m'offrez....
— Tout au contraire, interrompit le proviseur, le père et le fils se ressemblent fort peu et ne s'entendent sur rien. L'un est brusque, épineux, quinteux, plein de difficultés; l'autre est aimable, il a des façons charmantes et la politesse du cœur. Le marquis le traite d'esprit extravagant et chimérique, lui reproche d'avoir l'humeur changeante, des opinions absurdes, d'être sujet à des entraînements ridicules. Le fait est qu'on avait eu le tort de lui donner pour précepteur un abbé d'étroit cerveau, d'imagination exaltée, et qu'à quinze ans il rêvait d'entrer dans les ordres. Il fit part de ce projet à son père, qui se récria, renvoya le précepteur, résolut de mettre son héritier au lycée, et me l'amena en me disant : « Je
n'ai qu'une recommandation à vous faire, faites-lui dégorger son abbé ». Il le dégorgea bien vite, sans que j'eusse besoin de m'en mêler. On ne lui permettait pas d'être prêtre, il voulut s'amuser, connaître la vie, ses coulisses. M'est avis qu'avant d'avoir terminé sa philosophie, il était passablement versé dans toutes les branches des connaissances humaines qu'on n'enseigne pas au lycée. Un peu plus tard, autres goûts, autre chanson. L'École polytechnique l'attirait; mais ce n'était pas l'idée de son père. Il se soumit encore, commença son droit, l'interrompit pour faire son volontariat, puis il prit sa licence. Je me suis laissé dire que ce licencié avait obtenu des succès étourdissants dans le monde, où il était connu sous le nom du beau Ghislain. On m'a parlé d'une comtesse livonienne, remariée à un prince russe, qui, laissant son prince en Russie, était venue montrer à Paris ses grâces vaporeuses et son éblouissante blancheur de cygne du Nord. Elle fit sensation, les soupirants abondaient ; on assure que le beau Ghislain décrocha la timbale. Mais ce ne sont pas mes affaires, ni les vôtres. La princesse disparut un matin, et de ce jour il se calma. En le revoyant tout à l'heure, j'ai eu peine à le reconnaître; je l'ai trouvé grave, méditatif, un peu sombre. Après avoir quitté la diplomatie, le marquis de Coulouvre, n'ayant plus rien à faire, s'ennuyait; il se mit à bâtir pour s'occuper. Il s'est construit un grand hôtel avenue d'Iéna et un grand château à Bois-le-Roi, car il aime à faire grand; après quoi il s'est embarqué sur son yacht avec la marquise. On est allé en Egypte; d'Egypte on s'est transporté aux Indes, on n'en reviendra que l'été prochain. En l'absence de ses parents, le comte Ghislain s'est
établi à Bois-le-Roi, il y passera l'hiver, et c'est là que vous lui enseignerez l'allemand. Vous vous en trouverez bien : le séjour de la campagne vous sera salutaire, le voisinage de la forêt de Fontainebleau vous inspirera des pensées sérieuses. Je connais des maîtres répétiteurs qui, eux aussi, ont besoin de se calmer. »
Eusèbe Furette fit la grimace ; il lui en coûtait de quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques mois. L'asphalte lui était cher; épicurien plus imaginatif que pratiquant, il pouvait passer de longs et délicieux quarts d'heure à voir trotter devant lui une paire de petits pieds, qui s'en allaient sournoisement quelque part et semblaient se douter qu'on les regardait; c'était assez pour lui donner des idées riantes et lui faire oublier les mélancolies de l'existence. Il prit cependant son parti; il était raisonnable, il accepta de bonne grâce une proposition qui lui avait paru d'abord incongrue.
« Bah! se dit-il, ce comte Ghislain de Goulouvre est sûrement un faux ermite, et Bois-le-Roi doit avoir ses ressources, j'y trouverai quelque chose à faire. »
C'était sa formule, et il pensait qu'en cherchant bien on trouve partout quelque chose à faire, que partout on peut se procurer ces distractions aimables, ces rêveries du cœur qui consolent de la vertu.
A quelques jours de là, vers le milieu d'octobre, il était installé dans un château monumental, perché sur une hauteur boisée, en face d'un des coudes de la Seine, et commandant un parc de cent hectares, qui descendait jusqu'à la rivière. N'ayant pas le goût du grandiose, Eusèbe trouva ce château trop grand, et il est certain que, réduits à eux-mêmes, deux jeunes
gens étaient comme perdus dans cette vaste et solennelle demeure. On ne voyait partout que des volets fermés; les longues galeries avaient la sonorité particulière aux lieux déserts, on y aurait entendu trotter une souris. Le soir, quand il se retirait dans sa chambre, Eusèbe marchait sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint de troubler le sommeil de tous ces appartements inhabités, et il songeait aux bergers antiques qui s'abstenaient de jouer de la flûte aux heures où Pan se repose et où les forêts se taisent pour le laisser dormir.
Il ne pouvait se plaindre, rien ne manquait à son confort, à son bien-être. La cuisine était excellente, les vins étaient de première qualité, les domestiques étaient bien dressés, bien stylés, attentifs et respectueux. On lui avait donné, pour lui tout seul, un logement de quatre pièces. Son salon était meublé avec une élégance coquette, orné de peintures, plein de bibelots. Sa chambre à coucher s'ouvrait sur un cabinet de bains. Son lit était un peu haut, il avait quelque peine à y monter; mais, une fois étendu, il s'y enfonçait avec délices. Il venait enfin d'apprendre ce que c'est que de coucher sur la plume. Aussi se levait-il fort tard. Ses matinées lui appartenaient, il ne donnait ses leçons que dans l'après-midi, et son élève avait l'esprit si ouvert, la mémoire si facile qu'il y avait plaisir à travailler avec lui.
Eusèbe était assez philosophe pour sentir le prix des bonheurs négatifs. Il se disait : « La place est bonne, et je serais un ingrat de n'en pas convenir. Me voilà affranchi de toutes mes corvées, dispensé de me lever à cinq heures du matin, de surveiller des gamins pervers, de faire boire des ânes qui n'ont pas
soif. » Mais, si philosophe qu'il fût, il pensait que la vie réduite au pur négatif ne vaut pas un radis. Ce grand château manquait de femmes. Pour découvrir un jupon, il fallait pousser jusqu'aux communs. L'un des jardiniers était un veuf, dont la fille unique promettait d'être un jour fort jolie; malheureusement, ce n'était encore qu'une fillette, et Eusèbe se plaignait d'être venu à Bois-le-Roi cinq ans trop tôt.
Sa principale occupation était de se demander dans quelle variété de l'espèce humaine ou du règne animal il devait ranger le comte Ghislain de Coulouvre, qui était pour lui une énigme dont il cherchait le mot. Ne pouvant admettre qu'à vingt-six ans on eût l'amour des Thébaïdes, il l'avait soupçonné d'être un faux ermite, qui égayait par de secrets et doux passe-temps les austérités d'un hiver passé dans les bois, à douze lieues de Paris. Il était revenu de son erreur : le beau Ghislain avait l'humeur solitaire, et il ne venait jamais personne dans son château.
L'emploi que ce comte faisait de ses journées était sévèrement réglé. Il se levait au premier chant du coq, allait se promener à cheval dans la forêt de Fontainebleau, qui lui plaisait surtout dans la saison des feuilles mortes, dans le temps où, sauf les taillis de pins, quelques ronces encore vertes et les buissons de houx, tout est jaune ou gris et semble avoir vécu. En revenant de sa promenade, il s'enfermait dans sa chambre, étudiait quelques livres d'histoire ou le Manuel diplomatique. Au coup de midi, il descendait dans la salle à manger, où Eusèbe l'attendait, et il lui disait en souriant :
~ « Eh bien, seigneur, avons-nous bien dormi cette nuit?
— Couci-couci, répondait Eusèbe ; nous ne fûmes jamais de grands dormeurs. »
Après le déjeuner on faisait de l'allemand avec beaucoup d'application, durant trois ou quatre heures, et l'élève, qui voulait aller au fond des choses et savoir le pourquoi, embarrassait souvent le maître par ses questions. On dînait ensemble, on jouait une partie de billard, et on se retirait chacun chez soi, l'un pour étudier ou rêver, l'autre pour fumer dans son lit en relisant quelques pages de Rabelais ou de Pétrone. Ainsi se passait la journée; le lendemain on recommençait.
Le comte de Goulouvre avait des manières fort agréables, une simplicité tout unie, une grâce attirante; il n'était pourtant pas de ces hommes avec qui on se familiarise aisément. Son grand air, sa grande taille, la fierté de ses noirs sourcils, son front étroit, haut et sévère, son nez aquilin, ses yeux voilés, pâles, qui devenaient chauds et presque violents dans leurs réveils subits, ses lèvres minces, légèrement relevées aux deux coins, le mystère de son sourire, la douceur même de sa voix un peu chantante, intimidaient les Eusèbe Furette. Il ne mettait tout à fait à Taise que les très petites gens ; ses préférences étaient pour les humbles. Il entrait dans leurs affaires, leur prenait le cœur par ses attentions, par ses prévenances autant que par ses générosités. Les domestiques l'adoraient. L'un d'eux, qu'il avait soigné dans une maladie contagieuse, se serait fait tuer pour lui; les humbles sont surtout sensibles à ce qui les relève. Mais il tenait à distance les indiscrets. Il parlait volontiers de toutes choses, sauf de lui. La ville était ouverte à tout venant, la forteresse était bien gardée.
Il avait dit à Eusèbe, dès le premier jour :
« Je crains, mon cher monsieur, que la vie qu'on mène à Bois-le-Roi ne vous semble un peu monotone. Je serais désolé si vous vous ennuyiez chez moi. Dites-moi vos préférences. Vous trouverez ici, à votre choix, des chevaux doux ou ombrageux, des fleurets et des pistolets de tir, des fusils de chasse et du gibier, des lignes, des filets, des éperviers et des bateaux. »
Eusèbe n'avait nulle envie d'apprendre à monter à cheval : il se sentait né pour parcourir pédestrement les chemins et les sentiers de la vie, il aimait à voir la terre de près et il craignait les chutes. Il n'était point chasseur, et les poissons qui l'intéressaient n'étaient pas ceux qu'on amorce avec des asticots. L'escrime, les épées ne lui disaient rien; il redoutait les exercices violents, il était lourd, il était gras et ne se souciait pas de maigrir.
Il fut tenté de répondre : « Mon cher comte, vous êtes un superbe garçon et j'ai l'esprit curieux. On assure qu'autrefois vous vous êtes fort amusé. Vous avez vu bien des choses, vous devez avoir une foule d'histoires de femmes à raconter. C'est un genre de récits dont je suis friand, et si vous m'honoriez de vos confidences, j'emploierais volontiers mes soirées à vous entendre, enfoncé dans un fauteuil moelleux, en me rôtissant les tibias au coin d'un bon feu et en sirotant l'un après l'autre quelques verres de grog ou de punch. Quand vous seriez las de parler, nous ferions un cent de piquet. Dans ces conditions, votre château ne serait pas un lieu de délices, on ne trouve pas le paradis sur terre, mais je passerais quelques mois auprès de vous sans m'ennuyer. »
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Un matin pourtant, il se piqua d'honneur, il se leva plus tôt que d'habitude, s'arma d'un fusil, descendit dans le parc pour y tirer un lapin, qu'il manqua misérablement : toute sa grenaille entra dans le tronc d'un sapin. Confus, honteux de tant de maladresse, le chien qui l'accompagnait lui tourna brusquement le dos et s'en alla chasser pour son compte, en se disant : « Je ne ferai jamais rien de cet homme-là ». Eusèbe, très mortifié, jura de ne plus s'exposer aux humiliants mépris de ce basset.
« M. Peyron, pensait-il, avait raison de prétendre que le comte Ghislain s'était trop amusé ; l'excès des plaisirs l'a vieilli avant l'âge. Il a fait des folies, il les digère. Mais, que diable! s'il est repu, est-ce une raison pour que tout le monde ait dîné! »
Eusèbe Furette était depuis dix jours à Bois-le- Roi quand, le troisième dimanche d'octobre, après déjeuner, le comte Ghislain l'engagea à descendre avec lui jusqu'au bas du parc. Ils arrivèrent au pied d'une butte couronnée d'un moulin à vent, qu'on avait converti en belvédère. Eusèbe consentit à monter dans la lanterne, et, quoiqu'elle ne fût pas bien haute, il s'arrêta en chemin pour souffler. Il fut récompensé de sa peine, le coup d'œil était charmant. La Seine argentée et luisante se promenait paresseusement entre ses berges sinueuses. En aval elle faisait un brusque détour et se dérobait dans l'ombre noire d'une forêt, pour reparaître un peu plus loin et retrouver le soleil, comme une vie heureuse qui vient de traverser une aventure*.
Le comte montrait à Eusèbe le pays, lui nommait les endroits, les collines, les villages. Il lui expliqua que Bois-le-Roi se compose de trois groupes d'habitations bien distincts, dont l'un s'appelle Brolles, et qui possèdent en commun une seule mairie, une seule église, un seul cimetière. Au delà de Brolles,
Eusèbe remarqua une maison isolée, qui lui parut singulière et qu'il eût trouvée plus bizarre encore s'il en avait pu voir le détail. Chalet russe, pagode ou bonhonnière, c'était un chef-d'œuvre d'architecture prétentieuse et tourmentée, de gothique flamboyant marié au style rocaille. Les murs en colombage, d'un rouge vif, se terminaient par des pignons à redans; des gables historiés masquaient les combles. Coupoles vertes ou bleues, clochetons pointus, pinacles à crochets et à fleurons, épis de toiture en terre vernissée, décorés de corbeilles de fleurs, de boules et d'oiseaux, cartouches revêtus d'inscriptions dorées, rinceaux, enroulements, volutes, il y avait de tout dans cette bâtisse, et jamais on n'avait poussé plus loin l'art de torturer les lignes, de faire grimacer les contours et crier les couleurs.
« Voilà, dit-il, une villa d'un goût merveilleux et baroque.
— On y a enfoui beaucoup d'argent, répondit Ghislain, et on a mis dix ans à la construire. Chaque année on la recommençait sur un plan nouveau. Cette grande dépense et ce grand travail ont produit le beau résultat que vous voyez.
— Quel est le propriétaire?
— Mme Démonte, qui fut aussi l'architecte.
— Mme Démonte, jadis Mlle Sivry ! s'écria Eusèbe en tressaillant d'aise comme un chasseur qui voit paraître un lièvre dans un endroit où il ne pensait trouver que du lapin.
— Vous la connaissez?
— De réputation seulement. Qui n'a entendu parler de cette grue célèbre ou de cette illustre hétaire, de celle qui fut l'une des reines du monde de la
galanterie? Suis-je bien informé? On m'a raconté que le dernier pigeon qu'elle pluma fut le vieux médecin très riche dont elle porte aujourd'hui le nom. Elle le mangea jusqu'aux os. Pour se refaire, il se lança dans des spéculations aventureuses, et, pour comble d'infortune, il fut atteint de paralysie. Elle lui restitua son bien, à la condition qu'il l'épouserait.
— En effet, il l'a épousée, et s'en est bien trouvé. Mme Démonte est une personne aussi charitable qu'intelligente. Elle a soigné ce vieillard paralytique avec un dévouement au-dessus de tout éloge, sans se plaindre qu'il s'obstinât à vivre. Il mourut il y a trois ans; elle s'est retirée à Mon-Bijou : ainsi se nomme le castel que vous vous permettez de trouver baroque. On assure qu'elle s'est jetée dans la haute dévotion. Contentons-nous de dire qu'elle est bienfaisante, très assidue aux offices, qu'elle rend le pain bénit, qu'elle a su gagner le cœur de notre curé, pour qui elle brode des tapis d'autel et qui chante ses louanges. Son unique pensée est d'obtenir quelque considération. Il y a des gens qui démarquent le linge ou les livres, elle voudrait démarquer sa vie. Elle donnerait les trois quarts de sa fortune et tous ses diamants, qu'elle ne porte plus, pour avoir droit à certains égards. Elle les mendie. « Bonnes gens, un peu de respect, par charité ! »
— Vous êtes dur, répliqua Eusèbe. Je suis plus tolérant que vous; à tout péché miséricorde! D'ailleurs, que deviendrait ce pauvre monde si l'on en supprimait la chair à plaisir?
— Et que deviendrait-il, mon cher Furette, s'il se mettait à la respecter? »
Ils étaient descendus de leur lanterne; ils arri-
vèrent au bas du parc, qui se terminait par un long terre-plein parallèle à la Seine et bordé d'un mur à hauteur d'appui. Eusèbe était las, il s'assit à califourchon sur le mur. Il regardait des bateliers arrimant des futailles dans une gabare et, debout à l'arrière d'un canot, un intrépide pêcheur qui ne prenait rien. Mais, tout en regardant ce pêcheur, il pensait à Mme Démonte. Depuis quelques minutes Bois-le-Roi lui semblait un lieu moins sauvage, moins désolé et plus intéressant.
« Si vous voulez voir votre illustre hétaire, lui dit le comte Ghislain, la voici. »
Et il lui montrait du regard une femme d'une cinquantaine d'années, qui venait de descendre de son coupé et se promenait à pas comptés sur le chemin de halage, une canne d'ébène à la main.
« Gythère! ô Paphos! s'écria Eusèbe, est-il bien possible que cette grosse bourgeoise soit Mme Demonte? »
Toute sa toilette, son chapeau ombragé d'une plume noire, son mantelet de fourrure, sa robe couleur feuille-morte, étaient d'un goût simple, sobre, presque sévère. Elle ne portait pas d'autres bijoux qu'un bracelet fort modeste. Elle était devenue trop replète; sa taille, jadis très noble, s'était gâtée; elle n'essayait pas de se défendre, ni de cacher ses cheveux gris, elle en faisait gloire et les poudrait pour les rendre plus respectables. Désormais sa seule ambition était de ressembler aussi peu que possible à ce qu'elle avait été. Elle tâchait de dépayser ses souvenirs, elle cherchait le bonheur dans la profondeur des oublis. Elle se persuadait parfois que cela n'était pas arrivé, que les grands récits qu'on faisait d'elle
étaient des contes inventés à plaisir, et, quand son passé lui revenait à l'esprit, elle lui disait : « Tu te trompes, ce n'était pas moi; j'ai toujours été une bourgeoise irréprochable et toute ronde ».
A quelques pas de là, une bonne endimanchée se reposait sur un banc, tenant sur ses genoux un beau poupon de trois ans. Mme Démonte s'approcha, complimenta la bonne, présenta à l'enfant une dragée, lui pinça les joues, le chatouilla sous le menton pour le faire rire, et le fit pleurer. Elle tenta de le consoler en le mangeant de caresses; elle le prit dans ses bras, le baisa gloutonnement sur la bouche.
« Pauvre femme! dit Ghislain, sa façon d'embrasser les enfants raconte son histoire. »
Le soir de ce même jour, Ghislain emmena son professeur d'allemand dans sa chambre pour lui montrer des tableaux de maître. C'était la première fois qu'Eusèbe pénétrait dans le sanctuaire; il constata, en y entrant, que le comte de Coulouvre, fort soigneux de sa personne, rangeait mal ses papiers et laissait traîner ses clefs. Après avoir admiré les peintures, il examina la bibliothèque, divisée en deux corps : d'un côté, la poésie, les romans ; de l'autre, les historiens et les livres de droit. Il fut étonné d'apercevoir dans un coin quelques ouvrages de théologie.
« Ils sont richement reliés, dit-il, mais je ne suis pas sûr qu'on les ait souvent ouverts.
— Je les avais achetés, dit le comte, par complaisance pour l'abbé qui fut mon précepteur. Les ai-je beaucoup lus? J'en doute un peu. »
Eusèbe voulut profiter de l'occasion pour lui faire avouer qu'il avait pensé quelque temps à entrer dans
les ordres; mais il avait affaire à un homme qui n'entendait jamais les questions auxquelles il se souciait peu de répondre. On causa politique.
« Je ne m'intéresse, dit Ghislain, qu'aux réformes sociales; nous en avons grand besoin. La plupart des socialistes n'ont pas le sens commun, mais la sagesse sort quelquefois de la bouche des fous. Malheureusement, pour que les réformes s'imposent, il faut que la religion s'en mêle, et nous ne lui permettons plus de s'en mêler.
— De quelle religion parlez- vous? Il y en a tant que j'ai renoncé à faire mon choix.
— En pareille matière, reprit Ghislain, on ne choisit pas, on renonce à ses opinions particulières, on s'incline, on se soumet, on subit, et la soumission volontaire est peut-être la vraie liberté. Le catholicisme se recommande à nous par sa durée, et il a l'évidence, la majesté ou, si l'aimez mieux, la brutalité d'un fait. La philosophie est la raison contente; le protestantisme est une raison mécontente, qui se donne beaucoup de mal pour remplacer ce qu'elle a perdu. Elle s'ingénie, elle a recours aux succédanés; elle nous dit : « Prenez ma chicorée, vous la trouverez plus savou- « reuse, plus parfumée que le meilleur café de Moka. » Tour ma part, je ne supporte pas le café, mais je méprise toutes les chicorées et toutes les inventions modernes. S'il y a une vérité, elle s'est transmise d'âge en âge, le monde en a fait l'expérience, elle est une tradition vieille comme l'univers et continuée dans l'Église. Je ne suis pas philosophe et je regrette de ne pas croire; je suis un sceptique qui s'afflige de l'être.
— Beaucoup de gens en sont là, dit Eusèbe en
allumant une cigarette. Ils tournent autour de la capucinière, regrettent de n'y pouvoir entrer; ils ont la taille épaisse, et les portes sont étroites. Un de mes amis devint fou. L'an dernier je l'allai voir à l'asile de Vaucluse. Il était à genoux dans sa cellule et priait. Tout à coup il se releva, les poings serrés, en s'écriant : « C'est un drôle; je l'appelle et il ne vient pas. »
L'entretien fut interrompu par l'intendant du château, qui venait avertir M. le comte qu'un des valets d'écurie, sujet aux douleurs néphrétiques, se trouvait mal et le faisait appeler. C'était un genre de devoirs auquel Ghislain ne se dérobait jamais. Il avait quelques connaissances en médecine, et, sauf dans les cas graves, il soignait lui-même tout son monde. Il sortit aussitôt.
« Je suis libre de croire qu'il va revenir, pensa Eusèbe. Attendons-le. »
Resté seul dans cette chambre en désordre, il en fit deux ou trois fois le tour, furetant partout, promenant dans tous les coins ses yeux et sa gourmandise de chat. Il avait du flair; les papiers épars sur la table ne l'attirèrent point, mais, avisant un tiroir entrouvert, il s'en approcha, y fouilla délicatement, en tira un cahier cartonné, qui, en apparence, n'était qu'un agenda, un recueil de notes de dépenses mêlées à des devis de travaux de maçonnerie. Ce n'était pas là ce qu'il cherchait, et il allait remettre le cahier à sa place quand ses yeux tombèrent sur quelques pages d'une écriture fine, serrée et rapide, qui lui parurent plus intéressantes que le reste. Il crut s'apercevoir qu'il y était question de Mme Démonte, et il fut sur le point de s'imaginer je ne sais quoi. L'indiscret voulut en avoir le cœur net, il lut ce qui suit :
« Si haut que je remonte dans mes souvenirs, les avertissements ne m'ont jamais manqué. A quatorze ans, j'avais lu en cachette la Nouvelle Héloïse, et je croyais à Julie; l'amour réapparaissait comme une fête sacrée, comme un saint mystère. Un jour que je me promenais avec mon oncle Jean, qui m'apprenait à monter à cheval, nous passâmes près d'un endroit où des ouvriers travaillaient aux fondations d'une maison : « Qui habitera cette maison? demandai-je à « mon oncle. — Je ne sais pas, me dit-il, si elle sera « jamais habitée; mais on la bâtit pour une belle créa- « ture qui s'appelle Mlle Sivry. Après avoir été aimée « de beaucoup d'hommes, elle s'est fait adorer d'un « vieux médecin, M. Démonte, qui fait pour elle beauce coup de folies. » De ce jour, Mlle Sivry me trotta dans l'esprit; je lui prêtais le visage, les grâces, la voix argentée de Julie, et je mourais d'envie de la rencontrer. Trois mois plus tard, nous repassions dans le même endroit, et la maison commençait à sortir de terre. Nous entendîmes de très loin les éclats d'une voix aigre comme une bise de mars. Mon oncle me dit : « Te voilà servi à souhait, tu vas voir « Mlle Sivry ». Apparemment son entrepreneur et ses ouvriers avaient mal compris ses instructions; debout sur le bord du chemin, elle frappait du pied et disait de gros mots. Comme nous approchions, elle se retourna pour nous regarder, et je vis des cheveux jaunes, un visage peint et enfariné, un grand nez taillé en forme de couteau, des paupières noires, des yeux d'un bleu de faïence, de grands yeux bêtes de poupée, qui ne disaient rien même quand ils étaient en colère. Cette voix et ces yeux m'avaient frappé de stupeur; je m'abîmai dans mes réflexions. Je ne re-
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couvrai la parole que cent pas plus loin, et je dis, en donnant un grand coup de cravache à mon poney : « Voilà donc ce que C'est que l'amour ! » Mon oncle se mit à rire. « Il est certain, me répondit-il, « que l'amour est une bêtise, mais cette bêtise est « divine. »
« Cet oncle Jean était un homme de grand sens », pensa Eusèbe.
Et, après avoir allumé une seconde cigarette, il poursuivit sa lecture :
« Cette rencontre et cette découverte m'avaient fait une grande impression, et je commençai d'ouvrir Foreille aux insinuations de mon précepteur, qui m'engageait à renoncer au siècle, comme il disait. Mais mon père ne voulut pas en entendre parler. Il avait raison. Ce n'est pas assez d'avoir rencontré Mlle Sivry dans une route; avant de mépriser le siècle, il faut l'avoir connu.
« Le second avertissement s'est fait attendre. Étrange douceur des premières amours et des curiosités défendues! C'est un bonheur toujours inquiet et toujours étonné. Elle s'appelait Adèle; elle avait huit ans de plus que moi. Je l'avais rencontrée un soir, dans un bal d'étudiants. Je n'osais pas, elle me força d'oser. Le lendemain était un dimanche de Pâques fleuries; nous l'avons passé à Louveciennes et dans la forêt de Marly. Huit jours après, quelqu'un me l'avait prise. Je pleurai de rage comme un petit garçon à qui l'on a crevé son premier tambour. Il était écrit que je la reverrais. Dix-huit mois plus tard, un externe de l'Hôtel-Dieu, qui m'empruntait quelquefois de l'argent, me dit : « Tu voulais voir une « autopsie. Il nous est mort cette nuit, contre toute
« attente, une piqueuse de bottines qui venait d'entrer « à l'hôpital. Nous l'ouvrons à cinq heures. » J'arrivai en retard, j'étais fort ému. Ce souterrain voûté, pareil à une crypte d'église, cette grande table de pierre, cette planche inclinée où reposait un corps raidi, qui me parut blanc comme neige, tout cela me faisait peur. On l'avait ouvert ; le cœur, l'estomac, le foie, les intestins nageaient dans un liquide jaunâtre. Je fus pris de nausée ; je me dis : « Cette femme avait peut- « être un amant; heureux est-il de n'être pas ici ! » On enleva, on arracha tous ces viscères à la force du poignet, on les plongea dans une grande cuve, on les nettoya avec soin; on les examinait, on incisait, on taillait deci, delà. La veille, on avait beaucoup disputé : on ne s'entendait pas sur le diagnostic. L'un la croyait tuberculeuse, un autre avait parlé dune lésion du foie, un autre d'un cancer des intestins. Il se trouva que les intestins, ]e foie, les poumons, tout était malade. « Elle avait trois raisons pour une de « mourir, dit le chef de service, mais la meilleure était « celle que j'avais dite. » Et son sourire exprimait la joie d'un homme qui a deviné. Je n'avais pas encore osé la regarder au visage ; je craignais qu'elle n'eût les yeux ouverts et qu'elle ne vît ce qu'on lui faisait. Je la regardai enfin, et un frisson me saisit. Je lui dis : « Est-ce toi? » Je m'informai; c'était bien elle. »
« Gageons, se dit Eusèbe, qu'Adèle n'a pas été réclamée, qu'il a emporté son crâne, qu'il l'a serré dans une de ses armoires et qu'il lui fait prendre l'air les jours de fêtes carillonnées. »
Mais le manuscrit n'en disait rien; il continuait ainsi :
« Cinq années durant, je vécus si sottement que je
n'y puis penser sans rougir. Je croyais aimer, je n'aimais pas. Le démon de la vanité, qui dessèche l'âme, me tenait. Les sécheresses appellent les dégoûts, et au bruit discordant que font dans le cœur les fausses passions succèdent des silences de mort. Il n'y avait plus pour moi que la femme de théâtre, parce qu'elle est de toutes les femmes la plus en vue et la plus convoitée. A vingt-quatre ans, j'avais eu deux affaires d'honneur, et, chaque fois, j'avais blessé mon homme : j'étais un personnage. L'amour me délivra de ma vanité ; enfin , je connus ses délices, ses fureurs et ses misères. »
« Ici paraît la princesse russe, dit Eusèbe à demivoix. Je l'attendais. »
Malheureusement, l'agenda était sobre de détails sur cette liaison. On n'y lisait que ceci :
« J'étais ivre, j'étais fou. Sa beauté me causait des délires; sa voix, qui était une musique, m'ensorcelait. Le mot jamais, le mot toujours, personne, non, personne n'a su et ne saura les dire comme elle. « Je « suis à toi pour toujours.... Je le méprise et je ne le « reverrai jamais. » Ce mari, qu'elle ne devait plus revoir, obtint une grande charge à la cour de Russie ; qui pouvait encore le mépriser? Elle trouva un prétexte pour m'éloigner; quand je revins à Paris, elle n'y était plus et je crus mourir.
« La colère et le mépris me rendirent le courage de vivre, et je me persuadai qu'on pouvait aimer deux fois, que l'amour honnête et pur guérit de l'autre. Ma cousine Iza revenait d'Angleterre. On pensait depuis longtemps à nous marier, et mon père tenait à ce projet, auquel se rattachaient des intérêts de famille. Elle n'était encore qu'une enfant; elle me
parut agréable, elle avait pour moi la grâce d'une espérance, la douceur d'une consolation. Je me disais : Je veux l'aimer ! et je me flattais d'y réussir. Quand, au commencement de septembre, le raisin est encore vert et dur comme un caillou, on désespère de le voir jamais mûrir; il suffit pourtant d'une pluie chaude, suivie d'un rayon de soleil, et les grains s'attendrissent, ils prennent de la couleur, ils tournent. Je souhaitais que ce miracle se fît, et il me semblait que mon amitié pour cette enfant commençait à tourner comme mûrit le raisin. La fièvre typhoïde la prit et l'emporta.
« J'étais un homme bien averti. Mon sort, je n'en pouvais douter, était de renoncer au bonheur ou de le trouver dans le renoncement. Je me mis à travailler. Je ne me sentais aucun goût ni aucun talent pour la diplomatie: mais de tous les métiers que je pouvais faire, j'avais résolu de choisir celui qui me semblait le plus ingrat. Cependant j'hésite encore; je cherche une inspiration qui ne me vient pas. Je ne voudrais point quitter ce monde sans avoir racheté ma misérable jeunesse, sans avoir soulagé des souffrances et consolé des petits, sans avoir accompli quelque œuvre de miséricorde ou servi quelque noble cause. Je ne suis pas dévot, mais je suis superstitieux; je crois aux avertissements, et si.... »
En cet instant, Eusèbe entendit le bruit d'un pas dans l'escalier. Il ferma vivement l'agenda, le remit dans le tiroir et se hâta de regagner son appartement. Il faut lui rendre le témoignage qu'il se reprochait son indiscrétion.
« Bah! elle ne fera de tort à personne. Ne faut-il pas savoir avec qui l'on vit? Heureux et infortuné
Ghislainî Après une brillante jeunesse, pleine d'émotions, de fêtes et de femmes, le voilà dégoûté de la vie. Sa maîtresse lui a manqué de parole, sa petite fiancée est morte. Est-ce une raison pour se ronger de remords et renoncer à tout? C'est un spectacle mélancolique qu'un grand bonheur où les vers se mettent. »
Eusèbe Furette n'était pas un sot; il ne savait pas seulement les langues, l'allemand et même l'arabe, ce gros garçon était un grand logicien, un raisonneur assez délié. Mais il avait l'entendement fermé à de certaines choses; il ne devait jamais ni comprendre ni connaître ces maladies aiguës ou chroniques qui s'attaquent aux cœurs généreux, celles qu'on peut appeler les maladies nobles.
Il avait quelque talent pour la caricature. Il dessina sur une page de son album une grande boîte, laquelle avait la forme d'une tête et un visage tout pareil à celui du comte Ghislain. Un petit génie l'avait ouverte : il en. sortait tout un essaim de jolies femmes, des piqueuses de bottines, des danseuses qui pirouettaient dans un nuage, des petites filles malades aux yeux mourants, des princesses russes que leurs longs cheveux dénoués habillaient de pied en cap et qui s'éventaient mollement. Il n'était resté dans la boîte qu'un révérend père capucin. Le nez en l'air, il regardait danser Colombine, et de sa bouche sortait une devise ainsi conçue : « Elles sont parties; la maison est à moi ».
Quand il eut fini sa caricature, Eusèbe la trouva aussi expressive qu'agréable. Il fut prudent, il s'empressa de la brûler à la flamme de sa bougie.
« Notre homme, pensait-il en se déshabillant, est
un blasé mystique. Un jour qu'il se promenait sur le boulevard, il y a vu passer son convoi funèbre. Sac à papier! il est plaisant avec sa foi aux avertissements. Mais n'en disons pas de mal, ses lits sont tendres. »
Trois jours plus tard, Ghislain reçut de Bombay un gros pli, qui contenait deux lettres. L'une était un long mémoire, sec et net, d'un style d'avoué, touchant deux affaires que le marquis de Goulouvre avait laissées en souffrance à Paris et qu'il priait son fils de régler le plus tôt possible, en se conformant strictement à ses instructions. Pour faire la part du cœur, il avait ajouté ce post-scriptum :
« Je t'envoie deux photographies, qui te prouveront que je maigris, que ta mère engraisse et qu'ainsi tout va bien. Souviens-toi, grand rêveur, que tu es à Bois-le-Roi pour y soigner mes chevaux, que tu me réponds de leur santé, que j'ai mis cela sur ta conscience, que tu as charge d'âmes. »
« Eh oui ! dit Ghislain , on vous rendra votre écurie telle que vous l'avez laissée, et vos recommandations sont inutiles. »
Il passa à la seconde lettre. La marquise y racontait en courant les joies de son voyage, les empressements qu'on lui témoignait partout, les fêtes que lui avait données le gouverneur de Bombay, une
promenade à dos d'éléphant, une danse de bayadères. C'était moins un récit qu'un résumé fort succinct, rapide, hâtif; les petites phrases hachées trottaient, galopaient, et, dans cette grande presse, plus d'un mot était resté au bout de la plume. Ghislain examina les deux photographies; il constata qu'en effet son père avait maigri, que sa mère avait légèrement engraissé, que l'un et l'autre semblaient se porter à merveille.
Le marquis s'était toujours bien porté. Il avait soixante-cinq ans accomplis, mais il était admirablement conservé. Il n'avait jamais eu à se plaindre de son estomac, et jamais la goutte n'avait osé s'attaquer à ce diplomate, grand dîneur et homme de plaisirs. Il pensait qu'on fait tout ce qu'on veut, et il avait résolu de ne pas vieillir. Il s'y appliquait, il aidait à la nature ; il teignait ses cheveux, portait un corset. Fort intelligent, ce qu'il comprenait le mieux, c'était l'art d'éloigner de lui toutes les idées déplaisantes et toutes les sensations désagréables. Sec et pointu dans son intérieur, il pouvait être séduisant dans le monde; mais, pour qu'il s'en donnât la peine, il fallait que cela pût lui servir à quelque chose. D'habitude, on lisait dans son œil dur que le marquis de Coulouvre était incapable de sacrifier ses aises ni le moindre de ses goûts ou de ses dégoûts au bonheur de qui que ce fût.
Plus jeune que lui de vingt ans, la marquise pouvait se passer d'être une beauté, tant elle attirait les regards par son exquise élégance, par sa grâce souveraine. Quoiqu'elle eût de fort beaux yeux, elle était un peu myope; c'était un charme de la voir dans une fête errer, voltiger à travers la foule de ses admi-
rateurs avec de petites hésitations, avec un certain flottement de toute sa personne ; il semblait qu'égarée dans un bois, elle cherchât son chemin; elle était sûre de le trouver. Personne ne savait dire comme elle, sur un ton de surprise, de ravissement : « Ah! c'est vous! » Cœur léger, âme froide, elle avait l'esprit aimable, et son salon, très fréquenté, très couru, était considéré comme le paradis des amours-propres. Elle se plaisait dans la société des gens de lettres, même des savants; elle les questionnait avec art, les écoutait avec les yeux. Le peu qu'elle retenait, elle l'employait à défrayer, à nourrir quelque conversation mondaine. Elle n'avait pas besoin d'entendre d'un bout à l'autre une pièce nouvelle pour la juger finement, et il lui suffisait de parcourir vingt pages d'un roman pour deviner le reste. A une curiosité presque universelle elle joignait une indifférence plus universelle encore. Toujours en mouvement, en l'air, toujours en quête de nouveautés et de distractions, elle ne connaissait pas la fatigue, et son sourire enchanteur, dont tout le monde était dupe, semblait neuf, frais, né . d'hier, bien qu'il lui servît depuis plus de quarante ans.
La marquise n'avait jamais aimé son mari, elle l'avait toujours supporté; le marquis, après avoir été éperdument amoureux de sa femme, la craignait un peu et la ménageait par prudence. Ces deux égoïsmes, l'un raffiné et cynique, l'autre infiniment gracieux, faisaient assez bon ménage ensemble. Ils n'imaginaient pas d'autre bonheur qu'une dissipation continue, ni d'autre vertu que la tolérance. Récemment l'envie leur était venue à tous deux d'aller se promener aux Indes; c'est pour cela qu'ils s'y trouvaient
ensemble. Mais ils étaient incapables de se faire aucun sacrifice; ce mot ne figurait pas dans leur vocabulaire, qui était à la fois très riche et très pauvre.
Ghislain regarda longtemps la photographie de sa mère. Il l'adorait. Dans son enfance, il s'était souvent affligé de n'être pas aimé d'elle comme il se figurait que les mères doivent aimer, de ne tenir qu'une très petite place dans sa vie entre deux fêtes, entre deux idées de traverse, entre deux souvenirs, entre deux projets. Il lui disait : « Maman, vous ne m'aimez pas assez ». Elle lui répondait qu'il n'avait pas le sens commun, et il avait fini par s'accommoder de ce qu'elle pouvait lui offrir et lui donner. Il relut sa lettre, dans la vaine espérance d'y découvrir un mot tendre.
« Le fond de la vie, se dit-il, est le renoncement. Par malheur, le renoncement n'est une vertu que lorsqu'il est volontaire. »
Il avertit Eusèbe que les ordres qu'il avait reçus de son père l'obligeraient à s'absenter quelques jours. Il le laissa libre de l'accompagner à Paris ou de l'attendre à Bois-le-Roi. Eusèbe préféra attendre; il avait son idée.
Ghislain s'était flatté d'expédier rapidement ses deux affaires. Il survint des difficultés. Il prenait les choses à cœur, il surmonta son ennui. Enfin il put écrire à son père qu'il avait exécuté ponctuellement ses instructions.
C'était le jour de la Toussaint, le seul de l'année où, par une vieille habitude, il assistait quelquefois aux offices. Il lui sembla que, s'il entendait vêpres, il se rendrait agréable à sa mère absente, qu'il se
mettrait en communication avec elle. Vers quatre heures, il entra dans une église. Il arrivait trop tôt, la prédication n'était pas encore commencée. Il goûtait peu les sermons, et il se disposait à se retirer; quelques mots prononcés près de lui le firent rester. Un marguillier bien informé expliquait à son voisin que le prédicateur du jour, connu sous le nom de l'abbé Silvère, était le frère cadet du baron de Trélazé; que, parti comme aumônier pour l'Indo-Chine, il y était resté comme missionnaire, qu'à plusieurs reprises on avait voulu le faire évêque, qu'il avait obstinément décliné cet honneur; qu'ayant échappé par miracle à un massacre de chrétiens, il n'avait pu échapper à la dysenterie, qu'il avait failli en mourir; qu'on l'avait obligé à venir passer deux ans en Europe pour s'y refaire, mais que certaines gens ne peuvent se reposer, et qu'après avoir converti beaucoup d'Annamites, l'abbé Silvère emploierait sans doute ses loisirs forcés à évangéliser les Français.
Le monsieur bien informé cessa de parler : le prédicateur venait de monter dans sa chaire, au milieu de ce confus murmure de curiosité qui précède les grands silences d'attention. Ce petit homme maigre et barbu avait les pommettes légèrement saillantes, un visage couleur d'acajou, des yeux allongés et obliques, aux paupières bridées. Par l'effet d'une mystérieuse assimilation de l'âme à sa destinée, on devient un peu Annamite dans l'Annam. La figure de l'abbé Silvère racontait ses voyages; il revenait de loin, il s'était chauffé longtemps à un autre soleil, il avait habité des pays étrangers et étranges, il en rapportait quelque chose.
Sa voix, moins forte, moins étoffée que vibrante
et chaude, avait tour à tour des rudesses qui étonnaient l'oreille et des accents moelleux, pénétrants. Cet homme de combat joignait l'onction à l'autorité. Il semblait sonner la charge, vouloir prendre les âmes d'assaut. L'instant d'après, comme s'il se fût reproché sa violence, sa parole devenait douce, caressante, et rien n'est plus doux que le miel des violents. Il avait déclaré dans son exorde que l'humanité se partage en trois classes : les hommes de désir, les justes et les saints. Il employa la première partie de son discours à opposer aux déceptions du pécheur, qui cherche la joie sans la trouver, le bonheur tranquille du juste, qui la trouve sans la chercher, car la joie, disait-il, est une grâce, elle se donne, et, comme elle est inséparable de l'accomplissement de notre vraie destinée, elle ne peut être où Dieu n'est pas.
« Homme de désir, mon frère, s'écria-t-il, je veux te dire ton secret : tu as juré de n'aimer jamais que toi, et tu ne peux te souffrir; tu as fait de ta personne tes plus chères délices et ton idole adorée, et, quand on te réduit à ta propre société, ta solitude te fait peur. Il faut que tu t'échappes, que tu t'en ailles, que tu sortes de toi-même, que tu te répandes au dehors, et tu cours d'objet en objet pour t'en emparer et les mettre à ton usage. Les voilà, tous ces biens de la terre dont tu es si avide, je te les donne, ils sont à toi. Du jour où tu n'y trouves plus rien à prendre, ton plaisir languit et tu t'étonnes d'avoir pu si follement convoiter ce qui ne te plaisait point. Ce que tu cherchais, c'était de l'occupation, c'était la fièvre des poursuites et l'orgueil de la conquête. Prends ton bien, repais-t'en. Tu n'en veux
plus, tu n'as rien découvert ici-bas qui fût digne d'être éternellement possédé. — En échange de mes vains plaisirs, diras-tu, qu'avez-vous à me proposer? — Des devoirs à remplir. Mais le devoir est une servitude, et tu as juré de t'appartenir. Je veux te pousser à bout. Tu te flattes d'être libre; ne vois-tu pas, toi qui crains la servitude du devoir, que tu es l'esclave d'une puissance aveugle qui te contraint tour à tour à te chercher et à te fuir? pauvre machine, qui se meut par ressorts et par poulies et qui se croit libre I — Je veux faire ce qui me plait, dis-tu, et rester le maître de mes actions. — Tu t'imagines donc qu'elles t'appartiennent ! Ce qui est à toi, c'est ton désir ; mais ta destinée, c'est le monde qui en dispose, et, pour parler ta langue, le monde est gouverné par la chance, par la fortune, par le hasard. Le lendemain du jour où tu l'as faite, ton action, à qui tu pensais avoir donné ton visage, te montre un visage étranger que tu ne reconnais plus. Tu avais formé des plans qui devaient fonder ta fortune, tu as travaillé à ta ruine ; tu t'étais préparé des plaisirs, tu en as vu sortir ton malheur. Tu avais tout prévu, tout combiné ; le hasard, qui est ton maître, et qui n'est pas le mien, a fait naître des douleurs où tu cherchais des joies, des humiliations où tu cherchais ta gloire. Tu as semé, et la moisson t'épouvante. Ahl pour trouver le bonheur, j'entrerai chez le juste, qui % cherche la liberté dans l'obéissance à une règle fixe, dans la discipline de la volonté, dans une loi qu'il subit et qu'il finit par aimer. Bonheur austère, dont tu ne veux pas I Bonheur béni, que je te prêche! Le tien n'est que cendre et pourriture. »
Ce que disait l'abbé Silvère, Ghislain se l'était dit
plus d'une fois. Pour son malheur, il était né à la fois très réfléchi et très passionné. Chez la plupart des hommes, la réflexion est boiteuse comme les Prières d'Homère, et, tandis que le désir court, elle se traîne et n'arrive qu'à nuit tombante. Le comte Ghislain n'avait pas attendu d'être majeur pour régler sa vie comme il lui plaisait; on l'avait peu surveillé, et on ne le chicanait jamais sur ses dépenses. Mais, au milieu de ses plaisirs, il avait fait de mélancoliques retours sur lui-même, et la triste étoffe lui était apparue sous les broderies. Il avait découvert depuis longtemps que ses actions, à qui il se flattait de donner son visage, lui montraient souvent une figure étrangère, et à peine mettait-il dans sa bouche le fruit qu'il venait de cueillir, la cendre craquait sous ses dents. Toutefois le bonheur du juste lui semblait fort imparfait; les bonheurs austères ne l'effrayaient point, les bonheurs calmes le consternaient. Il voulait sentir dans ses joies comme une divine violence et comme un vent de tempête; il se souciait peu de la paix, et les philosophes tranquilles lui paraissaient à demi morts.
« Si c'est là tout ce que tu as à m'offrir, disait-il mentalement à l'abbé Silvère, c'est peu de chose. Je vis en juste depuis quelque temps ; mais je n'y trouve pas mon compte, et je regrette par instants mes orageux plaisirs, les transports qui troublent. »
Après avoir comparé l'homme de désir et le juste, le prédicateur comparait maintenant les vertus du juste avec les mérites extraordinaires et surnaturels des saints, qui en communiquent quelque chose à celui qui les invoque. Il établissait qu'il y a dans l'Evangile des commandements et dos conseils, que
les uns sont obligatoires, les autres facultatifs. Le juste observe en conscience les commandements, le saint se conforme scrupuleusement aux conseils. L'Evangile honore l'état de mariage et impose la chasteté à l'homme comme à la femme ; mais il considère le célibat comme un état supérieur, et il conseille de ne se point marier, pour se donner à Dieu tout entier. Il commande au riche de ne pas oublier les pauvres et de leur faire une part de son revenu ; il conseille à ceux qui désirent se sanctifier de ne rien avoir en propre et de vendre leur bien pour le partager aux pauvres. Il commande aux maîtres d'être doux et humains pour leurs serviteurs; il conseille à ceux qui aspirent à la perfection de n'être servis par personne et de servir les autres.
« Ah! que ces conseils sont rigoureux! poursuivit l'orateur. L'Evangile nous enseigne que, pour être saint, il faut renoncer à tous les attachements, se dépouiller, mourir au monde, mourir à ses passions, à ses souvenirs, mourir à soi-même. — Tu t'épargnes trop, tu n'as pas assez frappé. Frappe, te dis-je, mais ne frappe pas à côté. Frappe cette chair, qui se révolte ; frappe ce cœur et ses idoles secrètes qui ne veulent pas mourir. — Ah! Seigneur, que restera-t-il à ces hommes si dépouillés, à ces hommes sans famille, sans foyer, sans affections et sans joies? — Il leur restera, mes frères, le genre humain, dont ils se feront une famille; il leur restera la pauvreté, qu'ils aiment parce que Jésus-Christ Ta aimée; il leur restera la certitude que, dans leur dénuement volontaire, Dieu leur appartient; il leur restera la joie de le sentir en eux et de s'anéantir en lui, la joie de n'être rien et d'être tout, la joie de ne rien
avoir et de posséder la terre et le ciel. Loin de moi la pensée d'insulter à la sagesse humaine ! S'il est ici des sages, je ne leur manquerai pas de respect; mais qu'ils me permettent de préférer à leur prudence tempérée la folie qui enfante les vertus surnaturelles, la folie qui nous apprend à mépriser ce que le siècle honore, à honorer ce qu'il méprise, à nous plaire parmi les balayures du monde, à trouver notre gloire dans les emplois les plus vils, notre bonheur dans les dégoûts, les afflictions et les croix. Sainte et divine folie, quel chemin faut-il prendre pour vous rencontrer? Ceux qui vous ont connue étaient allés vous chercher au désert, et, pour que la maison fût digne d'être habitée par vous, ils avaient lavé leurs souillures dans l'eau salutaire, dans le bain sacré de la pénitence, dans cette source mystérieuse des larmes qui nettoient les yeux et les cœurs ! »
Cette fois, la parole vibrante et chaude avait gagné sa bataille. Comme dans un assaut d'escrime, le comte Ghislain pouvait dire : Touché î Mais les fleurets étaient démouchetés, il se sentait blessé, et il souhaitait que cette plaie fût profonde, inguérissable. Il n'écouta pas la fin du discours; il causait avec lui-même. « Oui, se disait -il, la vérité m'a parlé par la bouche de ce prêtre. Il n'y a que la divine folie qui puisse remplacer les autres et les faire oublier. Mais il faudrait croire. Heureux ceux qui croient !»
La prédication était finie, la chaire était vide; le petit homme maigre avait disparu. Ghislain, sa blessure au cœur, gagna la tribune de l'orgue par un escalier tournant, qu'éclairait de place en place une lanterne fumeuse. L'organiste, compositeur de grand
talent, qui avait eu de beaux succès dans les concerts et au théâtre, était fort recherché dans le monde, où Ghislain l'avait souvent rencontré. Il permettait qu'on vînt le voir dans son orgue. En ce moment, la presse était si grande que le comte ne put arriver jusqu'à lui et se contenta de le saluer de la main. Puis, se retirant dans un coin de la galerie, accoudé sur la balustrade, les yeux à demi clos, il s'enfonça dans une rêverie.
L'un après l'autre, tous les cierges s'allumaient, et les offices commencèrent. Ghislain, absorbé dans ses pensées, ne voyait, n'entendait rien. Il se réveilla comme on chantait compiles. Il se souvint qu'il assistait à une cérémonie religieuse, célébrée en grande pompe, qu'il se trouvait dans une église, dont les voûtes paraissaient recueillies et attentives. Il vit des chapes, des étoles, un autel étincelant, qu'enveloppait un nuage d'encens, et à droite comme à gauche d'un tabernacle, où brillait une lumière rouge, des feux dorés qui se déroulaient en festons et en guirlandes. Il aperçut confusément au milieu de la nef deux longues rangées de sœurs de la charité, dont les coiffes ressemblaient à un essaim de grands papillons blancs. Il remarqua aussi que les bas-côtés étaient à demi noyés dans les ténèbres et qu'au pied d'une colonne, une masse d'ombre noire semblait dormir. Tout ce qu'il voyait servait de décor à une tragédie qui se passait en lui. Le grand orgue avait entamé un dialogue avec l'orgue du chœur. L'une de ces voix disait : « J'ai connu le monde, et il m'a paru vide; j'ai connu la vie, elle m'a tout promis et m'a manqué de parole; j'ai connu l'amour, et j'en ai senti la vanité. J'ai soif et j'ai faim; ne se trou-
vera-t-il personne pour me donner à boire et me nourrir? Qui habillera ma nudité? qui secourra mon indigence? » L'autre voix répondait : « Vous tous qui êtes las du monde, de la vie et des amours qui trompent, apportez-moi vos cœurs tourmentés et je vous soulagerai; apportez-moi vos blessures, j'y mettrai mon baume. Quittez la terre d'exil, où les raisins sont amers, venez dans le pays où coulent le lait et le miel. La maison du Seigneur est douce à habiter; on y est bien et il y fait chaud. Qu'elle est belle, la Jérusalem céleste ! Et qu'ils sont beaux sur la montagne, les pieds de celui qui apporte la joie ! Donne-toi, et tu recevras tout; meurs à toi-même, et tu vivras. »
L'office était terminé, on éteignait les cierges, et pendant que l'organiste, s'escrimant des mains et des pieds, des genoux et des coudes, exécutait une fugue libre de sa composition, la foule s'écoulait lentement. Dès qu'il eut fini, il aborda Ghislain, lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes de leur connaissance. Était-il vrai que la duchesse de T... eût pris le parti de reconstruire son hôtel, ce qui l'obligerait à suspendre ses réceptions? Était-il certain que la marquise de X..., veuve depuis dix mois, songeât à se remarier? Fallait-il croire que la comtesse de Z... se fût décidée à plaider en séparation? Cette comtesse passait pour vouloir beaucoup de bien au comte de Goulouvre et lui avait fait de grandes avances, auxquelles il avait répondu négligemment.
Ghislain regardait le questionneur d'un air étonné, en ouvrant de grands yeux. Qu'avaient à voir dans cette affaire les bâtisses de la duchesse de T..., le second mariage de la marquise de X... et le procès
de la comtesse de Z...? Il n'y avait dans ce monde qu'une question de quelque importance : il s'agissait de savoir si le comte Ghislain de Coulouvre serait à jamais un homme de désir, un juste ou un saint.
Eusèbe Furette avait trouvé le moyen d'occuper agréablement ses jours de liberté; il ne s'ennuyait plus à Bois-fe-Roi. Il s'était mis en tête de lier commerce avec Mme Démonte, qui était, selon lui, la personne la plus remarquable, la plus intéressante de tout le département de Seine-et-Marne. Sans doute ses yeux de faïence n'étaient pas aussi insipides que le prétendait l'homme aux avertissements : quiconque a beaucoup vu a beaucoup à dire. Il se rappelait l'émotion qu'il avait ressentie dans son enfance la première fois qu'on l'avait conduit au jardin d'acclimatation d'Alger et qu'il s'était trouvé en présence d'une girafe vivante. Il en avait vu précédemment dans le livre où il apprenait à lire ; mais une girafe peinte et une girafe qui vit, ce n'est pas la même chose, et il était certain d'éprouver le même genre de plaisir en se présentant à Mon-Bijou.
C'est une chose bien compliquée que le bonheur. Que manquait-il à Mme Démonte pour être heureuse? Sa maison, quoique un peu bizarre, lui plaisait beaucoup. L'intérieur en était aussi confortable
qu'élégant, l'ameublement en était exquis. Elle avait le goût des couleurs angéliques; tout, dans son salon, était rose tendre ou bleu de ciel, et les tentures de sa chambre à coucher, d'une blancheur immaculée, faisaient penser au paradis. Ses voitures, ses attelages étaient irréprochables. Ses domestiques édifiaient tout le voisinage par leur excellente tenue, et, comme elle les payait grassement, ils se montraient aussi respectueux qu'elle pouvait le souhaiter.
Elle adorait les fleurs, et ses serres étaient une merveille. Elle adorait les bêtes, et les bêtes abondaient à Mon-Bijou. Sans parler de ses chevaux, elle avait deux vaches, une volière pleine de petites perruches et d'oiseaux-mouches habillés de topazes et de rubis, une basse-cour très peuplée, des oies, des dindons, un paon majestueux et toujours piaillant, un gros dogue, un délicieux carlin, un perroquet gourmand et splendide, un sapajou noir qui trépignait de joie quand deux chats se battaient devant sa cage et qui mordait tout le monde, sauf sa maîtresse : de tous les succès qu'on peut obtenir dans l'éducation des animaux, c'est à coup sûr le plus flatteur pour l'amour-propre.
Mme Démonte possédait d'autres animaux domestiques qui n'étaient pas sans mérite. C'était d'abord sa dame de compagnie, Mlle Tannay. Cette excellente personne avait la figure et le bêlement plaintif d'une brebis tondue à qui Dieu n'a pas mesuré le vent. Vieille avant l'âge, sa touchante laideur annonçait une humble patience, une mansuétude naturelle mûrie par le malheur, une volonté lente et débonnaire, dont la mauvaise fortune avait assoupli ou
brisé toutes les jointures. Tour à tour gouvernante d'enfants ou institutrice, Mlle Tannay n'avait pas eu de chances. Elle avait passé de longues années au fond de la Transylvanie, chez des boyards qui la maltraitaient, des années plus longues encore en Prusse, dans un château sévère où on l'affamait. Par une suite bizarre de circonstances, elle était venue s'échouer à Mon-Bijou. Après tant de disgrâces, ce souffre-douleur, cette opprimée respirait un peu, se sentait renaître. Si quelqu'un s'était permis de lui dire que le passé de Mme Démonte, dont elle croyait pieusement les récits, n'était pas pur de tout reproche, elle se fût indignée. Elle savait par expérience combien le monde est méchant.
A la vérité, sa nouvelle patronne la tenait de court, ne lui passait rien, lui adressait d injustes réprimandes. Elle la consultait souvent sur l'emploi de ses journées, sur les promenades à faire, sur les moyens de tuer le temps, et elle l'accusait de n'avoir pointd'idées, de manquer d'invention. Quand Mlle Tannay lui faisait la lecture, Mme Démonte ne tardait guère à s'endormir; en se réveillant, elle lui reprochait d'avoir une voix monotone, sourde et somnifère. Elle lui reprochait surtout d'être sujette à des absences et de pousser de bruyants soupirs qui l'exaspéraient. Cette pauvre âme, qui avait tant pâti, faisait des retours sur le passé, se ressouvenait par intervalles de ses souffrances d'autrefois, de la Transylvanie, de la Prusse ; ne s'étant jamais plainte de rien, elle avait un arriéré de chagrins à liquider ; c'est à quoi lui servaient ses silences et ses soupirs. Cependant Mme Démonte, dans le fond de son cœur, faisait grand cas de cette personne correcte, tirée à
quatre épingles, toujours proprette, au cœur pur, à l'imagination chaste, qui avait vécu dans de grandes maisons et en avait adopté les usages et les manières. Elle trouvait que Mlle Tannay était une admirable enseigne pour Mon-Bijou, et elle aimait à la promener, à la produire, à l'exhiber; elle aurait voulu montrer à toute la terre cette brebis du bon Dieu, qui croyait fermement à la vertu de Mme Georgine Démonte. Il lui plaisait de penser que certaines erreurs sont contagieuses.
Très différente de la bonne Mlle Tannay était la nièce de Mme Démonte, la jolie Mme Mélanie Fynch. Née en province de parents fort honnêtes, mais fort gênés, elle s'était senti de bonne heure une irrésistible vocation pour la peinture. On contrariait ses goûts, elle s échappa, accourut à Paris, implora éloquemment l'assistance et l'appui de sa tante. Il faut rendre à Mme Démonte le témoignage qu'elle avait des vertus de famille, qu'elle avait toujours été charitable pour les siens, qu'elle leur abandonnait de grand cœur les reliefs de sa table et la glanure de ses moissons. Elle s'intéressa aux talents de sa nièce, fut tentée de croire à son génie. Elle la mit en pension , lui donna des maîtres et de bons conseils. En toute occasion, elle lui recommandait d'être sage.
« La sagesse, lui disait-elle, est un placement de famille qui ne rapporte pas gros; mais les meilleurs placements sont les plus sûrs. »
Mélanie resta sage jusqu'à vingt-trois ans. Elle fréquentait alors un atelier connu, où des élèves des deux sexes peignent des académies d'après le modèle vivant. Elle y rencontra un jeune peintre
américain, très riche, M. Fynch, qui la trouva fort à son goût. Il était entreprenant, audacieux, opiniâtre. Après une belle résistance, elle capitula. On vécut ensemble près de dix-huit mois. M. Fynch avait promis le mariage; chaque matin et chaque soir, Mélanie le sommait de s'exécuter. Il abondait en objections; la plus grave, disait-il, était que sa famille, appartenant à l'Église épiscopale méthodiste, ne lui pardonnerait jamais devoir épousé une catholique. Qu'à cela ne tînt! Mélanie ne demandait qu'à se laisser convertir. Elle commençait à perdre patience; elle avait l'humeur vive, et la vie commune devenait orageuse. Le jovial Américain savait garder une gravité imperturbable dans les badinages les plus risqués. Il présenta un jour à sa maîtresse un de ses compatriotes, qu'il lui donna pour un pasteur.' Le faux ecclésiastique enseigna, séance tenante, à cette jolie boudeuse, les dix-sept articles de la foi anglicane et un dix-huitième, qui portait que les mariages en chambre sont aussi sérieux qu'expéditifs. Peu après, affublé d'une robe noire et d'un rabat, il bénissait les deux époux; on l'emmena souper au Café Anglais, où il se grisa abominablement. Peu importait à Mélanie : elle se croyait la femme d'un millionnaire. Le lendemain, M. Fynch, son ami et ses millions, tout avait disparu ; on était parti pour l'Amérique, en laissant à la plus candide des fines mouches une lettre facétieuse, qui la plongea dans le désespoir. Depuis longtemps elle ne voyait plus sa tante, dont elle avait méprisé les conseils et transgressé les préceptes. Dans sa détresse, elle eut le courage de retourner chez Mme Démonte, de lui raconter sa déconvenue et de lui demander de l'argent pour
LÀ VÔCAtlON M COMTÉ GHISLAIN 43
aller rejoindre en Amérique le traître qui l'avait mystifiée. Mme Démonte, qui avait médité sur les choses humaines, lui représenta, avec son grand bon sens, que l'Amérique est immense et que lesFynch sont des oiseaux difficiles à rattraper. Mais, comme elle avait bon cœur, elle eut pitié de cette grande espérance désemparée et recueillit chez elle les débris de ce naufrage. *
Mélanie n'était pas de ces femmes qui oublient et recommencent. Il lui était resté de son aventure le nom de Mme Fynch, qu'elle était résolue à ne jamais quitter, une robe de deuil qu'elle entendait porter longtemps encore, et une rancune implacable contre les Américains en particulier, contre tous les hommes en général. Confuse, honteuse de s'être laissé prendre, elle se cachait; elle était depuis trois mois à Mon-Bijou et n'en était jamais sortie. Pour se distraire, elle peignait des fleurs et décorait des panneaux ; elle avait commencé le portrait de Mlle Tannay, vue de profil et en plein air , et des études préparatoires pour un tableau de sainteté qu'à la prière de sa tante elle avait promis au curé de Bois-le-Roi, qui se faisait une fête d'en orner une des chapelles de son église. Dans le tête-à-tête, Mme Démonte ne lui ménageait pas les leçons et lui répétait souvent : « Ne te l'avais-je pas dit? » Mme Fynch, mâchant son frein, prenait en douceur les représentations de son impérieuse protectrice ; elle se sentait dans sa dépendance et caressait l'espoir d'être un jour couchée sur son testament. Pour lui plaire tout à fait, elle s'observait beaucoup. Étant souple de son naturel, peu de jours lui avaient suffi pour corriger ses manières un peu libres et se débarbouiller de son argot
d'atelier. Ses chagrins brusques et farouches avaient fait place à une mélancolie douce, poétique et distinguée. Elle ressemblait désormais à une jeune veuve de keepsake.
Le luxe, le confort, toutes les douceurs de la vie, une table succulente, des fleurs, des bêtes, l'agréable société de deux personnes complaisantes, s'étudiant à lui plaire et sur lesquelles elle pouvait exercer toute l'autorité de son commandement, que manquait-il au bonheur de Mme Démonte? Peu de chose, un rien, ce qui manquait à cet homme qui avait perdu son ombre et aurait donné des millions pour la revoir un jour marcher devant lui et s'allonger au soleil. Elle était partie pour la conquête du respect, et son entreprise lui paraissait laborieuse, pleine de hasards. Le désir, l'inquiétude la rongeaient. Lorsque la belle saison ramenait bourgeois et marquis à Boisle-Roi, lorsque les villas se repeuplaient, qu'on voyait les maisons se ranimer, les fenêtres se rouvrir et qu'on entendait dans les jardins un bourdonnement de vie et de gaieté, elle passait mélancoliquement devant des grilles qu'elle n'osait franchir, elle se mordait les lèvres en longeant des murailles blanches, hérissées de tessons, qui lui semblaient hautes comme le ciel, insolentes comme un défi, épaisses comme un orgueil qui se carre. Elle avait fait, dans le calme d'une profonde nuit, un rêve dont le souvenir la poursuivait. Elle avait vu, de ses yeux vu, le comte Ghislain de Goulouvre, ce jeune homme d'un si grand air, qui, l'ayant rencontrée, la saluait gracieusement, lui offrait son bras et lui demandait la permission de la présenter au marquis son père et à la marquise sa mère. On l'avait comblée d'atten-
tions, on l'avait retenue à dîner. Le marquis l'avait fait asseoir à sa droite, et la marquise lui avait crié à travers la table : « Oh! ma chère, que vous êtes charmante! J'espère que nous nous verrons souvent. » L'excès de sa joie l'avait réveillée en sursaut. Les rêves sont si fous! et les réveils sont si tristes!
Elle versait ses peines dans le cœur compatissant du curé de Bois-le-Roi, qui, n'ayant pas de préjugés, venait souvent la voir. Elle se plaignait à lui que les barrières ne tombaient pas, que les murs ne s'abaissaient point, que les grilles refusaient de s'ouvrir; à quoi il répondait, en se grattant l'oreille, qu'il fallait avoir patience, qu'avec le temps tout s'arrangeait; que Rome n'a pas été bâtie en vingt-quatre heures. Elle projetait d'organiser quelque jour une vente de charité; il lui semblait que c'était le meilleur moyen de tout arranger. La charité est la vertu qui fait descendre les anges sur la terre et monter au ciel les femmes perdues. Malheureusement, il y avait peu d'indigents à Bois-le-Roi. Il fallait attendre une occasion; elle était tentée de la faire naître en mettant le feu à deux ou trois maisons. Le bon curé l'aidait à patienter en la régalant d'histoires, de commérages, en lui apprenant ce qui se passait dans ces villas où elle n'entrait pas. Il était son consolateur, son bureau de renseignements et la colombe de l'arche. Il est toujours le bienvenu, le pigeon, blanc ou noir, qui, un rameau d'olivier dans son bec, apporte des nouvelles et des espérances.
L'un des derniers jours d'octobre, Mme Démonte faisait le tour de son jardin, un capuchon de paysanne sur sa tête, sa canne d'ébène à la main, quand elle aperçut un jeune homme peu timide, lequel, ayant
trouvé une porte ouverte, n'avait pu résister à la tentation d'admirer de plus près de belles touffes de chrysanthèmes, seul ornement des parterres en automne. Gomme elle était fort au courant, elle n'eut pas besoin de le questionner pour savoir que cet indiscret était M. Eusèbe Furette, savant professeur de langues, attaché depuis peu à la personne du comte Ghislain de Coulouvre. Elle lui sut gré de s'être introduit chez elle. Il était de quelque chose à de grandes gens : il habitait un château où elle n'avait pénétré qu en rêve. Ce n'était pas le bon Dieu, c'était le plus humble de ses saints, mais il ne faut rien mépriser.
Elle s'avança vers lui d'un air noble et engageant; un sourire hospitalier voltigeait sur ses lèvres. Eusèbe s'excusa de son audace : il aimait passionnément les chrysanthèmes et n'en avait jamais vu de si beaux.
« Ah! monsieur, lui dit-elle, le marquis de Goulouvre a de plus belles fleurs que moi. Ses roses sont des merveilles. »
Elle disait vrai. M. de Goulouvre avait pour jardinier un rosiériste incomparable, et il était justement fier de ses Henriette d'Angleterre, du plus pur carmin, de ses Capitaines Ghristi, pelotes de neige teintées de rose, de ses Bérard couleur de chair, de ses Niel, dont le jaune délicat se reliait au vert de la tige par de si fines dégradations qu'on croyait voir une feuille changée en fleur pour démontrer la théorie des métamorphoses. Mais rien n'égalait ses Paul Nyron, magnifiques, échevelés, gros comme des pivoines. Plus d'une fois, en juin et en septembre, Mme Démonte, passant en voiture, les avait lorgnés de loin à travers une grille aux piques dorées.
Elle offrit à Eusèbe de visiter ses serres. Elle le conduisit ensuite à sa ménagerie, et il se demanda si ces perruches, ces oies, ces dindons, ce perroquet, ce sapajou n'étaient pas d'anciens amants, transformés par cette grasse Circé. Comme il faisait cette réflexion, ayant levé les yeux, il aperçut à une fenêtre une main de femme écartant discrètement un rideau. L'instant d'après, il aperçut à une seconde fenêtre le visage d'une autre femme collé à la vitre. Entendant une voix d'homme, qui n'était pas celle d'un curé, Mlle Tannay et Mme Fynch, par un même élan de curiosité, avaient voulu savoir qui était l'intrus. Elles ne firent qu'apparaître et disparaître; mais Eusèbe avait eu le temps de s'assurer que si l'une était vieille et laide, l'autre était jeune et jolie. Il fut ainsi confirmé dans la pensée que Mon- Bijou était une bonne maison, qu'il avait bien fait d'y venir, qu'il devait s'arranger pour y revenir souvent. Ce bon pêcheur savait choisir ses amorces. Il s'appliqua à conquérir l'estime de Mme Démonte, et il mit tant de bonne grâce dans son respect, et surtout tant de respect dans sa bonne grâce, qu'elle le prit tout de suite en goût. A peine était-il parti qu'elte appela Mlle Tannay pour lui apprendre qu'elle venait de recevoir la visite d'un jeune homme d'excellentes manières. C'était dans sa bouche le plus beau des éloges.
Eusèbe fit un coup de maître. Il y avait dans le potager du château un coin réservé pour une pépinière d'églantiers, destinés à être greffés. Le jardinier avait fini ses greffes et comptait transplanter ses sujets dans les premiers jours de novembre. Eusèbe prit le moment où cet habile homme déjeu-
nait pour se glisser sournoisement dans la pépinière, et, consultant les étiquettes, il fit son choix. Quelques heures plus tard il apportait en triomphe à Mme Démonte quatre ou cinq sujets greffés par un grand maître. Elle eut une fausse joie; elle s'imagina que le comte Ghislain l'honorait d'une gracieuse attention. Eusèbe l'ayant détrompée, elle fit quelques cérémonies avant d'accepter son présent; mais il n'eut pas besoin d'insister beaucoup. Elle pensa que ce jeune homme était plein de bonnes intentions, qu'il ne fallait pas le décourager. Elle pensait aussi au plaisir qu'elle aurait à voir fleurir dans ses plates-bandes des Paul Nyron provenant du jardin des Goulouvre. Ce serait un trait d'union entre le castel et le château. Si les fleurs se mettaient à voisiner, pourquoi les gens ne suivraient-ils pas leur exemple?
Pour témoigner sa gratitude à Eusèbe, elle voulut le garder à dîner. Elle était bien aise de lui montrer son intérieur irréprochable, dans l'espérance que ce témoin bavard ferait luire sa lumière dans le monde. C'était un vendredi ; on fit maigre, mais ce maigre était exquis. La conversation fut aimable, doucement enjouée; elle sentait le lait, le thym et la lavande. On discourut abondamment sur les innocentes douceurs d'une vie paisible et champêtre. Mme Demonte s'étonnait qu'on pût vivre à Paris, dans cet air impur, dans cette fumée, dans ce tumulte, dans cette boue, dans ce bruit. Elle parla de ses vaches, de la joie qu'elle avait à leur dire le bonjour chaque matin, à sentir passer leur haleine chaude sur son visage et leur grosse langue humide sur ses mains. Mlle Tannay, qui la regardait par-dessus ses lunettes,
approuvait, appuyait. Mme Fynch, enfoncée dans sa mélancolie, dans sa rancune, ne soufflait mot, ne mangeait que du bout des dents.
La soirée étant tiède, on prit le café sous la véranda. Le ciel était plein d'étoiles; on les admira, on se les montra du doigt. Les yeux bleus de Mme Démonte, les yeux un peu fauves de Mme Fynch, les yeux noirs d'Eusèbe Furette, pareils à deux taches d'encre, étaient tous braqués sur la Grande- Ourse et sur le Bouvier; pendant un quart d'heure, ces âmes pures habitèrent l'empyrée. Ce que Mme Démonte aimait le plus après ses vaches, c'étaient les constellations. Elle se les faisait nommer par Mlle Tannay, qui savait tout et qui ne craignait pas d'affirmer que, d'après les astronomes les plus dignes de foi, Arcturus était beaucoup plus grand que le soleil. Mme Fynch demeurait incrédule. Ayant cru trop facilement, elle avait juré de ne plus croire à rien; ses doutes la vengeaient de sa candeur d'autrefois. Elle soupçonnait les astronomes d'être tous nés en Amérique, d'être tous des mystificateurs, des Fynch.
Quand on fut las de cette contemplation, on passa dans le joli salon rose et bleu, un peu trop parfumé peut-être. On commença une partie de whist; c'était le seul jeu permis à Mon-Bijou. Les gagnants enfermaient leur gain dans une tirelire, qu'on remettait au curé quand elle était pleine. Eusèbe perdit et crut s'apercevoir que la mélancolique Mme Fynch ne se faisait pas scrupule de tricher; mais elle était si jolie dans sa robe de deuil qu'il lui pardonna sans peine.
Le curé entra. Il venait d'administrer les sacre-
ments à un bûcheron, qui se mourait de la poitrine. Mme Démonte se fit conter en détail cette histoire, et ses yeux s'humectèrent comme tantôt lorsqu'elle parlait de ses vaches. Elle donna la tirelire au curé, qui la cassa et compta ses sous. Puis, s'adressant à Mme Fynch, il lui demanda des nouvelles de son tableau de sainteté; à force d'instances, il obtint qu'elle montrât quelques-unes de ses études, des têtes de chérubins, pour lesquelles elle avait fait poser les gamins du village. Eusèbe s'extasia sur son talent, lui fit des compliments excessifs, qu'elle ne daigna pas écouter : les paroles des hommes sont trompeuses. Le curé se plaignit que ces chérubins avaient l'air triste, un peu maussade. L'humeur de Mme Fynch avait déteint sur eux; c'étaient des anges qui avaient cru au paradis et n'y croyaient plus.
« M. le curé a raison, ma chère enfant, lui dit Mme Démonte. Vos anges sont trop mélancoliques.
— Je les peins comme je les vois, répondit-elle, et je ne les vois pas gais.
— Entendons-nous, fit le curé. Les anges ne sont pas gais, mais ils sont joyeux.
— Quelle différence faites-vous entre la gaieté et la joie?
— Eh ! cela se comprend. La joie, comment dirai-je? est une gaieté sérieuse. Elle sourit, la gaieté rit; elle se tait souvent, la gaieté parle... Tenez, tout à l'heure j'ai dû sortir de mon presbytère pour aller administrer un mourant. Cette promenade dans la nuit et dans une forêt m'a semblé lugubre, et, en arrivant ici, dans ce joli salon, en m'approchant de cette cheminée, où flambe un bon, feu, en regardant
Mme Démonte, en vous regardant, madame Fynch, j'éprouve par le contraste une sensation très agréable. Je ne ris pas; regardez-moi, vous voyez bien que je ne ris pas, mais je suis joyeux, je suis sûr que ma figure exprime la joie. Pourquoi cela? parce que je suis dans un endroit qui me plaît, où je me trouve en bonne compagnie.... Madame Fynch, s'il est permis de comparer les choses de la terre à celles de là-haut, le ciel est, comme ce salon, un endroit qui plaît, et le bon Dieu n'y reçoit qu'une compagnie de choix.
— Je ne sais pas ce qui se passe au ciel, où je ne suis jamais allée, reprit sèchement Mme Fynch, mais je crains qu'on ne trouve partout à déchanter. »
Sa tante lui jeta un regard sévère.
« Mélanie, vous vous oubliez.
— Ne la grondez pas, reprit l'indulgent curé; elle a eu de grosses peines de cœur. »
Il croyait, pour l'avoir entendu dire à Mme Démonte, que Mélanie était la veuve inconsolable d'un délicieux Américain, ravi par un naufrage à sa tendresse. Il avait peu de critique et se souciait peu d'en avoir. Il n'admettait pas facilement qu'il y eût du louche dans la conduite ou dans le caractère des gens qu'il aimait à fréquenter. Il se faisait une loi de ne pas se brouiller avec ses plaisirs.
« Le temps adoucit à la longue tous les chagrins. Vous vous consolerez peu à peu, madame Fynch, et dans quelques mois d'ici, quand vous terminerez votre tableau, croyez-moi, vos chérubins souriront. »
Gela dit, il se retira. Eusèbe aurait voulu rester; mais Mme Démonte, toujours à cheval sur les principes, sur les convenances, le congédia poliment, en lui présentant son bonnet fourré et sa canne. Il recon*
duisit le curé jusqu'au presbytère. Le prêtre vantait les vertus de Mme Démonte, ses grâces et ses charités. Peut-être avait-elle eu jadis quelques faiblesses. Qui n'a les siennes?
« Les gens, dit-il, qui, avant de recevoir leur prochain chez eux, lui demandent de montrer patte blanche, ne montrent pas toujours eux-mêmes leurs mains. Sans doute, on y découvrirait quelques petites taches. Soyons indulgents, monsieur Furette; Notre- Seigneur Tétait. »
Puis il parla du comte Ghislain, fit son éloge ; il louait tout le monde.
« Singulier garçon! dit Eusèbe. Gomme les chérubins de Mme Fynch, il ne rit ni ne sourit.
