CHAPITRE VIL
DANGERS DE L'OBSTINATION DANS LES SCRUPULES MANIFESTÉS PAR UN EXEMPLE MÉMORABLE.
Nous terminerons ce traité en confirmant par un terrible exemple ce que nous avons dit de la nécessité où se trouve le scrupuleux de renoncer à son jugement en ce qui fait le sujet de son trouble, pour se soumettre humblement à la conduite de ceux que Dieu lui a donnés pour guides; et cet exemple nous est fourni, cette leçon nous est donnée par le trop fameux Luther. Cet hérésiarque passa la première partie de sa vie dans une régularité austère, mais toujours inquiété par des scrupules qu'il ne voulut pas déposer en se soumettant humblement à ses supérieurs et à ses confesseurs; il succomba enfin à cette tentation terrible, et tomba lamentablement dans tous les excès que l'on sait.
Nous emprunterons les détails que nous allons donner à un travail remarquable de M. de Cazalès, où il dépeint de la manière la plus exacte les caractères de cette terrible maladie des âmes, le scrupule joint à l'entêtement, et montre, par les aveux de Luther lui-même et ,1e témoignage de ses contemporains, comment elle le conduisit à sa perte. Les personnes qui dans leurs troubles intérieurs ne veulent s'en rapporter qu'à elles-mêmes, pourront se reconnaître à plus d'un trait de ce triste tableau : puisse-t-il leur inspirer de salutaires réflexions sur leur état et les convaincre de la nécessite d'une humble et docile obéissance!
« Luther, dit M. de Cazalès, était à un haut degré, ce que la pratique du confessionnal caractérise par le nom de scrupuleux; et c'est là, à notre avis, que se trouve l'explication de sa doctrine postérieure sur la justification, aussi bien que de l'hostilité dans laquelle, par suite de ce point de vue, il fut amené à se placer vis-à-vis de l'enseignement et de l'autorité de l'Église.
« Le scrupuleux, dans le sens propre et strict de ce mot (quiconque s'est trouvé en rapport avec une personne de ce caractère peut attester la vérité de ce que j'avance), le scrupuleux, dis-je, est à la fois un des phénomènes les plus tristes que présente l'étude du cœur humain, et l'un des plus intéressants pour le psychologiste; mais il fait toujours le tourment de son directeur spirituel, de son médecin, ou de celui qu'il a choisi, à quelque titre que ce soit, pour son confident et son conseiller.
« Il se distingue essentiellement du pécheur repentant qui gémit avec amour sur les fautes que le juste luimême doit se reprocher en présence du Dieu très saint. Le scrupule dont il s'agit ici n'a rien de commun non plus avec la conscience délicate du chrétien fidèle qui considère à un point de vue sévère et rigoureux toutes les questions de morale pratique, ni même avec l'irrésolution et l'inquiétude qui proviennent souvent du tempérament.
« Sans doute la vie du vrai chrétien doit être un acte continuel de pénitence et de sainte douleur sur ses faiblesses et ses imperfections, comme sur les secrètes infidélités de son cœur, et plus il avance dans la voie de la perfection chrétienne, plus est grande la mesure de grâce que Dieu lui accorde, plus aussi il s'afflige prc fondement de ce qu'il manque si fréquemment à y correspondre. C'est là la douleur de l'amour repentant
qu'ont ressentie toutes les âmes saintes que l'Église nous présente comme les modèles de la vie chrétienne, douleur qu'elles ont dû éprouver comme une suite du péché originel de notre espèce, tant qu'elles ont vécu dans un corps de chair, mais qui disparaîtra quand nous verrons face à face le Père des miséricordes. Mais eu éprouvant cette douleur, le chrétien se dit en toute humilité qu'il est un homme, et non pas un ange ; il reconnaît qu'il est un pécheur, mais aussi que la miséricorde etla bonté de Dieu sont sans bornes : la vue de ses péchés ne lui fait pas oublier qu'il a été racheté par l'incarnation du Fils de Dieu et sa mort sur la croix, et, tout en s'affligeant de ses fautes, il a recours avec une joie pleine de gratitude aux moyens de salut que Jésus-Christ a laissés à son Église, et que celle-ci offre à ses enfants avec une tendresse maternelle qui ne se dément jamais. Là où existent et l'humilité et la simplicité, la douleur du repentir ne dégénère jamais en désespoir, et la tristesse que cause la pensée d'avoir mérité la disgrâce de Dieu est maintenue dans des justes bornes par la joie de la bonne nouvelle de la Rédemption que nous a apportée le Sauveur du monde.
