‹ La voie de la paix interieureChapitre 68 sur 119 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ARTICLE I

De l'objet de nos demandes et de la perêévèrance que nous devons y apporter (1).

Il est étrange que, Jésus-Christ s'étanl si souvent, si solennellement engagé à exaucer nos vœux, la plupart des chrétiens se plaignent tous les jours de n'être pas écoutés. Car enfin on ne peut pas rejeter la stérilité de nos prières sur la nature des biens que nous demandons, puisqu'il n'a rien excepté dans ses promesses: omnia quxcumque orantes petitis , crédite quia accipietis

(1) Cet article est tiré du P. de la Colombière.

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On ne doit pas non plus l'attribuer, celte stérilité, à l'indignité de ceux qui demandent, puisqu'il a promis sans exception à toutes sortes de personnes : omnis qui petit accipit. D'où peut donc venir que tant de prières sont rejetées? Ne serait-ce point peut-être que, comme la plupart des hommes sont également insatiables et impatients en leurs désirs, ils font des demandes si excessives ou si pressantes, qu'ils lassent, qu'ils rebutent le Seigneur, ou par leur indiscrétion, ou par leur importunité? Non; je crois, que l'unique raison pour laquelle nous obtenons si peu de Dieu , c'est que nous lui demandons trop peu, et avec trop peu d'instance.

Jésus-Christ, il est vrai, nous a promis, de la part de son Père, de nous tout accorder, et conséquemment les plus petites choses ; mais il nous a prescrit un ordre à observer dans tout ce que nous demandons, et, sans l'observation de cette règle, en vain espéronsnous de rien obtenir. Il nous a dit par saint Mathieu : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné comme par surcroît : quœrite primum reynum Dei et justitiam ejus, et hxc omnia adjicientur vobis. On ne vous défend pas de souhaiter des richesses et tout ce qui est nécessaire à l'enîretien et même à la douceur de la vie; mais îl faut souhaiter ces biens dans leur rang, et si vous voulez qu'à cet égard vos désirs soient infailliblement accomplis, demandez d'abord les choses les plus urgentes, afin qu'en vous les accordant j'y ajoute encore les plus petites.

Voilà justement ce qui arriva à Salomon. Dieu lui ayant donné la liberté de demander tout ce qu'il voudrait, il le supplia de lui accorder la sagesse dont il avait besoin pour s'acquitter saintement des devoirs de la royauté. Il ne lit aucune mention, ni des trésors,

ni de la gloire du monde; il crut que, Dieu lui faisant une offre si avantageuse , il devrait en prendre occasion d'obtenir des biens considérables. Sa prudence lui mérita aussitôt ce qu'il demandait et même ce qu'il ne demandait pas. Quia posttdasti verbum hoc, et non petisti tibi dies multos, nec divitias, ecce feci tibi secundum sermones tuos. Je vous accorde volontiers cette sagesse, parce que vous me l'avez demandée; mais je ne laisserai pas de vous combler d'années, d'honneurs et de richesses, parce que vous ne m'avez rien demandé de tout cela. Sed et hœc qux non postulasti dedi tibi , divitias scilicet et gloriam.

Si donc c'est là l'ordre que Dieu observe dans la distribution de ses grâces , nous ne devons pas nous étonner que jusqu'ici nous ayons prié sans succès. Je vous avoue que souvent je suis touché de compassion quand je vois l'empressement de certaines personnes qui distribuent des aumônes, qui vouent des pèlerinages et des jeûnes, qui intéressent jusqu'aux ministres des autels pour le succès de leurs entreprises temporelles. Hommes aveugles, me dis-je en moi-même, que je crains que vous ne priiez et que vous ne fassiez prier en vain! Il fallait faire ces offrandes, vouer ces jeûnes, ces pèlerinages, pour obtenir de Dieu une entière réforme de vos mœurs , pour obtenir la patience chrétienne, le mépris du monde, le détachement des créatures; après les premières démarches d'un zèle réglé, vous auriez pu faire des prières pour le retour de votre santé et pour l'avancement de vos affaires; Dieu aurait écouté ces prières, ou plutôt il les aurait prévenues, et se serait contenté de connaître vos désirs pour les accomplir.