— Il fut un temps où il riait trop, monsieur Furette. II était un peu fou ; il courait après toutes les femmes et se battait avec tous les maris, et, comme il arrive d'ordinaire, c'étaient les maris qui étaient blessés. Ainsi vont les choses : cela n'empêche pas la terre de tourner. »
Il le quitta sur cette réflexion philosophique. En retournant au château, Eusèbe songeait à Mme Fynch, à sa taille fine, à ses cheveux qui frisaient naturellement, à ses yeux fauves, à ses joues pâlottes, à son petit nez retroussé. Il se disait :
« Cette petite femme ne me semble pas commode, c'est un buisson d'épines. C'est égal, je serais bien trompé s'il n'y avait pas là quelque chose à faire. t>
Le comte Ghislain était de retour à Bois-le-Roi depuis une semaine ; il y avait rapporté un front soucieux et une grande agitation d'esprit. Il ne pensait pas à Mme Fynch, qu'il n'avait jamais vue; c'était un petit homme maigre, noir, qui lui trottait dans la tête. L'abbé Silvère, sa figure, sa voix, lui avaient laissé une ineffaçable impression. Il lui semblait que ce missionnaire était revenu de l'Annam tout exprès pour dire au comte de Goulouvre certaines choses que lui seul pouvait lui dire; que lui seul pouvait fixer ses incertitudes et lui montrer sa route d'un geste souverain.
« Il me comprendra, pensait-il ; cet homme comprend tout. »
Il s'était informé; il avait appris que l'abbé faisait de fréquents séjours chez son frère, le baron de Trélazé, qui habitait Chartrette, à une lieue de Melun, à un kilomètre et demi de Bois-le-Roi. Le baron n'était pas un inconnu pour Ghislain ; on ne voisinait pas, on se saluait. Il écrivit une longue lettre à l'abbé Silvère et la fit porter à Chartrette. Elle se terminait ainsi :
« Je vous ai peint ma vie à grands traits; vous en savez assez pour me connaître. J'ai* vingt-sept ans, et je crois avoir vu le bout des choses. Je me souviens de mes plaisirs, de mes pas&ions, et je les méprise. Que ne puis-je respecter mes chagrins! Mon seul mérite est de me juger et d'être mécontent de moimême. Il n'y a de louable en moi que mon inquiétude; je me reproche les langueurs de ma volonté, mon existence inutile et vide, et je me sens porté aux résolutions sérieuses, aux desseins austères. Je regrette de n'être pas né pauvre, j'aurais travaillé par nécessité et j'aurais aimé mon malheur. Même lorsqu'il s'applique, le dilettante s'amuse; il ne connaît pas les joies amères du travail forcé et maudit, qui est l'accomplissement d'une loi et le rachat de nos misères. Je voudrais avoir un métier. J'aime mon pays, je suis prêt à lui donner mon sang; mais le servirais-je utilement dans la diplomatie? Je crains de ne pas avoir l'esprit de cet emploi, qui me replongerait dans le monde et ses vanités, quand je souhaite d'en sortir.
« A quinze ans, comme si j'eusse pressenti ce que valent le monde et la vie, je me destinais à l'Église. On m'a rendu le triste service de traverser mes projets. On accusa l'abbé chargé de mon éducation d'avoir abusé de ma simplicité pour me prendre dans son filet. Je conviens qu'il y avait en lui un don de séduction et comme un doux magnétisme. J'éprouvai dès ce temps que les prêtres exercent sur les âmes un mystérieux empire. S'il en est qui jettent des charmes, d'autres ont l'autorité qui subjugue. Ils ont sondé tant de blessures, visité tant de cœurs, amassé tant d'expériences et renoncé à tant de choses qu'ils
ne ressemblent pas aux autres hommes. Un roi de Prusse écrivait à l'un de ses ambassadeurs : « Parlez « haut, n'oubliez pas que vous avez deux cent mille « baïonnettes derrière vous ». Le prêtre représente une institution qui a su durer dans un monde où rien ne dure; il a dix-huit siècles derrière lui. Hélas! j'ai connu des prêtres mondains, et leur inconséquence m'a dégoûté de leur doctrine. Et puis, j'avais respiré un air plus libre, j'étais de mon temps, les doutes m'étaient venus avec l'orgueil. Les sociétés changent, les religions ne changent pas ; quand l'homme, fier de ses progrès, se trouve en désaccord avec ses antiques croyances, son Dieu lui semble arriéré, il le traite de traînard, il lui reproche de s'oublier dans la nuit du passé et le somme insolemment d'avancer une montre qui retarde. Mais souvent aussi, ennuyé de ses changements, déçu par sa sagesse, il maudit ses curiosités et regrette sa candeur; les vérités qui ont longtemps vécu lui semblent plus sûres que ses inventions; il préfère à tous ses rêves une vieille habitude et la rigueur d'une règle qui le décharge de sa liberté. Le voyageur, accablé sous le poids du jour, se repose avec délices à l'ombre d'un vieux chêne qui, durant de longues années, a bu la rosée du ciel, pompé le suc de la terre et vu de génération en génération se renouveler les familles d'oiseaux dont il abritait les amours et les chansons.
« -Voilà où j'en suis, monsieur l'abbé. J'ai perdu la foi, et je bénirai celui qui me la rendra. Mon scepticisme n'est pas une révolte ni une indocilité raisonnée, mais une impuissance de croire et d'aimer, dont je m'afflige. Il y a des hommes qui font des miracles, des hommes qui sont sûrs d'être obéis quand
ils disent au paralytique : « Prends ton grabat et marcs che ». Voulez-vous entreprendre la guérison d'un malade résolu à suivre sans discuter le traitement que vous lui prescrirez? Il vous intéressera peut-être par la sincérité de son désir et la droiture de son intention. Je ne sais plus à quoi me prendre; rien ne me rattache plus à la vie que la pensée du bien que je pourrais faire, si quelqu'un m'en donnait la force. Il suffira peut-être d'une étincelle pour enflammer ce bois humide qui ne demande qu'à brûler. »
Huit jours s'étaient passés; point de réponse. Ghislain commençait à se décourager : « Soit! je m'en tiendrai là. J'ai dû faire quelque effort sur moi-même pour l'appeler ; puisqu'il ne veut pas entendre, je ne Tirai pas chercher et je renonce à vaincre son indifférence. »
Un après-midi, au milieu de sa leçon d'allemand, on vint l'avertir qu'un ecclésiastique demandait à lui parler. Il congédia aussitôt Eusèbe et descendit au salon. C'était lui, c'était son homme, le petit homme à la barbe noire, au teint basané, aux yeux bridés. Mais l'expression du visage était différente : Ghislain ne reconnaissait qu'à moitié le missionnaire ascète dont la parole s'était emparée de lui, avait saisi son imagination. Il se trouvait en présence d'un prêtre qui avait beaucoup de monde, des manières aisées, agréables, insinuantes et le sourire sur les lèvres. Il éprouva quelque mécompte. Y avait-il deux abbés Silvère, dont l'un prêchait la sainte folie, dont l'autre était le frère d'un baron?
Le temps était doux, et l'abbé aimait à marcher. Le parc, mollement éclairé par un soleil incertain d'arrière-saison, que voilaient les vapeurs, lui avait
paru beau dans son dépouillement; il pria Ghislain de l'y promener. Ils s'acheminèrent le long d'une allée de vieux tilleuls qui, se rejoignant par leurs cimes, formaient en été un épais berceau. L'abbé ne parlait pas de la seule chose nécessaire. Il admirait les tilleuls ; il causait agriculture, botanique. Il déclara que l'Indo-Chine a ses beautés, mais qu'elle ne vaut pas cette vieille France, qui mérite d'être préférée à tout. Par intervalles, sans que Ghislain s'en doutât, il décochait sur le jeune homme un regard oblique, rapide et perçant. Ses yeux bridés voyaient vite et voyaient bien.
Ils avaient débouché dans une clairière dont le centre était occupé par une pièce d'eau. De petites sources l'alimentaient; on les voyait sortir de terre en bouillonnant et en faisant danser des grains de sable. Des cygnes voguaient sur ce petit lac. L'abbé, qui adorait les félins, avisa un superbe matou angora, endormi sur un banc, et sa figure s'illumina. Il s'approcha de lui, en disant :
« Ne te sauve pas, je suis ton ami. »
Et, s'étant assis, il l'attira sur ses genoux. Sa majesté fourrée le laissa faire ; les matous ont un merveilleux discernement pour reconnaître les gens qui leur veulent du bien.
« Les chiens nous aiment trop, dit l'abbé. Ce qui me plaît dans les chats, c'est qu'ils nous rendent justice en nous aimant dans la mesure où nous méritons d'être aimés. »
Le comte ne répondit pas ; il était consterné. « Ne me parlera-t-il que de tilleuls et de chats? » pensait-il. Mais déjà l'abbé avait changé de sujet, il parlait d'une lettre qu'il avait reçue, il s'excusait de
n'y avoir pas répondu. Il n'aimait pas beaucoup à écrire, et d'ailleurs il y a des choses qui ne s'écrivent pas; il faut se voir et causer. Puis, avec un sourire caressant, mêlé d'un peu de malice :
« Vous êtes donc bien malheureux, monsieur? »
Et montrant du doigt la façade richement ornementée du château, qu'on apercevait tout entière par une percée :
« Voilà, en tout cas, un malheur qui est bien logé. »
Un malade qui se sent gravement atteint et croit son cas intéressant s'indigne contre le médecin qui le plaisante. Ghislain fut sur le point de se fâcher et de dire à l'abbé : « Puisque, une fois descendu de votre chaire, vous ne raisonnez plus qu'en homme du monde, je me suis trompé, restons-en là; que peut-il y avoir entre nous? » Mais l'abbé avait recouvré tout à coup comme par enchantement cette voix chaude qui remuait les cœurs, et il s'en servit pour lui dire :
<r Je vous assure, monsieur, que de toutes les misères attachées à la pauvre nature humaine, celle que je plains le plus sincèrement est l'ennui.
— Êtes-vous sûr que je ne sois qu'un ennuyé?
riposta vivement Ghislain.
— Ah! permettez, reprit-il. Il y a des ennuis très nobles et fort respectables. Je crois avoir bien lu votre lettre et j'ose définir le vôtre : le mépris des choses communes et l'impuissant amour de l'extraordinaire. Vous avez usé et abusé, et vous n'êtes pas de ces hommes qui recommencent éternellement à parcourir le même oercle comme l'écureuil fait tourner sa roue. Vous dites à la vie : Beau masque,
je te connais ! — Et le monde vous fait l'effet d'une vieille, très vieille histoire, aussi fastidieuse que le chant du coucou à la fin de juin, comme dit le poète. »
Le comte secoua la tête: il trouvait cette définition insuffisante.
« Les expériences que nous faisons à l'âge d'homme, poursuivit l'abbé sur un ton plus dogmatique, nous les avions déjà faites dans notre enfance; mais nous les croyons nouvelles, tant nous sommes oublieux ! Notre première vie est toute de sensation; l'enfant vit dans ses sens et ne vit que là. 11 voit, il entend, il flaire, et surtout il goûte et il touche, et comme ce qu'il touche lui résiste, il croit innocemment à la réalité des choses. Mais il est dans sa nature de ne pouvoir s'affirmer qu'en niant ce qui n'est pas lui. Après avoir été dupe des apparences, à mesure que sa force grandit, il l'emploie à détruire pour le seul plaisir de détruire, et le touche-à-tout se transforme en brise-tout. Les animaux supérieurs en font autant. L'insecte ne détruit que pour se repaître ; mais le chat se fait un jeu dé réduire en lambeaux un chiffon d'étoffe ou de papier, et le singe s'amuse à casser des verres ou des bâtons. L'enfant a plus de raisonnement que le singe et le chat, et quand il a mis un bâton en morceaux, il s'aperçoit bien vite que ces morceaux de bâton sont encore des bâtons. Il en conclut que les choses sont plus mystérieuses qu'il ne le croyait, qu'elles ont une essence, un dedans, des dessous; il veut savoir ce qui se passe dans ces dessous, et désormais c'est pour découvrir les dedans que le petit garçon crève son tambour, que la petite fille éventre sa poupée. L'enfant se prépare ainsi à son métier d'être pensant. Nous parlons parce que
nous pensons, et nous ne pouvons penser qu'en parlant, et chaque mot que prononce l'enfant est une hécatombe de choses particulières. Lorsqu'il a cueilli un narcisse des prés et qu'il lui applique le nom de fleur, qui est applicable à des millions d'autres fleurs et d'autres narcisses , il le range dans un genre, il exprime son essence, il le réduit à l'état d'ombre ou d'abstraction, et la fleur qu'il nomme n'est pas celle qu'il a cueillie, elle n'a ni couleur ni parfum. Vous avez refait, monsieur, dans votre jeunesse, dont vous regrettez l'emploi, toutes les expériences que vous aviez faites quand vous n'aviez pas dix ans. Vous avez recommencé la vie de sensation; après quoi, pour vous venger d'avoir été dupe des apparences, vous avez détruit à la seule fin de détruire, car il y a quelque chose de destructeur dans les emportements de la passion la plus tendre. Mais vous étiez un être pensant, vous n'avez pu vous empêcher de réfléchir sur vos plaisirs; vous avez reconnu que vos aventures, qui vous semblaient uniques, étaient fort ordinaires, que l'exemple en est commun; il vous a paru que les fleurs que vous aviez cueillies n'avaient ni couleur ni parfum, que vos joies étaient des ombres, et vous n'apercevez plus autour de vous que de tristes et pâles fantômes.
— Monsieur l'abbé, vous me racontez mon histoire dans une langue que je n'ai jamais parlée.
— La philosophie, reprit l'abbé, fut mes premières amours; j'ai commencé par où d'autres finissent. Je n'avais pas attendu d'avoir votre âge pour n'être plus dupe de mes sens. Dans les hommes je voyais l'homme, dans les femmes la femme, dans les choses l'éternelle et abstraite matière, dans les êtres parti-
culiers les variétés d'une espèce, la manifestation passagère d'une idée, les échantillons servant de montre à la pièce. Vous voyez que la philosophie m'avait conduit au point où vous êtes arrivé par le plaisir. Mais derrière les ombres qui peuplent cet univers, j'ai aperçu quelque chose, ce quelque chose était quelqu'un, et ma raison s'est soumise.
— Un philosophe qui devient un héros, murmure Ghislain, c'est une belle vie.
— Un héros! Suis-je un héros? dit l'abbé.
— Vous avez souffert là-bas de cruels tourments.
— On en dit plus qu'il n'y en a, répliqua-t-il avec la brusquerie d'un vieux troupier. Je me plais tant dans l'Annam qu'on a eu de la peine à m'en faire sortir et qu'il me tarde d'y retourner. Je suis un poisson échoué à sec qui aspire à rentrer dans l'eau : sa bourbe lui est chère. Pour être un héros ou un martyr authentique, il ne suffit pas d'avoir failli mourir, il faut être mort tout de bon, et vous êtes témoin que je me suis arrangé pour vivre. Mais c'est assez parler de moi, c'est de vous qu'il s'agit.
— Monsieur l'abbé, je ne suis pas un mélancolique, un rêveur; je suis un homme las de faire ce qui lui plaît, et j'éprouve l'ardent désir de me soumettre à une règle. Si dure qu'elle puisse être, qu'elle s'offre à moil j'apporte l'obéissance.
— Eh! monsieur, que ne vous faites-vous soldat? C'est une admirable chose que la discipline militaire.
— J'en ai tâté une année durant. Elle ne règle que la volonté; il m'en faut une qui règle aussi l'imagination et la pensée. »
L'abbé se prit encore à sourire.
6ï LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
« La discipline ecclésiastique n'a-t-elle pas à vos yeux ce précieux avantage qu'elle est pour vous l'inconnu et que vous avez tâté de l'autre? »
Ghislain fronça le sourcil.
« Vous ne me connaissez pas, et, tenez, je veux m'expliquer avec une entière bonne foi. S'il existait quelque association laïque et humanitaire dans laquelle on ne pût s'engager qu'en prononçant des vœux, je ne songerais pas à entrer dans l'Église; mais je n'en connais point. Notre société moderne s'entend mieux à dissoudre qu'à créer; laissez aller, laissez faire, laissez passer, voilà le résumé de sa misérable sagesse. L'homme qui veut se lier luimême et s'ôter tout moyen de renoncer à ses renoncements doit recourir aux vieilles institutions, ver* ser son jeune vin dans les vieux vaisseaux. Être prêtre dans un endroit où il y aurait beaucoup de bien à faire et beaucoup de dangers à courir, c'est le métier pour lequel je me sens fait.
— Malheureusement il vous manque pour cela une petite chose, un détail, une misère, la foi !
— Plus j'y pense, repartit le comte en s'échauffant, plus je me persuade qu'on arrive à la foi par la pratique, que nos actions et nos œuvres décident de nos croyances, que nos habitudes font la destinée de notre esprit. A votre tour, parlez franchement, monsieur l'abbé, et convenez que la plupart des hommes d'Église ne sont pas devenus prêtres parce qu'ils croyaient, mais qu'ils croient parce qu'ils sont prêtres.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur, et, puisque vous me forcez à vous parler de moi, j'avouerai que la méthode que vous vous pro*
posez de suivre fut la mienne ; mais elle est dangereuse, et je ne saurais en conscience la recommander à personne. Ma mère était une digne femme, qui joignait à une piété fervente des préjugés de naissance; elle s'affligeait de penser qu'un jour l'épiscopat ne se recruterait plus que parmi les paysans, et elle souhaitait ardemment de donner à l'Église un de ses fils. La veille de sa mort, elle nous exprima son désir avec tant d'instances et de larmes qu'elle nous arracha la promesse à laquelle elle attachait tant de prix. Dès ce temps, mon frère aimait la femme qu'il a épousée depuis; je me sacrifiai. Je ne croyais qu'à moitié, certaines difficultés me tourmentaient, et je sentis le besoin de m' étourdir par l'action. Après avoir été aumônier, je me fis missionnaire; c'est en enseignant les autres que j'affermis mes convictions. J'avais renoncé à beaucoup de choses; ce qui me coûta le plus, ce fut de renoncer à mes doutes. Je possède depuis longtemps mon âme en paix; mais je me souviens des épreuves que j'ai traversées. Il ne faut pas tenter Dieu et sa grâce. »
Ghislain fit un geste de découragement; il est dur d'être convaincu et de ne pas convaincre.
€ Décidément, reprit-il avec un peu d'amertume, mon cas ne vous paraît pas intéressant? »
L'abbé, changeant de visage, lui tendit ses deux mains, et de ses yeux à demi clos jaillit un regard de chaude et miséricordieuse sympathie, vrai rayon de soleil indo-chinois dont Ghislain se sentit comme pénétré.
« Que dites-vous là? Soyez certain que vous m'intéressez beaucoup, mais mon devoir est de me défier. Quand on sollicite à Rome la canonisation d'un nou-
veau saint, un ecclésiastique, qui s'appelle l'avocat du diable, est chargé de relever avec soin toutes les difficultés, toutes les chicanes qu'on peut faire au candidat, les moindres tares qu'on peut trouver dans sa vie. Je suis en ce moment et je serai quelque temps encore l'avocat du diable. Si vous prenez sur vous de répondre sans vous fâcher à mes objections et de dissimuler votre ennui, on vous donnera un bon point. Quoique je sois fort occupé, je viens de temps à autre me reposer à Chartrette, chez mon frère. Vous y serez toujours le bienvenu. Mais, si vous le permettez, nous irons bride en main dans cette affaire, nous procéderons avec une sage lenteur. « Ne brouillasse sons pas! » disait un général de ma connaissance. Il y a des choses qui demandent à être faites tranquillement et raisonnablement.
— La divine folie est-elle donc si raisonneuse? demanda Ghislain, qui ne fronçait plus le sourcil.
— La divine folie, gardez-moi le secret, n'est dans le fond que la suprême sagesse. Elle n'habite volontiers que les maisons où il fait clair.... Un hagiographe maladroit, ajouta-t-il, avait dit de je ne sais quel théologien célèbre « que, semblable à l'aigle, il « s'élevait en haut et trempait sa plume dans le sein « de Dieu ». Ce malin singe de Voltaire, à qui j'en Veux de l'avoir trop aimé dans ma jeunesse, disait à ce propos : « Voilà la première fois qu'on ait cornce paré Dieu à la bouteille à l'encre. »
A ces mots, il partit d'un éclat de rire jeune et
frais ; il avait parfois des gaietés d'enfant. Puis, ayant
baisé l'angora sur le museau :
« Mon pauvre ami, lui dit-il, il faut nous quitter. »
Et, s'étant levé, il le posa délicatement sur le
banc; mais, indigné de cette trahison, l'angora partit comme un trait : les chats choisissent leur place et restent rarement où on les met.
Le comte Ghislain fit sortir l'avocat du diable par une petite porte qui s'ouvrait sur le chemin dehalage, et il le regarda s'éloigner. Après l'avoir étonné et même un peu scandalisé, l'abbé Silvère l'avait conquis. Il se disait que, dans cette âme de prêtre tour à tour brusque ou gracieux, enjoué ou sévère, les contrastes n'étaient pas des contradictions, qu'un principe supérieur réduisait tout à l'unité, que le croyant et le philosophe, le missionnaire et l'homme du monde, l'apôtre de la sainte folie et le lettré, l'homme qui tonnait et l'homme qui riait comme un enfant, formaient un ensemble et n'étaient qu'un seul homme. Il se promit d'avoir facilement raison de ses objections.
« Les prêtres, pensait-il en remontant au château, sont comme les femmes : leur bouche dit non quand depuis longtemps leur cœur a dit oui. »
C'est une question de savoir s'il vaut mieux vivre à Bois-le-Roi et voir Chartrette ou vivre à Chartrette et voir Bois-le-Roi. Ces beaux villages, allongés, l'un au couchant, l'autre à l'orient, sur la croupe onduleuse de coteaux parallèles à la Seine, se font exactement face et se regardent tout le long du jour par-dessus le large lit du fleuve, tantôt gris, tantôt vert, qui les sépare. A peine l'aurore s'annoncet-elle, Bois-le-Roi reconnaît Chartrette, et Chartrette observe Bois-le-Roi. Us ont chacun leurs avantages particuliers. Chartrette se vante que son air est plus salubre et que ses terres sont grasses; Bois-le-Roi est fier de son importance, de ses châteaux et de l'immense forêt qui lui sert de paravent et de promenade. On se jalouse un peu, mais on communique souvent ensemble; on est séparé par une eau profonde, on est relié par un pont suspendu. Un chemin rapide y descend de Bois-le-Roi. Le pont franchi, on suit une allée de peupliers blancs, après quoi la route commence à nao^er entre des champs et des vignes, puis elle fait un grand coude, et bientôt
apparaissent les premiers toits de Chartrette, qui n'a qu'une place et une rue. La place, étroite, en enfoncement, est dominée et comme écrasée par une vieille église au clocher massif, carré, de style roman. La rue court en ligne droite entre deux rangées d'habitations rustiques ou bourgeoises, alternant avec les échoppes et les auberges.
A l'entrée du village, en venant de Melun, on aperçoit d'un côté un grand potager et deux bancs de pierre qui semblent, en garder la porte; de l'autre côté du chemin, leur faisant vis-à-vis, une grille circulaire est encastrée dans quatre piliers, que ronge la mousse et que surmontent des oves ébréchés. Cette grille s'ouvre sur une vaste cour, bordée dans le fond et à main droite par deux longs corps de logis se coupant en équerre, et tous deux sans architecture, bas, d'un seul étage, couverts en ardoises, badigeonnés en jaune, aux contrevents peints en gris. On accède au rez-de-chaussée par trois marches qui l'accompagnent dans toute sa longueur, et qu'encadrent de place en place des bornes rondes munies d'anneaux de fer. Derrière les bâtiments s'étend un parc agreste, clos de murs. Au milieu de la cour, qu'un passage voûté met en communication avec les dépendances, se dresse un gros colombier, à mâchicoulis et à boulins, habillé de lierre. Ce colombier fait figure et a donné son nom à la maison, qui fut jadis, paraît-il, un couvent. Le couvent fut changé en ferme, et la ferme fut achetée par le baron de Trélazé, qui la distribua en appartements, l'arrangea avec beaucoup de soins, la meubla avec goût, mais en respectant ses origines et sa simplicité primitive. Les colombiers ne sont pas des maisons de plaisance, ce qui n'empêche
pas de s'y plaire. Le baron aimait tant le sien qu'hiver comme été, il ne le quittait jamais.
Il vivait, lui et son monde, à quelque cinquante kilomètres de Paris, et les trains directs les y trans^ portaient en un peu plus d'une heure; de fait, ils en étaient à deux cents lieues. Ils ne s'y rendaient que rarement, dans les grandes occasions ; le plus souvent il leur suffisait d'aller à Melun pour se procurer le nécessaire, l'utile et même le superflu. Les bruits de la grande ville n'arrivaient pas jusqu'à leurs oreilles innocentes et rétives. Les mensonges des passions et les fureurs de la vanité, l'être sacrifié au paraître, le goût de la montre, de l'étalage, le faux luxe et les fausses joies, les livres tapageurs et les préfaces pompeuses, la barbarie raffinée, la corruption pédante et prêcheuse, les marchands d'orviétan, les saltimbanques et leur tremplin, la rage de parler de soi, l'égotisme maladif prenant sans cesse l'univers à témoin de ce qui lui arrive, l'effronterie des réclames, le cabotinage, les intrigues des politiciens, les ballons gonflés que dégonfle un coup d'épingle, les petits incidents qui se transforment en de grosses affaires et dont on ne parle plus huit jours après, tout cela n'existait pas pour les habitants de cette modeste maison.
• Ils étaient peu friands de nouvelles; ils tenaient pour certain que la plupart des événements sont fâcheux et qu'on les apprend toujours trop tôt. Ils étaient abonnés à deux journaux, qui d'habitude dormaient immaculés sur une table, sans que personne déchirât leur bande. Toutefois, dans ses courts loisirs, le baron se reprochait ses ignorances ; il voulait se mettre au courant, savoir ce qui se passait dans
les cinq continents et même dans les îles, et il parcourait d'une traite huit numéros. Mais, si méritoire que fût son effort, il ne démêlait pas très bien où en étaient les affaires de la Bulgarie ; le prince de Battenberg et Ferdinand de Gobourg s'embrouillaient dans sa tête, et il était tenté de se plaindre que ce diable d'homme eût deux noms. Ce qui lui semblait clair, c'est que les Bulgares, au lieu de créer des embarras à l'Europe, feraient mieux de cultiver leur jardin. C'était à son avis le fond de la vie et de la morale.
Il prêchait d'exemple. Chaussé de ses grandes bottes toujours maculées de boue brune ou rouge, il arpentait ses grands champs à grandes enjambées, surveillait ses ouvriers, maniait quelquefois la faucille et le râteau, et quelquefois aussi il s'en allait en personne vendre son grain ou ses bestiaux à Melun. On l'eût pris pour un valet de ferme; mais le gentilhomme perçait à travers sa futaine, et il montrait dans ses marchés une finesse sans ruse qui n'est pas celle des paysans. Le reste des occupations humaines l'intéressait peu. Il faisait plus de cas d'un maraîcher que d'un agent de change. Les bonnes mœurs et le labour étaient pour lui à peu près la même chose, et il était fermement convaincu que la terre ne produit pas seulement du blé et de l'orge, qu'elle est la divine matrice où s'engendre la vertu.
Quoiqu'il ne tirât qu'un médiocre revenu de ses entreprises agricoles, il était fier de son domaine, qu'il avait arrondi d'année en année, et il déclarait, avec quelque solennité, que la propriété terrienne est la seule dont il soit permis de se faire honneur. Il était fier aussi de ses idées, de ses inventions, fier
d'avoir perfectionné ses méthodes de culture, ses assolements, ses engrais, fier des triomphes qu'il avait remportés dans les comices. Il avait ses gloires et ses glorioles ; il rappelait trop souvent à ses voisins qu'il s'était avisé le premier de ramer les cornichons comme on rame les pois. On lui reprochait d'être tranchant dans ses décisions; il n'admettait pas qu'il y eût deux bonnes manières de semer la luzerne. Mais il fallait lui pardonner son dogmatisme de laboureur, il n'en avait pas d'autre. Il avait été dans sa jeunesse un chaud légitimiste; n'ayant pas trouvé l'occasion de faire usage de ses opinions, elles avaient moisi dans leur armoire comme un vieil uniforme qu'on ne met jamais. Les jugeant hors de service, il les avait laissées là, sans les remplacer. Son dernier mot était que tous les gouvernements se valent; le meilleur ne lui inspirait qu'une faible confiance. Il aimait son pays, mais il aurait voulu qu'il n'y eût en France que des paysans et un certain nombre de barons pour leur apprendre à cultiver leur enclos et à semer leur luzerne.
11 faisait grâce aux baronnes, car il aimait et estimait la sienne. Plus âgée que lui de quelques années, avant de l'épouser, cette blonde aux yeux de teinte indécise avait eu un premier mari qui lui avait causé bien des chagrins. Heureusement cet homme désagréable s'était rendu promptement justice en se brûlant la cervelle dans un accès de fièvre chaude. Il avait fait l'éducation de sa femme, en lui faisant chérir toutes les vertus qu'il n'avait pas. Il vivait dans le désordre, il lui avait donné la passion de Tordre. Il était querelleur, elle bénissait la paix et les pacifiques. Il était intempérant en toutes choses,
elle prêchait la mesure et la discrétion. Le baron de Trélazé possédait la plupart des vertus qu'elle avait appris à aimer, mais pas dans le degré de perfection qui lui plaisait. Très pointilleux sur ses droits, il était disposé à faire des procès à ses voisins; elle l'en détournait, lui persuadait de s'accommoder. Il appréciait les bons vins, elle l'avait instruit à se modérer. Elle avait ses petits défauts. Le baron, de son côté, lui reprochait d'être trop soucieuse, de voir l'avenir en noir, surtout en ce qui concernait ses enfants. Aux inquiétudes elle joignait toute sorte de petits scrupules, qui lui semblaient des affaires d'État. Elle était méticuleuse, timorée. Un jour qu'elle déposait une somme de quelque importance chez un banquier, elle avait dit au caissier qui prenait ses billets de banque sans les examiner et s'apprêtait à lui donner quittance : « Pardon, monsieur, êtes-vous sûr que Ces billets soient bons? » A quoi il avait répondu : c S'ils sont faux, vous avez là, madame, un bien joli talent ».
Ordinairement vêtue d'une robe de soie noire, qu'elle échangeait quelquefois contre une robe de soie mordorée, la tête enveloppée d'un voile de dentelle noué sous son menton, cette femme, d'apparence malingre et d'une santé toujours égale , n'était ni belle ni jolie; mais elle joignait quelque agrément à beaucoup de distinction. Le souvenir des jours amers qu'elle avait passés jadis dans la maison de son vilain fou l'avait à jamais dégoûtée de Paris. L'habitude aidant, elle ne comprenait pas qu'elle pût vivre ailleurs qu'au Colombier ni mener hors de Chartrette une existence bien ordonnée. Toujours active, elle ne s'ennuyait pas. Les soirs d'hiver, près d'un bon
feu, elle brodait en causant avec l'un de ses éternels soucis. De loin en loin, elle promenait ses yeux vagues dans les colonnes d'un journal dont le baron avait d'aventure déchiré la bande. La Bulgarie lui était absolument indifférente. Elle ne lisait que les faits divers, dont elle ne devinait pas les dessous, les allusions les plus transparentes étant pour elle des énigmes.
Elle avait donné à M. de Trélazé sept enfants, dont trois étaient morts en bas âge. Leur fils unique se trouvait pour le moment au fond du Maroc. Élevée aux Oiseaux, leur fille aînée était absente depuis cinq ans. Les plus jeunes étaient deux jumelles, venues longtemps après les autres, quand personne ne les attendait ni ne les souhaitait; on ne les en aimait pas moins. Mme de Trélazé, par le conseil de son beaufrère, avait résolu de les garder auprès d'elle. Il lui avait écrit de l'Annam qu'une mère, lorsqu'elle en a le temps, doit élever elle-même ses filles. Au surplus, on avait facilement des professeurs de Melun. M. de Trélazé portait à son frère une affection mêlée de gratitude; ne s'était-il pas sacrifié pour son bonheur? A l'affection, la baronne ajoutait un profond respect. Ce qu'elle appréciait dans l'abbé, c'est moins l'héroïsme du missionnaire et l'éloquence du prédicateur que la sagesse des conseils. « Mon beau-frère, disait-elle, est un homme de grand jugement. » Le jugement était à ses yeux la première des qualités, son premier mari s'en étant montré absolument dépourvu. Aussi acceptait-elle toujours avec déférence les représentations que l'abbé Silvère lui faisait parfois sur un ton un peu railleur. 11 se moquait de l'exagération de ses scrupules, il l'accusait de compliquer
sa vie comme à plaisir, de se créer des devoirs et des peines de fantaisie. Depuis qu'il était revenu de l'indo- Chine, il la taquinait souvent. Elle s'appelait Marthe, et il disait : « Marthe s'inquiète et s'agite pour beaucoup de choses; elle n'a pas choisi la bonne part »* Elle promettait de se corriger et ne se corrigeait pas.
Durant tout Fhiver, le comte Ghislain se rendit à Chartrette deux ou trois fois au moins chaque mois. M. et Mme de Trélazé, après lui avoir témoigné quelque défiance, avaient pris en goût ce beau cavalier. Il reconnaissait, il appréciait leur mérite; mais ce n'étaient pas des justes qu'il venait chercher au Colombier, c'était le saint, et il ne l'y trouvait pas aussi souvent qu'il l'aurait voulu.
Ce missionnaire en congé était le plus occupé des hommes. Quoiqu'il n'aimât pas à écrire, il entretenait de nombreuses correspondances. Par l'ordre de son évêque, il était chargé du règlement de beaucoup d'affaires. Il vérifiait des comptes, il dirigeait des quêtes, il rédigeait des rapports, il composait de longs mémoires sur des matières contentieuses, sur une question de hiérarchie que le saint-siège laissait en suspens. Vers le milieu de janvier il dut aller à Rome. A son retour, acceptant ce qu'il avait refusé, il se prépara à prêcher pendant le carême. Ce valétudinaire portait allègrement son fardeau. Le comte Ghislain avait décidé que le plus heureux des hommes était l'abbé Silvère. L'abbé lui avait pourtant touché quelques mots des crises qu'il avait traversées. Il n'avait pas tout dit. Avant d'être en paix avec lui-même, il avait longtemps mâché son frein, rongé son âme. Il avait fini par découvrir qu'il n'y a pas grand mérite à se passer du bonheur, que la vie
est par elle-même une chose assez médiocre, que les voluptés amères du sacrifice sont les seules joies qui ne trompent jamais. .
Il était scrupuleusement orthodoxe, mais tant vaut l'homme, tant vaut sa doctrine. Il avait ce mysticisme du cœur qui attendrit les dogmes, en dissout les crudités, n'en conserve que l'esprit. Ce qui fait le caractère d'un paysage, ce n'est pas le sujet, c'est le ciel, la lumière, l'air, qui enveloppent les choses, la vapeur où elles se baignent. L'abbé Silvère croyait au surnaturel parce qu'il croyait aux miracles de l'amour, et on peut dire qu'il n'aimait pas parce qu'il croyait, mais qu'il croyait parce qu'il aimait. Il en levenait toujours au principe que la vraie destinée de l'homme est de se donner; que, pour posséder son moi, il faut commencer par le perdre. Marc-Aurèle et le moine inconnu qui écrivit l'Imitation, Fénelon et Spinoza ont enseigné, chacun à sa manière, la désappropriation intérieure. A une certaine hauteur, tous les grands esprits se rencontrent, et l'abbé Silvère habitait sur les cimes.
Les voyages autant que la philosophie avaient élargi sa pensée et l'avaient rendu tolérant. Il retrouvait dans les religions les plus étranges de secrètes harmonies avec sa foi. L'Église vraiment universelle lui apparaissait comme un divin vanneur qui recueille son grain dans tous les coins de la terre et le sépare de la balle.
« J'ai beaucoup appris des Indo-Chinois, disait-il à Ghislain; mes catéchumènes m'ont souvent donné de bonnes leçons. Dans les premiers temps, j'étais douillet, je me plaignais de n'avoir pas mes aises, de manquer de beaucoup de choses. Je rencontrai un
jour une Annamite vêtue d'une robe de soie trouée et d'un pantalon court. Elle s'avançait en se dandinant, une perruche verte sur son épaule, et elle chantait gaiement des vers qui disaient : « Pourquoi donc, chère pauvreté, me suis-tu partout pas à pas? Un jardin où il ne pousse que de l'herbe, une case qui laisse voir le ciel, voilà mon lot. » Cette femme qui chantait me réconcilia avec ma pauvreté, qui ne m'était pas encore chère, avec ma case, qui laissait voir le ciel... Les Orientaux, ajoutait -il, sont nés avec le génie du renoncement. La mort, qui est le dépouillement suprême, ne les effraye pas, fût-elle accompagnée d'effroyables tortures. Leurs demeures sont sordides ; ils n'ornent que leurs tombeaux, qu'ils enluminent de couleurs vives ou tendres, qu'ils peignent en rose ou en lilas. Au besoin, ils nous apprendraient à mourir. En retour, nous devons leur apprendre à vivre, à soigner, à respecter leur personne, à embellir leur maison, à réformer leurs habitudes, à leur donner quelque grâce. Mourir à soi-même, c'est mourir à son coquin d'égoïsme, ce n'est pas mourir à la dignité, à l'honneur, ni même au bon goût et à l'amour du beau. C'est ainsi qu'un prédicateur ne doit pas chanter le même air dans l'Annam et à Paris. »
Ghislain goûtait la morale de l'abbé Silvère et tâchait de goûter sa théologie. Mais l'abbé ne s'occupait que rarement de le catéchiser. Un jour, rompant l'entretien, il l'emmenait dans le potager pour lui faire voir de longues rangées de choux du plus beau violet, où la gelée blanche avait suspendu des fils d'argent, et il entamait une dissertation sur les vertus médicales de cet estimable comestible, que le vieux
Caton tenait pour une panacée. Une autre fois, il tirait de sa poche et recommandait à l'admiration de son catéchumène un bouquin mâchuré et, selon lui, très précieux, qu'il était fier d'avoir su découvrir dans la boîte d'un antiquaire, sur le quai des Augustins. Tour à tour charmé ou consterné et déçu, Ghislain cherchait à ramener cet homme fuyant, qui se dérobait. Quand il devenait pressant, l'abbé lui représentait qu'avant de prendre une résolution il faut s'examiner, s'éprouver; que certaines volontés subites ne sont que des caprices; que les caprices enfantent les repentirs et les dégoûts. Il lui représentait aussi que la sincérité ne suffit pas, que ce n'est pas tout de vouloir une chose, qu'il faut que les choses veuillent de nous.
« Le doge de Venise, disait-il, épousait tous les ans la mer. Un malin remarqua que ce mariage ressemblait à celui d'Arlequin, lequel était à moitié fait, attendu qu'il ne manquait que le consentement de la future. Toute destinée est un mariage et suppose d'une part un désir, de l'autre un consentement. »
Mais le désir du comte Ghislain s'irritait par cette résistance sourde qu'il croyait simulée, et dans laquelle il lie voulait voir qu'un jeu de haute coquetterie. Il se trompait, il avait affaire à un bon sens très exercé, qui considérait les fausses vocations comme la plus respectable, mais comme la plus funeste des erreurs.
Les après-midi que le comte de Goulouvre passait de loin en loin à Ghartrette, Eusèbe, profitant de sa liberté, les employait à deviser affectueusement avec sa grande amie, Mme Démonte. A la vérité, c'était surtout Mme Fynch qui l'attirait à Mon-Bijou ; mais
Mme Fynch, dont les chérubins n'avaient pas encore appris à sourire, s'emprisonnait dans son atelier, se celait. Aussi bien, Mme Démonte ne facilitait point à l'assiégeant les approches de la place. Sa vieille expérience, toujours en éveil, se méfiait; elle n'entendait pas qu'il arrivât scandale dans sa maison.
Elle accaparait Eusèbe Furette, le gardait tout entier pour elle. Remuant du pied les feuilles jaunes, elle le conduisait le long d'une étroite allée jusqu'à une grotte en rocaille, décorée jadis d'un groupe de marbre qui représentait Daphnis enseignant la flûte à Ghloé. Ce sujet lui ayant paru léger, elle l'avait remplacé par une sainte Vierge de la rue Saint-Sulpice, ceinte d'une écharpe bleue, le front couronné d'étoiles et les yeux au ciel. Plus souvent ils s'enfermaient dans le joli salon rose, en compagnie du sapajou qui cherchait ses puces, et du vieux perroquet, retenu à son perchoir par une chaîne de nickel.
On était devenu intime, on se faisait des confidences où par hasard un grain de vérité se trouvait mêlé aux inventions. Mme Démonte racontait à Eusèbe sa beauté d'autrefois, les sévérités de son éducation, ses jeunes pudeurs, ses débuts dans le monde, la toilette qu'elle avait à son premier bal, tous les hommes qu'elle avait rendus amoureux, toutes les tentations du malin esprit qu'elle avait victorieusement surmontées. Elle se reconnaissait un défaut : elle avait toujours été trop bonne, elle s'était senti dès son enfance des entrailles de miséricorde, et ses dangereuses pitiés l'avaient exposée plus d'une fois aux méchants propos; les hommes sont si légers, si téméraires dans leurs jugements ! A son tour, Eusèbe lui révélait les mystères de son existence agitée, les
ardeurs de son tempérament, les désordres de son imagination sataniqûe, ses bonnes fortunes, ses méthodes de combat, les femmes du grand monde qui s'étaient données à lui.
Ainsi mentaient à qui mieux mieux pendant des heures une extra-mondaine sentimentale et un maître d'étude goguenard, chacun d'eux étant assez naïf en son particulier pour croire que l'autre le croyait; après quoi ils philosophaient longuement sur la vie. Le sapajou cessait un moment de chercher ses puces pour témoigner par ses grimaces le peu de cas qu'il faisait de leurs histoires ; et, du haut de son trône, le vieux perroquet, inclinant la tête, fixait sur eux ses gros yeux ronds, qui les jugeaient.
Le] 10] avril; fut un jour de fête à Charlrette; le 40 avril, le baron rentrait en possession de son fils et de sa fille aînée. Un bon vent du sud, ayant subitement fraîchi, ramenait au Colombier deux pigeons qui avaient longtemps déserté leur boulin.
Fernand de Trélazé était né avec la passion de la géographie et des pérégrinations dangereuses. Il venait de voyager dix mois dans le mystérieux Maroc, et à la faveur d'un déguisement, se faisant passer pour un derviche, il avait parcouru une région inexplorée de l'Atlas. Il ne craignait ni les fatigues ni les hasards; il avait eu plus de peine à se résigner aux avanies. A plusieurs reprises, le chrétien travesti avait été reconnu, et un jour un grossier Chellaha cracha à la figure du faux derviche. Il vit rouge et peu s'en était fallu qu'il ne poignardât l'insolent. Mais il avait pensé à son baromètre) à son sextant, à ses relevés d'altitudes, à ses croquis* à ses notes de voyage. Rengainant son poignard et sa colère, il avait souri, essuyé sa joue et discuté d'un air aimable le prix de sa rançon. La soucieuse
baronne, restée longtemps sans nouvelles, le croyait mort. Un télégramme l'avait enfin tirée de ses mortelles inquiétudes, et, quelques semaines après, une seconde dépêche lui apprenait que son Africain, comme elle l'appelait, dînerait le 10 avril à Chartrette.
Mlle Léa de Trélazé avait accompli des prouesses d'un tout autre genre. Elle avait obtenu, par ses pressantes prières et par des raisonnements sophistiques, qu'on la retirât des Oiseaux, où elle devait rester quelque temps encore, et qu'on l'autorisât à passer l'hiver à Cannes avec sa tante, Mme de Valbreuse, et avec sa cousine, qui avait été sa compagne de pension. Cannes en hiver, c'est Paris. Mme de Valbreuse était fort répandue, et sa nièce avait beaucoup dîné, beaucoup dansé, joué trois fois la comédie. Mme de Trélazé avait décidé dans sa sagesse qu'une jeune fille doit connaître le monde, mais qu'il suffit d'un hiver bien employé pour le connaître à fond et pour s'en dégoûter, qu'en revenant de Cannes, sa fille, rassasiée de plaisirs, serait ravie de se reposer et de se recueillir à Chartrette jusqu'au jour où on la marierait.
Son père, qui était allé l'attendre à la gare, la ramena quelques minutes avant le déjeuner. Il la poussa dans les bras de la baronne, en disant :
« La reconnaissez- vous? »
Elle la reconnut, mais elle la trouva changée, embellie; elle ressentit un frémissement de joie en se disant : c'est moi qui l'ai faite. La taille élancée et souple, lesépaules bien dessinées, les joues pleines, les yeux d'un brun sombre comme ses cheveux, cette grande fille de dix-huit ans était une superbe
plante. Sa figure annonçait la santé, un sang chaud, bouillant, qui courait vite, trop vite, heureux d'animer un beau corps. Tout n'était pas irréprochable dans sa personne. Sa jolie tête, qui se berçait sur un cou mince et long, l'éclat éblouissant du teint, la courbe charmante des lèvres, la fraîcheur du sourire, la vivacité impétueuse du regard enlevaient tous les suffrages. Mais les critiques chagrins remarquaient que son nez, peu classique, s'arrêtait trop court, et que, lorsqu'elle riait aux éclats, elle montrait trop ses dents et découvrait le bas de ses gencives. A celui qui s'en plaignait, elle aurait pu répondre : « Tu es l'ennemi de tes plaisirs ».
Après avoir admiré en silence sa beauté, Mme de Trélazé eut une seconde joie en constatant qu'elle avait pris des manières, de la tenue. On lui avait souvent reproché dans son enfance son sans-gêne, ses allures de garçon, son incorrigible étourderie. Cinq années de couvent l'avaient calmée; un hiver à Cannes, passé dans le monde, avait donné la dernière façon à cet ouvrage. Toutefois il ne faut pas se prendre aux apparences, et quand on a été très étourdie, il en reste toujours quelque chose.
Voyant entrer l'abbé Silvère, elle courut l'embrasser; puis elle examina cet oncle qu'elle n'avait pas vu depuis dix ans, et elle s'écria :
€ Une belle dame qui vous a entendu prêcher, mon oncle, et qui vous admire beaucoup, prétendait que vous aviez l'air un peu chinois. Elle avait raison.
— Combien de Chinois as-tu vus dans ta vie? lui demanda le baron.
— Est-il besoin d'avoir vu des Chinois pour se les représenter?
— Ma chère enfant, dit l'abbé, la géographie qu'on enseigne aux Oiseaux est un peu vague; autrement, tu saurais que TAnnam n'est pas la Chine et qu'on y trouve de très beaux hommes. Enfin , chi-* nois ou annamites, mes yeux te plaisent-ils?
— Infiniment, dit-elle.
— A la bonne heure, et nous ne nous brouillerons pas. »
Pendant le déjeuner on parla de Fernand, de ses exploits, de la médaille d'or que sans doute lui destinait la Société de Géographie de Paris. Mme de Trélazé se glorifiait de son fils , mais ses maudits scrupules gâtaient ses bonheurs.
c Se déguiser en derviche, dit-elle, et réussir pendant dix- huit mois à se faire passer pour ce qu'on n'est pas, est-ce bien honnête? »
Elle interrogeait des yeux son beau-frère, l'infaillible oracle.
« Foi de prêtre, répondit-il, c'est malhonnête; foi d'explorateur, c'est autre chose.
'" — Eh! eh! nous avons la manche large, s'écria joyeusement le baron. Tu penses donc, Silvère, que la morale est un genre qui se divise en plusieurs espèèes? ;
— Disons plutôt, repartit l'abbé, que c'est une espèce qui contient plusieurs variétés. Tu vends ton blé, ton avoine, la luzerne, mais tu croirais te déshonorer en vendant les légumes de ton potager, et tu trouves cependant tout naturel que le paysan ton voisin vende les siens. Tel curé qui élève des abeilles ne manque à aucun devoir en tirant quelque argent de son miel; un missionnaire ne doit rien vendre, sous peine de compromettre son caractère et sa mission. »
Pendant ce débat, Léa était devenue rêveuse; elle couvait un projet. On lui avait dit qu'en deux ans elle s'était transformée; on lui avait dit aussi que son frère Fernand, l'éternel voyageur, était l'homme le plus fin, le plus subtil de la terre. Elle se proposait de mettre sa finesse à l'épreuve.
« Il me vient une idée, s'écria-t-elle, une excellente idée. Je me déguiserai ce soir en femme de chambre et je servirai à table. Nous verrons si Fernand me reconnaîtra ou si j'aurai le plaisir de tromper ce trompeur. »
. Mme de Trélazé désapprouva formellement cette excellente idée. Elle en voulait à Mme de Valbreuse d'avoir autorisé Léa à jouer la comédie, et elle en voulait à Léa de l'avoir jouée avec succès. Ce genre d'exercice lui semblait très dangereux. Elle recourut encore à l'oracle, et l'oracle répondit qu'il y a trois sortes d'actions humaines, les bonnes actions, les mauvaises et celles qu'on peut ranger parmi les choses indifférentes. Il ajouta qu'en matière de choses indifférentes, il n'avait jamais d'avis à donner.
« Toutefois, poursuivit-il, si je dois dire toute ma pensée, je vois un inconvénient au projet de Léa : c'est que nous serons très mal servis, et je crois savoir qu'un bon dîner mal servi est un dîner détestable.
. — Vous vous imaginez cela? Profonde erreur ! Vous ne connaissez pas mes talents, vous serez admirablement servis. Bien entendu, je laisserai Jean passer les plats; mais je me charge du vin, des assiettes et du reste.
— Pour moi, fit le baron, je ne partage ni les appréhensions de ton oncle ni les scrupules de ta mère.
Mais je vois à ton projet une autre difficulté, qui me paraît grave.
— Laquelle?
— Laisse-moi commencer, je te prie, par le commencement, reprit M. de Trélazé, qui était aussi méthodique dans ses récits que dans sa façon de fumer ses terres. J'ai une fille qui, après avoir visité les couvents, les cours et les palais, rentre aujourd'hui sous l'humble toit paternel. C'est un grand honneur qu'elle me fait; mais les honneurs ne vont pas sans les charges. Cette jeune personne méprise les potagers et n'a de goût que pour les jardins d'agrément. Elle n'est jamais venue ici dans ses vacances sans me reprocher que mes plates-bandes étaient misérables. J'ai juré que dès cette année je me fleurirais pour lui complaire, mais je craignais de m'y prendre mal. J'avais confié mon embarras au comte Ghislain de Coulouvre, dont le père possède le plus beau jardin du monde; le lendemain, il m'envoyait tout un chargement de graines, de boutures et un jardinier chargé de m'instruire. Il se trouve que d'autre part ce même comte Ghislain connaît ton frère, qu'il a été son camarade de lycée et qu'il ne vient jamais à Chartrette sans m'en demander des nouvelles. Je m'étais rendu chez lui pour le remercier de son présent. Il était enfermé avec un gros garçon chauve, qui lui enseigne l'allemand. Je lui ai annoncé le retour de notre voyageur; il m'a dit qu'aujourd'hui même il viendrait lui serrer la main. « Faites mieux, ai-je dit, venez dîner « avec nous. » Il a accepté, et comme le professeur d'allemand assistait à l'entretien, j'ai cru devoir l'inviter, lui aussi. Il en résulte que ce soir nous aurons deux étrangers à notre table et j'en conclus....
LA VOCATION DÛ COMTE GHlSLAlN 85
— Je ne vois pas que cela empêche rien, interrompit-elle.
— Tu ne peux pas jouer ta petite comédie, lui dit sa mère, devant deux messieurs que tu vois pour la première fois.
— D'abord, dit-elle, il n'y en a qu'un, le professeur d'allemand ne compte pas, et quanta l'autre.... Quelle espèce d'homme est-ce?
— Adresse-toi à ton oncle, lui dit son père. Il le connaît mieux que moi : c'est pour lui que M. de Coulouvre vient ici.
— Parlez, mon oncle. Est-il bien, est-il gentil, ce comte de Goulouvre?
— C'est un garçon de bonne mine, repartit l'abbé, qui a l'esprit distingué et le cœur très généreux. Son seul tort est d'avoir autrefois cherché les plaisirs et de chercher aujourd'hui les chagrins. Pour tout dire, c'est un jeune homme qui a des impressions vives et qui les prend pour des raisons.
— Et il vient vous les raconter?... Aurait-il par hasard l'intention de se faire prêtre?
— Petites filles, petites filles, s'écria l'abbé, ne parlez pas toutes à la fois. »
On aurait pu croire que Mlle de Trélazé s'était rendue aux graves objections qu'on lui faisait, qu'elle avait abandonné son projet, mais elle ne renonçait pas facilement à ses idées, surtout quand elle les jugeait excellentes. Fernand se fit attendre, il était excusable, il revenait de si loin ! Le comte Ghislain, accompagné d'Eusèbe Furette, était depuis quelques minutes au Colombier, et Mme de Trélazé se rongeait d'inquiétude lorsqu'il parut enfin. Après qu'on l'eut embrassé, questionné, grondé et rembrassé, il s'in-
forma de sa sœur Léa. Les deux jumelles, qu'elle avait mises dans le complot et qui goûtaient infiniment son invention, apprirent à leur grand frère en cabriolant que, Mme de Valbreuse ayant retardé d'un jour son départ, Léa n'arriverait que le lendemain. La consciencieuse baronne se disposait à rétablir la vérité des faits, mais son mari lui dit à l'oreille :
« Laissez-les donc faire, puisque cela les amuse. » Pendant le repas, Fernand, tout occupé de répondre aux questions, de raconter quelques épisodes de son voyage, ses précautions, ses ruses, ses alertes, l'heur et le malheur de ses couchées et de ses rencontres, ne parut pas s'aviser que sa mère avait pris à son service une belle créature, qui, vêtue d'une robe courte en laine brune, coiffée d'un bonnet de linon sans rubans et portant suspendue à son cou une croix à la jeannette, avait à peu près le costume de son emploi, mais n'en avait pas la figure, ni remarquer que les femmes de chambre ont rarement des mains si fines, une tournure de reine, un air de commandement et tant de fierté dans les yeux. En revanche, cette servante exquise avait frappé, dès le premier instant, l'imagination inflammable d'Eusèbe Furette. De temps à autre, sentant qu'il la regardait trop, il se disait : « Mon fils, ayons de la tenue; quand on dîne dans le grand monde, on ne lorgne pas les femmes de chambre ». La minute d'après, il avait de nouveau le nez en l'air. Ghislain s'aperçut de ce manège, et, à son tour, il regarda. Il devina sur-le-champ qu'il y avait là-dessous quelque mystère; mais il savait dissimuler ses étpnnements.
Quand on sortit de table, la nuit était venue ; mais
la lune était si belle qu'on résolut de prendre le café dans le jardin. Charmée d'avoir joué si bien son rôle et mystifié le grand mystificateur, Léa n'attendait que le moment de lui sauter au cou et de jouir de sa surprise. Elle crut le voir s'acheminant le long, d'une allée, un cigare entre les dents. Aussitôt elle enjamba deux ou trois plates-bandes et courut s'embusquer à l'extrémité d'une charmille sombre. Tout entière à son idée, elle entend un pas, avance la tête, s'élance et plante un grand baiser sur la joue gauche d'un grand jeune homme. Au même instant, elle pousse un cri et s'enfuit. C'était le comte Ghislain qu'elle avait pris pour son frère, et c'était le comte Ghislain qu'elle venait d'embrasser. Fernand, qui l'avait rejoint dans la charmille une seconde avant l'incident, partit d'un éclat de rire et s'écria :
« Voilà ce qui arrive aux imprudentes qui veulent mystifier leur grand frère ! »
Il se mit à sa poursuite et n'eut pas de peine à te rattraper. A demi morte de confusion, n'ayant plus de jambes, elle s'était laissée tomber sur un banc, bénissant la nuit qui dérobait sa honte à l'univers.
« Mon Dieu! suis-je assez malheureuse! murmurat-elle en cachant son visage dans ses mains. Quelle horrible méprise ! quelle affreuse aventure ! J'en mourrai, c'est sûr, j'en mourrai. »
Il lui représenta vainement qu'on ne mourait pas de ces choses-là, qu'après tout, le mal n'était pas grand, que le comte de Coulouvre était son vieux camarade et un galant homme, un homme bien élevé, incapable de se prévaloir de la faveur précieuse, mais involontaire, que Mlle de Trélazé venait de lui octroyer si bénévolement.
88 LA VOCATION DU COMTE ÔHlSLAIN
« Oh! je t'en supplie, ne plaisante pas. Va plutôt le retrouver, dis-lui bien, explique-lui....
— Tu ferais mieux, ma chère, de lui présenter toimême tes explications et de te moquer la première de ton horrible méprise. Ce serait le meilleur moyen de sortir de ce mauvais pas.
— Y penses-tu? Moi, lui parler, lui expliquer !. . . J'ai juré de ne plus jamais le revoir. »
Et pressée du désir de mettre un peu plus d'espace entre elle et l'ennemi, Mlle de Trélazé se releva brusquement, et, reprenant sa course, alla s'enfermer dans sa chambre.
Fernand n'eut pas besoin de rien expliquer au comte, qui avait tout deviné.
« Ma sœur est si confuse, prend cette affaire si tragiquement, lui dit-il, que je ne saurais trop t'engager à être fort discret, ou tu es un homme mort.
— Rassure-toi, répondit Ghislain en riant. Ce qui s'est passé, il est possible que ma joue le sache et s'en souvienne, mais je ne sais rien, et si j'ai su, je promets d'oublier. »
En rentrant au salon, ils virent accourir à eux deux petites filles qui battaient des mains et criaient :
« Fernand, c'était Léa. Ah ! monsieur le derviche, comme tu t'es laissé attraper!
— Réellement, tu ne l'avais pas reconnue? lui demanda son père.
— Vous me croyez bien naïf. S'il m'était resté quelque incertitude, le regard farouche qu'elle m'a jeté en entendant l'histoire du bon musulman qui s'est permis de me cracher à la figure, aurait dissipé mes derniers doutes. Assurément, elle a changé, elle a pris du corps. Jadis elle était si mince, si fluette que,
LA VOCATION DÛ COMÏE GHISLàÎN 89
dans le temps où je lisais Pascal, j'avais surnommé cette gamine un roseau qui n'y pense pas.
— Mais où est-elle donc? fit la baronne.
— Dans sa chambre, où elle quitte son déguisement. »
Elle était en effet dans sa chambre, rejetant loin d'elle.avec rage son bonnet de linon, sa robe de laine, qui avaient été les témoins et les complices de son malheur. Elle maudissait sa funeste invention, qui lui avait paru excellente; elle se promettait de ne plus avoir d'idées, plus jamais, de ne plus quitter les chemins battus, de devenir sotte, bête, banale, insignifiante, plate comme une grande route, plutôt que de s'exposer à de si cruels hasards, plutôt que d'attirer sur sa tête de pareilles catastrophes. En pensant à ce baiser fatal, elle se sentait rougir jusqu'à la racine des cheveux.
« Mon Dieu! que je voudrais le lui reprendre! » se disait-elle.
Mais il y a des choses qui, une fois données, ne se reprennent pas.
Une heure plus tard, le comte Ghislain retournait à Bois-le-Roi, en compagnie d'Eusèbe. Gomme ils approchaient du pont, Eusèbe loua les grâces de Mlle Trélazé et ses talents de comédienne.
« Je m'y suis laissé prendre, dit-il.
— Vous l'aviez pourtant assez regardée pour être averti de votre erreur, répondit Ghislain.
— Excusez-moi, répliqua-t il. Les belles choses attirent invinciblement les yeux. »
Ghislain était plus ému de l'incident qu'il ne voulait se l'avouer. Cette belle innocente, qui s'était jetée brusquement sur lui, l'impétuosité de cette attaque,
ces grands yeux d'ingénue qu'il avait vu luire dans la demi-nuit d'une charmille où la lune répandait de vagues clartés, ce bras de jeune fille qui l'avait enlacé, ces lèvres pures venant chercher sa joue, rien de pareil ne lui était encore arrivé; ce n'était pas une de ces histoires vieilles comme le chant du coucou à la fin de juin.
Eusèbe était mécontent ; il se disait, en passant le pont :
« Quel dommage que cette superbe fille ne soit pas une simple et vraie femme de chambre ! C'est pour lors, mes enfants, qu'il y aurait eu quelque chose à faire! »
Le contraire de l'amour n'est pas l'aversion, c'est l'indifférence. La haine n'oublie pas. Mlle de Trélazé pensait très souvent au comte de Goulouvre. Quoique son frère Fernand, silencieux comme le tombeau, n'eût révélé à personne sa déplorable méprise, elle ne pouvait la pardonner à Ghislain. Elle le considérait comme le vrai coupable. Pourquoi s'était-il trouvé là, dans cette charmille? Que n'était-il resté à Bois-le-Roi? Ce baiser qu'elle avait donné, il lui semblait que ce grand jeune homme le lui avait dérobé par violence ou par ruse, qu'il l'avait pris malignement, frauduleusement, et voilà la justice féminine.
Son frère lui avait dit :
« Tu es absurde, ma chère. Primo , il est bien innocent de ton étourderie, et secundo, si tu veux qu'il oublie, oublie toi-même. »
Elle n'entendait pas raison. Elle répondit que M. Goulouvre lui était odieux, qu'il lui déplaisait souverainement, qu'elle s'arrangerait pour ne plus le revoir. Fernand n'insista pas, il avait bien autre
92 LA VOCATION DU COllTË (5HISLAIN
chose en tête. La Société de Géographie de Paris préparait un banquet en son honneur, et il se repaissait des fumées de sa jeune gloire.
Mlle de Trélazé était fort attachée à sa cousine germaine, Mlle de Valbreuse. On avait habité ensemble un couvent, et on venait de passer à Cannes un hiver très mondain. Ces demoiselles ne comprenaient pas qu'elles pussent vivre sans se voir. Les jeunes filles commencent presque toutes par le roman de l'amitié, qui prépare à l'autre, et qui n'est pas toujours le moins romanesque des deux. Léa écrivit un soir une longue lettre à sa cousine. Après avoir raconté le mortel et dévorant chagrin que lui causait l'absence de sa chère Sophie, après avoir ajouté que son unique consolation était la pensée que son désespoir était partagé, elle continuait ainsi :
« On mène ici une vie bien tranquille, tout unie, un peu monotone, tout à fait dans le goût de maman, dont l'idée est que le parfait repos ressemble beaucoup au parfait bonheur, que les existences bien réglées doivent faire aussi peu de bruit que possible, marcher sur la pointe des pieds, un doigt sur la bouche..** Chut! ne parlez pas si haut!... Nous nous faisons, ma Sophie, une autre idée des joies parfaites. Il nous faut un peu plus de mouvement, un peu de tapage, des incidents divers et choisis ; une aventure ne nous dégoûterait pas, pourvu qu'elle fût agréable, bien entendu, car il en est de si fâcheuses qu'on ne peut s'en souvenir sans un frémissement d'horreur.
« Oui, ma chérie, j'ai éprouvé, en arrivant ici, une cruelle contrariété, oh ! plus que cela, un gros ennui, un gros chagrin. De temps à autre on voit paraître au Colombier un jeune homme que je ne puis souf-
frir. Ne me demande pas ce qu'il a de déplaisant : il me déplaît parce qu'il me déplaît. Malheureusement, il est notre proche voisin. Pour avoir de l'air et de la vue, j'avais prié qu'on me logeât dans les combles. J'en suis aux regrets : de ma lucarne j'aperçois le château de ce monsieur; si j'avais une lunette, je pourrais à la rigueur le contempler se promenant dans son parc, les mains derrière le dos. Nous ne sommes séparés que par la Seine, et on a eu la triste idée de construire entre Bois-le- Roi et Chartrette un pont suspendu, comme si l'on avait pressenti que nous pourrions avoir envie de nous fréquenter, lui et moi. Ne va pas t'imaginer pourtant que ce soient mes beaux yeux qui l'attirent au Colombier. C'est à mon oncle Silvère qu'il réserve ses attentions. Je doute que mon oncle l'aime beaucoup : il le définit un jeune homme qui a des impressions et qui les prend pour des raisons. Tu me diras que, toi et moi, nous en faisons tout autant; mais du moins nos impressions sont justes et nos raisons sont bonnes, tandis que les siennes.... Je le soupçonnais de vouloir se faire missionnaire, lui aussi. Qu'il s'en aille bien vite prêcher dans l'Annam, qu'il ne faut pas confondre avec la Chine, et qu'il nous laisse tranquilles! Point du tout; à la seule fin de m'ôtre désagréable, il ne partira pas. Te souviens-tu que ma tante nous a grondées un jour parce que nous disions d'un monsieur qui ne nous revenait pas : « Voilà un être bien « déplaisant »? Elle nous a dit que les messieurs, agréables ou non, n'étaient pas des êtres. Oh! pour celui-ci, je te réponds que c'est un être et un être qui me déplaît.
« Tiens, Sophie, mon cœur éclate; je veux le sou-
iager en te disant tout. Garde bien mon secret, qui n'est connu que de Fernand. Cet Africain a été moins bavard que je n'osais l'espérer. Le 10 avril, nous arrivions à Chartrette, moi le matin, lui le soir. Je voulus le mystifier en me déguisant en femme de chambre, et, quoiqu'il prétende le contraire, il ne m'a pas reconnue du tout. Jusque-là tout allait bien; mais après une bonne idée il m'en vient une mauvaise; je me dis : « Sautons-lui brusquement au cou ; il sera le « plus étonné des hommes de se voir embrasser si « tendrement par la soubrette qui l'a servi à table. » La nuit tombait, je m'embusque dans une charmille; j'entends venir quelqu'un, je m'élance, la bouche en avant et le cœur sur la bouche, et j'embrasse... qui? L'autre, le Ghislain de Goulouvre. Aujourd'hui encore, je n'y peux penser sans avoir la chair de poule. Te figures-tu ta Léa?... J'aurais voulu mourir, rentrer sous terre. Et lui, diras- tu, qu'a-t-il fait? Je dois lui rendre la justice qu'il a légèrement tressailli ; mais après tout, il ne semblait pas trop surpris de la riche aubaine qui lui arrivait, il venait de toucher son dû. Je ne suis pas bien sûre qu'il ait cru à une méprise ; il est capable de s'imaginer que j'ai feint de me méprendre, que je le trouve charmant, que pendant tout le repas je l'avais mangé des yeux, et que je n'ai pu résister à l'envie de lui témoigner ma tendresse très passionnée... Ah! ma Sophie, nous avions bien raison de dire que certains événements sont écrits, qu'on n'évite pas certains malheurs, qu'il y a dans la vie quelque chose de fatal. Quelle horrible fatalité, ma bien-aimée!
« Que faire après cette catastrophe? Je n'avais à choisir qu'entre deux partis, ou ne plus le revoir, ou
lui dire quelque impertinence qui le guérisse de sa fatuité et dissipe à jamais toutes les sottes illusions qu'il peut se faire à mon sujet. Oh ! que ne peut-il lire dans mon âme ! Mais il me fait peur, et je le fuis avec une application, avec une persévérance dont tu serais édifiée. Le malheur est que, depuis quinze jours, mon oncle, qui avait besoin de repos, ne quitte plus le Colombier. Il en résulte, Sophie, que ta Léa est dans des transes perpétuelles et toujours sur le qui-vive. A chaque coup de sonnette je me dis en frémissant : C'est lui ! et je reste un pied en l'air, prête à détaler. Hier ne s'avise-t-il pas d'entrer par la petite porte du jardin, qui était demeurée ouverte? Je greffais un rosier, talent récemment acquis, où j'excelle. J'étais en train de nouer un fil de laine rouge autour de ma greffe, j'aperçois l'ennemi : greffe, greffoir, laine, je laisse tout tomber et je cours me blottir derrière un buisson. Je suis persuadée qu'il m'a vue me sauver et me cacher. Il n'en reviendra pas moins.
« Ce qui me désole, c'est qu'autour de moi tout le monde le trouve aimable, délicieux. On le dit beau garçon ; ce n'est pas mon avis, et son bec d'aigle me paraît crochu. On a décidé qu'il avait l'air distingué ; je trouve, moi, que ses manières sont froides et hautaines. Fernand le tient pour un parfait galant homme. S'il était galant homme, il aurait quelque égard pour la situation cruellement fausse et vraiment insupportable où je me trouve, et, par délicatesse, il s'abstiendrait de reparaître. Point du tout : deux fois, trois fois la semaine, il passera tranquillement son grand pont, ce pont maudit, cet éternel pont. Il y a des heures où je rêve à des accidents possibles. Je n'at-
tenterais pas à sa vie, mais enfin il arrive quelquefois des accidents. Ma bien-aimée, que ferais-tu à ma place? Vraiment, on ne peut pas vivre ainsi, mon existence est intolérable. Je t'en supplie, ne me refuse pas tes conseils. »
Il aurait fallu que le comte Gbislain n'eût point d'yeux pour ne pas s'apercevoir que Mlle de Trélazé se blottissait derrière un buisson lorsqu'il arrivait au Colombier par la petite porte du jardin. On aurait pu douter qu'il eût du cœur s'il n'avait pas cherché l'occasion de se réconcilier avec elle, d'effacer un fâcheux souvenir en lui témoignant les politesses les plus respectueuses. On l'eût accusé aussi de manquer d'imagination s'il n'avait pas été curieux de revoir une charmante fille, qui avait procuré à ses sens une émotion toute nouvelle, quand il pensait en avoir fini . pour toujours avec les surprises. Le comte Ghislain avait une imagination, un cœur, des yeux. C'était un prêtre qu'il venait relancer au Colombier; mais il eût été bien aise, en le quittant, de rencontrer Léa dans l'escalier, au salon, dans la cour, dans le parc, et de rentrer en grâce auprès de sa fuyante ennemie. Il avait désormais deux raisons pour une d'aller souvent à Chartrette, et, pour constater que ces deux raisons s'embrouillaient quelquefois dans son esprit et au bout de sa plume, il suffit de lire quelques passages de son journal, qu'il avait commencé d'écrire : c'était son habitude dans ses jours d'hypocondrie.
« 2 mai. — J'ai rapporté ce matin à l'abbé Silvère un livre de l'abbé Gerbet, qu'il m'avait prêté et qui ne me plaît qu'à moitié. J'ai peu de goût pour les dévotions aimables, pour les roses mystiques. Mes préférences sont pour les dogmes durs, pour une religion
fondée sur le mépris de la vie. L'abbé était dans sa chambre; il écrivait des lettres; sa correspondance est infinie. Je l'ai laissé à ses écritures. En m'en allant, j'ai aperçu la queue d'une robe qui s'enfuyait. Quand donc finira cet enfantillage? »
« 14 mai. — L'abbé Silvère est venu déjeuner chez moi ce matin. Dans l'Annam comme au Tonkin, tous les missionnaires, paraît-il, fument la pipe. Il avait apporté la sienne. En sortant de table, quand nous fûmes seuls dans mon petit salon, il la tira de son étui, me la montra timidement; il avait l'air de me présenter sa maîtresse, une de ces maîtresses qu'on n'ose point avouer. Puis, avec son rire d'enfant :
« — Je ne vous scandalise pas? »
« Je le mis à l'aise. Il la bourra, l'alluma, et, tout en fumant, il me promena dans l'Indo-Chine. Il m'expliqua que les seuls ennemis des missionnaires sont les lettrés ou mandarins, que là-bas les gens du peuple n'ont point de fanatisme, que leur cerveau est une page blanche où l'on peut écrire ce qu'on Veut, qu'ils n'ont pas d'autre religion sérieuse que le culte des ancêtres. Il me parla à ce sujet de la polémique qui éclata, vers la fin du xvn e siècle, entre les jésuites et les dominicains, les uns autorisant les rites observés en Chine pour les morts, les autres les condamnant comme superstitieux et entachés d'idolâtrie. L'opinion des dominicains ayant prévalu, la Chine fut fermée pour longtemps au christianisme.
« Bien qu'il n'appartienne pas à la Société de Jésus, il est un peu jésuite, quelque peu casuiste et diplomate ; c'est, je crois, le sort inévitable de tout prêtre éclairé.
« — Êtes-vous, lui dis-je, en cette matière, pour la
« tolérance des jésuites ou pour les sévérités domini- «c caines? »
« Il s'échappa.
« — La religion des morts, me dit-il, est le plus ancien « et le plus universel des cultes. A l'époque où parut « le christianisme, Rome, englobant tous les peuples « dans son empire, avait détruit les petites patries, « ardemment aimées autrefois, et les dieux politiques, « qui en étaient les protecteurs, les gardiens, n'avaient « plus rien à faire; c'était César qui gardait les cités. « Tout l'intérêt se reporta des choses de la terre sur « les choses d'outre-tombe, et des cultes nationaux « sur les dévotions mystérieuses et domestiques. On « vit se multiplier sur toute la surface de l'empire « romain des confréries qui étaient avant tout des « sociétés d'assurance funèbre et d'enterrement rau- « tuel. Les déshérités, les humbles qui en faisaient « partie étaient sûrs que le collège pourvoirait aux « frais de leurs funérailles, que le jour de leur mort « il y aurait des yeux pour les pleurer, que non seule- « ment on leur rendrait les derniers devoirs, mais que « leur ombre recevrait à jamais les honneurs néces- « saires à son repos. La famille antique fournissait à « ses ancêtres de quoi se nourrir et se vêtir dans leur « tombeau. La vue d'une étoffe suffit pour habiller « une ombre, un simulacre de nourriture pour l'en- « tretenir,une goutte du vin des libations pour l'abreu- « ver. Ce qui explique, au point de vue humain, le « triomphe du christianisme et la rapidité de ses pro- « grès, c'est que, conformément à l'esprit du temps, « les petites églises qu'il fonda partout célébraient à « leur façon le culte d'un mort. Mais ce mort auguste « est un dieu qui repaît ses fidèles de sa chair et de
« son sang; en retour, on nourrit son ombre divine « en donnant du pain aux petits de ce monde qui en « manquent, on le désaltère en leur donnant à boire.
« — Vous n'avez pas répondu à ma question, lui « dis-je dans l'espoir de l'embarrasser. Autorisez-vous « vos convertis annamites à honorer leurs ancêtres « selon certains rites, et feignez-vous d'approuver ce « que vous blâmez au fond de l'âme? »
« Cet ex-voltairien, qui se souvient malgré lui de Voltaire comme un convalescent pense à sa goutte, dont il est peut-être mal guéri, me répliqua :
« — Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse un « passage des Lettres chinoises où il est dit que la « raison arrive tard, qu'elle trouve la place prise par « la sottise, qu'elle ne chasse pas brusquement l'an- « cienne maîtresse de la maison, mais qu'elle vit avec « elle en la supportant, et peu à peu s'attire toute la « considération et tout le crédit.
« — Ah ! ah î monsieur l'abbé, lui dis-je, vous sacri- « fiez, vous aussi, à la politique I
« — Non, me répondit-il avec chaleur, je crois être <l religieux en étant tolérant. Saint Augustin n'at-il pas « dit qu'il n'est pas de doctrine si fausse qu'on n'y « puisse trouver un grain de vérité? Les Annamites, « pour fortifier leur courage, mangent le cœur de leur « ennemi mort; c'est ce qu'ils appellent se donner du « gan. Tout ce qu'il y a de vrai au fond des erreurs « humaines, la vérité divine se l'approprie. C'est ainsi « qu'elle se donne du gan et qu'elle fait la conquête « du monde. »
« Vers trois heures il remit sa pipe dans son étui et retourna au Colombier. Je le reconduisis jusqu'à mi-chemin. Comme nous arrivions à l'entrée du pont,
j'avisai sur l'autre rive Mlle de Trélazé, qui, assise sur une pierre, surveillait ses petites sœurs, occupées à pécher à la ligne. Je la vis se lever brusquement, et je démêlai son petit manège. Elle m'avait reconnu, et, partagée entre la crainte de s'exposer aux hasards d'une funeste rencontre et son devoir, qui l'obligeait à ne pas laisser les deux jumelles seules au bord de l'eau, elle leur commandait de la suivre; mais le poisson mordait et on refusait de s'en aller. L'instant d'après, je la saluais gravement, respectueusement. Les pommettes rouges, elle me répondit par un salut très court. Je ne voulus pas la chagriner plus longtemps, je rebroussai chemin, sans me retourner.
« On dit que le mariage est quelquefois une bonne fin; j'en doute; en revanche, il y a des cas où il serait un bon commencement. On s'épargnerait bien des erreurs, bien des repentirs; ce serait un allégement pour la vie et la mémoire. »
« 25 mai. — Cet homme est insaisissable. Il était dans un de ses jours d'humeur sardonique. Deux livres étaient ouverts sur sa table, et, à tour de rôle, il lisait une page des Tusculanes et- un chapitre de Don Quichotte.
« — Pour bien remplir et bien régler sa vie, me ditce il, il faut la partager entre les vivants et les morts. »
« Puis il parla de don Quichotte.
« — En délivrant des forçats, qu'il considérait comme « des opprimés, poursuivit-il, le chevalier de la Triste « figure a peut-être causé la mort de plus d'un honnête « homme; mais si quelqu'un s'était avisé de s'en plaines: dre, la lance en arrêt, il aurait allégué l'infaillible au- « torité de sa mission. Le malheur est qu'il se l'était « donnée à lui-même. »
« Je compris à qui il en avait et je lui demandai, un peu sèchement, à quoi se reconnaissent les vraies missions.
« — A une joie secrète, qui est le signe d'une bénédic- * tion divine. Jusqu'à la fin, don Quichotte fut triste. »
« Comme je sortais, j'entendis à travers une porte la voix de Mlle de Trélazé. Elle disait sur un ton vif à ses sœurs, qui sans doute étudiaient mal leur leçon :
« — On n'est pas dans ce monde pour s'amuser, « mesdemoiselles. C'est moi qui vous le dis, j'en sais « quelque chose.
« — Tu as donc des chagrins, Léa?
« — Eh ! oui, j'ai des chagrins. »
« Que ne les échange t-elle avec les miens! J'en ferais mes joies.
