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CHAPITRE PREMIER

EN QUOI CONSISTE LA VRAIE ET SOLIDE DÉVOTION. RAPPORTS DE NOW.6 PIETÉ AVEC LES EXEMPLES DES SAINTS.

Nous ne parlons point ici de ces personnes qui prétendent allier ce que Jésus-Christ a déclaré inconciliable : Dieu et le monde; et qui, tout en usurpant le nom et certains dehors de la piété, se livrent à toute la dissipation des plaisirs mondains. Mais, parmi les âmes qui veulent sincèrement servir Dieu, combien ignorent, pratiquement du moins, ce qu'exige d'elles ce service, et par quels moyens elles peuvent accomplir sûrement et facilement les obligations qu'il leur impose. Ainsi, tantôt négligeant ce qu'il y a de plus important dans la vie spirituelle, elles s'attachent à des minuties, à de prétendus devoirs'qui n'existent que dans leur imagination ; tantôt, méconnaissant la condition à laquelle nous a réduits la corruption de notre nature, suite funeste du péché d'origine, elles se font un idéal de perfection impossible à réaliser : ce qui les jette bientôt dans un découragement fatal, ou du moins les entretient constamment dans un état de malaise, de contrainte et de tristesse qui arrête tous leurs progrès. On trouve souvent de ces personnes qui ont consumé de longues années, presque sans aucun profit, dans cet état de ténèbres et d'angoisses, et qui pourraient résumer leur vie par cette parole des apôtres : * Les travaux de la nuit entière ne nous ont rien produit : » Per totam noctem laborantes nihilcepimus. C'est en effet dans la nuit qu'elles ont travaillé, parce que leurs efforts n'ont point été guidés pur la lumière : or, dans la recherche delà perfection,

comme dans toute autre entreprise, la bonne volonté ne suffit pas pour le succès, si les efforts qu'elle produit ne sont sagement dirigés au but.

Essayons donc d'établir d'abord nettement et en peu de mots quel est ce but que l'on doit atteindre : en d'autres termes, quelle est la notion de cette piété vraie et solide qui, unissant les âmes à Dieu, assure a la fois leur paix en cette vie et leur salut en l'autre. Cette notion ressort de la connaissance des rapports qui existent entre Dieu et l'homme, et des obligations qui en sont la suite. Dieu notre créateur est par là même notre maître : il peut avec justice disposer de nous et de tout ce qui nous appartient, pensées, désirs, actions, prétentions quelconques, selon son bon plaisir. Mais, dans sa bonté, il a voulu joindre au titre de maître celui de père et de sauveur : de là il est aisé de tirer l'idée que nous devons nous former de Dieu et de nos devoirs envers lui. On peut les réduire à deux en général. Le premier est une soumission entière à son domaine et aux lois qui en sont la suite, et qui règlent le détail de notre vie, de sorte que la créature soit toujours prête à se renoncer elle-même, c'est-à-dire à sacrifier ses inclinations et ses désirs à la volonté de Dieu, puisqu'elle n'a été mise sur la terre que pour accomplir cette volonté sainte. C'est ce qui faisait dire à saint François de Sales que la piété ou la vertu de dévotion n'est autre chose qu'une générale inclination et promptitude de l'esprit à faire ce qu'il connaît agréable à Dieu.

L'autre devoir, qui répond à la bonté de Dieu et à son titre de père, c'est l'amour et la confiance que nous devons avoir pour lui, et dont souvent des âmes trop craintives s'écartent, en ne voyant en lui qu'un maître dur et sévère, ce qui est contraire tout à la fois à la vente et à l'honneur qui lui est dû. C'est souvent de cette

fausse idée que naissent les troubles qui leur ravissent la paix. Ainsi donc, envisageant au point de vue qui doit nous occuper, suivant le but que nous nous proposons dans cet écrit, les rapports de Dieu avec ses créatures, nous pouvons les résumer en ces deux points qui caractérisent bien la piété solide. C'est que l'homme doit servir Dieu avec un dévouement sans bornes, qui lui sacrifie tous les intérêts les plus chers de son amour-propre, et que ce dévouement doit partir d'une confiance amoureuse en sa bonté, selon ces deux paroles de l'Écriture : Si votts m'aimez, gardez mes commandements ; et ailleurs : Prenez à l'égard de Dieu des sentiments dignes de sa bonté. Un homme qui remplira ces deux conditions sera vraiment et solidement pieux, car il accomplira les devoirs qui se rapportent directement à Dieu, tels quo l'amour, l'adoration, la prière et la conformité à sa volonté sainte, souffrant avec douceur et sans murmure les peines qu'il lui enverra directement ou par l'intermédiaire des hommes. Il remplira aussi les obligations relatives au prochain, que Dieu a substitué dans ses droits, en observant à l'égard des autres hommes les règles de la justice et de la charité chrétienne. Enfin, il satisfera également aux devoirs qui se rapportent plus directement à lui-même, par une lutte généreuse et constante contre le dérèglement de ses passions, poulies réduire aux bornes de la raison, et rétablir dans son âme l'ordre que le péché y avait renversé : en quoi consistent le renoncement et la mort à soi-même, si recommandés par l'Évangile.