« Tel n'est pas l'état du scrupuleux pris dans le sens indiqué plus haut. Pendant que la vanité de celui qui est juste à ses propres yeux se fait illusion à elle-même, et se repose dans l'assurance trompeuse d'être sans péché, le scrupuleux reconnaît avec raison qu'il n'en est pas ainsi de lui; mais la douleur qu'il éprouve manqua d'humilité; son repentir n'est pas accompagné d'une confiance filiale dans la miséricorde parternelle de Dieu. Il ne s'afflige pas d'avoir outragé Celui qui est U bien suprême et l'amour éternel : il se dépite de ei que Dieu trouve en lui quelque chose à pardonner, et de ne pouvoir dire à Celui qui sonde les reins et les
cœurs : Me voici, il n'y a en moi que pureté et sainteté! Le repentir des saints a sa racine dans l'amour; chez le scrupuleux, il a sa source dans l'orgueil, qui est d'autant plus dangereux et plus pernicieux pour l'âme, qu'il craint la lumière du jour et se cache sous le manteau d'une humilité hypocrite.
« De là naît un effort et une lutte continuelle pour atteindre par ses propres forces l'état de pureté et de sainteté absolues, et, parce qu'il est impossible d'y arriver, un besoin de se tourmenter qui va jusqu'à une cruauté fanatique, un travail infructueux sur soi-même, une sécheresse intérieure sans consolation, sans joie, sans amour et sans rien qui relève l'âme. La confession ellemême n'est pas pour ce malheureux un moyen de soulager sa conscience par l'humble aveu de ses fautes, et de recevoir l'absolution de ses péchés de celui qui a reçu de Dieu le pouvoir de lier et de délier en son nom; elle n'est pour lui qu'une occasion de contester et de se quereller avec lui-même, et parce que la charité manque à son repentir, la vue de Dieu à sa pénitence; parce qu'il ne regarde que lui-même et non l'amour et la miséricorde éternelle, il ne peut, en se confessant ainsi, croire à la réalité du pardon accordé par l'amour. Les aveux ne sont pas pour lui un soulagement, et l'absolution ne lui apporte aucune consolation. 11 tourne sans relâche dans un cercle vicieux, et son état doit à la longue devenir tout à fait intolérable. En un mot, la fausse humilité du scrupuleux est l'orgueil le plus enraciné qu'il y ait sur la terre; et son état, au point de vue ascétique et moral, est un desplus dangereux qu'on puisse imaginer.
« Le Lecteur pourra juger, d'après ce qui suit, à quel degré Luther appartenait à la catégorie qui vient d'être décrite. Un écrivain de son parti donne la description
502 SUITE DE l'obstination
suivante de son état pendant la première période de sa vie (1)... « Il fut toujours triste et inquiet dans son « couvent, quoiqu'il fût d'ailleurs par nature d'un ca- « ractère ouvert et joyeux. Cette tristesse et cette in- « quiétude vinrent au commencement de ce que son « père était mécontent de ce qu'il eût embrassé l'état « monastique, et lui avait tenu à ce sujet des discours « qui ne l'avaient pas peu troublé. En outre, il ne pou- « vait arriver à s'assurer que ses péchés lui étaient parce donnés, ni trouver aucune consolation dans tout ce « qu'il faisait... » Un de ses maîtres dans le couvent, auquel il exposait son état, lui dit : Mon fils, que faistu? ne sais-tu pas que Dieu a ordonné d'espérer en lui?... Lorsque Jean de Staupitz vint à Erfurth, Luther se plaignit à lui de sa détresse et lui confia qu'il était tourmenté par d'effrayantes pensées, bien persuadé, comme il le dit lui-même, qu'il n'y avait que lui qui eûl des tentations et des combats de ce genre, auxquels, ajoute-t-il, ni Staupitz, ni aucun de ses autres confesseurs, ne voulait rien entendre. — Voilà bien le scrupuleux incompris qui ne peut parvenir à se faire connaître de personne ! — « Un confesseur me dit une fois, dit-il, comme je lui racontais toujours des péchés extravagants : Tu es un fou; ce. n'est pas Dieu qui te cherche querelle, mais toi qui cherches querelle à Dieu; Dieu n'est pas en colère contre toi, mais tu es en colère contre lui. »
« Tu veux, lui disait Staupitz, être sans pèche, tu n'as seulement pas à te reprocher de vrais péchés. Jésus- Christ procure le pardon des vrais pécheurs, comme ceux qui font mourir leurs parents, blasphèment publi-
(1) Waleh, dans le vingt-quatrième volume de son édition doa and vres dcLulher.