Sans ces premières grâces, tout le reste pourrait être nuisible, et il l'est pour l'ordinaire; voilà pourquoi on

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nous les refuse. Nous murmurons, nous accusons le Ciel de dureté, de peu de fidélité dans ses promesses. Mais notre Dieu est un père plein de bonté, qui aime mieux essuyer nos plaintes et nos murmures que de les apaiser par des présents qui nous seraient funestes.

Ce que j'ai dit des biens , je le dis encore des maux dont nous souhaitons d'être délivrés. Je ne soupire point, dira quelqu'un, pour une grande fortune, je me contenterais de sortir de cette extrême indigence où mes malheurs m'ont réduit : je laisse la gloire et la haute réputation à ceux qui en sont si affamés, je voudrais seulement éviter l'opprobre où me jettent les calomnies de mes ennemis; enfin je me passe des plaisirs, mais je souffre des douleurs que je ne puis plus supporter; depuis longtemps je prie, je demande avec instance au Seigneur qu'il veuille les adoucir, mais je le trouve inexorable. — Je n'en suis pas surpris; vous avez des maux secrets bien plus considérables que les maux dont vous vous plaignez , mais néanmoins vous ne demandez pas d'en être affranchis ; si , pour l'obtenir, vous aviez fait la moitié des prières que vous avez faites pour être guéris des maux extérieurs, il y a longtemps que Dieu vous aurait délivrés des uns et des autres. La pauvreté vous sert à tenir dans l'humilité votre esprit naturellement orgueilleux; l'attachement extrême que vous avez pour le monde vous rend nécessaires ces médisances qui vous affligent; les maladies sont en vous comme une digue contre la pente que vous avez pour le plaisir, contre cette pente qui vous entraînerait dans mille malheurs. Ce ne serait pas vous aimer, ce serait vous haïr cruellement que de vous décharger de ces croix avant de vous donner los vertus que vous n'avez pas; si le Seigneur vous voyait quelque

empressement pour ces vertus, il vous les accorderait sans délai , et il ne serait pas nécessaire de demander le reste.

Vous voyez donc que pour ne pas demander assez, nous ne recevons rien , parce que Dieu ne saurait nous accorder peu, ne saurait borner sa libéralité à de petits objets sans nous nuire à nous-mêmes. Je vous prie d'observer que je ne dis pas qu'on puisse, sans offenser Dieu, demander des prospérités temporelles, demander d'être délivré des croix sous lesquelles on gémit; je sais que, pour rectifier les prières par lesquelles on sollicite ces sortes de grâces, il suffit de les demander à condition qu'elles ne seront contraires ni à la gloire de Dieu, ni à notre propre salut; mais comme il est difficile qu'il soit glorieux à Dieu de vous exaucer, ou utile pour vous d'être exaucés, si vous n'aspirez pas à de plus grands dons, je dis que, tandis que vous vous contenterez de peu , vous courrez risque de ne rien obtenir.

Voulez-vous que je vous donne une bonne méthode pour demander le bonheur même temporel , méthode capable de forcer Dieu à vous exaucer? Dites-lui de tout votre cœur : Mon Dieu , ou donnez-moi tant de richesses que mon cœur en soit satisfait , ou inspirezm'en un mépris si grand que je ne les désire plus; ou délivrez-moi de la pauvreté, ou rendez-la-moi si aimable que je la préfère à tous les trésors de la terre; ou faites cesser ces douleurs, ou ce qui vous serait encore plus glorieux, faites qu'elles se changent en délices pour moi, et que, loin de m' affliger et de troubler la paix de mon âme, elles deviennent à son égard la source de la joie la plus douce. Vous pouvez me décharger de la croix, vous pouvez me la laisser sans que j'en sente le poids. Vous pouvez éteindre le feu

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qui me brûle; vous pouvez, sans l'éteindre, faire qu'au lieu de me brûler, il me serve de rafraîchissement, comme il en servit aux jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone. Je vous demande l'un ou l'autre. Qu'importe de quelle manière je sois heureux? Si je le suis par la possession des biens terrestres , je vous en rendrai d'immortelles actions de grâces; si je le suis par la privation de ces biens, ce sera un prodige qui donnera encore plus de gloire à votre nom , et je n'en serai que plus reconnaissant.