« Je sentais gronder en moi une sourde colère. Je m'en suis pris à une pauvre créature bien innocente de mes ennuis, qui n'avait rien à voir dans cette affaire. Je venais de rentrer, quand on m'annonce une visite. Je descends au salon, je me trouve en présence d'une femme à la gorge opulente, au grand nez busqué, vêtue avec une simplicité presque austère. Elle tenait dans ses mains croisées une bourse en velours noir, et elle contemplait un portrait, plongée dans une extase. C'était Mme Démonte, qui prenait la liberté grande d'admirer le portrait de ma mère.
« — Quelle admirable personne! » me dit-elle avec un accent onctueux et d'un air pénétré.
« Elle m'expliqua l'objet dé sa visite. La maison d'un tisserand a brûlé la nuit dernière. On n'a rien pu sauver; le malheureux est chargé de famille, il a sept enfants sur les bras. D'accord avec M. le curé, Mme Démonte a pris l'initiative d'une quête; elle con-
naissait trop mon bon cœur pour douter un instant de mon empressement à m'associer à sa bonne œuvre.
« Je lui répondis que je faisais mes charités en personne, que je m'informerais et ferais tenir directement mes secours aux incendiés. Elle changea aussitôt de contenance et me dit du haut de sa tête : « — Gomme il vous plaira, monsieur le comte. » « Je la reconduisis jusqu'à la grille. Elle se retourna pour me jeter un mauvais regard. Je crois pourtant avoir été poli . »
Quoiqu'elle se fût juré de n'avoir plus d'idées, Mlle de Trélazé, depuis le commencement de juin, roulait un projet dans sa tête et tâchait de persuader à sa famille que, par une belle après-midi, ce serait une chose charmante d'aller faire un lunch sur Fherbe dans la forêt de Fontainebleau, du côté de Marlotte. La baronne, selon sa coutume, abondait en difficultés. Le baron se souciait peu de quitter ses affaires ; il croyait fermement que ses ouvriers et ses champs ne pouvaient se passer de lui une demi-journée, qu'à peine avait-il le dos tourné, rien n'allait plus. Il pensait aussi que, lorsqu'on a l'infini bonheur de vivre à Chartrette, il ne reste rien à désirer, qu'il faut être fou pour aller chercher ailleurs d'insipides plaisirs, sans compter que les repas sur l'herbe ne lui disaient rien.
« S'asseoir bêtement sur un gazon humide ou brûlé, disputer son verre aux mouches et ses jambes aux fourmis, la belle réjouissance! En bonne foi, Léa, quel agrément peux-tu te promettre de la petite fête que tu nous proposes?
— Celui de faire un jour par hasard quelque chose que je ne fais pas tous les jours. »
Heureusement, l'abbé Silvère plaida sa cause : il était curieux de revoir la Gorge-auxLoups et la Mareaux-Fées. Dès qu'il se fut prononcé, les objections tombèrent. Bourriches, pâtés, paniers aux bouteilles, Léa se chargea de tout préparer, de pourvoir à tout, et à la mi-juin, après avoir déjeuné très sobrement pour demeurer sur son appétit, on se mettait en route dans un grand break, attelé de trois vigoureux percherons, deux au timon, le troisième en flèche.
Il se trouva que, par une funeste conjonction des astres, le même jour, presque à la même heure, le comte Ghislain proposait à Eusèbe Furette de faire avec lui un tour en forêt. Ils partirent en phaéton et se dirigèrent du côté de Marlotte. Chemin faisant, la conversation tomba sur Mlle Léa de Trélazé. Eusèbe l'avait rencontrée l'avant-veille se promenant à cheval avec son frère. Déguisée en femme de chambre, elle lui avait paru exquise; vêtue en amazone, elle avait ému plus fortement encore son imagination prenable. Il déclara à Ghislain que cette brune était la plus belle créature du monde.
« Peste ! quel enthousiasme, mon cher Eusèbe ! Mlle de Trélazé est une charmante personne, mais elle ne me plaît pas.
— Que faudrait-il avoir pour vous plaire?
— Le sens commun, et je crains qu'elle n'en manque.
— Sur quoi jugez-vous qu'elle n'a pas le sens commun? Et, au surplus, est-on tenu d'être raisonnable quand on a de si beaux yeux? Il y a du soleil dans ces yeux-là. Ils éclairent, ils réchauffent, c'est un bain de lézard.
— Inflammable comme vous Têtes, je vous engage à ne plus vous promener aux environs de Chartrette. Vous en rapporteriez des chagrins.
— Bah ! ne vous faites aucune inquiétude à mon sujet; je n'ai jamais désiré ce que je ne puis avoir. Il y a des femmes dont on rêve, il y en a d autres qu'on désire. Mlle de Tréiazé est, je vous le dis, le plus délicieux instrument d'amour qu'ait fabriqué le créateur anonyme de cet univers. Trois fois heureux le violoniste qui jouera de ce violon ! Pour ma part, je suis condamné à ne jouer que de la petite flûte. Gela ne m'empêche pas de rêver quelquefois d'autre chose, et si Mlle de Tréiazé....
— Taisez- vous », lui dit brusquement Ghislain.
Et il lui montrait du doigt une clairière bordée le long de la route par d'énormes hêtres, et dans cette clairière un break à demi dételé, dont les chevaux avaient le nez enfoncé dans leur musette, Mlle de Tréiazé occupée à déballer des paniers de provisions, ses deux petites sœurs gambadant et bourdonnant autour d'elle, aussi affairées et aussi inutiles que la Mouche du coche, l'abbé Silvère paisiblement installé à l'ombre d'un buisson, une baronne qui cherchait une place pour s'asseoir et n'en trouvait pointa son gré, un baron qui, ayant aperçu de loin les arrivants, se portait vivement à leur rencontre et leur criait :
« Halte-là, messieurs I Vous êtes mes prisonniers. J'ai juré que, puisqu'on me condamne à faire un lunch sur l'herbe, j'obligerais tous les passants à partager mon supplice. »
Après s'être un peu défendu, Ghislain mit pied à terre. Il ne tarda pas à s'en repentir. Le visage de Léa, h qui sa mère reprochait l'instant d'avant sa gaieté
trop bruyante et qui se retenait pour ne pas chanter, s'était subitement assombri. Elle attachait sur l'ennemi des yeux indignés et farouches. Elle n'avait jamais su dissimuler ses joies ou ses chagrins. Son père lui demanda innocemment ce qu'elle avait. Elle ne répondit rien et s'abîma dans ses réflexions. Elle se disait une fois de plus qu'il y a quelque chose de fatal dans la vie, qu'on n'échappe pas à son destin. Elle se disait aussi que le comte de Goulouvre était décidément un homme odieux, indélicat. Ce troublefête savait de science certaine qu'elle ne pouvait le souffrir, et il se faisait un malin plaisir de la relancer jusqu'au fond des bois. Elle se croyait en sûreté, il sortait de terre.
A quelque deux cents pas de là, assise au haut d'un tertre, une femme commettait dans son cœur le péché d'envie. C'était Mme Démonte. Depuis une semaine, elle faisait un séjour à Marlotte, dans une pension où elle était moins bien logée, couchée et nourrie qu'à Mon-Bijou, mais elle y goûtait des douceurs que lui refusait Bois-le-Roi. Elle y vivait porte à porte, coude à coude, avec de petites bourgeoises de Paris en vacances, qui, ignorant son histoire, la traitaient comme une grande bourgeoise, riche et gracieuse, dont là familiarité les honorait. Elle avait fait rapidement leur conquête. Savante en hygiène et en matière d'éducation, elle leur faisait part de sa sagesse, leur enseignait à élever leurs enfants. Affable avec dignité comme une reine débonnaire, elle prenait plaisir à présider aux jeux d'une douzaine de petites filles, qui recherchaient ses bonjours, ses bonbons et ses caresses, dont elle réformait la toilette, dont elle rajustait de ses mains la coiffure, et chaque matin,
chaque soir, ces petites filles s'offraient toutes roses et toutes fraîches à ses baisers.
Elle passait une partie de ses après-midi dans la forêt, choisissant de préférence les endroits les plus fréquentés. Elle appréciait peu les paysages sans figures et pensait que ce qu'il y a de mieux dans les bois, ce sont les gens qui s'y promènent. En ce moment elle faisait une halte. Mlle Tannay brodait à ses côtés; lui tournant le dos, Mme Fynch dessinait. De son observatoire, Mme Démonte avait vu arriver le break, puis le phaéton, et elle avait reconnu Eusèbe, qui l'avait reconnue. Ses coudes posés sur ses genoux, son menton dans sa main, elle avait assisté à tous les apprêts du lunch, se disant de temps à autre : « Pourquoi n'en suis-je pas? » Telle une ombre qui, condamnée à errer éternellement sur les bords du Gocyte, aperçoit au loin les prés fleuris d'asphodèles où se promènent les bienheureux. De son côté, Eusèbe s'était dit : « Je me sens très honoré de boire du vin de Champagne avec un baron et une baronne ; mais je m'amuserais davantage si j'étais là-haut, sur ce tertre rocheux, où Mme Démonte rêve, où Mme Fynch dessine! Pourquoi faut-il que, dans ce triste monde, l'honneur et le plaisir n'aillent pas toujours ensemble? >
Il avait raison : on ne peut tout avoir, il faut choisir, et souvent les choix sont embarrassants. Deux heures plus tard, laissant le break et le phaéton à la garde d'un petit groom anglais et d'un gros cocher normand, qui mangeaient les restes, M. de Trélazé et son monde avaient fait le tour de la Mare-aux-Fées. On s'était bientôt séparé en trois bandes. Le comte Ghislain, tirant d'un côté, racontait des histoires aux
deux jumelles, suspendues à ses bras et à ses lèvres. Elles avaient découvert que ce grand monsieur, qui naguère encore leur faisait peur, était dans le fond très bon enfant. Elles ne voulaient plus le quitter; les affections les plus vives sont celles qui succèdent à lacrainte.
Mlle de Trélazé , s'emparant de l'abbé Silvère , l'avait emmené dans la direction opposée. Elle était sortie de son morne silence, elle avait une gaieté nerveuse, et d'habitude les nerfs sont de mauvais conseillers. Elle coquetait avec son oncle, le taquinait, lui posait des questions captieuses. Il se prêtait à son jeu, à ses agaceries ; les hommes supérieurs aiment à jouer.
Eusèbe était resté près de la mare avec le baron et la baronne, qu'il tâchait d'égayer, sans y réussir. Le baron pensait à sa luzerne, la baronne aux soucis qui la rongeaient. Gomme on sait, elle en avait toujours ; elle les soignait, les nourrissait, les engraissait, comme on entretient du poisson dans un vivier pour être sûr d'en avoir à manger. Mais, depuis peu, elle était tourmentée par une grande inquiétude, qui lui faisait oublier les autres. Elle s'était imaginé jadis que de même on épure une eau troublée en la filtrant, on nettoie les jeunes filles de tous leurs défauts en les mettant au couvent. Elle avait dû en rabattre; elle constatait avec chagrin que Léa était loin d'être parfaite. Elle l'accusait d'avoir, sur beaucoup de questions doctrinales ou pratiques, des opinions particulières qui offensaient la droite raison ; elle lui reprochait des incorrections de conduite, des inégalités d'humeur. Ce jour-là même, sa fille l'avait effrayée par de brusques alternatives de gaieté folle et de
mélancolie taciturne. Elle craignait qu'il n'y eût dans son caractère des bizarreries, des incohérences dangereuses pour son avenir. « Peut-être sera-t-elle difficile à marier! » C'était là son gros souci, le brochet qui mangeait les goujons. Aussi ne prêtait-elle qu'une oreille distraite aux propos d'Eusèbe. Il s'efforçait en vain de ranimer une conversation qui languissait, se mourait à chaque instant.
Une épreuve plus pénible l'attendait. Il aperçut tout à coup, débouchant sur la route, Mme Démonte, qui, accompagnée de Mlle Tannay, s'avançait à sa rencontre. Son embarras fut extrême. Il la savait entreprenante, déterminée, audacieuse. « Si je la salue, pensa-t-il, elle est femme à nous accoster; qu'en dira Mme de Trélazé ?» Il examina furtivement la baronne, dont il portait le châle de dentelle sur son bras. Elle lui parut superbe, intolérante, capable de reconnaître au simple flairer une personne suspecte. Cependant la femme dangereuse s'avançait toujours, souriante, quêtant déjà son regard et son salut. Il fut lâche. Dans sa détresse, il feignit de découvrir au milieu d'un gazon une plante rare ; il s'élança pour la cueillir, oe n'était pourtant qu'un vulgaire séneçon. Quand il se retourna, Mme Démonte avait passé ; mais elle n'était pas sotte, elle avait compris.
A quelques minutes de là, mal remise encore de sa cruelle mortification, elle fut sur le point de prendre une revanche signalée. Elle aimait le lait; mais, connaissant la vie et les hommes, elle savait que, pour le boire pur, il fallait l'avoir vu traire. Elle avisa dans une pelouse une vache aux pis gonflés, paissant sous la garde d'une petite fille, avec qui elle entra aussitôt
en marché. Mlle Tannay était une femme de précautions, et, dans le grand cabas qui ne la quittait jamais, il y avait de tout, deux petits couteaux, un peloton de ficelle, des pastilles, des pilules, de la charpie, un antidote contre les morsures de vipères, le premier volume d'un roman nouveau. Elle fouilla dans le tas et en tira une petite tasse de faïence. L'instant d'après, Mme Démonte buvait un lait qu'elle avait vu traire.
Léa avait assisté de loin à ce marché ; elle dit à son oncle :
« La bonne idée qu'a cette dame! J'en veux faire autant, je meurs de soif. »
Et elle prit sa course. La vachère, qui avait accepté sans se faire prier sa pièce blanche, lui demanda où était sa tasse.
« Je n'en ai point.
— A la guerre comme à la guerre, mademoiselle! lui dit Mme Démonte avec un doucereux empressement. Si j'osais vous offrir la mienne....
— Gomment donc, madame! J'accepte très volontiers. »
Pour la seconde fois, l'inévitable comte Ghislain sortit de terre. Il traversait la pelouse avec les jumelles. A sa grande stupéfaction, il avait aperçu Mlle de Trélazé causant familièrement avec Mme Demonte, et il avait cru voir une mouche prise dans la toile d'une araignée. Doublant le pas, il se trouva là, à point nommé, pour recevoir des mains de la vachère la tasse qu'elle venait de remplir. Il la présenta à Mlle de Trélazé, et, par une maladresse peut-être voulue, il la laissa choir sur une pierre, où elle se cassa en trois morceaux.
« Quel fier maladroit je suis! s'écria-t-il. Heureu-
sèment le restaurant de la Mare-aux-Fées n'est qu'à deux pas, je cours lui emprunter un verre. »
Le sourcil contracté, elle lui jeta un regard terrible, qui tombait de très haut, du sommet d'une montagne, et elle lui dit d'une voix sèche :
« Ne vous donnez pas cette peine, monsieur; je n'ai plus soif. »
A peine eut-elle prononcé cette fatale parole, elle la regretta. Dans le trouble que lui causait son remords, elle s'éloigna rapidement, allant devant elle, sans savoir où. Elle ne s'arrêta que derrière un rideau d'arbres. Elle s'adossa contre un chêne, sentit son cœur se gonfler, et tout à coup elle sanglota.
Son mouchoir sur ses yeux, elle s'occupait à sécher ses larmes quand elle entendit la voix de son père qui l'appelait, qui lui criait :
« Léa, où donc es-tu? Nous partons. »
Elle aurait voulu que la terre l'avalât. Elle sortit de derrière son chêne et avisa l'abbé Silvère, qui se dirigeait de son côté. Elle courut à lui.
« Ah I mon oncle, allons-nous-en bien vite quelque part, perdons-nous dans la forêt.
— Eh bien! qu'est-ce donc, mademoiselle? Tu as pleuré?
— Je suis bien malheureuse I
— Conte-moi tes peines. Mais je te préviens qu'en fait de malheur, je suis très difficile. »
Elle avait besoin d'épancher son cœur, elle se décida à tout raconter, sa déplorable méprise, l'inoubliable baiser, sa honte, ses rancunes, la haine qu'elle avait vouée au comte de Coulouvre.
« Quand je l'ai vu reparaître tout à l'heure, il m'a paru qu'il y mettait de la malice, qu'il avait juré de
me pousser à bout, et je me suis promis de lui dire une impertinence. Mais la figure qu'il a faite.... S'il s'était fâché, tout serait pour le mieux; mon oncle, il avait l'air plus chagriné que fâché, et alors un repentir m'est venu.... Ne suis-je pas bien malheureuse? »
L'abbé se mit à rire.
« La tragique histoire! Je ne vois dans tout ceci qu'une jeune fille assez irréfléchie pour embrasser les gens à tort et à travers, et pour leur reprocher ensuite le tort qu'ils n'ont pas eu. Au surplus, ma chère enfant, l'impertinence est une arme dangereuse ; on s'égratigne quelquefois en égratignant autrui.
— Mon oncle, je vous en conjure, chargez-vous d'arranger cette affaire. Ne dites pas à M. de Coulouvre que j'ai pleuré ; mais dites-lui que je me repens d'avoir été impolie et que, s'il le veut bien....
— Ta ta ta 1 interrompit l'abbé, je ne me mêle point de cette affaire. J'en ai beaucoup d'autres sur les bras, et je suis en Europe pour m'y reposer. M'est avis que, lorsqu'on a fait une sottise, il faut la réparer soi-même. Trouve l'occasion de parler à M. de Goulouvre d'un ton poli, presque aimable, il te pardonnera sans peine. Les femmes n'ont pas besoin d'en dire bien long ; si courtes que soient leurs excuses, il faut que les hommes s'en contentent. »
Il l'avait prise par le bras et l'emmenait.
« Regardez mes yeux, lui disait-elle. Je suis sûre qu'ils sont rouges; il verra que j'ai pleuré.
— Bahl répliqua- t-il, tu en seras quitte pour lui faire croire qu'un moucheron vient de t'entrer dans l'œil. »
Le break était prêt à partir, et les percherons tiraient déjà sur leurs traits.
« Arrivez donc, traînards! » cria le baron aux retardataires. Nous n'attendons plus que vous.
Ghislain était remonté dans son phaéton, et il appelait Eusèbe, qui avait subitement disparu. Quand le break se mit en marche, son cheval fringant voulut partir aussi. Il eut quelque peine à le contenir, à le calmer, et il ne s'aperçut pas ou ne daigna pas s'apercevoir que les yeux de Mlle de Trélazé cherchaient les siens.
Eusèbe reparut enfin. Profitant d'un moment où Ton n'avait pas l'œil sur lui, il s'était habilement esquivé et avait réussi à rejoindre Mme Démonte sur la route de Marlotte. Il ne voulait pas retourner à Bois-le-Roi sans s'être mis en règle avec elle. Mal lui en prit, elle le reçut comme un chien. Elle avait les dents serrées, elle était pâle de colère, et, dans les grandes colères, les habitudes péniblement acquises, les procédés, les formes, la tenue, les principes de conduite, les leçons apprises par cœur, tout se perd en un instant, on rentre dans son naturel et dans son passé ; le fard tombe, on montre aux hommes sa vraie peau.
« Quoi! c'est vous, monsieur! s'écria-t-elle. Vous pouvez vous vanter d'être un joli serin, un joli lâcheur! Votre servante! Ma maison est bonne pour y venir dîner; mais quand on me rencontre, on ne me connaît plus, et les chapeaux restent vissés sur les têtes. Que voulez-vous? Monsieur était avec une baronne, dont il portait le châle sur son bras, la bouche en cœur, comme un vrai sigisbée, et quand on se promène près de la Mare-aux-Fées avec une femme d'un passé irréprochable, comme disent les imbéciles, on ne connaît pas Mme Démonte. Prenez donc garde, si quelqu'un vous voyait causant avec moi,,
vous seriez à jamais compromis.... Ah! que je les hais, tous ces gens-là, et surtout votre comte de Coulouvre, qui ne veut pas mêler ses louis à mes écus et qui tout à l'heure a empêché Mlle de Trélazé de boire dans une tasse où j'avais bu ! Boire après moi ! cela fait tache et en voilà pour la vie.... Et qui sontils, ces honnêtes gens, pour cracher sur leur prochain? C'est de la pourriture que ce monde-là. Les hommes y sont tous véreux, et les femmes sont des cafardes. Les plus vertueuses sont à vendre ; elles ne font pas, elles se laissent faire, et, comme les chats, elles enterrent leurs péchés. Si l'on fouillait dans leurs petites ordures, si l'on faisait bavarder leurs valets de chambre, on découvrirait de jolies choses dans leur passé irréprochable ! Dieu de Dieu ! elles gagneraient gros à l'échanger contre le mien.... Décampez d'ici, mon gros monsieur. Dites de ma part à votre baronne que je me soucie de sa vertu comme d'un crottin de cheval, et ne remettez jamais les pieds à Mon-Bijou, vous n'y seriez pas reçu. »
Et cette Junon passa, en l'anéantissant du regard. Il se retira l'oreille basse et il dut, par-dessus le marché, essuyer les reproches de Ghislain, qui s'impatientait. Ni l'un ni l'autre n'était de bonne humeur, ils retournèrent àBois-le-Roi dans un grand silence. Un homme a beau penser à se faire prêtre : quand les femmes l'ont gâté, quand il n'a jamais souffert les tribulations des refus et des mépris, la première offense est vivement ressentie, et, le cœur ne fût-il pas atteint, l'orgueil s'étonne et proteste. Pour Eusèbe, il était fort penaud de s'être fermé une maison où l'on dînait agréablement et qu'habitait Mme Fynch.
Trois semaines plus tard, Ghislain eut la surprise de voir entrer un matin dans sa chambre le mieux conservé des sexagénaires. Le marquis de Goulouvre arrivait du fond de l'Inde sans s'être annoncé. Il était seul, la marquise s'étant arrêtée près d'Avignon, chez des parents. Il sourit, tendit à son fils trois doigts de sa main droite, et ce fut tout. Ghislain le regardait avec admiration. Les voyages l'avaient rajeuni. Jamais il n'avait eu le teint si frais, l'œil si luisant, la taille si mince, la démarche si légère. Il fallait l'examiner de près pour découvrir ses pattes d'oie et les petites rides qui sillonnaient en tous sens son front étroit et carré.
Le marquis n'avait jamais eu grande sympathie pour son fils. Il n'y avait pour lui dans ce monde que des affaires et des plaisirs, et les siens étaient quelquefois grossiers. Il acceptait tout sans choix; ses passions étaient des appétits, et les grosses faims ne choisissent pas. Il s'était plaint souvent d'avoir pour seul héritier un jeune homme sentimental; il s'en plaignait à tout venant, mais surtout à Ghislain.
Quand il le vit donner à quinze ans dans la dévotion, il le traita de lunatique, et, pour le ramener sur terre, il le fourra au lycée. Durant plusieurs années ils ne s'étaient revus qu'à de rares intervalles. Le marquis était ministre plénipotentiaire, et de Stockholm il fut envoyé à Lisbonne. On lui écrivait de Paris que son fils s'amusait beaucoup. « A son aisel » disait-il, et, connaissant ses classiques, il ajoutait :
« Ce garçon de tempérament versatile sera toujours excessif en tout :
Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc, Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc. »
Il demanda sa retraite, revint à Paris, et on recommença à vivre ensemble. Jusqu'alors il n'avait ressenti pour le jeune homme sentimental qu'un vague mépris. Mais, ce jeune homme ne s'amusait plus, il avait de sérieuses affaires de cœur, inspirait de grandes passions, faisait des ravages parmi les femmes. Le marquis lui envia ses bonnes fortunes; c'était un bien qu'un héritier hâtif lui volait. Survint une poule livonienne, et la guerre s'alluma. Le marquis,, sans que Ghislain s'en doutât, avait des desseins sur la princesse Zarkof. Il désirait les femmes beaucoup plus qu'il ne les aimait, ses poursuites n'en étaient que plus vives, il y avait de la fureur dans son désir. Déjà il avait dressé ses batteries et préludait à ses travaux d'approche; Ghislain n'eut qu'à paraître, à se montrer, la place se rendit. Son père ne put lui pardonner sa foudroyante victoire et ne vit plus en lui qu'un rival insolemment heureux. Dévoré de jalousie, il lui témoignait en toute ren-
contre une aigreur dont Ghislain, très éloigné d'en soupçonner la cause, s'étonnait et s'affligeait. Ce qui envenimait encore les chagrins de ce père jaloux, c'est que son fils n'était plus dans sa dépendance. A peine était-il majeur, Ghislain avait recueilli l'héritage d'une grand'tante, qui s'était prise de goût pour son petit-neveu, parce qu'elle lui trouvait la figure d'un héros de roman.
Le cygne du Nord s'envola, et Ghislain tomba dans un morne désespoir. Le marquis savoura cette vengeance; il n'avait pas l'âme assez généreuse pour désarmer devant le malheur. Ghislain réforma sa vie, tenta de s'étourdir par des débauches de travail. Le marquis l'avait traité jadis de lunatique ; il le plaisantait maintenant sur sa régénération, qu'il refusait de prendre au sérieux; c'était une guerre dépigrammes, de persiflage. Ghislain s'était fait un devoir de supporter respectueusement ses incartades. Les attaques devenant trop vives, il se redressa, et, à la suite d'une scène violente, on se brouilla. Bien qu'il lui en coûtât beaucoup de quitter sa mère, le régénéré s'en alla habiter le rez de-chaussée d'un vieil hôtel, dans une rue peu passante. Il y vécut dix mois en reclus. Son appartement avait cinq croisées sur la rue, et ses amis les plus intimes savaient seuls que, pour être reçu, il fallait au préalable frapper trois coups à l'une des vitres de la quatrième fenêtre .
Le marquis n'était pas content, ce chat avait laissé partir sa souris. Au surplus, il comptait avec le monde, et le monde lui donnait tort. Sauf quelques maris rancuniers, Ghislain n'avait point d'ennemis et il avait beaucoup d'amies; il était populaire dans les cercles, dans les salons que son père fréquentait.
Le marquis avait beau dire et répéter que ce garçon n'avait pas le sens commun, hommes et femmes, personne ne comprenait qu'il se brouillât avec un fils si charmant. De son côté, la marquise, quoique fort affairée et tout occupée d'elle-même, finit par s'affecter de ce trouble domestique qui faisait causer. Les commencements des choses échappaient à son attention toujours partagée; mais, une fois avertie, elle n'aimait pas qu'on en vînt aux extrémités. S'arrachant à ses dissipations, elle s'entremit, se remua pour négocier un rapprochement. Elle allait souvent frapper à la quatrième fenêtre. Ghislain s'était fait prier; il ne savait rien refuser à sa mère, on se rapatria. De ce jour, M. de Coulouvre apprit à se contenir. Il plaisantait quelquefois encore; cela semblait-il se gâter, il rompait prudemment, battait en retraite.
En entrant dans la chambre de son fils, il avait écarquillé ses narines, humé l'air, comme pour s'assurer si au parfum de tabac qu'exhalait ce cabinet de travail ne se mêlait pas une vague odeur de femme.
« Tu ne t'es pas ennuyé dans ta solitude?
— Pas un seul instant; je ne m'ennuie jamais.
— Tu as reçu, de temps à autre, quelques visites?
— Non. Quand un homme s'enterre à Bois-le-Roi dès le commencement de l'hiver, on suppose que c'est pour n'y voir personne, et personne n'y vient.
— Oui. Mais quand arrive la saison nouvelle, le cœur se ranime, l'imagination parle et les solitaires deviennent sociables. »
Et le marquis ajouta d'un ton mi-sérieux, mi-plaisant :
« S'il y a quelque jupe logée par ici, tu as la journée pour nettoyer la maison.
— Mon père, repartit Ghislain avec quelque hauteur, je n'ai pas l'habitude de loger des jupes chez vous.
— Calme-toi, reprit le marquis d'un air charmant. Voilà bien mon homme, toujours prêt à se fâcher et n'entendant pas la plaisanterie. »
Son fils lui tendit les deux mains et lui dit : « Ne plaisantons jamais ensemble : nous savons que cela finit mal. Je suis un de ces animaux belliqueux qui se défendent quelquefois quand on les attaque.
— Mauvais système, lui répliqua son père en pirouettant sur ses talons. Pour se bien défendre, il faut attaquer le premier. C'est ainsi qu'en use le premier politique de ce temps. »
Ils allèrent visiter les écuries. Depuis que M. de Coulouvre avait pris sa retraite, ses chevaux étaient de toutes les affaires de ce monde celle qui l'intéressait le plus. Il les examina dans le plus grand détail, de la pointe des oreilles à l'extrémité de la queue et depuis le garrot jusqu'à la fourchette. Il eut le plaisir de les trouver tous en parfait état, et il adressa à son fils deux ou trois phrases agréables, qui pouvaient à la rigueur passer pour un compliment. Puis il lui dit :
« A propos, je m'étais trompé de porte tout à l'heure, et je suis entré dans une chambre où un épais garçon, coiffé d'un foulard, dormait à poings fermés, la bouche ouverte. Peut-on savoir son nom?
— C'est M. Eusèbe Furette, mon professeur d'allemand. Vous gêne-t-il? Dois-je le renvoyer?
— A Dieu ne plaise!... Mais tu apprends donc l'allemand? Tu te prépares toujours à ce fameux examen?
— Quoi qu'on fasse, il n'est pas mauvais de savoir les langues étrangères.
— Oui ou non, as-tu toujours l'intention d'entrer dans la diplomatie?
— C'est un sujet que, si vous le voulez bien, nous traiterons à fond un peu plus tard.
— Soitl... Don Quichotte se serait bien trouvé de suivre quelquefois les avis de Sancho Pança. Prendsmoi pour Sancho. »
On vint leur annoncer que le déjeuner était servi. Eusèbe les attendait dans la salle à manger. Ghislain le présenta à son père, qui l'examina comme ses chevaux depuis le garrot jusqu'à la fourchette et le prit tout de suite en amitié. Il n'avait d'estime ni de goût que pour deux espèces d'hommes, les gens d'affaires, forts en arithmétique, et les gros garçons qui ne connaissent d'autre loi que les penchants de la nature et préfèrent les sensations aux sentiments. Pendant le déjeuner il fut aimable, causant. Il raconta les splendeurs et les intrigues d'un harem, la chronique scandaleuse de la cour d'un sultan. Il entrait dans des détails un peu crus, qu'il ne prenait pas la peine de gazer : il aimait et le mot et la chose.
En sortant de table, il voulut se secouer. Il fit seller son alezan favori, l'enfourcha lestement, partit en le faisant caracoler, fier d'étaler au soleil son inguérissable jeunesse.
« Croiriez-vous, dit Eusèbe à Ghislain, que M. le marquis votre père me faisait peur? Pourquoi ne m'aviezvous pas prévenu que c'est un homme délicieux?
— J'ai voulu vous laisser le plaisir de la surprise », lui répondit Ghislain.
Il lui annonça en même temps qu'il avait une visite à faire, qu'il le laissait libre d'employer son aprèsmidi comme il lui plairait.
Depuis trois semaines, Ghislain n'avait pas remis les pieds au Colombier. Non seulement cette maison ne l'attirait plus, elle lui déplaisait. Il avait un double motif pour n'y pas retourner : elle était habitée par un prêtre méfiant qui avait refusé obstinément de croire à sa vocation, et par une jeune personne dont le comte de Goulouvre était le croquemitaine. Ayant reçu d'elle une de ces injures qu'on n'oublie pas, il s'était promis de ne plus la revoir. Mais il avait appris la veille que l'abbé Silvère se disposait à partir pour faire dans le midi de la France une tournée de prédications et de quêtes, et il ne pouvait se dispenser de lui souhaiter un heureux voyage.
Il se trouva que l'abbé était sorti, qu'il avait accompagné sa belle-sœur à Melun. Ghislain laissa sa carte et se hâta de se retirer. Gomme il traversait le parc, il vit surgir Mlle de Trélazé au bout d'une allée. Il fit un détour pour l'éviter, elle en fit un pour lui barrer le passage. Fort surpris, il s'avança vers elle, elle s'avança vers lui. Ils s'arrêtèrent à trois pas l'un de l'autre. Elle avait un air de confusion, de pénitence, la rougeur au front, le trouble dans les yeux et sur les lèvres un sourire pâle et tremblotant.
« Monsieur, lui dit-elle, je vous ai fait l'autre jour une impertinence. Je la regrette. Voulez- vous me pardonner?
— Je n'ai rien à vous pardonner, mademoiselle, répondit-il. Il ne s'agit dans tout cela que d'un malentendu. La personne que vous aviez rencontrée près de la Mare-aux-Fées n'est pas une femme dont vous puissiez accepter aucun service, et, ne pouvant rien vous expliquer, j'ai brisé la tasse qu'elle vous avait prêtée.
— En effet, dit-elle en s'animant, je n'avais pas compris.... Il ne m'a pas suffi d'être impolie : j'ai été sotte. Vous devez m'en vouloir. »
Elle avait depuis longtemps préparé son discours. Elle ajouta sans hésiter :
« Le mieux que nous puissions faire, monsieur, c'est de tout oublier. Supposons qu'il ne s'est rien passé entre nous, que c'est la première fois que nous nous voyons.
— Oh ! mais non, répondit-il gaiement. Vous m'avez détesté pendant des mois, et depuis trois semaines je vous hais. Ce ne sont pas des choses qu'on oublie, et il me semble qu'il y a là une excellente préparation à une bonne et solide amitié. »
Elle portait à son corsage une petite plante de basilic, car elle avait tout préparé. Elle en détacha une petite feuille en forme de cœur, dentelée sur les bords, qu'elle lui présenta en disant :
« Mon oncle m'a appris que, dans le langage des fleurs, le basilic est le symbole du mécontentement. Froissons tous deux une de ces feuilles, cela prouvera que nous en avons fini avec notre rancune. »
Il s'empressa d'obéir; un parfum exquis lui resta dans la main.
« Quelle bonne odeur, dit-il, ont les rancunes qu'on oublie! »
Et ils restèrent quelques instants à se regarder, chacun d'eux s'étonnant de trouver l'autre si différent de ce qu'il pensait. A leur étonnement se mêlait un peu de cette émotion qui accompagne tout ce qui commence.
Ils furent dérangés par les deux jumelles. Elles avaient aperçu d'une fenêtre leur grand ami, et elles
fondirent sur lui avec des cris aigus, les cheveux au vent. Léa les réprimanda sur leur indiscrétion, sur leur turbulence; elle leur en voulait d'avoir interrompu brusquement un tête-à-tête qui, après l'avoir épouvantée, lui semblait savoureux. Ces petites filles avaient la langue affilée ; elles lui répondirent :
« M. de Coulouvre a plus d'amitié pour nous que pour toi.
— Pourquoi cela?
— Parce que tu le détestes, et qu'il sait bien que, toutes les fois qu'il vient ici, tu te caches.
— C'est une histoire qui n'est plus vraie, leur dit-il. On m'a promis de ne plus se cacher. »
Mlle de Trélazé, à qui sa mère avait recommandé en partant de s'occuper de ses sœurs, de les amuser, les avait négligées ; ses pensées la travaillaient.
« Léa ne sait pas nous amuser, s'écrièrent les jumelles. Amusez-nous, monsieur. Si vous le voulez bien, jouons au croquet.
— Ne vous laissez pas tourmenter par ces folles, lui dit Léa.
— Je vous assure que mon supplice me semblera charmant.
— Alors, amusons-nous tous ensemble », repritelle, en portant à son visage ses deux mains, encore imprégnées de l'odeur du basilic.
Elle courut chercher les boules, les maillets, et Ghislain l'aida à planter les dix arceaux dans un terrain battu, au milieu d'une pelouse. La partie commença. Ghislain joua tout de travers. Les jumelles le plaisantaient sur ses gaucheries, sur ses distractions. Il fallait lui rappeler que c'était à son tour de jouer ;
il ne savait plus où était sa boule. Ce mélancolique, qui pensait avoir vu le fond des choses et déclarait avec l'Ecclésiaste que tout ce qui se passe sous le soleil n'est que vanité et tourment d'esprit, venait de faire une découverte. Le bonheur, auquel il ne croyait plus, lui était subitement apparu au milieu d'une pelouse, où il y avait des fleurs blanches et des fleurs jaunes, une grande jeune fille délicieuse à regarder, et deux jumelles qui poussaient des cris aigus sans se douter de ce qui se passait dans le cœur de leur prochain. Il en concluait que le bonheur n'est pas une chose bien compliquée, mais qu'il ne faut pas le chercher, qu'il faut l'attendre, et ne pas le manquer quand il se présente.
Une autre idée lui traversa le cerveau.
« L'abbé Silvère est un habile homme, pensa- t-il. Quand il décourage certaines vocations, c'est qu'il a peut-être sur les gens des desseins qu'il n'avoue pas. »
De son côté Mlle de Trélazé, qui, aimant à gagner, jouait d'habitude avec beaucoup d'application, eut plus d'une fois, elle aussi, des absences. Elle roulait dans sa tête une grosse question qui lui semblait très importante, une de ces questions qui influent sur le sort des empires et des jeunes filles. Dans un moment où, penchée sur sa boule, elle se disposait à la frapper de son maillet pour lui faire passer un arceau, Ghislain s'approcha d'elle. Relevant la tête et le regardant dans les yeux, elle lui dit :
« Quel homme étonnant que mon oncle Silvère !
— Plus admirable encore qu'étonnant », lui répondit-il.
Elle eut un léger frisson, se redressa, recula de
trois pas. Un nuage pesait sur son front, et elle semblait dire : « Alors, que faites-vous ici? »
« Ce qui est le plus admirable en lui, reprit-il, c'est que, doué de vertus extraordinaires, il engage les autres à se contenter des vertus modestes, et que, se passant du bonheur, il est trop charitable pour ne pas leur en souhaiter. »
Le nuage disparut. Elle regarda de nouveau Ghislain dans les yeux, et fît passer sa boule, qui franchit d'un coup deux arceaux.
Ils achevaient leur partie quand parurent Mme de Trélazé et l'abbé, qui restèrent une minute muets d'étonnement. L'abbé se remit le premier. Il vint saluer Ghislain et murmura entre ses dents :
« Les jours prédits par la sibylle sont venus, et le loup paît avec la brebis.
— Le loup, répondit Ghislain, était venu vous chercher et vous attendait. Il n'a mangé personne. »
Ils causèrent quelques instants. Le comte souhaita au prêtre un bon voyage, un heureux retour, et se retira. Il lui tardait d'être seul. Il lui semblait qu'il avait un inventaire à dresser. Depuis deux heures il n'était plus le même homme. Il voulait compter sur ses doigts ce qu'il avait perdu, ce qu'il avait gagné, se mettre en règle avec sa raison, se démontrer à lui-même que le comte de Goulouvre n'était pas fou.
Quelques minutes après, l'abbé, se trouvant seul au salon avec sa nièce, lui dit avec une gravité presque solennelle :
« Eh bien, ma fille, lui et toi, vous avez signé votre traité de paix?
— J'ai fait ce que vous m'aviez dit de faire, répon-
dit-elle doucement. J'ai demandé mon pardon, je l'ai obtenu. »
Il la regarda en dessous, et lui dit sur un ton de commandement militaire :
« Je désire que les choses en restent là. Ne va pas t'amouracher de ce beau monsieur.... Je sais mieux que personne tout ce qu'il vaut, mais je le tiens pour un homme dangereux, je le classe parmi les gens que j'appelle des semeurs de chagrins. »
Elle tressaillit, mais elle repartit aussitôt :
« Vous pouvez être tranquille; je me soucie du comte de Goulouvre comme du monsieur que voici. »
Et elle lui montrait un beau poupon de porcelaine, aux yeux d'émail, qui faisait les délices des deux jumelles.
Pendant le reste de la journée elle eut son visage ordinaire, et personne ne put se douter qu'il se fût rien passé au fond de son cœur. Mais le soir, quand elle eut regagné sa chambre, elle se plongea dans un fauteuil et se perdit dans un rêve. Elle se réveillait par moments pour discuter certains points qui l'embarrassaient. Pourquoi l'abbé Silvère rangeait -il le comte Ghislain parmi les hommes dangereux, parmi les semeurs de chagrins? Elle décida qu'à force de s'embarbouiller, de se farcir l'esprit de théologie, les prêtres et les missionnaires surtout n'entendaient plus rien aux choses de la vie, qu'ils brouillaient tout, qu'ils inventaient des romans noirs comme leur soutane, qu'ils prenaient des vallons délicieux pour des ravins sauvages et désolés, qu'ils voyaient des précipices, des abîmes où il n'y en avait point. L'instant . d'après, elle changea d'idée. Elle se demanda si l'abbé
n'était pas un homme très fin, subtil et rusé, un de ces renards pleins d'astuce qui plaident le faux pour savoir le vrai, et prétendent obliger les jeunes filles à leur montrer ce qu'elles ont dans le cœur. Il y a des gens qui forcent les serrures et les coffres-forts, il y en a d'autres qui s'amusent à forcer les âmes. Elle se jura de ne rien dire. Ses étourderies lui ayant fait beaucoup de tort dans ces derniers temps, elle avait résolu d'être infiniment circonspecte. Depuis trois heures un quart de l'après-midi elle avait un secret. Tant pis pour les curieux et les larrons ! Son secret lui appartenait, elle n'admettait pas qu'on le lui volât. Elle se promit de l'enfouir, de l'enterrer, d'être la discrétion, le silence même.
Elle se leva, ouvrit sa fenêtre. La lune toute blanche répandait des paillettes d'argent sur la Seine, d'où sortait un bruit doux. Elle écouta les paroles charmantes .que chuchotaient en jouant ensemble cette eau et cette lune. Une chouette criait, perchée sur la cime d'un tilleul. Ce hôlement funèbre lui parut une de ces musiques qui fondent le cœur. Elle referma sa fenêtre, en se disant :
« Jusqu'aujourd'hui à trois heures un quart, je croyais le haïr, et maintenant.... »
Elle se disait aussi : « A plusieurs reprises, il m'a regardée d'une façon singulière. Peut-être que luimême.... »
Cette fois encore, elle n'acheva pas sa phrase. Elle commença sa toilette de nuit, et, se décoiffant devant sa glace, elle se trouva jolie. Il lui parut qu'au fond de cette glace il y avait une jeune fille heureuse. Elle resta longtemps les yeux ouverts dans son lit. La nuit s'éclairait et lui révélait son avenir. C'était
quelque chose d'enveloppé, de mystérieux, qui par degrés prenait une forme, des contours, une figure. « Après tout, pensait-elle en s'endormant, pourquoi pas? On a vu dans le monde des événements plus extraordinaires. »
La marquise de Coulouvre arriva à Bois-le-Roi peu de jours après son mari. Les excitations, les fatigues d'un voyage lointain ne l'avaient point changée; elle revenait telle qu'elle était partie, avec son humeur égale et légère, avec son charme et sa grâce san$ beauté, avec ses cheveux blonds, doux et voltigeants, avec ses yeux gris qui disaient naturellement, sans effort, tout ce qu'elle voulait, avec, sa voix persuasive, avec son parler insinuant et flatteur, avec sa fureur de dissipation et sa délicieuse indifférence qui semblait s'intéresser passionnément à vous. Se.rviable, obligeante comme jadis, et incapable d'une action noire, elle était plus incapable encore de quelque suite dans la bonté ; on croyait la tenir, on ne la tenait pas, elle s'envolait, elle était l'éternelle. absente. Il fallait tout lui pardonner. Jamais moi plus absorbant ne fit meilleure figure parmi les hommes. Ses moindres attentions avaient du prix ; on se faisait honneur d'être aperçu, distingué dans la foule par ses yeux gris. Elle était de ces femmes qui réduisent tout ce qui les entoure à l'état d'accessoires ; elles fpnt évé-
nement dans un paysage, et lorsqu'elles passent dans un endroit, l'endroit s'en souvient.
Mme de Goulouvre caressa beaucoup son fils, charmé, heureux s de la retrouver, mais elle lui appartenait bien peu. Dès le lendemain de son arrivée, elle fut toujours sur pied, toujours en course, faisant perpétuellement la navette entre Bois-le-Roi et Paris, où elle avait des gens à voir, quoiqu'on fût au mois de juillet et qu'il n'y eût plus personne. Elle s'occupait de renouveler ses robes, ses toilettes. Elle se plaignait de n'avoir plus un fil à porter, de revenir des Indes nue comme Job, et elle tenait avec sa couturière d'interminables conférences; après quoi, pour se remettre au courant, elle visitait en hâte des ateliers de peintres et de sculpteurs. Elle se promenait aussi chez les marchands d'antiquités. Elle avait le goût du bibelot, et, depuis quelque temps, ce goût avait dégénéré en fureur. Elle se connaissait surtout en ivoires; elle en avait une admirable collection, qui renfermait des pièces rares. Mais elle jouissait peu de ce qu'elle avait; son vrai plaisir était de chercher et de trouver. Son mari s'occupait plus de ses chevaux que de sa femme et de son fils ; la marquise ne faisait pas de comparaisons odieuses, mais la chasse aux vieux ivoires lui donnait des fièvres d'inquiétude et d'espérance.
Un jour qu'après son déjeuner elle se disposait à s'acheminer vers la gare, Ghislain lui dit d'un ton résolu :
« Non, vous n'irez pas aujourd'hui à Paris. Vous y allez tous les jours, et je ne vous vois pas. Vous êtes une mère dénaturée, vous ne vous occupez point de votre fils. J'exige que vous me consacriez cette demijournée.
— Impossible, dit-elle. Je suis attendue, j'ai donné deux ou trois rendez-vous.
— J'enverrai deux ou trois dépêches pour les contremander. Mon père est absent, M. Furette est indisposé; je l'ai mis à la diète, et, par mon ordre, il garde la chambre. Vous et moi, nous passerons cette aprèsmidi tête à tête. Tout à l'heure, nous nous promènerons dans le parc et nous irons nous asseoir sur le banc que vous aimez. »
La marquise ne se souvenait plus guère qu'il y avait un banc qu'elle aimait. Nonobstant, elle s'exécuta de bonne grâce.
« Tu as donc quelque chose à me dire ?
— Oui.
— Quelque chose d'intéressant?
— Oui.
— Quelque chose qui m' étonnera?
— Peut-être.
— Soit ! envoie tes dépêches, je suis à toi. »
Une heure après, ils arrivaient dans un carrefour en forme d'étoile, d'où partaient cinq allées qui s'enfuyaient sous des berceaux de verdure. La marquise s'installa sur le fameux banc qu'elle ne se souvenait plus d'avoir aimé, et Ghislain s'accroupit dans l'herbe à ses pieds.
« Bel oiseau ! bel oiseau ! s'écria-t-il, j'ai coupé vos ailes, je vous tiens, je ne vous lâche plus.
— Ghislain, dit-elle en le menaçant du doigt, vous ne respectez pas votre mère.
— Non, je ne la respecte pas, je l'adore.... Je vais tout vous dire, promettez-moi de bien m'écouter.
— Recommandation superflue.
— Pas autant que vous le dites. J'ai remarqué que
quelquefois vous entendiez sans écouter, mais que souvent aussi vous écoutiez sans entendre.
— C'est pour me dire des injures que tu as contremandé mes rendez- vous?
— Des injures! Faut-il vous répéter que je vous adore?... Mais enfin je prends mes précautions, et j'exige de vous une seconde promesse. Apprenez que j'ai rajeuni de dix ans; je n'en ai plus que dix-sept, je suis un petit garçon, et, quand ils causent avec leur maman, les petits garçons ont le droit de tout dire, et elle se fait un devoir de ne pas se moquer d'eux.
— Que me contes-tu là? Personne ne ressemble moins à un petit garçon que l'homme triomphant, que le grand faiseur de conquêtes qui en ce moment est assis à mes pieds.
— Cet homme, d'exécrable mémoire, n'existe plus.
— Et la princesse Zarkof ?. . .
— Je Tai oubliée.
— Tu as beau dire, elle a fait époque dans ta vie. Il y a pour moi deux Ghislain, celui d'avant la princesse et celui d'après. L'un était un écervelé, un tapageur, qui tambourinait ses amours; l'autre un homme discret, délicat, modeste, un Amadis qui cachait sa gloire.
— Quand je vous dis que je m'étonne de l'avoir aimée! Tenez, si elle apparaissait au bout de cette allée verte, je vous prierais de me tâter le pouls, et vous le trouveriez bien tranquille, soixante-douze pulsations par minute, voilà le compte.
— Que les hommes sont ingrats! s'écria-t-elle. Et que les honnêtes femmes ont raison de rester sages !... Mais conviens, malheureux, que tu l'as pleurée, ta princesse, avec des larmes de sang.
— Je songeais à me faire prêtre.
— Ah ! dit-elle en souriant, c'était ta vieille idée qui te revenait. Elles reviennent toujours, les vieilles idées, et celle-ci ne me déplaisait pas trop. Ce doit être une chose assez piquante pour une mère que d'avoir un fils évêque, de le contempler officiant en grande pompe, dans tout son appareil pontifical, de le respecter comme prélat, et de se souvenir en même temps de son passé, de ses petites histoires, de ses peccadilles. Ce respect mêlé d'un peu d'ironie est un genre d'impression que j'aurais voulu connaître.
— Je ne me souciais pas de porter le rochet et la mitre. Si j'avais la foi, je voudrais être un de ces missionnaires qui travaillent et suent sous le soleil, qui supportent toutes les rigueurs, qui mènent une vie de hasards, qui sont dans l'Extrême Orient ou ailleurs les soldats de Dieu et de la France.... »
Il n'en dit pas davantage ; il s'avisa qu'elle avait le nez en l'air, qu'elle ne l'écoutait plus que d'une oreille.
« Il me semble, dit-elle, qu'autrefois on apercevait au bout de cette allée une des façades du château. On a laissé pousser ce hêtre, et le château a disparu.
— Nous couperons le hêtre, dit-il avec un peu d'impatience.
— Tu vas toujours aux extrêmes, il suffira d'élaguer les branches basses . »
Elle avait déraillé, elle s'écarta de plus en plus. Elle se mit à parler longuement d'urgentes réparations à faire dans le château, d'appartements dont il fallait rafraîchir ou renouveler les tentures, de la montagne d'étoffes qu'elle avait rapportée des Indes, de l'heureux parti qu'elle se proposait d'en tirer, des
projets qu'elle avait combinés avec ses tapissiers, d'autres projets qu'elle avait concertés avec elle-même, de sa prochaine cure d'eaux, de la plage qu'elle avait choisie pour y passer le mois de septembre, des amusements qu'elle se ménageait pour octobre et pour la saison de la chasse, de tous les ge»s qu'elle inviterait par fournées, de semaine en semaine. Jusqu a son départ, elle comptait ne recevoir qu'une fois, donner un grand dîner où elle réunirait le peu d'artistes et de gens de lettres de sa connaissance qui étaient encore à Paris. Elle commençait de les énumérer lorsqu'elle s'aperçut que son fils la regardait de travers. « Singulier garçon ! lui dit-elle gentiment. Tu avais commencé une histoire, tu l'as laissée en chemin. Où en étions-nous? Tu voulais être missionnaire, t'aller faire manger par les sauvages, et tu ne le veux plus, tu as changé d'idée. Gageons qu'il y a une femme làdessous.
— Une femme comme il y en a peu », répondit-il avec un accent de profonde conviction.
Ce début Paffrianda ; elle se lécha les babines comme une souris qui voit une noix.
« Est-elle décente, ton histoire? demanda-t-elle. Une mère peut-elle l'entendre sans rougir? Dois-je ouvrir mon éventail?
— Rougissez-vous en lisant les amours de Paul et de Virginie? »
Elle dissimula de son mieux sa déception.
« Ah ! fort bien, dit-elle, Paul veut se marier. J'en suis charmée, j'en suis ravie. C'était la fin que je te souhaitais. Je regrette seulement que tu ne m'aies pas consultée avant de faire ton choix. J'avais plus d'une héritière à te proposer.
— Rien n ? est encore conclu. Si vous le voulez bien, vous la verrez au premier jour. Je suis certain, absolument certain, qu'elle vous plaira.
— Elle est donc charmante? Est-elle blonde ou brune?
— Brune.
— J'aurais mieux aimé qu'elle fût blonde.
— Ah! dame, si je l'avais commandée,... mais on prend ce qui se trouve. C'est une grande fille, svelte, élancée, admirablement faite. Elle a des yeux superbes! Et quel teint! C'est une pêche qui a encore toute sa fraîcheur, tout son duvet. Votre jardinier, qui est un habile homme, n'en a jamais fabriqué de pareilles. J'ajoute qu'elle est vive, étourdie, précipitée dans ses jugements, un peu hasardeuse dans ses actions et quelquefois très absurde dans ses idées. Que voulezvous ! elle a le parfait naturel, et tout lui va bien, même l'absurde. La première fois que je l'ai vue, elle m'a sauté au cou, m'a embrassé.... Ne pensez pas à mal. La nuit tombait, et elle m'avait pris pour son frère, revenu d'Afrique le jour même. Elle a été furieuse de sa méprise, et pendant de longues semaines elle m'a boudé; elle s'enfuyait en apercevant mon ombre. Elle avait juré de se venger, elle m'a fait une impertinence pommée, et à mon tour je l'ai prise en haine. Mais nous nous sommes expliqués, je l'aime passionnément, comme je n'ai jamais aimé... Ne clignez pas les yeux, ne secouez pas la tête, ne hochez pas le menton.... Je vous dis que j'aime pour la première fois, et quelque chose me dit que je suis aimé.
— Ce baiser qui se trompait d'adresse t'a grisé. Es-tu bien sûre que cette rusée...?
— Quand je vous dis qu'elle m'a boudé !... Voyons, n'est-elle pas jolie, mon histoire?
— Fort jolie, mais je tombe des nues. Je croyais connaître mon Ghislain, et voilà un Ghislain troisième manière.... C'est assurément la meilleure.... Comment se nomme cette heureuse petite personne?
— Mlle Léa de Trélazé.
— Quoi ! la fille de ces sauvages !
— Ils ne le sont pas autant que vous le pensez.
— Ce sont, te dis-je, les gens les plus primitifs de la terre, qui ne s occupent que de faire bouillir leur pot. Dès le premier été que nous avons passé à Boisle-Roi, j'étais allée les voir; la baronne m'a rendu ma visite, mais sans me témoigner le moindre désir d'en recevoir une seconde.
— Que voulez-vous! vous l'avez effarouchée* Vous êtes une de ces femmes qui épouvantent les primitifs.
— Ghislain, ton choix m'étonne. Le parti est médiocre.
— Ah! permettez, ils sont pour le moins d'aussi bonne famille que nous.
- — Peut-être; mais la fortune!... Tout leur bien est au soleil, et ils ont eu sept enfants, dont trois sont morts : qui de sept ôte trois, reste quatre.... Après tout, qu'importe! Dès à présent tu es assez riche pour te marier par amour, et si ton père grognait... *
— Je vous conjure de ne pas lui souffler mot de cette affaire, interrompit-il vivement. Les objections sont des chenilles; jusqu'à nouvel ordre, je ne veux pas voir de chenilles sur mon bonheur.
— Ah! pour le coup, tu m'étonnes », dit-elle avec un sourire accompagné d'un léger haussement d'épaules.
11 ne lui entrait pas dans la tête qu'on pût la soupçonner de faire des confidences à son mari. Depuis vingt ans, sauf de rares exceptions, les banalités de la vie défrayaient leurs courts entretiens.
« Voilà donc qui est entendu, reprit-il. Demain vous irez à Chartrette, demain vous la verrez.... Si, par impossible, elle vous déplaît, tout est rompu.... Mais j'ai une autre requête à vous présenter. Vous m'avez annoncé tout à l'heure qu'avant de partir pour votre plage, vous comptiez donner un dîner de gens de lettres et d'artistes. En conscience, je n'ai jamais pu les souffrir, vos éternels dîners d'hommes !
— Pourquoi donc?
— Vous aimez à rassembler autour de votre table des membres de l'Académie des beaux-arts et des peintres incohérents, des savants et des fous, des croyants et des sceptiques, des philosophes spiritualistes et des romanciers qui ne sont ni spiritualistes ni philosophes, des poètes musqués ou symboliques et une littérature de ventre et de gueule. Vous faites batailler tout ce monde, et j'ai toujours peur que cela ne se gâté, que, si habile que soit la dompteuse, vos bêtes, comme vous les appelez, ne s'entre-mangént. - — C'est là qu'est le plaisir, répliqua-t-elle. Tour à tour je les anime, je les excite ou je les retiens, et je les empêche de se manger. Un incohérent a-t-il jamais étranglé chez moi un académicien?
— Ce qui me déplaît encore dans ces réunions hétéroclites, continua Ghislain, c'est que, les trois quarts du temps, la conversation roule sur la métaphysique ou la physiologie de l'amour. Le propos devient quelquefois très scabreux. Il est charmant de faire l'amour, il m'a toujours paru bête d'en parler. »
Elle se prit à rire et lui dit :
« Oui, tu aimes mieux faire un bon repas que de causer cuisine. Mais il faut être indulgent pour les plaisirs du prochain. Je ne souffrirais jamais qu'on fût grossier devant moi, et, quand je mets sur le tapis un sujet délicat, j'exige qu'on en parle délicatement, qu'on s'ingénie pour trouver des tours heureux, qu'on habille les nudités; c'est un genre d'exercice qui m'amuse. Et puis, grand puritain que vous êtes, si les femmes qui ne font pas l'amour n'avaient pas le droit d'en entendre parler, que leur resterait-il? Ne leur est-il pas agréable de se faire décrire des pays où elles n'iront jamais? C'est une revanche qu'elles prennent sur leur vertu.
— Soit! Mais, pour cette fois seulement, sacrifiezmoi votre diner d'hommes. Vous avez assez d'amis, de connaissances dans les châteaux du voisinage pour en composer un choix de convives aimables. Ils ne parleront, il est vrai, ni de l'amour platonique ni de l'autre; mais un soir, par hasard, on peut parler d'autre chose.
— Ah ! je te vois venir, grand enfant. Ces châtelains amèneront leurs femmes, et leurs femmes amèneront leurs filles.... Miséricorde! c'est la mort des conversations que les jeunes filles.
— Si vous entrez dans mon idée, s'écria-t-il en battant des mains, je me chargerai des préparatifs de ce grand festival. J'illuminerai le château, j'illuminerai le parc, je ferai courir dans les allées des guirlandes de lanternes de toute couleur, je ferai venir un orchestre de Paris, je rassemblerai toute une flottille, et, après le dîner, nous nous promènerons sur la Seine, l'orchestre naviguera dans une grande barque, les invités
dans des chaloupes, et, chaloupes et barque, il y aura partout des torches et des lampions. C'est ainsi que j'entends célébrer votre retour des Indes.
— Et tout à coup, interrompit-elle, on verra un grand transparent où se liront ces mots : « Le comte Ghis- « lain donne cette fête en l'honneur de Mlle Léa « de Trélazé, qui Ta guéri à jamais d'une princesse « russe et de l'envie d'aller prêcher l'Évangile chez « les sauvages. »
— Cette devise serait un peu longue, dit-il ; il faudra la raccourcir.... Enfin, vous consentez? nous sommes d'accord? »
Elle poussa un soupir, secoua mélancoliquement la tête :
« Il sera ennuyeux comme la pluie, ton dîner. Mais les mères doivent se sacrifier, s'immoler à leurs fils.
— Je vous répète une fois de plus que vous êtes adorable, lui dit-il, et, depuis que je suis né, je n'avais jamais été aussi heureux qu'aujourd'hui. »
Ce disant, il s'empara de ses deux mains blanches, aux doigts effilés, et lui baisa l'un après l'autre ses dix ongles roses.
Ce ne fut pas le lendemain, mais seulement huit jours plus tard, que la marquise trouva le temps d'acquitter sa promesse en se rendant à Ghartrette. Lorsqu'elle se présenta au Colombier, Mme de Trélazé brodait au tambour et Léa donnait une leçon de piano à la moins intelligente de ses deux sœurs. Si la marquise était arrivée dix minutes plus tôt, elle aurait entendu la baronne reprocher à sa fille aînée des vivacités, des impatiences nerveuses qu'une maîtresse de musique doit s'interdire. C'était par le conseil de l'abbé^ que cette mère parfaite s'était déchargée sur Léa d'une partie des leçons qu'elle distribuait libéralement aux jumelles. Son beau-frère lui avait représenté qu'une jeune personne qui n'a pas vingt ans et qui vit dans un milieu un peu sévère, pauvre en distractions, s'y ennuie fatalement si on ne l'occupe, si on ne lui impose quelques devoirs, et que les devoirs ennuyeux, les choses désagréables sont un élément essentiel et salutaire de noire existence, le sel qui empêche la vie de se gâter, le camphre qui préserve du rongement des mites les étoffes et les fourrures.
. « La chose désagréable faite d'abord avec dégoût, puis facilement, par habitude, et enfin avec quelque plaisir, disait-il, voilà le fond de l'éducation. »
Impatiente de son naturel, Léa Tétait encore plus depuis qu'elle portait soir et matin dans sa tête une pensée qu'elle avait eu l'imprudence d'y loger, et qui peu à peu avait envahi, occupé toute la maison et n'y souffrait plus personne à ses côtés. Après s'être dit que certains événements invraisemblables ne laissent pas d'être possibles, cette jeune philosophe fataliste s'était persuadé que certains événements sont certains, qu'ils ne peuvent manquer d'arriver, que l'existence des jeunes filles est réglée souverainement par une destinée à laquelle rien ne résiste. Cette destinée, qui lui avait signifié ses arrêts, voulait que Mlle de Trélazé finît par aimer de tout son cœur un homme que de prime abord elle avait trouvé haïssable, et cette même fatalité condamnait cet homme à devenir éperdument amoureux d'une jeune fille qui l'avait embrassé en le prenant pour un autre. Il y a des méprises qui ouvrent la porte aux desseins providentiels, à la fatalité ; il y a des baisers qui laissent sur la j.oue qui les a reçus d'ineffaçables traces et comme une démangeaison d'en recevoir d'autres. Rien ne rend plus intolérant pour les incidents vulgaires de la vie réelle qu'un roman ébauché, et tout ce qui n'est pas lui semble cruellement indifférent et ingrat. Il est dur de s'arracher à ces délices pour faire recommencer dix fois la même gamme à une petite sotte qui change sans cesse de doigté, et les grandes filles songeuses condamnées à cette triste tâche s'impatientent, et les mères qui n'ont pas la charité de deviner leur secret les grondent.
L'arrivée de la marquise avait brusquement interrompu la leçon de musique et fort surpris Mme de Trélazé : depuis plusieurs années on était voisins, on ne voisinait pas. Elle n'était pas seulement étonnée, elle ressentait quelque embarras. Cette mondaine, qui venait de pénétrer inopinément chez elle, lui faisait l'effet d'une habitante de la Voie lactée, à qui la curiosité était venue d'étudier ce qui se passe dans les humbles régions du globe sublunaire. Heureusement, cette mondaine était une femme d'esprit, et partant une femme tolérante. Elle avait sa façon particulière d'entendre la vie, elle était résolue à n'en pas changer, mais elle admettait qu'il y en eût d'autres. En entrant au Colombier, un coup d'œil lui avait suffi pour se convaincre que cette maison rustique était bien tenue et très confortable. Il n'y manquait que le plaisir; mais, pourvu qu'on lui laissât les siens, il était libre à chacun de se passer de joie ou de la chercher dans les choses désagréables. « Ne te gêne pour personne ! » c'était le premier chapitre de sa morale. « Ne gêne pas les autres! » c'était le second. Comme on voit, cela faisait une morale complète. Devoirs envers soi-même, devoirs envers le prochain, tout s'y trouvait.
Elle parut s'intéresser vivement à la broderie de la baronne. Elle l'examina en détail, admira l'ouvrage, vanta délicatement l'ouvrière. Elle s'informa ensuite de toute la maison, et ses questions étaient nettes, précises. On eût juré qu'elle venait tous les deux jours au Colombier, tant elle était au fait des habitudes du baron, des goûts de la baronne, des exploits d'un jeune héros qui avait cent fois bravé la mort au Maroc, des études et des récréations des jumelles. Elle en
vint à parler de l'abbé Silvère, qu'elle n'avait jamais entendu prêcher; elle loua, caractérisa son éloquence avec une remarquable justesse d'expressions. Elle aspirait à l'honneur de lui être présentée. Mme de Trélazé l'affligea en lui apprenant que son beau-frère était parti pour le midi de la France. L'abbé était de tous les habitants de Chartrette celui qui, en réalité, intéressait le plus la marquise. Il avait fait parler de lui, c'était à sa manière un lion, qu'elle eût bien volontiers invité à ses dîners d'hommes, avec la ferme résolution de le caresser, de lui prodiguer son encens le plus raffiné et de le mettre tout doucement sur quelque sujet périlleux, pour voir comment il s'en tirerait. Mêler un prêtre, un missionnaire à un entretien savant sur la métaphysique ou la physiologie de la grande passion, l'amener par des moyens perfides à dire comment on fait l'amour dans l'Annam, elle n'avait pas encore réussi à se procurer ce plaisir.
En voyant entrer Mme de Coulouvre, Léa avait été plus charmée que surprise. Acte après acte, scène après scène, la pièce marchait, se déroulait. Pourquoi s'étonner? c'était prévu. Elle n'avait pas ressenti non plus le moindre embarras; rien n'embarrassait son parfait naturel. Elle avait assez bonne opinion d'ellemême pour croire qu'elle pouvait plaire aux gens de goût, en se montrant telle qu'elle était, sans composer son visage, sans arranger son sourire et ses manières. Comme la marquise, elle avait sa morale, qui pouvait se résumer ainsi : « Ou je vous plais, et je n'ai pas besoin de rien changer à ma personne; ou je vous déplais, et dans ce cas adressez-vous ailleurs et laissez-moi tranquille ».
Elle éprouva cependant une soudaine émotion, et le
rouge lui monta aux joues quand la marquise annonça à Mme de Trélazé son projet de recevoir à dîner, avant d'aller aux eaux, quelques amis, quelques voisins. Pour couronner la fête, il y aurait un concert nautique ; son fils s'était mis en tête de lui donner une sérénade pour célébrer son heureux retour des Indes. Se tournant vers Mlle de Trélazé, elle ajouta :
a Les jeunes filles en sont.... Y a-t-il de vraies fêtes sans elles? »
Elle prononça ces mots en les accentuant d'un air convaincu ; impossible de se douter qu'elle considérait les jeunes filles comme la mort de la conversation. La baronne allégua que M. de Trélazé avait l'humeur casanière, qu'il ne sortait guère. La marquise insista. Léa, fort agitée, marchait sur des charbons, et regardait fixement sa mère comme pour arracher de sa bouche la réponse qu'elle désirait. Elle était dans tout le Colombier la seule personne qui lût régulièrement le journal, et, l'avant-veille, un article de variétés philosophiques sur la suggestion l'avait beaucoup frappée. Elle s'était convaincue, en le lisant, qu'il suffit de raidir sa volonté, de lui donner une intensité extraordinaire pour s'emparer de celle des autres et la gouverner à son gré. Ne quittant pas des yeux sa mère, elle lui disait mentalement :
« Je veux que tu dises oui.... Dis oui.... Tu diras oui, je le veux. »
La baronne finit par déclarer qu'elle transmettrait l'invitation à M. de Trélazé, qu'elle donnerait réponse dès le lendemain. Quoique la suggestion n'eût agi qu'imparfaitement, Léa était rassurée. Elle avait plus d'empire sur son père que sur sa mère. « Du moment que cela dépend de lui, pensait-elle, je saurai le
prendre, l'obliger à dire oui. » Sans qu'il y parût, Mme de Coulouvre n'était plus à la conversation. Bien qu'elle passât pour myope, elle voyait tout, et elle venait de remarquer, près d'une petite fenêtre, un guéridon chargé d'ivoires sculptés, que l'abbé Silvère avait rapportés de l'Indo-Chine pour en faire hommage à sa belle-sœur. Quand elle se leva pour partir, elle les avait estimés, elle savait à peu près ce qu'ils valaient l'un et l'autre.
Elle ne put s'empêcher de rire en trouvant son fils au bout du pont. Impatient de connaître ses impressions, il était venu à sa rencontre.
« Eh! oui, lui dit-elle, Mlle de Trélazé est très bien. De la grâce, beaucoup de fraîcheur, des yeux tour à tour très doux ou presque violents, que voulez-vous de plus? Cependant elle n'a rien d'extraordinaire.... Oh! ne te fâche pas, je te répète qu'elle est très bien, mais elle n'est pas incomparable.... Ah ! par exemple, ce qu'il y a d'unique chez eux, ce sont leurs ivoires. Que fait un pareil trésor dans une maison si nue? Il n'y rime avec rien. Je suis sûre que Mme de Trélazé y tient fort peu, qu'on l'amènerait facilement à s'en défaire. J'en donnerai le prix qu'ils voudront. »
Pendant que Mme de Coulouvre songeait à lui acheter de gré ou de force ses ivoires, la baronne méditait sur un sujet de première importance, dont elle ne pouvait détacher sa pensée. Depuis qu'elle avait surpris le comte Ghislain jouant au croquet avec ses filles, elle était partagée entre ses inquiétudes ordinaires et une aimable espérance qui lui chatouillait le cœur. Elle craignait que Léa ne fût difficile à marier. Eh ! quoi, était-il possible qu'un parti si brillant, qu'un gi'and mariage fût réservé, contre toute
apparence, à cette incorrigible gamine! N'étant pas, comme Léa, dans le secret de l'omnipotente destinée, elle n'avait garde de tenir la chose pour faite ou pour certaine ; mais la visite inattendue de la marquise lui semblait un événement de grande portée, qui l'autorisait à tout espérer. Le reste du jour, elle traita sa fille avec beaucoup de douceur, de mansuétude. De temps à autre, elle l'examinait à la dérobée, dans l'intention de lui trouver des qualités qu'elle n'avait pas encore découvertes et de s'assurer qu'après tout, malgré ses défauts, malgré ses fâcheuses vivacités, Mlle Léa de Trélazé pouvait plaire à un homme tel que le comte de Coulouvre. Léa, qui était aussi fine que vive, s'aperçut de ce petit manège et en tira ses conclusions.
Le baron s'était rendu à Melun pour y vendre du bétail. Il y avait diné et ne rentra que fort tard. Quand on l'eut informé de la visite et de l'invitation de la marquise, il déclara qu'il aimait peu ce genre de tuiles.
« Tout ce que je peux faire pour ces gens-là, s'écriat-il, c'est de regarder leur petite fête et d'écouter leur musique de ma fenêtre. »
Les femmes les plus scrupuleuses, les plus droites, font quelquefois de la diplomatie. Sans faire part à son mari de ses conjectures et de ses espérances, Mme de Trélazé lui vanta l'amabilité, l'agrément, la bonne grâce de Mme de Coulouvre, lui déclara qu'il aurait grand tort d'offenser cette charmante femme par un refus que rien ne justifiait, qu'il n'avait aucune raison sérieuse à donner. Elle discourut si bien que le baron, tout en grommelant et en protestant, finit par se rendre, sans que Léa eût besoin d'intervenir.
Pendant tout ce débat elle affecta l'indifférence, et ce fut d'un ton de résignation qu'elle dit :
« Puisque vous pensez, maman, qu'il faut y aller, on ira. Remarquez, cependant, que je n'ai pas de robe. »
Et, comme elle s'y attendait, sa mère lui répondit : « Nous avons le temps d'en commander une. »
Dès le lendemain, Mme de Trélazé, accompagnée de Léa, passait la Seine pour porter elle-même sa réponse à la marquise et lui rendre sa visite. Elle trouva tout le monde à Bois-le-Roi. Mme de Goulouvre y avait été retenue par ses tapissiers, et le marquis, ayant rencontré la veille à son cercle deux anciens camarades de carrière, deux diplomates retraités comme lui, qui, venant des eaux, traversaient Paris, les avait priés à déjeuner. On fumait sous la véranda, lorsqu'apparurent la baronne et Léa. Ghislain fut très réservé ; il s'occupa de la fille moins que de la mère. Il l'emmena cependant à quelques pas de là pour lui montrer de plus près un massif de rosiers en fleur. Quoiqu'il l'entretint de choses indifférentes, quoiqu'il lui parlât fort tranquillement, il lui sembla de nouveau qu'il la regardait d'une façon singulière. Ce regard avait de l'insistance, et elle ne s'en plaignait pas; ce regard avait du poids, et ce poids lui était doux; ce regard était chaud, et celte chaleur lui plaisait.
Leur tête-à-tête dura peu. Le marquis en voulait à son fils d'avoir accaparé Léa; il ne tarda pas à la lui prendre. C'était la première fois qu'il la voyait, et elle lui avait fait une vive impression. Il était grand connaisseur et il aimait les belles plantes. Au surplus, il avait une tout autre opinion que la marquise
i 18 LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
sur les jeunes filles ; il s'en occupait beaucoup. Cet ogre adorait la chair fraîche.
« Mon fils, dit-il à Mlle de Trélazé, est fier de nos roses; moi, je suis fier de mes chevaux. Allons les voir ; si vous ne les admirez pas, nous nous brouillerons. »
Il lui offrit galamment son bras et l'emmena visiter ses écuries. Chemin faisant, il lui débita des douceurs, des compliments exquis. Elle ne les craignait pas ; elle fut tout de suite à Taise avec ce vieux jouvenceau et le charma par la candeur de ses reparties. Elle se disait : « S'il est charmant pour moi, c'est qu'on lui a fait des confidences et qu'il me regarde un peu comme sa bru ». Une fille de dix-neuf ans à peine n'est pas tenue de savoir lire dans le cœur d'un sexagénaire.
Il lui fit passer en revue tous ses chevaux, . qui étaient de choix et de noble encolure. Pour finir 5 il lui montra avec quelque dédain une jument noire.
« C'est la monture habituelle de Ghislain, lui dit-il. Elle est douce comme un agneau. Naguère, mon* sieur mon fils, dont les goûts sont fort changeants, n'aimait que les chevaux ombrageux, rétifs, il s'amusait à se battre avec sa bête. Depuis peu il a adopté cette jument tranquille, parce qu'elle ne le dérange pas dans ses méditations. L'autre jour, il a passé avec elle toute une après-midi dans la forêt. Il inventait, je pense, quelque système de philosophie, ou étudiait par le menu les avantages et les inconvé* nients de tous les métiers que peut faire un homme de bien, qui est un homme d'imagination. Je les ai rencontrés, elle et lui^ au milieu d'une patte d'oie,
Tune dormant, l'autre rêvant, et je leur ai fait le chagrin de les réveiller. »
Elle trouva que ce père narquois parlait avec beaucoup d'irrévérence de l'homme qu'elle aimait. Après tout, mieux valait en dire du mal que de n'en rien dire, et d'ailleurs, décidée à prêter au marquis des intentions qu'il n'avait pas, elle pensa qu'en lui signalant les défauts de son fils, il entendait lui donner un avertissement charitable et paternel. Se sentant très imparfaite, elle n'aurait pas voulu épouser un homme sans défauts. « S'ils devenaient trop graves, pensait-elle, nous les corrigerions. »
Elle contempla avec une attention toute particulière cette jument noire, qui était la muette confidente du comte de Coulouvre.
« Il n'inventait pas un système de philosophie, lui disait-elle en elle-même. C'était de moi qu'il te parlait. »
Elle la caressa et fut tentée de la baiser sur les naseaux.
En sortant de l'écurie, le marquis, de plus en plus enchanté, promena Léa dans le jardin et lui offrit une rose d'un blanc mat, veiné de rouge incarnat, en lui disant :
« Ghislain montre ses fleurs, il ne les offre pas. Dans cette maison, les pères sont plus galants que les fils. »
L'instant d'après, Mme de Trélazé prenait congé. Le marquis la reconduisit, elle et sa fille, jusqu'à la petite porte du parc, et ce ne fut pas avec elle qu'il causa le plus en chemin. Il venait de la quitter quand il aperçut Eusèbe, qui, assis sur le petit mur contigu au chemin de halage, regardait s'éloigner Léa et, selon son habitude, dînait avec les yeux.
« Ghartrette, lui dit le marquis, est le pays des mystères. On ne m'avait jamais parlé de Mlle de Trélazé. Cette belle fille, avec sa forêt de cheveux, ses lèvres vermeilles et un peu fortes, ses grands yeux veloutés et son nez court, est très appétissante. Qu'en pensez-vous, grand philosophe?
— Monsieur le marquis, répondit ce sage, j'en ai déjà dit mon avis à monsieur votre fils. Heureux le violoniste qui jouera de ce violon!
— Vous êtes un homme de goût, monsieur Furette. Mais ce n'est pas là un de ces plats qui reviennent à mon fils, il n'aime que le gibier faisandé : il lui faut des femmes qui aient vécu, qui possèdent et la théorie et la pratique de l'amour et qui puissent l'enseigner.... Moi, j'estime qu'en cette manière il est plus doux de donner des leçons que d'en recevoir.
— Euh ! euh ! fit Eusèbe. Il est doux d'en recevoir, il est agréable d'en donner; mais le mieux est de chercher ensemble.
— Vous êtes, lui dit le marquis, le plus pervers des innocents. »
En passant le pont, Léa remarqua, comme la veille, que sa mère lui parlait avec beaucoup d'aménité et avait pour elle des attentions, des égards, presque du respect.