quement, renient Dieu, commettent des adultères, etc.. Tu dois avoir un examen de conscience, c'est là que se trouvent des péchés bien caractérisés; mais il ne faut pas s'arrêter à ces momeries ni à ces péchés pour rire, ni faire un gros péché de chaque bagatelle. » — Combien n'y a-t-il pas de personnes tourmentées par leur conscience auxquelles ces avis du docteur Staupitz conviendraient à merveille ! — En réalité, observe judicieusement M. de Cazalès, on peut dire que les plus gros péchés bien caractérisés, confessés et déplorés avec un repentir sincère, eussent été plus aisés à guérir que cet orgueil diabolique du scrupuleux, qui, dans sa superbe exaltation, voulait être sans péché par ses propres forces, et s'élever ainsi par amour de sa propre excellence à un état qui n'est pas de la vie présente.
« Cependant, pour se procurer par soi-même la paix de l'âme, Luther observait exactement et constamment les règles de son ordre et menait une vie très austère. Il en rend témoignage lui-même par ces paroles : « Il « est vrai que j'ai été un moine pieux, que j'ai tenu for- « tement à mon ordre; en sorte que je puis dire que si * jamais un moine est allé au ciel par la moinerie, j'ai « voulu aussi y aller par là. C'est ce qu'attesteront tous « mes compagnons de couvent qui m'ont connu. Car si « cela avait duré plus longtemps, je me serais martyrisé « jusqu'à en mourir par les veilles, les prières, les lec- « tures et d'autres travaux. » Mélanchthon rapporte que Luther s'était distingué à un haut degré dans tous les exercices, comme la lecture, les jeûnes, les prières et autres choses semblables; et Jean Mathésius, qu'il s'était mortifié et épuisé à force de veilles et de jeûnes. \u rapport deSackendorf, lorsque ses études lui avaient fait omettre la récitation de ses heures canoniques, il s'enfermait pour les dire, sans vouloir prendre de nour-
504 SUITE de l'obstination
riture. Ce régime l'affaiblit à un tel point, qu'il resta privé de sommeil pendant sept semaines, et qu'il perdait presque l'usage de ses facultés.
« En général, tout ce qui est raconté de l'état de sa santé pendant cette période signale un abattement profond, hypocondriaque, dénotant une perturbation intérieure qui avait sa source dans l'orgueil caché sous les apparences de l'humilité... Dans son voyage d'Italie à Bologne, il eut des étourdissements et des tintements d'oreilles qui lui firent croire que sa fin approchait. Ses biographies rapportent, en outre, qu'il fut tourmenté, à cette occasion, de craintes très vives quant à la rémission de ses péchés , lesquelles s'ajoutaienf à ses souffrances physiques. A Rome même, il dit la messe avec une lenteur si exorbitante, que, s'il n'y a pas d'exagération dans son récit, sept autres messes purent être commencées et achevées pendant le temps que dura la sienne. Celui qui la lui servait lui dit : Passa! passa! ce qui le scandalisa beaucoup. »
C'est là sans doute ce qui s'appelle se perdre à grands frais. Combien de.religieux faisaient tranquillement leur salut par la voie de l'obéissance qu'ils avaient vouée, dans le même monastère où ce malheureux se tourmentait ainsi pour aboutir à sa ruine. Que lui manquait-il pour se sacrifier par une vie si autère? Un peu d'humilité et d'obéissance; avec cela il eût été plein de mérites aux yeux de ce Dieu qui demande avant tout la soumission du cœur, et qui disait jadis à son peuple, en rejetant les sacrifices qu'on lui offrait : Je ne mets point en vous mes complaisances, et je ne recevrai point de présents de votre main, parce que votre propre volonté se trouve dans vos jeûnes.