Voilà une prière digne d'être offerte à Dieu par un véritable chrétien. Lorsque vous prierez de la sorte, savez- vous quel sera l'effet de vos vœux? Premièrement, vous serez content, quoi qu'il arrive; et que désirent autre chose ceux qui sont les plus affamés des biens temporels, si ce n'est d'être contents? En second lieu, non seulement vous obtiendrez infailliblement l'une des deux choses que vous aurez demandées , mais, pour l'ordinaire, vous les obtiendrez toutes deux. Dieu vous accordera la jouissance des richesses, et, afin que vous les possédiez sans attachement et sans dangers, il vous en inspirera en même temps un dégoût salutaire. Il mettra fin à vos douleurs, et, de plus, il vous en laissera une soif ardente, qui vous donnera le mérite de la patience, sans que vous en souffriez. En un mot, il vous rendra heureux dés cette vie, et de peur que votre bonheur ne vous corrompe, il vous eu fera connaître et sentir la vanité. Peut-on rien désirer de plus avantageux? Rien sans doute. Mais comme un avantage si précieux est bien digne d'être demandé, souvenez-vous qu'il mérite encore d'être demandé avec instance, car la raison pour laquelle on obtient si peu . ce n'est pas seulement parce qu'on demande peu. c'est encore parce que, soit que l'on demande peu,

soit que l'on demande beaucoup, on ne le demande pas assez.

Voulez-vous que toutes vos prières soient infailliblement efficaces? Voulez-vous forcer Dieu à satisfaire tous vos désirs? Je dis d'abord qu'il ne faut jamais se lasser de prier. Ceux qui se relâchent , après avoir prié quelque temps , manquent ou d'humilité , ou de confiance; et ainsi ils ne méritent pas qu'on les exauce. Ne petas a Deo imperiose, dit un ancien Père , quod slatim velis impetrare. Il semble que vous prétendiez qu'on obéisse sur l'heure à votre prière comme si c'était un commandement : ne savez-vous pas que Dieu résiste aux superbes, et qu'il n'a de complaisance que pour les humbles? Quoi! votre orgueil ne saurait souffrir qu'on vous fasse revenir plus d'une fois sur la même chose! Je dis, en second lieu, que c'est avoir bien peu de confiance en la bonté de Dieu que d'en désespérer si tôt, que de prendre les moindres délais pour des refus absolus.

Écoutez, âmes chrétiennes, un sentiment que je voudrais pouvoir graver dans tous vos cœurs. Quand on a véritablement conçu jusqu'où s'étend la bonté de Dieu, on ne se croit jamais rebuté, on ne saurait croire qu'il veuille nous ôter toute espérance. Pour moi j'avoue que plus je vois que Dieu me fait demander une grâce, plus je sens croître en moi le désir de l'obtenir : je ne crois jamais que ma prière est rejetée que quand je m'aperçois que j'ai cessé de prier; lorsqu'après un an de prière, je me trouve autant de ferveur à demander que j'en avais en commençant, je ne doute plus de l'accomplissement de mes désirs, et bien loin de perdre cournge après tant de délais, je crois avoir lieu de me réjouir, parce que je suis persuadé que je serai d'autant plus pleinement satisfait qu'on m'aura

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laissé prier plus longtemps. Si mes premières instances avaient été entièrement inutiles, je n'aurais pas si souvent réitéré les mêmes vœux, mon espérance ne se serait pas soutenue; puisque mon assiduité n'a pas cessé, c'est une raison pour moi de croire que j'en serai payé libéralement.

En effet, la conversion d'Augustin ne fut accordée à sainte Monique qu'après seize ans de larmes ; mais aussi ce fut une conversion entière, une conversion incomparablement plus parfaite qu'elle ne l'avait demandée. Tous ses désirs se terminaient à voir l'incontinence de ce jeune homme réduite dans les bornes du mariage; et elle eut le plaisir de lui voir embrasser les conseils les plus relevés de la chasteté évangélique. Elle avait seulement souhaité qu'il fût chrétien, et elle le vit élever au sacerdoce, à la dignité d'évêque. Enfin elle ne demandait à Dieu que de le voir sortir de l'hérésie, et Dieu en fit la colonne de son Église , et le fléau des hérétiques de sen temps. Si, après un ou deux ans de prières, cette pieuse mère se fût rebutée; si, après dix ou douze ans, voyant que le mal croissait tous les jours, que ce malheureux fils s'engageait encore en de nouvelles erreurs, en de nouvelles débauches, qu'à l'impureté il avait ajouté l'avarice et l'ambition ; si alors elle eût tout abandonné par désespoir, quelle aurait été son illusion, quel tort n'aurait-elle pas fait à son fils, de quelle consolation ne se serait-elle pas privée elle-, môme, de quel trésor n'aurait-elle pas frustré son siècle et tous les siècles à venir?