« Elle voit déjà en moi, pensa-t-elle, la comtesse de Goulouvre. »
Ce qui la confirma dans sa conjecture, ce fut la conduite de la baronne pendant toute la semaine qui suivit, et l'empressement prodigieux avec lequel elle s'occupa de lui procurer la robe qu'elle lui avait promise. Elle s'adressa d'elle-même à une grande couturière; étoffe, façon, rien ne lui parut trop cher. On
LA. VOCATION DU COMTE GHISLAJN 15t
allait tous les deux jours h Paris essayer tantôt le corsage, tantôt la jupe. Le matin, le soir, les épaisses murailles du Colombier, quoique l'âge les eût rendues sourdes, entendaient continuellement parler de cette fameuse robe. Le baron n'y comprenait rien, et il disait à son fils :
« Je ne sais où mes femmes ont la tête.... Ma parole! on m'a changé ta mère, je ne la reconnais plus. »
Enfin le grand jour arriva. On était en pleine canicule; mais une brise du nord, soufflant par bouffées et distribuant à droite et à gauche de petits coups d'éventail, tempérait la chaleur. A sept heures précises, le break du Colombier débarquait à Bois-le- Roi un baron qui faisait bonne mine à mauvais jeu ; une baronne pensive, occupée de creuser un problème ; une jeune fille radieuse, qui lavait résolu, et un jeune géographe qu'un voyage au Maroc avait rendu indifférent à tous les épisodes de la vie commune.
Quand Mlle de Trélazé apparut dans sa robe de soie rose, des fleurs à son corsage et dans ses cheveux, les épaules et les bras nus, elle attira un instant tous les regards. Les mères, la comparant à leurs filles, ressentirent un secret dépit, après quoi elles se soulagèrent en l'épluchant.
« Mademoiselle, lui dit tout bas le marquis, vous êtes trop jolie. Priez monsieur votre frère de bien vous garder; si je vais jamais à Chartrette, je vous enlève.
— A quoi bon m'enlever, répondit-elle gaiement, puisque me voilà? »
Le maître d'hôtel annonça que le diner était servi. A peine assise, Léa, qui aimait à se. faire une idée exacte de toutes choses, promena ses yeux autour de la table et compta trente-huit convives. La salle à manger était une galerie percée de six grandes baies à plein cintre. Le plafond était revêtu de caissons dorés; les murs, jusqu'à la hauteur de deux mètres, étaient lambrissés en bois de chêne. Dans le fond, une cheminée monumentale portait un groupe de sculpture représentant le défi de Marsyas et d'Apollon. A l'autre bout régnait une tribune soutenue par des cariatides» Entre les archivoltes des arcades se déployaient des compositions peintes dans le style de Boucher, et on y voyait partout des dryades effarouchées poursuivies par des faunes, des rondes de bergères, des essaims d'amours joufflus et potelés, des nymphes endormies sur qui tombait une pluie de roses.
La marquise avait installé dans la tribune l'excellent orchestre recruté par son fils. Puisque le programme était changé, puisqu'il fallait renoncer au plaisir de dîner entre hommes, aux douceurs d'un entretien intime et libre, elle avait jugé bon d'étouffer sous un peu de musique le sot bourdonnement des conversations banales. Au reste, elle semblait heureuse, elle avait des sourires, des grâces pour tous ses voisins. Elle savait dissimuler son ennui, et, pour se consoler, elle pouvait se dire que ce qu'il y avait encore de plus charmant dans cette grande salle, de plus digne d'être admiré, c'était la marquise de Coulouvre.
Telle était du moins l'opinion bien arrêtée d'un des convives, qui lui vouait un culte aussi fervent que
discret. Eusèbe Furette pensait depuis quelque temps déjà que cette femme de quarante-six ans, qui n'avait point d'âge, qui semblait planer comme une déesse au-dessus de toutes les infirmités humaines, qui connaissait h fond la vie et la recommençait allègrement chaque jour, que cette mondaine à la fois si savante et si insolemment jeune était une créature extraordinaire et qu'il n'y avait rien à lui comparer. Les premiers jours, elle l'avait fort intimidé. Au surplus, comme elle était toujours en l'air, toujours disparaissante, ainsi qu'il convient aux déesses, il avait eu peu d'occasions de l'approcher. Elle était polie avec tout le monde, mais elle l'avait à peine remarqué.
La veille, pour la première fois, il avait passé un petit quart d'heure dans le parc seul h seule avec elle. La marquise ne méprisait rien, elle voulut savoir ce qu'il y avait dans ce gros garçon aux dehors vulgaires. Elle n'avait pas horreur des gens vulgaires, qui reposent quelquefois des raffinés. Elle ne proscrivait que les gens communs. Eusèbe avait fait de son mieux pour paraître à son avantage ; elle lui avait trouvé une certaine saveur, et s'était dit que, lorsqu'on l'aurait un peu raboté, un peu façonné, il ne serait pas indigne de figurer au bas de la table dans l'un de ses dîners littéraires et philosophiques. Ce ne serait qu'un causeur en sous-ordre; mais on ne peut se passer des sous-ordres; quand ils manquent, il y a des trous. Dans le cours de cet entretien, elle voulut, pour se donner de l'air, ôter son chapeau de campagne, qui resta pris dans ses cheveux; elle pria Eusèbe de venir à son aide. Ce fut pour lui une émotion sans pareille. Jl toucha ces cheveux blonds, il en respira le
parfum. Ce très sensé garçon devint un peu fou, ce parfum le poursuivait, et il avait passé la nuit précédente à caresser d'extravagantes chimères, des romans impossibles, où il s'enfonçait comme un sca* rabée se plonge et s'engloutit dans sa rose. Pendant tout le dîner, il ne vit que la marquise; toutes les autres femmes lui semblaient laides ou insignifiantes : « De la première à la dernière, pensait-il, elle les bat, elle les tue. » Plus d'une fois, Mme de Goulouvre surprit son regard braqué sur elle, et elle se disait : « Je crois vraiment que ce jeune homme est en train de devenir amoureux de moi. Je me moquerai de lui, et cela m'amusera. » Non seulement elle ne méprisait rien, elle avait le don de tout faire servir à son bonheur.
Pendant que Mme de Goulouvre procurait sans peine des distractions à son souriant ennui, Mlle de Trélazé nageait dans l'abondance de la joie. Cette salle magnifique, cette grande table, l'éclat de l'argenterie et du linge, les cristaux qui scintillaient, le gazouillement des violons qu'interrompaient les soupirs des hautbois et la grosse voix des trombones, les murailles peintes, les rondes de bergères, les vols d'amours, les nymphes assoupies et les roses qui pleuvaient, tout assaisonnait de grâce et d'agrément la plénitude de son plaisir. Le bonheur s'offrait de partout, se livrait à elle sans mesure. Elle le respirait dans l'air chaud, elle le mangeait dans son assiette, elle le buvait dans son verre. Elle se disait : « Ce grand dîner se donne pour moi. Je suis la reine,... je suis sa fête. » Personne ne s'en doutait; si l'on venait à le savoir, quelle surprise pour tout le monde ! Il y avait dans cette maison un prince héritier que plus
d'une mère convoitait en secret pour sa fille, et cet héritier appartenait à Mlle de Trélazé. On était près de quarante à table, et si une petite personne avait subitement disparu, la salle aurait semblé vide au comte Ghislain de Coulouvre, qui sans doute se demandait en ce moment : « S'amuse-t-elle? penset-elle à moi? » Pour dérouter tous les soupçons, il s'était placé loin d'elle, et une grande jardinière la masquait : pour qu'il l'aperçût, elle devait pencher la tête à gauche, et tantôt elle la penchait, tantôt elle se tenait droite comme un cierge, immobile et cachée, pour qu'il eût â la fois le chagrin de ne plus la voir et l'espérance de la revoir.
Après le dîner, on se répandit sur la terrasse. Léa s'était assise sur un banc, entre deux jeunes filles de sa connaissance, qui, impatientes de s'embarquer, trouvaient la nuit lente à venir. Elle leur parlait d'un ton animé, sans perdre un instant la trace d'un grand jeune homme qui, le front épanoui, circulait de groupe en groupe. Tout à coup il s'éloigna; il allait donner ses derniers ordres.
Le long de la grande allée qui menait à la Seine étaient disposés, d'endroit en endroit, des ifs chargés de lampions, et aux branches basses des arbres pendaient des lanternes vénitiennes, à demi cachées par la verdure. L'illumination commença, et, à travers l'épaisseur des feuillages, on vit s'allumer des feux de toute couleur. Ghislain était descendu au bord de l'eau pour présider à l'embarquement des musiciens. Hommes, femmes, enfants, tout Bois-le-Roi se pressait sur la berge pour admirer la fête. Il fit ouvrir la petite grille du parc et commanda de laisser entrer tout le monde. Il y avait près de là un chalet,
où l'on trouvait à boire et à manger : il voulait ' donner aux pauvres les miettes de sa joie. Gomme il traversait la foule, une voix aigre cria :
« Allons-nous-en bien vite, ma bonne Tannay. Ce n'est pas grand'chose que leur fête. Leur musique est un peu maigre, et leurs lampions ressemblent à tous les lampions. »
Léa jasait encore avec ses amies quand elle entendit des cors de chasse sonnant une fanfare : elle en conclut que Ghislain allait reparaître pour annoncer que tout était prêt. Depuis son arrivée, elle ne l'avait vu que de loin; elle se plaignait qu'il poussât trop loin la discrétion, la réserve. Aux plus fermes certitudes se mêle par instants un léger doute, qu'on chasse et qui revient. Elle était résolue à ne pas retourner à Ghartrette sans avoir causé un moment avec lui, sans qu'il eût articulé quelque mot décisif. Elle réussit à s'esquiver, à s'isoler, et, sans faire semblant de rien, elle s'en alla son petit pas jusqu'au premier tournant de l'allée par laquelle il devait rêve* nir. Elle l'aperçut bientôt et fit l'étonnée.
« Quoi! c'est vous, monsieur.... Que de peine vous vous donnez pour nous être agréable I
— Je fête aujourd'hui, répondit-il, ma réconciliation avec la vie.
— * Vous étiez brouillés, elle et vous?
— A mort.
— C'est donc vrai ce que me disait, l'autre jour, monsieur votre père?
— Il se moque volontiers de moi. Qu'a-t-il bien pu vous dire?
— Dois-je vous le répéter? Il prétend que votre plus grand plaisir est de vous promener dans la forêt
sur une jument noire, bien tranquille, et de penser à toute sorte de sujets sérieux ou tristes.
— Mon père ne sait pas ou ne sait plus qui je suis. Jadis je m'imaginais que nous étions chargés de faire notre destinée; depuis quelques semaines, je crois que c'est notre destinée qui se charge de nous faire, et que le mieux est de la laisser agir à sa tête. »
Elle fut ravie de cette réponse : il croyait comme elle à la fatalité.
« Rien ne calme l'âme, dit-elle d'un air profond, comme de croire à la destinée.
— Gela me calme à ce point, reprit-il, que je passe des jours entiers sans penser à rien.
— Et à quoi pensez-vous quand vous ne pensez à rien? » demanda cette audacieuse*
Il se rapprocha de deux pas, et, les yeux dans les yeux, il lui repartit ;
« A vous. »
Aussitôt, se saisissant de deux petites mains gantées, qui s'abandonnèrent à leur sort, il les appliqua Tune contre l'autre, paume contre paume, et les pressa deux fois, trois fois, sur ses lèvres. Si l'on avait demandé en ce moment à Mlle de Trélazé qui elle était, où elle se trouvait, elle n'aurait su que répondre. Prise d'un doux vertige, il lui sembla que la terre s'amollissait et ondulait sous ses pieds. Elle ferma les yeux, et, d'un bond, fut transportée dans un pays mystérieux, où l'air embaume, où des fleurs énormes exhalent des parfums qui entêtent, où il ne se passe que des choses étranges, où les événements sont des contes de fée, où les paroles sont de la musique. Les poètes qu'elle avait lus en cachette au couvent avaient promené son imagination dans ce pays enchanté;
mais elle doutait qu'il existât, et tout à coup elle y était. Quand elle rouvrit les yeux, elle s'aperçut que quelqu'un la regardait en souriant et n'avait pas encore lâché ses deux mains, qu'elle ne songeait pas à dégager, et elle se sentit si parfaitement heureuse qu'elle ne trouva rien à dire, pas un mot. Les souverains bonheurs ne parlent pas.
A.u même instant partait de l'intérieur du château un effroyable cri d'angoisse, de détresse et d'épouvante.
« Que se passe-t-il donc? » fit Ghislain en pâlissant. . Et il s'éloigna à toutes jambes.
La marquise craignait pour son teint la fraîcheur des rivières, même dans les soirs d'été. Elle avait voulu remplacer la voilette de son chapeau par un yoile épais, qui la garantît mieux. N'ayant pas sa femme de chambre sous la main, elle monta dans son appartement. Deux bougies brûlaient sur la cheminée. Elle s'approcha de la glace pour s'ajuster, et, en s'y regardant, elle crut découvrir parmi ses cheveux blonds un fil d'argent. C'était une erreur. Pour s'en mieux convaincre, elle se pencha si imprudemment qu'une des bougies enflamma son voile. Elle l'arracha ; une flammèche tomba sur sa jupe et y mit le feu.
Alors lui était échappé ce cri terrible, déchirant, qui avait fait pâlir Ghislain. Elle perdit la tête, s'élança dans un corridor, en parcourut toute la longueur, tâchant d'échapper à ces langues de feu qui la menaçaient de toutes parts et lui léchaient déjà le visage. Le marquis était accouru le premier; frappé d'horreur, il appelait au secours, sans en donner. La seconde d'après* son fils survint. Il se précipita dans
une des chambres à coucher qui s'ouvraient sur le corridor, se saisit d'une couverture de laine, se jeta sur sa mère, réussit à l'envelopper, à l'emmailloter, la terrassa, se coucha sur elle, jusqu'à ce que la dernière flamme fût éteinte. Le repoussant, se débattant, fixant sur lui des yeux égarés, elle lui disait :
« Ghislain, tu veux ma mort!
— Je veux vous sauver, je vous sauve », répondait-il.
Il y avait parmi les invités un des grands médecins de Paris. Après un premier et rapide examen, il descendit pour annoncer combien l'accident était grave, et, au nom du marquis, incapable de rien dire et de rien faire, il pria tout le monde de se retirer au plus vite : c'était de calme et de silence qu'on avait besoin» Heureusement, les cochers et les valets de pied ne s'étaient pas encore dispersés dans le parc; on les trouva tous rassemblés dans l'office, où ils achevaient de dîner. Les écuries furent prises d'assaut. On se heurtait, on se bousculait. Les chevaux, arrachés prématurément à leur râtelier ou à leur repos, protestaient contre cette trahison, s'ébrouaient, donnaient de grands coups de tête. Enfin, les voitures furent attelées; l'une après l'autre, elles s'avançaient vers le perron.
Léa se trouvait dans le vestibule^ lorsqu'apparut au haut d'un escalier de marbre Ghislain, pâle comme un mort, les traits convulsés* les cheveux roussis, les mains en chair vive. Il allait porter à franc étrier une ordonnance chez un des pharmaciens de Melun. Il passa près de Léa, l'effleura du coude, sans la voir; une minute après, elle entendit dans la cour le reten*
tissement des quatre sabots d'un cheval qui dévorait l'espace.
Elle semblait pétrifiée.
« Viens donc, lui dit son frère, la voiture est là. » Elle le suivit en silence, elle se sentait glacée jusque dans le fond de l'âme. « Quel affreux malheur! » pensait-elle, et les gémissements lointains et presque continus de la marquise lui faisaient mal. Mais dans son candide égoïsme de jeune fille, ce qui lui paraissait plus funèbre encore, c'est que Ghislain avait passé près d'elle sans la regarder ou l'avait regardée sans la reconnaître.
Cependant, par une sinistre ironie, les feux de Bengale répandaient dans les pelouses leurs clartés rouges, bleues ou vertes; on entendait au bas du parc des crépitations de fusées, les sifflements des serpenteaux ; et, au milieu de la Seine, des violons, des cuivres, qu'on avait oublié d'avertir, jouaient une polka si enlevante que la jeunesse de Bois-le-Roi s'était mise à danser. Dans les courts intervalles où d'horribles souffrances lui laissaient la faculté, la force de parler, la marquise disait :
« Mon Dieu ! faites-les taire, ils me tuent. » Elle avait accusé son fils de vouloir sa mort quand il tentait de la sauver, et maintenant elle s'en prenait à ces violons. Il lui semblait si naturel de vivre qu'elle ne pensait pas qu'elle pût mourir si quelqu'un ne se chargeait de la tuer.
Huit jours après, Mme de Goulouvre n'était plus. Les médecins avaient décidé dès la première heure que son cas était désespéré, qu'elle succomberait fatalement à l'absorption purulente; ils ne s'étonnaient que de la lenteur du dénouement. Son pauvre corps n'était qu'une plaie, et d'un lever de soleil à l'autre elle ne jetait qu'un cri. Ce cri perçant, aigu, cruellement monotone, s'entendait de partout, traversait l'épaisseur des murailles. Le marquis n'avait plus sa tête; il errait comme une ombre dans les allées du parc, le cri terrible l'y poursuivait. Il passait ses nuits dans la partie la plus reculée du château; il se réveillait tout effaré, il avait cru entendre le cri.
Jusqu'au dernier moment, Ghislain ne s'éloigna pas de la chambre ni du chevet de la mourante. Il ne conservait aucun espoir, il avait exigé qu'on lui dît la vérité. Durant sept nuits et sept jours, il endura le supplice de voir sa mère torturée par d'atroces douleurs, qu'il ne pouvait soulager, et tellement absorbée dans ses souffrances, qu'elle était hors d'état de
communiquer avec lui, même par la pensée. Il était là, toujours là, il lui parlait, et cette absente le regardait du fond de sa misère comme un étranger qui n'était rien pour elle.
Quand tout fut fini, quand cette bouche qui criait se fut fermée à jamais, il se plongea dans une méditation muette. Il n'avait pensé jusqu'alors qu'à la mère qu'il adorait et qu'il allait perdre ; une fois morte, il la vit avec d'autres yeux. Cette femme si charmante, cette mondaine exquise, friande de nouveautés et de plaisirs, qui se promenait d'un pas si léger dans la vie, qu'était-elle devenue? Cette chair délicate, dont elle avait pris tant de soin, exhalait une odeur de tombe. Ces mains si facilement amusées, auxquelles tout servait de hochet, n'étaient que des charbons infects. Ces lèvres rieuses, qui se répandaient en doux propos, les convulsions de l'agonie les avaient tordues. Ce visage toujours en fête ressemblait à la face noire et sèche d'une momie qui, depuis des siècles, ne se souvient plus d'avoir vécu. Ghislain se repaissait du spectacle de cette corruption commencée, comme s'il eût voulu garder éternellement dans ses yeux un effroyable témoignage de la vanité de notre être; et quand le cadavre eut disparu sous un drap blanc, pendant qu'il s'obstinait à le voir encore à travers son linceul, il se fit à lui-même une de ces promesses qui enchaînent l'avenir et la raison.
L'église et le cimetière de Bois-le-Roi sont situés sur un tertre à égale distance des trois groupes d'habitations dont se compose la commune. La mort tragique de Mme de Coulouvre avait produit une vive sensation. La cérémonie funèbre attira de toutes parts une foule immense; tout le monde semblait recueilli
et frappé. Eusèbe Furette lui-même, Eusèbe l'épicurien, violemment remué par le souvenir de ces cheveux blonds qu'il avait touchés, était pâle d'émotion, et il frissonna en secouant le goupillon sur un cercueil où était enfermé le seul rêve extravagant qu'eût fait cet homme raisonnable. Le marquis était comme affaissé sous son deuil; il pouvait à peine se tenir debout. Ghislain avait les yeux secs ; mais son visage ravagé faisait peur, et on citait ce mot d'un médecin :
« Il n'a pas encore versé une seule larme. Ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, c'est de pleurer. »
Pendant sept jours il avait à peine mangé, et, durant sept nuits entières, il n'avait pas dormi. Aussi longtemps qu'il avait eu quelque chose à attendre ou h faire, il s'était senti un fonds inépuisable de forces ; dès qu'il n'en trouva plus l'emploi et qu'il fut retombé sur lui-même, sa machine se détraqua. Il vivait dans une alternative irrégulière d'agitation fiévreuse et d'anéantissement. Il lui semblait par instants qu'il y avait un voile sur sa pensée, que son cerveau se prenait. Il ne voulait pas devenir fou. Il consulta et se soumit exactement au régime, au traitement qu'on lui ordonnait. Mais le sommeil ne revenait guère. Il s'appliquait à dormir; sa mère lui apparaissant tout à coup enveloppée de flammes le réveillait en sursaut. Il se levait, se promenait dans sa chambre jusqu'à l'aube, ou, pour se soulager, il jetait pêle-mêle sur le papier les idées incohérentes qui lui travaillaient l'esprit. Il y avait quelque suite dans ce décousu, de l'ordre sous ce désordre. On en jugera par les extraits que voici :
« Les morts sont exigeants, et ils ont le droit de tout demander. Il leur faut des victimes, ils veulent
qu'on leur sacrifie des créatures vivantes et sans tache.... Je jure de te la sacrifier. Je l'aimais passionnément, je ne l'aimerai plus, je ne l'aime plus, et bientôt je m'étonnerai de l'avoir aimée.
« Je ne crois p^s ceci, je ne crois pas cela. Mais je crois qu'il y a une justice, je crois qu'il y a quelque part, je ne sais où, des balances où sont pesées nos vertus et nos fautes; je crois que le destin n'est pas aveugle, qu'il rémunère et châtie; je crois que finalement tout se paye. J'avais trop joui de la vie, cela devait se payer. J'ai mérité ma douleur. Pardonnemoi, je suis pour quelque chose dans ta mort. Oh! ce n'est pas moi qui t'ai tuée. Mais j'aurais dû te sauver, et j'ai entendu une voix qui disait : Tu as mérité ton supplice, tu ne la sauveras pas.
« Qui suis-je donc? J'avais renoncé au bonheur, à l'espérance, j'en avais fini avec les chimères, les séductions et les mensonges; je me croyais sûr de moi, sûr d'avoir bâti sur le roc. Je l'ai rencontrée, je me suis figuré qu'elle ne ressemblait pas à toutes les créatures d'un jour, à toute argile humaine, et je lui ai dit dans une allée de parc : « Je fête aujourd'hui « ma réconciliation avec la vie ». Au même instant, j'ai entendu le cri que j'entends encore, que j'entendrai toujours. Qui suis-je donc pour m'être laissé reprendre à l'éternelle illusion? Où mènent-ils, les chemins fleuris? A l'épouvante et à l'horreur. Si je ne me rendais pas à ce suprême avertissement, que faudrait-il penser de toi, âme imbécile, volonté lâche qui ne sus pas vouloir?
« — Frappez, disait un soir ce prédicateur qui ne dit pas toujours la même chose; frappez encore, mais ne frappez pas à côté ; frappez ce cœur et ses idoles
secrètes, qui ne veulent pas mourir. — J'ai frappé à tour de bras, l'idole n'est plus que poussière, et demain cette poussière sera balayée parle vent. Fouillez dans mon cœur, vous n'y trouverez que la haine du monde et le mépris de la joie.
« J'ai beau chercher, ma première idée était la meilleure, il faut bien que j'y revienne. Triste espèce que ces mélancoliques voués à la contemplation d'euxmêmes, et qui n'en sortent que pour regarder le monde à leurs pieds! Je veux agir, je veux souffrir , pour les autres ; c'est par la pitié, par la sainte miséricorde, qu'on rachète ses erreurs. M'objecterez-vous encore que je n'ai pas la foi? Elle me viendra; je vous le répète, c'est la soutane qui fait le prêtre. Je croirai ce qu'on m'ordonnera de croire, je croirai par obéissance, l'habitude fera le reste. Et quand je ne croirais pas, qu'importe? Un médecin me parlait d'une religieuse d'hôpital, d'une augustine, remarquable entre toutes par son dévouement que rien ne lasse, par son zèle que rien ne rebute. C'est, paraît-il, une voltairienne entêtée ; elle dit son chapelet à contre-cœur, elle cache sous sa robe noire une âme incroyante, indévote; mais elle croit de toute son âme aux plaies qu'elle panse, elle croit qu'elle est née pour les panser. J'ai dès ce jour l'âme d'un prêtre, puisque je hais le monde et que je plains les hommes.
« Si je restais ici, je deviendrais sérieusement malade ou peut-être fou. Quand je passe devant la porte de cette chambre où elle a tant souffert, je me sens mourir, et tout ce château m'est odieux. Ces murs que traversait son cri, ce parc, ce banc où elle s'est assise.... Quelles folies je lui disais, ce jour-là!... Il faut que je parte, que je m'éloigne; mais je neveux
manquer à aucun devoir. Je dois attendre que mon père n'ait plus besoin de moi, et je ne lui dirai pas mes projets ; la morte me défend de contester, de me disputer avec lui. Oui, je saurai attendre; mais dès ce jour j'ai prononcé d'irrévocables vœux.
« Longtemps tu n'as connu d'autre maître que ton caprice, tu vivras dans l'obéissance. Que les petits, les misérables disposent de moi ! je suis à leur service. Qu'ils commandent I je suis à leurs ordres.
« Tu es riche, tu vivras dans la pauvreté, non parce que Jésus-Christ l'a aimée, mais parce qu'elle est la meilleure préparation à la mort, qui est le dépouillement suprême.
« Tu as aimé le plaisir jusqu'à la fureur, tu vivras dans la continence. Voilà un engagement qu'il m'en coûtera peu de tenir. Celle qui s'est assise sur ce banc et à qui je disais tant de folies, aucune femme ne l'égalait en grâce. Mon Dieu I mon Dieu ! qu'est-elle devenue!... Face de momie, je te verrai toujours! »
Les médecins souhaitaient qu'il recouvrât la faculté de pleurer; elle lui fut rendue tout à coup. L'abbé Silvère lui avait écrit de Nîmes une longue lettre de condoléance, qu'il avait lue rapidement, à laquelle il n'avait répondu que par quelques mots froids et secs. Dans l'exaltation d'esprit où il se trouvait, personne ne lui semblait capable d'entrer dans ses peines, de compatir à sa douleur farouche, personne ne lui paraissait digne de toucher à sa blessure. Trois semaines plus tard, l'abbé était de retour à Chartrette, et presque aussitôt il se rendait à Bois-le-Roi. Ce n'était plus le théologien, le raisonneur ni l'homme du monde un peu narquois, habile à se dérober. Sa figure étrange exprimait l'émotion d'un cœur amoureux des
grandes infortunes, et sa voix était imprégnée d'une ineffable tendresse, qu'il avait apprise dans ces pays d'Extrême Orient, où les âmes ont à la fois des douceurs et des duretés que nous ne connaissons pas.
Il avait tendu les bras au jeune homme en lui disant :
« Mon enfant, mon pauvre enfant, quelle affliction Dieu vous envoie! par quelle épreuve il vous fait passer! »
En voyant cette figure, en entendant cette voix, Ghislain tressaillit, eut un saisissement. La rivière, prise par les glaces, avait subitement débâclé; il sentit son cœur se fondre, la source des larmes s'était rouverte, elles jaillirent en abondance.
Il pleura longtemps, et l'abbé lui disait :
« Pleurez, pleurez, cela vous fera du bien.
— Ah! si vous saviez combien je l'aimais! Je l'aimais trop, j'adorais jusqu'à ses défauts.
— Il est difficile d'aimer trop sa mère, répondait le prêtre; c'est la seule idolâtrie qui trouve grâce devant Dieu. »
Il passa deux grandes heures avec lui, et tour à tour il le questionnait ou lui prodiguait les consolations. Il lui disait : « Vous la retrouverez; un jour elle vous sera rendue, et vous ne la quitterez plus ». Mais Ghislain secouait tristement la tête.
« La mort, s'écria-t-il, est la grande infidélité.
— Votre mère est morte, mais elle n'est pas morte pour vous. Nous ne perdons jamais entièrement les êtres que nous avons beaucoup aimés ; quelque chose de leur substance s'est incorporé, fondu dans la nôtre, est entré en nous à jamais. Ma mère a quitté ce monde d'une manière moins tragique que la vôtre;
mais elle a souffert plus longtemps, les angoisses d'une maladie de cœur lui laissaient peu de repos. Je l'ai vue mourir, et je n'ai pas pensé un instant à lui faire mes adieux. Elle est encore vivante pour moi. Je l'appelle, nous causons ensemble, et dans les plus graves circonstances de ma vie je n'ai jamais tenu conseil avec moi-même sans qu'elle y mêlât son mot, et je reconnaissais sa voix, je reconnaissais son geste, je la voyais sourire et quelquefois froncer le sourcil, et je lui disais : « Nous arrangerons cela pour le mieux, vous et moi; ma conscience ne serait qu'à moitié contente si la vôtre ne l'était pas ».
Ghislain ne secouait plus la tête, il semblait attentif et soumis ; dans le fait, il écoutait moins les discours du prêtre que la musique de sa parole et de sa voix, qui agissait comme un doux magnétisme sur ses nerfs détendus. L'abbé, changeant de sujet, en vint à lui parler de son avenir, lui représenta que le travail est le seul soulagement sérieux des grandes douleurs.
« Il ne faut pas s'ensevelir dans son deuil, s'enterrer dans son chagrin, disait-il ; quoi qu'il en coûte, il faut sortir de soi. Malheureusement, toute occupation paraît rebutante, odieuse à l'homme qui souffre. Dans l'état où vous êtes, vous demander de retourner à vos études, de rouvrir vos livres, de vous disposer à passer un examen, c'est exiger de vous un effort violent, héroïque. Mais, en fait de médecine spirituelle, je ne crois qu'aux amers ; ce qui est amer à la bouche est doux au cœur. Nous sommes toujours récompensés de nos efforts par une sorte de paix intérieure qui n'est pas la joie, mais qui en prépare le retour. »
Ghislain ne lui permit pas d'en dire plus long.
« Monsieur l'abbé, répliqua-t-il d'un ton résolu, je sais ce que j'ai à faire, et quelque prix que j'attache aux conseils, je puis m'en passer. Vous refusez de croire à ma vocation, et moi-même, jusqu'ici, je n'y croyais qu'à moitié, puisque je vous consultais. J'y crois aujourd'hui de toute mon âme. Je vois clairement mon chemin devant moi, et j'y marcherai jusqu'au bout. Ce n'est pas un chemin de velours ; grâce à Dieu, il est semé de ronces et d'épines, et j'y trouverai des cailloux qui meurtriront mes pieds... Si je m'écoutais, je m'en irais au bout du monde ; il me semble que je ne puis mettre assez d'espace entre moi et ce château plein de souvenirs qui me tuent. Mais le médecin de notre famille m'a appris, ces jours derniers, qu'en dépit des apparences, mon père ne peut se promettre de longues années de santé; on craint qu'il n'ait le cœur atteint, et que les émotions par lesquelles il vient de passer ne hâtent le progrès de sa maladie. S'il lui survenait quelque grave accident, s'il avait besoin de moi, je ne voudrais pas être séparé de lui et de mon devoir par l'océan. Heureusement, il y a près d'ici des tâches, des œuvres à accomplir. Depuis que la France a conquis l'Algérie et établi son protectorat sur la régence de Tunis, elle a charge d'âmes; elle a contracté des dettes envers les populations musulmanes à qui elle impose son patronage, elle leur doit la parole qui enseigne et la parole qui apprivoise les colères et adoucit les larmes.... Monsieur l'abbé, il est écrit au ciel qu'avant peu le comte de Goulouvre sera prêtre de la mission d'Alger ou missionnaire de Notre-Dame d'Afrique.
— - Mon cher enfant, répondit l'abbé avec une légère ironie que corrigeait la grâce de son sourire, je ne
suis pas aussi versé que vous dans l'art de déchiffrer les écritures. Je n'ai jamais douté que vous n'ayez une âme généreuse et sincère, et j'admire, croyez-le bien, la noblesse de vos sentiments. Vous êtes possédé du désir de réparer vos erreurs passées par une vie d'abnégation et de souffrance volontaire, et de sanctifier votre deuil en le faisant servir au bien des autres. Mais la douleur a ses entraînements, ses violences, et je me défie des inspirations du désespoir; pour disposer de soi, il faut être sain de corps et d'esprit. Si j'étais le comte de Coulouvre, je ne voudrais pas qu'on me soupçonnât d'avoir décidé de ma destinée dans un de ces jours sombres où le chagrin est notre maître et nous dépossède de notre libre arbitre. Si j'étais le comte de Coulouvre, je tiendrais à m'éprouver moi-même, j'ajournerais ma résolution, je me donnerais un an pour m'étudier et me tâter.
— Un an! s'écria Ghislain. Un an tout entier! Quoi! rester libre douze mois encore, et durant douze mois porter l'insupportable fardeau d'une résolution ajournée, d'un vœu sans accomplissement! Ne voyez-vous pas qu'il me tarde de me lier, de m'enchaîner à jamais? Béni soit celui qui me délivrera de ma liberté !
— Cette impatience vous fait honneur, repartit le prêtre, mais pourrait sembler suspecte à ceux qui ne Vous connaissent pas. Qu'est-ce qu'un an d'attente, je vous prie, pour une volonté sûre d'elle-même?
— Vous m'en demandez trop, monsieur l'abbé.
Voulez-vous donc que pendant une année entière je me ronge, je me consume d'ennui?
— A Dieu ne plaise ! J'entends qu'elle soit pour vous une année d'apprentissage ou, si vous l'aimez mieux, de noviciat. Vous l'emploierez à voyager en
Afrique, à lier connaissance avec ces musulmans à qui vous porterez un jour la parole d'enseignement et de vie. Vous étudierez leurs mœurs, leurs idées, leur religion, vous apprendrez leur langue. C'est bien peu que douze mois pour une étude si nécessaire et si laborieuse. Au surplus, vous ne perdrez jamais de vue votre sainte vocation ; elle sera toujours présente à votre esprit comme la grande fin à laquelle vous rapporterez tout, elle vous accompagnera parmi les hommes et dans la solitude. Quelques casuistes ont fait un criminel usage de ce qu'on appelle l'art de diriger son intention. Sanctifier des actions impures en se proposant une fin permise, c'est outrager la morale. Mais sanctifier des actions indifférentes en y mêlant une pensée sainte, c'est servir Dieu avant de s'être voué à son service, c'est être homme d'Église avant d'avoir quitté le monde, c'est devenir prêtre de la mission d'Alger ou missionnaire de Notre-Dame d'Afrique avant d'en porter la robe. »
L'abbé discourut abondamment sur ce thème, et il s'échauffait de plus en plus; pour des raisons qu'il n'avait garde de dire, la thèse qu'il plaidait lui tenait au cœur. Ghislain s'obstina, résista pendant une heure et finit par se rendre. Le front penché, les yeux à demi clos, il réfléchit quelques instants. Quand il releva la tête, il avait pris son parti.
« Monsieur l'abbé, dit-il, vous êtes un charmeur, vous vous entendez à pétrir, à façonner les âmes comme le potier façonne son argile. Je veux compter avec vos vains scrupules, avec vos vaines inquiétudes, j'accepte l'inutile épreuve à laquelle vous me condamnez. J'ai juré de vivre désormais dans l'obéissance, je vous obéis. »
Depuis le fatal événement, le marquis de Coulouvre semblait transformé. Son imagination avait été saisie, violemment frappée; il ne pouvait se remettre de cette secousse. Il y a des animaux réputés inapprivoisables, tels que la panthère, qui se laissent dompter par l'épouvante, et, au dire des paysans, il suffit quelquefois d'un orage pour attendrir miraculeusement des fruits durs comme des cailloux. Le marquis avait vu tomber la foudre à côté de lui, et son orgueil intraitable avait plié sous la terreur d'un jugement. Il ne s'occupait plus de se déguiser, de tromper sur son âge; il négligeait sa personne; en quelques jours il avait vieilli de dix ans, il était rentré dans la vérité de ses années, et, du même coup, cet homme épineux , âpre au toucher, était devenu maniable, accommodant. On pouvait croire que la peur, s'étàblissant dans son âme, l'avait subitement apprivoisée, et que son cœur ressemblait à ces fruits qu'on a laissés verts sur la branche et que deux heures plus tard on retrouve blets.
Pendant quinze jours il n'eut pas avec son fils
une parole plus haute que l'autre. Il lui parlait peu, mais toujours avec douceur, dune voix dolente, d'un ton débonnaire. Il eut des questions d'affaires à régler avec lui. Il faut lui rendre le témoignage que, dans tous les temps, il avait été capable de sacrifier l'intérêt à la passion. Éperdument épris, il avait épousé une femme beaucoup moins riche que lui et, par son contrat de mariage, il lui avait fait une grosse donation, en se réservant le droit de retour. Il avait des reprises à exercer. Au grand étonnem^nt de Gbislain, il lui déclara que les questions d'argent n'étaient à ses yeux que d'odieuses bagatelles, qu'il était hors d'état de s'en occuper, et tout fut réglé de notaire à notaire.
Les métamorphoses sont trompeuses, le vieil homme ne meurt jamais tout entier. Le jour où l'abbé Silvère était venu apporter à Ghislain ses consolations et ses conseils, un homme de soixante-six ans, qui ne teignait plus ses cheveux, l'avait vu passer, et il avait constaté qu'on restait enfermé bien longtemps l'un avec l'autre, que cette conférence s'éternisait. Il s'était dit : « Que de discours! quand auront-ils fini leur énorme bavarderie? » Une fois, deux fois encore, il avait vu revenir cette soutane, et l'impatience l'avait pris, il avait senti sa bile s'émouvoir et s'échauffer.
Ce n'est pas que le marquis fût un philosophe intolérant. S'il haïssait cordialement l'Église, qu'il traitait de caverne d'intrigants, cela tenait à des raisons particulières; ses antipathies comme ses jugements dérivaient toujours d'impressions personnelles. Il avait débuté dans la diplomatie par les consulats, et, étant consul général à Smyrne, il s'était astreint, par devoir professionnel, àprotéger les intérêts catholiques. Mais,
dans sa langue, protéger signifiait gouverner, et son caractère cassant le rendait désagréable à ses clients. Il leur donnait de hautains conseils, qui ressemblaient à des commandements, n'acceptait aucune objection, renvoyait bien loin les ergoteurs.
« L'Église est une femme, disait-il, et les femmes ont des nerfs qu'il faut gouverner le bâton haut. »
Il avait eu des difficultés avec un important prélat, fort bien vu au Vatican comme aux Tuileries. Le prélat se plaignit, ses doléances furent écoutées, le gouvernement impérial donna tort à son consul, qui fut semonce et déplacé. Cet événement avait laissé dans le cœur du marquis des traces profondes et de tenaces, d'inapai sables ressentiments. Le prêtre était à ses yeux l'ennemi, le fléau, et on comprend ce qui s'était passé en lui quand son héritier lui avait annoncé jadis son intention d'entrer dans les ordres. Son immense fortune était-elle condamnée à s'engloutir dans la caverne des intrigants? Regardant son fils comme le plus prenable et le plus absurde des hommes, comme un lunatique, le moindre incident, un rien réveillait aussitôt ses inquiétudes.
Il se garda toutefois de le questionner, et ne laissa échapper aucune réflexion désobligeante ; quand on a suspendu les hostilités, on hésite à recommencer la guerre; mais il devint de plus en plus taciturne. Au reste, on ne se rencontrait guère qu'à table. Eusèbe Furette, remis depuis longtemps de sa fugitive émotion, voyait avec terreur arriver l'heure des repas. Ce silence lugubre, la vue de ces figures longues, de ces yeux creusés par le souci ou le chagrin, lui ôtaient tout appétit et troublaient ses digestions. Il avait envie de dire à ce père et à ce fils :
« Mes enfants, faites-vous une raison. Il y aura bientôt un mois qu'elle est morte et enterrée. s>
Il n'avait dans ce triste intérieur qu'une distraction, qu'un plaisir, et ce plaisir était maigre. La marquise avait ramené des Indes une femme de chambre anglaise, jolie fille de vingt ans, de maintien modeste et fort réservée dans ses manières. Quand on est amoureux d'une étoile, on ne regarde pas les vers luisants; tant que la marquise avait vécu, Eusèbe n'avait accordé aucune attention à sa camériste. Depuis quelques jours il l'avait remarquée; quand il la rencontrait dans les corridors, il la regardait quelquefois en coulisse, et il eût volontiers lié plus ample connaissance avec elle. Il s'en abstint. Il lui semblait qu'entamer une amourette dans cette sombre maison, qui paraissait vouée au deuil éternel, serait un acte d'aussi haute inconvenance que d'entonner une chanson à boire dans une église. D'ailleurs, Fanny se disposait à quitter Bois-le-Roi. Elle avait demandé à Ghislain si elle devait se chercher une place.
« Adressez- vous à mon père, lui dit-il. '
— Monsieur le marquis est si triste, répondit-elle, qu'on n'ose pas lui parler. »
Il transmit le message à son père, qui répliqua aussitôt :
<r Eh ! sans doute, qu'elle cherche une place ! Je n'entends pas la garder. »
Ghislain, résolu à partir, retardait de jour en jour de s'en expliquer avec son père. Cependant il avait déjà fait sous main tous ses préparatifs et annoncé son projet à Eusèbe, en lui proposant de l'emmener. Pouvait-il trouver un meilleur compagnon de voyage que cet Algérien, qui savait l'arabe? Il lui avait offert
de si belles conditions, de si gros appointements, qu'Eusèbê n'hésita pas longtemps à dire oui.
Il y avait juste quatre semaines que Mme de Coulouvre était morte quand Ghislain se décida à parler à son père. « A mon vif regret, pensait-il, je ne lui sers de rien, je n'apporte aucun adoucissement à sa douleur, bien plus profonde que je n'aurais pu le croire et qui semble se refuser à toute consolation. S'il me témoigne le moindre chagrin de me voir partir, s'il lui échappe un cri du cœur, quoi qu'il m'en coûte, je resterai quelque temps encore. »
Selon sa coutume, le marquis, après son déjeuner, s'était retiré dans son appartement pour y faire la sieste. Vers trois heures de l'après-midi, Ghislain alla l'y chercher. Il frappa doucement, point de réponse. Peut-être son père dormait-il encore. Pour s'en assurer, il ouvrit, traversa sur la pointe des pieds un cabinet de travail qui était vide, s'avança jusque sur le seuil d'une chambre à coucher, dont la porte était* entre-bâillée. Ce qu'il aperçut l'empêcha d'aller plus loin.
Le marquis, renversé dans un fauteuil, avait pris sur ses genoux la jolie soubrette anglaise ; de son bras gauche, il la tenait par la taille; de sa main droite, il lui caressait le menton. Ils se parlaient, se regardaient de très près.
Ghislain tourna le dos et disparut, la petite Anglaise s'enfuit de son côté comme une souris qui a vu le chat, et le marquis, resté seul, ressentit une véhémente colère contre l'indiscret qui l'avait surpris et dérangé. L'entraînement auquel il avait cédé lui paraissait 1res naturel. En l'absence de son valet de chambre, qu'il avait envoyé faire des courses à Paris,
Fanny venait de lui apporter ses lettres et ses journaux. Il s'était avisé tout à coup qu'elle était fort jolie et que, depuis quatre semaines, il menait une vie fort triste.
« Que diable ! on n'est pas de bronze », pensait-il en arpentant sa chambre à grands pas.
Il en voulait mortellement à son fils. Dans le regard que Ghislain lui avait jeté, il avait cru démêler un peu de mépris joint à beaucoup d'étonnement. Il ne pouvait lui pardonner ce regard hautain, ce regard insolent, ce regard de rigide censeur et de juge sourcilleux, et comme il englobait volontiers dans ses rancunes tout ce qui lui déplaisait, il mêlait à cette affaire, par une association d'idées un peu bizarre, les curés, les moines et les évêques, la mitre du prélat dont il avait eu jadis à se plaindre, la soutane de l'abbé Silvère, qui se permettait de traverser son parc et de passer des heures dans son château, enfin l'Église tout entière, cette caverne d'intrigants. Si en ce moment l'abbé avait paru devant lui, il lui aurait crié en fermant le poing : « Le coupable, c'est toi ».
Sa méthode, comme il lavait dit un jour, était de se défendre en attaquant. Quelques minutes plus tard, il entrait chez son fils la tête haute, de l'air superbe, délibéré d'un grand seigneur qui méprise le qu'en-dira-t-on et les sentences des sots, et se laissant tomber nonchalamment sur une causeuse :
« Tu avais donc une communication aussi pressante que sérieuse à me faire?
— Sérieuse, oui; pressante, non.
— Parle, je t'écoute.
— Je voulais vous annoncer que je partirai prochainement pour un voyage.
— Ah! tu pars!... S'agit-il d'un voyage d'affaires ou d'agrément?
— Je veux tâcher de recouvrer le sommeil.
— A ton aise ! Pour ma part, depuis un mois, je ne me suis jamais occupé un instant de mon sommeil ni de ma santé, et l'idée de voyager ne me viendrait pas. Chacun a sa façon de sentir; il y a des gens qui fuient leurs chagrins, qui cherchent à s'en distraire; il y en a d'autres qui s'en nourrissent, toute distraction leur fait horreur, et ils s'attachent aux lieux où ils ont souffert. »
En faisant cette audacieuse déclaration, le marquis se curait les ongles avec un canif qu'il venait de tirer de sa poche. Ghislain s'inclina silencieusement. Quand on a trop à dire, on ne dit rien.
« Et peut-on savoir où tu vas?
— En Afrique, en Algérie, à Tunis.
— Et quand reviendras-tu?
— Le jour où vous aurez besoin de moi.
.— - C'est renvoyer ton retour aux calendes grecques.... Eh! que sait-on? Il y a là-bas comme ailleurs des couvents, des capucinières. Tu y feras sans doute une retraite, et on te caressera, on te cajolera, on te persuadera d'y rester, et tu y resteras.
— Peut-être avez-vous raison. Je suis terriblement las du monde; ce que j'y ai vu, ce que j'y vois m'en inspire le dégoût. »
Le marquis reconnut à cette réponse qu'il avait dit plus vrai qu'il ne pensait. Son premier mouvement fut de sauter au cou de son fils pour l'étrangler. Il se contint, il s'était promis de l'exaspérer, en conservant luimême tout son sang-froid. Il ramassa son canif, qu'il avait laissé tomber, et sur un ton de persiflage amer :
« A merveille ! je crois de toute mon âme à ta vocation. Les prêtres les plus dévots, les plus onctueux, se recrutent, dit-on, parmi les anciens viveurs. Les grands péchés enfantent les grands remords, et les grands remords produisent les convictions profondes. Tu as assez péché jadis pour avoir le droit de te repentir et de te regarder comme un instrument de la grâce divine, comme un vase d'élection... Nous nous ressemblons peu. S'il m'arrivait de me dégoûter de moi-même et du monde, je me brûlerais la cervelle, je ne me ferais pas prêtre.
— Suicide pour suicide, repartit Ghislain, je préfère celui qui peut être utile aux autres.
— Admirable raisonnement! Ta conversion sera fort utile à ta famille. Te voilà en train de devenir un saint, un impeccable ; tu me mettras de moitié dans tes mérites, tu m'obtiendras le pardon de mes faiblesses. T>
En prononçant ces derniers mots, il pensait à Fanny et au regard inoubliable que son fils lui avait jeté.
« Mais, j'y songe, reprit-il, il y a un prêtre qui depuis quelques jours est sans cesse fourré dans ma maison.
— Il n'y est venu que trois fois, répondit Ghislain.
— Trois fois, dix fois, qu'importe ! Vous avez ensemble de mystérieuses et interminables conférences, et sans doute, comme la pécheresse repentante, prosterné devant lui, tu répands sur ses nobles pieds des vases de parfum. C'est lui, oui, c'est lui qui t'a mis dans la tête ce projet de voyage, de retraite, et le reste.
— Vous vous trompez, mon père. Je lui ai fait part
de mes intentions, il m'a arraché la promesse d'attendre une année entière avant de franchir le pas.
— Oh! le digne homme! Où donc est-il, que je l'embrasse ! Mais c'est l'apôtre de la raison, c'est mon sauveur que cet homme-là. Tu lui as promis d'attendre un an? Je ne te donne pas six mois pour avoir changé d'idée.
— Vous vous avancez trop ; je me crois sûr de ma volonté.
— Ta volonté! s'éôria le marquis en s'échauffant malgré lui. Est-ce à moi que tu parles de ta volonté? Tu ne me l'as jamais présentée, cette invisible personne, je serais charmé de faire enfin connaissance avec elle... Mais n'es- tu pas l'homme qui veut tout et ne veut rien, l'homme de tous les caprices, de toutes les fantaisies et de toutes les inconstances?... Veux-tu que je te dise toute ma pensée? Je ne suis pas un grand théologien, mais j'ai étudié l'Évangile comme toi, et j'y ai lu que le chien retourne toujours à son vomissement. C'est moi qui te le prédis, tu trouveras là-bas quelque gracieuse femelle, et il suffira de deux beaux yeux pour fonder cette cire molle que tu appelles ta volonté.
— L'événement prononcera entre nous », répliqua Ghislain avec une extrême douceur.
Le marquis n'avait pas réussi à l'irriter, c'était lui qui se fâchait. Il rompit brusquement ce colloque, où il n'avait pas le beau rôle. Il remit son canif dans sa poche, se leva, et d'un ton dégagé :
« Quand pars-tu?
— Le plus tôt possible, à moins que vous n'ayez quelque motif pour me retenir.
— Eh! bon Dieu, pourquoi te retiendrais-je? Et pars-tu seul?
— M. Furette consent à m'accompagner. Mais peutêtre désirez-vous le garder quelque temps encore auprès de vous.
— Tu es vraiment fort obligeant. Je n'ai besoin de personne, et ma solitude m'est chère.... Il ne me reste plus qu'à souhaiter un heureux voyage à ta déraison. J'en suis pour ce que j'ai dit : demain je verrai partir un fou; dans six mois j'aurai le plaisir de voir revenir un sage, qui, après s'être repenti de ses péchés, se sera repenti de ses repentirs, et nous tuerons le veau gras pour fêter son retour. »
En quittant son fils, le marquis était à bout, outré de dépit, malade de l'effort qu'il avait dû faire pour se contenir. S'étant mis dans un mauvais cas, il s'était attiré une mortification, une défaite ; il soupirait après sa revanche.
« Que ne donnerais-je pas, pensait-il, pour que ma prophétie s'accomplisse et pour avoir un jour la satisfaction de dire à ce vertueux jeune homme : « Être «mobile et sans consistance, qui regardes de haut « ton père et t'ériges en censeur des faiblesses d'au- « trui, que sont devenues tes austères résolutions? « qu'as -tu fait de ta vertu? dans quel fossé l'as- tu ce laissée? Tu as jeté ta robe de moine aux orties, et « le chien, comme j'avais eu l'honneur de te l'annonce cer, est retourné bien vite à son vomissement. »
Il avait besoin d'évaporer sa bile. Il descendit dans le parc, y aperçut Eusèbe, qui, faute de mieux, avait pris des mains d'un aide-jardinier une lance à eau et s'amusait à arroser une pelouse. Il l'appela, l'emmena jusqu'à la Seine, lui confia son lourd chagrin, sans
lui en expliquer toutefois les raisons particulières et intimes. Après avoir résumé, en accommodant les choses à sa façon, l'entretien qu'il avait eu avec son fils, il qualifia Ghislain d'esprit dérangé, de tête fêlée, de cerveau brûlé, raconta par le menu toute la vie manquée de ce lunatique, ses projets et ses contreprojets, ses illusions, ses billevesées, ses attachements suivis de prompts dégoûts et ses dégoûts qui accouchaient de nouvelles extravagances. Celle qu'il méditait depuis peu dépassait toutes les autres; ce tendre père s'en déclarait inconsolable. Il finit par dire à son confident :
c Vous allez être son compagnon de voyage. Vous êtes un homme d'esprit, et je vous crois capable non seulement de mettre à profit les occasions, mais de les faire naître. Si vous réussissiez à lui jeter dans les jambes une petite femme qui le réconcilierait avec Satan et ses pompes, tenez pour certain que je vous en aurais une éternelle reconnaissance.
— Vous m'enseignez là un drôle de métier, repartit Eusèbe en riant.
— Un très honnête métier, je vous prie de le croire, car c'est aux intérêts de mon fils que je songe avant tout. Je le connais bien, puisque je l'ai fait, et si je l'ai fait, c'est à moi de corriger, de raturer mon ouvrage. Qu'un jour il soit prêtre, avant six mois il sera le plus malheureux des hommes, condamné à choisir entre le scandale et le désespoir. Je fais appel à l'affection que vous avez pour lui. Si, grâce à vous, il venait à se brouiller avec sa prétendue vocation, je serais à jamais votre ami.
— C'est donc un marché sérieux que vous me proposez? » dit Eusèbe.
Le marquis se planta devant lui, et lui posant ses deux mains sur les épaules :
« Monsieur Eusèbe Furette, j'ai mes défauts comme tout le monde, mais je traite sérieusement les affaires sérieuses, et je ne crois pas avoir manqué une fois à ma parole. Écoutez-moi bien, faites succomber ce saint Antoine, et vous pourrez, en revenant d'Afrique, me demander tout ce qu'il vous plaira. »
Eusèbe lui tira sa révérence.
« Oh ! dit-il d'un ton leste et cavalier, gardez votre argent, dont je n'ai que faire, monsieur le marquis. Je suis un artiste, et je ne travaille que pour la gloire. »
Eusèbe Furette avait dû se faire quelque violence pour consentir à accompagner le comte Ghislain en Afrique. Il estimait qu'on ne peut vivre qu'à Paris, mais qu'à la rigueur on peut subsister quelque temps dans la banlieue de cette aimable ville, dans un endroit où, par intervalles, à défaut d'autres plaisirs, on a la consolation de contempler le soir cette grande auréole, cet immense cercle de lueurs rougeâtres qui, projeté par des centaines de milliers de becs de gaz, marque l'emplacement de la cité lumière. Bois-le-Roi était pour lui l'extrême limite de cette banlieue, qui n'est pas le paradis, mais un purgatoire plein d'attente et d'espérance, et partant il regardait Bois-le-Roi comme la frontière la plus reculée du bonheur. Cependant Ghislain avait mis tant de grâce dans son insistance, ses propositions étaient si avantageuses, si engageantes, qu'après un court débat intérieur il avait acquiescé.
Depuis que le marquis de Goulouvre lui avait fait des confidences et des ouvertures, il s'était réconcilié entièrement avec sa résolution; ce projet de lointain
voyage lui semblait plus attrayant. Un père qui grillait d'envie de corrompre son fils régénéré lui paraissait un personnage original; il aimait les situations qui sortent du commun. Il n'était pas homme à jouer le rôle de corrupteur salarié, et les offres impertinentes du marquis l'avaient révolté; il entendait ne travailler, comme il l'avait dit, que pour l'amour de l'art et pour la gloire. Mais il avait le tempérament d'un joueur, et tout pari, toute gageure à gagner l'alléchait. L'entreprise était difficile, ardue; elle n'en était que plus intéressante. Au surplus, sa fierté étant sauve, il ne se faisait aucun scrupule d'accepter la tâche qu'on lui confiait. 11 tenait la tristesse pour la plus grande ennemie du genre humain, et jugeait qu'on fait œuvre pie en s'employant à dérider un idéaliste mélancolique, à réveiller dans son cœur malade l'amour des réalités et des plaisirs de ce monde, délicieuse vallée de misère. Ce soir même, après avoir dîné avec deux muets, il s'échappa clandestinement pour aller faire ses adieux à Mme Démonte. On croira sans peine que depuis longtemps elle lui avait octroyé son généreux pardon, qu'ils étaient redevenus bons amis comme devant. Rien ne relâche la volonté, n'amollit les ressentiments comme l'ennui ; c'est le mal suprême, et on recourt à tous les remèdes pour le guérir. Mme Demonte s'ennuyait ; Eusèbe Furette était une distraction nécessaire à sa vie monotone et grise, à son humeur chagrine. Les femmes de son caractère ont des sentiments violents, mais sans durée, des haines d'un jour, des rancunes d'une heure; elles s'endorment sur leur colère et ne la retrouvent plus à leur réveil; rien ne s'est passé. Il lui était arrivé souvent de débiter à un homme d'effroyables injures et de
s'étonner, en le revoyant, qu'il s'en souvînt. Il n'y a dans le ciel qu'une étoile qui ne change jamais de place et dans l'âme humaine qu'un point fixe : cela s'appelle l'honneur, et l'honneur est fort gênant. Une dignité qui se raidit et s'obstine est un grand empêchement dans la vie. Mme Démonte n'avait jamais connu ce genre d'embarras.
Dix jours après l'affront qu'elle avait reçu d'Eusèbe et l'algarade qu'elle lui avait faite, l'ayant rencontré au bord de la Seine, elle lui avait tendu la main, en lui disant :
« Quoi ! vous voilà, mauvais sujet. Vous nous abandonnez, on ne vous voit plus. »
Et ils avaient recommencé à se voir. Ils étaient sur un meilleur pied qu'auparavant. Quand on s'est fait des misères, qu'on s'est dit des sottises et qu'on s'est tout pardonné, l'intimité s'en accroît; on se connaît, et on ne se gêne que pour l'inconnu. Jusque-là Eusèbe avait traité Mme Démonte avec quelque cérémonie, avec une politesse empressée et révérencieuse. Désormais il se mettait à l'aise, et sans qu'elle s'en offusquât, en présence de Mlle Tannay, il l'appelait couramment sa respectable amie. Dans le tête-à-tête il lui disait : « Bonjour, ma chère ».
Il se présenta vers neuf heures à Mon-Bijou, et son arrivée interrompit une partie de whist. On lui trouva l'air grave. Quand il eut annoncé son prochain départ, Mme Démonte laissa tomber ses cartes, et son visage s'allongea. Il expliqua que, le comte Ghislain de Goulouvre n'ayant pu recouvrer le sommeil depuis la mort de sa mère, la Faculté lui conseillait de dépayser son chagrin, qu'on l'envoyait en Afrique, et qu'Eusèbe Furette, en considération de sa profonde sagesse,
de ses vertus antiques, de son crâne chauve, de sa barbe touffue, avait été désigné tout d'une voix pour servir de Mentor à ce Télémaque.
« La figure, l'esprit de l'emploi, ajouta-t-il, rien ne me manque.... Après cela, j'ai l'air d'avoir tout dit, je n'ai rien dit. Cette affaire a de mystérieux dessous. Mais je suis discret, je vous défie de m'arracher un mot. »
Mme Démonte ne vivait plus que par la curiosité. Elle prit feu,
« Me ferez -vous l'injure d'avoir des secrets pour moi? » demanda-t-elle.
Eusèbe lui montra du doigt Mlle Tannay . Cette bonne créature, dont les oreilles étaient aussi chatouilleuses que son âme était candide, et qui avait besoin pour vivre en paix avec elle-même de croire fermement à la parfaite innocence des gens dont elle mangeait le pain, était de trop dans les entretiens légers ou scabreux. Mme Démonte avait l'imagination inventive; elle trouva sur-le-champ un prétexte pour l'éloigner. La vieille fille se leva, souhaita un heureux voyage à Eusèbe, appela la bénédiction du ciel sur cette tête qui lui semblait aussi respectable que celle d'un père de l'Église, et se retira dans sa chambre.
« Maintenant parlez, dites-nous bien vite votre secret. »
Eusèbe se fit prier.
« J'exige au préalable qu'il ne sorte pas d'ici, que vous ne laissiez rien transpirer. J'entends avoir affaire à des personnes absolument sûres. »
Et il jeta un regard oblique à Mme Fynch. Cette boudeuse s'était assise à l'écart, sur un divan, et, la joue droite appliquée contre un coussin, les yeux au
plafond, froissant entre ses doigts une boucle de ses cheveux frisés, elle semblait absente de la conversation, dont elle ne perdait pas un mot. Elle ne répondit que par un léger haussement d'épaules à la requête que lui adressait Eusèbe.
« Voici l'affaire en deux mots, reprit il. Un jeune homme dégoûté du monde pense sérieusement à prendre le froc ou la soutane. Le marquis son père, épouvanté de ce beau projet, a chargé Mentor de procurer à Télémaque une Eucharis capable de le réconcilier avec les joies de la terre. »
Ces explications, trop érudites, semblèrent obscures à Mme Démonte, qui n'avait jamais lu Télémaque. Elle demanda des éclaircissements, qu'Eusèbe s'empressa de lui fournir.
« L'idée est belle autant que hardie, poursuivit-il ; mais je sens plus que jamais, comme disait un grand orateur, la difficulté de mon entreprise. Il est vrai que, comme l'a dit un grand poète, les difficultés sont le champ des vertus. Si mon jeune homme consentait à séjourner six mois seulement à Alger, à Constantine, à Tunis, les occasions naîtraient d'elles-mêmes, et fiez-vous à moi pour les mettre à profit. Mais de l'humeur dont il est, il fuira les villes et les civilisés; sa sauvagerie ne se plaira que dans les endroits écartés, où l'on ne rencontre ni Français ni Françaises. Il se propose d'étudier les Arabes, leurs mœurs et leur langue, et vous n'êtes pas sans savoir qu'en pays musulman les femmes se voilent et se cachent. Et les Juives ! me direz-vous. A ne vous rien cacher, si belles qu'elles soient, je n'attends rien des Juives. Il me faut une Eucharis aussi dégourdie, aussi artificieuse, aussi rusée que charmante, qui nous prenne dans son filet
et nous y garde assez longtemps pour nous faire oublier à jamais notre funeste dessein. Je vous confie mes craintes, je vous ferai part de mes espérances. D'ici à quelques mois, il n'y aura rien à tenter sur Télémaque. Il faudra l'abandonner à sa tristesse, le laisser nourrir à son aise ses sombres chagrins, se noyer dans son noir et vivre en ascète. Mais un matin, je vous le dis, le vent sautera brusquement à l'estsud-est, la réaction sera violente, terrible, et alors viendra ce qu'un grand homme d'État appelait le moment psychologique. »
Mme Démonte goûtait peu les amphigouris, les tortillages; elle avait l'esprit exact, elle aimait à comprendre ce qu'on lui disait. Elle demanda de nouveau des éclaircissements, qui ne lui furent point refusés.
« Je vous disais donc, continua l'orateur, que si, en temps opportun, après des mois de continence austère, dans un de ces endroits perdus où les femmes se cachent et, au surplus, n'ont ni grâces ni manières, notre ascète voyait sortir tout à coup de derrière une haie de cactus la tête et le sourire d'une jolie Française, qui apparaîtrait à ses yeux surpris non comme l'échantillon d'une espèce, mais comme un être unique, comme une merveille introuvable, j'aurais gagné mon pari.... Et remarquez bien, ajouta-t-il effrontément, que pour cette femme l'affaire serait belle. Si elle savait s'y prendre, se laisser longtemps désirer, opposer aux premiers assauts d'héroïques résistances, il ne tiendrait qu'à elle de se faire épouser. En bonne foi, je ne vois là dedans qu'une difficulté d'exécution, cela demande de la main, voilà tout, et le marquis de Goulouvre ne trouverait à redire à rien. La maladie l'alarme tant que tout remède lui semblera bon, et il
m'a déclaré, écoutez-moi bien, il m'a déclaré, parlant à ma personne, qu'il s'accommoderait d'un fils mésallié plus facilement que d'un fils enfroqué. »
Mme Démonte devint subitement rêveuse. Elle ressemblait à un cheval de bataille réformé qui entend gronder au loin le canon et tressaille d'une généreuse impatience en se rappelant ses gloires, ses prouesses d'autrefois. Elle se disait : « Si j'avais vingt ans de moins, quelle partie à jouer! » Malheureusement, elle avait vingt ans de trop, et cette entreprise, dont elle devait laisser l'honneur à d'autres, lui parut déplaisante. Elle répondit avec une rudesse apostolique :
« Votre projet, monsieur Furette, ne me semble ni honnête ni beau. L'Église n'aura jamais assez de serviteurs, et si le comte Ghislain, que d'ailleurs j'aime peu, désire se faire prêtre, je trouve fort mal qu'on l'en empêche.
— Ma chère et respectable amie, lui repartit Eusèbe, permettez-moi de vous dire que votre façon de raisonner est tout à fait déraisonnable. Il s'agit, dans l'espèce, d'un exalté, d'un jeune homme peu réfléchi, à qui l'abus des plaisirs et l'excès du chagrin ont dérangé la cervelle. Qu'on le laisse faire le beau coup qu'il médite, il ne tardera guère à s'en repentir et ne sera jamais qu'un prêtre indigne. M'entendez-vous? Cela fait frémir la nature. »
Et il raconta pathétiquement l'histoire d'un curé qui l'avait scandalisé par ses désordres. Il fut si éloquent que Mme Démonte se laissa convaincre.
« Le moyen, reprit-elle, me paraissait malhonnête^ peu délicat; mais du moment que votre pensée est de prévenir un scandale dont les incrédules pourraient tirer parti pour décrier notre sainte religion....
— Malheur, interrompit Eusèbe, malheur à l'homme par qui le scandale arrive !
— Soit, monsieur Furette! Faites ce qu'il vous plaira. II faudrait que l'Afrique fût bien pauvre en femmes pour que vous n'y trouviez pas l'aventurière dont vous avez besoin.
— Une aventurière! Vous vous imaginez qu'une simple aventurière...? Vous voulez rire. Songez, je vous prie, que mon noble pupille n'est pas précisément un novice dans les affaires du cœur, que c'est un jeune homme du plus grand monde et du goût le plus raffiné, qu'il a beaucoup vécu, qu'après avoir eu des maîtresses de toute condition, il fut l'heureux possesseur d'une délicieuse princesse russe, que lui disputait la terre entière . Et vous le croyez capable de s'éprendre de la première venue ! Et vous croyez la première venue capable de lui faire oublier ses serments! La beauté ne suffit pas, il faut y joindre le charme, les grâces, la finesse des manières, l'élégance, la modestie, une chaste réserve, la distinction surtout, oui, la parfaite distinction, et, je vous le déclare, si elle n'est pas très distinguée, votre aventurière en sera pour ses frais de coquetterie, fût-elle aussi belle que la Vénus callipyge.
— Vos expressions sont bizarres, fit Mme Démonte, qui, en cette matière comme en beaucoup d'autres, connaissait la chose et ne savait pas toujours le mot.
— Si mon langage est bizarre, mon idée est juste. Je dois trouver la femme que je vous dis, ou je reviendrai d'Afrique avec ma courte honte.
— Bah! vous chercherez et vous trouverez; c'est en cherchant qu'on trouve* répliqua Mme Démonte,
résumant dans cette brève formule les longues expériences de sa vie.
— Je chercherai, parbleu! mais je ne trouverai pas. »
L'instant d'après, il s'écriait :
« Dois-je vous dire toute ma pensée? La seule femme qui me paraisse assez jolie, assez séduisante, assez fine de manières, assez distinguée, assez unique pour ensorceler mon Télémaque, la seule qui fût capable de s'en faire épouser si elle daignait joindre à ses grâces une habileté consommée, vous la nommeraije? Elle est ici, à quelques pas de moi, sur le divan que voilà, elle est la nièce de Mme Démonte, elle s'appelle Mme Fynch. »
Mme Démonte lança sur sa nièce un regard de superbe dédain. Elle la trouvait jolie, bien faite, mais elle savait à quoi s'en tenir sur sa très médiocre habileté, et vraiment c'était dommage, car si Mme Fynch eût été de force à mener à bonne fin une si grande entreprise, Mme Démonte serait devenue la tante par alliance du comte Ghislain, futur marquis de Coulouvre. Quelle perspective! quelle scène! quel décor! quel avenir! Par un effort de son vigoureux bon sens, elle rejeta loin d'elle cette éclatante chimère, éteignit les bougies, les lampions, se retrouva dans la nuit.
« Il y a des choses qui n'arrivent pas, se dit-elle. Ma nièce est une oie, et les oies ne font pas des miracles. »
L'éloquence d'Eusèbe avait produit sur Mme Fynch une impression plus forte encore, mais tout autre. Quoiqu'elle eût l'air de ne pas écouter, elle était tout oreilles, et quoiqu'elle affectât une méprisante indifférence, elle se sentait doucement remuée jusqu'au
fond de l'âme. Le jour du lunch, près de Marlotte, elle avait rencontré pour la première fois et longuement contemplé le comte Ghislain, qui ne l'avait pas regardée : il ne regardait que ce qui l'intéressait. II. lui était apparu comme un de ces êtres rares sur qui toutes les fées ont soufflé. Elle avait des yeux d'arliste, l'amour du distingué, une imagination beaucoup plus savante et plus classique que celle de Mme Demonte. Ce beau jeune homme, aux sourcils nuageux, l'avait vivement intéressée et lui avait fait l'effet d'un Apollon mélancolique, de celui qui, dans son exil, gardait les troupeaux d'Admète. Au milieu du discours d'Eusèbe, elle fut prise d'une émotion qui lui échauffa le sang et lui alluma les joues. Mais la péroraison, à laquelle elle était loin de s'attendre, la choqua, lui parut une offense à sa dignité comme à sa vertu. Elle se leva brusquement et dit :
« Monsieur, vous vous oubliez.
— Excusez-moi, madame, répondit-il; me défendez-vous de plaisanter?
— Il y a des plaisanteries, répliqua-t-elle, qu'un homme comme il faut ne se permet pas. »
Et, lui tournant le dos, elle sortit de la chambre. « Ma chère amie, ditEusèbe à Mme Démonte, votre nièce est terriblement prude.
— Plût au ciel qu'elle l'eût toujours été! » repartit étourdiment Mme Démonte.
Mais elle se reprit aussitôt; elle ne lavait jamais son linge qu'en famille.
« Je voulais dire que ma nièce , qui pouvait faire un choix plus heureux, aurait dû se servir de sa pruderie pour ne pas épouser son Américain, lequel, soit dit entre nous, était un vilain merle.... Nous avons
débité bien des folies, ajouta-t-elle. Cela ne fait de mal à personne et cela fait passer le temps. »
Elle songeait, en parlant ainsi, qu'elle n'avait pas besoin jadis qu'un professeur d'allemand l'aidât à tuer ses soirées. Eusèbe lui fit de tendres adieux, et, vu la solennité de la circonstance, lui demanda la permission de l'embrasser. Elle minauda un peu avant de lui livrer ses deux joues, où il planta deux grands baisers. Elles lui parurent lisses, unies, banales, comme une grande route où beaucoup de monde a passé.
« Grand fou, dit-elle, écrivez-moi de là-bas; vos lettres me désennuieront.
— Comptez là-dessus, ma chère ; elles seront aussi extravagantes que notre conversation de tout à l'heure. Mais la folie n'est-elle pas la mère de la sagesse? »
Pendant qu'Eusèbe Furette discourait et bavardait à Mon -Bijou, l'abbé Silvère traitait le même sujet à Chartrette, mais sur un autre ton. Après le dîner, se trouvant seul au salon avec sa belle-sœur, qui brodait, et sa nièce, qui tricotait un jupon pour une vieille infirme que protégeait la baronne, il avait dit posément, d'un air tranquille :
« J'ai reçu tout à l'heure un mot du comte de Coulouvre. Il part demain pour l'Afrique. »
Mme de Trélazé interrompit sa broderie et regarda l'abbé. Son âme de mère était aussi émue qu'un puits qui dormait et dans lequel une lourde pierre vient à tomber à grand bruit.
« Ah I » fit-elle, sans réussir à dissimuler son étonnement et sa déception.
Léa ne dit rien ; elle croyait sentir sur elle le regard pesant de l'abbé. Depuis un mois, elle employait son temps h penser du matin au soir à la même chose et à n'en parler à personne. Cette pensée unique lui travaillait l'esprit, lui labourait le cœur, la troublait, la tourmentait, se mêlait de force à toutes ses occupa-
tions, couchait avec elle et, comme elle, dormait mal, et, comme elle, se réveillait à la petite pointe du jour.
Dans le commencement, elle ne s'était pas inquiétée. Elle savait, pour l'avoir lu ou entendu dire, que les grandes douleurs sont des abîmes où tout disparaît. Elle trouvait naturel que Ghislain, absorbé dans ses regrets, ne lui donnât aucun signe de vie. Mais les semaines avaient succédé aux semaines, un mois s'était écoulé, et elle se disait qu'un mois doit suffire à l'homme le plus désespéré pour se reprendre, pour se ravoir, pour se ressouvenir de ses amours, de ses espérances, de ses engagements. Cet homme qui pleurait n'était séparé d'elle que par une rivière, sur laquelle il y avait un pont. Elle se flattait qu'il passerait ce pont pour rencontrer dans une allée de jardin Mlle de Trélazé et pour lui dire : « Puis-je m'occuper d'autre chose que de ma mère que j'ai perdue ? Mais comptez sur moi et permettez-moi de compter sur vous. y>
Il n'avait pas eu l'idée de passer le pont ni de se montrer au Colombier. Que faisait-il? que voulait-il? à quoi pensait-il?. . . Elle le savait depuis deux secondes : il pensait à partir pour l'Afrique. Partir, traverser la mer ! Pourquoi donc s'en aller si loin? C'est un endroit perdu que cette Afrique, et c'est peut-être le pays des oublis. Mais, après tout, fallait-il s'alarmer si vite? Lorsqu'on a de gros chagrins, on voyage pour se secouer, pour s'étourdir; mais si on laisse derrière soi une jeune fille qu'on aime passionnément et dont on est passionnément aimé, une jeune fille qui vous a demandé un soir à quoi vous pensiez quand vous ne pensiez à rien, et à laquelle on a répondu : « A vous ! »
mon Dieu! oui, après trois mois d'absence, mettonsen six, on veut la revoir et on revient l'épouser.
Il y avait en elle comme une impossibilité de croire au malheur; elle n'avait pas cessé de tricoter, et après avoir passé en une demi-minute par la surprise, l'effarement, l'épouvante, elle venait de recouvrer subitement le calme que donne une foi ferme, absolue, assurée d'elle-même, que rien ne saurait inquiéter ni émouvoir.
« Pauvre garçon! dit la baronne. Je comprends sans peine qu'après un coup pareil....
— Il ne dormait plus, interrompit l'abbé Silvère.
— Le changement d'air, les distractions du voyage, eontinua-t-elle, le remettront. Quand reviendra-t-il?
— Je doute qu'on le revoie de sitôt à Bois-le-Roi, repartit l'abbé sur un ton oratoire qui semblait convenir mal au sujet. C'est à l'ami, ce n'est pas au prêtre qu'il a fait part de ses intentions, et il comptait s'en ouvrir à son père. Je ne viole aucun secret en vous apprenant qu'il a résolu d'embrasser l'état ecclésiastique.
— Ah ! » fit une fois encore Mme de Trélazé.
Et du moment que la question était tranchée, que la chimère des espérances se dissipait comme éclate une bulle de savon, qu'il ne restait plus qu'à se soumettre, à se résigner, elle tira de son panier un écheveau de soie bleue et s'occupa d'enfiler son aiguille.
Léa fut sur le point de se trahir. Quelques semaines auparavant, dans un parc illuminé, elle avait failli pousser un cri de joie; c'était un cri de désespoir qu'elle venait d'étouffer. Elle souleva précipitamment la jupe qu'elle tricotait et, sous prétexte de la mesurer, elle s'en fit un rempart derrière lequel elle cacha
sa rougeur et son trouble. Mais l'instant d'après, comme son oncle ne la regardait plus, elle se permit de le regarder à son tour, et sa soutane lui fit horreur. Cette soutane noire représentait l'Église, et l'Église lui apparaissait comme le plus funeste, le plus odieux des trouble-fête, comme une puissance sombre, mal^ faisante, sans entrailles, qui, pour s'asservir les âmes et les volontés, exploitait artificieusement les douleurs humaines, comme la grande ennemie des grands bonheurs, qui prenait aux jeunes filles l'homme qu'elles aimaient, leur joie, leur tout, et leur broyait le cœur pour en arracher l'espérance. Elle haïssait en ce moment l'abbé Silvère. Puis, par un brusque retour : « Je suis folle, se dit-elle. Je le connais, il aime à sonder, à fureter, à savoir ; il a voulu m 'éprouver et il a menti. Heureusement je n'ai pas crié. »
Elle espérait qu'il en dirait davantage. Quand un homme vient d'avancer une chose énorme, il est tenu de s'expliquer, sous peine de passer pour un imposteur ou pour un fou. Elle demeurait comme suspendue à ces lèvres qui ne parlaient plus. Elle s'était plainte quelquefois que son oncle tînt de longs discours sur des sujets insignifiants et expédiât en deux mots des affaires de première importance. Il en alla de même ce soir-là. Pensant avoir tout dit, l'abbé avait tiré de sa grande poche un de ces petits bouquins qu'il aimait à feuilleter et dans lesquels il n'était pas question du comte de Goulouvre. Il l'avait ouvert, il en tournait les pages, et son silence était effrayant.
La baronne avait une confiance implicite dans les moindres paroles de son beau-frère; elle n'avait pas besoin qu'il s'expliquât plus amplement pour être convaincue que le comte Ghisiain avait résolu de se
faire prêtre : « Allons, pensait-elle, ce n'était qu'un rêve. » Mais, du même coup, le respect que sa fille lui avait inspiré quelque temps s'évanouit. Léa n'était plus à ses yeux une future comtesse de Goulouvre; deux secondes avaient suffi pour qu'elle redevînt une jeune personne pleine de défauts, qu'il fallait suivre de près, tenir de court, gouverner avec grand soin, si on voulait la rendre mariable. La baronne la regardait de côté, d'un œil sévère, comme on regarde une illusion dont on est revenu, un mirage du désert dont on n'est plus la dupe. Elle semblait lui reprocher d'avoir abusé de sa bonne foi. Elle la pria de lui montrer son tricot.
a Tes mailles ne sont pas égales , dit-elle sèche* ment. Quand donc apprendras-tu à tricoter? »
A onze heures sonnantes, la séance fut levée, et Léa monta dans sa chambre. Comme elle arrivait au haut de l'escalier, un domestique la rejoignit pour lui remettre un étui qu'on venait d'apporter à son adresse et qui contenait un éventail qu'elle avait oublié un soir dans un château en confusion. Ghislain l'avait retrouvé et reconnu sans peine ; il lui en avait coûté davantage de le renvoyer; mais il s'était juré de ne plus aimer, de partir sans avoir revu Mlle de Trélazé et de ne rien garder qui pût lui rappeler qu'elle existait.