Telle est, en raccourci, l'idée de la vraie piété, qui se développera dans ses détails et ses applications par tout ce que nous aurons à dire (1). Mais, comme il est aisé

(1) On pont voir, pour un plus grand développement de cette idtv.

de le voir, on peut réaliser en soi cette idée de la piété, à des degrés bien différents : car, il y a loin du premier degré de cette soumission à Dieu et de renoncement à soi-même, qui est absolument indispensable au salut, et qui consiste à s'abstenir de tout péché mortel, jusqu'à cette perfection qui a entièrement dompté la révolte des passions, dans les choses même de moindre importance. L'intervalle qui sépare ces deux points extrêmes de la vie chrétienne est long à franchir; c'est l'œuvre de la vie entière, même pour les plus saints. On n'y avance qu'à pas lents, et il n'est pas donné à tous de parvenir au sommet de cette échelle, quoique tous doivent travailler à s'en rapprocher, selon la mesure de la grâce donnée à chacun. Tel est le sens de cette invitation faite par Jésus-Christ à tous les chrétiens : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait : c'est-à-dire, tendez sans cesse vers cette perfection que vous ne pourrez jamais vous flatter d'avoir atteinte, tant elle est excellente. Dans cette tendance, deux écueils sont à éviter : le premier est la lâcheté, trop commune chez un grand nombre de chrétiens, qui, contents d'accomplir les devoirs rigoureusement nécessaires au salut, se mettent peu en peine de rendre à Dieu d'une manière plus parfaite l'amour et la soumission qu'ils lui doivent, et qui par là même s'exposent à tomber au-dessous de la limite qu'ils s'étaient fixée, et à compromettre jusqu'à leur salut. Ce n'est pas à ceux-là que nous nous adressons ici, ils n'ont pas tant besoin d'être rassurés sur les inquiétudes d'une conscience timorée ou d'être prémunis contre les excès d'un zèle indiscret , que d'être

l'excellent opuscule du Père Grou, intitulé: Caractère delà vraie dévotion, qui se résume dans cette parole de sainte Thérèse : C'est dans la pratique des vertus, bien plus que dans la ferveur sensuoie, que consiste la perfection. Lettre 263e.

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réveillés de leur assoupissement par des exhortations pressantes.

Le second écueil , plus dangereux pour les âmes de bonne volonté, c'est l'idée peu juste qu'elles se font de leurs devoirs, l'ignorance présomptueuse qui, leur faisant méconnaître les véritables règles du service de Dieu, élève leurs prétentions dans la recherche de la perfection chrétienne, au delà de leur pouvoir et des desseins de Dieu sur elles, soit quant au degré qui leur est destiné, soit quant à la manière de l'atteindre. Il est nécessaire de les éclairer sur les illusions qui, les égarant si souvent d'une manière funeste, les privent tout à la fois du fruit de leurs efforts et de la paix que leur bonne volonté semblait devoir leur assurer. C'est ce que nous ferons, en réfutant d'abord, dans les quatre chapitres suivants, l'erreur de ceux qui dénaturent la loi divine par leurs préjugés, et qui lui substituent, quant aux principaux devoirs de la vie chrétienne , une autre loi de leur invention, dont les prescriptions sont souvent aussi déraisonnables qu'impossibles à exécuter.