En finissant, je m'adresse à toutes les personnes qui

se prosternent aux pieds des autels pour obtenir ces

précieuses grâces que Dieu a tant de complaisance de

ions voir demander, Ames heureuses à qui Dieu a fait

connaître la vanité des choses mondaines, âmes qui

gémissez sous le joug de vos passions, et qui priez afin d'en être délivrées, âmes ferventes qui êtes tout enflammées du désir d'aimer Dieu et de le servir, comme les saints l'ont servi; et vous qui sollicitez pour la conversion de ce mari, de cette personne qui vous est si chère , au nom de Dieu , ne vous lassez point de demander, soyez infatigables dans vos poursuites : si on vous refuse aujourd'hui, demain vous obtiendrez tout; si vous n'emportez rien cette année , l'année prochaine vous sera plus favorable. Ne pensez pas cependant que votre peine soit perdue : on vous tient compte de tous vos soupirs, vous recevrez à proportion du temps que vous aurez employé à demander; on vous amasse un trésor qui comblera tout d'un coup, qui surpassera tous vos désirs.

11 faut jusqu'au bout vous découvrir les ressorts secrets de la Providence.: le refus que vous essuyez maintenant n'est qu'une feinte dont Dieu se sert pour enflammer davantage votre ferveur. Voyez comme il en use envers la Cananéenne , comme il refuse de la voir et de l'entendre, comme il la traite d'étrangère, et plus durement encore. Ne diriez-vous pas qu'il n'écoute cette infortunée qu'avec les plus vifs sentiments de colère, et que l'importunité de cette femme l'irrite de plus en plus? Cependant en lui-même il l'admire , il est charmé de sa confiance et de son humilité; et c'est pour cela qu'il la rebute. 0 dissimulatrix clementia, s'écrie l'abbé Guerrie dans un sujet semblable, quœ duriliem te simulas, quanta pietate pugnas adversùs eos pro quibus pugnas! 0 clémence déguisée, qui prends le masque de la cruauté, avec quelle tendresse rejettes-tu ceux que lu veux le plus exaucer! Gardez- vous de vous y laisser surprendre; au contraire, pressez d'autant plus qu'on semblera vous rebuter davantage.

Faites comme la Cananéenne, servez-vous contre Dieu même des raisons qu'il peut avoir de vous refuser. Il est vrai, devez-vous dire , que me favoriser, ce serait donner aux chiens le pain des enfants; je ne mérite pas la grâce que je demande, mais aussi ce n'est pas à mes mérites que je prétends qu'on l'accorde, c'est aux mérites de mon aimable Rédempteur; oui, Seigneur, vous devez craindre que vous n'ayez plus d'égard à mon indignité qu'à votre promesse, et qu'en voulant me faire justice, vous ne vous fassiez tort à vous-même. Si j'étais plus digne de vos bienfaits, il vous serait moins glorieux de m'en faire part. Il n'est pas juste de faire des faveurs à un ingrat : eh! Seigneur, ce n'est pas votre justice , c'est votre miséricorde que j'implore. Constanter âge, felix anima, aux cum Deo luctari cœpisti; amat utique virn abs te pati, desiderat à te super ari : Soutenez votre courage , âme heureuse qui avez si bien commencé à lutter avec votre Dieu, et ne lui donnez point de relâche; il aime la violence que vous lui faites, il veut être vaincu. Signalez-vous par votre importunité, faites voir en vous un miracle de constance : forcez Dieu à quitter le déguisement, et à vous dire avec admiration : Magna est fides tua, fiât tibi sicut vis : 0 hommes, que votre foi est grande! j'avoue que je ne puis plus vous résister : allez, vous aurez ce que vous désirez , et pour cette vie et pour l'autre.