Dès qu'elle eut fermé sa porte, elle ouvrit l'étui en tremblant. Elle était pourtant bien certaine, absolument certaine, d'y trouver de l'écriture, un billet conçu en ces termes : « Ne croyez pas ce qu'on vous dit, un homme qui vous aime ne peut songer à se faire prêtre ». Elle y trouva, glissée entre deux plis de l'éventail, une petite carte qui portait ces mots :
« La source du bonheur est à jamais tarie en moi, je n'en ai plus à donner à personne. »
Elle ne pouvait plus douter, c'en était fait, le destin était consommé. Cette plante d'espérance si vivace et si fraîche, qui poussait follement dans son cœur à travers les inquiétudes et les craintes, s'enlaçant aux ronces, grimpant au milieu des orties, une main brutale l'avait coupée par la racine. L'horrible certitude de son malheur tomba sur elle comme la foudre. Ses larmes jaillirent; elle s'étendit sur son lit, mordit son oreiller à pleines dents pour étouffer le bruit de ses sanglots. L'abbé Silvère, qu'elle accusait de mentir, n'était que trop bien informé ; il avait prononcé une de ces vérités cruelles qui dévastent une vie : l'homme qu'elle aimait et qui l'avait aimée, qu'elle regardait déjà comme son bien, comme sa propriété, ne voulait plus être rien pour elle, et leurs deux existences, intimement mêlées pendant quelquesjours, allaient devenir à jamais étrangères l'une à l'autre. Il l'abandonnait, la trahissait, pour se fiancer à la solitude, pour porter une robe noire ou blanche qui lui défendrait de se souvenir qu'il avait aimé, et son propre avenir se montrait à elle comme un lieu solitaire et nu, comme un désert sans fleurs, sans verdure et sans oiseaux, comme un pays mort qui lui faisait peur.
Tout en sanglotant, elle causait avec l'infidèle, avec l'ingrat ; elle lui disait : « Vraiment, tu es un grand coupable! Pourquoi t'es-tu trouvé sur mon chemin? Qui t'avait dit de venir me chercher? Je te fuyais, j'avais peur de toi, tu m'as poursuivie. Il a raison, celui qui t'accuse d'être un semeur de chagrins. Avant de te connaître, j'avais une vie douce, tranquille, innocente. Tu m'as révélé des choses auxquelles je
n'avais jamais pensé et qui m'ont troublé l'esprit et le cœur. Maintenant j'ai faim, et je veux manger ; j'ai soif, et je veux boire. Tu prétends n'avoir plus de joie, plus de bonheur à donner. Je ne te demandais pas de me rendre heureuse, je te demandais de m'aimer. Mais tu t'es fait de ta tristesse une idole que personne ne doit toucher, et ton malheur est un mystère sacré auquel il n'est pas permis d'initier les petites filles, qui, comme on sait, ne comprennent rien à rien. Si tu m'avais laissée faire, je t'aurais prouvé que mon cœur comprend tout, et, malgré toi, je t'aurais consolé, je t'aurais guéri; malgré toi, en me regardant, tu aurais rappris à sourire. Pourquoi faut-il que tu ne saches pas aimer? Moi, je t'aime, je t'aime, je t'aime à tort et à travers, je t'aimerai toujours. »
Tout à coup elle se redressa, sécha ses larmes, oublia son désespoir, pour ne plus songer qu'à sa fierté offensée Elle avait quitté son lit, elle se promena dans sa chambre, puis se laissa tomber sur une chaise, où elle resta longtemps, le regard fixe, la bouche crispée par la colère. On l'avait odieusement trompée; on lui avait fait des promesses qu'on ne tenait pas, on avait pris avec elle d'audacieuses libertés qu'on n'avait pas le droit de prendre, parce que l'amour seul les autorise et les justifie. Elle se disait que les hommes qui ne sont pas sûrs de leur volonté ne doivent pas parler d'amour aux jeunes filles, ni les regarder dans les yeux, ni leur baiser les mains; que c'était une indignité, une trahison, et elle cherchait dans sa tête quelque moyen de venger son outrage. Elle s'approcha de sa glace, et sa glace lui apprit que ses yeux étaient beaux, même quand ils avaient
pleuré, que ses cheveux étaient superbes, surtout quand ils étaient en désordre. Elle souhaita qu'avant peu un inconnu demandât sa main. Fût-il vieux, laid, cacochyme, infirme, elle l'eût accepté sur l'heure, dans l'espérance que la nouvelle de ce grand événement arriverait à tire-d'aile en Afrique, et que, sous sa robe noire ou blanche, l'ingrat, torturé par la jalousie, se reprendrait à l'aimer. N'avait-elle pas lu quelque part que la jalousie ressuscite l'amour?
Mais bientôt elle condamnait son projet impie et recommençait à pleurer. Elle passa la nuit dans ces alternatives d'un entier abandonnement à sa douleur et de subites révoltes d'une fierté qui se hérissait. Quand le jour parut, elle avait rendu deux décrets irrévocables : elle avait à la fois décidé que sa colère et son chagrin ne mourraient qu'avec elle, et résolu de les cacher si bien au plus profond de son cœur que personne, pas même l'abbé Silvère, si habile à fouiller dans les âmes, ne pourrait la soupçonner d'aimer un homme qui ne l'aimait plus.
Le comte de Goulouvre et Eusèbe, accompagnés d'un valet de chambre, avaient pris le rapide de Marseille. La première intention de Ghislain était de brûler l'étape, de s'embarquer dès le jour suivant pour la Tunisie; il se ravisa en chemin. Dès qu'il fut à cinquante lieues de Bois-le-Roi et de Chartrette, il se sentit moins agité ; il lui sembla qu'il respirait plus librement, qu'il venait d'échapper pour toujours à un danger, à un ennemi redoutable qui le guettait d'un bord à l'autre d'une rivière. Son médecin lui. avait représenté qu'il ferait mieux de retarder sa traversée jusqu'à la fin d'octobre, et de ne pas arriver à Tunis au fort des chaleurs. Il se résolut à suivre ce conseil.
Notre-Dame-de-la-Garde lui plut; il trouva dans les environs une bastide à louer, il s'y installa. Il y était encore dans la seconde quinzaine de décembre. Il s'était mis courageusement à l'arabe, qu'Eusèbe rapprit sans peine pour le lui enseigner. L'étude des langues est la meilleure distraction qu'on puisse recommander aux grands chagrins ; elle n'impose à la pensée qu'un travail machinal, et l'homme qui
n'est plus maître de son esprit réussit encore, par un effort de sa volonté, à disposer de sa machine. Au reste, il avait le don, et Eusèbe s'étonnait de la rapidité de ses progrès. Il employait ses loisirs à se promener au bord de la mer; le cri des mouettes lui semblait un appel.
Cet égotiste n'était pas un égoïste. Tout occupé qu'il fut de ses regrets et de ses projets, il avait des attentions, des prévenances pour Eusèbe, lui procurait, à défaut de plaisirs, toute sorte de petites douceurs, le traitait à bouche que veux-tu. Il lui disait :
« Mon pauvre ami, quelles tristes journées je vous fais passer! Je crains que vous ne périssiez d'ennui.
— Mais non, mais non, répondait Eusèbe, on n'en meurt pas ; c'est au contraire un élément essentiel de la vie. Un moraliste a dit que le plaisir nous fait oublier l'existence, que l'ennui nous la fait sentir. »
Il aurait pu ajouter que, Marseille étant tout près, il y allait souvent chercher ces agréables oublis qui bercent l'âme et allègent les heures.
Le dernier lundi de décembre, on remit au propriétaire les clefs de la bastide, et, à six heures du soir, on partait pour Tunis. La traversée fut supportable, quoiqu'elle se fût mal annoncée. Quand le bateau sortit du port, le mistral soufflait par rafales et il y avait de la houle. Pendant la nuit, le vent s'apaisa et la mer se couvrit de petites ondes courtes, clapotantes, mouchetées d'écume. A peine embarqué, Eusèbe, pris de nausées, s'était réfugié dans sa cabine, et, trente-six heures durant, il ne quitta pas sa couchette. Ghislain lui apportait des limonades, du thé, des consolations ; Eusèbe enviait le sort de cet homme malheureux qui avait un si bon estomac. Le
pauvre garçon souffrait tant que, si on lui avait donné à choisir entre un gros chagrin et le mal de mer, il eût choisi sans hésiter le chagrin.
Non seulement Ghislain ne souffrait pas ; les exhalaisons salines de la vague fouettée par le vent avaient réveillé son appétit, qui semblait mort: il s'apercevait avec étonnement qu'il avait du plaisir à manger. On pouvait croire aussi qu'il avait enfin secoué sa morne et torpide indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. Sans se dérider jamais, il était devenu, sinon curieux, du moins attentif. Il se promenait sur le pont, enveloppé dans sa couverture de voyage, et il regardait, il écoutait. Un aumônier protestant, homme affable et grand causeur, le cou serré dans sa cravate blanche, racontait des anecdotes du Tonkiri à un Bourguignon, qui grillait d'envie de placer à son tour une histoire; mais l'autre ne déparlait pas, et le Bourguignon le donnait au diable. Un capitaine de chasseurs d'Afrique relisait pour la cinquième fois un journal de Tavant-veille, dans le chimérique espoir d'y découvrir quelque chose de nouveau ; il pressait en vain le citron dont il avait exprimé jusqu'à la dernière goutte. Une jeune personne, qui avait souffert dans la nuit, interrogeait la mer d'un œil inquiet ; le commandant lui affirmait avec une aimable effronterie que le mauvais temps était passé, que les jeunes et jolies femmes n'avaient plus rien à craindre. Au même instant, elle pâlit et disparut, comme une belette qui regagne son trou.
Un peu plus loin, une grande femme corpulente, aux traits et aux manières hommasses, laquelle se disait comtesse, discourait d'un ton décisif sur le rendement et l'avenir des chemins de fer algériens. Un
malin prétendait que cette courtière en banque était une fausse comtesse, et qu'elle ménageait une douloureuse surprise à la femme de chambre du bord, par qui elle se faisait servir comme une impératrice, qu'elle prendrait terre sans lui donner un sou. La prédiction devait s'accomplir.
Pendant ce temps, l'hélice continuait son travail et son bruit, des matelots montaient aux vergues, des mousses lavaient et frottaient les cuivres, et deux couples de goélands affamés, qui suivaient obstinément le bateau, plongeaient par intervalles dans le sillage pour y ramasser quelques débris de cuisine. Parmi les voyageurs de troisième classe se trouvait une petite chanteuse de café-concert. Elle venait rôder à l'arrière, nu-tête, d'un air modeste, portant à son cou un coq en faux brillants. Un vieux galantin lui ayant parlé de trop près, elle s'était fâchée, l'avait traité de malappris. On s'attroupa autour d'elle, et c'était peut-être ce qu'elle voulait. Quelques heures plus tard, elle jouait d'interminables parties de manille avec le galantin, le Bourguignon délivré de son aumônier et le capitaine de chasseurs, qui, en fin de compte, avait jeté son journal aux goélands.
Ghislain se rencontrait à table avec cinq ou six touristes, qui avaient comme lui le cœur solide. On causait, on discutait. A déjeuner, quelqu'un avança qu'une gibelotte, assaisonnée de telle et telle façon, était supérieure au meilleur civet. Cette proposition, ingénieusement défendue, donna lieu à d'orageux débats. Pendant le dîner, on agita deux questions, à savoir si les accidents de chasse se produisent plus souvent en plaine ou en foret, et si le mouton d'Algérie sent réellement le suif. La thèse et l'antithèse
furent soutenues avec une égale éloquence. Ghislain ne se mêlait pas à la conversation ; mais il écoutait malgré lui, et se disait que, quand on supprimerait de ce monde les grandes souffrances, la vie ne serait jamais qu'une invention bien médiocre.
Le mercredi de bon matin, le bateau/stoppaitTt)n avait vanté à Ghislain l'incomparable beauté diT-golfe de Tunis, la splendeur du spectacle qui l'attendait à son arrivée devant La Goulette. Une petite pluie persistante tombait comme une bruine, et la colline de Carthage se cachait dans un brouillard couleur de boue. Une chaloupe à vapeur vint chercher les passagers. Ce fut un moment cruel pour Eusèbe, qui suppliait à mains jointes qu'on ne le remuât pas. Ghislain dut user de force pour lui faire quitter sa couchette. Dès que cet homme gémissant, au teint verdâtre, eut touché terre, il redevint comme par miracle frais et gaillard, et quelques heures après, à peine se trouvait- il installé au Grand-Hôtel de Tunis, dans un appartement, retenu d'avance, dont le balcon donnait sur l'avenue de la Marine, il lui parut que la vie, pourvu qu'elle ne se passe pas sur un bateau qui roule, est une chose agréable, qu'il faut avoir des yeux de travers et l'esprit mal fait pour la juger médiocre.
Le comte Ghislain s'était fait une fausse idée de Tunis. On lui avait dit que l'antique capitale des Beni- Hafs et des Hassenides avait plus de couleur locale que les villes d'Algérie. Ayant peu voyagé, et confondant les Arabes avec les Turcs, il s'attendait à trouver une de ces cités d'Orient qui dorment au soleil, où les visages ne perdent jamais leur gravité, où le rire est inconnu, où le geste est lent et solennel, où le parler
est rare, et dans lesquelles des âmes engourdies ont commencé depuis longtemps leur apprentissage de l'éternel repos.
Le lendemain, il fut réveillé de bonne heure par les bruits de la rue. Il prit son chocolat sur son balcon. Devant lui s'allongeaient une double file de landaus, de calèches, dont les cochers maltais hélaient, interpellaient les passants dans leur baragouin oriental, mêlé d'italien. Les conducteurs de tramways leur disputaient la pratique. De petits décrotteurs fort déguenillés, agiles comme des chats, obstinés, importuns comme des moustiques, offraient leurs services à tout venant. Des attroupements se formaient autour des marchands de fruits et de légumes, et les marchandages ne finissaient pas. On entrait en propos, on plaisantait; des figures graves s'épanouissaient tout à coup, et des bouches aux lèvres fines, s'ouvrant toutes grandes, montraient deux rangées de dents d'une éclatante blancheur. Plus loin, on se prenait de querelle, on gesticulait, on se chargeait d'injures, on semblait prêt à en venir aux coups; mais l'assistance riait, les grands discoureurs ne se battent pas. Immobiles au milieu de cette foule remuante, des hommes hâlés et hâves attendaient qu'un entrepreneur de bâtisses ou un exploiteur de mines vînt les racoler pour quelque gros ouvrage. C'étaient des Siciliens, et ceux-là se taisaient ou parlaient bas; les gens qui jouent du couteau ne crient point.
Sur les larges trottoirs circulaient des chéchias du plus beau rouge, des burnous d'un bleu pâle ou d'un vert d'olive, des jambes nues couleur de pain d'épice et des visages couleur de dattes, des musulmanes chaussées de brodequins jaunes, de bas noirs, et dont
le voile plus noir encore ne laissait* voir que leurs yeux, et des Juives coiffées d'un cornet doré, aux sandales sans quartiers, à la robe collante, plaquée sur la peau et dessinant les riches contours d'un corps florissant d'embonpoint. Hommes et femmes, tout le monde avait son idée et quelque chose à acheter ou à vendre, et, comme des fourmis, on allait vite. Beaucoup se rendaient à la douane pour y porter ou en retirer un colis. La confusion des langues s'ajoutant à la bigarrure des vêtements, Ghislain croyait assister à un carnaval, mais c'était un carnaval affairé. Chacun semblait se dire : Malheur ici-bas à qui arrive le dernier!
Les jours suivants, il visita les bazars, les souks, leurs rues voûtées, sombres et grimpantes, bordées d'échoppes. Il s'y frayait difficilement un passage. C'était là que régnait dans sa fureur la fièvre des marchés. Des tapis, des pièces d'étoffes se vendaient aux enchères; les vendeurs s'égosillaient, s'enrouaient, les acheteurs secouaient la tête, et d'une voix geignante sollicitaient un rabais, se plaignant qu'on les égorgeât. En quittant les souks, il s'égarait dans le quartier arabe, où il trouvait enfin le repos et le silence. Il cheminait au travers d'un labyrinthe de ruelles enfermées entre de hautes murailles, où poussaient çà et là des touffes de pariétaires ou de camomille. Ces ruelles étaient si étroites, qu'en étendant les bras on touchait à la fois les deux murs; des moucharabis, des fenêtres grillées, s'avançant en saillie, les rétrécissaient encore. Il admirait par endroits des portes élégamment découpées, peintes en lilas ou en rose. Ces demeures semblaient inhabitées; le musulman cache jalousement sa vie domestique, et il exige
que sa maison se taise. A peine, par moments, une cantilène monotone révélait-elle la présence d'une femme.
Mais en rejoignant une grande artère, Ghislain y retrouvait la foule, la gaieté, le bruit, le tumulte. L'avenue Bab-el-Kahbra lui offrit un soir le spectacle d'un incroyable encombrement. Une procession de charrettes, conduites par des nègres qui portaient une rose accrochée à leur oreille gauche, se rencontrait avec des tapissières, des phaétons; de longues files de chameaux, précédées de leur chamelier assis de travers sur son bourricot, heurtaient de grands troupeaux de chèvres, qui, effarouchées, s'éparpillaient ou cornaient le ventre des passants. Des chaouchs, juchés sur le siège d'une calèche consulaire, adressaient des mercuriales à la foule qui ne se rangeait pas. On leur répondait par des clameurs ou par des lazzis. Des gens accroupis dans les boutiques contemplaient ces poussées : ils avaient l'air de sages se divertissant des folies humaines.
Il arriva un jour sur une jolie place, plantée d'eucalyptus et de peupliers blancs. Dans le fond se dresse une mosquée, dont le soleil a mordu les briques. La façade est formée de deux rangs d'arceaux reposant sur des colonnes. A droite, la grande tour carrée d'un minaret se termine par un clocheton surmonté de trois boules et du croissant. Sur l'un des côtés de cette place, il y avait un café en plein air. Une centaine d'Arabes, les uns assis, les autres à demi couchés, y causaient avec animation, chacun d'eux narrant à son voisin une vieille histoire qu'il lui avait déjà récitée. De toutes les figures de rhétorique, la répétition est la plus chère aux Arabes; ils refont cent fois le même
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récit, cent fois ils redisent la même vérité ou le même mensonge, sans que les choses perdent leur saveur et la grâce de la nouveauté. Ghislain se retirait mécontent Il se plaignait que l'Afrique ressemblait trop à la France; que, comme en Europe, la vie s'y partage entre les affaires, les plaisirs et la volupté des vains discours. Peut-être eût-il trouvé mieux dans les mosquées; mais les chrétiens ne pénètrent pas dans les mosquées de Tunis.
Un soir, comme il dînait dans le restaurant du Grand-Hôtel, un inconnu, qui avait les doigts chargés de bagues, l'aborda familièrement, s'assit à côté de lui et l'entreprit sans façons. L'inconnu venait de faire une tournée dans l'intérieur, et il était enchanté de ce qu'il avait vu. Il raconta qu'il avait passé quelque temps dans l'Enfida; que ce domaine de cent trente mille hectares, distribué en cinq ou six intendances, avait pour gérant général un homme du premier mérite ; que ce gérant avait dans son cabinet une carte de son royaume partagé par lots, que chaque lot portait un numéro ; que, sans visiter les lieux et sur le simple vu de la carte, l'acquéreur pouvait choisir et acheter toutes les parcelles à sa convenance ; qu'avant peu, les reventes rapporteraient de gros bénéfices; que par endroits la terre végétale, qui était du pur terreau, atteignait jusqu'à cinq ou six mètres d'épaisseur; que le seul obstacle au défrichement était le jujubier sauvage ; que les frais d'arrachement ne dépassaient pas quelques francs par pied. Il vanta les progrès de la colonisation française. Il connaissait un colon, Parisien de Paris, qui possédait vingt mille hectares, et il déclara qu'un homme qui se respecte ne peut guère en posséder moins. Il augurait encore
mieux de l'avenir : il attendait des merveilles de la culture de la vigne; il tenait pour certain qu'avant peu d'années la Tunisie, qui était jadis le grenier de Rome, serait un des celliers, une des caves de l'Europe. Il partit de là pour insinuer à Ghislain que, dans un temps où les placements sont difficiles et peu sûrs, le meilleur qu'on puisse faire est d'acheter de la terre dans la régence, et il ajouta à mots couverts que, lorsqu'il rencontrait des gens embarrassés de leurs capitaux, il s'offrait obligeamment à les en soulager. Ghislain, qui avait écouté avec sa politesse ordinaire les récits et les prophéties de l'inconnu, lui fit entendre avec la même politesse qu'il n'était pas venu à Tunis pour y chercher des placements.
Tunis est séparé de la mer au levant par un lac salé, très bas de fond, où l'on a ménagé une passe. Il est parcouru par des flamants roses, d'approche difficile, et on y voit briller au soleil les grandes voiles latines des balancelles qui apportent des marchandises de La Goulette. Derrière la ville est un autre lac salé, la Sebkha Seldjoum, à l'eau de plomb, aux rives sablonneuses. On n'y voit ni bateaux ni flamants; c'est un lieu désert et taciturne. Ghislain venait souvent s'y promener à cheval ; il faisait le tour de ces eaux mortes et remplissait ses yeux de leur tristesse.
Il montait souvent aussi sur quelque colline rocheuse, s'arrêtait au pied d'un fort démantelé, envahi par les orties, ou près d'un de ces marabouts ou tombeaux de saints dont la cellule, couronnée d'une coupole et enfermée entre quatre murs blanchis à la chaux, ressemble à un œuf dans son coquetier. On s'y rend en pèlerinage pour demander au saint la guérison d'un enfant malade ou le gain d'un procès pendant, ou par-
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fois le meilleur moyen de dérober aux recherches de la justice quelque objet volé. Ghislain crut découvrir une fois enfin un vrai contemplatif dans un vieillard à la longue barbe blanche, qui, assis sur une pierre, semblait occupé à posséder son âme et à méditer sur le néant des choses. Un autre vieillard l'accosta et ils entamèrent un long bavardage. Ghislain savait assez d'arabe pour comprendre que le contemplatif entretenait son ami d'un marché qu'il avait fait la veille et dont il n'avait pas été le bon marchand ; il comptait sur ses doigts vénérables les piastres qu'il n'avait pas gagnées et ses espérances déçues.
Dégoûté des hommes, le comte de Coulouvre contemplait le paysage, et le paysage trompait son attente comme les hommes. Faute d'y avoir réfléchi, il avait cru trouver en Tunisie des contrastes violents, des clartés aveuglantes et des ombres noires. Il découvrait que le soleil africain est un ensorceleur, que ce puissant magicien imbibe de lumière les ombres les plus opaques, les dégrade par des passages insensibles, donne à ses tableaux une profondeur infinie et des grâces fuyantes, détache les plans, multiplie les teintes, assortit, nuance, fond les couleurs et caresse amoureusement son ouvrage. L'ensemble est éclatant, les détails sont doux. Tunis est le pays des contours enveloppés d'air, des lointains suaves, des gris les plus fins, des roses les plus délicats et les plus tendres.
« Et cependant cette atmosphère lumineuse et ce délicieux climat engendrent quelquefois des épidémies de tristesse, lui dit un médecin militaire qu'il avait rencontré dans une de ses promenades. Les étrangers sont les premiers atteints, mais l'Arabe lui-même est sujet à des accès de mélancolie maladive. Quoiqu'il ne
faille pas le juger sur son apparente gravité et qu'il ait l'humeur légère, des gaietés enfantines, il a son genre particulier de spleen. La grande chaleur énerve le corps, la grande lumière fatigue, les yeux et l'âme; la vie n'est plus qu'un fardeau qui accable, on ne veut, on n'espère, on ne désire plus rien. Cette mélancolie africaine s'appelle le souda, parce qu'elle est originaire, dit-on, du Soudan, où elle pousse quelquefois le nègre au suicide. »
Ce médecin avouait que, quelques mois après son arrivée à Tunis, il avait eu son accès de souda, dont il ne s'était délivré qu'à grand'peine. Ghislain lui savait gré d'avoir souffert de ce mal, mais il lui en voulait de s'être guéri.
Le mois de janvier avait été doux et sec. Dès les premiers jours de février, le ciel ouvrit ses écluses, et la saison pluvieuse commença. D'un bout à l'autre de la régence, les cultivateurs regardaient tomber ces averses d'or comme on assiste à une réjouissance publique : s'il ne pleut à seaux pendant deux mois, les récoltes sont compromises et une disette est à craindre. Ghislain dut renoncer à ses promenades, qu'il remplaça par des lectures. Le consul d'une des colonies étrangères, vieux garçon aussi érudit que lettré, lui prêta un choix de vieilles poésies arabes, avec une traduction allemande en regard. En s'aidant de cette traduction et à force de piocher son dictionnaire^ il réussit à déchiffrer dans le texte original quelquesuns de ces poèmes. Le premier qu'il lut disait :
« Quand je vis que ton cœur volage se détachait de moi, je m'éloignai comme le daim que la flèche a blessé; il peut encore se traîner, mais il espère la mort. »
Ailleurs, un amant se plaignait d'avoir vu partir au matin la litière qui emmenait les femmes de sa tribu : « Je voulus courir après cette litière qui s'enfuyait; elle emportait ce que j'aime. Le trouble était si grand dans ma tête, dans mon cœur, qu'en harnachant mon cheval je lui mis sa selle avant de lui mettre sa housse. L'instant d'après, j'enfonçai l'éperon dans son flanc ; j'oubliais qu'il était attaché, qu'un pieu le retenait. »
11 tomba, un autre jour, sur ces vers d'Amrou ben Kamia : « Malheur sur moi, qui ai perdu ma jeunesse! En la perdant, j'ai tout perdu. Jadis je m'acheminais gaiement vers le cabaret voisin et je laissais flotter mes cheveux, flotter ma robe bariolée. N'envie pas l'homme dont on dit : Il est devenu sage avec le temps! Être sage, c'est être mort. »
Le volume se terminait par les strophes que voici : « Des viandes rôties, une pointe de vin, un temps de galop sur un cheval au pied sûr, puis des femmes élégantes, vêtues d'or et de soie et douces comme une belle journée, des caisses pleines de pierreries et de joyaux, l'abondance de toutes choses, et, dans l'endroit le plus secret d'une maison, de longs silences qu'interrompt par moments le soupir d'une guitare, voilà la vie et ses joies! Mais l'homme appartient à la destinée, et la destinée est fantasque. Riches ou pauvres, heureux ou misérables, tout ce qui vit doit mourir. La mort prend l'un dans sa force, elle prend l'autre dans sa grâce; pauvres ou riches, elle nous emportera tous. »
« Hâte-toi de jouir, la mort te guette, pensait Ghislain. Est-ce là le dernier mot de la sagesse orientale? »
Ni dans les rues, ni dans les bazars, ni sur les col-
lines rocheuses, ni près des marabouts, il n'avait trouvé ce que cherchait sa tristesse; il ne le trouvait pas davantage dans les poètes.
Eusèbe Furette, au contraire, avait trouvé tout de suite ce qu'il cherchait. Il avait craint*de s'ennuyer en Afrique, il s'y amusait. Il s'était créé, en quelques jours, de nombreuses relations; il avait acquis, par son entregent, une douzaine au moins d'amis intimes, à qui il révélait les plus joyeux mystères de Paris. Français, Algériens, Levantins, civils ou gens d'épée, il était sûr de les rencontrer en se promenant entre quatre et six. heures le long de l'avenue de la Marine, qui est le boulevard Montmartre de Tunis. Souvent aussi il s'en allait rôder dans le quartier juif, le samedi surtout. A chaque étage de vieilles maisons aux murailles effritées et dartreuses, il apercevait des fenêtres grillées, et à chacune de ces fenêtres deux ou trois gentilles créatures, vêtues de chemises bleues, roses ou d'un beau vert pistache. Il admirait leurs grands yeux, qui étincclaient comme des diamants noirs, leurs cheveux lourds, leurs longues tresses pendantes, la couleur ambrée de leurs joues, leur cou rond et grassouillet, emprisonné dans un triple collier de filigrane ou de corail. Ce qui l'avait affligé d'abord, c'est que ces demoiselles étaient défendues contre tout assaut par d'épais barreaux de fer; mais il comprit bientôt que ces barreaux disaient aux passants dans toutes les langues qui se parlent à Tunis : « On n'entre pas ici par la fenêtre, mais la porte s ouvre facilement ».
Il passait ses soirées dans un café où il vidait des bocks avec ses amis, en fumant d'innombrables cigarettes. De temps à autre, une chanteuse très légère
montait sur une estrade recouverte d'un vieux tapis et entonnait une chansonnette égrillarde, religieusement écoutée. Plus vieux encore que le tapis, un pianiste, dont les longs cheveux gris retombaient en désordre sur son dos voûté, et qui ressemblait à une romance démodée, accompagnait cette cigale sur un aigre clavecin. Après chaque morceau, elle promenait sa sébile de table en table. Eusèbe l'étonnait par sa générosité. Il lui était reconnaissant des illusions qu'elle lui procurait : il se rappelait l'avoir entendue un soir dans un café des Champs-Elysées, et ses chansons l'y transportaient.
Il n'oubliait pas ses promesses. Il écrivit à sa chère et respectable amie une longue lettre, et, après lui avoir déclaré que Tunis était une ville fort agréable, à laquelle il ne manquait que de posséder une Mme Demonte, il ajoutait :
« Je ne vous décris pas le quartier juif, qui est indescriptible. Je pourrais bien vous dire que c'est l'endroit du monde où l'on a le plus de chances de rencontrer la Vénus callipyge ; mais vous me reprocheriez encore les obscurités de mon langage. Ma chère, étudiez la mythologie. Vous êtes sur ce sujet d'une ignorance déplorable ; c'est la seule lacune à combler dans votre riche instruction : la mythologie est le fonds et le tréfonds de tout.
« Quant à mon homme, il est toujours sombre comme une fenêtre grillée derrière laquelle il n'y a pas de petite juive. Je lui ai montré, l'autre jour, une jeune personne aussi potelée, aussi dodue, aussi exquise qu'un ortolan, et quels yeux! de vrais pétards. Il n'a pas daigné les regarder. Décidément, l'affaire sera dure. Il ne suffit pas que la femme que je cher-
che soit distinguée, il me faut une biche blessée par la vie, qui se plaise à montrer sa blessure, qui ait le cœur navré, la voix gémissante. Peut-être ces deux mélancolies se plairaient Tune à l'autre, se roucouleraient leurs misères et finiraient par s'embrasser. Mais ce n'est pas ici que je trouverai cette incomprise. C'est un genre de plantes qui ne vient pas partout.
ce Adieu, ma chère. Présentez mes humbles respects à Mme Fynch, avec qui je ne me permettrai plus de plaisanter. Quand je veux garder mon sérieux, je pense à elle. »
De son côté, le comte Ghislain écrivait à l'abbé Silvère :
« Ce pays est trop doux, trop charmant, trop beau pour moi. Il y pleut abondamment depuis quelques semaines ; mais, presque chaque jour, le soleil se montre. A Tunis, le mauvais temps n'est qu'une fâcherie de jolie femme ; le sourire n'est pas loin.
« J'ai fait cependant une excursion dont je suis revenu content. J'ai traversé à cheval une grande plaine, bordée de montagnes. Un aqueduc romain y déroule, sur une longueur de plusieurs kilomètres, son double rang d'arcades, qui s'enfuient à perte de vue; elles sont si bien conservées qu'on pourrait encore s'en servir. Près de là sont des maisons arabes qui datent d'hier et qui tombent en ruines; leur écroulement m'a plu. Les Romains bâtissaient pour l'éternité, les Arabes ne bâtissent que pour un jour. Ils construisent en pisé ou en briques, leur mortier est de la terre délayée sans chaux, les fondements sont en bouse. On trouve près de Tunis des villas richement décorées ; il y a peu d'années encore, on y donnait des fêtes. Ces palais abandonnés ne seront bien-
tôt qu'un amas de décombres; partout des gravois, des fenêtres délabrées qui ont perdu leurs jalousies et leurs vitraux, et n'ont gardé que leurs grillages, des murs qui se lézardent, des plafonds qui s'écaillent, des parquets effondrés où l'herbe pousse, où le scorpion se promène.
« Je sais gré à l'Arabe de son goût pour les demeures caduques et sans durée. Mais ce n'est pas un hommage qu'il rend à la vanité des choses. Il se connaît, il sait que ce qui lui plaît aujourd'hui lui déplaira demain. Monsieur l'abbé, la meilleure raison de croire à la divinité de l'Évangile, c'est que la foi chrétienne est un pessimisme réduit en dogme. »
L'abbé lui répondait quelques jours plus tard :
« Je suis un homme contredisant; il faut que vous en preniez votre parti. J'ai trouvé dans votre lettre une phrase que je ne puis approuver. Défiez- vous du romanesque, de l'exagéré et surtout de votre pessimisme. La véritable sainteté est un divin équilibre entre la glorification et le mépris de la vie, entré la sévérité et l'indulgence, entre la rigueur et l'amour. Je ne saurais trop vous répéter qu'il y a un peu de joie au fond de toutes les grandes et belles choses, et que l'espérance est une vertu. »
Ghislain fut médiocrement édifié de cette réponse.
« Cet homme contredisant, pensait-il, se contredit lui-même , et il recourt aux accommodements pour déguiser ses inconséquences. Qu'il offre à d'autres son miel! J'avalerai à longs traits toute l'amertume du calice. y>
La saison des pluies tirant à sa fin, Ghisiain se disposait à partir pour l'intérieur de la régence. Mais, avant de quitter Tunis, il voulut visiter le cap et la colline où s'élevait jadis Garthage. C'était l'affaire d'une journée. Son ami le consul lui servit de cicérone. Le chemin de fer les conduisit à La Marsa ; ils gagnèrent à pied Bou-Saïd et montèrent au phare.
On sentait dans l'air le souffle parfumé du premier printemps. Le golfe au repos était d'un bleu de turquoise. Une vapeur argentée, sans les voiler, adoucissait les contours des montagnes voisines. Au sudest, les cimes escarpées du Zaghouan se détachaient sur un ciel clair et heureux, qui répandait sur la terre tes enchantements de sa joie tranquille. Toutes les lignes semblaient s'unir par de mystérieux accords, toutes les couleurs étaient moelleuses ; c'était la grâce dans la magnificence.
En quittant le phare, Ghisiain et son guide descendirent au bord de la mer. Ils visitèrent en détail un rivage onduleux, coupé d'anses, de criques et de baies. Des figuiers engourdis, au tronc luisant et blanchâtre,
jetaient leurs premiers bourgeons; à leur pied s'épanouissaient des iris, des pourpiers aux grandes fleurs jaunes, qui reprochaient leur paresse à ces dormeurs que le printemps avait peine h réveiller. Deux heures plus tard, comme Ghislain atteignait le haut d'une colline qui commande tout le golfe, le consul lui cria :
« Nous voilà au centre de Garthage; vous la découvrez d'ici tout entière. »
Ghislain n'avait pas des yeux d'archéologue. Il fouilla vainement l'espace; aussi loin que portait son regard, il n'apercevait que des gazons déserts que tachetaient des buissons d'absinthe et des touffes de thapsia.
« Vous ne la voyez pas? reprit le consul. Je vous la ferai voir ; laissez-moi faire, je vous montrerai tout. »
Ghislain écouta ses explications d'un air recueilli et tâcha de voir tout ce qu'il lui montrait. Que reste-t-il de la puissante métropole qui balança la fortune de Rome? Des inscriptions mutilées, des médailles, des lampes d'argile, des pots brisés, des tessons, et çà et là quelques sépultures, d'immenses citernes d'une date douteuse, des débris de murailles qui exerceront longtemps la sagacité des devineurs. Au xi e siècle on admirait encore la splendeur de ses monuments ruinés. Mais les pillards sont venus : jaspes, marbres, ivoires, métaux précieux, ils ont tout pris, tout emporté, et Allah leur a servi de receleur : il y a dans la régence peu de mosquées qui ne se vantent de posséder quelques colonnes dérobées à Garthage. Ghislain était saisi par cette majesté d'une grande chose qui fut et qui, après avoir rempli le monde de son bruit, s'est dissipée comme un rêve, s'est évanouie comme une fumée.
Le consul avait reconstruit de toutes pièces cette ville disparue. Il joignait à son grand savoir une riche et forte imagination. Il montrait à Ghislainles gradins d'un amphithéâtre où se pressait une foule tumultueuse, le combat naval dont elle suivait les péripéties avec une frémissante attention, le vainqueur qu'elle acclamait, le port militaire d'où sortaient des trirèmes aux voiles de pourpre, le port marchand où des navires apportaient de toutes parts sa pâture à la reine des mers, le faubourg de Megara dans lequel une aristocratie commerçante avait ses maisons de plaisance et ses beaux jardins fleuris, clos de haies de citronnier. A la voix de cet enchanteur, les palais et les temples sortaient de terre, les marchés se ranimaient, les échoppes se repeuplaient, les éléphants de guerre bramaient dans leurs écuries en pierre de taille, des processions encombraient les rues, des enfants étaient brûlés vifs et Moloch humait leur sang.
« Levez les yeux, dit-il; voici l'Acropole! »
Au sommet du tertre qu'indiquait sa main savante, on n'apercevait que les deux longues oreilles d'un bourriquet, qui, indifférent à l'histoire et méprisant les antiquaires, broutait un savoureux chardon. Il ne tenait qu'à Ghislain de causer avec Annibal. Il eût plus volontiers évoqué l'ombre de saint Augustin, pour méditer avec ce voluptueux détrompé le vide des cités mortes et le silence des poussières humaines.
Ils terminèrent leur promenade par une visite à la chapelle Saint-Louis, bâtie, dit-on, sur l'emplacement d'un temple d'Eschmoun ou de TEsculape phénicien. Dans quelques salles des bâtiments et des cloîtres qui l'entourent sont rassemblées les antiquités chrétiennes ou païennes déterrées par d'ingénieux fouilleurs. En
montant à la chapelle, ils rencontrèrent un vieux chevrier, qui, drapé dans un burnous en loques, avait une fière façon de porter sa guenille, sa tête rugueuse, sa barbe inculte et son turban troué. La longue verge qui lui servait de houlette ressemblait dans ses mains à un sceptre, et son profil sévère, se dessinant sur le ciel, faisait penser au temps des patriarches ou des rois-bergers, qui paissaient eux-mêmes leurs troupeaux. Ghislain admira sa prestance.
« Ce chevrier, lui dit le consul, n'est pas un Maure des villes, mais un vrai Bédouin, comme vous en verrez dans l'intérieur. Race élégante et heureusement née, l'Arabe acquiert dès son enfance le talent de se tenir, de parler et de se draper. Causez avec cet homme, vous serez frappé de la justesse et de la dignité de ses réponses; il ne cherchera pas ses mots, il dira facilement ce qu'il doit dire, et son geste s'accordera avec la noblesse de sa parole. Ces gens-là me semblent par moments d'une espèce supérieure à la nôtre, et j'ai honte en leur présence de mon costume étriqué, je me sens gauche et commun. Mais grattez un peu, et vous verrez que ceux qu'on a surnommés les aristocrates du désert sont de faux aristocrates. Ils n'ont que deux passions, la fureur du lucre et la folie de la vanité. Apres aux petits profits, chicaneurs, s'appropriant avec délices le bien d'autrui, et capables d'endurer en héros tous les châtiments plutôt que de rendre ce qu'ils ont volé, il est dans leur vie des circonstances, fêtes ou mariages, où ils dissipent en quelques jours ce qu'avait amassé en plusieurs années leur astucieuse avidité. De perpétuels calculs de tête et des heures de fantasia, où il devient fou, voilà l'Arabe. Avec cela, dès que son intérêt ou sa vanité ne
sont plus en jeu, il dort et pousse la torpeur d'esprit au delà de ce qu'on peut croire. Dites à ce chevrier que deux et deux ne font pas quatre, il ne vous croira pas, cela dérangerait ses comptes, et son arithmétique lui est chère. Mais demandez-lui comment il s'explique qu'un fil de fer transporte subitement une nouvelle de Paris à Tunis, il vous répondra qu'apparemment cela plaît à Dieu et qu'Allah peut faire tout ce qu'il lui plaît.
— Gela prouve, répondit Ghislain, que les Arabes ont besoin qu'on les élève, qu'on les instruise. Je crois à la toute-puissance de l'éducation.
— Il faudrait commencer, mon cher comte, par instruire leurs femmes, et c'est à quoi ils ne consentiront jamais. La perte de l'Arabe est l'idée qu'il se fait de la femme ef la condition où il la réduit. Elle n'est à ses yeux qu'un instrument de plaisir, et il exige qu'elle n'ait pas une idée dans la tête. Tout ce qui relèverait en dignité la détournerait de sa vraie destination, qui est de procurer à l'homme des jouissances sans jamais les marchander. Il ne lui demande pas même d'avoir des grâces, une figure qui plaise; elle est parfaite pourvu qu'elle ait l'ampleur, le poids convenables, car ici on juge les femmes en les pesant, et on regarde beaucoup moins à" la qualité de la chair qu'à la quantité; on en veut pour son argent. Mon cuisinier a différé son mariage parce que sa fiancée lui a paru trop maigre. Durant trois mois on l'a traitée comme une dinde à l'engrais, comme une oie mise en mue ; du matin au soir, on la gorgeait, on l'emplissait de couscous. Ces femmes, à qui l'on ne demande que d'être grasses et de tout ignorer, sont pour l'homme des entraves, le plus terrible des empêchements, un obstacle à tous ses progrès. Le directeur de l'instruc-
tion publique en Tunisie me disait que, si ouverte et si vive que soit l'intelligence des jeunes Arabes, ils ne tardent pas à se nouer, à s'arrêter, et que ceux qui s'arrêtent le plus tôt sont ceux qui se marient les premiers. Rien n'est plus malsain que le voisinage d'une eau stagnante et d'une femme qui croupit.
— Trouvez-vous donc la différence si grande entre l'Afrique et nous?
— Ah ! permettez, repartit le consul. Nos femmes sont des êtres plus ou moins pensants, plus ou moins réfléchissants, et, pour leur plaire, pour toucher leur cœur, il faut avoir quelque esprit ou quelque talent, ou quelque grâce ou quelque vertu, s'ingénier, se donner de la peine, se montrer par ses beaux côtés. C'est ainsi que chez nous l'amour inspire quelquefois de belles œuvres, de beaux dévouements, des actions généreuses. L'Oriental n'a qu'un signe à faire, la femme s'offre et se livre... Oui, poursuivit-il, ce qui gâte ces beaux pays, c'est la femme grasse, voilée et prisonnière. Passe encore quand on n'en a qu'une! mais que dirons-nous des harems? C'est là surtout que l'esprit s'abêtit, que la volonté s'énerve. Autant que je puis le savoir, ces prisons fleuries et parfumées contiennent plus d'une charmante créature, qui sent tout ce qu'elle vaut. Quelques-unes sont merveilleusement douées; leur démon leur a tout révélé, sans qu'elles aient rien appris. Elles se consolent de leur servitude en machinant des intrigues. Leur maître devient leur esclave, elles le soumettent à tous les caprices d'une imagination surchauffée par la jalousie, exaspérée par l'ennui. Les annales de l'Orient nous montrent de puissants empires fondés péniblement par de grands hommes et détruits en une
heure par de petites femmes. Les Orientaux ont raconté leur histoire dans leur mythologie. Vous y retrouvez partout, sous bien des formes diverses, une divinité femelle, tantôt voluptueuse et tendre, tantôt farouche et terrible, qui asservit le Dieu qui l'aime et quelquefois le tue, comme Sémiramis tua Ninus, pour se venger de s'être donnée. Le plus précieux morceau du musée que vous allez visiter est un buste de Tanit, malheureusement mutilé ; on croit y reconnaître un ciseau grec. Tanit était l'Astarté carthaginoise et la grande divinité de ce pays; la plupart des inscriptions retrouvées portent son nom. Gomme vous en jugerez tout à l'heure en lui faisant votre cour, cette Tanit est le symbole de l'amour qui tue, et l'amour qui tue est le fond de l'histoire de l'Orient. »
Ghislain pensait cent fois le jour à la mort tragique de sa mère; mais peut-être pensait-il plus souvent encore à un vieillard qu'il avait cru inconsolable et qu'il avait surpris dans un tête-à-tête amoureux avec une femme de chambre. Cette scène lui avait inspiré une sorte d'effroi mêlé d'un profond dégoût. Il lui semblait que, ce jour-là, son père avait non seulement compromis la dignité de ses cheveux gris, mais profané la chose la plus sainte de ce monde, la majesté d'un grand deuil. Ce souvenir le poursuivait, l'obsédait et, par un contre-coup bizarre, lui faisait prendre de plus en plus en pitié son propre passé.
« Croyez -vous donc qu'il soit nécessaire d'aller en Afrique ou dans l'Orient, répondit-il, pour y trouver l'amour qui énerve, l'amour qui tue? Promenez-vou^ dans les villes et dans les campagnes d'Europe, vous l'y rencontrerez partout. Nous sommes faits de la même pâte, nous et les Arabes, et ils nous valent bien.
Monsieur le consul, je ne crois pas au romantisme de la passion. L'homme qui n'a pas reçu quelque grâce d'en haut n'est qu'une machine, et l'amour n'est qu'une ivresse de la chair, accompagnée de la joie de posséder et de la brutale insolence d'une victoire douce à l'orgueil. Il n'a jamais inspiré ni belles œuvres, ni actions généreuses, et l'homme qui veut être un homme doit extirper la femme de sa vie et de son cœur. Ne parlons pas des saints ; mais il y a eu dans l'histoire une grande journée, où deux fameux politiques se disputèrent l'empire du monde. Qui perdit la bataille d'Actium? l'amant et l'esclave de Gléopâtre. Qui la gagna? un adolescent qui, au lendemain de son triomphe, prouva à cette couleuvre du Nil que son cœur était imprenable, qu'il l'avait nourri du mépris de la femme, et ainsi s'accomplit l'arrêt du destin. »
Quoique le consul eût dépassé la cinquantaine et qu'il vécût sagement, il donnait encore quelques minutes de ses loisirs à ce qu'il appelait les amourettes, et il regarda avec stupeur ce beau jeune homme qui parlait si mal de l'amour.
« Quoi! lui dit-il, être si jeune et mépriser les femmes !
— Je les connais bien, elles m'ont fait perdre la dernière de mes illusions.
— Et vous ne les regrettez pas?
— Regrette-t-on sa maladie ou son malheur?
— Mais enfin, monsieur, reprit -il, si l'on vous écoutait, le monde finirait.
— Y verriez-vous beaucoup d'inconvénient? » répliqua froidement Ghislain.
Ne trouvant rien à répondre, le consul s'inclina devant cet incurable désabusement. Quelques instants
après, il saluait le prêtre de la mission d'Alger, qui a la garde du musée, et lui disait :
« Mon père, M. le comte de Goulouvre arrive de Paris tout exprès pour voir votre Tanit. Montrez-lalui, mais ne les laissez pas seuls ensemble : après l'avoir admirée, peut-être la mettrait-il en morceaux.
— Je n'en crois rien, répondit le prêtre en souriant. Monsieur n'est pas un Anglais, et les Anglais seuls sont capables de détruire les antiquités qu'ils ne réussissent pas à voler. »
Elle était là, cette tête divine, privée de son corps qu'on ne retrouvera jamais. Le carreau de velours noir où on l'a posée faisait ressortir la pâleur de son marbre. Ghislain fut frappé de sa tristesse; sa bouche contractée exprime l'angoisse. Sans doute, elle se souvient de son passé et que jadis elle fut adorée à genoux. Après tant d'hommages qu'elle a reçus, elle s'indigne de servir à la décoration d'un musée, gardé par un prêtre qui ne croit pas en sa divinité. Puisqu'on a renversé son temple, puisqu'on l'a dépouillée de ses honneurs, que ne la laissait-on dormir sous terre? Pourquoi l'obliger à survivre à sa gloire? Pourquoi l'exposer 5 la sotte admiration des profanes? Elle se plaint de son inexorable beauté, qui lui attire cet affront. Mais en l'examinant de plus près, Ghislain découvrit autre chose sur son visage. Les artistes grecs accommodaient à leur goût raffiné les divinités orientales, ils leur apprenaient des délicatesses que l'Asie et l'Afrique ignoraient et que la Grèce inventa. D'après la description du consul,' Ghislain s'attendait à voir une Vénus cruelle, dure, implacable; c'était une Vénus douloureuse, repentante et navrée. Cette Tanit grecque, au front voluptueux, aux lèvres tristes,
représente l'amour qui souffre en faisant souffrir, l'amour qui se blesse à ses propres flèches, l'amour qui tue et qui maudit son crime.
Une discussion s'était engagée entre le consul et le prêtre antiquaire, qui attribuait volontiers les plus nobles origines aux rares objets de prix que renfermait son musée. Dans l'impétuosité de sa prévention, il soutenait hardiment que sa Tanit était un incomparable chef-d'œuvre, qu'elle n'avait pu sortir que de la main de Praxitèle ou du plus illustre de ses élèves. Le consul lui remontrait poliment que, si exquise que fût cette tête, elle ne datait guère que du siècle d'Auguste. Pendant que cette querelle s'échauffait, Ghislain, qui s'y intéressait peu, contemplait avec acharnement la déesse et lui parlait.
« Déesse des souffrances cachées dans les voluptés, lui disait-il, tu m'as initié de bonne heure à tes mystères. De bonne heure, j'ai connu tes joies décevantes, tes délices, le frisson de tes fièvres, et j'ai connu aussi tes aridités, tes sécheresses, les mornes accablements qui sont la rançon du plaisir. Tu as pris bien des chemins pour venir à moi, tu as revêtu bien des visages, tu as emprunté bien des voix diverses. Mais quels que fussent ton accent et ton langage, tu mentais. Tu m'as promis le bonheur qui ne finit pas, et il n'a dure qu'une nuit. Tu m'as juré que tes délices étaient une mer sans fond ni rive, j'ai bientôt fait de les mesurer. « Encore un essai, et cette fois tu auras trouvé! » Cette fois encore, tu mentais : tu n'es que mensonge et perfidie. Te souviens tu du jour funeste où tu m'apparus avec des cheveux blonds qui descendaient jusqu'à tes pieds? 11 y avait une langueur divine dans ton regard, et ta voix était si douce que je me sentais
fondre en l'écoutant. Tu me disais : « Je te préfère « à tout; je ne te quitterai jamais, je t'aimerai tou- « jours ». Et un soir, en me présentant chez toi, j'ai trouvé ta maison vide, aussi vide que ton cœur, et j'ai su ce que valaient tes toujours et tes jamais. »
Tout à coup il crut voir une grande jeune fille qui se dressait entre la déesse et lui, et qui lui criait : « Je n'ai jamais menti et je n'ai trahi personne. Tu ne peux me juger, tu m'as quittée avant de m'avoir mise à l'épreuve. Me reconnais-tu? Je suis celle à qui tu pensais quand tu ne pensais à rien. » Et ses yeux bruns lui reprochaient les blasphèmes qu'il venait de vomir contre l'amour. Il découvrit que cette jeune fille, malgré qu'il en eût, lui était restée dans les yeux et dans le cœur, et il sentit saigner en lui une blessure secrète et mal guérie. Mais il chassa le fantôme qu'il avait imprudemment évoqué, il revit Tanit et il lui dit:
« Je ne suis plus à toi, tu ne me tiens plus, je te défie de me reprendre jamais. »
Et, ayant regardé le prêtre et sa robe blanche, il pensa qu'avant peu le comte Ghislain serait vêtu comme cet homme, et que sous sa robe il cacherait une âme morte aux attachements de la terre, morte aux vanités, au désir, aux chimères, morte à tout ce qui meurt et ne respirant qu'après les vérités immortelles, qui sont des vérités tristes.
Eusèbe Furette ne portait qu'un médiocre intérêt à l'archéologie et aux cités mortes; il aimait mieux celles qui vivent, et il était resté à Tunis. Dans l'aprèsmidi, comme il sortait de l'hôtel, une voiture chargée de malles s'arrêta devant le trottoir, et il eut la surprise d'en voir descendre deux femmes de sa con-
naissance, qui arrivaient de Bône, après avoir traversé l'Algérie en chemin de fer. L'une était jeune, jolie, pâlotte, et, à force d'y prendre peine, elle réussissait à se donner l'air distingué. L'autre était vieille, laide, mais avenante, irréprochable dans sa tenue et d'une propreté recherchée. L'une avait une chevelure d'un noir lustré, qui frisait naturellement; l'autre avait des cheveux gris, roulés en tire-bouchon sur ses deux tempes. L'une était une femme à secrets, l'autre était une innocente, qui trempait à son insu dans des complots, et dont la voix ressemblait au doux bêlement d'une brebis sans reproche qui a beaucoup souffert et n'a jamais péché. Elles étaient suivies d'une carriériste triée sur le volet, de bonnes manières, nourrie dans le respect des convenances .
« Doux Jésus! est-ce un rêve? pensa Eusèbe. Ma plaisanterie a été prise au sérieux, on a mordu à la grappe. »
Mme Fynch passa devant lui sans daigner le reconnaître, et se dirigea vers le gérant de l'hôtel, qui accourait à sa rencontre. Mlle Tannay, au contraire, s'empressa d'aborder Eusèbe et lui témoigna, de la meilleure foi du monde, son étonnement de le trouver à Tunis. Elle lui expliqua que Mme Fynch avait été prise depuis quelque temps d'une toux sèche, qui inquiétait Mme Démonte, que les médecins lui avaient conseillé de passer quelques mois à Cannes, mais qu'elle avait donné la préférence à la Tunisie, dont on lui avait souvent parlé comme d'un pays très pittoresque, où elle était assurée de trouver de nombreux sujets de tableaux. Mlle Tannay n'en put dire davantage, Mme Fynch l'appelait.
Eusèbe leur laissa le temps de s'installer dans leur
appartement, puis il alla frapper à leur porte. La camériste, bien stylée, lui répondit que Mme Fynch, un peu lasse, désirait se reposer jusqu'à l'heure du dîner.
Il retrouva ces dames un peu plus tard dans la salle ' à manger, assises à une petite table, dans l'embrasure d'une fenêtre. Il les salua, on lui rendit son salut, et ce fut tout. Il prit place à une table voisine, et, pendant qu'il dînait avec un de ses amis de Tunis, il constata que Mlle Tannay, fort respectable et point ridicule, était un excellent chaperon, et que Mme Fynch n'était pas seulement distinguée, qu'elle avait des grâces vaporeuses, le front embrumé, le regard voilé, et que ce voile de mélancolie et d'ennui, cette brume, ces vapeurs, la rendaient aussi touchante qu'agréable. Il annonça à son ami, en ayant soin d'élever la voix, qu'il partirait le lendemain avec le comte de Goulouvre pour faire une tournée dans l'intérieur, qu'ils pousseraient jusqu'à Sousse et à Kérouan, puis que, remontant au nord, ils feraient un séjour de plusieurs semaines à Nebeul, qu'on leur avait signalé comme un des endroits les plus charmants de la régence. Mme Fynch, comme on sait, avait l'art de suivre les conversations sans paraître les écouter, et le nom de Nebeul s'incrusta dans sa mémoire.
Un instant son regard s'anima, et une légère rougeur lui monta aux joues. Le comte Ghislain venait d'entrer; il s'approcha d'Eusèbe, lui dit deux mots à l'oreille et sortit. Peu après, Mme Fynch et son porterespect se retirèrent, et, aux empressements que leur témoigna le maître d'hôtel en les reconduisant, Eusèbe jugea qu'elles avaient fait une bonne impression, qu'on les considérait comme des voyageuses du
meilleur monde ou de première classe, auxquelles on doit des égards, qui enfleront un peu leur note : comme les bougies, la politesse se paye à part.
Il entra dans le salon de lecture. Mme Fynch lisait ou faisait semblant de lire le Times. Il l'aborda, essaya de lier conversation; elle lui répondit d'un ton si bref, le tint si obstinément à distance, qu'il battit en retraite.
€ On se défie de moi, pensait-il ; on doute de ma discrétion ou l'on se croit de force à se passer de mes conseils; on a grand tort, j'en aurais d'excellents à donner. »
Après être resté une heure dans un café, et avoir récompensé grassement une chanteuse légère dont la voix éraillée lui procurait des illusions, il rejoignit le comte Ghislain, qui fumait un cigare sur son balcon. La lune s'était depuis longtemps couchée; l'obscurité était profonde, et le comte de Goulouvre était à mille lieues de se douter qu'à l'étage au-dessus, penchée sur la balustrade d'un autre balcon, une jolie chercheuse d'aventures, pâlie par les fatigues du voyage et par les soucis de l'existence, s'aidait de la vacillante clarté des étoiles pour démêler sa silhouette dans la nuit, qu'elle prêtait une religieuse attention à ses moindres paroles, qu'elle écoutait jusqu'à son souffle, que, comme une mouche prompte à s'enfuir quand on la chasse, plus prompte encore à revenir, un désir de femme rôdait, voltigeait, bourdonnait autour de lui dans les ténèbres, à la fois inquiet et opiniâtre, audacieux et timide.
Si le comte Ghislain n'avait consulté que ses goûts, il aurait acheté un bourriquet pour porter son bagage et, se lançant à l'aventure, il aurait fait pédestrement le tour de la Tunisie. Mais son compagnon eût été hors d'état de le suivre; dès le premier jour il l'eût vu tomber sur le bord du chemin, épuisé, recru, demandant- grâce pour ses pieds en compote. Il n'entendait pas lui infliger ce supplice, et il se décida à louer un de ces grands landaus que traînent quatre petits chevaux attelés de front, menés par deux cochers maltais, qui se relayent d'heure en heure, tant est dur le travail de conduire dans un pays où les routes ne sont que des pistes. Rien n'arrête ni ne rebute ces admirables cochers, dont la bruyante gaieté est à l'épreuve de tout accident, et leurs bêtes, aussi courageuses que dociles, gravissent les rampes rocheuses, franchissent les fondrières, traversent les torrents, ne s'embourbent jamais dans les marécages, trottent à la montée comme à la descente. Un peu d'orge verte, qui leur tient lieu d'avoine, suffit pour leur rendre cœur et leur faire oublier les mauvais pas.
Le comte avait fait à Eusèbe une autre concession . S'intéressant moins au pays qu'à ses habitants, il aurait voulu, pour les mieux connaître, adopter pendant quelques semaines leurs mœurs, leur façon de vivre, leur nourriture et loger dans leurs hôtelleries, sans prendre aucun souci de la vermine ou des scorpions qu'on risque d'y rencontrer. Eusèbe prolesta si vivement contre ce projet hasardeux et barbare qu'il lui en fit à regret le sacrifice. Le seul moyen de voyager confortablement, en Tunisie, est de recourir à l'hospitalité des colons ou des fonctionnaires, dont on ne saurait trop vanter la bonne grâce, les boos soins pour l'étranger qui passe. Avant de quitter Tunis, Ghislain s'était muni de nombreuses lettres de recommandation, excellentes lettres de change qui ne sont jamais protestées.
Sur un seul point il ne céda pas. Eusèbe avait vu arriver à Tunis des caravanes de Bédouins, dont la figure lui avait paru suspecte, dont les longues canardières lui avaient semblé inquiétantes. En vain lui affirmaiton que ces gens-là sont de mœurs douces, et qu'il y. a moins de dangers à courir sur les pistes de la régence que dans les quartiers les plus sûrs de Paris. Il eût fait après tout bonne figure dans les mauvaises rencontres ; mais il les aimait peu, et il estimait que le sage ne doit pas les chercher. Ghislain lui répondit tranquillement :
« Pour prendre une escorte, il faudrait que nous eussions le courage d'être ridicules, et, je l'avoue, c'est un courage qui me manque. »
Et il s'était mis en route, sans autre escorte que son valet de chambre, qui suivait le landau sur un cheval noir. Cet ancien dragon apprit en peu de
temps à faire en vrai spahi caracoler et piaffer sa monture.
Dans le fait, pendant l'espace d'un grand mois, Eusèbe n'eut qu'une alerte sérieuse. Un soir, après avoir traversé des solitudes où des vautours blancs, perchés sur une roche, l'avaient regardé passer d'un œil immobile et dédaigneux, il entendit, en approchant d'un village, des trilles aigus, suivis d'effroyables clameurs, et bientôt après il aperçut de grands diables très basanés, à demi nus, de visage rébarbatif, qui se démenaient, couraient çà et là, bondissaient en hurlant comme des fous.
« Cette fois, nous sommes pinces, dit Eusèbe. Dieu bénisse les gens qui n'ont pas le courage d'être ridicules! »
Gomme il armait son revolver, un des cochers lui expliqua que ces grands diables étaient des épouvantails vivants, chargés de protéger un champ d'orge contre la gourmandise effrontée d'une bande de pierrots. Ils auraient pu les effaroucher à moins de frais, sans s'époumoner; mais, pour l'Arabe, la vie, c'est le bruit, le tapage ; il n'est sûr d'exister que lorsqu'il en fait, et il manque rarement les occasions que la fortune lui présente.
Chacun ne voit dans ce monde que ce qui l'intéresse. Faites voyager en Tunisie un homme politique, il est charmé d'étudier sur place un régime de protectorat qui fait honneur à ceux qui l'ont inventé, les ingénieux artifices par lesquels on laisse régner un bey en lui épargnant la peine de gouverner, et on obtient son concours en l'empêchant d'être une gêne. Tel autre constate avec plaisir tous les heureux progrès qu'a déjà faits ce pays qui dormait et que nous
avons réveillé, et il éprouve une agréable surprise en visitant uile colonie où il rencontre de vrais colons français, n'ayant aucune envie de devenir sous-préfets ou collecteurs d'impôts, et d'émarger au budget.
Le simple touriste, suivant qu'il s'est pourvu ou non de bonnes lettres et selon le hasard de ses couchées, déclarera que la régence est une contrée délicieuse ou misérable. L'artiste remportera dans ses yeux des paysages tour à tour austères ou enchanteurs, des plaines en friche et des vallées qu'on ne voudrait jamais quitter, des landes arides, des terres plantureuses et de luxuriantes r forêts, la tristesse des lacs salés et la grâce des oueds parés de lauriersroses, des palmiers rêvant sur le bord de la mer et des buissons de lentisques où se suspendent des chèvres pour en brouter les jeunes pousses, des collines lilas ou chatoyantes comme la gorge d'une colombe, qui à la fin du jour se teintent d'un bleu de cobalt, des montagnes aux flancs voilés d'une ombre transparente d'où émergent des cimes claires, couleur d'opale, des villages enfermés dans leurs cactusraquettes comme dans un rempart, et dont les maisons, reblanchies chaque année à la chaux, étincellent comme de l'argent parmi les sombres verdures, un ciel d'un éclat intense ou de l'azur le plus doux, un soleil qui embellit tout ce qu'il touche > des nuits plus étoilées qu'ailleurs, une lune africaine qui, les soirs où elle ne montre que la moitié de son disque, laisse deviner l'autre , et avec laquelle on peut se promener longtemps, enveloppé dans son silence, sans craindre les fraîcheurs humides et le perfide serein.
Gomme le paysagiste, le peintre de genre trouvera
partout des sujets, dans les bazars, dans les gourbis, et dans leurs tentes noires, et aussi dans ces hôtelleries ou fondouks où Ton est mangé des puces. Bâtis au bord d'une route, loin de toute habitation, ces immenses caravansérails, à la triple cour et aux longues galeries, reçoivent à la chute du jour tout un peuple de passants. On soupe, on fume, on bavarde; puis les rumeurs s'assoupissent par degrés; las de sa journée, on s'allonge, on s'endort, d'un sommeil plein et sans rêves, que troublent parfois un âne inopportun qui se met à braire, ou l'inquiétude d'un cheval qui se secoue et gratte du pied. Dès l'aube, tout se ranime, tout se remue, et pendant qu'à l'entrée d'un couloir voûté, le cafetier, debout devant ses fourneaux, attise sa braise à grands coups d'éventail, la grande hôtellerie se dégorge, rend ce qu'elle avala. Véhicules de toute forme, carrosses antiques, charrettes, tombereaux, tapissières, chameaux et chameliers, bourriquets ballottant deux mannes pendues à leurs côtés, gras bourgeois des villes et pâtres décharnés, faces pâles ou brunes, nègres du Soudan, on s'étonne de tout ce qui sort pêle-mêle par cette vaste porte, on médite de composer un tableau qu'on intitulerait le Réveil du fondouk.
Eusèbe s'intéressait médiocrement au régime du protectorat, aux montagnes lilas et à la lune ; il se plaignait que les palmiers donnent peu d'ombre, et les fondouks lui faisaient horreur; il se souciait peu de ce qui en sort, il redoutait ce qui n'en sort jamais. Si on l'avait interrogé au bout d'un mois sur ses impressions de voyage, il aurait répondu que ce qu'il y a de plus charmant dans toute la Tunisie, ce sont les terrasses de Sousse. Il s'était flatté d'y trouver
2i0 LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
quelque chose à faire, on ne lui en laissa pas le temps. Il en était encore au premier acte de sa pièce, à l'exposition ; il s'était promis d'en brusquer les péripéties, d'arriver de plein saut au dénouement. Il s'en fallut de rien, selon lui; mais, en pareille matière, rien, c'est tout.
Comme d'habitude, il s'était consolé par des plaisirs d'imagination. Sousse s'étale en éventail entre un plateau et la mer, où elle descend par une pente rapide. Logé dans le haut de la ville, Eusèbe pouvait la contempler tout entière. Ce qui se passait dans les maisons, dans les cours intérieures, profondes et étroites comme des puits, il ne le savait pas. Il en voyait sortir çà et là la tête d'un tamarin, et il entendait des voix, des chants plaintifs, sans apercevoir jamais les chanteuses. Mais son regard embrassait toutes les terrasses, et les terrasses sont la possession exclusive des femmes. Elles y montent le soir pour respirer un peu de fraîcheur. Pendant que le muezzin appelait les fidèles à la prière, pendant que de place en place un pigeon roucoulait, on voyait quelque musulmane dévoilée s'accroupir sur un tapis. Bientôt, sa voisine, à l'aide d'une échelle, parvenait à la rejoindre, et elles entamaient un de ces interminables babils à voix basse, qui sont le soulagement des vies inertes et sans pensée, des existences où il ne se passe rien.
Mais c'était surtout à une Juive de seize ans qu'en avait Eusèbe. Il s'était informé, il avait réussi à savoir qu'elle se nommait Daïa , et que son rêve était d'épouser un officier français. Vêtue d'une veste vert d'olive, d'une jupe brune rayée de rouge et de blanc, cette belle fille aux paupières arquées, aux sourcils
joints, à la longue tresse pendante, étendait des chemisettes sur des ficelles pour les sécher : Nausicaa ne faisait-elle pas elle-même sa lessive? Elle était si appétissante qu'Eusèbe ne pouvait s'empêcher de lui faire des signes et même de lui envoyer des baisers, qu'elle n'avait garde d'accepter ; elle les laissait tomber à ses pieds : une fille qui rêve d'épouser un hausse- col méprise les Furette. Tandis qu'elle pensait à son officier, à quelques pas de là une vieille sœur de charité au chef branlant, assise sur un ta- • bouret, lisait Y Imitation, et, si belle que fût la mer, si empourpré que fût le couchant, elle entendait une voix qui lui disait : « Ma fille, donne-moi ton cœur, car ce monde qui passe comme un songe ne saurait plaire longtemps à tes yeux ».
Ce que Ghislain goûta beaucoup plus que les terrasses de Sousse, ce fut Kérouan et sa grande plaine triste, marécageuse par endroits, que termine une chaîne de montagnes sur lesquelles la cité sainte détache ses murailles crénelées et ses innombrables coupoles. Il ne s'occupa guère de ses beaux tapis à losanges, de ses repousseurs de cuivre, de ses balcons peinturés de bleu, de ses troubadours qui racontent, sur les places publiques, les amoureux soucis de la belle Ibéida, de ses dompteurs de serpents enfonçant dans leur bouche la tête plate d'un naja. Il passait presque tout son temps dans les mosquées, ouvertes aux chrétiens, et surtout dans la plus grande, admirant chaque jour sa vaste cour dallée à double cloître, ses dix-sept nefs où il sentait la présence d'un dieu solitaire et jaloux, qui est un souverain et n'est pas un père, ses deux cents colonnes en jaspe, en porphyre, en onyx, son mihrab en marbre curieu-
sèment fouillé, sa chaire, vraie dentelle de bois, son glorieux minaret, tour carrée à trois étages, si haute que le voyageur qui s'en va et se retourne en chemin l'aperçoit encore pendant des heures, longtemps après qu'un pli de terrain lui a caché la ville. Il se promenait souvent aussi dans la zaouïa du barbier du Prophète, dont les salles s'encadrent dans des portiques, dont les plafonds en bois de cèdre, à lambourdes saillantes, reposent sur d'élégantes colonnettes de toute couleur, dont les portes ont des jambages d'albâtre, dont les pavillons de repos sont lambrissés de faïence et surmontés d'une coupole en plâtre sculpté où courent, s'entre-croisent, s'enlacent des arabesques aussi merveilleuses et aussi folles qu'un conte de fées.
Il parcourut un jour les logements réservés aux tolbas, c'est-à-dire aux étudiants accourus de loin dans la ville sainte pour y méditer le Coran et se préparer au ministère. Assis sur des nattes, les jambes croisées, ils tenaient dans leurs mains une planchette où ils avaient tracé un verset du livre sacré, qu'ils se récitaient à eux-mêmes d'une voix nasillarde. Ils étaient appliqués et semblaient heureux comme des gens qui ont une idée et n'ont pas de besoins. Que leur fallait-il, outre leur planchette? Une poignée de dattes ou d'olives et une cruche d'eau claire. L'un d'eux voyait, avec une sourde fureur, un chien d'infidèle pénétrer jusque dans le sanctuaire, qui contient la châsse de Sidi-Sahab, et fouler sous ses pieds impurs les riches tapis sous lesquels disparaissait le plancher. Il attachait sur Ghislain des yeux de haine et de défi. Le comte, qui lui savait gré de son humeur farouche, voulut mettre ce fanatique à
l'épreuve et lui offrit deux pièces d'or. Le fanatisme islamique ne refuse jamais un présent, d'où qu'il vienne, et le jeune tolba se saisit avec avidité des deux pièces, sans rendre grâces au donateur. Or, argent, porphyre, marbre, jaspe, colonnes de Carthage, dépouilles de Jupiter ou du Christ, Allah accepte tout; il rentre orgueilleusement dans son bien et ne remercie pas.
Peu après avoir quitté Kérouan, il survint un incident qui prit aux yeux d'Eusèbe les proportions d'un événement extraordinaire : pour la première fois depuis la mort de la marquise, il vit sourire le comte Ghislain.
La nuit précédente, un violent orage avait éclaté ; il avait plu abondamment; c'était une de ces averses qui en quelques minutes transforment des rues en ruisseaux et des oueds desséchés en torrents qui emportent tout. Le matin, comme ils se disposaient à se mettre en route, leurs hôtes avaient essayé de les retenir, en leur représentant que l'oued qu'ils avaient à traverser pour arriver dans l'Enfida devait couler à pleins bords, qu'ils ne réussiraient pas à le passer, et que peut-être ils y resteraient. Ghislain soumit le cas à ses deux cochers, qui, après avoir tenu conseil, déclarèrent qu'ils se faisaient fort de passer, et, malgré les éloquentes protestations d'un gros garçon, on partit.
En approchant de l'oued, qu'il ne voyait pas encore, mais dont il entendait le menaçant grondement, le visage d'Eusèbe s'épanouit. Il venait d'aviser dans le lointain un grand pont de pierre, dont il se donna le plaisir de compter les arches.
« Nos hôtes se moquaient de nous, dit-il joyeuse-
2ii LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
ment à Ghislain; nous voyageons, grâce au ciel, dans un pays où il y a des ponts. »
A peine eut-il prononcé cette dangereuse parole, il aperçut l'oued, et du même coup il constata que, par un caprice bien africain, par un fâcheux esprit de contradiction, désertant son ancien lit pour s'en creuser un autre, ce maudit oued s'était subitement déplacé, de telle sorte que désormais, pour arriver au pont, il fallait commencer au préalable par passer la rivière. Sa surprise et son chagrin se peignirent si naïvement sur son visage que Ghislain ne put s'empêcher de sourire.
Le torrent était trouble, impétueux et profond. Eusèbe supplia les cochers de rebrousser chemin, de ne pas affronter cette redoutable aventure. Mais on n'arrête pas si facilement des cochers maltais, et les aventures les attirent. Ils remontèrent quelque temps la rive jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un endroit qui leur parût guéable. Puis, poussant leurs quatre chevaux, ils les précipitèrent du haut de la berge en bas, les lancèrent au triple galop dans l'eau grondante, et, debout sur leur siège, criant à pleins poumons, ils les cinglaient de leurs fouets à tour de bras. Un instant, les pauvres bêtes perdirent pied, la voiture parut s'en aller à la dérive, l'eau y pénétra de toutes parts. Effrayé de la rapidité de ce courant bourbeux, saisi de vertige, convaincu que sa dernière heure avait sonné, Eusèbe s'empara violemment du bras de Ghislain et s'y cramponna avec une telle énergie que de nouveau Ghislain sourit. Deux minutes après, ils avaient gagné Fautre rive, et Eusèbe respirait; mais il gardait rancune àToued et au comte de Couleuvre.
(( Ce diable d'homme, pensait-il, fait tout hors de propos; il ne rit que dans les moments où les sages sont tentés de pleurer. »
Et, adressant une fervente invocation au Prophète, à son fidèle barbier Sidi-Sahab, à tous les saints de l'islam, il les adjura de ne plus procurer à son compagnon, jusqu'à la fin du voyage, une seule occasion de sourire.
Quelques jours plus tard, remontant vers le nord, ils arrivaient à Aphrodisium, endroit délicieux et un peu perdu. Quelque détour qu'il fasse pour le visiter, le voyageur ne regrettera pas sa peine. A trois kilomètres de la mer, au centre de la grande courbe que décrit le golfe d'Hammamet et dominant une plaine récemment rendue à la culture, où réside un des intendants du domaine de l'Enfida, s'élève une colline que parfument le romarin et la lavande. Elle descend dans la plaine par de brusques escarpements. Du côté opposé, les montagnes qui la commandent de toutes parts s'écartent et laissent entre elles des ouvertures, comme pour lui méhager de beaux points de vue. A l'ouest, le Zaghouan lui montre sa triple cime, ses arêtes finement découpées et les assises horizontales de ses rochers calcaires. Quand on se tourne vers le midi, on voit blanchir au loin Sousse et Monastir; au nord, le regard suit les rivages mollement infléchis du golfe et va se perdre dans les vapeurs argentées où se cachent le Sahel de Nebeul et la péninsule du cap Bon.
Au sommet de la colline se dressait jadis un temple d'Aphrodite, dont la cella en pierres de taille est encore presque intacte. Des mousses la rongent sans lui faire grand mal, des caroubiers l'ombragent, des verdures rhabillent de pied en cap. L'endroit était bien choisi pour adorer la déesse à qui la mer sourit et qui enfante les désirs. Mais, dans des siècles plus barbares, des pirates s'avisèrent qu'il n'était pas moins bon pour y établir des vigies et pour guetter les navires marchands qui se hasardaient sur ces côtes. Durant de longues années, le temple leur servit de fort, et le sanctuaire fut changé en caverne de malandrins.
Au couchant s'allonge une gorge en pente douce, que recouvrent, sur une grande étendue, les débris de l'antique Aphrodisium. Les maisons sont tombées, mais les fondements subsistent; les pierres se sont disjointes et dispersées, mais elles sont toutes là, et on rebâtirait facilement la ville, on aurait les matériaux à pied d'œuvre. On reconnaît sans peine le forum, la voie sacrée qui y conduisait. Un arc de triomphe encore debout en marque l'entrée; le temps l'a revêtu de sa patine et lui a donné la couleur des blés mûrs.
Ce site est beau en toute saison, mais surtout après les pluies du printemps, dans ces semaines trop courtes où la Tunisie se transforme tout entière en jardin. Dès que se font sentir les premières ardeurs d'un soleil d'été, tout se dessèche, tout se fane, tout devient gris : Adonis meurt, il disparaît dans le sombre royaume; après l'avoir tué, Aphrodite le regrette et le pleure, et le jour de la résurrection viendra. Le comte de Goulouvre visitait Aphrodisium
dans une belle journée du milieu d'avril, et, aussi loin que s'étendait son regard, le gazon était un vrai tapis d'Orient aux éclatantes bigarrures. Des soucis sauvages, d'un éclat presque offensant, formaient des plaques orange, que la moutarde et la camomille mouchetaient d'un jaune plus clair; au milieu des liserons violets, rayés de blanc, foisonnait un mouron d'un bleu aussi intense que celui de la gentiane; les mauves, les glaïeuls et un trèfle velouté dessinaient de larges bordures de pourpre autour des buissons de lentisques. On ne pouvait faire un pas sans fouler dix fleurs et sans dégager de la terre un parfum.