Hélas 1 combien de personnes scrupuleuses ruinent , comme Luther, leur corps et leur âme en pure perte,
offrant à Dieu mille sacrifices qu'il n'exige point d'elles, tandis qu'elles lui refusent avec obstination la seule chose qu'il leur demande, le renoncement à leur volonté et à leur jugement personnel, et l'abandon de leur direction intérieure à l'autorité qu'il a chargée de gouverner leur âme, en un mot, un peu de cette humble docilité qu'il met au-dessus de toutes les victimes. Ne comprendrontelles donc pas enfin à quel prix elles peuvent mériter ses bonnes grâces et conquérir la paix et le salut?
Si Ton pouvait encore douter de l'orgueil secret qui était chez Luther le principe de son obstination scrupuleuse, une circonstance qui se présenta dans ce temps en fournit une preuve complète et qu'on ne peut récuser.
« Il y a, dit M. de Cazalès, un signe infaillible pour distinguer l'or de la véritable humilité du faux éclat provenant d'un orgueil caché dont se colore une humilité mensongère, lorsqu'elle s'accuse elle-même , souvent avec toutes les apparences d'une véritable contrition. Le chrétien vraiment humble croit à sa propre indignité ce qui lui fait accepter avec douceur et condescendance le blâme même injuste et exagéré. L'orgueilleux se ment k lui-même, lorsqu'il s'adresse devant autrui toute espèce de reproches et d'injures. Car si quelqu'un lui fait une remontrance, il devient furieux : il perd toute mesure en cherchant à se justifier, et traite sans aucun nénagement celui qui a osé le blâmer. Un écrivain molerne a dit très justement que lorsqu'un homme vous issure, les yeux baissés, qu'il est un grand pécheur, un 'ase de perdition, qui n'est pas digne que la terre le )orte, etc., il y a un moyen d éprouver son humilité : :'est de lui répondre que cela est vrai, et qu'on s'en est perçu depuis longtemps. Cette adhésion agit comme me formule magique; le faux dévot est aussitôt eu proie la plus vive émotion, il cherche à se justifier par tous
50b SUITE DE L'OBSTINATION
les moyens possibles, et sa vraie nature se trahit immédiatement. — Luther ne supporta pas cette épreuve à son avantage. On a conservé, au couvent des Augustins d'Erfurth, une lettre de lui où il se défend contre un certain Jean Nathis, qui l'accusait d'avoir manqué à son serment en recevant le second grade académique à Erfurth et le premier à Wittemberg. Il serait difficile aujourd'hui de savoir si l'accusation était fondée ou non, et, dans tous les cas, Luther avait le droit de se justifier; mais l'orgueil effronté qui se montre dans sa justification permet à tout homme sans prévention de juger à quel point était sincère l'humilité du moine scrupuleux qui, suivant l'expression de l'Évangile, passait les moucherons au tamis, et avalait les chameaux sans sourciller.
« Plusieurs des Propos de table de Luther donnent de grandes lumières sur les angoisses de sa conscience, et font voir, comme les faits racontés précédemment, que déjà au couvent, son confesseur lui avait suffisamment représenté souvent ce qu'il y avait d'erroné et de faux dans la direction de ses idées. C'était bien sa faute; s'il voulait se sauver par ses propres forces et n'avoir pas besoin de la miséricorde de Dieu. Ses supérieurs et le directeur de sa conscience lui exposèrent uniquement la doctrine qui aujourd'hui comme alors, et en tout temps, a été et sera la doctrine catholique. On l'exhorta à s'abandonner à la miséricorde de Dieu, qui pardonne nos péchés à cause des mérites de Jésus-Christ, mais à laquelle nous devons croire et dans laquelle nous devons espérer. On n'encouragea pas ses scrupules insensés, on l'engagea à se calmer et avoir confiance en Dieu, ce qui est, suivant toutes les règles de la doctrine catholique, la seule manière de traiter ces sortes de maladies de l'ame. Son obstination rendit tout inutile, et dès loi
ses tentations, en le poussant à un désespoir toujours croissant, devaient tôt ou tard amener dans cette âme une crise violente. Dans un accès de mélancolie, il s'était renfermé chez lui pendant quelques jours sans vouloir recevoir personne. Alors Lucas Enderger vint frapper à sa porte, avec quelques enfants bons musiciens, et comme il ne l'ouvrait pas, il la força; ils le trouvèrent tombé en défaillance et lui firent de la musique, ce qui le fit revenir à lui. Plus tard il fut poursuivi par la pensée de mettre fin à ses jours, et il raconta une fois, étant à table, que la vue d'un couteau faisait naître en lui des idées pénibles. Cependant cet état n'aboutit pas à une catastrophe de ce genre; les choses tournèrent d'une autre manière non moins déplorable ; le désordre moral qui l'affectait se porta dans son esprit et dans ses idées, et fit succéder l'hérésie formelle à des illusions qui en étaient déjà un commencement par l'opiniâtreté avec laquelle il y adhérait.