ARTICLE IL

Divers avis sur la prière et sur les aridités qu'on y éprouve (1).

On est tenté de croire qu'on ne prie plus Dion dès qu'on cesse de goûter un certain plaisir dans la prière,

(1) Cet article est tiré des Œucres spintutiles de /■'< nclon.

Pour se détromper, il faudrait considérer que la parfaite prière et l'amour de Dieu sont la même chose. La prière n'est donc pas une douce sensation, ni le charme d'une imagination enflammée, ni la lumière de l'esprit, qui découvre facilement en Dieu des vérités sublimes, ni même une certaine consolation dans la vue de Dieu : toutes ces choses sont des dons extérieurs sans lesquels l'amour peut subsister d'autant plus purement qu'étant privé de toutes ces choses , qui ne sont que des dons de Dieu, on s'attachera uniquement et immédiatement à lui-même. Voilà Y amour de pure foi, qui désole la nature, parce qu'il ne lui laisse aucun soutien : elle croit que tout est perdu, et c'est par là même que tout est gagné.

Le pur amour n'est que dans la seule volonté; ainsi ce n'est point un amour de sentiment , car l'imagination n'y a aucune part ; c'est un amour qui aime sans sentir, comme la pure foi croit sans voir. Il ne faut pas croire que cet amour soit imaginaire, car rien ne l'est moins que la volonté détachée de toute imagination. Plus les opérations sont purement intellectuelles et spirituelles, plus elles ont non seulement la réalité, mais encore la perfection que Dieu demande : l'opération en est donc plus parfaite; en même temps la foi s'y exerce et l'humilité s'y conserve. Alors l'amour est chaste, car c'est Dieu en lui-même et pour lui-même : ce n'est plus ce qu'il fait sentir à quoi on s'attache ; on le suit, mais ce n'est pas à cause des pains multipliés.

Quoi, dira-t-on, toute la piété ne consistera-t-elle que dans une volonté de s'unir à Dieu, qui sera peutêtre plutôt une pensée et une imagination qu'une volonté effective? Si cette volonté n'est soutenue par la fidélité dans les principales occasions, je croirai qu'elle n'est pas véritable; car le bon arbre porte de bons

fruits, et cette volonté doit rendre attentif pour accomplir la volonté de Dieu; mais elle est compatible en cette vie avec de petites fragilités que Dieu laisse à l'âme pour l'humilier. Si donc on n'éprouve que de ces fragilités journalières , il faut en tirer le fruit de l'humiliation sans perdre courage.

Mais enfin la vraie vertu et le pur amour ne sont que dans la volonté seule. N'est-ce pas beaucoup que de vouloir toujours le souverain bien dès qu'on l'aperçoit ; de retourner son attention vers lui dès qu'on remarque qu'elle en est détournée; de ne vouloir jamais rien par délibération que selon son ordre; et enfin de demeurer soumis en esprit de sacrifice et d'abandon à lui lorsqu'on n'a plus de consolation sensible? Comptez- vous pour rien de retrancher toutes les réflexions inquiètes de l'amour-propre; de marcher toujours sans voir où l'on va et sans s'arrêter; de ne penser jamais volontairement à soi-même, ou du moins de n'y penser jamais que comme on penserait à une autre personne, pour remplir un devoir de providence dans le moment présent sans regarder plus loin? N'est-ce pas là ce qui fait mourir le vieil homme, plutôt que les belles réflexions où l'on s'occupe encore de soi par amour-propre , et plutôt que plusieurs œuvres extérieures sur lesquelles on se rendrait témoignage à soi-même de son avancement?

C'est par une espèce d'infidélité contre l'attrait de la pure foi qu'on veut toujours s'assurer qu'on fait bien : c'est vouloir savoir ce qu'on fait, ce qu'on ne saura jamais, et que Dieu veut qu'on ignore; c'est s'amuser dans la voie pour raisonner sur la voie même. La voie la plus sûre et la plus courte est de se renoncer, de s'oublier, de s'abandonner et de ne plus penser à soi que par fidélité pour Dieu. Toute la religion ne consiste qu'à

sortir de soi et de son amour-propre pour tendre à Dieu.