Ces montagnes du ton le plus doux et le plus fin, ces gazons éblouissants, un ciel profond, une mer où des nuages blancs promenaient paresseusement leur ombre, ces ruines, ce temple qui racontaient de vieilles histoires, si mort que soit un cœur, il ne résiste pas à de tels enchantements. Adossé contre un caroubier aux feuilles coriaces et luisantes, Ghislain regardait, et, condamnant le plaisir de ses yeux, il tâchait de rompre le charme qui le tenait. Tout à coup Eusèbe fit un geste de surprise et lui dit :
« Aphrodisium est un endroit fort remarquable; mais, ce qui m'étonne plus que tout le reste, c'est d'y trouver deux Européennes faisant un repas sur l'herbe. »
Pendant qu'ils visitaient les ruines, deux femmes, qui arrivaient de Zaghouan en voiture, s'étaient installées à mi-côte, sur un terre-plein, et elles déjeunaient tranquillement. Leur femme de chambre les servait; un spahi, qu'on leur avait donné pour escorte, les gardait. Eusèbe avait de bons yeux; il avait reconnu sur-le-champ Mme Fynch, et il se disait :
« Gomment a-t-elle pu deviner qu'aujourd'hui à midi nous serions à Aphrodisium? »
Il ignorait qu'en Tunisie, bien que le reportage y soit encore dans l'enfance, tout se sait, que les nouvelles y circulent rapidement d'un bout à l'autre du pays. On est curieux, on est bavard. Tel chamelier ou tel ânier, qui a l'air de ne rien voir, observe tout, et son premier soin, en arrivant quelque part, est de dire : « Deux voyageurs qui m'avaient devancé, et dont l'un est gros, dont l'autre est mince, se sont arrêtés à Dar-el-Bey pour y passer deux jours. On m'a dit qu'ils venaient de tel endroit et qu'ils allaient à ter autre. » Mme Fynch, établie depuis trois semaines à Nebeul, avait eu la curiosité de voir Zaghouan; elle y avait appris peut-être des choses qui l'intéressaient; peut-être aussi ne savait-elle rien, et le hasard avait-il tout fait. Ce qui est certain, c'est qu'elle semblait s'occuper très peu des deux hommes qui l'examinaient du haut d'une colline. A la vérité, le comte Ghislain ne l'examina pas longtemps.
« Puisque nous sommes ici, dit-il h Eusèbe, pourquoi ces dames n'y seraient-elles pas? »
Il les avait observées avec si peu d'attention qu'il n'avait pas reconnu Mlle Tannay, quoiqu'il l'eût souvent rencontrée à Bois-le-Roi. Pour Mme Fynch, qu'il n'avait vue qu'une fois sans la regarder, il ne se souciait guère de savoir qui elle était. Un berger venait de lui apprendre qu'il y avait près de là une zaouïa dans laquelle un marabout vénéré logeait quelques jeunes gens qui étudiaient le Coran sous sa direction. Rapportant tout à son idée, il désirait voir de près ces cénobites et se servir de tout ce qu'il savait d'arabe pour causer avec eux. Il se fit indiquer
son chemin et, ayant prié Eusèbe de l'attendre, il ne tarda pas à disparaître.
Après son déjeuner, Mme Fynch avait eu soin d'envoyer Mlle Tannay sur la route de Zaghouan, pour y cueillir, en compagnie de la femme de chambre, des orchis rares qu'elle avait remarqués en venant et qu'elle jugeait dignes d'être emportés à Nebeul. Demeurée seule avec le spahi , elle avait pris ses crayons, ouvert son album et commencé un croquis du temple. Le spahi, profondément imbu des principes islamiques, se croyait tenu de veiller sur la vertu d'une femme confiée à sa garde autant pour le moins que sur sa vie. 11 plissa son front austère lorsqu'il vit un jeune inconnu dévaler de la colline, en faisant plus d une glissade, et s'approcher résolument de sa protégée, qu'il considérait un peu comme sa prisonnière. Quelques secondes après, sans s'inquiéter de la mine refrognée de ce gardien trop zélé, Eusèbe s'asseyait sans façons à côté de Mme Fynch, qui le regarda par-dessus l'épaule et lui fit un salut très court. Elle ne lui semblait jamais plus charmante que lorsqu'elle s'appliquait à ne l'être pas. Rien en vérité ne convenait mieux à sa petite bouche chagrine que la bouderie, qu'une moue d'ennui ou de dédain, de même que la robe de deuil, qu'elle s'obstinait à ne pas quitter, faisait valoir mieux que toute autre sa beauté frêle et pâle. Eusèbe fut tenté de lui faire sa cour pour son propre compte ; mais elle était si peu encourageante qu'il n'eut pas grand mérite à se renfermer dans ses humbles fonctions de courtier. Ce grand philosophe ne trouvait pas les raisins trop verts ; il disait avec une courageuse franchise : « La grappe est trop haute ; laissons-la manger à d'autres ; après eux, s'il en reste ! »
« Chère madame, s'écria-t-il , vous êtes vraiment une femme bien singulière. J'ai eu l'honneur de vous voir souvent à Mon-Bijou; nous nous retrouvons entre le 36 e et le 37 e degré de latitude, et cette rencontre inattendue ne vous cause ni étonnement ni plaisir. J'ai le cœur plus sensible, et, en vous apercevant ici, je me suis senti transporté de joie. Ce temple que vous dessinez était un sanctuaire célèbre d'Aphrodite. Vous êtes beaucoup plus forte en mythologie que Mme Démonte, et je croirais vous faire injure en vous expliquant qui est Aphrodite. Eh bien, je me disais tout à l'heure que, si belles que soient ces montagnes, cette mer, cette herbe fleurie, ce qu'on désire surtout rencontrer dans le voisinage d'un temple de Vénus, c'est une jolie femme. Vous m'êtes apparue, le ciel avait exaucé mon vœu. »
Elle ne daigna pas lui répondre. Regardant tour à tour le temple et son papier, elle dessinait d'une main fiévreuse.
« Votre croquis, reprit-il en se penchant sur l'album, viendra très bien. Cependant, si je dois vous dire toute ma pensée, je le trouve un peu bavoché; je n'y reconnais pas la netteté, la précision ordinaire de votre crayon. Vous êtes distraite, vous pensez à quelque chose ou h quelqu'un. Si j'étais fat, je m'imaginerais que c'est à moi; mais je ne suis pas fat. Madame Fynch, à qui pensez- vous? »
Elle secoua la tête comme un cheval qui chasse un taon. Le taon, c'était Eusèbe.
« Madame Fynch, madame Fynch, sommes-nous amis ou ennemis?
— Comme il vous plaira, dit-elle sèchement.
— Bah ! vous ne dites pas ce que vous pensez. Vous
savez que je suis votre allié. Craignez-vous par hasard que je ne prenne quelque liberté inconvenante? Vous êtes trop bien gardée, et si je m'avisais de manquer à la moindre des bienséances, votre grand estafier à turban, qui ne me quitte pas des yeux, aurait bientôt fait de braquer sur moi sa canardière. Madame Fynch, ne méprisez pas votre allié. Le chasseur le plus adroit, le plus beau tireur du monde ne tue rien si Ton ne lui rabat le gibier. Entendez -vous, de grûce, avec Eusèbe Furette.
— Savez-vous ou ne savez-vous pas, répliqua-t-elle d'un ton de duchesse, que je ne puis souffrir certain genre de plaisanterie?
— Soit! vous refusez de me faire des confidences. Me ferez-vous au moins l'amitié de m'apprendre dans quel canton de la régence vous avez planté votre tente?
— A Nebeui.
— Ah ! vous êtes installée à Nebeui !
— De quoi vous étonnez-vous? Tunis m'a paru une ville trop bruyante; je désirais habiter un endroit tranquille; on nous a indiqué Nebeui.
— Voyez comme cela se trouve! s'écria Eusèbe. C'est à Nebeui que nous allons aussi, M. de Coulouvre et moi. Au fait, je crois m'en être expliqué un jour devant vous, dans la salle à manger du Grand-Hôtel de Tunis.
— Je ne sais ce que vous avez pu dire, interrompit-elle avec hauteur. Ce qui est certain, c'est que nous vivons à Nebeui comme de vraies recluses ou peu s'en faut, et qu'à l'exception du contrôleur civil et de sa femme, qui sont parfaits pour nous, je suis décidée à n'y voir et à n'y recevoir personne.
— Quoi! si Ton vous donnait une sérénade, Rosine ne paraîtrait pas un instant à sa fenêtre !
— Ma fenêtre ne s'ouvre pas sur une rue, mais sur un grand jardin clos de murs, et, si quelqu'un se permettait de les franchir, je le préviens qu'à défaut d'un spahi nous avons un jardinier qui fait bonne garde.
— Qu'Aphrodite en soit louée I votre langue commence à se dégourdir. Ce que vous dites est amer, mais je préfère vos amertumes à vos silences.... Non, nous n'escaladerons point votre mur et nous ne forcerons pas votre grille ; il n'est pas dans nos habitudes de. pénétrer chez les gens avec effraction. Mais enfin Nebeul n'a, si je ne me trompe, que sept ou huit mille habitants, on s'y rencontre. Me permettrez-vous de vous reconnaître et de vous saluer?
— Vous ne me rencontrerez pas, dit-elle en recommençant à crayonner.
— Il faut partir du principe que tout arrive. Et, tenez, le comte Ghislain m'a quitté tout à l'heure pour aller échanger ses tristes pensées avec un chérif ; c'est désormais sa façon de s'amuser. Il n'a pas trouvé son homme, et le voiià qui revient, je l'aperçois au bas de la colline. »
Elle ne put s'empêcher de tourner vivement la tête, pour s'assurer s'il disait vrai.
« Ah ! je vous y prends, et, sans calembour, mon comte vous intéresse. Mais parlons sérieusement, et supposons que mon noble patron m'aperçoive en ce moment assis à vos côtés, et qu'un quart d'heure plus tard il me dise : « A propos, mon cher Eusèbe, qui « est cette aimable personne avec laquelle vous cau- « siez si familièrement?... » Madame Fynch, que devrai -je lui répondre?
— Répondez-lui, dit-elle d'une voix aiguë, qu'elle se nomme Mme Fynch, qu'elle est d'une santé délicate, que son médecin l'a envoyée en Tunisie, qu'elle s'est fixée à Nebeul, endroit tranquille, qu'après la saison des pluies elle a profité du beau temps pour faire une excursion, qu'elle a passé la nuit dernière à Zaghouan, qu'elle a voulu faire un croquis à Aphrodisium, que tantôt elle partira pour Hammamet, en longeant le bord de la mer, que d'Hammamet elle retournera à Nebeul, qu'elle a au surplus des mœurs sauvages, et que le plus grand plaisir qu'on puisse lui faire est de ne pas s'occuper d'elle et de paraître ignorer son existence.
— Et lui dirai-je que cette sauvagesse est la nièce de Mme Démonte?
— Pourquoi pas?
— Ce serait risquer beaucoup. Il y a dans ce monde, madame Fynch, des parentés un peu compromettantes. »
Elle referma violemment son album.
« Et que m'importe d'être compromise ou non dans l'esprit du comte de Goulouvre? Que m'importe son estime ou son mépris? Que m'importent sa personne, son nom, sa mélancolie et son orgueil?
— Seigneur Dieu! ne vous agitez pas ainsi, dit Eusèbe d'une voix suppliante, ou votre spahi va s'imaginer que je vous manque de respect, et je suis un homme mort. Puisque le comte de Coulouvre vous déplaît, ne parlons plus de lui; mais, avant que je vous quitte, rendez-moi un service d'amie. Nous allons nous séparer, lui et moi, pour quelques jours. Il se propose d'aller se promener à cheval dans je ne sais quels déserts inaccessibles aux voitures. De mon
côté, je pars en courrier pour Nebeul, à l'effet d'y retenir un logement où il n'aura que la peine de s'installer en arrivant, et, en vérité, je suis charmé démon sort, car j'aurai l'immense avantage de rouler sur la même route que Mme Fynch ; je contemplerai de loin, sinon sa gracieuse personne, du moins la capote de sa calèche. Madame Fynch, je vous en conjure, assistez-moi de vos lumières. Y a-t-il un hôtel à Nebeul?
— Non, dit-elle d'un ton radouci. Il y avait autrefois un restaurant tenu par un juif; il a fait de mauvaises affaires et fermé boutique. D'ailleurs il ne logeait personne.
— On couche donc là-bas à la belle étoile?
— On loue facilement une maison; quelques heures vous suffiront pour en trouver une à votre convenance. Il y à au delà de Nebeul une sorte de faubourg qui en est séparé par un oued, c'est-à-dire par une rivière sans eau.
— Parlons-en; je les connais, les rivières sans eau de la Tunisie; on s'y noie.
— Si vous apercevez une goutte d'eau dans celle de Nebeul, répondit-elle avec un sourire sardonique, je vous autorise à me donner une sérénade. Après l'avoir passée à pied sec, vous verrez de charmantes maisons arabes, entourées de grands jardins. Juste en face de celle que nous habitons, il en est une qui est vacante ; entre leurs clôtures il n'y a que la largeur d'un chemin.
— Admirable ! s'écria-t-il en frappant des mains. Que tous vos péchés vous soient remis ! Vivre à deux pas de vous, séparé de cet ange terrestre par une route peut-être étroite ! . . .
*— Qu'importe, interrompit-elle, que cette route
soit large ou étroite, puisque la grille devant laquelle elle passe ne s'ouvre jamais pour personne!... »
Elle aperçut au bas de la colline Mlle Tannay, qui revenait avec ses orchis. Elle se leva aussitôt pour l'aller rejoindre, et le spahi se leva aussi, et Eusèbe dut en faire autant.
c Chère madame, dit-il, il y a ici des millions de fleurs orangées, écartâtes ou d'un bleu outrageant, dont aucune ne vous ressemble. I-a seule plante qu'on puisse vous comparer ne se trouve pas à Aphrodisium. Elle a une fleur délicate, d'une pâleur un peu froide, et on rappelle, je crois, l'anémone glaciale, parce qu'elle ne pousse qu'au bord des glaciers. J'en ai vu jadis un échantillon dans un jardin d'acclimatation. Mais il y a entre elle et vous cette grande différence qu'elle n'a point d'épines et que vous en avez beaucoup. C'est égal, trois fois heureux l'homme intrépide qui, au risque de se piquer les doigts, cueillera cette adorable fleur qu'on nomme Mme Fynch 1 »
Elle ne l'écoutait plus, elle était déjà partie avec son gardien, qui lui marchait sur les talons, comme un eunuque chargé de la surveillance d'une sultane.
« Cette petite femme ne manque pas d'esprit, pensait Eusèbe. Elle a l'art de vous expliquer toutes les choses essentielles en se donnant l'air de ne rien dire. Mais je la crois présomptueuse et fort imprudente. Que sert d'avoir des idées si Ton pèche dans l'exécution ! L'Italie disait : Italia farà da se, et l'Italie a eu diablement besoin qu'on l'aidât. »
Deux heures après, ainsi qu'Eusèbe l'avait annoncé à Mme Fynch, le comte Ghislain, monté sur le cheval de son valet de chambre, à qui il céda sa place dans
le landau, laissait le golfe d'Hammamet derrière lui et s'acheminait seul à travers un bois de thuyas, emportant pour tout bagage son portemanteau, qu'il avait pris en croupe. Il s'accommodait de la société d'Eusèbe, dont il s'était fait une habitude, et, faiblesses ou peccadilles, il lui passait tout en considération de sa parfaite égalité d'humeur. Mais il voulait voyager pendant quatre ou cinq jours à sa fantaisie, sans avoir à se gêner pour personne; c'était un genre de repos qu'il ne s'était pas encore donné.
Il arriva vers le soir à Zaghouan, dont les maisons s'éparpillent en désordre, comme un troupeau de chèvres, sur un monticule escarpé. Il descendit dans une auberge tenue par des Français, qui lui parlèrent de Mme Fynch ; il ne prêta aucune attention à ce qu'on lui en disait. Ce qui distingue Zaghouan de la plupart des villes tunisiennes, c'est que, située au pied d'une montagne riche en sources, elle est traversée par des eaux courantes et murmurantes qui ne tarissent jamais. Ghislain arpenta longtemps des sentiers pierreux, entre des haies d'aubépine, parmi des jardins pleins de cognassiers et de cerisiers en fleur; des rossignols se répondaient de toutes parts, et l'étoile du berger, à demi perdue dans une vapeur rose, semblait les écouter avec un frisson de plaisir. Mais il pensait à certaines sentences que lui avait récitées le chérif, et si ces rossignols, qui chantaient si bien, avaient été soudoyés par quelque malin esprit pour attendrir son cœur et le regagner au monde et à l'amour, leur travail fut vain. Us avaient beau s'égosiller, une autre musique, qui venait de plus loin, couvrait leur voix.
Le lendemain il fit l'ascension du Zaghouan. S'étant
refusé à prendre un guide, peu s'en fallut qu'il ne restât dans un précipice ; mais il était fort et adroit, il réussit à atteindre le sommet. Les jours suivants, il parcourut la vallée de la Miliana, poussant à droite et à gauche des pointes dans des gorges et des ravines où Ton ne va guère. Un soir, comme il approchait d'un gourbi, il fut assailli par une troupe de gros chiens blancs, tachetés de jaune, au museau de loup, à la queue en panache. Il les écarta à coups de pierre et pénétra dans le gourbi. Il y passa la nuit sous une tente en peau de chameau, avec des hommes sombres, qui avaient l'air de brigands et qui lui offrirent tout ce qu'ils avaient; à la vérité, c'était peu de chose.
En se remettant en route, il eut la surprise d'apercevoir à l'horizon un lac qui n'était point marqué sur sa carte. De glandes barques y voguaient, voiles au vent ; au fond d'une anse s'élevait une ville, dont il pouvait compter les coupoles et les minarets. Il lui fallut quelque temps pour découvrir qu'il était la dupe d'un mirage. Quelques minutes plus tard, il passait près d'un pic massif et de large carrure, où l'on exploite des mines de plomb. On l'avait engagé à se méfier des Siciliens qui travaillaient dans ces mines. Il en rencontra deux dans un endroit fort désert. S'ils avaient de mauvaises intentions, le fier visage de ce cavalier leur imposa, car ils tournèrent le dos et disparurent.
Dans un village adossé au Djebel-Bou-Kornéin, ou Montagne-à-Deux-Cornes, il eut avec un cafetier une conversation qui le chagrina. Ce cafetier était un Turc d'Alger, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait formé le projet de se rendre en pèlerinage à Kérouan
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et à La Mecque. A force d'économie, il avait amassé péniblement un millier de francs, s'était mis en chemin. Gomme il arrivait au pied de la Montagne-à-Deux- Cornes, il était. tombé malade; à peine guéri, il avait changé d'idée, s'était marié, et il tenait un café. Sa femme lui avait donné trois fils, qui venaient bien, et il bénissait les maladies, qui rendent quelquefois les hommes plus sages. Satisfait de son sort, il avait le front épanoui et ce large et plantureux sourire, particulier aux Turcs qui sont contents.
« Vous mourrez donc, lui dit Ghislain, sans avoir vu ni Kérouan ni La Mecque? »
Le cafetier, qui aimait à parler, lui expliqua à sa façon qu'on ne fait pas toujours ce qu'on veut et que souvent on s'en trouve bien, que, grands ou petits, nous sommes des marionnettes dont la destinée tient les ficelles. Ghislain le prit en pitié : il estimait peu les hommes qui ne font pas ce qu'ils veulent et s'en consolent facilement. Le Turc aurait pu lui répondre qu'on admire quelquefois des lacs qui ne sont que des mirages, et que souvent on croit avoir une volonté qu'on n'a pas.
Il quitta Hamman-Lif dans l'après-midi, pour traverser la chaîne de hauteurs qui sépare le golfe de Tunis de la côte orientale de la régence. Il s'égara dans des collines de sable et de marne, et la nuit le surprit au fond d'un ravin qui est un lieu d'assemblée pour les chacals. Il entendit leurs sinistres hurlements, qui se rapprochaient de minute en minute, et il aperçut dans les buissons des yeux luisants et chauds comme une braise. Il savait qu'un cheval qui butte et un cavalier désarçonné ont tout à craindre de ces lâches rôdeurs. Il mit pied à terre, attacha son cheval à
un arbre, et, le revolver au poing, il fit face aux assaillants, qui se tenaient à distance. Il finit par s'impatienter, en abattit un d'une balle et la bande se dispersa. A la petite pointe du jour, il retrouva son chemin, atteignit un col qui commande le Sahel, et ses regards parcoururent le pays délicieux où il se promettait de passer quelques mois. A ses pieds, entre le rivage de la mer et un cirque de montagnes argileuses, rayées par endroits d'écorchures rouges, se déployait une plaine fertile et riante, qui n'est qu'un grand jardin. D'immenses vergers d'oliviers, à perte de vue, ombrageaient des champs d'orge ; à leur vert bleuâtre se mêlait le vert foncé des caroubiers, qui les dépassaient de la tête. Au milieu de ces vergers, que coupaient de longues rangées de cyprès, Ghislain voyait çà et là des taches blanches semblables à des amas de neige fraîchement tombée ; c'était Nebeul et les villages qui l'avoisinent. La mer était grise ; mais bientôt l'aurore y fit pleuvoir ses roses. Il s'enfonça dans un chemin creux et descendit vers ce pays où il apportait sa volonté et où son destin l'attendait.
Eusèbe avait employé utilement son temps et bien fait les choses. Il s'était empressé de louer la villa vacante que Mme Fynch lui avait indiquée et d'arrêter un cuisinier du pays, qui, ayant servi chez des Européens, avait appris à modérer son goût pour les épices et le piment. Ghislain trouva, en arrivant, une maison en bon état, nettoyée à fond, lavée, époussetée du haut en bas. Il y avait des provisions dans le cellier, deux barriques de vin dans la cave, du pain mollet sur la planche, des broches qui ne demandaient qu'à tourner, dans l'écurie un âne et un cheval, dans le clos un jardinier qui, comme tous les Arabes, travaillait avec fureur quand on le regardait. Le comte n'eut que la peine de se mettre à table, et il éprouva un agréable étonnement, qu'il n'essaya pas de dissimuler. Il complimenta Eusèbe, qui lui dit :
« Je pensais bien qu'après quelques jours passés en pleine sauvagerie, un peu de civilisation vous plairait. Je vous en prie, si vous vous établissez en Afrique, prenez-moi pour votre intendant. J'ai découvert que c'est ma vraie vocation. »
Ghislain, qui ne lui avait pas encore parlé de la sienne, lui répondit sardoniquement :
« Comptez sur moi , mon cher ; je n'aurai jamais d'autre intendant que vous. »
La maison, d'un seul étage, se composait de dix pièces s'ouvrant sur un patio en forme de rotonde, et, du côté opposé à la route, elle donnait sur une large terrasse dallée, que flanquaient aux deux coins un eucalyptus et un arbre de Judée chargé de fleurs. Au delà s'abaissait en pente douce un jardin de six hectares, qui regardait la mer. Les jardins de Nebeul sont incomparables. Sous notre ciel pâle, les plantes, qui vivent de jour autant que d'eau, se dispuient avidement la lumière et engagent entre elles un dur combat pour l'existence. Il faut espacer les arbres, les émonder sans cesse, éclaircir des ombres trop épaisses qui ne laissent rien pousser, pas même un brin d'herbe. Le soleil d'Afrique est si généreux qu'il a de la lumière à donner aux petits et aux humbles comme aux superbes. Il filtre à travers les feuillages les plus denses, et au pied des arbres croissent des arbustes, qui recouvrent des plantes basses sans leur faire tort. Il y a un peu de ciel pour tout le monde, et, à condition d'avoir un puits d'arrosage qui ne tarisse pas, tout prospère. Les jardins de Nebeul sont de merveilleux fouillis; ils ravissent les yeux par une luxuriance unie à la grâce, et la joie abondante de la terre se communique au cœur de l'homme.
Lorsqu'il s'accoudait sur le mur à hauteur d'appui de sa terrasse, Ghislain enfilait du regard une longue allée que bordaient une vigne en treille et des jasmins, des citronniers, des cédrats des grenadiers au feuillage d'or. Cette allée menait à un champ de roses
et, plus loin, à une noria, dont la grande roue était mise en mouvement par un chameau borgne. À droite et à gauche se mêlaient aux arbres d'agrément plusieurs variétés d'orangers; on y récoltait, selon la saison, des mandarines, des chinois, l'orange amèref à Técorce rugueuse. Plusieurs portaient à la fois des fleurs, des fruits encore verts, des fruits déjà mûrs. On pouvait se croire dans les jardins d'Alcinoûé. ' Le comte de Goulouvre était si charmé de sa nouvelle installation, qu'il resta près de huit jours sans sortir de chez lui. Quand il ne lisait pas le Coran en s'aidant de son dictionnaire et d'Eusèbe, il arpentait son allée, son verger, regardait tourner son chameau, ou se régalait d'oranges sanguines qu'il avait eu le plaisir de cueillir lui-même sur la branche. Le profond repos dont il jouissait, un grand silence qu'interrompait par intervalles le bruit lointain d'une vague qui se fâchait ou le cri d'un oiseau, la beauté du ciel et de la terre, une brise saline qui charriait des parfums, tout l'enveloppait d'une douceur secrète. Il avait parcouru"] la Tunisie en touriste; il venait d'y prendre pied, d'y enraciner sa vie, et il se figurait avoir mis des espaces immenses entre le monde et lui. Il se sentait à mille lieues de son passé, qui lui apparaissait • comme un fantôme. Il avait juré d'épouser l'Afrique; il célébrait ses fiançailles, et sa fiancée lui semblait belle.
Eusèbe s'était tenu jusqu'alors dans une grande réserve; mais depuis qu'il avait vu le comte Ghislain sourire en passant un gué qui n'en était pas un, il s'était enhardi, et il commençait à pousser des reconnaissances dans un cœur longtemps fermé, qui, sous l'influence amollissante d'un ciel toujours en fête et
d'une terre toujours en joie, lui paraissait disposé à s'entr'ouvrir.
« Vous vous imaginez, mon cher comte, disait-il, que Nebeul est un endroit où il ne se passe rien. Allez visiter, un jour de marché, cette petite ville aux maisons blanches, aux rues proprettes, aux bazars voûtés, et vous m'en direz des nouvelles. Vous trouverez partout de la poussière, du bruit, des gens qui se poussent, s'interpellent, se disputent, crient et, après avoir crié, se mettent à rire, ce qui est à peu près le fond de la vie humaine. On fabrique ici des poteries célèbres dans toute la régence; mais les Nébelis ne font pas seulement des pots, ils font l'amour. Songez que chaque maison de Nebeul est couverte en terrasse, qu'il n'est pas besoin d'être un singe ou un clown pour passer de Tune à l'autre et faire ainsi le tour de la ville. Ces femmes qui ne sortent que voilées ne sont pas toutes d'une vertu rigide. Je tiens de bonne source qu'elles ne se prennent jamais de bec sans que l'une crie à l'autre : « Tu es trop laide pour avoir un amant, et jamais aucun homme n'est entré chez toi par la terrasse ». Tant il est vrai de dire que le monde entier est fait comme notre famille.
— Fort bien, répondit le comte. Écrivez, mon cher, les Mystères de Nebeul. Gela vous occupera.
— Vous croyez aussi, reprit Eusèbe, que la route qui passe ici près traverse un désert, et vous vous flattez de n'avoir ni voisins ni voisines. Erreur profonde! Il y ajuste en face de chez vous une. maison, que je croyais inhabitée. J'ai appris qu'elle est occupée par deux Françaises. Cela vous étonne? J'en suis surpris autant que vous. Par quel enchaînement de cir-
constances bizarres deux Françaises, dont Tune, paraît-il, est une Parisienne, sont-elles venues s'échouer à Nebeul? Je le leur demanderais volontiers à ellesmêmes; mais on ne les voit guère. Elles ne sortent que pour aller à la messe, qui est dite chaque dimanche par le curé maltais de Hammamet. Le reste du temps, elles se tiennent closes et coites dans leur jardin, qu'un grand mur et une grille doublée d'une porte en plein bois défendent contre les curieux. J'ai surnommé leur maison la villa des Invisibles.
— A merveille! La Villa des Invisibles, ou les Mystères de Nebeul. Vous avez trouvé votre titre, et le reste est un détail. Je m'inscris pour cent exemplaires.
— Hélas! dit Eusèbe, je ne suis pas écrivain.
— C'est dommage. L'écriture est un calmant qu'il faut recommander aux imaginations trop vives.
— La mienne ne l'est pas trop, répliqua-t-il. Elle a juste le degré d'échauffement qui convient au bonheur. »
Ghislain s'était fait donner à Tunis une lettre de recommandation pour le vice-consul, contrôleur civil de Nebeul, seul Français à poste fixe dans cette population d'Arabes et d'Israélites. Il se décida enfin à porter sa lettre. Le contrôleur, homme d'esprit et d'humeur agréable, lui fit le plus cordial accueil. Sa femme, qui avait beaucoup de grâce, d'entregent, le reçut encore mieux; mais elle découvrit avec surprise qu'un fils de grande famille, qui semblait fait pour allumer des passions, était un assidu lecteur du Coran, moins curieux de savoir comment il faut s'y prendre pour s'amuser à Nebeul que de démêler ce qui pouvait bien se passer dans l'âme et dans la conscience des Nébelis.
Le vice-consul prit rendez-vous avec lui pour lui faire visiter les ruines de l'ancienne Naples ou Neapolis, qui a légué son nom à Nebeul. Puis il le mena dans la boutique d'un potier et dans l'école récemment fondée, où un Algérien enseignait le français h une centaine de petits Arabes. Le comte interrogea lui-même ces gamins aux grands yeux éveillés. On leur avait affirmé que l'étude du français les aiderait à faire leur chemin et peut-être à conclure un jour de bons marchés. Ils se le tenaient pour dit, et ils mordaient aux conjugaisons les plus irrégulières, comme s'ils eussent mangé une beurrée; ils s'en barbouillaient avidement le cerveau et la bouche. L'instituteur déplorait la pauvreté de son mobilier scolaire, et se plaignait de manquer de livres, d'atlas, de mappemondes. Ghislain lui laissa en partant quelques billets de banque, dont la destination eût été sûrement changée si l'on avait consulté les petits Arabes.
Le lendemain, accompagné d'Eusèbe, il retourna chez le contrôleur, qui les avait invités à dîner. Ils causaient depuis quelques minutes avec l'aimable contrôleuse, quand deux femmes entrèrent. Ghislain reconnut sur-le-champ Mlle Tannay à sa figure de brebis et à ses boucles en tire-bouchon. Cette appa^ rition, qui lui remettait subitement en mémoire des événements qu'il tâchait d'oublier, lui fut désagréable. Il n'avait jamais parlé à Mlle Tannay, mais il l'avait rencontrée dans un endroit où il avait beaucoup souffert : Bois-le-Roi venait le relancer à Nebeul, et une épave de son passé lui rappelait son naufrage.
« Mme Démonte serait-elle ici? » se demanda- t-il.
Mais Mme Démonte ne parut pas. Elle était remplacée par une jeune femme dont le sourire mélanco-
lique n'éveillait en lui aucun souvenir. La contrôleuse reprocha gracieusement à Mme Fynch la rareté de ses visites. Elle s'excusa, répondit, en baissant ses yeux de gazelle effarouchée, qu'elle avait été fort souffrante, que depuis douze jours elle n'était pas sortie. On lui déclara que, pour la punir, on entendait la garder à dîner. Elle se défendit, chercha des échappatoires ; on lui prouva que ses raisons ne valaient rien, on la supplia avec tant d'insistance qu'elle finit par céder.
Pendant le repas elle mangea peu, parla moins encore. Elle n'intervenait dans la conversation, qui était fort animée, que par la langueur de ses regards et la pâleur de son sourire. Elle écoutait les moindres paroles du comte Ghislain avec une dévote attention et dans une sorte d'extase : dès qu'il regardait de son côté, elle détournait la tête, et ses lèvres étaient agitées de tressaillements nerveux.
« C'est une minaudière, pensait Ghislain, ou une hystérique.
— Elle est maladroite, se disait Eusèbe; ce n'est pas par des grimaces qu'elle l'attrapera ; mais les comédiennes qui n'ont pas fait leur Conservatoire exagèrent toujours leurs effets. »
L'instituteur vint prendre le café. On parla d'écoles.
« Si jamais, dit Ghislain, on fondait ici une école de filles, j'en ferais volontiers les frais Je ma suis laissé dire que le plus grand service qu'on pût rendre à ce pays serait d'y réformer l'éducation des femmes, et que, du môme coup, on supprimerait la polygamie.
— La polygamie, répondit le contrôleur, est un cas pendable, mais un cas rare. Il faut être riche pour se donner lé luxe d'avoir plus d'une femme, et je ne
pourrais pas citer trois Nébelis qui en aient deux. En revanche, je n'en connais pas un seul qui consentît à envoyer ses filles à l'école. Ce serait une révolution dans les mœurs. Le moyen de traîner à l'abreuvoir des ânes qui non seulement n'ont pas soif, mais qui se font un scrupule de boire ! »
Mme Fynch sortit enfin de son long silence. Elle eut le courage de regarder Ghislain en face, et elle s'écria :
« Ah ! monsieur le comte , pourquoi voulez-vous tirer les femmes de Nebeul de leur honteuse ignorance? Plus elle est épaisse, plus elle les préserve du malheur. J'en connais quelques-unes qui travaillent fort bien à l'aiguille et qui excellent dans la broderie d'or et de soie ; j'ai vu les robes de noces qu'elles préparent à leurs filles, et qui ne dépareraient pas une reine. Là se borne leur savoir, et, j'en conviens, elles n'ont point d'âme, point d'idéal. Mais dans ce misérable monde il est bien dangereux d'avoir de l'âme, et l'idéal est le grand ennemi du bonheur, l'idéal est le tourment delà vie. Raffiner notre esprit, rendre notre cœur plus délicat et plus sensible, c'est multiplier en nous les causes de souffrance. On s'accoutume à comparer tristement ce qui est à ce qui devrait être, ce qu'on voit à ce qu'on imagine, et on prend les réalités en mépris, en dégoût. Si j'osais vous parler de moi, je vous avouerais que j'ai maudit cent fois l'instruction qu'on m'a donnée. J'envie l'ignorance des femmes de Nebeul; je voudrais, comme elles, n'avoir point d'âme. »
Elle avait prononcé son discours d'une voix entrecoupée de soupirs. Quand elle eut fini, elle parut confuse d'en avoir dit si long, de s'être abandonnée ainsi
à ses sentiments; elle rougit et enfouit son visage dans ses mains.
« Trop de grimaces, ma fille ! lui disait mentalement Eusèbe. A cela près, ton petit discours n'était pas mal. y>
La vice-consulesse, qui n'était ni minaudière ni hystérique et qui la lorgnait malicieusement du coin de l'œil, trouva, quelques instants plus tard, l'occasion d'expliquer à Ghislain que Mme Fynch était une femme un peu exaltée, qu'il fallait l'excuser, qu'elle avait beaucoup souffert, qu'elle était la veuve d'un aimable Américain, qu'elle ne pouvait se consoler de Favoir perdu, et qu'on l'avait envoyée en Tunisie pour y rétablir sa santé et se refaire de ses chagrins.
Mme Fynch se leva bientôt pour partir.
« Je vous accompagnerai, lui dit le contrôleur. Vous avez plus d'un kilomètre à faire pour rentrer chez vous, et peut-être craignez-vous les mauvaises rencontres, quoiqu'il n'y ait ici ni ivrognes ni rôdeurs de grandes routes. On ne cultive dans ce pays que le vol domestique.
— Vous oubliez, lui dit le comte, que nous sommes, ces dames et moi, de très proches voisins. Je me charge de les mettre chez elles. »
Mme Fynch et Mlle Tannay remontèrent sur les bourriquets qui les avaient amenées, et on fit route ensemble. Personne ne soufflait mot. Mme Fynch méditait sans doute sur le malheur des femmes qui ont un idéal,' et Mlle Tannay, qui joignait à ses vertus un peu de vanité, était si ravie d'avoir dîné avec le comte de Goulouvre qu'elle se recueillait dans l'émotion de sa bonne fortune et se promettait d'en écrire le lendemain à Mme Démonte, ne doutant pas de
lui faire plaisir. On atteignit et traversa l'oued, dont le sable étincelait comme de l'argent sous les rayons de la lune, qui était dans son plein. Tout à coup l'âne de Mme Fynch leva la tête pour contempler cette lune ronde et éclatante, il sentait apparemment le désir de lui confier ses secrets : il s'arrêta net et se mit à braire. Dans sa surprise, Mme Fynch lâcha la bride, vida les arçons, se laissa rouler dans le sable. Elle avait eu plus de peur que de mal. Ghislain l'aida à se relever, et, un genou en terre, avançant la main, la pria de s'en servir comme de montoir. Elle y posa son pied mignon, se remit en selle. On repartit, on arriva et on se quitta, sans que, de part ou d'autre, on eût parlé de se revoir.
L'instant d'après, Ghislain fumait un cigare sur sa terrasse, où son arbre de Judée, éclairé par la lune, dessinait comme une dentelle d'ombre et de lumière. Eusèbe vint s'asseoir à côté de lui.
« Jolie petite femme! s'écria-t-il en bourrant sa pipe.
— Que voulez-vous dire? demanda le comte un peu distrait, qui pensait à tout autre chose qu'à Mme Fynch.
— Je dis et j'affirme que notre invisible voisine, laquelle a consenti enfin à se laisser voir, est une jolie petite femme.
— Elle vous plaît I
— Beaucoup. Elle n'est pas seulement charmante, elle a de l'élévation dans les idées, et je la rangerais volontiers parmi les âmes d'élite.
. — A moins que ce ne soit une aventurière, dit Ghislain d'un ton bref.
— Gomment donc? Sur quoi jugez-vous...?
— Le mot est dur, et je le retire, puisqu'il vous blesse. Excusez-moi, j'ai peu de goût pour l'afféterie et pour les femmes qui minaudent.
. — Ehl mon Dieu, je conviens que Mme Fynch a parfois des airs mignards, penchés et langoureux, et un peu de recherche dans le langage. Il y a des vins qui étonnent par leur saveur étrange, la première fois qu'on en boit; mais on s'y fait bien vite et on les préfère aux autres*
— Libre à vous, mon cher, d'aller voir Mme Fynch aussi souvent qu'il vous plaira ! Mais ne l'amenez pas ici. »
. La première impression n'avait pas été favorable, et Eusèbe opéra une prudente retraite.
« Au fait, dit-il, vous avez raison. Je persiste à soutenir que Mme Fynch est très agréable de visage et de tournure; mais, tout compté, tout rabattu, elle est fort déplaisante.
— A la bonne heure! Que lui reprochez-vous?
— La couleur noire de ses pensées. Si vous n'aimez pas les femmes qui minaudent, je n'aime pas celles qui se permettent de calomnier indignement la vie. .
: — Peut-on la calomnier, gras disciple d'Épicure? lui demanda Ghislain.
— Me permettez-vous, une fois pour toutes, de vous exposer mes petites idées à ce sujet? reprit Eusèbe,
— De grand cœur. Je suis trop heureux de m'in r struire.
— Mon opinion très arrêtée est qu'un peu de philosophie nous mène au pessimisme, et que beaucoup de philosophie nous en guérit. On accuse les poursceaux d'Épicure, tels que moi, de se plaire dans cette
vallée de larmes, parce qu'ils ne voient que les surfaces. C'est tout le contraire. Les surfaces sont rugueuses, désagréables, grises, dures au toucher. Mais quiconque ne s'en tient pas aux apparences et va au fond des choses, découvre que les situations les plus désespérées ont leurs bons côtés et leurs ressources inattendues, qu'avec quelque effort d'esprit, quelque industrie,on tire le bien du mal et on change ses peines en plaisirs. Je compare la vie à une de ces maisons d'Orient qui n'ont point de jour sur la rue et qui ressemblent à des cachots. Un soir, à Sousse, j'ai réussi à. m'introduire, sous un prétexte spécieux, dans une de ces tristes prisons. Qu'y ai-je trouvé? un salon décoré avec un luxe inouï et une superbe Juive, aux sourcils fièrement arqués, vêtue d'une robe de soie blanche, sur laquelle flottait une écharpe de soie verte. Cette déesse était comme cuirassée de pierreries, et ses doigts étaient si chargés de bagues qu'elle devait renoncer à fermer la main. Quand nos pauvres Françaises sont appelées à figurer dans un bal à côté de ces Africaines parées comme des châsses, elles sauvent leur honneur en disant : « Nous avons laissé nos « bijoux en France ». Bref, je fus ébloui, et je me dis : Il n'y a pas de maison si triste qu'on n'y puisse trouver une Juive, et les existences les plus sombres ménagent au philosophe d'agréables surprises.
— J'admire médiocrement, répondit Ghislain, les femmes cuirassées de pierreries, et qui ont tant de bagues aux doigts qu'elles ne peuvent plus fermer la . main.
— Puisque ma comparaison vous paraît clocher, j'en cherche une autre, et je déclare que la vie ressemble à ces énormes figuiers d'Inde ou de Barbarie,
aux raquettes épineuses, qui environnent comme un mur d'enceinte continu tous les villages de ce pays, et qui assurément sont des remparts assez redoutables pour les défendre contre une charge de cavalerie. J'ajoute, pour en avoir fait la douloureuse expérience, que leurs épines font des piqûres cruelles. Mais ne les calomnions pas : ils produisent des fruits en forme de figues dont j'ai tâté et qui m'ont paru savoureux. Aussi l'Arabe ne pourrait-il se passer de ses cactus, qui sont ses magasins de provisions dans les années de disette, et il a appris l'art de cueillir leurs fruits sans se piquer. C'est le résumé de la sagesse. Que si ma seconde comparaison vous paraît boiteuse comme la première, je comparerai encore la vie....
— Assez, assez, seigneur Sganarelle! » interrompit Ghislain.
Et, tirant de sa poche un papier que lui avait remis le marabout d'Aphrodisium et qu'il était parvenu à déchiffrer, il lut à Eusèbe ce passage :
« Dieu bénisse Mahomet, son prophète, et la famille « de Mahomet, ses femmes, ses descendants, ses amis « et ses fidèles! Je m'étonne que celui qui a entendu « parler de la mort puisse se réjouir. Je m'étonne que « celui qui a passé près d'un tombeau puisse encore « rire. »
— Quel raisonnement! s'écria Eusèbe. Eh! sans doute* nous mourrons tous, s'il faut en croire Bossuet. Mais je m'étonne, à mon tour, qu'un homme qui, après avoir bien dîné, en bonne compagnie, passe sa soirée au clair de la lune, sur une terrasse où il respire l'odeur des jasmins, déclare la vie radicalement mauvaise, surtout quand il songe qu'il y a dans ce
27 i LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
inonde beaucoup de jolies femmes, et que souvent, pour en trouver une, il suffit de traverser la largeur d'une route. »
Ghislain, dépliant de nouveau son papier, lui lut cet autre passage :
« Lorsqu'Adam marchait sur la mer, il rencontra « Eve et lui dit : Qui es-tu?
« Elle répondit : Je suis celle qui tue la pitié.
« Il lui dit encore : Qui es-tu?
« Elle répliqua : Je suis celle qui détruit la richesse ; t celui qui la trouve me trouve, celui qui ne la trouve « pas ne me trouvera jamais.
« Et Adam lui demanda pour la troisième fois : Qui « es-tu?
« Je suis, répondit-elle, la créature en qui. il ne « faut mettre aucune confiance; Eve est mon nom. »
— Salut aux mélancoliques et à leur mélancolie! dit Eusèbe.
— Vous vous trompez, mon cher, repartit le comte. L'homme qui a rompu à jamais avec Eve est en voie de devenir parfaitement heureux. »
Il se retira dans sa chambre, et, comme le lendemain était jour de courrier, il écrivit à l'abbé Silvère. Sa lettre finissait ainsi :
<a Je n'ai jamais vu si nettement mon chemin devant moi. Vous me reprochiez mon exaltation. Je suis calme, je suis tranquille; il s'est fait dans mon cœur comme une détente soudaine. Je commence à res^ sentir cette joie qui est le signe, disiez-vous, d'une bénédiction divine. »
Il ne songeait pas à se demander si la douceur d'une vie d'étude et de repos, la constante sérénité du ciel, les caresses d'un printemps fidèle qui ne retire jamais
ses grâces, je ne sais quelle séduction répandue dans l'air, le silence d'un jardin fleuri, la beauté de cette lune qui argentait la mer et endormait les vagues, le parfum des roses et des jasmins, n'étaient pas pour quelque chose dans la paix que savourait son cœur détendu, dans cette joie mystérieuse qui lui semblait une bénédiction divine.
Vers deux heures du matin, un violent coup de cloche retentit à la porte de la villa et ébranla toute la maison. Ghislain, réveillé brusquement, douta quelques minutes s'il avait rêvé. La cloche' tinta de nouveau, et bientôt elle ne cessa plus de sonner. Il avait sauté à bas de son lit. Pendant qu'il s'habillait, son cuisinier arabe entra dans sa chambre et lui dit:
« Que fais-tu? où vas-tu? Tu n'es pas sage, tu ferais mieux de te recoucher. Ceux qui carillonnent aux portes pendant la nuit ne sont pas des gens qui marchent droit. »
Le comte se moqua de sa couardise et s'élança dans la cour. Son valet de chambre venait d'ouvrir la grille, et il se trouva en présence de Mlle Tannay, qui, vêtue d'une camisole, d'un mantelet, d'une jupe et coiffée d'un bonnet que, dans son trouble, elle avait mis sens devant derrière, semblait hors d'ellemême. Elle lui prit les deux mains, en s'écriant :
« Monsieur le comte, sauvez-nous! Pour l'amour de Dieu, venez à notre secours!
— Contre qui? contre quoi? » demanda-t-il.
Elle tâcha de reprendre ses esprits pour lui expliquer qu'un affreux malheur venait d'arriver, que Mme Fynch s'était empoisonnée, que Mme Fynch. avait avalé d'un coup toute une fiole de teinture d'aconit, dont elle prenait dés gouttes pour combattre ses névralgies.
Quand on voyage en Tunisie, il est bon de se munir d'une pharmacie portative et d'un manuel de médecine. Les pharmaciens sont rares dans ce pays, sauf dans les villes de garnison, et, pour avoir le médecin, à Nebeul, il. faut l'aller chercher à Tunis, ce qui demande à peu près un jour pour aller et un jour pour revenir. Ghislain avait emporté de Marseille quelques drogues et de l'émétique, qu'il remit à Mlle Tannay, en lui disant :
-<c Faites-la vomir. Après cela, vous lui ferez des affusions d'eau froide sur la tête et vous lui ingurgiterez du café très fort. Tout à l'heure j'enverrai chercher de ses nouvelles. »
Mlle Tarinay partit en hâte avec ses flacons, et le comte alla secouer Eusèbe, qui dormait si profondément que le bourdon d'une cathédrale, sonnant à toute volée, ne l'aurait pas réveillé.
« Levez-vous bien vite, lui dit-il après l'avoir mis au fait. Mlle Tannay a perdu la tête. Allez l'aider à soigner sa mourante. »
. En arrivant dans la villa des Invisibles, Eusèbe y trouva une femme qui, résolue à mourir, refusait obstinément les remèdes qu'on tentait de. lui adrnU nistrer. Au reste, elle n'avait pas l'air de savoir ce qu'on lui voulait. Elle avait par instants des convulsions, des spasmes. Sa respiration était pénible, il lui
échappait des c is ou elle prononçait à voix basse des mots incohérents Puis son angoisse se calmait, et, comme frappée de stupeur, après s'être dressée sur son séant, elle se laissait retomber et s'absorbait dans une contemplation. Eusèbe trouva que, cette fois encore, cette comédienne avait le tort d'exagérer ses effets. Cependant elle restait agréable au fort de ses souffrances. Ses convulsions étaient gracieuses, ses attitudes étaient charmantes, et, dans ses moments de stupeur, ses yeux, s'imprégnant d'une clarté céleste, semblaient converser avec les anges.
Mlle Tannay lui répétait en pleurant : « Ma chère, buvez donc, je vous en supplie ! Si vous n'avez pas, pitié de vous, ayez pitié de moi. Je ne vous survivrai pas. Ma chère madame Fynch, voulez-vous que je meure? »
Eusèbe mêlait ses remontrances aux supplica-, tions de Mlle Tannay.
« Allons, madame Fynch, soyez raisonnable. Vous seriez-vous fêlé la cervelle en tombant de votre âne? Eh ! que diable, une jolie femme a bien des raisons pour ne pas se laisser mourir. Elle pense un peu aux autres et aux joies que sa beauté leur procure. Elle pense aussi à elle-même. N'est-ce donc rien que de se savoir regardée, admirée, désirée? Vous ne voulez pas m' écouter? Je m'en vais de ce pas chercher le noble seigneur qui vous a remise en selle. C'est un homme grave et sévère, il vous fera entendre raison. Quand les enfants ne sont pas sages, on leur donne les verges.
— Ah! oui, monsieur, s'écria Mlle Tannay, allez chercher M. le comte de Coulouvre. Lui seul saura se faire obéir. »
Ghislain se rendit d'assez mauvaise grâce aux appels pressants d'Eusèbe, qui lui dit :
« Ma foi! je vous mets sa mort sur la conscience. Si vous ne vous en mêlez, il ne nous restera plus qu'à la clouer dans sa bière. »
Quand elle vit apparaître près de son lit en désordre la figure sévère du comte Ghislain, Mme Fynch n'eut plus ni spasmes ni extases. Elle revint aussitôt à elle-même, et, saisie d'épouvante comme un enfant à qui l'on montre Groquemitaine, elle cacha sous ses couvertures son visage rougissant. Le comte, qui avait quelque pratique, ne lui fit pas l'injure de croire qu'elle jouait la comédie; mais il jugea sur-le-champ que son cas était moins grave que ne le prétendait Eusèbe, qu'elle avait pris sans doute assez de poison pour s'incommoder, mais qu'elle n'était point en danger de mort. Il lui déclara d'un ton rude que, si elle ne consentait pas à se laisser traiter, il userait de force. A peine finissait-il sa harangue, le visage rougissant reparut.
« Monsieur, lui dit cette mourante d'une voix très' douce, ordonnez. Je ferai tout ce qu'il vous plaira. »
Elle vida d'un trait la tasse qu'il lui présentait; en môme temps elle faisait un signe de la main pour demander qu'il s'éloignât. Il passa dans la pièce voisine, où, quelques minutes après, Mlle Tannay vint lui dire :
« Mille grâces, monsieur, je suis encore inquiète; mais je commence à croire que nous la sauverons. »
Il fit prendre des nouvelles dans l'après-midi, elles étaient presque rassurantes ; il en fit prendre le soir, elles étaient encore meilleures. Il eut pour Mme Fynch la reconnaissance qu'a toujours un médecin pour les
malades qui consentent à guérir par ses soins, et, du même coup, il se flatta d'en avoir fini avec une femme qu'Eusèbe comparait à un vin exotique d'une saveur singulière, et qu'il soupçonnait, pour sa part, d'être un vin frelaté.
<l Elle et moi, pensait-il, nous voilà saufs, hors d'affaire, et nous n'avons plus de raisons de nous revoir. »
Il se trompait. Le surlendemain, Mlle Tannay, le front radieux, l'œil humide de reconnaissance, vint l'avertir que Mme Fynch, tout à fait remise, désirait avoir un entretien avec lui. Il chercha des défaites, n'en trouva point, et, à son corps défendant, il dut s'exécuter. Mme Fynch l'attendait sous sa véranda. Elle avait l'air d une ressuscitée, qui portait encore sur son front la pâleur du tombeau. Dès que Mlle Tannay se fut éloignée :
« Ah! monsieur, que vous êtes bon d'être venu! L'autre nuit, j'avais eu un accès de délire, de folie, et je suis honteuse de ce que j'ai fait. Gomment ai-je pu oublier que le suicide est un crime? Merci, monsieur le comte, de vouloir bien in écouter. J'avais besoin de me confesser à vous. A qui pourrais-je ouvrir mon âme! L'excellente personne qui vit avec moi ne connaît pas mes chagrins, et j'ai de sérieux motifs pour les lui cacher. »
Elle s'agitait beaucoup. Ghislain l'engagea à se calmer. Elle posa sa main sur son cœur, en disant :
« Il a toujours battu trop vite. »
Puis, prenant un ton plus posé, elle commença un long récit. Elle raconta les tristesses de son enfance, la situation gênée de ses parents, les premières inquiétudes de son esprit, ses goûts et ses ambitions
d'artiste, ses rêves de fortune et de gloire. Elle fit ensuite le portrait en pied de M. Fynch, cet adorable Américain, tombé du ciel tout exprès pour lui apporter le bonheur, et qu'un funeste accident avait ravi à sa tendresse.
« En le perdant, poursuivit-elle, j'avais tout perdu. Orpheline et veuve, j'étais seule sur la terre. Il me restait. pourtant une parente avec laquelle je n'avais jamais eu de relations. Oserai-je prononcer son nom devant vous? C'est une grande pécheresse, dont j'ignorais les péchés. Mme Démonte, je l'ai enfin nommée, ayant appris mon malheur, vint me voir, eut pitié de moi et me proposa de me recueillir chez elle. J'acceptai. Elle me traita avec tant de bonté que je lui vouai une éternelle reconnaissance. Une lettre anonyme que je reçus me révéla les hontes de son. passé. Jugez de ma situation! La plus cruelle des douleurs est de ne pouvoir estimer ce qu'on aime. Il me sembla que l'air que je respirais était impur, qu'un peu de fange était mêlée au pain que je mangeais. Je ne devais plus vivre dans cette maison; je résolus de partir. Ma santé a toujours été délicate; j'obtins du médecin qui me soignait qu'il m'envoyât en Afrique. Mme Démonte, inquiète de me voir partir seule, poussa la bonté jusqu'à se priver, en ma faveur, de sa demoiselle de compagnie. J'espérais qu'en arrivant ici mon esprit se calmerait. Mais je me dis continuellement qu'une femme a été pour moi la plus généreuse des bienfaitrices, et que, sous peine de compromettre mon honneur, ma réputation, je dois la payer d'ingratitude et la fuir à jamais. Je tâchai de me distraire en travaillant, en peignant; mais il faut avoir quelque liberté d'esprit pour tra-
282 LA VOCATION DU COMTE CrHlSLAIN
vailler; je crains de n'avoir plus de talent Le découragement, le dégoût s'étaient emparés de moi, le monde réapparaissait comme un endroit maudit où il n'y a de bonheur que pour les cœurs grossiers, et où les âmes délicates sont condamnées à d'éternelles souffrances. Mlle Tannay a toujours considéré Mme Démonte comme une femme irréprochable ; je croirais faire un crime en la détrompant. Je la renverrai avant peu à Bois-le-Roi, où je suis résolue à ne jamais retourner. Ma destinée est d'être seule, toujours seule. J'avais sous la main un flacon d'aconit ; je me suis dit : La vie est un mal dont ce flacon guérit. J'ai bu, et, sans vous, j'étais morte; sans vous, une grande coupable tombait sous les coups de la justice divine. Ah! monsieur, je vous ai tout dit, ma faute et mon repentir. Dites-moi que vous me comprenez, que vous me plaignez, et j'aurai plus de force pour supporter mes chagrins. »
Ghislain avait écouté ce discours avec une attention polie, mais avec beaucoup de défiance; il croyait y sentir un mélange de vrai et de faux, et il pensait que les plus dangereux imposteurs sont ceux qui délayent une ligne de vérité dans un gros volume de mensonges. Sans trop savoir pourquoi, l'histoire de M. Fynch lui avait paru suspecte; il poussa l'injustice jusqu'à douter un moment de son existence; puis, se ravisant, il douta de sa mort, il décida que cet adorable Américain était encore plein de vie, et que sa veuve avait la figure d'une femme séparée. Gomme on voit, il n'avait pas trouvé, mais il brûlait. Il décida, aussi que le chagrin de ne pouvoir estimer ce qu'elle aimait n'était pas une raison suffisante pour expliquersa tentative plus ou moins sérieuse de suicide; qu'à
ses peines morales se joignaient peut-être des embarras d'argent; et, comme une longue expérience lui avait appris qu'on ne revoit jamais les gens à qui l'on prête, touchant délicatement à un sujet délicat, il tâcha de lui faire entendre que, si elle avait besoin d'un secours, il était prêt à lui ouvrir sa bourse. Mais, dès les premiers mots, elle fit un geste d'effroi, et sa fierté se gendarma.
« Oh ! rassurez-vous, monsieur le comte, s'écria-* t elle. La question d'argent n'est rien pour moi. Je n'accepterai jamais un sou de Mme Démonte, mais je puis me passer de ses secours. J'ai de petites rentes et des goûts simples, et, si quelque jour la paix rentrait dans mon âme, les plaisirs peu dispendieux qu'on peut trouver à Nebeul suffiraient à mon bonheur. Je vous le répète, c'est mon isolement qui m'effraye, qui me consterne; je me sens comme perdue dans ce vaste monde, à la fois immense et vide. Ah! parlez-moi, ne me refusez pas vos consolations, vos conseils, et je retrouverai peut-être ma force et ma volonté. »
- Il ne savait que lui dire. Un pessimiste s'appliquant à consoler les chagrins d'une femme qui peut - être n'en avait point, lui semblait un personnage fort moquable, et il craignait le ridicule. Elle attendait; avant qu'il eût parlé, elle l'écoutait déjà. Il lui débita quelques froids lieux communs sur la vanité des choses, sur le néant de notre pauvre vie, trop courte pour que ce soit la peine de l'abréger par le suicide. Puis il l'engagea à chercher l'oubli d'elle-même dans des occupations suivies; il l'assura que, si elle se remettait à peindre, elle serait récompensée de son effort, et qu'elle rentrerait bientôt en possession de son ta-
28i LA VOCATION DU COMTE GHISLAIN
lent. Elle buvait ses paroles comme un élixir, et son homélie, qu'il trouvait pitoyable, eut un effet aussi miraculeux que son émétique et ses affusions d'eau froide. Mme Fynch semblait revivre en l'écoutant; arrosée par son éloquence, cette plante battue de l'orage se redressait à vue d'oeil.
« Oh! que vous me faites de bien! s'écria-t-elle. Votre parole, à la fois si douce et si ferme, me va droit au cœur. Ah ! j'avais tort de me désespérer, la vie a du bon. Quand je suis venue m'établir dans cette solitude, pouvais-je deviner que Dieu y amènerait un homme dont la noble et délicate sympathie relèverait ma force et mon espérance? Merci, merci, monsieur! Je triompherai de mes faiblesses, et si jamais d'horribles tentations m'assiégeaient de nouveau, je pen* serais à vous, qui êtes deux fois mon sauveur, je me souviendrais de votre visage, de vos conseils, et j'aurais la force de résister. »
Il trouva que l'entretien s'échauffait un peu trop. Elle lui avait pris les deux mains, et le luisant de son regard l'inquiéta. Cette fois, il était fixé. Il se leva bien vite et partit. Elle s'entêta à le reconduire jusqu'à la grille, et comme il prenait congé :
« Ne me refusez pas, monsieur, une suprême faveur. Permettez-moi d'aller chercher quelquefois auprès de vous, dans mes heures sombres, les consolations dont j'éprouve un si grand besoin.
— Madame, répondit-il, vous feriez infiniment mieux de vous adresser au curé d'Hammamet, qui vient ici tous les dimanches. Il y a beaucoup de choses dont j'ai peine à me consoler moi-même. Comment pourrais je consoler les autres? »
Elle lui rendit grâces comme s'il eût dit un bon oui*
LA VOCATION DU COxMTË Ghislain 285
Les femmes ne comprennent que ce qu'elles veulent comprendre.
« J'ai eu tort de retirer mon mot, dit-il à Eusèbe en rentrant chez lui. C'est une aventurière.
— Vous m'étonnez, répliqua étourdiment Eusèbe. Je l'ai toujours connue réservée et modeste comme une violette. j>
Ghislain le regarda dans les yeux.
« La connaissez- vous depuis longtemps?
— Je l'ai vue deux fois à Nebeul, s'empressa-t-il de répondre. C'est assez pour juger une femme.
— Aventurière ou cabotine, reprit Ghislain, je vous laisse le choix.
— L'affaire est manquée, pensa Eusèbe, et j'ai perdu mon pari. Après tout, pourquoi désespérer si vite? Cette cabotine a du conjungo dans l'œil, et le diable vient en aide aux jolies femmes. Mais tenons* nous sur nos gardes, soyons circonspect : notre homme a le nez fin, et, par surcroît, je le soupçonne d'être terrible dans ses colères. »
Le comte avait commis une imprudence. Il avait dit ù Mme la contrôleuse qu'il était amoureux de sa maison arabe, qu'il donnerait beaucoup pour en avoir une photographie ou un croquis, et il s'était plaint qu'il n'y eût à Nebeul ni photographe ni dessinateur. Il vit arriver un matin Mlle Tannay, qui l'aborda avec son bon sourire. Sa candide vertu, condamnée par utl décret du ciel à habiter des endroits douteux, se promenait en aveugle au milieu des conspirations et travaillait innocemment à des desseins louches ; comme la boule qui s'en va où le joueur la pousse, elle abattait des quilles sans rien comprendre à ce qu'elle faisait.
Elle remit au comte Ghislain le billet que voici :
< Une femme qui ne pourra jamais s'acquitter de sa dette de reconnaissance voudrait au moins offrir à l'homme qui Ta sauvée un ouvrage de ses mains qui la rappelle quelquefois à son souvenir. Lui permet-il de venir chez lui pour y faire la peinture qu'il désire? Elle n'ose se flatter de faire un chef-d'œuvre; mais le sujet l'inspirera, et son tableau ne sera pas froid; on y sentira vibrer et palpiter une âme. »
Le comte se donna beaucoup de peine pour faire comprendre à Mlle Tannay qu'on exprime quelquefois dans la conversation des désirs ou des regrets auxquels on n'attache aucune importance, et qu'au surplus Mme Fynch s'exagérait beaucoup le service qu'il avait pu lui rendre, qu'il la tenait quitte de toute gratitude. Il lui expliqua aussi à mots couverts qu'il était amoureux de son repos encore plus que de sa maison, que la plus grande marque d affection qu'on pût lui donner était de respecter sa solitude.
Mlle Tannay transmit-elle fidèlement ce message? Le fait est que, le lendemain, le comte eut le déplaisir de voir pénétrer chez lui une femme en Czzû 9 chargée de tout un attirail de peintre, d'un granù parasol blanc, d'un chevalet, d'un pliant, d'une toile, d'une boîte qui contenait des brosses, des pinceaux et des tubes de couleurs. Elle pliait sous le poids; on ne pouvait comprendre qu'une si frêle créature pût porter un si lourd fardeau; mais les grandes reconnaissances centuplent les forces, et, accomplissant une œuvre sainte, elle n'avait pas voulu que personne l'aidât. Elle fit le tour du jardin, cherchant son point de vue et l'endroit d'où la maison se présentait le mieux. Depuis la funeste nuit où elle avait pensé
mourir, elle traînait la jambe droite, canetait un peu en marchant. Cet oiseau, échappé du filet, avait laissé dans sa prison quelques-unes de ses plumes et ne volait plus que d'une aile. Mais Mme Fynch faisait tout avec art, et son léger clochement n'était pas disgracieux; elle inspirait la pitié, non le mépris.
Ghislain fut tenté de mettre cette indiscrète à la porte par les deux épaules ; mais de sa vie il n'avait été impoli envers une femme, et on ne se refait pas. Après l'avoir remerciée de ses aimables intentions, il la conjura de renoncer à son projet.
« Voulez-vous donc, lui dit-elle en le regardant avec des yeux noyés, voulez-vous me priver d'un si grand plaisir?... Ne vous occupez pas de moi, ajoutât-elle. Ignorez ma présence. Je désire que vous ne voyiez ma pochade que lorsqu'elle sera terminée ; je veux que vous ayez le plaisir de la surprise. »
Elle avait beau dire, elle entendait que cette pochade fût un chef-d'œuvre ; son amour-propre y était intéressé comme son cœur, et les chefs-d'œuvre ne s'improvisent pas; un peintre disait : Tôt fait, tôt vu. Aussi était-elle résolue à ne point se presser, à prendre tout son temps. Huit jours de suite, on la vit reparaître vêtue de noir et clochant du pied droit, mais intrépide à l'ouvrage. Quand elle avait fini, elle lais^ sait dans le jardin, appuyés contre un arbre, son parasol, son chevalet, son pliant, qui révélaient qu'elle était venue et qu'elle reviendrait > en sorte que , même absente, elle était encore là, et que Ghislain n'avait pas besoin de la voir pour être sûr qu'elle existait.
Mohammed, le cuisinier arabe, qui s'intéressait à son travail, la regardait souvent peindre. Si bon mu-
sulman qu'il fût, ayant habité longtemps Alger, il s'était familiarisé avec les mœurs européennes et il faisait cas des talents. Il lui disait :
« Est-ce que je te gêne?
— Non, répondait-elle; les yeux arabes ne me gênent pas.
— Pourquoi, demandait-il encore, es-tu toujours habillée de noir?
— C'est la couleur de mon âme. »
Eusèbe rôdait quelquefois autour de son chevalet ; elle affectait de ne pas le voir. Un jour que Ghislain était absent, il alla s'asseoir à côté d'elle et lui dit :
« Madame Fynch, madame Fynch, vous avez eu tort de ne pas me consulter; je vous aurais donné de bons avis, et vos affaires iraient mieux. Je ne nie pas que vous n'ayez de bonnes idées, mais l'exécution est défectueuse. Considérez que vous avez affaire à un homme qui sait son monde et n'est dupe ni des grands mots ni des petites grimaces. Permettez-moi de vous dire que vous roulez trop les yeux en lui parlant et que vous mettez trop d'emphase dans vos discours. Mais savez-vous ce qui m'inquiète surtout? Je crains que votre cœur ne soit sérieusement pris, et quand le cœur est pris, on veut aller vite, on s'échauffe et on fait des sottises. La place est forte, assiégez-la dans les formes. Madame Fynch, madame Fynch, gardez-vous de monter à l'assaut avant que la brèche soit praticable. »
Elle le regardait d'un air de profonde commisération et ne daignait pas lui répondre.
Ses visites, aussi réglées que le coufs des astres, aussi inévitables que le débordement d'un oued dans
la saison des pluies, irritaient les nerfs ombrageux du comte de Coulouvre. Elle arrivait à deux heures sonnantes, restait jusqu'au soir, et, tant qu'il la savait dans son jardin, il ne se sentait plus chez lui. Cette tache noire qu'il apercevait de loin sur le sable de sa grande allée lui gâtait ses grenadiers, ses jasmins -et son soleil. Il faisait seller son cheval, s'en allait courir. Elle ne partait jamais avant qu'il fût de retour; elle le saluait de la main, du geste et quelquefois de son mouchoir, et Ghislain, esclave de sa politesse invétérée, ne pouvait se dispenser d'échanger quelques paroles avec celte fâcheuse qui dérangeait ses habitudes, avec cette ombre qui s'interposait audacieusement entre son idée et lui.
A son irritation se joignait une vague inquiétude. Il avait désormais assez pratiqué Mme Fynch pour porter sur elle un jugement définitif et sans appel. Tout en persistant à la tenir pour une aventurière, il la rangeait parmi ces femmes que les médecins appellent des impulsives. Il en avait connu plusieurs, et il savait qu'une impulsive a de dangereuses déraisons, qu'elle est à la merci de son spleen et de ses vapeurs, que quand le tourbillon la prend, l'emporte, elle se laisse aller à sa folie, dont elle n'est qu'à moitié consciente; ne lui reprochez rien, elle peut dire : « Ce n'est pas ma faute, je n'y étais pas ». Il jura qu'à peine le tableau terminé, il tiendrait Mme Fynch à distance, que Mme Fynch ne remettrait plus les pieds chez lui, qu'il trouverait d'honnêtes raisons pour refuser sa porte à l'obsédante et inévitable Mme Fynch. Un soir, à son grand soulagement, elle lui dit : « Cette fois, j'ai presque fini; je n'ai plus que quelques retouches à faire, je les ferai chez moi.
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— Enfin î » pensa-t-il.
Et il lui fut si reconnaissant de cette bonne nouvelle, qu'il lui dit quelques mots aimables; mais le regard qu'elle lui lança pour le remercier était si chaud qu'aussitôt prononcés, il les regretta.
Si l'Arabe a moins que d'autres peuples l'esprit domestique et l'amour du chez-soi, il a, en revanche, un goût inné pour les confréries, grandes familles spirituelles dont les affaires l'intéressent autant que les siennes. Il se sent quelque chose en y entrant, et leur prospérité répand quelque gloire sur sa vie. Chacune a ses règles, ses statuts, ses pratiques, ses fêtes particulières; il lui est facile d'en trouver une qui convienne à son tempérament. Les politiques ont souvent discuté la question de savoir si ces associations sont inoflfensives ou dangereuses, s'il faut les tolérer ou les combattre. Beaucoup les regardent comme des écoles de fanatisme, où s'entretient la haine de l'infidèle et du nom français; d'autres pensent qu'on ne réussira pas à les supprimer, qu'elles sont à jamais passées en habitude, entrées dans les mœurs, qu'au surplus on aurait tort de faire la guerre à ces ruches, que les abeilles ne piquent que lorsqu'on les moleste ou les inquiète.
Il y a peu de Nébelis qui ne soient membres d'une confrérie. La plus célèbre et la plus bruyante est celle
des Aïssaouas, qui ont pour principe que l'homme qui exalte son âme participe graduellement à la nature d'Allah et en vient à ne plus sentir la douleur. Ghislain était curieux d'assister à leurs bizarres exercices. Le contrôleur civil avait fait part de son désir au chef de la confrérie, qui s'empressa de se mettre à ses ordres. Il fut décidé que, pour honorer l'étranger, la représentation aurait lieu de jour, en plein air, sur la place publique.
A quatre heures arriva le cortège, précédé de sa musique et de ses drapeaux, de ses bannières aux couleurs voyantes, flottant au vent. Les hampes furent fichées en terre; le gros de la troupe et les musiciens, coiffés de turbans rouges rayés de blanc, s'accroupirent sur des tapis, et la foule s'amassa. Le khalifa, vénérable vieillard, le cadi, bel homme au sourire avenant et cordial, s'étaient fait un devoir d'assister à la cérémonie. Du haut d'une terrasse voisine, quelques femmes voilées fixaient sur la place des yeux de gourmandise. La moindre distraction amuse une vie pauvre en événements : la pièce qu'on allait jouer devant ces prisonnières leur tenait lieu d'opéra et d'opérette.
Ceux des Aïssaouas qui se sentaient en bonne disposition et devaient fonctionner ce jour-là s'étaient levés, mis en ligne. Faisant face aux musiciens, se tenant tous par la main, ils formaient une longue chaîne. On distinguait dans le nombre plus d'un visage hâve, émacié, quelques têtes de fanatiques que travaillait le zèle de la maison du Seigneur. Mais la plupart étaient de braves artisans et de bons petits bourgeois, heureux de figurer avec éclat dans une parade, d'attirer sur eux les regards de leur prochain.
A Pun des bouts de la chaîne, deux enfants semblaient tout glorieux d'être admis pour la première fois aux saints mystères. Ghislain les reconnut : il les avait interrogés dans sa visite à l'école, et ils l'avaient charmé par leur bon sens, par la justesse et la netteté de leurs réponses.
La représentation venait de commencer. Les tambourins, les fifres accompagnaient des chants liturgiques d'un grand caractère et d'un rythme étrange. Les vingt-cinq officiants se balançaient d'un pied sur l'autre, secouaient la tête en cadence, oscillaient de gauche à droite, de droite à gauche, en temps égaux. Durant une demi -heure ils travaillèrent consciencieusement à s'entraîner. Peu à peu leur visage se démontait, et leurs mouvements, d'abord lents et doux, s'accéléraient par degrés. Le tambourin, plus rageur de minute en minute, semblait leur reprocher la paresse de leurs jambes, la pesanteur de leur âme, et le flageolet, qui, pris de démence, sautait brusquement du grave à l'aigu, leur fouettait le sang, leur fouillait les entrailles, leur communiquait ses saccades et le tourment de sa colère.
Ils ne se balançaient plus, ils se trémoussaient, trépignaient. De leur gorge haletante sortaient tour à tour des cris rauques et sauvages et de sourds rugissements. On ne distinguait plus les fanatiques des vaniteux et des tièdes; comme une houle qui se propage de proche en proche, la contagion du délire gagnait jusqu'aux plus paisibles. L'un, tombé en frénésie, promenait dans l'espace des regards étincelants et furieux; un autre, ravi en extase, absent de luimême, roulait ses grands yeux blancs, que son âme n'habitait plus et dont le vide faisait peur. Les plus
exoité> se détachèrent bientôt de la. chaîne; ils couraient çâ et là, hurlant comme des fauves qui cherchent une proie.
Ces faces hagardes et convulsées, ces contorsions d'épileptiques, ces bouches écumantes, ces fronts qu'inondait la sueur d'une agonie volontaire, causaient une sérieuse inquiétude à Eusèbe, qui par précaution s'était muni d'un casse-tête. La physionomie placide des assistants, accoutumés à de tels spectacles, le rassura. Le cadi souriait, le khalifa étouffait de temps à autre un bâillement. Les musiciens, vieux routiniers, exécutaient leurs mélodies enragées d'un air débonnaire et paterne. Le chef de la confrérie avait l'œil à tout, distribuait ses instructions avec une majesté tranquille, et ressemblait à un régisseur de théâtre réglant des entrées et des sorties. On ne pouvait ordonner plus raisonnablement des actes de fureur, ni mettre plus de méthode dans l'extravagance.
Il saisit par les épaules un de ces forcenés, le plus rugissant de ces lions, lui prit la tête dans ses mains, lui fit des passes magnétiques; puis, l'armant d'une longue épée, il lui commanda de s'en larder le ventre. Soit que ce convulsionnaire se ménageât beaucoup ou s'y prît avec adresse, quand l'épée ressortit, on y apercevait à peine quelques gouttelettes de sang. Après les avoir bues, il ouvrit la bouche toute grande; on y jeta des clous et des charbons allumés, qu'il engloutit sans effort. On lui présenta ensuite un couffe plein de scorpions : il en avala jusqu'à cinq; son exemple fut suivi, et le couffe fut bientôt vide. La place était jonchée d'énormes figuiers de Barbarie. Les Aïssaouas se mirent à moitié nus, et ils se roulaient, se vautraient voluptueusement sur ces cactus
hérissés d'épines, qui leur déchiraient le visage, les bras et le dos. Le plus ardent à ce jeu féroce était l'un des enfants que connaissait Ghislain : il y trouvait la délectation de son âme et de sa chair. Un grand jeune homme, au torse élégant, arracha une raquette, la porta à ses lèvres, y mordit avidement, et, les yeux au ciel, la gueule sanglante, pulpe et piquants, il la mangea tout entière avec une sainte gloutonnerie.
Un incident grotesque égaya la fin du spectacle. Un derviche admis à se joindre aux officiants s'était trémoussé, avait hurlé plus que personne, secoué sa tête de renard avec tant de véhémence qu'on s'étonnait qu'elle tînt encore à son cou. Quand le maître des cérémonies rengagea à se déshabiller et à se rouler à son tour dans les épines, il recouvra subitement son sang-froid pour décliner cette invitation; il déclara qu'il était trop poli, savait trop le monde pour vouloir prendre la place de personne, qu'un étranger qui connaît son devoir n'usurpe pas les droits des enfants de la maison, et, comme on le pressait, il se déroba par une fuite précipitée à l'honneur qu'on prétendait lui faire.
Dès que la représentation fut terminée, le cadi, s'approchant de Ghislain et portant sa main tour à tour à son front et sur son cœur, l'interpella selon toutes les formes de la courtoisie arabe et lui dit :
« J'ai appris que tu es un homme honnête et sérieux, et que tu fais partie du gouvernement de ton pays. Ces gens-là me chargent de te demander si tu as été content d'eux.
— S'ils se sont donné tant de peines à la seule fin de m'être agréable, répondit-il, je leur en suis fort reconnaissant, et je souhaite qu'ils digèrent leurs
clous, leurs scorpions et leurs épines plus facilement que je ne digère la fête qu'ils m'ont donnée. »
Le cadi, qui n'entendit que la moitié de cette réponse, la prit pour un compliment; il porta de nouveau sa main sur son cœur, et, comme les Arabes ne craignent pas de se répéter, il déclara que les Aïssaouas seraient fiers de compter un jour parmi leurs membres un illustre étranger, homme très honnête, sérieux et faisant partie du gouvernement de son pays.
On n'assiste pas impunément aux exercices des Aïssaouas; on garde leur figure dans ses yeux, on conserve dans ses oreilles l'aigre bourdonnement de leur musique. En rentrant chez lui, Ghislain n'était plus dans son assiette. Il venait de passer deux heures avec des fous, et il s'en ressentait. Il avait les nerfs détraqués et l'imagination échauffée. Il éprouvait à la fois une grande lassitude, une agitation fébrile et comme un vague désir de faire, lui aussi, à sa manière, quelque acte de déraison, de se soulager en cassant quelque chose ou en violentant quelqu'un. La violence n'est le plus souvent qu'une faiblesse orageuse.
Le premier qu'il fit pâtir de l'agacement de ses nerfs fut Eusèbe, qui avait rapporté de la représentation des Aïssaouas une faim dévorante et sentait crier ses entrailles. Eusèbe n'avait jamais été si impatient de se mettre à table. Il déplia sa serviette avec un joyeux empressement, et longtemps il joua des mâchoires sans souffler mot. Ce ne fut qu'au troisième service, qu'ayant apaisé les fureurs de son estomac, il poussa un soupir de délivrance et s'écria :
« Il me semble que je reviens du champ de foire. Quel tas de bateleurs et de farceurs! »
Ghislain le regarda de côté. Il prenait, pour la première fois, en déplaisance la large face luisante de cet épicurien joufflu et son sourire gouailleur.
- « Convenez, lui dit-il, que ces bouffons vous ont fait pâlir d'effroi.
— Je ne sais pas si j'étais pâle, mais j'avoue que pendant un quart de seconde je les ai pris au sérieux, et les fous sérieux ont toujours inquiété le fils de ma mère.
— Vous êtes un homme prévoyant : vous aviez eu soin de vous munir d'un assommoir.
— Je ne me suis jamais donné pour un héros. Au surplus, j'aurais été ravi de casser une de ces vilaines têtes sans cervelle pour m'assurer si elles sont en bois ou en carton. Je leur en voulais de m'être laissé abuser un instant par leurs grimaces , par leurs affreuses simagrées.
— Soit! mais je doute que, le cas échéant, vous vous tiriez aussi bien qu'eux de quelques-uns de leurs exercices. Je ne me représente pas Eusèbe Furette avalant des clous et des scorpions.
— Vous croyez aux scorpions des Aïssaouas? Soyez certain qu'il s on t la précaution de leur enlever leur dard .