Après avoir renversé cet obstacle par le redressement de fausses idées trop répandues sur ces points, nous exposerons, dans les derniers chapitres, les conditions du progrès de la vie spirituelle, et les règles que suit ordinairement la Providence dans la conduite des âmes qu'elle dirige vers la perfection. — Mais, auparavant, terminons ce chapitre par quelques remarques fort importantes sur une des causes qui contribuent le plus à produire les illusions dont il s'agit ici, et à fausser la notion de la piété : je veux parler de l'idée peu exacte que l'on se forme de la vie des Saints sur la terre et de l'imitation de leurs vertus, à laquelle nous sommes invités. La manière incomplète et peu judicieuse dont leur histoire nous est souvent présentée est

très propre à entretenir ces erreurs. On y raconte surtout des choses merveilleuses et inimitables, dont l'éclat fixe principalement notre attention, et auxquelles nous attachons l'idée même de la sainteté , quoiqu'elles y soient fort accidentelles.

Les prodiges extérieurs que Dieu a opérés par le ministère de plusieurs saints, qu'il destinait à honorer l'Église en les faisant briller d'un éclat extraordinaire, les grâces et les faveurs non moins singulières dont il a enrichi leur âme, et certaines actions qui s'y rattachent, n'étaient point ce qui constituait leur sainteté. Beaucoup d'autres, dans une vie pénible et obscure, n'ont pas acquis moins de mérites devant Dieu. Bellarmin, après avoir exercé longtemps les fonctions de directeur spirituel au collège Romain, lorsque saint Louis de Gonzagne y faisait ses études, avait coutume de dire que les caveaux funèbres de cette maison renfermaient les corps de plusieurs jeunes religieux qui ne lui avaient pas paru céder en vertu à ce grand saint, malgré l'obscurité dans laquelle ils sont restés ensevelis. La sainteté ne dépend donc point de ces faits éclatants, et ceux-ci ne sont point le fruit des mérites, mais un pur effet de la volonté de Dieu, qui les opère par celuici, et qui demande à celui-là une vie commune et obscure. Il ne faut pas, par conséquent, en lisant l'histoire des Saints, se livrer à l'exaltation d'une imagination ardente, qui ne s'attache qu'à ce qu'il y a d'extraordinaire, et, par là, jette presque nécessairement ou dans une ambition présomptueuse tendant à le réaliser en soi, ou, au contraire, dans la pusillanimité et le découragement par le désespoir d'y parvenir, comme si dès lors nous n'avions plus rien à apprendre à l'école de ces héros du christianisme.

Loin de là, ce qui est proposé à notre imitation dans

iOO CARACTÈRE

la vie des Saints, est tout à fait indépendant du merveilleux qui peut s'y rencontrer. C'est leur fidélité à la grâce qu'ils ont reçue, quels qu'en fussent l'étendue et le caractère; leur générosité à en suivre les inspirations au prix des intérêts les plus chers de leur amourpropre , et à lutter contre les penchants déréglés qu'ils tenaient comme nous de la chute originelle. Et ici nous touchons à une illusion très commune en cette matière. Trop souvent on se représente les Saints comme déjà revêtus, pour ainsi dire, pendant leur vie mortelle, de cette auréole de gloire et de pureté heureuse et tranquille dont ils sont maintenant entourés dans le ciel; en les regarde presque comme des hommes d'une autre espèce que nous , étrangers aux faiblesses et à la corruption de notre nature, auxquels, par conséquent, il suffisait de vouloir pour pratiquer, sans combats, les vertus les plus héroïques : et, lorsqu'on nous exhorte à les imiter, nous croyons nous en être suffisamment excusés en disant : Oh ! c'était un saint ! Comme si cette qualité le plaçait, ainsi que les anges dans un ordre de choses tout différent de celui où nous vivons. Je sais qu'à la réflexion nous découvrons aisément que cela n'est pas; mais il n'en est pas moins vrai que c'est là une persuasion pratique qui se manifeste souvent par notre façon de parler et d'agir. Ce qui l'entretient encore, c'est un autre défaut fréquent dans les histoires des Saints : leurs passions, leurs faiblesses, leurs combats et leurs chutes même y sont souvent passés sous silence, ou du moins sont à peine indiqués. On ne nous fait point pénétrer dans leur intérieur pour nous y montrer ces misères, ces défaillances de la nature dont ils avaient à gémir comme nous, plus que nous, peutêtre, mais contre lesquelles ils luttaient a\ec plus de courage et de constance.