Pour les distractions involontaires, elles ne distraient point l'amour, puisqu'il est dans la volonté, et que la volonté n'a jamais de distractions quand elle n'en veut point avoir. Dès qu'on les remarque, on les laisse tomber, et on se retourne vers Dieu. Ainsi pendant que les sens extérieurs de l'épouse sont endormis, son cœur veille, son amour ne se relâche point. Un père tendre ne pense pas toujours distinctement à son fils; mille objets entraînent son imagination et son esprit ; mais ces distractions n'interrompent jamais l'amour paternel; à quelque heure que son fils revienne dans son esprit, il l'aime et il sent au fond de son cœur qu'il n'a cessé un seul moment de l'aimer, quoiqu'il ait cessé de penser à lui. Tel doit être notre amour pour notre Père céleste : un amour simple, sans défiance et sans inquiétude.

Si l'imagination s'égare, si l'esprit est entraîné, ne nous troublons point; toutes ces puissances ne sont pas le vrai homme du cœur, V homme caché, dont parle saint Pierre (1), qui est dans l'incorruptibilité d'un esprit modeste et tranquille. Il n'y a qu'à faire un bon usage des pensées libres, en les tournant toujours vers la présence du bien-aimé, sans s'inquiéter sur les autres : c'est à Dieu à augmenter quand il lui plaira cette facilité sensible de conserver sa présence. Souvent il nous l'ôte pour nous avancer, car cette facilité nous amuse par trop de réflexions : ces réflexions sont des distractions véritables qui interrompent le regard simple et direct de Dieu, et qui par là nous retirent des ténèbres de la pure foi.

On cherche souvent dans ces réflexions le repos de l'amour-propre et la consolation dans le témoignage

(1) / Peu-., m, 4.

qu'on veut se rendre à soi-même. Ainsi on se distrait par cette faveur sensible; et, au contraire, on ne prie jamais si purement que quand on est tenté de croire qu'on ne prie plus : alors on craint de prier mal; mais on ne devrait craindre que de se laisser aller à la désolation de la nature lâche, à l'infidélité philosophique, qui veut toujours se démontrer à elle-même ses propres opérations dans la foi; enfin aux désirs impatients de voir et de sentir pour se consoler.

Il n'y a point de pénitence plus amère que cet état de pure foi sans soutien sensible : d'où je conclus que c'est la pénitence la plus effective, la plus crucifiante et la plus exempte de toute illusion. Étrange tentation ! On cherche impatiemment la consolation sensible par la crainte de n'être pas assez pénitent! Eh! que ne prendon pour pénitence le renoncement à la consolation qu'on est si tenté de chercher? Enfin il faut se ressouvenir de Jésus-Christ, que son Père abandonne sur la croix. Dieu retire tout sentiment et toute réflexion pour se cacher à Jésus-Christ : ce fut le dernier coup de la main de Dieu qui frappaitThomme de douleurs ; voilà ce qui consomma le sacrifice. Il ne faut jamais tant s'abandonner à Dieu que quand il semble nous abandonner. Prenons donc la lumière et la consolation quand il la répand, mais sans nous y attacher. Quand il nous enfonce dans la nuit de la pure foi, alors laissons-nous aller dans cette nuit, et souffrons amoureusement cette agonie.

Un moment en vaut mille dans cette tribulation : on est troublé, et l'on est en paix; non seulement Dieu se cache, mais il nous cache à nous-mêmes, afin que tout soit en foi. On se sont découragé : et cependant on a une volonté immobi e qui veut tout ce que Dieu sent de rude : on veut tout, on accepte toul jusqu'au trouble môme par lequel on est éprouvé. Ainsi on est secrète-

ment en paix par cette volonté qui se conserve au fond de l'âme dans le plus fort de son trouble. Béni soit Dieu, qui fait en nous de si grandes choses malgré nos indignités!...

Vous ne vous guérirez point de la dissipation par des réflexions forcées, des inquiétudes et des retours empressés sur vous-même... Si vous ne voulez jamais la distraction, vous ne serez jamais distrait. Quand vous ne vous en apercevrez pas, elle ne sera pas une distraction de son cœur... Ne vous mettez point en peine des égarements de votre imagination que vous ne pourriez retenir. On se distrait souvent par la crainte des distractions, et puis par le regret de les avoir eues.