— Et leurs cactus! y croyez-vous? L'autre jour, il vous était entré une épine dans le doigt, et vous avez gémi deux heures sur votre infortune. Confessez que vous avez la peau tendre et que vous l'aimez tendrement.
— On me l'a donnée pour que je la soigne; c'est un dépôt dont je dois rendre compte à mon Créateur. Que vous êtes bon ! Ne voyez-vous pas que ces genslà savent des secrets, et que tout est ficelle dans leur affaire?
— J'ai cru pourtant m'apercevoir que les épines les piquent. J'ai vu des poitrines, des dos ensanglantés.
— Ils ont des onguents, des baumes; ils s'en frottent en ce moment, et ils se moquent de ces bons Français, qui sont de bonnes dupes.
— Ne croire h rien, reprit Ghislain avec aigreur, me parait plus sot que croire à tout. J'aime mieux les charbonniers et les simples que les sceptiques légers et tranchants.
— Ne vous fâchez pas. Puisque vous admirez les Aïssaouas, je les tiens pour admirables.
— Qui vous dit que je les admire? Je leur reproche de mêler à leur sincérité, dont je ne doute pas, un charlatanisme qui me révolte, et de profaner, de compromettre, de tourner en parodie et en caricature la chose la plus noble, la plus respectable que je connaisse au monde.
— Éclairez-moi, s'il vous plaît, en la nommant.
— A quoi bon? Elle n'est point à votre usage; on ne l'apprend pas à l'école d'Épicure.
— Mais encore?
— Mon gras ami, c'est l'ascétisme.
— L'ascétisme, dit Eusèbe, est la plus triste des folies. Il est dans la nature de tout être raisonnable de chercher le plaisir, de fuir la douleur. Quiconque cherche la douleur et fuit le plaisir est un extravagant, s'il n'est pas un hypocrite.
— A la bonne heure! la sentence est sommaire, et vous prononcez hardiment votre arrêt. Croyez-moi , pour bizarre que cela vous paraisse, il y a des hommes si endurcis à la douleur qu'ils ne la sentent plus. D'autres, qui ne sont ni des hypocrites ni des fous, préfèrent à tous les plaisirs de la chair et des
sens leurs privations, leurs souffrances volontaires. La joie de vouloir leur tient lieu de toutes les joies, et leur idée les protège comme un talisman contre toutes les tentations.
— Quand les tentations ne nous tentent pas, c'est qu'elles sont maladroites et ne savent pas s'y prendre.
— Ne prêtez donc pas vos faiblesses aux autres, ne mesurez pas l'univers à votre aune. Je suis charmé qu'il y ait ici-bas des Eusèbe, ils y ont sans contredit quelque fonction à remplir; mais je serais désolé qu'on n'y trouvât pas autre chose. Si l'on supprimait de ce monde les héros et les ascètes, cela ferait un grand vide dans la maison.
— Ascètes et héros, je suis votre serviteur très humble! s'écria Eusèbe, qui ne se fâchait jamais. Heureusement pour moi, j'aperçois l'aimable figure de Mme Fynch, qui interrompra un entretien dans lequel je suis fort maltraité. »
Mme Fynch, en effet, venait d'apparaître à la porte de la salle à manger. On ne l'avait pas entendue venir : une petite femme qui a vu la mort de près et n'est plus qu'une ombre a le pas léger. Elle apportait son tableau. Gomme le jour baissait, on passa sur la terrasse pour admirer le chef-d'œuvre. Dans son aveugle prévention, Ghislain s'attendait à voir une croûte; il se trompait bien. Mme Fynch avait fréquenté les meilleurs ateliers de Paris , elle ne manquait pas de talent, et le sujet l'avait inspirée. La perspective était juste, le dessin correct, la couleur agréable; il y avait des vigueurs où il en fallait, et des tons habilement éteints faisaient valoir les autres. Le comte la félicita, la remercia, lui déclara que ce
beau tableau serait pour lui un souvenir de grand prix. Il avait prouvé, en maltraitant Eusèbe, qu'il n'était plus maître de ses nerfs; il le prouva de nouveau par les louanges excessives qu'il prodigua à Mme Fynch d'une voix brusque et saccadée. On causa peinture; elle en parlait judicieusement, elle n'avait de bon sens qu'en matière d'art.
On lui avait offert une place au bout d'un divan; elle l'avait refusée, affirmant à plusieurs reprises qu'elle n'était venue que pour un instant, qu'elle était un de ces oiseaux qui se posent et s'envolent. Cependant elle s'était assise et ne s'envolait point. Ghislain se disait : « Quand donc partira-t-elle? » Elle ne songeait plus à partir.
Peu à peu la nuit s'était épaissie. C'était une nuit parfumée et discrète, qui se taisait pour laisser parler les animaux et les hommes qui avaient des secrets à se dire. Point de vent : au loin, la mer déferlait si doucement sur son rivage qu'on n'entendait pas le bruit de leurs baisers. Il n'y avait pas de lune; mais Jupiter était si brillant qu'il projetait sur l'eau tranquille et unie un long sillage de lumière dorée. Le ciel ajoutant son silence à celui des vagues, le bourdonnement d'une phalène, le moindre murmure des feuilles, le plus léger craquement des branches semblaient avoir un sens, et les paroles avaient du mystère. Mme Fynch ne causait plus peinture; elle parlait de son passé, de ses souffrances, du consolateur qui les avait adoucies. La tête penchée, elle attachait sur lui des regards dont la langueur s'accroissait d'instant en instant, et de minute en minute sa voix devenait plus douce, plus flûtée, avait des inflexions plus caressantes.
Il en était d'elle comme des Aïssaouas : elle joignait à sa candeur un peu de charlatanisme, et il y avait un fond de sincérité dans la comédie qu'elle jouait. Cette sceptique, qui s'était juré de ne plus aimer, de ne plus croire aux hommes, avait manqué h son serment. Son cœur s'était laissé reprendre. Elle avait une excuse : l'homme qu'elle aimait était beau, il était comte et il était riche. Gomme elle s'animait de plus en plus, Ghislain chercha des yeux Eusèbe : Eusèbe avait disparu. Il l'appela, Eusèbe ne répondit point. On semblait s'être donné le mot pour le laisser tête à tête avec Mme Fynch. Mohammed, le cuisinier arabe, avait demandé la permission d'aller voir son père à Nebeul, et le valet de chambre l'avait accompagné. La maison était vide; on était seul à seule sous la garde des étoiles, qui n'ont jamais gêné personne.
« Ah ! monsieur, disait Mme Fynch, que vous êtes bon ! C'est vous qui m avez rendu le courage de vivre. Vous êtes mon secours et mon refuge. Il me semble que je ne suis plus si solitaire dans ce monde. »
Elle s'enivrait de sa musique, de son chant de sirène, et pensait que le plus farouche des Hippolytes n'y pourrait résister longtemps. En vain le comte Ghislain s'était-il appliqué en toute rencontre à la rebuter par ses froideurs, à lui enlever toute illusion et tout espoir; elle se croyait aimée. Elle s'imaginait que, violemment attiré vers elle, il était retenu par des scrupules religieux, par des vœux téméraires et la honte de les violer. Condamnée à faire les avances, elle se flattait que le torrent de sa passion emporterait toutes ces digues. Elle avait une haute idée de la magie de ses grâces et de sa puissance de séduction.
11 lui suffisait de surprendre l'ennemi par une manœuvre hardie; une fois qu'elle l'aurait pris, elle était de force à garder éternellement dans sa possession et dans son obéissance cet homme qui était beau, riche et comte.
Mais un reste de pudeur l'arrêtait. Elle voulait attendre, pour hasarder le grand coup, qu'il fit tout à fait sombre. Elle se disait que quand la nuit serait noire, rien ne l'inquiéterait plus, que l'ennemi ne la verrait pas rougir, que ses paroles elles-mêmes n'auraient plus de couleur, qu'elle oserait tout. Comme s'il eût deviné son calcul, Ghislain alla chercher une lampe, et, l'ayant allumée, il la posa sur une table de pierre, près de laquelle il s'assit. Ce fut une imprudence. La lumière de la lampe donnait en plein sur son visage ; Mme Fynch était artiste autant que femme, et cette figure fière, mobile, frémissante, aussi tourmentée que les naseaux fumants d'un cheval d'émir, lui parut divine. Elle s'était trop avancée pour reculer ; pouvait-elle espérer de retrouver une occasion si propice? Elle résolut de jouer son va-tout. Elle quitta brusquement le divan où elle était à demi couchée, et, pendant que Ghislain roulait une cigarette entre ses doigts, elle vint s'agenouiller devant lui, et il sentit s'enfoncer, se noyer, se perdre dans ses yeux des yeux de femme à qui ce naufrage était doux.
« Je suis à jamais perdue, murmura-t-elle, je vous aime! »
Il se fâcha, s'emporta, la traita de folle, voulut la contraindre à se relever . Deux bras s'enlacèrent autour de son cou, des lèvres brûlantes vinrent chercher les siennes. Il ne se défendit pas longtemps, bientôt ce fut au tour de Mme Fynch de se défendre.
Sa résistance dura moins encore; un dernier refus expirait à peine dans sa bouche que déjà, s'abandonnant à son destin, il ne lui restait plus rien à refuser.
Ce qui suivit lui sembla effrayant, elle crut faire un mauvais rêve. Le front livide, l'œil flamboyant, un homme qui lui parut avoir plus de six pieds de haut levait sur elle ses deux poings fermés. Elle pensa qu'il était fou, qu'il voulait la tuer. Saisie d'épouvante, elle s'enfuit précipitamment et ne respira que lorsque, rentrée dans sa villa, elle eut mis entre elle et son cauchemar l'épaisseur d'une porte et deux énormes verrous.
Cependant l'homme terrible ne songeait guère à la poursuivre. Immobile, les bras croisés, il se rappelait une tête de déesse qu'il avait vue à Garthage et l'insolent défi qu'il avait jeté à Tanit. Il se souvenait aussi d'un marquis qui était son père et qu'il avait surpris un jour tenant assise sur ses genoux une femme de chambre. « Il a maintenant sa revanche », pensait-il. Et certains incidents lui revenant à l'esprit, il le soupçonna de se l'être procurée par l'obligeante entremise de M. Eusèbe Furette. Pendant que, sur des indices qui lui parurent des preuves, ses soupçons se changeaient en certitude, il contemplait fixement une lampe qui aurait dû le défendre et qui n'avait servi qu'à éclairer sa défaite.
En ce moment, un gros garçon apparut sur la terrasse. Il balançait dans ses mains un gros jonc dont il ne se séparait jamais, et, le chapeau sur l'oreille, une fleur de grenadier à sa boutonnière, il fredonnait une ariette.
« D'où sortez-vous? lui cria le comte.
— J'étais au bas du jardin.
— Vous mentez. Vous vous étiez caché ici près. » Et, lui arrachant sa canne, il s'apprêtait peut-être
à lui en caresser les épaules.
c Battez-moi tant qu'il vous plaira, répondit tranquillement Eusèbe en offrant son dos à la bastonnade ; je ne me défendrai pas. Mais quand vous m'aurez assommé, qui chargerez-vous de vous battre? »
Cette réplique le fit rentrer en lui-même, et le jonc lui échappa des mains. Eusèbe, touché d'un tardif remords, chercha dans sa tête ce qu'il pourrait lui dire pour le consoler. Il ne trouva rien. Il avait cru travailler à une comédie; il s'était trompé, et les situations tragiques lui fermaient la bouche.
« Je ne sais ce que je puis vous devoir encore, reprit Ghislain. Mon valet de chambre comptera demain avec vous. J'avais loué cette maison pour six mois ; libreà vousd'y resterjusqu'à l'expirationdu bail. Je n'ai qu'une chose à vous demander : arrangez-vous pour ne jamais me revoir.
— Cependant... », balbutia Eusèbe.
Le comte avait déjà tourné le dos. Dès que son domestique fut rentré, il lui annonça qu'une affaire urgente l'obligeait à partir sur-le-champ, et, l'ayant chargé de régler sa dépense et d'emballer son bagage, il lui donna l'ordre de le rejoindre à Tunis au premier jour.
L'aube ne le retrouva pas à Nebeul. Pendant qu'à l'exception de Mme Fynch, tout le Sahel dormait d'un plein sommeil, foulant la poussière d'un chemin creux, il gravissait à pied une montagne que, quelques semaines auparavant, il avait descendue à cheval pour venir chercher une adorable petite ville, dont les maisons blanches lui cachaient une embûche.
À peine levé, Eusèbe se mit en campagne pour aller offrir ce qu'il appelait ses secours spirituels à une femme épouvantée, furieuse et inconsolable, qui lui refusa durement sa porte. Il ne fut reçu que de Mlle Tannay. Mme Fynch lui avait fait d'étranges récits de son aventure, et elle les répétait avec une touchante ingénuité. Eusèbe n'essaya pas de la désabuser; il haussa les épaules et se retira. Pour la première fois de sa vie il était de mauvaise humeur : le comte de Coulouvre avait failli le bâtonner, et Mme Fynch refusait de se laisser consoler par lui. Il écrivit, pour se dépiquer, deux lettres, dont la première était ainsi conçue :
« Monsieur le marquis, il s'est passé hier à Nebeul un événement tragique* dont il court dans le pays deux versions entre lesquelles vous choisirez. Les uns prétendent que la vertu de monsieur votre fils a fait naufrage à neuf heures trente-cinq minutes du soir. Cette version est plausible : depuis quelque temps il me tenait des discours si sublimes que je me sentais suffoquer dans cet éther* et, hier encore,
il m'avait débité un prône fort éloquent sur l'ascétisme et les ascètes. Ces choses-là portent malheur : au bout du discours, la culbute.
« D'autres affirment cependant qu'il a soutenu vaillamment le choc, contraint l'ennemi à prendre la fuite, et que, pour se mettre à l'abri des tentations, il se propose de se réfugier dans une trappe. Ce qui est certain, c'est qu'il est parti ce matin pour Tunis, en m'interdisant de jamais reparaître devant lui, défense que je n'aurai garde d'enfreindre. Je vous en avertis afin que vous vous adressiez désormais à d'autres que moi, si vous tenez à vous renseigner sur ses faits et gestes.
ce Veuillez agréer, monsieur le marquis, les humbles respects d'un homme qui n'aime pas les fous et qui se réfugierait jusque dans la lune pour échapper à leur dangereuse société. »
La seconde lettre disait ceci :
« Hélas ! ma chère amie, votre nièce n'est et ne sera jamais qu'une oie. Elle a dédaigné mes avis, elle a méprisé mes conseils, n'en a voulu faire qu'à sa tête. Elle s'est bêtement jetée dans la gueule du loup, et le loup l'a croquée : elle ne sera ni comtesse ni marquise. Elle raconte cette histoire à sa façon; elle prétend qu'un méchant homme a voulu la prendre de force, qu'elle s'est enfuie à toutes jambes pour sauver sa vertu. J'étais là, j'ai tout vu, tout entendu. Que n'étiez-vous à sa place! L'issue du combat eût été bien différente. Le bon sens et l'esprit de conduite viennent à bout de tout. Vous devriez en donner des leçons, vous attireriez la foule à vos conférences.
« Si j'en crois Mlle Tannay, vous ne reverrez jamais ni votre nièce ni votre demoiselle de compagnie <
Elles complotent de ne plus retourner en Europe, de finir leurs jours à Nebeul. Mme Fynch, qui est une folle, compte gagner des millions avec ses pinceaux; mais Mlle Tannay, qui est une sournoise, s'est amassé tranquillement quatre mille bonnes petites livres de rente, et à Nebeul il n'en faut pas davantage pour avoir une maison, un jardin, une voiture, un cheval, un âne, un cuisinier arabe et un grand ciel toujours bleu. Ma foi! cette Afrique est une bonne terre; je suis en train moi-même d'y prendre racine. J'ai des amis à Tunis, où je serai avant la fin de la semaine; ils me trouveront quelque place dans l'instruction publique. Si vous saviez la mythologie, je n'aurais pas besoin de vous apprendre que les Lotophages habitaient dans la Petite-Syrte une île où pousse un arbre appelé lotus, dont le fruit a la propriété de faire oublier à ceux qui en mangent leur patrie et les délices de Mon-Bijou. Le véritable pays des Lotophages, c'est Tunis. Il n'y manque que vous. Adieu, ma chère; mes tendresses à votre perroquet, et quand vous écrirez à Mme Fynch, déclarez-lui de ma part qu'elle est une oie....
« Eh! ma chère, que j'étais bête! Je cherchais midi à quatorze heures. Pour faire pécher Gaton, la première venue suffit, si elle arrive au bon moment. »
Il est impossible qu'un homme se juge plus sévèrement, se condamne avec une rigueur plus implacable, se dise plus d'injures que ne le faisait le comte de Goulouvre en gravissant la chaîne de hauteurs qui commande le Sahel de la péninsule du cap Bon. Quand il en eut atteint la crête et qu'il commença de descendre l'autre versant, il lui sembla pendant quelques secondes qu'il respirait plus à l'aise. Ces hauteurs
étaient un écran qui lui cachait Nebeul et la terre enchantée et maudite où sa volonté venait d'essuyer une honteuse défaite. Hélas! il n'avait pas laissé sa honte derrière lui. Elle raccompagnait fidèlement, elle marchait à ses côtés, elle le regardait et lui parlait.
Il ne trouvait pas de mots assez forts pour qualifier l'inconsistance de son caractère et de son cœur. Il avait pris de solennelles résolutions, engagé son honneur et sa parole, prononcé des serments, réglé à jamais sa destinée, et il avait suffi d'un hasard, d'un accident, d'une rencontre, d'une surprise des sens, d'une émotion de la chair : la maison qu'il pensait avoir bâtie sur le roc s'était écroulée comme un château de cartes. Il croyait entendre la voix sarcastique de son père, qui lui criait de Bois-le-Roi :
« Ta volonté! ta volonté! où la prends-tu? Il y a vingt-huit ans que je te connais, et je ne la connais pas encore, ta volonté ! »
Il ne cherchait pas à atténuer sa faute, qui lui paraissait sans excuse. Passe encore s'il s'était senti quelque inclination pour cette femme, pour cette intrigante, s'il avait eu la moindre étincelle d'amour! Mais il l'avait jugée dès leur première rencontre, et dès le premier jour elle ne lui avait inspiré que défiance et antipathie. Dans ce moment elle lui faisait horreur.
« Et pourtant, se disait-il, pour avoir raison de ma volonté, cette femme commune et prétentieuse, cette intrigante qui me déplaisait, n'a eu que la peine de poser ses lèvres sur ma bouche. Il faut croire que, sans le secours de la grâce, l'homme n'est qu'une machine. La grâce a manqué, et la machine a fait le tra-
vail qu'elle savait faire, la machine a cherché la joie pour laquelle elle se sentait née. mes serments! serments de joueur, serments d'ivrogne! Misère! misère! Qui suis-je donc? »
Et il frappait de son bâton les cailloux du chemin, comme s'il avait frappé cette chair méprisable qui devrait obéir et qui a l'insolence de commander.
Dans l'après-midi il atteignit un village, où il s'arrêta une heure. Il venait de s'apercevoir que la chaleur était ardente, qu'il était las, hors d'haleine, et qu'il avait faim. Il entra dans un café maure, où il réussit à se procurer du pain et des œufs. Le café donnait sur une petite place mal pavée. Il y avait dans un coin des Arabes qui jouaient aux dames; on faisait cercle autour d'eux, on discutait les coups. Plus loin, accroupi sur une natte, un vieillard bavard causait avec un jeune homme ; il lui rabâchait dix fois la même histoire, que le jeune homme ne se lassait pas d'entendre; elle lui semblait chaque fois plus piquante. Au bout de la place, un vannier travaillait dans son échoppe, assis sur le carreau, les jambes croisées. S'avisant qu'un étranger le regardait, il sentait l'énorme supériorité d'un homme qui fait une corbeille sur un homme qui la regarde faire. Joueurs de dames, conteurs d'histoires, vanniers, tous ces gens-là étaient heureux. Ils jouissaient de leur propre estime; jamais l'idée ne leur était venue de se mépriser eux-mêmes, et ils ne savaient pas que ce genre de mépris fût un malheur.
« Si je tentais de leur expliquer ce qui se passe en moi, pensait Ghislain, ils me croiraient fou, et peutêtre auraient-ils raison. »
Il se remit en marche. La route, à une heure de là, traversait un verger et un gazon parsemé d'asperges
sauvages et d'asphodèles. Il se coucha dans l'herbe, à l'ombre d'un olivier centenaire, dont le tronc noueux, à l'éeorce chagrinée, était fendu de haut en bas et qui ne laissait pas de vivre, de verdoyer; chaque année, on récoltait ses olives. Un paysan vint à passer. Il conduisait une charrette attelée d'une mule dont les oreilles et la queue, frottées de henné, étaient teintes en jaune safran, et il chantait une vieille chanson qui lui plaisait parce qu'elle était vieille. Ghislain lui envia du fond du cœur sa chanson, et il lui eût offert volontiers de troquer son âme contre la sienne.
Le cours de ses idées avait changé ; à cette heure, il se reprochait bien moins l'inconsistance de sa conduite que l'absurdité de ses illusions. Il avait eu de grands chagrins, qui lui avaient empoisonné le sang, et, parce qu'il était triste et dégoûté delà vie, il s'était cru une vocation qu'il n'avait pas, et figuré sottement que ne plus croire au monde qu'on voit, c'est commencer à croire au monde qu'on ne voit pas, et que le comte de Goulouvre était du bois dont on fait les prêtres. Il se souvint d'avoir visité dans l'Enfida un village perché sur une éminence aux pentes rapides et rompues. Les habitants, ayant résolu de se construire une mosquée, avaient taillé dans leur rocher une rampe assez douce pour qu'un chameau pût la gravir avec sa charge, et à tour de rôle ils allaient ramasser dans les ruines d'une ville romaine des briques et des tambours de colonnes, qu'ils hissaient péniblement sur leur montagne. « Quand votre mosquée sera-t-elle bâtie? » leur avait demandé Ghislain. Ils avaient répondu : « Dieu est grand ! » Ils lui avaient dit aussi qu'un jour, le chameau ayant butté, la pierre qu'il portait à grand' peine avait roulé au fond du
précipice. On était allé l'y chercher et on l'avait remontée.
« Voilà la foi ! pensait-il. Rien ne la rebute, rien ne la décourage. Si j'étais un croyant, je ne verrais dans ma défaite qu'une correction infligée à mon orgueil, et je me dirais : « J'ai perdu ma première a bataille, je gagnerai la seconde ». Mais la pierre que j'avais péniblement hissée au sommet de la montagne a roulé au fond d'un abîme, et je n'irai pas l'y chercher. Je n'étais capable que d'un effort, je suis au bout de ma force.
Il ne se disait plus : « Qui suis-je donc? » Il se demandait ce qu'il allait faire, comment il emploierait son temps et son âme. Il tâchait d'inventer, d'espérer quelque chose, de se forger un avenir, une chimère, et il ne voyait devant lui qu'une longue suite de jours nébuleux et grisâtres, un grand brouillard triste, où son imagination et son espérance s'égaraient.
Autour de lui, le gazon poussait haut, épais et dru. Il avait arraché machinalement une touffe d'herbe. Une plante de basilic s'y trouva mêlée et imprégna sa main d'un parfum subtil et pénétrant. Il ressentit une commotion, une secousse. Ce parfum lui avait rappelé des choses qu'il s'était promis d'oublier à jamais. Il n'était plus sous son olivier; sa pensée l'avait subitement transporté au bord de la Seine, dans une allée de parc, et une jeune fille lui était apparue. Elle lui disait : « Le basilic est, dans le langage des fleurs , le symbole du mécontentement ; froissez cette petite feuille dans votre main, et cela prouvera que vous en avez fini avec votre rancune. » Il lui répondait : « Quelle bonne odeur ont les rancunes qu'on oublie ! »
è\'2 LA VOCATION DU COMTE f.HISLAIN
Cette jeune fille lui avait jeté un charme, et, pendant quelques semaines, il lavait passionnément aimée; puis il s'était juré de ne plus l'aimer, et, peu à peu, son image, qui le poursuivait quelquefois, était devenue plus vague, plus confuse. L'aimait-il encore? Il descendit dans son cœur, il visita ce tombeau plein de cendres refroidies et de souvenirs éteints. Il l'y avait enterrée; la retrouverait-il vivante?... Non, elle n'était pas morte, elle dormait, elle attendait paisiblement qu'il la réveillât. Il n'eut que la peine de lui dire : Lève-toi 1 Elle se dressa devant lui, les yeux tout grands ouverts, et elle l'appelait par son nom.
Il mit son front dans ses mains, il l'écoutait. Elle lui parlait d'une voix très douce, et, quoiqu'elle fût très loin, il ne perdait pas un mot.
« Pourquoi m'as-tu quittée ? lui disait-elle . Tu cherchais la paix, l'oubli du passé; l'oubli, c'est moi. Tu t'étais senti revivre en me regardant; j'avais rajeuni ton cœur, rafraîchi ton âme livrée aux dégoûts, aux sécheresses, et le désert avait refleuri. Chasseur imprudent et maladroit, qui avais trouvé la vraie piste et qui l'as abandonnée pour en suivre une autre, pour t'égarer dans des sentiers arides qui ne conduisent nulle part ! Un prêtre t'avait dit pourtant que le secret de ton ennui était le mépris des choses communes joint à l'impuissant amour des vertus difficiles et rares. Elles ne sont pas faites pour toi, et tu étais fait pour m'aimer. Tu avais essayé de tout, et tu croyais tout connaître. Tu ne connais pas encore les douceurs, les délices d'un amour pur, d'un amour jeune, qui mêle à la vie d'habitude des émotions, des grâces toujours nouvelles et procure aux âmes fatiguées du monde des heures h la fois monotones et
pleines. Ah! tu n'es pas seulement un grand fou, tu t'es montré dur, ingrat et cruel. Depuis que tu m'as trahie, je languis, je me souviens, je me consume. Heureusement tout peut se réparer. Je savais bien que tôt ou tard tu me reviendrais, et je te suis restée fidèle. Je te ferai grâce, tu es tout pardonné. Je t'attendais, hâte-toi, ne me fais pas attendre plus longtemps. »
Quand il se leva pour se remettre en route, il lui parut que, durant des mois, il avait été la victime d'un maléfice, d'un sortilège, qu'il s'était laissé séduire par des prestiges et des mirages, que l'esprit de mensonge avait abusé, fasciné ses yeux, ensorcelé son cœur et l'avait fait courir après de vains et tristes fantômes. Mme Fynch ne lui faisait plus horreur; n'était-ce pas cette femme pâle qui l'avait guéri, qui avait rompu l'enchantement? Mais il l'oublia bien vite pour ne plus penser qu'à l'autre, à celle qu'il lui tardait de revoir, à ce frais visage, à ces yeux limpides qui avaient fait un jour le miracle de lui rendre sa jeunesse et de refleurir un désert. Pris d'une joyeuse inquiétude, il doublait le pas pour se rapprocher d'elle en toute hâte et ne pas la faire attendre.
Il comptait se transporter directement à Marseille. Son domestique, en le rejoignant à Tunis le surlendemain, lui remit une lettre qui était allée le chercher à Nebeul, et cette lettre lui fit changer ses plans. L'abbé Silvère lui écrivait qu'à la fin du mois il repartirait pour l'Annam. Le comte voulut lui laisser le temps de s'éloigner, de disparaître; il se souciait peu de retrouver à Ghartrette ce prêtre qui l'avait si bien jugé et dont le sourire lui faisait peur. Au lieu de prendre son billet pour Marseille, il préféra allonger son chemin et rentrer en France par l'Italie.
Lorsqu'il s*embarqua, le jour commençait à peine à décliner. Pendant qu'on levait l'ancre, il contempla successivement la Goulette, ses forts, ses murailles blondes, la colline de Saint-Louis et le velours sombre et doux de ses gazons, Tunis et son lac qui miroitait, les plis sinueux de la côte, ses courbes fuyantes, ses sables étincelants, çà et là, sur la grève, des bouquets de palmiers à fleur d'eau, et plus loin des blancheurs de villages éparses dans les verdures. Tout au fond du tableau, des cimes pâles, aux contours indécis et perdus, semblaient monter vers le ciel comme une fumée qui se lève d'une rivière. Les montagnes qui bordent le golfe à l'orient baignaient dans une vapeur lumineuse et suave. On eût dit qu'elles venaient d'émerger du sein de la mer, tant elles brillaient d'un éclat humide, si fraîche était leur rosée, que buvait le soleil.
Le comte Ghislain fit avec quelque émotion ses adieux à cette terre d'Afrique, qui donne aux âmes en détresse de décisifs avertissements. Il se félicitait d'y être venu, il y avait reconquis sa raison. Mais à peine le bateau s'était mis en marche qu'il ne songea plus à ce qu'il laissait derrière lui. Il tourna au nord tous ses regards, toutes ses pensées. Il croyait apercevoir dans les brumes dorées de l'horizon une jeune fille qui, s'accoudant à sa fenêtre, se faisant un abatjour de ses deux mains croisées sur son front, fouillait des yeux une grande route, y cherchait au loin un voyageur, un revenant, et s'écriait : « Enfin, le voilà! »
Le marquis de Coulouvre était resté plusieurs mois sans se remettre de la violente commotion que lui avait causée la mort de sa femme. Cette fin soudaine et tragique avait fait une révolution dans sa vie comme dans ses habitudes. Il avait la figure d'un veuf inconsolable. Ce vieillard ne faisait plus le jeune, ne songeait plus à se défendre contre ses années; il en avait fini avec les corsets, avec les teintures, avec les mensonges de la toilette ; il affichait ses cheveux blancs.
Tout le monde s'étonnait; on ne lui croyait pas le cœur si tendre, on le tenait pour un homme qui s'aimait beaucoup et n'aimait que lui. Dans le fait, il regrettait peu la marquise; il avait conclu avec elle depuis longtemps un pacte d'indifférence mutuelle, fidèlement observé de part et d'autre. Il n'élait pas triste, il était anxieux, effaré, il avait peur, il tremblait pour lui-même. Il venait d'être surpris par un grand exemple de la fragilité de nos destinées. On va, on vient, on court, on s'agite, on se sent plein de désirs, de projets, d'agréables inquiétudes, on a des
31G LA VOCATION Dl T COMTE GHISLAIN
affaires qui sont dos amusements et des amusements qui sont des affaires, et tout à coup une flammèche tombe sur une robe et on expire dans les tortures. Le marquis avait l'esprit frappé. Il aurait pu entendre sans s'émouvoir les plus beaux discours du monde sur la vanité de nos pensées et la brièveté de nos jours ; réloquence des prédicateurs et des moralistes glissait sur son cerveau de inarbre sans jamais y mordre, sans y laisser la moindre trace. Mais il avait entendu des cris, il avait vu une femme en feu qui se débattait contre son supplice, et dorénavant il croyait aux hasards, aux surprises, à la mort, à cette sournoise qui, embusquée dans l'ombre, guette le moment où la maison est mal gardée pour y entrer comme un voleur.
Pendant quelques semaines il craignit que le fatal événement et l'émotion qu'il en avait ressentie n'eussent altéré sa belle et florissante santé. Il s'étudiait, se tâtait ; il croyait découvrir en lui des désordres graves, se plaignait d'étouffements, de palpitations, de raideurs douloureuses dans la région de la nuque. Ces symptômes disparurent bientôt. Il était homme d'esprit, il se moqua de lui-même, de ses alarmes imaginaires. Il se sentait aussi vert, aussi vigoureux qu'on peut l'être à vingt ans. Il fit de longues promenades à cheval; depuis le départ de la jolie Anglaise, c'était le seul plaisir qu'il se permît. Mais il ne montait plus que des bêtes douces, incapables de faire un écart; son imagination assombrie lui représentait sans cesse tous les accidents dont un homme bien portant peut mourir.
Il essaya de se distraire, passa une partie de l'hiver à Paris, retourna à son cercle. Ses amis lui témoi-
gnèrent les empressements sur lesquels peut compter un égoïste quand il a une grande fortune. Les compliments de condoléance et d'affectueuse sympathie qu'on lui adressait sonnaient creux. On le consolait de son chagrin depuis longtemps consolé, on ne lui parlait pas de ses appréhensions, de ses tourments, qu'il n'osait confier à personne. Il quitta Paris, se retira dans son château, y médita sur le vide des amitiés et des cercles. La vie lui apparaissait comme une forêt mal fréquentée, où l'on fait de mauvaises rencontres, et il sentait le besoin d'avoir quelqu'un auprès de lui. Quand on est deux, on a moins peur dans les bois.
Pendant la nuit du mercredi des Gendres il fit un vilain rêve. Il lui sembla qu'il tombait dans un précipice. Il se retint à une racine d'arbre et appela au secours. Beaucoup de gens allaient et venaient; les uns causaient entre eux de leurs affaires, d'autres discutaient un opéra nouveau, et personne n'avait l'esprit et les oreilles assez libres pour entendre ses cris. Enfin, quelqu'un se pencha vers lui, en lui disant : « Votre cas va mal; je vais prévenir monsieur votre fils ». Il voulut répondre : « Le nommé Ghislain est en Afrique ». Au même instant, ses doigts se détendirent, lâchèrent la racine qui le retenait, et il plongea dans le gouffre. Sa chute le réveilla; mais son affreux cauchemar lui revenait souvent en mémoire.
Il éprouvait deux passions d'une égale vivacité, l'horreur de son isolement et une implacable rancune contre le nommé Ghislain, qui l'avait quitté pour se faire prêtre. Après quelques jours de réflexion, il résolut de se remarier. Il lui parut que ce serait»
après tout, le moyen le plus agréable de n'être plus seul, et que si, grâce à sa verdeur, il lui venait d'autres enfants, il prendrait facilement son parti d'avoir un fils tonsuré.
Sa résolution prise, il arrêta promptement le programme de la fête, décida quelles qualités, quelles garanties de bonheur devait lui apporter en dot sa seconde femme. Avant toute chose, il la voulait jeune et bien faite. Si changé qu'il fût depuis quelques mois, il crut devoir cette concession à l'ancien marquis de Coulouvre, qui avait toujours eu le culte des belles formes et des belles chairs, et il pensait qu'enseigner l'amour à une innocente serait la dernière joie comme la dernière gloire de sa vie. Il était trop raisonnable pour ne pas sentir qu'en accordant sa main à un homme de soixante-six ans, cette jeune et jolie personne ferait un effort, un sacrifice, qu'il serait juste de lui en tenir compte. Il se promettait de la dédommager par ses excellents procédés, de lui être scrupuleusement fidèle, de couler avec elle des jours paisibles, que ne troubleraient ni la plainte ni le reproche. Mais, pour être plus sûr que, de son côté, elle ne chercherait son bonheur qu'en lui, il désirait qu'elle fût son obligée, qu'elle fit en l'épousant un beau mariage ; que, sinon pauvre, du moins médiocrement fortunée, elle lui fût redevable de la richesse; qu'ayant eu jusqu'alors des goûts simples, elle se laissât éblouir par le faste d'un grand train de maison, et que la reconnaissance l'enchaînât à son vieux mari, car il estimait que la seule reconnaissance qui ne soit jamais en défaut est la gratitude d'une vanité satisfaite.
Il fallait encore qu'elle fût de bonne famille, il avait
horreur des mésalliances; mais il n'entendait pas épouser une Parisienne, une mondaine, friande de dissipations et d'amusements. Il exigeait que sa seconde femme se résignât sans peine à ne prendre de Paris que ce qu^il voudrait qu'elle en prît, qu'elle fût prête à s'accommoder à ses goûts nouveaux, à l'humeur d'un homme revenu de beaucoup de choses. Il ne prétendait pas la séquestrer, l'enterrer; il savait que, pour une marquise de vingt ans, vivre, c'est se montrer et mettre souvent à l'air sa beauté, ses toilettes, ses bijoux, et il comptait la promener dans le monde, à condition qu'elle s'engagerait à son tour à se plaire dans son intérieur. Il prévoyait tout. Il pouvait arriver qu'avant peu, c'est-à-dire dans un siècle ou deux, sa santé s'altérât, que le désir lui vînt de se clore, de mener une existence retirée, domestique et somnolente, et il n'admettait pas que, le cas échéant, la nouvelle Mme de Goulouvre fit quelque difficulté de s'enfermer avec lui dans sa prison, de lui servir de garde-malade, de bâton de vieillesse.
Quand il eut tout réglé, tout précisé, il lui parut qu'il connaissait une jeune fille qui avait toutes les conditions requises et lui convenait de tout point. Il l'avait promenée un jour dans ses écuries, dans son jardin; elle lui avait semblé charmante, très désirable, d'humeur gaie, ingénue, facile à divertir, et il lui avait offert une rose. On peut se demander s'il fixa ses vues sur Mlle de Trélazé parce qu'elle répondait exactement à son programme, ou s'il le rédigea après coup en le faisant cadrer avec le souvenir qu'il avait conservé de Léa. Ne lui avait-il pas dit : « Prenez-y garde, je pense sérieusement à vous enlever! » Ce
qui est certain, c'est qu'une fois décidé, il n'eut plus d autre idée en tète. Cet homme qui affichait désormais ses cheveux blancs et qu'assiégeaient des terreurs puériles avait encore le sang chaud; il n'avait perdu ni la fleur de son imagination ni la jeunesse du désir.
Près de six mois après la mort de la marquise, un soir de la fin de février, tous les habitants du Colombier se trouvaient rassemblés dans leur salon. Le baron faisait une partie d'échecs avec son fils, la baronne brodait, Léa tricotait, les deux jumelles s'occupaient à un jeu de patience, l'abbé les regardait faire, en se moquant de leurs maladresses et de leurs bévues. La porte s'ouvrit, on vit entrer le marquis de Coulouvre, et on éprouva un étonnement mêlé d'effroi qui ne peut se comparer qu'à celui que ressent une basse-cour où s'introduit subitement un paon. Mais le paon ne fit pas la roue, il s'appliqua à rassurer tout le monde par sa bonhomie, par la simplicité tout unie de ses manières, par la douceur mélancolique de sa voix. Cet homme sec n'était plus sec, cet homme nerveux avait assoupli ses nerfs : il était venu, disait-il, demander à ses voisins de l'aider à tromper sa tristesse. Il rentrait ses griffes', il arrondissait ses angles. C'était un ermite qui avait besoin d'un peu de compagnie, c'était un malheureux qui quêtait un peu de pitié, une âme glacée par le chagrin qui priait qu'on la réchauffât. Il parut intéressant, et, quand il se retira en insistant pour qu'il lui fût permis de revenir, l'impression générale fut qu'il valait mieux que sa réputation, qu'on Pavait calomnié, ou que son deuil l'avait singulièrement adouci et changé, que cet égoïste avait du cœur.
Chacun fit son éloge, à l'exception de l'abbé, qui ne dit rien.
Il revint peu de jours après, et bientôt un commerce de visites réglées s'établit entre Bois-le-Roi et le Colombier. De semaine en semaine, le marquis devenait plus expansif, plus rond, meilleur enfant. Il parlait de ses affaires, demandait et donnait des conseils, contait des anecdotes. On était charmé de le revoir, on l'attendait comme on attend un événement agréable : les eaux qui dorment sont quelquefois bien aises qu'on les remue, et les gens les moins mondains ne sont pas fâchés que quelqu'un se charge de leur raconter le monde. Au surplus, on était à mille lieues de deviner son projet. Il était tout à tous. Ne voulant pas courir les risques d'un échec, il avait résolu de ne pas se presser, d'assiéger la place dans toutes les règles, de se faire bien venir de toute la famille. Il avait réussi facilement auprès de Mme de Trélazé. Il entrait dans les menus détails de sa vie, lui indiquait des recettes de cuisine, admirait son poulailler et ses théories sur l'éducation, discutait ses cas de conscience, et la baronne était fière de penser qu'un homme si répandu, qu'un ex-diplomate, vingt fois millionnaire, s'intéressait à ses poules, à ses confitures et à ses scrupules.
Il eut un peu plus de peine à apprivoiser tout à fait le baron. Mais il le pria un jour de lui montrer ses terres; pendant des heures il le fit parler de ses engrais et de ses assolements, l'écoutant avec une extrême déférence, et s'écriant par forme de conclusion que l'agriculture était le seul métier digne d'un gentilhomme, qu'il n'en voudrait pas d'autre s'il lui était donné de recommencer sa vie. Le baron conclut
de son côté que le marquis de Coulouvre avait été jadis un grand libertin et avait fait bien des sottises, mais qu'il était un homme de grand sens, et que le bon sens rachète tous les péchés.
Son fils avait été plus facile à prendre. Il méditait un nouveau voyage, il rêvait de traverser le Sahara tripolitain et de pousser jusqu'au cœur de l'Afrique. On ne s'embarque pas sans biscuit, et un voyageur qui n'est pas riche ne va pas bien loin sans subvention. Fernand sollicitait des subsides, mais on lui faisait des difficultés. Le marquis lui insinua qu'il avait tant de respect pour la géographie, une si vive admiration pour les explorateurs, qu'un jeune homme disposé à risquer ses os pour aller au lac Tchad et dans le Bornou lui ferait honneur et plaisir en le prenant pour son bailleur de fonds. Quant aux jumelles, il leur apportait des jouets perfectionnés et force friandises. Mme de Trélazé lui reprochait de les gâter, à quoi il répondait qu'il avait toujours adoré les enfants, qu'il fallait lui passer cette faiblesse.
Il avait constaté, dès le premier jour, que l'abbé jouissait d'un grand crédit dans cette maison, qu'on ne faisait rien sans le consulter. Quoi qu'il lui en coûtât, il se crut tenu de faire un doigt de cour à cette soutane : la politique l'exigeait. Il trouva plus d'une fois l'occasion de vanter les services que les missionnaires rendent à leur pays, il s'indigna contre les politiciens qui, obéissant à d'aveugles préventions, cherchaient à leur couper les vivres, il persifla les préjugés rouges. Il fit plus encore : il offrit son bras à la baronne pour la conduire à l'église, et il assista à l'office d'un air recueilli, non sans envier le sort de Jacob, qui, à son avis, en avait moins fait
pour mériter Rachel. Heureusement, l'abbé dut s'absenter, retourner à Rome, il fut un mois sans reparaître au Colombier, et le marquis se trouva affranchi du plus pénible de ses devoirs.
C'était dans ses entretiens avec Léa qu'il s'observait le plus. Voici en quelques mots le raisonnement qu'avait fait ce diplomate. Il s'était dit, après avoir pris l'air du bureau : a: Le Colombier est une de ces maisons patriarcales où les parents ont des égards superstitieux pour les enfants. Quand je présenterai ma demande, le baron et la baronne ne manqueront pas de me répondre quils ne peuvent s'engager pour leur fille, qu'ils entendent la laisser libre. Je compte bien qu'ils pèseront sur elle, mais on n'essaiera pas de Ja contraindre; cet insupportable abbé Silvère volerait au secours de l'opprimée. Ne nous faisons pas d'illusions; j'aurai des alliés, mais mon sort me paraît dépendre du coup de vent qui, au moment décisif, fera tourner à droite ou à gauche une tête d'oiseau. Je me flatte que cette adorable enfant dira oui, qu'elle ne sera point insensible à l'éclat d'un opulent mariage, que l'intérêt et l'ambition l'emporteront dans son petit cœur sur des hésitations bien naturelles, que je lui pardonne d'avance. J'aurais tort d'oublier que j'ai quarante-sept ans de plus qu'elle, qu'à la rigueur je pourrais être son grand-père. Je dois renoncer à lui inspirer aucun sentiment qui ait une ressemblance même éloignée avec l'amour. N'essayons pas de faire vibrer celte corde, ce serait tout perdre, et le seigneur Arnolphe travaillerait pour Horace. Il y a des cœurs qui ne se lèvent pas matin, le sien me paraît dormir encore d'un sommeil de marmotte. Fort heureusement pour moi, personne
ne lui a parlé d'amour, gardons-nous de lui en parler; elle ne me comprendrait pas ou elle me trouverait ridicule, peut-être odieux. Je dois me présenter à elle comme un bon vieillard possédant, sauf les dons amoureux et le sourire de la jeunesse, toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'une femme. Tachons de lui prouver qu'en m'épousant, elle s'assurera avec une grande situation la parfaite félicité domestique. Quand je me déclarerai, elle sera fort étonnée; arrangeons-nous du moins pour que son cri de surprise ne soit pas un cri d'épouvante. »
Il se tint parole, il se renferma exactement dans son rôle de bon vieillard, qu'il jouait avec aisance. Il voulait qu'elle s'accoutumât à ses cheveux blancs, qu'ils lui devinssent familiers et agréables, qu'elle les prit en amitié. Il la comblait d'attentions, mais ne hasardait jamais un propos galant, ne laissait pas échapper un mot qui pût la troubler ou l'alarmer. Il la traitait paternellement, il n'avait pour elle que des soins et des sentiments tout paternels, il était père des pieds à la tête, et jamais père ne parut plus père que ce marquis de Goulouvre qui détestait son fils.
Il lui fallait une grande force de volonté pour ne jamais se trahir : en peu de temps il était devenu passionnément amoureux. Il avait cru dans l'origine qu'il ferait un acte de haute sagesse en se remariant. Les raisons qu'il s'était données à lui-même pour se décider lui semblaient futiles et vaines. On se sert d'échafaudages pour bâtir sa maison, et quand elle est bâtie, on les abat. Désormais il voulait se remarier parce qu'il connaissait une jeune fille dont il était fou; c'était sa meilleure raison. Lorsqu'il venait de passer une heure auprès de Mlle de Trélazé, et
qu'errant seul dans son parc, il pensait à elle, à ses yeux bruns, à l'éclat velouté d'un teint que des peines de cœur n'avaient pu faner, lorsqu'il se remettait en mémoire une fossette qu'elle avait au bas de la joue droite, sa bouche fraîche, vermeille, charnue et même son nez trop court, il lui courait un frisson dans tout le corps. La crainte de voir survenir un larron qui cueillerait à sa barbe ce beau fruit le rongeait. Il lui arrivait souvent de saisir à pleines mains ses longs favoris et de les tirer jusqu'à se faire mal : c'était sa façon de se calmer quand il grillait d'envie d'avoir une chose et qu'il mourait de peur de ne pas l'avoir.
Ce qui le tranquillisait un peu, c'est que Léa lui faisait bonne mine, paraissait le voir avec plaisir, et que loin de fuir les occasions de se trouver tête à tête avec lui, elle les cherchait. Il ne se doutait guère de ce qui se passait dans cette tête d'oiseau, qu'il croyait à la merci d'un coup de vent. Les mois avaient succédé aux mois, et Mlle de Trélazé était toujours la même. Elle restait fidèle à ses souvenirs, à ses regrets comme à sa colère; elle vivait au Colombier et ses pensées habitaient l'Afrique. Le marquis de Coulouvre l'intéressait beaucoup ; elle lui était reconnaissante d'être le père d'un jeune homme qu'elle ne pouvait oublier, qu'elle détestait en l'aimant, qu'elle aimait en le détestant, et sur lequel elle aurait bien voulu qu'on la renseignât. Elle n'ignorait pas que l'abbé était en correspondance avec le comte Ghislain; mais elle était résolue à ne pas le questionner. Elle le considérait dorénavant comme un de ces hommes redoutables qui n'ont que de mauvaises nouvelles à donner : il y a des sources dont l'eau est
amère et donne la fièvre, il faut se garder d'en boire. Quant au marquis, il ne parlait jamais de son fils, et on évitait de lui en parler, dans la crainte de réveiller son chagrin. Léa s'était promis pourtant de le mettre un jour sur ce sujet délicat et pénible. Jusqu'alors le courage lui avait manqué. Il lui semblait qu'il y avait des noms bien difficiles à prononcer, des noms qui vous restent à la gorge ou qui brûlent les lèvres, et que si dissimulée, si sournoise que soit une jeune fille, on lit quelquefois son secret dans ses prunelles.
Une après-midi, se promenant seule avec M. de Coulouvre dans le parc du Colombier, elle vit passer sur la route un gros garçon à la face replète, et elle dit au marquis :
« Voilà un jeune homme qui ressemble beaucoup à M. Eusèbe Furette. Qu'est devenu ce professeur d'allemand? »
Il lui expliqua que son fils avait emmené M. Eusèbe Furette en Afrique. Elle tenait à la main son chapeau de campagne; elle y découvrit ou crut y découvrir une petite tache, qu'elle se mit à gratter fiévreusement, et, les yeux fixés sur la tache :
« Est-il vrai, demanda-t-elle, que monsieur votre fils soit décidé à se faire prêtre? »
Il lui répondit que cela n'était que trop vrai, et il fut sur le point de lui dire, sans mâcher ses mots, tout le mal qu'il pensait de son héritier. Il se contint, refoula le flot de bile qui lui montait à la bouche.
« J'avais espéré, reprit-il d'un ton sentimental et dolent, qu'il se raviserait ; je rêvais pour lui un autre avenir. Peu de jours avant de partir pour Rome, M. l'abbé, votre oncle, a reçu une lettre dont il a bien voulu me faire part et qui m'a ôté mes dernières
illusions. Mon fils y annonce que sa résolution est formelle, irrévocable. Il ne me reste plus qu'à me soumettre et à lui dire : Que ta volonté soit faite et non pas la mienne ! Il y a, paraît-il, des vocations auxquelles on ne résiste point. »
Il ne s'apercevait pas qu'après avoir rougi, elle était devenue très pâle, et qu'à force de gratter la petite tache, ses ongles avaient fait un trou dans son chapeau.
Il jugea l'occasion bonne pour se découvrir un peu plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il se lamenta sur la tristesse de son foyer et de sa vie.
« Mon fils est comme perdu pour moi, s'écria-t-il. Je n'avais que lui, il ne me reste plus rien. Me voilà condamné à mener dans mes vieux jours une vie d'anachorète. Oserai-je vous dire quel est le plus cuisant de mes chagrins et le plus grand reproche que j'adresse à ma destinée? Que n'ai-je une fille! Elle me tiendrait lieu de tout ce qui me manque, elle me consolerait de tout. Que de soins j'aurais pour elle! Il n'y aurait pas de gâteries que je n'inventasse pour lui plaire. J'emploierais ma fortune, qui ne me sert plus de rien, à lui faire une belle existence, à contenter toutes ses fantaisies. J'ai conservé, grâce au ciel, la jeunesse de mon esprit, et j'aurais le caractère assez souple pour me prêter à son humeur. Si elle aimait le monde, je l'y conduirais; si elle avait le goût des voyages, je lui ferais voir les continents et les mers. Je la prierais de régner en souveraine absolue sur ma maison et sur moi. Elle serait à la fois le soutien, la joie de ma vieillesse, mon conseil, mon gouvernement et ma jeune reine. Il faut au vieillard un appui de roseau pour promener ses dernières années sur
la terre. Mourrai-je sans bâton? Ah! que ne puis-je avoir ce que je désire! Hélas! mademoiselle, depuis que j'ai l'honneur de vous connaître, je suis devenu plus exigeant encore : je voudrais que cette fille dont je rêve eût votre tournure, votre visage, votre voix, qu'elle vous ressemblât de tout point. »
Elle s'inclina pour le remercier de ce gracieux compliment et ne répondit rien. Il ne dépendait pas d'elle de lui procurer cette fille qu'il n'avait pas. Il s'imagina qu'elle avait deviné son intention, qu'elle était touchée, émue, et il interpréta favorablement son silence. Elle ne se souvenait pourtant que de la première partie d'un discours dont Pexorde lui avait remué le cœur, dont la péroraison l'avait laissée froide, et quand le marquis l'eut quittée :
« Allons, se dit-elle, il n'y faut plus penser. » Et elle se demandait si quelque grand chirurgien n'avait pas inventé des tenailles avec lesquelles on pût s'arracher de la tête un souvenir tourmentant qui s'y est logé et refuse d'en sortir.
Quelques jours après, M. de Goulouvre eut un entretien de deux heures avec le baron. Mme de Trélazé et sa fille étaient en tournée de visites. En rentrant, elles s'installèrent au salon, où les deux jumelles faisaient la dînette. C'était un dimanche ; ce jour-là, on ne brodait ni ne tricotait. La baronne, un peu lasse, se plongea dans un fauteuil et repassa minutieusement dans sa tête tout ce qu'elle avait fait la veille et tout ce qu'elle avait projeté de faire le lendemain. Léa s'assit au piano et joua une romance sans paroles, qui lui plaisait parce que la musique en était triste et semblait dire : « Mon Dieu ! que ce pauvre monde est mal fait ! »
Le baron entra brusquement. Il n'avait pas sa figure ordinaire, et sa femme devina sur-le-champ qu'il venait de se passer quelque chose. Il commença par mettre les jumelles à la porte, en leur disant :
« Nous avons à causer d'affaires qui n'intéressent pas les petites filles.
— Dois-je m'en aller aussi? demanda Léa en fermant le piano.
— Ah! par exemple! C'est de toi qu'il s agit. »
Il fit une pause, il s'amusait à faire attendre sa femme, dont la curiosité redoublait de seconde en seconde. Enfin, ^adressant à sa fille :
« Ma chère, un monsieur qui sort d'ici m'a demandé ta main. » Léa se mordit les lèvres, et son front se plissa.
« Encore! * dit-elle à demi-voix.
Depuis quelque temps, Fernand, d'accord avec sa mère, avait amené à Chartrette plusieurs de ses amis. L'un d'eux, jeune homme de mérite, d'avenir et de figure engageante, avait paru fort occupé de Mlle de Trélazé. Peu après, une amie commune était venue tâter le terrain et avait fait de vagues ouvertures. La baronne, ayant appris que le jeune homme de mérite était protestant, s'était tenue sur la réserve; sa conscience réprouvait les unions mixtes. Mais, par un autre scrupule, elle s'était crue obligée de s'en expliquer avec sa fille, qui, dès les premiers mots, s'était écriée : « Je n'ai et n'aurai jamais pour lui aucune sympathie, et j'espère qu'on me permettra de ne faire qu'un mariage d'inclination ». Cette réponse avait alarmé la baronne, mais elle n'avait pas insisté.
« Ce monsieur, reprit le baron, est très riche, il est ce qu'on appelle un grand et beau parti, et il s'est tellement coiffé de toi qu'il m'a prié instamment de ne pas te donner de dot; il veut se réserver le plaisir de te doter lui-môme en te faisant une donation contractuelle de deux millions. J'ajoute qu'il est homme d'esprit et d'excellentes manières, et, si j'en juge sur les apparences, il ne te déplaît point, tu aimes à causer avec lui. Mais comme rien n'est parfait dans ce monde, comme il y a toujours quelque fer qui
loche, il se trouve que ce riche prétendant a quelque dix ans de plus que moi, qui en ai cinquante-six.
— Quoi! interrompit la baronne, ce serait...?
— Eh oui! c'est lui », fit M. de Trélazé en appliquant une tape sur le museau de son chien, qui était* venu se fourrer entre ses jambes et semblait lui demander compte de ce qu'il disait.
La baronne était confondue, stupéfaite. Depuis qu'un mariage qu'elle avait cru fait s'était défait en un jour, et que son espérance s'était évanouie comme se dissipe une vapeur du matin, elle s'était promis de se défier de ses conjectures, de ne plus croire facilement. Elle se demanda un instant si son mari ne se moquait pas d'elle. S'étant convaincue qu'il était tout à fait sérieux, elle examina de plus près l'événement, et il lui parut que cet événement prodigieux avait deux visages, l'un déplaisant, l'autre superbe. Elle fut surtout frappée de ce qu'elle y voyait de superbe, et, pour tout arranger, elle décida qu'une chose si extraordinaire ne pouvait arriver que par un ordre exprès de la Providence. Soucieuse comme elle l'était, elle n'eût jamais eu une heure de repos si elle n'avait pensé que la Providence se mêlait de toutes les affaires de ce monde, venait au secours des mères embarrassées, résolvait les questions épineuses, mariait les filles difficiles à marier.
« En vérité, s'écria-t-elle, M. de Coulouvre vous a demandé la main de Léa! Que lui avez- vous répondu?
— Je lui ai répondu, ma chère, que je n'entendais exercer aucune pression sur ma fille, que je la laisserais libre de disposer d'elle-même, que sa réponse serait la nôtre. »
Mme de Trélazé regarda sa fille. Le respect que Léa
lui avait inspiré jadis durant quelques semaines lui était revenu tout à coup : cette étourdie, qu'elle traitait quelquefois d'excentrique et qui n'avait pas encore vingt ans, était recherchée deux fois en mariage dans l'espace d'un mois; après les jeunes gens démérite, c'était le tour des vieillards ! Il fallait décidément que cette étourdie possédât certaines qualités rares, invisibles à l'œil d'une mère, qui attiraient sur elle l'attention, les regards et les désirs des hommes. La baronne se reprochait en ce moment de l'avoir souvent jugée avec trop de rigueur, et elle lui en faisait tacitement ses excuses. Mais après l'avoir regardée avec admiration, elle l'examina avec inquiétude : Léa, qu'on entendait laisser maîtresse d'elle-même et de son sort, accepterait-elle, oui ou non, la glorieuse destinée qui lui était offerte? Mme de Trélazé déchiffrait couramment la figure de son mari, qui lui était aussi familière que son livre d'heures ; mais le visage de sa fille était pour elle un grimoire, un livre écrit dans une langue étrangère qu'elle ne parvenait pas à apprendre.
Elle augura mal de son silence, qui se prolongeait.
« Tu peux être sûre, mon enfant, lui dit-elle, que nous nous ferions une conscience de contraindre tes goûts. Tu es libre, absolument libre de dire oui ou non ; mais j'aime à croire que tu ne te décideras pas sans nous avoir demandé conseil, et, dans ce cas, je me permettrais de te représenter....
— Mais laissez-la donc tranquille, dit M. de Trélazé. Vous allez exercer une pression sur elle,
— Une pression! De quoi m'accusez-vous là? Je suis moi-même très partagée, et par conséquent très impartiale. Je voudrais seulement discuter la question avec elle, mettre en balance le pour et le contre.
Elle m'a dit l'autre jour qu'elle ne voulait faire qu'un mariage d'inclination, et je l'approuve entièrement, quoique les inclinations soient souvent des pièges. Que de gens s'aimaient passionnément avant de s'épouser et ne se sont pas aimés longtemps I D'autres, tout au contraire, ne s'aimaient pas avant et se sont aimés après. En règle générale, les mariages de raison sont les plus heureux. Après cela, je conviens qu'une jeune fille peut hésiter à s'unir à un homme de soixante ans....
— Mettez-en soixante-six bien sonnés, interrompit le baron.
— Soit! M. de Goulouvre a la tête blanche et l'esprit jeune ; ce contraste me paraît plus piquant que déplaisant. Je conviens aussi qu'il n'a pas toujours mené une vie sans reproche. Le malheur change les hommes, le sien l'a transformé. Qui de nous ne s'est étonné du plaisir qu'il trouvait à venir ici, de sa gracieuse bonhomie, de la facilité avec laquelle il s'est accommodé à nos mœurs un peu rustiques? On le traite d'égoïste, de cœur sec. Il prouve assez la délicatesse de ses sentiments en recherchant la main d'une jeune personne qui est pour lui une fille sans fortune. Léa, c'est assurément bien peu de chose qu'une grande fortune quand on ne s'en sert pas pour multiplier ses charités et ses aumônes. Je te connais trop pour ne pas être certaine que tu sauras sanctifier ton bonheur par tout le bien que tu feras.
— Et voilà, ma chère, dit M. deTrélazé en riant, ce que vous appelez mettre en balance le pour et le contre! »
La baronne dut reconnaître dans son for intérieur qu'après avoir promis d'être impartiale, elle n'avait
pas tenu la balance juste, qu'elle avait imprimé une forte secousse h la languette. Pour expier son péché et gagner son absolution, elle s'empressa dédire :
« Au reste, je compte bien que Léa ne s'engagera pas avant d'avoir causé longuement avec son oncle.
— Vous lui demandez l'impossible. Mon frère ne reviendra pas de Rome avant huit jours, et M. de Goulouvre, qui préfère le malheur à l'incertitude, m'a conjuré de ne pas le laisser longtemps en suspens. J'ai dû lui promettre que je lui donnerais réponse dès demain. »
Mme de Trélazé s'inclina d'un air de résignation, en se disant que sûrement le doigt de Dieu avait tout arrangé, que, l'abbé Silvère étant sur le point de repartir pour l'Indo-Chine, la Providence avait voulu qu'elle s'accoutumât à se passer de cet oracle et qu'on prit de graves décisions sans le consulter. Elle eût mieux fait de reconnaître le doigt du marquis dans celte affaire. Tout porte à croire que M. de Goulouvre avait voulu mettre à profit l'absence de l'abbé, qui lui était moins acquis, pensait-il avec raison , que les autres membres de la famille.
Ce fut le baron qui se chargea de résumer le débat.
« Léa, ma fille, dit-il, j'incline pour ma part à m'en remettre à ton jugement, à ton bon sens naturel . Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir. Ce n'est pas trop, mais c'est assez, si tu emploies bien ton temps . Au surplus, demande des conseils à qui lu voudras, sauf à moi. Le mariage est une grande loterie, et j'ai juré de ne jamais marier personne, pas même mes enfants. Je n'entends pas qu'ils viennent me dire un jour : « Nous sommes malheureux, et c'est votre faute ». Et, là-dessus, allons dîner. »
Gela dit, il fit le geste de Pilate lavant ses mains devant le peuple.
On était au commencement de mai, dans la saison des longs jours. Après le dîner, Léa se promena longtemps dans le parc. La baronne avait retenu les deux jumelles au salon, près de sa jupe, pour qu'elles ne troublassent pas leur grande sœur dans son importante méditation. Mlle de Trélazé allait et venait, mâchonnant des herbes entre ses dents, incertaine si elle était éveillée ou si elle rêvait, plongée dans une sorte d'ahurissement. Il arrivait donc des choses comme celles-là dans la vie ! On aimait le fils, et c'était le père qui voulait vous épouser! Son aventure lui paraissait étrange, inouïe, énorme, et bientôt elle la trouva monstrueuse. Elle n'était plus libre, elle s'était juré de ne jamais reprendre son cœur à l'ingrat, à l'infidèle qui le lui avait pris pour n'en rien faire. Épouser le père de l'homme qu'elle aimait en le maudissant, et qu'elle devait toujours maudire et toujours aimer, ce serait un crime, et ce crime, elle le mâchait et remâchait avec son herbe, et .sa bouche se remplissait d'amertume.
<l C'est impossible, se disait-elle; je ne ferai jamais cela, je dirai non. j>
Et cependant elle sentait que ce n'était pas son dernier mot, que son imagination se familiarisait de moment en moment avec cette pensée qui lui faisait horreur, et que peut-être elle finirait par surmonter son scrupule.
« Ne nous pressons pas. La chose vaut bien la peine qu'on y pense. »
Elle était arrivée dans un endroit d'où elle apercevait la Seine. Elle la regarda longtemps, et il lui
sembla qu'à force de couler, cette eau verte finirait par lui apporter la réponse qu'elle cherchait. Puis, lasse de rêver, elle se remit à marcher, à réfléchir et à raisonner. Parole après parole, elle repassa dans sa mémoire tout le discours que lui avait tenu le marquis de Coulouvre quelques jours auparavant.
« Oui, réfléchissons, raisonnons. Après tout, il ne s'agit pas d'un mariage. Voyons les choses telles qu'elles sont. De quoi s'agit-il vraiment? D'un vieillard aimable, qui se sent triste et seul et qui est au désespoir de ne pas avoir une fille de mon âge qui lui tienne compagnie. Si j'ai le goût du monde, il m'y mènera. Si j'aime à voyager, il me fera voir les terres et les mers. Plus tard, quand il sera tout à fait vieux, infirme, cassé, je le soignerai, je serai sa garde-malade, son bâton de vieillesse. Voilà l'affaire, toute l'affaire, il n'y a pas autre chose. S'il existait quelque part un marché aux enfants, il y serait allé chercher la fille dont il rêve. Mais il n'y a pas de ces marchéslà, et il est venu au Colombier, il m'a examinée, il m'a trouvé toutes les qualités requises. Non, mille fois non, il ne s'agit pas d'un mariage. Il s'agit d'un homme qui aimera sa femme comme un père aime sa fille, et d une femme qui aimera son mari comme une fille aime son père. Ce qu'il me demande, je peux le lui donner, et le bonheur qu'il peut me donner, je dois m'en contenter, puisqu'il y a des gens qui font semblant de vous aimer et qui s'en vont en Afrique. »
Elle était satisfaite de son raisonnement; mais elle s'en fatigua comme elle s'était lassée de sa rêverie. Elle fut sur le point d'aller trouver sa mère et de la prier de décider pour elle. Elle désirait pouvoir dire : « Ce n'est pas moi qui ai voulu, on m'a forcée, je me suis
soumise * . Mais plus elle s'examinait, plus elle sentait qu'il y avait dans son cœur une décision déjà prise, un penchant fatal à dire oui, et que, si on l'obligeait à dire non, elle en appellerait, et elle fît une étrange découverte, elle dut se confesser à elle-même qu'elle aurait éconduit sur l'heure, sans prendre le temps de réfléchir, tout autre prétendant, jeune ou vieux, bien ou mal fait, riche ou pauvre, quel qu'il fût, et que le marquis de Goulouvre était le seul,, absolument le seul qu'elle eût de la peine à refuser. Pourquoi cela?
« Ah ! mon Dieu, reprit-elle en froissant ses cheveux dans ses mains, le bonheur parfait eût été d'épouser ce Ghislain que je hais et que je ne cesserai jamais d'aimer. Quelle joie! quelles délices! Mais il m'a trahie, il s'est laissé prendre par l'Église, et je dois renoncer au bonheur. Tout ce que je peux encore souhaiter, c'est de n'être pas trop malheureuse, et mon malheur serait complet, sans consolation et sans remède, si j'étais séparée de lui pour toujours, condamnée à ne plus le voir, à ne plus entendre le son de sa voix. Si je dis non, c'en est fait, je ne le reverrai plus, nos deux existences seront à jamais disjointes, il me devient absolument étranger. Si je dis oui, je lui serai quelque chose.... Eh! vraiment, poursuivit-elle avec un demi-sourire, si je dis oui, je serai sa belle-mère, et j'aurai le droit de penser à lui, de m'occuper de lui, de demander de ses nouvelles. Je lui en demanderai, il m'en donnera. Nous nous écrirons souvent, et sans doute un jour nous nous reverrons. y>
Elle croyait le voir arrivant un matin à Bois-le-Roi, les pieds poudreux. Il avait pris le froc ou la soutane,
et, vêtu de blanc ou de noir, il se promenait avec sa jeune belle-mère dans la plus longue allée d'un grand parc. Les chênes et les ormeaux leur versaient une ombre fraîche et, quand ils atteignaient le bout de l'allée, une pluie de soleil tombait sur eux. Il lui racontait ses pensées, ses occupations, ses projets, ses rêves, ses chagrins. Elle devenait sa grande amie, sa confidente, celle à qui un homme ouvre son cœur tout entier, et peut-être, le feu se ranimant tôt ou tard sous la cendre, peut-être serait-il tourmenté par de vagues regrets ! Peut-être aurait-il pour elle plus que de l'amitié ! Il s'en tairait, mais elle devinerait tout, et il se nouerait entre elle et lui une mystérieuse liaison ignorée à jamais du monde, où l'un trouverait sa joie et son supplice, l'autre sa joie et sa revanche de femme.
Et, durant plus d'une heure, cette imprudente, se flattant de côtoyer les précipices sans y tomber, ébaucha dans sa tête l'intrigue d'un dangereux roman, dont les héros restaient purs, irréprochables, mais qui aurait ses crises, ses orages, et qui lui ferait savourer à la fois de brûlantes émotions et la douceur d'une vengeance. Elle avait commencé par s'écrier : « C'est impossible ! » Maintenant elle disait : « Je ne sais pas ce que je répondrai; mais si je réponds non, sûrement j'en mourrai de chagrin ».
Elle employa sa nuit et la matinée du lendemain à se redire, avec quelques variantes, tout ce qu'elle s'était dit, et, tantôt rêvant, tantôt raisonnant, combattue, flottante, cherchant en vain à lever ses dernières incertitudes, elle fut tentée de demander un sursis, un délai de grâce où de repentir. Mais elle
doutait que le marquis le lui accordât. Ne pouvait-
elle pas craindre qu'il ne lui fît un crime de ses hésitations, qu'il ne se refroidît et ne se retirât? D'ailleurs, que lui servait-il de gagner du temps? Le temps ne fait rien à certaines affaires. Ce qui est vrai aujourd'hui le sera demain, dans un mois, et elle en revenait toujours à penser que le seul vrai bonheur est d'épouser l'homme qu'on aime, que le plus grand des malheurs est de ne jamais le revoir et de n'être plus rien l'un pour l'autre, que la destinée qui lui était offerte était une sorte de triste demi-bonheur, louche, boiteux et grisâtre, dont il fallait savoir se contenter, faute de mieux.
Vers quatre heures de l'après-midi, elle entra d'un pas résolu dans la chambre de son père, qui causait avec la baronne. Ils avaient l'air échauffé et ils se turent en la voyant. Il lui fut facile d'en conclure qu'ils avaient parlé d'elle et qu'ils ne s'entendaient pas.
« Eh bien, lui cria son père, est-ce oui ? est-ce non?
— Je crois que c'est oui », répondit elle.
Il lui pinça la joue, en disant :
« Je ne te croyais pas de la race des ambitieuses, et j'affirmais tout à l'heure à ta mère que tu n'étais pas fille à te laisser éblouir par des millions.... Tu crois donc que c'est oui? Mais il ne suffit pas de croire, il faut savoir, être sûre. S'il te reste le moindre doute, refuse. J'aime la correction dans les affaires, je déteste les barbouillages, et je serais désolé que M. de Goulouvre pût se plaindre de mes procédés à son égard. Il est bien entendu, n'est-ce pas? que ton oui est un bon et grand oui, sur lequel tu ne reviendras pas. Je n'admets point que tu te ravises, que tu te repentes, que tu te rétractes. Je veux avoir ta parole; sinon....
— Comme vous la tourmentez! interrompit la baronne. Elle vous a dit que c'était oui. »
Quand le marquis reparut au Colombier, il nageait dans le bonheur; mais sa joie fut discrète et paternelle. Il demanda pourtant que le mariage fût célébré dans le plus bref délai. Il exprima aussi le désir que, neuf mois seulement s'étant écoulés depuis la mort de sa première femme, tout se fit sans bruit, sans grand éclat, et que, de part et d'autre, on ne priât à la cérémonie que les plus proches parents.
La baronne était heureuse, mais agitée. Le baron était plus étonné que content, son fils plus content qu'étonné. Les deux jumelles jubilaient. Elles pensaient que sûrement une fée avait mis la main à cet événement, et que la seconde marquise de Coulouvre ne manquerait pas de reverser sur ses petites sœurs le trop-plein de sa félicité. Elles dressaient déjà la liste de toutes les choses agréables ou utiles qu'elles n'auraient que la peine de lui demander pour les obtenir. Pour la future marquise, elle n'était ni gaie, ni triste, ni agitée. Elle ne nageait point dans la joie, mais elle ne songeait pas à se repentir de rien, et tout le monde était frappé de son insouciance, de son air tranquille. Elle continuait à se dire qu'elle avait dû opter entre deux maux, qu'elle avait choisi le moindre, et elle se livrait en aveugle à sa destinée comme l'oiseau s'abandonne au vent.
L'abbé Silvère, à qui on avait écrit, rentra au Colombier quelques jours plus tard, et, deux heures après son arrivée, il fit subir un interrogatoire en règle à sa nièce. Elle s'y attendait, elle avait eu le temps de se préparer; elle soutint vaillamment le choc. Elle s'imaginait que c'était l'abbé qui avait affermi, décidé une
vocation incertaine, elle le regardait comme le plus grand ennemi de son bonheur, et elle n'entendait pas qu'après lui avoir pris le comte Ghislain, il l'empêchât de se rapprocher de ce qu'elle aimait.
« Eh bien, ma fille, lui dit-il, il s'est passé en mon absence un événement bien singulier, bien imprévu.
— Fort imprévu, mon oncle.
— Que le marquis de Goulouvre ait demandé ta main, ce n'est pas là ce qui m'étonne. J'ai plus de peine à comprendre que tu Taies accepté si facilement et si vite.
— On n'a voulu m'accorder que vingt-quatre heures.
— Il fallait en demander davantage.
— Ah ! mon oncle, la quantité de réflexions qu'on peut faire en vingt-quatre heures est prodigieuse.
— Et tu n'as pas trouvé, comme moi, que la disproportion des âges était extrême?
— Le marquis est si aimable que j'oublie son âge. Mais je vois qu'il ne vous plaît pas.
— Me plaît-il? me déplaît-il? je n'en sais trop rien. Je ne le connais pas assez pour le juger.
— Et moi, je le connais assez pour qu'il me plaise.
— Allons, tu ne prétends pas me faire croire que tu fais un mariage d'amour?
— L'amour, dit-elle en hochant la tête, je ne sais ce que c'est; mais M. de Goulouvre m'a promis de se contenter de ce que je pouvais lui donner. »
L'abbé la regarda fixement :
« Tu n'as jamais eu le moindre penchant, la moindre inclination pour le comte Ghislain? »
Elle avait prévu cette question; elle ne broncha pas.
t Que me demandez-vous là? Vous savez bien que je le détestais, et que vous-même vous m'aviez grondée à ce sujet.
— Oui; mais depuis?
— Depuis, nous nous étions réconciliés; mais vous m'avez conseillé de me défier de lui, vous m'avez avertie qu'il était un semeur de chagrins; je n'aime pas les chagrins, je me le suis tenu pour dit.
— Et son départ subit pour l'Afrique ne t'a point émue?
— Ah! que vous êtes cruel, mon oncle! s'écriat-elle. Comment pouvez-vous réveiller cette vieille douleur que j'avais eu tant de peine à endormir? Ne voyez-vous pas que je suis pâle, que je suis maigre? C'est le comte Ghislain qui en est cause.
— Tu te moques de moi. Je te le pardonne, et du moment que le comte Ghislain t'est parfaitement indifférent....
— Indifférent n'est pas le mot, interrompit-elle. Je lui veux du bien, à ce jeune homme; je souhaite qu'il se plaise en Afrique et n'en revienne pas de longtemps.
— Pourquoi donc?
— S'il en revenait, il me mettrait dans une situation désagréable. Il a quelques bonnes années de plus que moi, et pourtant j'ai désormais le droit d'exiger qu'il me respecte. S'il n'était pas assez respectueux, je me sentirais pousser des griffes de marâtre. »
Elle parlait d'un ton si naturel qu'il ne put que l'en croire.
« Tout cela, reprit-il, ne m'explique pas que tu te sois décidée si vite. Quelles ont été tes raisons?
— Maman désirait ce mariage, et je n'ai pas voulu la chagriner.
— Mais encore.
— Gomme le dit mon père, je suis peut-être une ambitieuse. Il ne faut pas m'en vouloir, les grandes fortunes, on me Ta rappelé, permettent de faire beaucoup de bien, et je vous promets, mon oncle, d'en faire beaucoup.
— A la bonne heure, et voilà des raisons. Mais l'autre, la vraie, la bonne !
— La toute bonne! Vous voulez la connaître et voir dans le fin fond de mon cœur? Mon oncle, je vais tout vous dire. Figurez-vous que je n'ai jamais aimé les jeunes gens, et que j'ai toujours eu un faible pour les vieillards aimables. Fernand s'était mis à amener ici quelques-uns de ses amis. Ils m'ont tous déplu et je lés voyais avec chagrin tourner autour de moi. Je tremblais qu'on ne m'obligeât à en épouser un. Non, je n'aime pas les jeunes gens; ils sont légers, avantageux, un peu fats; ils trouvent tout naturel qu'on les aime, et avec eux on n'est sûre de rien. Toute petite, je me disais déjà que le plus beau cadeau qu'on puisse faire à une jeune fille, c'est un vieux mari.
— Soit! dit-il en souriant, tu es une fille prudente, et puisque tu aimes les cheveux blancs, je ne veux pas contrarier tes goûts. Il est certain qu'il y a des mariages qui semblent réunir tous les genres de convenances et qui tournent fort mal, que d'autres semblent bizarres et tournent bien. Les choses ont par elles-mêmes peu d'importance, l'essentiel est ce que nous y mettons, et notre bonheur est en nous. Puisque vous êtes contentes, ta mère et toi, puisque tout le monde est content, je me tais. C'est un méchant rôle que celui de rabat-joie. »
Il n'en dit pas davantage; il était délivré de sa seule inquiétude sérieuse, il garda pour lui ses autres objections. Impatient de retourner dans FAnnam, il faisait déjà ses préparatifs et ses paquets, et, en les faisant, il pensait avec plaisir que son départ, dont le jour était fixé, l'affranchirait du devoir d'assister à un mariage qui n'était pas de son goût.
Le comte Ghislain avait passé de Malte en Sicile, de Sicile en Italie, et du fond de la botte il était remonté jusqu'à Milan, en traversant Rome et Flo- Tence. Il se sentait le cœur à Taise et au large; il éprouvait la joie d'un voyageur qui a perdu son chemin et qui le retrouve; il s'était laissé dévoyer par une chimère : un accident heureux l'avait rendu à sa vraie destinée. S'il eût écouté son impatience, il eût brûlé plus d'une étape. Qu'étaient-ce que les plus belles villes d'Italie? Le seul endroit de la terre digne de l'intéresser était un petit village nommé Chartrette;il avait hâte d'y arriver, il était sûr dy être bien reçu. Il écrivit un soir à Mme de Trélazé un billet qui disait en substance : « La mort de ma mère m'avait troublé, dérangé l'esprit, j'ai formé des projets insensés; j'aimais votre fille, je l'aime, et je vous confie le soin de mes intérêts ». Mais il pensa que sa lettre serait montrée à l'abbé Siivère, et il la brûla. D'ailleurs, que servait-il d'écrire? Plus il se rapprochait de Ghartrette, et plus il s'ancrait dans son espérance; de jour en jour, son bonheur lui paraissait plus certain.