C'est là cependant ce qui devrait être mis sous nos yeux, pour nous instruire par des exemples qu'il soit en notre pouvoir et de notre devoir d'imiter, et en même temps, pour nous consoler dans nos tentations et fortifier notre courage. Il faut entendre le grand Apôtre luimême se plaindre des assauts d'une chair rebelle et des insultes qu'il reçoit de l'ange de Satan : il faut l'entendre s'écrier, au milieu des angoises où le jette le soulèvement des passions : Malheureux que je suis/ qui me délivrera de ce corps de mort ? et déplorer l'entraînement qui le pousse vers le mal qu'il déteste; mais, il faut aussi le voir chercher sa délivrance dans la grâce de Jésus-Christ, et s'appuyer sur elle pour se reconnaître puissant dans ses infirmités mêmes, qui fortifient et perfectionnent sa vertu par l'exercice du combat et l'habitude de la victoire. Il faut voir le prince des Apôtres lui-même tombant, par faiblesse, dans un lâche abandon de son divin Maître , afin que cet exemple nous apprenne que tout n'est pas perdu, lors même qu'il nous arrive de commettre quelque faute grave. Mais il ne faut pas séparer ce spectacle de celui que nous offrent son humble repentir, sa généreuse pénitence et sa confiance sans" bornes en la miséricorde divine. Est-il besoin de parler des autres, après avoir cité ces deux colonnes de l'Église?

Oui, comme nous le dit expressément saint Jacques, en parlant d'ÉIie, ce prophète si chéri de Dieu : Les Saints étaient des hommes comme nous; ils subissaient aussi les tristes conséquences du péché de notre premier père dans l'éternel combat de la chair contre l'esprit. Plusieurs ont passé de longues années dans l'esclavage de leurs passions, et, même après leur retour à Dieu, ils ont dû soutenir contre elles, pendant toute leur vie, une lutte pénible et qui n'a pas été

toujours couronnée d'un plein succès; car le même Apôtre dit sans exception que nous offensons tous le Seigneur en bien des choses : In multis offendimus omnes. Mais malgré ces légères chutes échappées à leur faiblesse et qu'ils étaient prompts à réparer, leur cœur est demeuré droit devant Dieu, le cherchant toujours avec une sincérité généreuse ; et, avec sa grâce, ils ont persévéré constamment dans la volonté de ne lui refuser rien de ce qu'il leur demanderait. Or, voilà précisément ce que l'on nous propose à imiter. Nos fautes, sans doute, seront plus graves et plus fréquentes que les leurs, et, pour l'ordinaire, la mesure de grâce qui nous est accordée restera bien au-dessous de celle qu'ils ont reçue. Aussi n'est-ce pas de celle-ci que l'on nous demandera compte; c'est à la nôtre que nous devons répondre avec une fidélité semblable à celle qu'ils apportèrent pour profiter des dons répandus sur eux. Faisons cela, et nous serons de véritables imitateurs des Saints , quoique nous restions fort au-dessous de leurs vertus et de leurs mérites ; car nous aurons fait fructifier, comme eux, le talent qui nous avait été confié, et c'est tout ce qu'on exige de nous.

En effet, quoique tous les chrétiens soient généralement appelés à la perfection et à la sainteté, ils ne le sont ni au même degré, ni de la même manière. L'Église elle-même nous dit qu'il n'y a pas deux saints qui se ressemblent parfaitement : Non est inventus similis Mi; et, par conséquent, l'ordre de grâce destiné à chacun varie comme ces vocations diverses. C'est ce que Jésus- Christ nous enseigne dans la parabole des talents distribués en nombre inégal aux serviteurs du père de famille. Ceux-ci ne doivent rendre à leur maître qu'un gain proportionné à la somme qu'ils ont reçue, et sont déclares également fidèles et dignes de récompense,

pourvu qu'ils remplissent cette condition, quoique les trésors qu'ils lui remettent soient fort inégaux. De même aussi, dans l'ordre spirituel, celui qui a moins reçu pourra se présenter à Dieu avec autant de confiance que celui à qui il a été donné davantage, s'il a mis la même diligence à faire valoir son talent. Mais il comprendrait mal les intentions du céleste père de famille, s'il se croyait obligé de faire rendre à cet unique talent ce que deux pourraient lui produire; s'il voulait, pour cela, former précisément les mêmes entreprises que celui auquel on avait confié une somme plus considérable , imiter ses procédés , faire des dépenses égales ; surtout s'il cherchait en cela la satisfaction de son amour-propre plus que la gloire et le profit de son maître ; ou s'il se livrait au dépit et à la jalousie à la vue des faveurs plus grandes que d'autres auraient obtenues de la pure libéralité de leur seigneur. Ce serait là transporter, dans l'ordre spirituel, l'ambition avec tous les vices et les dangers qui l'accompagnent dans les choses de la terre, et l'on ne saurait trop se défier de cette illusion, à laquelle la vanité ouvre facilement l'entrée de notre cœur.