« Ainsi, après avoir fait de longs efforts pour se sauver par ses propres forces, Luther passa tout à coup à l'extrême opposé, ce qui n'est pas rare dans ces sortes d'états. A la surexcitation succéda la langueur; à l'ardeur exagérée et déréglée pour les œuvres de pénitence, l'abandon absolu et la cessation de tout effort pour s'amélioreret se sanctifier. Il se jeta avec toute la violence passionnée de son caractère sur cette vérité de foi que Jésus-Christ par sa mort sur la croix nous gagne le salut. Il ne se borna pas, comme il l'eût dû, à désespérer du succès des tentatives faites par ses seules forces, mais il en vint à rejeter toute coopération de l'homme à l'œuvre de son salut, comme s'il eût voulu dire à Dieu : « Puisque je ne puis pas tout, puisque je ne peux pas « arrivera mon idéal, je ne veux rien faire du tout, « pas môme ce qui n'est pas au-dessus des forces de
« l'homme. » Triste et absurde conclusion à laquelle arrivent bien d'autres scrupuleux, dégoûtés et épuisés par les angoisses d'une lutte infructueuse qui n'a pu réaliser leurs chimériques desseins de perfection. Ceux qui connaissent le cœur humain reconnaîtront que ce n'était là autre chose en Luther que sa fausse humilité antérieure, seulement avec un nouveau travestissement, et dans les deux cas c'était toujours le péché qui a causé la chute des anges. En outre, son orgueil trouvait une nourriture abondante et une douceur secrète dans la pensée que lui, Luther, venait de découvrir l'Évangile, dont le vrai sens était perdu, et que les secrets du Très-Haut lui étaient révélés. »
Nous nous arrêtons ici, et nous livrons à la méditation des personnes auxquelles cet écrit s'adresse ce déplorable exemple des suites que peut avoir l'opiniâtreté dans son propre sens pour les consciences à la fois troublées et indociles. Il est plus éloquent que toutes les exhortations qu'on pourrait leur faire. Si peu de scrupuleux entêtés deviennentchefs de secte, comme Luther, un trop grand nombre se perdent d'ur>e manière phiL obscure, mais non moins redoutable pour eux, par l'abandon final de tout devoir, le désespoir, ou la folie, auxquels il n'est pas rare de voir aboutir leur orgueilleuse obstination. Si elle n'en vient pas toujours à de telles extrémités, elle rend du moins leur existence aussi inutile que douloureuse, en arrêtant tout progrès et en les livrant à des angoisses continuelles. A tous ces maux il n'y a qu'un seul, mais infaillible remède, pour ceux qui n'ont pu par leurs propres efforts rétablir le calme dans leur àme agitée, c'est d'abdiquer franchement la direction d'eux-mêmes, de se perdre pour se retrouver mieux, suivant le conseil de l'Évangile, on se livrant par une obéissance aveugle, malgré leurs inquiéa
tudes et leurs répugnances, à la conduite de ceux à qui Jésus-Christ a dit : Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise. Si ce sacrifice est pénible, il n'est pas moins nécessaire; la paix et souvent même le salut sont à ce prix. Le courage de le faire est donc pour ces âmes la grâce des grâces. Elles ne doivent pas cesser de la solliciter avec ardeur de la bonté divine, et d'employer pour l'obtenir l'intercession puissante de la très sainte Vierge et de saint Joseph, ces deux âmes les plus humbles comme les plus obéissantes des pures créatures. C'est sous leur protection que nous mettons aussi avec confiance les efforts que nous avons tenté pour rendre le calme aux consciences malheureuses qui l'ont perdu. Puisse l'auguste Marie, que l'on honore depuis si longtemps dans notre patrie sous le beau titre de Notre-Dame de la Paix (1), établir solidement cette paix dans les âmes qui mettent leur confiance en sa bonté !
(1) En l'an 758 , Pépin le Bref, après avoir chassé du Languedoc les restes des Sarrasins qui l'avaient occupé , y fonda la célèbre abbaye de Sorrèze, et en dédia le sanctuaire à Notre-Dame de la paix :
BeAT,E MiRI.E DE PACE.
APPENDICE