Au surplus, il avait trouvé d'agréables compagnons de route. Il s'était lié sur le bateau avec un jeune couple Scandinave, le comte et la comtesse de Rantzdorff, qui faisaient leur voyage de noces. On s'était plu; on n'a pas besoin de se ressembler pour se plaire. Grand jeune bomme blond, au regard froid, le comte de Rantzdorff n'avait jamais douté de lui ni de rien. Dès l'âge de quinze ans il avait eu la passion de la numismatique et un tendre attachement pour la fille d'un pasteur, Mile Hedwige Lantzau. Sa famille, qui rêvait pour lui des occupations plus nobles et des partis plus brillants, avait tout mis en œuvre pour le détacher de ce qu'il aimait. Son doux et obstiné vouloir avait résisté à toutes les obsessions. Convaincu que sa vraie destinée était de collectionner des médailles et d'épouser la blanche Hedwige, il avait fait ce qu'il voulait, et sa figure exprimait la joie tranquille que procurent les certitudes.
Ghislain admirait le bonheur calme de ce jeune couple, mais il ne l'enviait pas; il comptait donner au sien plus d'éclat et de mouvement. Si agréable que fût Mme de Rantzdorff, elle était à Mlle de Trélazé ce qu'est une lune du nord au clair soleil de France. Les deux époux retournaient en Suède, ils auraient voulu y emmener Ghislain. Ils lui en firent la proposition. Il répondit que d'importantes affaires l'appelaient en France, mais que tout pouvait s'arranger, qu'une fois ses affaires réglées, ils le verraient peutêtre arriver à l'improviste dans leur château.
« Et peut-être, ajouta-t-il, ne serai-je pas seul.
— Vous êtes bien mystérieux, lui dit la comtesse. Arrivez-nous bientôt, et ne nous arrivez pas seul. »
L'un des premiers jours de juin, vers midi, il était
à Bois-le-Roi. Son père parut surpris de le voir, mais l'accueillit avec une cordialité inaccoutumée, à laquelle il fut sensible.
Le marquis était si amoureux et si charmé de l'être qu'il ne voulait plus guère de mal à personne, pas même à son fils.. Que ce lunatique se fit ou ne se fît pas prêtre, qu'il restât dans le siècle ou se retirât à la Trappe, dorénavant peu lui importait. Le marquis de Coulouvre se remariait : c'était l'essentiel, le reste ne méritait pas qu'on en parlât. Il avait lu d'un œil distrait la lettre humoristique qui lui était arrivée de Nebeul; elle lui avait fait l'effet d'un tortillage, d'un amphigouri, qu'il ne s'était pas donné la peine de déchiffrer. Il ne se rappelait plus les instructions qu'il avait données à Eusèbe, le marché qu'il avait conclu avec lui. Ainsi vont les choses. On a des ressentiments, des haines, des fureurs, on trame des complots, et quand l'événement s'est accompli, la colère est morte, et on apprend la plus importante des nouvelles avec une profonde indifférence. Mais il y a dans ce monde un intrigant qui a la main dans nos affaires et qui, toujours attentif, prend note de tout et n'oublie rien : c'est le destin.
« C'est donc toi? dit M. de Coulouvre à son fils, d'un air presque aimable. Tu es le moins écrivant des hommes, et je ne savais plus où te prendre.... Eh bien, nous ne sommes pas encore au séminaire?
— Vous m'aviez demandé au mois de septembre de Tan dernier, répondit tranquillement Ghislain, d'attendre un an avant de me décider. J'ai encore du temps devant moi. »
Le marquis fit un geste qui signifiait : Il ne m'en chaut.
348 LA VOCATION DU COMI £ fiUlSLAIN
« Tu es un bon fils, repriMl. Je te sais gré de ta gracieuse attention et d'avoir bien voulu honorer de ta présence cette petite cérémonie.
— Quelle cérémonie?
— Je te remercie, te dis-je, d'être revenu tout exprès pour assister à mon mariage.
— Que dites-vous? fit Ghislain en reculant d'un pas.
— Es-tu devenu sourd en Afrique?... Mais tu ouvres de bien grands yeux. Tu n'as donc pas reçu ma lettre? »
On s'expliqua : cette lettre par laquelle le marquis annonçait son mariage à son fils ne Pavait plus trouvé à Tunis. Elle était restée dans le casier du Grand- Hôtel.
« Je vous félicite, mon père. Et avec qui vous mariez- vous?
— Avec une charmante personne que tu connais un peu, pas beaucoup, que tu as du moins entrevue.
— Gomment se nomme-t-elle?
— Elle se nomme Mile Léa de Trélazé », répondit le marquis, en détachant toutes les syllabes de ce nom, qui chatouillait agréablement ses lèvres.
Ghislain eut un éblouissement; il restait là, comme assommé. En ce moment, l'horloge du château frappa douze coups. Il lui sembla que cette horloge parlait, qu'elle prononçait une longue phrase, qui n'en finissait pas, et que cette phrase était la sentence d'un juge qui condamnait à mort le comte de Goulouvre. Dès que le brouillard qu'il avait sur les yeux et dans la tête commença de s'éclaircir, il se dit : a On prétend que tout arrive, il y a des choses qui n'arrivent pas. Mon père est tombé en enfance, il est fou. » Il le
regarda. Le marquis paraissait jouir de toute sa raison, de tout son bon sens, être en possession de toutes ses facultés. La preuve en était qu'ayant aperçu quelques poils de chat sur son pantalon, il avait pris une brosse et se brossait.
« Il est donc certain, mon père, que vous épousez Mlle Léa de Trélazé?
— C'est la chose la plus certaine du monde, nous avons signé le contrat. Tu pourras le voir quand tu voudras.
— Et quand aura lieu le mariage?
— Dans trois jours, et comme je suis un hommeexpéditif, contrairement à l'usage, nous irons à l'église en sortantde lamairie, comme de bonspaysans,après quoi nous ferons notre voyage de noces dans mon parc. »
Il n'y avait plus de doute, il fallait admettre que tout arrive.
« Gela t'étonne un peu, poursuivit le marquis. Que veux-tu? Quoique mon médecin, qui affecte de me croire malade pour se rendre nécessaire, prétende sottement que je fais une imprudence, je me sens jeune, très jeune, et je ne parais pas décrépit à Mlle de Trélazé. Mon Dieu! je ne me flatte point qu'elle soit follement amoureuse de moi, et j'admets que ma situation, l'appât d'une grande fortune, les avantages que je me suis empressé de lui faire ont pu l'aider à dire: oui. Mais enfin, elle ne me trouve pas désagréable, et vingt-quatre heures lui ont suffi pour se décider. »
Il avait fini de se brosser, et à son tour il regarda son fils.
« Sais-tu que tu as l'air consterné? lui dit-il nar-, quoisement, de son ton pointu d'autrefois. Ah! mon. cher, si détaché que tu sois de toutes les choses
sublunaires, tu as quelque souci de tes intérêts, et j'avoue que ce mariage les compromet. Ce n'est pas ma faute. Tu es parti pour l'Afrique dans l'intention d'y rester, d'y prêcher la parole de vie. Je n'ai pu me faire à ma solitude, et j'ai avisé. Je conçois très bien que tu aies peu de goût pour les successions qui se divisent, pour les cohéritiers inattendus qui viennent impertinemment à partage. Résigne-toi, je ne te réponds de rien.
— Quels calculs vous me prêtez ! repartit Ghislain en se redressant. Je vous confesse que je suis un peu surpris, mais je vous prie de croire qu'il ne se mêle aucun chagrin à mon étonnement.
— En vérité ! J'en suis ravi. Et tu assisteras à ma petite fête ?
— N'en doutez point. Je m'en allais de ce pas en Suède, où j'ai des amis, et je comptais repartir ce soir. Je ne repartirai que dans trois jours.
— Allons, tout est pour le mieux, dit le marquis en recouvrant sa belle humeur. Sans rancune ! Et promets-moi de ne point faire grise mine à ta jeune bellemère. Je ne voudrais pas gâter ses joies par des impressions fâcheuses, ni qu'elle s'imaginât que mon fils est son ennemi. Mais peut-être as-tu oublié son visage? Tiens, voici son portrait, que j'ai fait faire sur ivoire par le plus habile de nos -miniaturistes. »
Ghislain examina ce portrait, et, quoique la ressemblance fût parfaite, il ne reconnut pas Mlle de Trélazé. Celle qu'il avait vue jadis était une belle fille d'un naturel vif et hardi, pleine de grâce et d'abandon; elle avait de l'âme, elle avait du cœur, et, prompte à se donner, elle était incapable de se reprendre, plus incapable encore de se gouverner par des calculs.
Celle qu'on lui montrait était une froide ambitieuse, qui épousait les vieillards quand ils étaient vingt fois millionnaires, et il ne lui fallait que vingtquatre heures pour s'y décider. Il est des cas où la colère est la seule de nos passions qui nous aide à vivre.
« Elle est charmante, dit- il.
— Elle l'est bien plus encore que son portrait, répondit le marquis. Moque-toi de ton père, mais je l'adore. »
Un domestique vint lui annoncer qu'il était servi. Pendant le déjeuner il fut tout miel et tout sucre : il avait pris à Chartrette l'habitude de jouer les pères nobles, délicats et confits. Il expliqua à son fils d'un air bon enfant les clauses de son contrat, en les commentant et les justifiant ; Ghislain s'inclinait, approuvait tout.
<l Dans les grandes occasions, tu es un garçon fort raisonnable et très accommodant. Je ne veux pas être en reste avec toi, et à mon tour, quel que soit le parti que tu prendras en octobre ou même avant, si cela te convient, je te déclare que je l'approuve d'avance. Il faut respecter les vocations sincères, si bizarres qu'elles nous paraissent. A propos, j'ai une nouvelle à te donner. Tu retrouveras à Chartrette ton grand ami, l'abbé Silvère. Il devait repartir à la fin du mois dernier. Le pauvre homme a fait une chute dans un escalier, et, du même coup, il s'est foulé le poignet et fracturé la jambe droite. Le voilà retenu pour longtemps au Colombier, et il en est marri. Tu le consoleras. »
Ghislain s'inclina de nouveau; tout lui était indifférent.
€ Cher monsieur, lui dit son père en se levant de table, voici l'heure où je vais chaque jour présenter mes hommages à Mlle de Trélazé. M'accompagnes-tu?
— Très volontiers. *
Ils entrèrent au Colombier par la petite porte du parc, et à peine se fut-elle ouverte, Ghislain aperçut cette maison, qui ne ressemblait à nulle autre, et dans laquelle il était venu si souvent. Elle était à la même place, et elle avait toujours ses cheminées en brique,, ses contrevents gris et sa véranda vitrée. C'était la même maison, mais il la trouva changée; elle avait perdu son caractère et son sourire, elle avait l'air grave, triste et inhabité. En traversant le parc, il avisa la charmille où Mlle de Trélazé l'avait embrassé sans le vouloir, l'allée où, après s'être boudés longtemps, ils s'étaient réconciliés, le terre-plein où ils avaient joué au croquet. Tous ces endroits, eux aussi, avaient changé de visage ; ils semblaient s'ennuyer, et il ne s'y passait plus rien. Telle une toile de fond après que la représentation est finie, que les acteurs ont disparu et qu'on a éteint la rampe : elle présente l'aspect mélancolique d'une chose qui ne sert plus à rien, qui n'a plus de sens ni de raison d'être. C'était un décor, ce n'est plus qu'un châssis et de la toile peinte à la grosse, qui attend qu'on la déménage et qu'on l'emporte.
. Un homme enfoncé dans une idée fixe n'a plus qu'un sentiment confus et intermittent de ce qui se passe autour de lui ; mais s'il a reçu l'éducation du monde, il se comporte comme s'il avait toute sa connaissance, et sa machine pourvoit à tout : on lui parle, il répond ; il est au bout du monde, il semble présent. Comme le système nerveux, l'esprit a sa vie réflexe et n'a pas
besoin de penser pour accomplir ses fonctions. Ghislain oubliait par moments où il était et il avait l'air de le savoir. Il entendit que son père disait au baron :
« Il n'avait pas reçu ma lettré, et c'est par un pur hasard qu'il se trouve ici à point nommé. » »
L'instant d'après survint Mme de Trélazé. Il lui parut qu'elle était moins soucieuse qu'à l'ordinaire, qu'elle avait l'âme en liesse, une étincelle dans les yeux et quelque chose de triomphant dans la démarche. Il lui baisa la main et lui fit son compliment. Une conversation s'engagea, il y prit part. Une glace était en face de lui ; il y aperçut un comte de Coulouvre qui avait sa figure de tous les jours et qui souriait agréablement.
« Voilà plusieurs jours déjà que mon pauvre beaufrère est emprisonné dans sa chambre et dans son lit,' lui dit la baronne. Il sera bien charmé de vous voir quelques instants. Je ne vous montre pas le chemin, vous le connaissez. »
Il sortit de la chambre et commença à monter un escalier de bois en limaçon. Quelqu'un le descendait; il leva les yeux, c'était elle. En même temps il entendit un cri étouffé. Elle s'était penchée sur la balustrade et, à la vue de ce revenant, elle avait perdu la tête. Tout effarée, elle remonta précipitamment quelques marches, se réfugia sur le palier, et, s'adossant au mur pour ne pas tomber, immobile, l'œil fixe, elle* attendit. Il continuait de monter, et en quelques, secondes il arriva. Il allait passer tout droit; elle se détacha de la muraille, s'avança à sa rencontre. Elle se torturait l'esprit pour trouver quelque chose à lui' dire.
<t Ah I monsieur...:» ; '.
Ce fut tout.
Il s'était juré solennellement de sortir du Colombier le cœur guéri, l'âme en paix. Il s'était dit : « Je me suis trompé ; je m'imaginais la connaître, je ne la connaissais pas. J'étais amoureux d'une Léa qui n'a jamais existé. Il me suffira de la revoir pour revenir de mon erreur, pour me désabuser. » Mais elle avait dit : c Ah I monsieur... ». Et il avait tressailli en reconnaissant le timbre de sa voix, qu'il n'avait pu oublier ni à Carthage ni à Nebeul. Il la regarda longuement, et il la reconnut tout entière, telle qu'il l'avait vue jadis, telle qu'il l'avait aimée, et, quoiqu'il sût ce qu'elle était, quoique son visage fût un masque et que son regard mentit, il l'aimait toujours, et, depuis qu'elle était perdue pour lui, il l'aimait encore plus, il l'aimait avec rage, comme nous aimons ce qu'un voleur nous a pris, il ressentait pour elle une fureur de désir et de regret, et il sentait que ni ses yeux ni son cœur ne guériraient jamais. A son tour, il voulut parler; mais il se défia de sa violence et, s'étant incliné révérencieusement, il entra chez l'abbé.
Pour ne pas le revoir, il avait pris le chemin de l'école, était revenu d'Afrique à petites journées, s'était imposé l'ennui d'un long, fastidieux et inutile voyage. Bon gré mal gré, il revoyait cet homme inévitable, qui lui faisait peur. Que lui importait ? Les contrariétés, les désagréments se noient dans les grands chagrins. D'ailleurs, l'abbé n'était plus luimême. Son accident lui avait été cruel, et sa résignation se trouvait presque en défaut. Il ne craignait pas la souffrance; mais on avait condamné à quarante jours d'immobilité cet homme si actif, qui n'avait pas souvent gardé le lit et pour qui le repos était un sup-
plice. Il éprouvait de douloureuses angoisses, accompagnées d'accès de fièvre, pendant lesquels, au scandale de la sœur qui le soignait, il lui arrivait de dire entre ses dents : « Maudit escalier l » C'était la pre* mière fois qu'il maudissait quelqu'un.
a Quoi ! c'est vous I » s'était-il écrié en voyant entrer Ghislain.
Le comte lui expliqua, sans le moindre embarras, qu'il avait des amis en Suède, qu'il leur faisait espérer depuis longtemps sa visite, qu'ils l'avaient sommé de tenir sa parole, qu'il avait voulu s'acquitter pendant qu'il était libre encore, en profitant de l'occasion pour donner une journée à son père et se remettre en de bons termes avec lui.
« Il s'est montré charmant pour moi, ajouta-t-il, tout est pour le mieux.
— Et quand repartez-vous?
— Après la cérémonie.
— Que pensez-vous de ce mariage? demanda l'abbé en baissant la voix pour que la sœur ne l'entendît pas.
— Au premier coup d'œil, il peut sembler bizarre, répondit-il en souriant, et j'étais loin de m'y attendre ; je m'y ferai bien vite : comme dit le fabuliste, l'accoutumance nous rend tout familier. Mon père m'a expliqué ses raisons, qui me paraissent bonnes. Mais parlons un peu de vous, de votre malheur. »
Il lui fit raconter en détail sa déplorable chute, examina son double appareil.
« Mon repos m'est odieux, disait l'abbé, et il me semble que les plus heureuses gens de la terre sont les criminels que l'on condamne aux travaux forcés. »
Quelques instants après, il fit mine de s'assoupir, et Ghislain en profita pour se retirer. Il avait aperçu
par la fenêtre son père se promenant dans une allée du parc avec M. et Mme de Trélazé. Il descendit au salon, et, comme il le pensait, il y trouva Léa seule, qui l'attendait. Il lui parut qu'elle avait le visage défait et le teint brouillé. Il s'approchait d'elle, le cœur gonflé, la bouche amère, quand les jumelles firent irruption dans la chambre et fondirent sur leur grand ami. Elles l'obligèrent de s'asseoir entre elles deux, et, pour lui être agréables, elles l'informèrent des grands événements qui s'étaient accomplis en son absence; elles firent la pompeuse énumération de tous les présents magnifiques qui pleuvaient sur leur sœur, la description détaillée d'une corbeille princière dont la splendeur les avait éblouies. Léa se tournait et se retournait sur sa chaise, elle essaya de les interrompre et même de les renvoyer.
« Laissez donc, disait-il; leurs récits m'amusent, et la vérité parle par la bouche des enfants. »
L'une d'elles, n'ayant trouvé qu'un tabouret pour s'asseoir, s'empara du fauteuil de l'autre, qui l'avait quitté un instant, et elle lui cria :
« Tant pis pour toi! Qui va à la chasse perd sa place. »
Il la regarda avec admiration : en deux mots, elle lui avait raconté son histoire.
« Savez- vous quelque chose qui est bien drôle? s'écria cette enfant terrible.
— Quoi donc?
— Mon frère Fernand nous a expliqué que Léa allait devenir votre belle-mère, que vous seriez son beau-fils, et comme nous sommes les sœurs de Léa, vous serez notre neveu et nous serons vos tantes. N'est-ce pas drôle?
— Tout à fait drôle.
— Et vous voulez vous faire prêtre? demanda l'autre.
— Assurément.
— Vous porterez une soutane comme mon oncle Silvère?
— Oui, et, comme lui, je prêcherai. Tenez, pour m'exercer, je veux vous faire un sermon; écoutezmoi bien. On vous recommande souvent d'être sages. Qu'est-ce que la vraie sagesse? Elle consiste à se défier de son cœur. Le cœur, mesdemoiselles, est le pire des conseillers, et on se trouve toujours mal de suivre ses avis. Il nous fait sacrifier les vrais biens aux illusions, aux chimères, aux bagatelles. Ne l'en croyez jamais ; dès qu'il commencera à parler, faitesle taire. Ayez, si vous le voulez, l'innocence des colombes; mais joignez-y la prudence du serpent. Une jeune fille qui a de l'esprit de conduite ne connaît pas les entraînements; elle a compris de bonne heure que le monde est un grand bazar et que la beauté est une marchandise qui se vend et s'achète. Elle sait exactement ce que vaut la sienne et ne se tient pour satisfaite que lorsqu'elle a son compte. M'entendez-vous, mesdemoiselles? Si l'occasion désirée se présente enfin, ne la laissez pas échapper, hâtez-vous de la saisir, ne demandez que vingt-quatre heures pour vous décider. »
Elles l'écoutaient d'un air interloqué, en écarquillant les yeux, et ne comprenaient pas un mot à son discours. Elles décidèrent que leur grand ami s'était gâté dans ses voyages, que ses sermons ne valaient pas les contes de ma Mère l'Oie qu'il leur narrait autrefois, et elles le quittèrent bientôt pour retourner à leurs jeux.
« Monsieur, lui dit Léa d'une voix tremblante, je voudrais causer un instant avec vous.
— A quoi bon? répondit-il d'un ton glacial. Vous êtes contente, je suis content, et je ne vois pas ce que nos deux bonheurs pourraient avoir à se dire. »
En ce moment, la baronne entra. Il conversa pendant un quart d'heure avec elle, et elle trouva qu'il n'avait jamais eu tant de bonne grâce ni l'humeur si enjouée. Mais il était au bout de son effort; il prit congé et partit.
En passant le pont de la Seine, il songeait à ce terroriste qui aurait voulu pratiquer une mine au centre de notre globe terraqué, allumer la mèche et faire sauter ce vilain monde comme une poudrière.
Mlle de Trélazé était restée comme perdue dans la confusion de ses pensées, dans l'abîme de son étonnement. Elle ne savait où elle en était, elle voyait trouble, elle avait l'esprit brouillé, Tàme bouleversée. Il lui semblait que son cœur était trop petit pour contenir tous les sentiments divers qui le secouaient.
C'était un homme bien étrange que ce comte Ghislain, et vraiment elle avait le droit, pensait-elle, de lui vouloir beaucoup de mal. Elle regrettait de l'avoir connu, d'avoir eu l'indigne faiblesse de l'aimer. Elle était presque tentée de maudire le jour où elle l'avait vu pour la première fois, et de charbonner sur les murailles du Colombier une inscription en grosses lettres, ainsi conçue : « Si jamais il te fait la cour, passe ton chemin, et ne le laisse pas entrer chez toi : le malheur y entrerait avec lui ». Oui, cet homme étrange était un homme fort dangereux. Il ne faisait rien comme les autres. Il s'en allait quand son devoir était de rester; on le croyait bien loin, au bout du monde, et tout à coup il sortait de terre, c'était sa méthode. Il l'avait délaissée, trahie, et on le voyait
reparaître inopinément, le mépris dans les yeux, l'injure à la bouche. Que ne s'accusait-il lui-même! N'était-il pas le grand, le seul coupable? « Je ne lui pardonnerai jamais, se disait-elle, de m'avoir assez méconnue pour me soupçonner d'être une fille légère et cupide, capable d'épouser un vieillard pour ses millions. Avec quelle témérité il m'a condamnée! Il a refusé de m'entendre. Trois paroles pourtant m'auraient suffi pour le convaincre qu'il n'avait rien à me reprocher que l'excès de ma fidélité. Ah ! vraiment, c'est trop d'injustice! »
Mais à peine s'était-elle livrée aux transports de son indignation, sa colère s'apaisait comme tombe une mer orageuse, et elle sentait une joie chaude s'insinuer, se répandre dans son cœur. Il lui semblait que le plus grand des bonheurs venait de lui échoir. L'homme étrange, l'homme dangereux l'avait regardée d'un air terrible et odieusement outragée : son injustice et sa fureur étaient la preuve manifeste qu'il l'aimait encore, et cette pensée lui dilatait l'âme. Elle ne l'accusait plus, elle ne se plaignait que d'ellemême. Non, il n'était pas coupable; la faute était à elle seule ; pourquoi avait-elle douté de lui? Elle avait vécu longtemps d'une vague espérance; longtemps elle s'était dit, une ou deux fois chaque jour, que l'Afrique est un pays où l'on ne reste pas, que tôt ou tard l'amour triomphe d'une vocation douteuse, que l'amour est le plus fort, que c'est lui qui décide, que le comte Ghislain reviendrait infailliblement à Mlle de Trélazé. Pourquoi ne l'avait-elle pas attendu? Pourquoi s'était-elle laissé ébranler dans sa foi par de sots et méchants propos? Elle en était bien punie. Mais que ce châtiment lui était doux! Il l'aimait encore;
qu'elle se sentait heureuse dans son malheur! L'inscription qu'il fallait charbonner bien vite sur la plus haute muraille du Colombier était celle-ci : « Je l'aime, il m'aime, nous nous aimons; que personne ne s'avise de se mettre entre nous I »
Après avoir fait le tour de sa conscience et de son cœur, comme pour vérifier l'état des lieux et dresser l'inventaire de tout ce qui s'y trouvait, après s'être mise en règle avec tous les sentiments contradictoires qu'elle avait le droit d'éprouver, après avoir, à plusieurs reprises,- traversé la colère pour arriver à l'apaisement, puis à la contrition, au remords, au chagrin, puis à la joie délicieuse de se savoir aimée, elle se reprocha les précieux moments qu'elle perdait, et tout son esprit, toute son attention se concentrèrent sur une seule pensée. Il fallait à tout prix aviser aux moyens de défaire ce qu'elle avait fait, de recouvrer sa liberté, de retirer son consentement au crime qui allait s'accomplir, de rompre le mariage désormais monstrueux qui devait se célébrer dans trois jours.
Il lui parut d'abord que la chose était facile, qu'en définitive tout dépendait de sa volonté, qu'après avoir dit oui, elle n'avait qu'à dire non, et que l'événement monstrueux deviendrait impossible. Mais plus elle réfléchissait, plus l'entreprise lui semblait embarrassante, épineuse. A qui devait-elle s'adresser? A sa mère? Il n'y fallait pas songer : sa mère, qui n'entendait pas qu'on la précipitât du ciel, jetterait sûrement les hauts cris, se refuserait à l'écouter, la renverrait bien loin ou la traiterait de folle. Recourrait-elle à son père? C'était l'homme du monde le plus droit, le plus correct; il n'admettait pas qu'on fît une rature
dans une lettre, mais c'était surtout en matière de conduite qu'il détestait les barbouillages. Il l'en avait prévenue ; il lui avait dit : c S'il te reste le moindre doute, la moindre hésitation, refuse; si tu acceptes, je ne souffrirai pas que tu t'en dédises, que tu re* viennes sur ton engagement ».
D'ailleurs, son père comme sa mère lui demande* raient sa raison ; elle ne pouvait pas la dire. Il faudrait chercher un prétexte, une défaite. Allégueraitelle qu'après lui avoir plu, le marquis lui déplaisait? Il avait toujours été parfait pour elle, et elle n'avait aucun grief à articuler contre lui, rien à lui reprocher, ni un geste fâcheux, ni une parole malsonnante. Elle eut un instant l'idée d'implorer l'intervention de son oncle. Mais il était alité et souffrant, il avait des accès de fièvre, on recommandait de le ménager et de ne lui parler d'aucune affaire. Au surplus, l'abbé, lui aussi, s'informerait de ses raisons. Aurait-elle le courage d'avouer qu'elle avait menti effrontément, qu'elle avait pensé à épouser un homme dont elle aimait le fils? Tout lui avait paru facile, tout lui paraissait malaisé, impraticable.
Si habituée qu'elle fût à se gouverner, à se commander, elle fit une triste figure pendant le reste du jour. A table et après le dîner, on ne parla que de son mariage, et il lui sembla qu'on ne parlait que de sa mort. La soucieuse baronne, tout entière à ses préparatifs, récrivait sans cesse dans sa tête la liste des courses qu'elle devait faire le lendemain, de tous les ordres qu'elle avait à donner, et elle frémissait en pensant aux conséquences déplorables qu'aurait le moindre de ses oublis. Elle finit pourtant par s'apercevoir que sa fille avait le visage long et défait.
« Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.
— Je ne sais, je suis indisposée.
— Ce n'est pas le moment, répliqua-t-elle sur un ton de sollicitude impérieuse. Tu devrais aller te coucher, ma chère ; une bonne nuit te remettra. »
En se retrouvant seule avec ses pensées, Mlle de Trélazé eut l'impression que sa chère destinée, comme elle avait coutume de l'appeler, était un formidable oiseleur qui l'avait prise dans un filet, que les mailles en étaient de fer, qu'elle ne parviendrait pas à les rompre, qu'elle y userait en vain ses ongles, qu'un miracle seul pouvait la sauver. Sa mère la soupçonnait secrètement d'être un esprit fort; il n'en était rien. Elle avait une foi simple et candide, elle croyait tout ce qu'on lui avait commandé de croire ; mais son cœur insoumis, un peu raide, avait plus de peine que d'autres à se plier à de certaines règles; elle désirait qu'on lui laissât une honnête liberté, elle aimait à mettre elle-même ordre à ses affaires. Elle pria longtemps, elle pria toute la nuit. Elle sentait bien qu'elle n'avait pas la conscience tout à fait nette, qu'elle avait péché de la langue et du cœur, qu'elle avait un pardon à demander. Elle avait ressenti de violents mouvements de révolte contre l'Église,qu'elle accusait de lui avoir pris traîtreusement ce qu'elle aimait. Plus tard, elle avait conçu, caressé dans son imagination un projet répréhensible, criminel, innocent et pervers : elle avait voulu épouser le père à la seule fin de se rapprocher du fils.
Elle s'efforçait d'attendrir la justice céleste. Elle lui disait des douceurs, toute sorte de choses agréables et gracieuses, elle lui prodiguait les révérences, les chatteries, l'encens, la myrrhe et les promesses.
Quand elle pensa que les saints et les saintes, qu'elle mêlait à ses invocations, lui avaient obtenu sa grâce, elle hasarda de dire :
« mon Dieul il n'y a qu'un miracle qui. puisse empêcher ce mariage. Faites-le ! »
Elle ne spécifiait rien, elle laissait à son Dieu le choix des moyens, elle n'avait pas l'impertinence de le conseiller, de le gêner dans ses délibérations ; elle lui demandait seulement de se hâter, elle se permettait de lui représenter que le cas était pressant, qu'il n'avait devant lui que quarante-huit heures pour accomplir ce grand ouvrage. Tout à coup, dans le désordre d'esprit où elle se trouvait, un mauvais désir lui vint, elle forma un souhait cruel, féroce. Honteuse d'elle-même, elle s'empressa de le condamner, de le révoquer, et, dans l'espérance que sa prière le rattraperait en chemin et arriverait au ciel avant lui, elle dit tout de suite à demi-voix :
« mon Dieu! faites que demain matin je me réveille gravement malade! »
Elle avait prononcé ce vœu avec tant de ferveur qu'elle se flatta que le miracle s'accomplirait. Il ne s'accomplit point; elle ne réussit pas à s'endormir, et le premier rayon de soleil qui pénétra dans sa chambre la trouva les yeux ouverts et bien portante. Elle avait, à la vérité, le cœur désespérément malade; mais c'était une maladie qu'elle ne pouvait avouer à personne.
Dès qu'elle fut debout, elle s'indigna de sa faiblesse, de sa défaillance de cœur, de sa lâcheté. Elle se répéta vingt fois : « Si tu veux que le ciel t'aide, aide-toi ». Après avoir consulté quelque temps, elle décida que c'était au marquis lui-même qu'elle devait
s'adresser pour obtenir de son indulgence paternelle un sursis, un délai de grâce, après quoi on verrait. S'il lui accordait trois semaines, un mois, elle était sauvée; il arrive tant de choses en un mois! Mais, en y réfléchissant, elle jugea qu'il valait mieux prendre sur-le-champ un grand parti, qu'une renonciation, un désistement était, somme toute, une affaire plus commode à négocier qu'un délai. Qui chargerait-elle de porter son message à Bois-le-Roi? Elle avait sous la main le meilleur, le plus sûr, le plus adroit des ambassadeurs. Son frère Fernand lui témoignait beaucoup d'amitié, et il était en grande liaison avec M. de Goulouvre; il en était venu à le traiter presque familièrement. Son idée lui parut si bonne qu'elle s'étonna de ne pas l'avoir eue plus tôt.
« Il faut pourtant que les frères servent à quelque chose! » se dit-elle.
Vers le milieu de la matinée, elle alla chercher Fernand dans sa chambre. Elle le trouva assis devant une table où il avait déployé une carte de la Tripolitaine; il y prenait des mesures et la piquait d'épingles. Il était visiblement en route pour Timbouctou. Elle le fit revenir à toutes jambes du Sahara, en lui disant :
« Fernand, je viens te demander un grand service, le plus grand que tu puisses me rendre, un service dont je t'aurai une éternelle reconnaissance.
— Quel début grave et solennel! répondit ce voyageur. Parle, petite. Quand on a une si jolie sœur, on est tenu de tout faire pour lui être agréable. De quoi s'agit-il?
— Fernand, il s'agit de me sauver la vie. »
Il lui avait reproché quelquefois d'être une exagé-
reuse, d outrer toutes choses, les mauvaises comme les bonnes, d'avoir trop de goût pour l'hyperbole.
a Quel scélérat menace cette aimable vie? demandai- il en souriant. A qui dois-je casser la tête?
— Je t'en conjure, ne ris pas. Je suis si malheureuse! »
Il la regarda avec plus d'attention; il constata qu'elle avait les yeux battus, les traits tirés.
« Sauve-moi, reprit-elle, d'un mariage qui m'épouvante, d'un mariage qui serait ma mort. »
Il la regarda de nouveau, et sa surprise se changea en stupeur. Elle lui expliqua d'une voix haletante que plus elle allait, moins elle pouvait s'accoutumer au marquis ; que plus elle s'efforçait de l'aimer, plus elle le prenait en aversion ; qu'elle rendait une pleine, une entière justice à son caractère noble et délicat, à ses excellentes qualités, mais qu'on n'est pas maître de ses répugnances, qu'elle les avait longtemps combattues, qu'elle ne réussirait jamais à les surmonter, que jamais elle ne pardonnerait à M. de Goulouvre ses cheveux blancs et la disparité de leurs âges.
« On ne m'avait donné qu'un jour pour réfléchir; c'était trop peu. Il me semblait que vous étiez tous pour ce mariage, j'ai voulu vous faire plaisir....
— Ah I permets, ma chère, interrompit-il d'un ton rogue. Personne ne t'a contrainte, personne n'a pesé sur toi. Vous l'avez voulu, mademoiselle, et je ne sais qu'y faire. »
Le secours qu'elle était venue chercher lui manquait ; elle voyait se retirer la vague qui devait remporter au large sa barque tristement échouée. Elle ressentit comme un frisson de fièvre.
« Peu t'importe, paraît-il, que je sois à jamais malheureuse?»
Il s'appliqua à lui démontrer qu'elle n'avait pas le sens commun, que M, de Goulouvre était un homme distingué, un homme charmant, un homme d'esprit, un homme de cœur, qu'on n'avait pas hesoin de s'adorer pour vivre agréablement ensemble, que les bons procédés sont tout; que son vieux marquis lui filerait des jours d'or et de soie.
« Tu comptais donc sur moi, poursuivit-il, pour aller lui dire que tu l'exècres? La jolie commission, ma foi !
— Je comptais sur toi, répondit-elle, pour lui faire entendre la vérité sans le choquer, sans le froisser. 11 sera plus facile à persuader que tu ne le penses. Ne t'imagine pas qu'il tienne beaucoup à moi. Il s'ennuyait, il regrettait de n'avoir personne auprès de lui. Pourquoi m'a-t-il choisie? Parce qu'il n'y avait qu'une rivière entre nous, parce que j'étais là, tout près, h portée de sa main. Qu'il vienne à apprendre que je me repens, il en prendra bien vite son parti ; il dira : « Tant pis pour elle !» et il cherchera ailleurs, et il m'aura bientôt remplacée, et nous serons tous heureux.
— Huml hum! comme tu arranges les choses!
s'écria-t-il. Crois-moi, mon enfant, il est amoureux jusque par-dessus les oreilles, amoureux jusqu'à en perdre le boire et le manger. »
Elle haussa les épaules; elle se disait qu'un homme peut aller au Maroc et n'entendre rien aux choses les plus ordinaires de la vie. Mais comme elle insistait :
« Charge de ton beau message qui tu voudras, lui dit-il ; je ne suis pas ton homme. »
Elle se pencha sur la grande carte déployée devant lui.
c Tu rêves d'aller là, dit -elle en posant le doigt juste au milieu du Sahara, et, à cet effet, tu voudrais avoir une sœur riche. Tu seras bien avancé quand elle sera morte!»
Il rougit et se fâcha.
« Es-tu folle? Je ne m'occupe en ce moment que de tes intérêts. Mais y songes-tu? Défaire un mariage, sans rime ni raison, quarante-huit heures avant la célébration ! Qu'en penserait-on? que ne dirait-on pas? Quelle belle matière à commérages! quel esclandre! Ta réputation en souffrirait, et tu deviendrais absolument inmariable.... Encore un coup, tu Tas voulu. Soumets-toi docilement à ton sort, résigne-toi à ton bonheur.
— Puisque tu refuses de me venir en aide, promets-moi du moins le secret.
— Ah ! par exemple, tu peux compter sur ma discrétion. Si je répétais à notre pauvre mère la moindre des absurdités dont tu m'as régalé, elle en ferait une maladie. »
Léa était si pâle, elle avait les lèvres si tremblantes, qu'il se repentit d'avoir été trop dur.
« Allons, ma chère petite, reprit-il sur un ton plus doux, soyons raisonnable. Eh! mon Dieu, oui, quand approche le grand moment, une jeune fille a des inquiétudes, des anxiétés, des troubles d'esprit. Tu as la tête vive, tu as la tête chaude; tes frayeurs, à toi, sont des effarements. »
Et ce jeune officier aux chasseurs d'Afrique ajouta en baissant la voix :
« Tu as une vague idée de certaines obéissances
qu'une femme doit à son mari. Bah! cela n'est pas aussi terrible que tu l'imagines, et quand tu auras sauté le fossé, tu seras la première à rire de tes épouvantes. Un peu de courage, ma mignonne! C'est la seule vertu qui soit toujours récompensée. »
Elle s'inclina et sortit de la chambre.
« Voilà donc à quoi servent les frères! » pensaitelle.
La baronne, tout occupée du grand festin qu'elle devait donner le surlendemain à la sortie de l'église, était partie de bonne heure pour Paris, ayant en poche la longue liste des dernières emplettes qu'elle avait à faire et de tous les fournisseurs qu'elle avait à voir pour leur réitérer minutieusement ses recommandations et ses ordres. On déjeuna sans elle. M. de Trélazé, même à la veille de marier sa fille, se serait fait un crime de négliger ses terres. Il se proposait de défoncer un de ses champs, et cette préoccupation faisait du tort aux autres. Cependant, en quittant la table, il dit à son fils :
« Il me semble que ta sœur est bien pâle.
— Ce n'est rien, répondit Fernand. Elle est un peu sortie de son assiette, ce qui est vraiment fort naturel dans des jours comme ceux-ci. Elle a surtout besoin de tranquillité, de paix, et d'être laissée à elle-même. »
Le baron, prompt à se rassurer, s'en alla visiter son champ et, pour procurer du repos à sa fille aînée, il eut soin d'emmener avec lui les deux jumelles.
A peine l'eut-on laissée à elle-même, celle qui avait surtout besoin de paix tourna et vira quelque temps dans le salon avec une agitation toujours croissante. Puis, comme poussée par un ressort, elle monta chez son oncle pour lui demander de ses nou-
velles et sans doute pour autre chose encore. La religieuse qui le gardait lui dit à voix basse que l'abbé venait de s'assoupir, et, un doigt sur sa bouche, la reconduisit jusqu'à la porte. Elle redescendit au salon, s'allongea sur un canapé, les bras en croix, les yeux au plafond. Elle avait passé une nuit blanche; la lassitude l'emporta sur la fièvre. Elle sentit ses paupières s'alourdir, elle s'endormit profondément.
Délivrée d'elle-même, elle avait tout oublié, elle ne pensait plus à rien, et une joie inconsciente rafraîchissait son âme et son sang. Mais, au bout d'une heure, son repos délicieux fut interrompu par un méchant rêve, par un cauchemar. Elle crut sentir sur elle le poids d'un grand danger qui la menaçait, elle éprouvait une insupportable oppression. Elle voulait fuir, ses jambes, molles comme du coton, n'étaient plus à son service; elle voulait crier au secours, la voix lui manquait. Elle poussa un soupir d'angoisse, se réveilla et vit le marquis de Goulouvre, qui, penché sur elle, avait pris un extrême plaisir à la regarder dormir. Ses yeux, où pétillait une ardente curiosité, n'étaient plus ceux d'un bon vieillard. Ce vautour blanc dévorait sa proie.
Sous ce regard qui l'avait prise de force, Mlle de Trélazé s'était brusquement redressée, et, rouge de honte, d'indignation, se souvenant de certaines obéissances dont lui avait parlé son frère, peu s'en fallut qu'elle ne s'écriât :
« Monsieur, vous me faites horreur, et vous voyez bien que ce mariage est impossible !»
Mais le marquis était rentré aussitôt dans son rôle de père, et ce fut sur un ton d'onctueuse bienveillance qu'il s'excusa de l'avoir dérangée dans son
sommeil. Elle ne comprit pas ce qu'il disait, elle cherchait ce qu'elle avait à lui dire.
« Je regrette d'apprendre que Mme de Trélazé est à Paris, poursuivit-il. Je voulais l'emmener à Bois-le- Roi pour lui montrer l'appartement qui vous y attend et qui est enfin en état. Il me tarde de m'assurer qu'il vous plaira. Tentures, meubles, j'entendais que tout fût neuf, frais et jeune comme vous-même. Je harcelais sans cesse mes tapissiers, j'étais toujours sur leur dos. Ai-je réussi à attraper votre goût? Vous m'en direz sous peu votre avis et, si vous n'êtes pas contente, nous recommencerons. »
Il aurait parlé hébreu qu'elle n'eût pas trouvé plus inintelligible le discours assez clair qu'il lui avait tenu. Ses oreilles et son entendement étaient fermés, rien n'y entrait. Elle comprit cependant quelques minutes plus tard qu'il lui demandait avec beaucoup d'intérêt des nouvelles de sa santé.
« Vous, n'avez pas bon visage. Seriez-vous souffrante?
— Oui, je souffre Je suis dans un de mes jours
de migraine .
— Vos jours de migraine! s'écria-t-il. On assure que vous n'êtes jamais malade.
— On se trompe, on ne me connaît pas. Je suis très dissimulée, très sournoise; je m'entends à cacher mes défauts, je ménage à ceux qui veulent bien s'intéresser à moi de cruelles découvertes, et, pendant qu'il en est temps, oui, monsieur, pendant qu'il en est temps encore.... »
Elle croyait tenir enfin la transition qu'elle cherchait, mais non, ce n'était pas cela : d'un mal de tête à une rupture de mariage, le passage est vraiment
trop brusque. Il s'était mis à rire; il riait souvent depuis quinze jours, et il avait tort; sa gaîté était sèche et grinçante. Il reprit bien vite son sérieux.
« Je ne m'étonne pas que vous ressentiez quelque malaise. Quoiqu'il n'y ait pas un nuage au ciel, le temps ne fut jamais si lourd qu'aujourd'hui. Le vent a sauté brusquement au sud-est, il souffle un vrai siroco qui dessèche tout, la chaleur est étouffante, et je m'en sens moi-même incommodé. Mais, j'y pense, mon médecin me dit que l'antipyrine est un remède souverain contre la migraine. J'en ai un flacon chez moi, je cours le chercher. »
L'instant d'après, il était remonté dans son tilbury, qu'elle entendit rouler sur la route. Elle savait qu'il était parti, elle ne savait pas aussi bien s'il devait revenir. Ce qui lui paraissait certain, c'est qu'écrire est plus facile que parler.
« Il faut qu'avant ce soir il ait ma lettre », pensaitelle.
Elle sortit pour faire le tour du parc; il lui semblait qu'à l'air libre, dans une allée de grands tilleuls, elle composerait plus commodément dans sa tête le brouillon de cette lettre qui devait parvenir au destinataire avant le soir. Le marquis avait dit vrai : l'air était lourd ; il soufflait un siroco brûlant qui faisait taire les oiseaux, frappait de langueur les rosiers et leurs roses ; les grands tilleuls relevaient leur dos en bosse, baissaient la tête pour laisser passer le tourbillon comme se courbe un homme pour éviter un mauvais coup* Elle erra pendant vingt minutes autour d'une pelouse, où il faisait aussi chaud que dans un four. Elle suffoquait, et, éblouie par l'éclat morne d'un ciel blanchâtre pour reposer ses yeux, elle chercha l'ombre,
se réfugia dans la charmille où avaient commencé son roman et son malheur.
Elle s'assit sur un banc, tira de sa poche un petit calepin, où elle écrivit au crayon les lignes que voici :
« Monsieur le marquis, accusez-moi d'irréflexion, de pis encore; j'ai mérité d'être jugée par vous sans indulgence. Pourquoi me suis-je engagée si légèrement? gi je gardais ma parole, j'en mourrais, et je suis trop jeune pour ne pas tenir à vivre. Je la retire; ce mariage est impossible.. .. »
Elle cessa d'écrire et ferma un instant les yeux ; elle tâchait de mettre en ordre les raisons qu'elle devait donner, quand tout à coup, une fois encore, le comte Ghislain sortit de terre.
Ne sachant que faire de son corps et de son cœur, il était monté à cheval, et il avait galopé sur le plateau de la Brie, s'était battu contre le vent, dans des routes blanches, poudreuses et sans ombrages. Tout en galopant, il s'était solennellement promis de ne plus reparaître au Colombier; il avait décrété aussi qu'il ne resterait pas à Bois-le-Roi jusqu'au surlendemain, que dès le soir il s'enfuirait dans un de ces endroits perdus où personne ne se marie, et, comme Mlle de Trélazé, il tâchait de trouver d'honnêtes raisons à donner. Mais insensiblement, presque à son insu, il s'était rapproché de Ghartrette. Le chagrin a ses amorces, ses gluaux, ses pièges où il nous enlace, et il y a dans le malheureux comme un besoin d'épuiser toute sa souffrance, d'en connaître le fond.
Après avoir dépassé la petite grille du parc, le comte Ghislain s'était ravisé, avait rebroussé chemin. Mettant pied à terre, il avait attaché son cheval à un
anneau de fer scellé dans la muraille, et, sous le prétexte de venir prendre des nouvelles de l'abbé Silvère, il était entré. L'allée qu'il avait suivie traversait la charmille. En apercevant Léa, il perdit contenance; puis, s'efforçant de se maîtriser et l'ayant saluée :
« C'est moi, toujours moi. Je suis l'homme qui arrive quand on ne l'attend pas, le plus fâcheux de tous les fâcheux. »
Elle se leva et lui tendit son calepin en disant :
« Lisez, je vous prie. *
Il lut, il relut, et fut saisi d'un tressaillement de surprise et d'espérance.
« Quoi donc! il se pourrait...? Je vous en supplie, expliquez-moi.... »
Elle ne lui expliqua rien. Elle s'était laissée retomber sur son banc; elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes. Il s'assit auprès d'elle, il la couvait du regard ; son espérance se changeait en joie. Il lui disait tout bas :
« Nous avions raison de croire à la destinée. J'arrive à temps pour réclamer et sauver mon bien. »
Elle continuait de pleurer. Tout doucement il lui passa son bras autour de la taille, et il la pressait contre lui. Elle s'abandonnait. Ses cheveux s'étaient à moitié défaits ; il en approcha ses lèvres, il y déposa un long baiser. Elle tenta de se dégager, releva la tête, rouvrit les yeux et jeta un cri .
Le marquis de Goulouvre, qui arrivait tout courant de Bois-le-Roi avec son flacon, venait d'apparaître à l'entrée de la charmille. Immobile, la bouche ouverte, muet d'étonnement, de rage, il regardait. Quelqu'un se permettait de serrer dans ses bras la femme qu'il aimait. Qui était-ce? Il n'en pouvait douter, c'était le
fils qu'il n'aimait pas, l'ennemi de ses idées et de ses désirs, son éternel rival, celui qui se trouvait toujours sur son chemin, celui qui jadis lui avait pris une princesse.
Au cri qu'avait poussé Léa, Ghislain avait tourné la tête et fait un bond.
« Pardonnez-nous, s'écria-t-il d'une voix suppliante. Il y a plus d'un an que nous nous aimons. »
Le marquis leva son bras droit comme pour frapper ou pour maudire, mais aussitôt il le ramena sur son cœur et tomba lourdement. Ils coururent à lui, il était mort.
Quand la nouvelle se répandit à Bois-le-Roi et dans les lieux circonvoisins que, Pavant- veille du jour fixé pour son mariage, le marquis de Goulouvre était mort subitement d'une rupture d'anévrisme, on s'étonna plus qu'on ne s'émut; mais on aime à moraliser, à philosopher sur les disgrâces d'autrui, et cet accident, dont les circonstances n'étaient connues que de deux personnes qui surent garder leur secret, fournit matière à de longs devis et à beaucoup de gloses. Le marquis n'était aimé et ne fut regretté que de la baronne de Trélazé et d'un officier aux chasseurs d'Afrique. Il avait toujours éloigné les sympathies autant que son fils les attirait. Le jour de l'enterrement, les uns disaient que la perte n'était pas grande, que les gens désagréables, hautains, tracassiers, finissent souvent mal, que les fagots d'épines et les mauvais coucheurs ne méritent pas qu'on les plaigne. D'autres déclaraient qu'un homme de soixante-six ans, qui offre à une jolie et charmante jeunesse les restes d'un cœur usé, est un extravagant, que les vieillards d'un tempérament amoureux
cherchent leur malheur, que certaines émotions leur sont funestes et détraquent leur machine, qu'ils tombent facilement de la poêle à frire dans la braise, que M. de Goulouvre aurait mieux fait de suivre les conseils de son médecin, qui l'avait averti, prévenu, admonesté. Mme Démonte se livrait à des considérations plus élevées. Elle reconnaissait dans l'événement une dispensation de la justice divine. Elle disait à sa nouvelle dame de compagnie :
« Voyez donc, ma chère, de quoi sont capables les soi-disant honnêtes gens! Ces Trélazé avaient vendu leur fille. Notre-Seigneur Dieu n'aime pas ce genre de marchés, et il le leur a fait voir. »
Pendant trois semaines, Mlle de Trélazé eut les lèvres blanches, des mouvements saccadés et une perpétuelle agitation d'esprit dont s'alarmait la baronne. Ses nerfs malades la tourmentaient; elle croyait voir un bras qui se levait pour la maudire, et elle lui demandait grâce. Peu à peu elle se calma, mais elle resta taciturne; il lui semblait que le silence est la loi de ce monde, que le seul moyen de vivre est de se taire. Elle s'accusait, s'accablait de reproches; mais elle se reprochait surtout de ne pas s'en faire assez, d'éprouver malgré elle, au milieu de ses repentirs, un sentiment d'aise, de délivrance, d'élargissement. Cependant son secret lui pesait comme du plomb, et il y avait un homme sur qui elle voulait s'en décharger. Goûte que coûte, quoi qu'il pût arriver, elle s'était promis de soulager son cœur et de satisfaire sa conscience en se confessant à lui avec une entière sincérité. Effrayée de sa résolution, elle temporisait, ajournait, remettait. Un matin, elle s'exécuta. L'abbé Silvère, à qui son médecin avait donné la clef
des champs, faisait sa première sortie, affaibli par quarante jours de captivité, la figure défaite, mais heureux de respirer enfin et tout fier de ne pas boiter. Léa, lui ayant offert son bras, l'emmena dans un endroit du parc d'où Ton n'apercevait pas certaine charmille, que désormais elle évitait avec soin. Il s'installa dans un fauteuil rustique, elle s'assit dans l'herbe à ses pieds.
Depuis qu'il n'avait plus la fièvre, il avait fait, sans les communiquer à personne, beaucoup de réflexions sur le retour inopiné du comte Ghislain et sur la mort subite du marquis de Coulouvre. Il ne pouvait s'empêcher de croire qu'il y avait du mystère dans ce double événement, et cette pensée le travaillait. Se retrouvant pour la première fois tête à tête avec sa nièce, il attacha sur elle ses yeux perçants.
<* N'as-tu rien à me dire? » lui demanda-t-il d'un ton rude.
Elle rassembla tout son courage et murmura :
« Je dois vous confesser que je vous ai menti, que j'aimais le comte Ghislain, et que si le marquis est mort.... »
Son cœur s'était gonflé, sa langue s'embarrassa.
« Eh ! sans doute, reprit-il, c'est vous qui l'avez tué.
— Mon oncle, s'écria-t-elle vivement, nous ne sommes pas des criminels.
— Vous êtes tout au moins de grands coupables. Parle, j'ai le droit de tout savoir. »
Elle répondit à toutes ses questions, elle reprit les choses dès leurs commencements, lui raconta point par point toute son histoire, sans rien cacher, rien déguiser ni rien atténuer. Autant elle avait été secrète
jusqu'alors, autant elle s'appliquait en ce moment à dévoiler les plis et les replis de son cœur, à montrer son âme toute nue. Le prêtre l'y aidait par ses interrogations pressantes, incisives et brutales, par ses curiosités féroces. Il ressemblait au passant qui veut s'assurer de ce qui se passe au fond d'une fourmilière et qui la fourrage avec son bâton, sans prendre en pitié les fourmis épouvantées de voir leurs galeries les plus ténébreuses, leurs asiles les plus sacrés, envahis et violés par la lumière crue du soleil.
Quand elle lui parla de la rancune qu'elle avait nourrie quelque temps contre l'Église et contre luimême, il haussa les épaules.
« Admirable clairvoyance! dit-il. J'avais toujours combattu le projet insensé de ce jeune homme. Je ne savais que trop ce que valait sa prétendue vocation et le fond qu'on peut faire sur une planche pourrie. »
Pendant qu'elle lui exposait, en rougissant, les raisons qui lui avaient fait agréer la demande du marquis, il la foudroyait du regard.
« On s'amuse à côtoyer les précipices, interrompitil. Une écervelée se persuade sottement qu'elle a bonne tête et le pied sûr, et il suffit d'un instant de vertige, la voilà dans l'abîme; elle y roule, elle y tombe, elle y reste. »
Après qu'elle eut terminé son pénible récit, il garda un moment le silence. Puis il s'écria :
« Étourderie, étourderie, tes flatteurs te traitent de léger défaut! Que de catastrophes n'as-tu pas causées! Non, il n'est rien de plus pervers qu'une innocence qui ne raisonne pas. »
Elle l'écoutait dans une humble attitude, la tête basse, mais elle le trouvait dur, implacable. Elle
avait eu le courage de tout avouer. Ne lui en tiendrait-il pas compte? ne lui ferait-il pas grâce en considération de son héroïque sincérité? Il n'y songeait guère. Il lui demanda d'une voix plus rude encore si elle avait revu le fils depuis la mort du père. Elle répondit que non, qu'il n'avait pas reparu au Colombier, que, quelques heures après l'enterrement, il avait quitté Bois-le-Roi, était parti pour Paris.
« Il y habite le grand hôtel construit par son père, fit l'abbé; il a bon courage.
— Non, dit-elle, il s'est retiré dans un appartement qu'il loue depuis longtemps au rez-de-chaussée d'une vieille maison.
— Voilà une fille bien informée. T'aurait-il écrit, par hasard?
— Ah ! mon oncle, comment pouvez-vous penser. . . ? Je vous répète ce que disait ma mère l'autre jour.
— N'ai-je pas le droit d'être défiant? Tu m'as prouvé que tu savais mentir.
— Je vous ai prouvé aussi, répondit-elle doucement, que je savais me repentir de mes mensonges.
— Soit ! je consens à te croire, reprit-il ; c'est la seule grâce que je puisse te faire.... Le comte Ghislain, devenu avant le temps marquis de Coulouvre, a compris fort heureusement qu'il devait à jamais renoncer à toi. Il y a un mort entre vous, et si vous tentiez de vous revoir, ce mort vous crierait : « On ne passe pas ! »
Elle fut saisie d'un long frisson, et il lui sembla que la terre s'ouvrait sous elle.
« Il la compris, continua l'homme implacable. Serais-tu moins intelligente que lui? Ah! ce n'est pas tout que de se confesser, il faut mériter son absolu-
tion, faire pénitence, expier, racheter. Les jeunes filles étourdies et romanesques dont je parlais tout à l'heure n'aiment pas seulement à côtoyer les précipices, elles se plaisent à s'imaginer qu'il n'est pas de malheurs irrémédiables, que, pourvu qu'on s'aide un peu, tout peut s'arranger, que les choses sont complaisantes, qu'elles se plient à nos absurdes désirs. Il faut apprendre à compter avec l'impossible. C'est un mot dur à prononcer, la vie nous en révèle le sens, et c'est le commencement de la sagesse. Oui, il faut apprendre à se dire : « Il est impossible que je « recouvre le bonheur que j'ai perdu par ma faute, il « est impossible que ce qui est arrivé soit nul et non « avenu ». On n'anéantit point les événements, on ne tue point les souvenirs. Une fois accomplis, nos actes sont nos maîtres, et des maîtres inexorables, sourds h nos plaintes; on a beau crier, ils n'entendent pas. Il est impossible que les fleurs flétries refleurissent, il est impossible qu'une semence empoisonnée produise des fruits doux au palais, et il est interdit au semeur imprudent et déçu de renier sa moisson.... Impossible! impossible! Répète ce mot cruel cent fois le jour, remplis ta bouche de son amertume; c'est par les amers que je veux te traiter. »
Un retentissant tam-tam annonça que le déjeuner était servi.
« On nous appelle, dit Pabbé en se levant. Mais je ne m'en vais pas d'ici avant que tu m'aies juré devant Dieu que désormais tu ne feras rien sans m'avoir consulté, rien sans mon consentement, sans mon aveu, que tu te gouverneras par mes conseils, que tu remets ton sort entre mes mains, que tu me charges de disposer de ta volonté comme de la mienne. Dans
dix jours je m'embarquerai pour retourner là-bas, et avant peu j'aurai mis l'océan entre nous. Tu m'écriras, je te répondrai. Mais il faut tout prévoir. Si le nouveau marquis de Coulouvre profitait de mon absence pour essayer de se présenter ici ou pour t'écrire, promets-moi de lui signifier que tout est rompu entre vous. As-tu juré? ai-je ta parole?
— Vous l'avez », répondit-elle d'une voix sombre.
Il se mit en marche; elle lui offrit de nouveau son bras, qu'il refusa. Elle le suivit à trois pas de distance, humble comme un chien battu, qui, partagé entre le repentir et la crainte, se repaît cependant d'un vague espoir de ramener, de fléchir son maître.
En sa qualité de prêtre, ce que l'abbé Silvère pardonnait le plus difficilement à sa nièce, c'était de l'avoir trompé; mais, avec quelque rigueur qu'il la traitât, elle lui inspirait une profonde pitié. Il en voulait beaucoup plus à Ghislain ; il le chargeait sans merci.
« J'avais une trop haute idée de lui, pensait-il, j'en dois rabattre. J'avais jugé dès le premier moment que son âme incertaine n'avait que des demi-volontés et des commencements, de pâles lueurs de vertu. Je le savais inconsistant, incapable de rien de suivi, mais je ne le savais pas dissimulé et je lui croyais le cœur généreux. Ce jeune homme, qui s'entêtait malgré moi à croire à sa vocation, n'a pu soutenir plus de huit mois son effort. Après les lettres que nous avions échangées, il me devait des explications, des aveux. Il s'est tu, et je le soupçonne d'attendre impatiemment mon départ pour reparaître ici. Non, monsieur, non, monsieur, cela ne sera pas. Même absent, je me mettrai entre elle et vous, et si le mort
ne vous dit rien, c'est moi qui vous crierai : « On rie « passe pas ! »
Une lettre qu'il reçut le lendemain le radoucit singulièrement. De son rez-de-chaussée, où il vivait en pénitent et en reclus, le nouveau marquis de Coulouvre envoyait à celui qui l'accusait de dissimulation le fidèle récit d'un accident qui lui était arrivé un soir à Nebeul, de ce qui s'était passé dans son cœur après sa tentation et sa chute, et de tout ce qui avait suivi. Il avait ajouté à sa confession les lignes que voici :
ce Monsieur l'abbé, je cherche à expier, à me punir, et il m'a paru que le châtiment le plus cruel que je puisse subir était de vous écrire cette lettre. Mais, je me trompe, il en est un autre bien plus cruel encore que vous seul pouvez m'infliger. J'éprouve en ce moment que rien n'est plus propre, à unir intimement deux cœurs qu'une communauté de souffrances, de malheur et de remords. Si Mlle de Trélazé conserve quelque affection pour moi, tranchez dans le vif, détachez-la de ma triste personne en me montrant à elle tel que vous me voyez, révélez-lui toutes les misères de mon caractère et de mon âme, dépeignez ce malade qui ne peut supporter ni son mal ni les remèdes qu'il se prescrit à lui-même, dites-lui combien je suis indigne d'être aimé. Je veux être seul à souffrir. »
Après quelques hésitations, l'abbé Silvère communiqua à sa nièce cette lettre, qu'il lui remit en disant de son ton le plus militaire :
« Lis ces huit pages, empoisonne-toi. Tu me les rapporteras ce soir. »
Elle s'enferma pour lire, et le cœur lui battit bien fort en reconnaissant l'écriture de celui qui autrefois lui avait écrit : « Je n'ai plus de bonheur à donner ».
Il y avait un grand mois qu'elle ne l'avait vu ; son écriture, c'était lui. Mais à peine eut-elle lu les premières lignes, son cœur se serra, et bientôt elle pleura si abondamment que non seulement ses larmes inondaient ses joues, mais que son col de mousseline brodée en était tout mouillé. Elle n'avait pas tout compris; mais elle comprenait assez pour être certaine que l'homme qu'elle avait placé si haut dans son estime, dans son admiration, avait des misères à confesser, que l'homme qu'elle considérait comme un être glorieux et triomphant, et qui était son héros, presque son dieu, n'avait ni volonté, ni caractère, ni vertu, qu'il lui avait fait la plus odieuse, la plus impardonnable des infidélités, que la première aventurière venue l'avait enveloppé dans son filet. Ce qu'elle avait pris pour du marbre n'était qu'une vulgaire argile, ce qu'elle avait pris pour de l'or n'était que du clinquant et du paillon. Cette lettre lui révélait des choses qui lui paraissaient affreuses, inouïes, et qu'elle n'aurait jamais crues possibles. Elle décida que la vie est un bas-fond, et que le cœur de l'homme est un vilain lieu. Pendant près d'une heure elle pensa sérieusement à se faire religieuse, et se promit d'en parler dès le soir à l'abbé Silvère, et d'obtenir qu'il remmenât dans l'Annam, au bout du monde.
Après avoir lu, elle eut le courage de relire, et par degrés ses idées changèrent, il se fit une révolution dans son esprit. Elle considéra que c'était l'infidèle qui se dénonçait, s'accusait lui-même ; que si honteuse que fût sa faute, il la rachetait par la noble franchise de son aveu. Ne savait-elle pas par sa propre expérience combien il en coûte d'être sincère? Elle fit aussi la réflexion qu'à peine avait-il succombé, il
avait. pris en haine et en dégoût cette aventurière, cette horrible inconnue : « Oui, pensait-elle, peu d'heures après, il m'est revenu, il a tourné vers moi toutes ses pensées, tous ses désirs, il m'appelait, j'étais son unique espérance. » Peu s'en fallut que, dans ce brusque retour, elle ne fît grâce à l'horrible femme, et qu'elle ne recommençât à croire au destin et à ses mystères : « Comme tout s'arrange pourtant! Sans elle, il serait prêtre, et c'est elle qui me l'a rendu. »
Elle relut encore, elle ne cessait de relire, et il lui parut en fin de compte que ce qu'il y avait d'essentiel dans ces huit pages, c'était la fin, la conclusion, que les dernières lignes en renfermaient toute la moelle et toute la substance. N'avait-il pas mille fois raison ! Avec quelle éloquence il parlait de cette étroite union qu'établit à jamais entre deux cœurs une communauté de souffrances et de remords ! Elle s'en voulait d'avoir tant pleuré. Elle bénissait l'abbé de lui avoir montré cette terrible lettre qui lui apprenait que, malgré tout ce qui s'était passé, elle était aimée, qu'elle le serait toujours : « Qui pourrait me détacher de lui? Nous sommes enchaînés par le malheur l'un à l'autre, c'est écrit. » L'homme qu'elle avait cru de marbre et hissé sur un piédestal en était descendu; elle pouvait le mesurer, il ne la dépassait plus de la tête, ils avaient à. peu près la même taille, elle et lui, etil lui semblait que, n'étant plus tenue de l'admirer, elle l'en aimait davantage ; et, après avoir relu de : nouveau la terrible lettre, elle sentit que son amour était une eau si profonde que griefs, injures, reproches, ressentiments, mépris, colères, tout s'y noyait.
Elle - s'approcha de sa fenêtre et regarda dans le
jardin. Il était tombé une violente averse. Elle aperçut au milieu d'une pelouse un érable-sycomore qui avait l'air de demander grâce. Il avait eu la pluie sur le corps durant deux heures, il était percé jusqu'à la moelle. Tout à coup un nuage noir comme de l'encre se fendit, et un rayon de soleil, prenant en écharpe cet arbre mouillé, inondé, fit resplendir sa rosée que le vent secouait; chaque gouttelette étincelait comme un diamant. Elle crut se reconnaître dans ce sycomore qui semblait à la fois rire et pleurer. « Lis ces huit pages! empoisonne-toi! » Elle avait bu le poison, mais elle l'avait rejeté.
« Eh bien, j'espère que te voilà guérie », lui dit l'abbé quand, vers neuf heures du soir, elle entra chez lui les yeux un peu rouges, mais avec un air de tranquillité qui l'étonna.
Elle s'assit en face de lui.
a Faut -il vous dire toute la vérité? demandât-elle.
— Assurément. Tu me la dois.
— Mon oncle, reprit-elle, après avoir lu cette lettre, je l'aime autrement, mais autant que jamais.
— A merveille ! s'écria-t-il. C'est donc là tout le profit que t'a rapporté ta lecture? Étourderie et entêtement, tu es complète. »
Il avait la voix moins rude, le visage moins dur que la veille ; elle crut deviner que la sévérité de son juge s'était amollie, et, moins intimidée, elle se sentit de force à lui tenir tête. Il la pressa de questions, la retourna de tous sens, la chagrina par ses ironies, par ses sarcasmes, la tourmenta; il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avait promis son obéissance, qu'elle obéirait, s'il le fallait, jusqu'à la mort, mais qu'on ne
refait pas son cœur, que quelqu'un y était entré, que personne n'y entrerait après lui.
« Malheureuse enfant! s'écria le prêtre; qui ôtera* la taie que tu as sur les yeux, puisque cette lettre ne t'a pas guérie? Si je ne considérais que ton bonheur, je remercierais le ciel de ce que la force des événements vous sépare à jamais l'un de l'autre! Cette folle passion qu'on appelle l'amour ne dure qu'une saison, et c'est encore trop, car le culte rendu à la créature est une idolâtrie et une offense à la souveraine perfection, qui mérite seule d'être adorée. Une tendresse indulgente et raisonnée, l'estime, la confiance, voilà les sentiments qui font les heureux mariages; c'est là le pain quotidien qu'il faut demander à Dieu et le seul qu'il puisse accorder. Ce jeune homme a toutes les qualités nobles et charmantes qui séduisent, il n'a aucune de celles qui rassurent. Si, pour ton malheur, vous aviez fait ensemble le voyage de la vie, c'est un pain d'amertume que tu aurais mangé. Quelle confiance eût pu t'inspirer ce compagnon de route à l'humeur chagrine et bizarre, qui court après les papillons et qui, à peine les tient-il dans sa main, aperçoit la larve sous les ailes et s'afflige de découvrir qu'un papillon est une chenille? Une femme a besoin d'appui, et on ne s'appuie pas sur des chimères et des repentirs. C'est un triste soutien qu'un homme qui ne sait pas vouloir, et un roseau n'est pas un bâton. Lui-même, après une heure d'illusion, t'eût reproché d'avoir trahi son espérance, et son regard t'aurait dit : « Tu n'es pas ce que je « cherchais ». Ma fille, que de souffrances te sont épargnées! Il aurait empoisonné tes joies par ses regrets, par ses inquiétudes, il t'aurait humiliée par
ses faiblesses, désolée par ses froideurs, désespérée par ses inconstances et peut-être par ses infidélités. »
Elle courut s'agenouiller devant lui, et, lui prenant les deux mains :
c Écoutez-moi, dit-elle; oui, mon oncle, daignez m'écouter. J'ai beaucoup pleuré cette après-midi. Je le croyais grand, magnanime, supérieur à tous les autres hommes, et, quand je pensais à lui, je le voyais perdu dans les hauteurs, marchant sur les nuées. Après avoir lu cette lettre, je l'ai vu tout petit, et il m'a semblé que je ne pourrais plus l'aimer. Traitezmoi de folle : je l'aime autrement qu'hier, je vous le répète, mais je l'aime davantage encore. Je ne suis à vos yeux qu'une étourdie ; les étourdies ont quelquefois du cœur, et je vous assure que j'en ai. S'il m'avait épousée, j'aurais été capable de songer à son bonheur plus qu'au mien. Il a Thumeur chagrine, je lui aurais appris peut-être à me préférer à ses chagrins comme à ses chimères. Il est faible, j'aurais acquis de la force pour lui en donner. Il est malade, j'aurais tâché de le guérir. Il m'eût fait souffrir, dites-vous; j'aurais aimé ma souffrance. S'il m'avait désolée par ses froideurs, j'aurais compté sur ses retours. Quant à ses infidélités.... Mon oncle, croyezmoi, il m'aurait été fidèle.
— Qu'en sais-tu? lui demanda l'abbé.
— J'en suis sûre », répondit-elle en le regardant les yeux dans les yeux.
L'obstination de ce cœur simple et fièrement résolu toucha l'abbé Silvère, mais il n'eut garde d'en rien marquer. Il dégagea ses mains que Léa n'avait pas lâchées, il l'obligea de se relever, et, comme il lui arri-
vait souvent dans ses émotions, il prit un ton goguenard pour lui dire :
« Balivernes, fadaises et coquecigrues I Tu te crois admirable, sublime : je ne t'admire pas du tout. Je lis dans ton cœur mieux que toi. Écoute une histoire, qui est la tienne. Il y avait en 1837 dans le Mecklembourg-Schwerin une princesse aussi distinguée que charmante. Un prince de la maison de France, héritier présomptif de la couronne, la demanda en mariage. On travailla cette princesse pour qu'elle le refusât. On lui donnait les meilleures raisons, on évoquait de sinistres souvenirs, on lui présageait malheur, on lui représentait que Paris est la ville des révolutions, que la terre y tremble sans cesse, que les trônes y sont peu solides, et que jadis on y avait coupé le cou d'une reine. A tout ce qu'on pouvait lui dire, elle répondait : « J'aime mieux être un an « duchesse d'Orléans en France que de passer ma « vie ici, à regarder par la fenêtre qui entre dans la «cour du château.... » Ma fille, te voilà! Comme cette princesse, tu préfères la souffrance à l'ennui. Et là dessus, laisse-moi dormir. »
Elle fit quelques pas pour se retirer; puis, se retournant :
« J'ai promis d'obéir, j'obéirai. Mais je vous en supplie, mon oncle, n'exigez de moi, ni dans un an, ni dans dix ans, que j'épouse un autre homme. Vous feriez du même coup trois malheurs. »
Il se redressa, et, fronçant ses noirs sourcils :
« Tu n'as pas le droit de vouloir. C'est moi qui veux. »
Et d'an grand geste il la chassa, la balaya comme 'une poussière. Elle regagna tristement sa chambre;
mais elle n'était pas désespérée. Elle pensait à ce rayon de soleil qui était venu chercher un sycomore tout trempé de larmes et les avait fait resplendir comme des pierreries ou comme des larmes de joie.
L'abbé avait prié sa pénitente de le laisser dormir. Il se mit au lit pour allonger sa jambe raccommodée, qui, ce soir-là, lui faisait mal; mais il ne dormit guère. Il réfléchissait à beaucoup de choses; il débattait dans sa tête des points douteux, il s'interrogeait lui-même. Tantôt il se rappelait qu^un jeune homme téméraire lui avait reproché un jour d'être un prédicateur inconséquent, tour à tour rigoureux ou trop facile; il protestait contre cette accusation, il se disait qu'une justice sans clémence et sans pitié est une fausse justice, et que, dans ce monde obscur, douteux et troublé où nous vivons, la casuistique, selon l'usage qu'on en fait, est la plus dangereuse ou la plus bienfaisante des sciences. Tantôt il se souvenait d'un père qui avait ourdi un complot pour empêcher son fils d'être prêtre et qui, ne sachant ce qu'il faisait, avait travaillé imprudemment à son propre malheur. Il se disait aussi que les âmes généreuses, quand la raison ne les gouverne pas, sont exposées à de funestes accidents, que leurs fautes sont souvent punies plus sévèrement que des crimes. Il prenait ses balances, il y pesait le péché et le châtiment, et le châtiment lui semblait plus lourd que le péché. Les orateurs pensent volontiers tout haut ou à demi -voix. Si on était entré dans sa chambre de grand matin, on l'aurait trouvé assis dans son lit et murmurant un long discours, qu'il termina en disant :
« Vous commandez à vos serviteurs de vous rendre témoignage par leurs œuvres, par leurs sueurs, par leurs privations volontaires. Votre miséricorde leur octroie en retour une douce et précieuse récompense; vous consentez quelquefois à ce que leurs faibles mérites soient réversibles sur ceux qui leur sont chers. Si je suis trop indulgent, ajoutez à mon fardeau; je suis heureux, faites-moi souffrir, et permettez qu'à ce prix je procure quelque allégement de cœur à deux enfants qui, tout compté, me paraissent plus malheureux que coupables. »
Était-ce son dernier mot? Après le déjeuner, comme il annonçait à sa belle-sœur qu'une affaire urgente l'appelait à Paris, la baronne s'étant inquiétée pour sa jambe :
« Laissez-moi faire, lui répondit-il en regardant de côté sa nièce. Je l'ai trop ménagée, désormais j'entends la malmener. »
L'expression de son visage, le sombre éclat de ses yeux annamites épouvantèrent Léa. Elle lui trouvait en ce moment l'air funeste d'un homme qui médite un mauvais coup, et elle passa le reste du jour dans des transes mortelles.
Vers le milieu de l'après-midi il pénétrait, malgré la consigne, dans un rez-de-chaussée où il n'était pas attendu. Ghislain eut un frémissement de joie en voyant entrer un prêtre qui venait de voir Mlle de Trélazé et qui, lui semblait-il, la lui apportait dans ses yeux. Mais sa joie fut courte.
« Mon cher comte, lui dit l'abbé d'une voix creuse, je me suis acquitté du triste et pénible devoir que vous m'aviez imposé. A la vérité, vous m'aviez rendu ma tâche plus facile : j'ai montré votre lettre. Un
cœur de femme qui est encore dans son matin ne résiste pas à de certaines épreuves, et un premier amour est une plante bien délicate; il suffît d'une gelée blanche pour la tuer. Vous ne m'en voulez pas, j'espère; je suis entré dans votre noble et courageuse intention. »
Au temps de la Terreur, un des bisaïeuls de Ghislain était mort guillotiné, en étonnant ses bourreaux par sa grâce tranquille et la fierté de son sourire. Sans doute, il avait légué le don de bien mourir à son arrière-petit-fils, qui répondit à l'abbé Silvère sur un ton d'exquise courtoisie :
« Rassurez- vous, monsieur l'abbé; vous avez toujours raison, je ne vous reproche rien.
— Et maintenant qu'allez-vous faire?
— Que voulez-vous donc qu'on fasse?
— Vous ne voyez rien devant vous?
— Rien, absolument rien.
— A quelque état qu'on soit réduit, il faut vivre et occuper sa vie.
— Je vivrai, et je regarderai couler mes heures.
— Je vous l'ai dit autrefois, les malheureux ne se consolent qu'en travaillant.
— Ah! monsieur l'abbé, vous m'en demandez beaucoup. A quoi puis-je m'intéresser encore?
— Consentez à m'en croire, vous devriez finir par où vous aviez commencé. Quand nous avons fait connaissance, vous vous destiniez à la diplomatie....
— Un examen à passer I interrompit Ghislain avec une gaîté amère. C'est donc là tout ce que vous avez à me proposer? »
L'abbé insista, tourna et retourna son idée, argu-
menta en forme, fut éloquent en pure perte. Il dit enfin :
« Soumettez- vous au dur régime que je vous prescris, et de mon côté, mon cher enfant, je ferai quelque chose pour vous. »
Ghislain tressaillit; il savait que l'abbé Silvère pesait ses moindres mots.
« Soit! dit-il. Je suivrai peut-être votre conseil; mais parlez, que comptez-vous faire pour moi?
— Monsieur, repartit l'abbé, je vous ai trompé. J'avais employé les grands moyens pour détacher de vous la jeune fille qui vous aime, j'ai misérablement échoué. Tout ce que j'ai pu gagner sur elle, c'est qu'elle se mît dans mon obéissance. Elle s'est engagée à ne rien faire à l'avenir sans m'avoir consulté. Dorénavant, c'est moi qui voudrai, qui déciderai pour elle; je dispose de son sort. Eh bien, monsieur, que celui qui a des oreilles entende : Si vous restez trois ans entiers sans la revoir, si vous êtes trois ans sans lui écrire, si dans trois ans vous vous aimez encore, dans trois ans je vous la donnerai. »
Ghislain fut pris d'un tel battement de cœur qu'il en fut étourdi, et que pendant quelques minutes il x ne vit plus rien. Puis il courut à l'abbé, qui était debout devant la cheminée, et, l'entourant de ses bras :
<t Merci ! vous êtes un grand médecin, vous savez des remèdes pour les cas les plus désespérés. Vous avez ma parole, monsieur l'abbé, et, puisque j'ai la vôtre, Mlle de Trélazé est à moi. »
Il ajouta : « Vous m'avez écrit un jour que l'espérance est une vertu.
■— J'aurais dû vous avertir aussi, répondit le prêtre,
que, pour un homme de votre caractère, c'est de toutes les vertus la plus difficile à pratiquer.- Vous souffrirez beaucoup, monsieur; n'oubliez jamais que vous l'avez mérité. *