Tous, il est vrai, en vertu des promesses libérales de Dieu , peuvent compter sur les grâces communes nécessaires pour accomplir les devoirs généraux du christianisme, et sur celles que rendent nécessaires les obligations particulières de leur état : au delà de cette mesure, chacun peut encore obtenir de cette libéralité, par la prière et la fidélité aux premières grâces, des faveurs nouvelles proportionnées aux desseins de Dieu sur lui et au degré de perfection qu'il lui destine. Il est non seulement permis à chacun , mais c'est encore un devoir pour lui d'aspirer à recevoir dans sa plénitude cette mesure de grâce que lui

a préparée la divine Providence, et d'y répondre avec toute la fidélité dont il est capable , sans y mettre aucune borne par sa propre volonté, en se refusant à aller aussi loin que Dieu voudrait le conduire. Mais celui-là ne serait pas exempt de présomption et d'une témérité dangereuse , qui prétendrait à ces faveurs extraordinaires, à ces grâces de prédilection et tout à fait singulières dont Dieu a comblé les Saints qu'il destinait à être un jour placés sur nos autels, grâces dont ils se croyaient eux-mêmes si indignes. L'humilité chrétienne ne saurait guère s'accorder avec ces inspirations ambitieuses; encore moins avec le dépit et la jalousie qu'excite dans certains cœurs la vue des faveurs spirituelles qu'ils ne partagent pas avec ceux qui en sont l'objet. Ce n'est donc pas sans illusion que l'on prétendrait aux privilèges accordés à ces grandes âmes, aux lumières, aux consolations délicieuses de leur oraison, exempte quelquefois des distractions et des autres faiblesses qui rendent ordinairement la nôtre si laborieuse.

C'est à quoi ne pensent pas assez certaines personnes , qui ne savent pas se contenter de ce qu'elles peuvent raisonnablement, faire dans les limites de leur grâce; qui voudraient, comme saint Louis de Gonzague, prier sans distractions; comme sainte Thérèse, ignorer ce que sont les combats de la chair; comme sainte Catherine de Sienne , brûler dans la sainte communion de l'amour le plus ardent; de telle sorte que l'impuissance où elles sont de réaliser ces actions , chimériques pour elles, les jette dans le dégoût et l'abattement, et les empêche de faire ce qu'elles peuvent, parce qu'elles ne sauraient atteindre à ce qu'elles veulent. C'est ainsi que, sous prétexte d'aspirer à la sainteté, on finit parue pas même accomplir le devoir, faute d'avoir

pris garde à cette maxime de discrétion, si nécessaire dans la vie spirituelle , et que l'Apôtre nous inculque : « Il faut être sage avec sobriété : » Oportet sapere ad sobrietatem. On rirait d'un enfant qui, pour accomplir ce qu'il voit faire à un géant, négligerait ce qui lui a été commandé dans la mesure de ses forces. Or, telle est précisément la conduite de ceux dont nous parlons. Comprenons donc bien , pour nous résumer en un mot, qu'imiter les saints ce n'est point précisément faire telle action qu'ils ont faite , éprouver telle facilité qui leur a été accordée dans le service de Dieu, jouir de tel privilège, de telle faveur spirituelle, qu'ils ont reçue soit gratuitement, soit même à titre de récompense de leur vertu précédente; que ce n'est poin'c surtout jouir d'une paix sans nuage, comme celles qu'ils goûtent aujourd'hui dans les cieux, aimer Dieu et pratiquer la vertu sans dégoût , sans combats et sans faiblesses , ni faire des actions éclatantes qui attirent ies regards de tous, au risque de se jeter dans des singularités ridicules ou périlleuses. Mais imiter les saints , c'est accomplir les devoirs de son état comme ils ont rempli les leurs ; c'est entrer dans l'esprit de fidélité à la grâce, qui fait que chacun correspond à celle-ci, selon la mesure qui lui est donnée et sans rien refuser à Dieu de ce qu'il lui demande; c'est lutter, comme ces âmes fidèles , avec générosité et constance contre les tentations du démon , les faiblesses et la corruption de la nature, les contradictions des hommes, et savoir se faire un moyen de progrès de tout ce qui semblerait y être un obstacle , même de ses infirmités et de ses fautes, comme nous l'expliquerons plus amplement bientôt. Nous recommandons vivement à l'attention des lecteurs les notions que nous venons d'exposer sur la manière dont nous devons

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