Pour prier avec fruit et avec l'application que vous désirez, il serait bon, dès le commencement, de vous représenter un pauvre, un misérable accablé et qui se meurt de faim, qui n'a qu'un homme à qui il puisse demander l'aumône et de qui il puisse l'espérer; ou bien un malade tout couvert de plaies qui se voit mourir si un médecin ne veut entreprendre de le traiter de ses plaies et de le guérir. Voilà une image de ce que nous sommes devant Dieu...

L'excellente prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. L'excellence de cette prière ne consiste pas dans la multitude des paroles (1) que nous prononçons; car Dieu connaît, sans avoir besoin de nos paroles, le fond de nos sentiments. La véritable demande est donc celle du cœur, et le cœur ne demande que par ses désirs. Prier est donc désirer, mais désirer ce que Dieu veut que nous désirions...

Voilà le principe sur lequel saint Augustin disait : t Qui aime peu, prie peu; qui aime beaucoup, prie « beaucoup. »

{DMatth., vi, 17.

Au contraire, on ne cesse point de prier quand on ne cesse jamais d'avoir le vrai amour et le vrai désir dans le cœur. L'amour caché au fond de l'âme prie sans relâche, lors même que l'esprit ne peut être dans une actuelle attention : Dieu ne cesse de regarder dans cette âme le désir qu'il y forme lui-même, et dont elle ne s'aperçoit pas toujours. Ce désir en disposition touche le cœur de Dieu; c'est une voix secrète qui attire sans cesse ses miséricordes; c'est cet Esprit qui, comme dit saint Paul (1), prie en nous par des gémissements ineffables; il aide notre faiblesse.

Cet amour sollicite Dieu de nous donner ce qui nous manque, et d'avoir moins d'égard à notre fragilité qu'à la sincérité de nos intentions. Cet amour efface même nos fautes légères, et nous purifie comme un feu consumant; il demande en nous et pour nous ce qui est selon Dieu (2) ; car, ne sachant pas ce qu'il faut demander, nous demanderions souvent ce qui nous serait nuisible. Nous demanderions certaines faveurs; certains goûts sensibles et certaines perfections apparentes, qui ne serviraient qu'à nourrir en nous la vie naturelle et la confiance en nos propres forces ; au lieu que cet amour, en nous aveuglant, en nous livrant à toutes les opérations de la grâce, en nous mettant dans un état d'abandon pour tout ce que Dieu voudra faire en nous, nous dispose à tous les desseins secrets de Dieu.

Alors nous voulons tout, et nous ne voulons rien. Ce que Dieu voudra nous donner est précisément ce que nousaurons voulu; car nous voulons tout ce qu'il veut, et nous ne voulons que ce qu'il voudra. Ainsi cet état contient toute prière. C'est une opération du cœur qui embrasse tout désir. L'esprit demande en nous (3) ce que l'Esprit lui-même veut nous donner. Lors même que

(1) lïom., vin, 26. — (2) Ibid,, 27. — (3) Ibid., 27.

l'on est occupé au dehors, et que les engagements de pure providence nous font sentir une distraction inévitable, nous portons toujours au dedans de nous un feu qui ne s'éteint point, et qui, au contraire, nourrit une prière secrète, qui est comme une lampe sans cesse allumée devant le trône de Dieu. Si nous dormons, notre cœur veille (1). Bienheureux ceux que le Seigneur trouvera veillants (2).

Pour conserver cet esprit de prière qui doit nous unir à Dieu, il faut faire deux choses principales : l'une est de le nourrir, l'autre d'éviter ce qui pourrait nous le faire perdre.

Ce qui peut le nourrir, c'est la lecture réglée, l'oraison actuelle en certain temps, le recueillement fréquent dans la journée, les retraites quand on sent qu'on en a besoin, ou qu'elles sont conseillées par les gens expérimentés que Ton consulte, enfin l'usage des sacrements proportionné à son état.

Ce qui peut faire perdre l'esprit de prière doit nous remplir de crainte et nous tenir dans une exacte précaution. Ainsi il faut fuir les compagnies profanes qui dissipent trop, les plaisirs qui émeuvent les passions, tout ce qui réveille le goût du monde et les anciennes inclinations qui nous ont été funestes.

Le détail de ces deux choses est infini, et on ne peut le marquer ici qu'en général, parce que chaque personne à ses besoin particuliers.

Pour nourrir cet esprit de prière, il faut choisir des lectures qui nous instruisent de nos devoirs et de nos défauts; qui, en nous montrant la grandeur de Dieu, nous enseignent ce que nous lui devons, et nous découvrent combien nous manquons à l'accomplir; car il n'est pas question de faire des lectures stériles où notre

(1) Cant. — (2) Luc, m, 37.

cœur s'épande et s'attendrisse comme un spectacle touchant, il faut que Yarbre porte des fruits (1); et on ne peut croire que la racine est vive qu'autant qu'elle le montre par sa fécondité.

Pour la manière de méditer, elle ne doit être ni subtile ni pleine de grands raisonnements; il ne faut que des réflexions simples, naturelles, tirées immédiatement du sujet qu'on médite.

Il faut méditer peu de vérités et les méditer à loisir, sans effort, sans chercher des pensées extraordinaires.

On ne doit considérer aucune vérité que par rapport à la pratique. Se remplir d'une vérité sans prendre toutes les mesures nécessaires pour la suivre fidèlement; quoiqu'il en coûte, c'est vouloir retenir, comme dit saint Paul (2), la vérité dans l'injustice; c'est résister à cette vérité imprimée en nous, et, par conséquent, au Saint-Esprit même (3)

Pour ia méthode de prier, on doit la faire dépendre de l'expérience qu'on a là-dessus. Ceux qui se trouvent bien d'une méthode exacte ne doivent point s'en écarter; ceux qui ne peuvent s'y assujettir doivent respecter ce qui sert utilement à tant d'autres, et que tant de personnes pieuses et expérimentées ont tant recommandé. Mais enfin, comme les méthodes sont faites pour aider, et non pour embarrasser, quand elles n'aident point et qu'elles embarrassent, il faut les quitter.

La plus naturelle clans les commencements est de prendre un livre, qu'on quitte quand on se sent recueilli par l'endroit qu'on vient de lire, et qu'on reprend quand cet endroit ne fournit plus rien pour se nourrir intérieurement. En général, il est certain que les vérités que nous goûtons davantage, et qui nous donnent une certaine lumière pratique, pour les choses que nous

(1) Uatth., vu, 17. — (2) Rom., i, 18. — (31 Art \ I

avons à sacrifier à Dieu, sont celles où Dieu nous marque un attrait de grâce qu'il faut suivre sans hésiter. L'Esprit souffle où il veut (1); où il est, là est aussi la liberté (2).

Dans la suite on diminue peu à peu les réflexions et les raisonnements; les sentiments affectueux, les vues touchantes, les désirs augmentent : c'est qu'on est assez instruit et convaincu par l'esprit. Le cœur goûte, se nourrit, s'échauffe, s'enflamme; il ne faut qu'un mot pour occuper longtemps.

Enfin l'oraison va toujours croissant par des vues plus simples et plus fixes, en sorte qu'on n'a plus besoin d'une si grande multitude d'objets et de considérations. On est avec Dieu comme avec un ami. D'abord on a mille chose à dire à son ami, et mille à lui demander; mais, dans la suite, ce détail de conversation s'épuise sans que le plaisir du commerce puisse s'épuiser. On a tout dit; et sans se parler, on prend plaisir à être ensemble, à se voir, à sentir qu'on est l'un auprès de l'autre, à se reposer dans le goût d'une douce et pure amitié. On se tait; mais dans ce silence on s'entend. On sait qu'on est d'accord en tout et que les deux cœurs n'en font qu'un; l'un se verse sans cesse dans l'autre.

C'est ainsi que, dans l'oraison, le commerce avec Dieu parvient à une union simple et familière qui est au delà de tout discours. Mais il faut que Dieu fasse uniquement par lui-même cette sorte d'oraison en nous et rien ne serait ni plus téméraire ni plus dangereux que d'oser s'y introduire soi-même. Il faut se laisser conduire pas à pas par quelque personne qui connaisse les voies de Dieu, et qui pose longtemps les fondements inébranlables d'une exacte instruction et d'une en-

(1) Joan., m, 8. — (2) II Cor., ni.. 17.

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