L, J, PAPINEAU
| Terre de mes aïeux! O ma douce patrie!
| Toi que mon cœur aimait avec idolâtrie, | Me faudra-t-il mourir sans pouvoir te venger ? | Hélas! oui; pour l'exil, je pars. l’âme souffrante, Et, pâle voyageur, je vais planter ma tente, Sous le soleil de l'étranger.
Quand, du haut du vaisseau qui m’emportait loin d'elles, J'ai jeté mes regards sur tes rives si belles, O mon beau Saint-Laurent, qu'ai-je aperçu, grand Dieu! Toi, ma patrie, aux mains d'une bande sordide, Haletante d'effroi, vierge pure et candide
Qu'on traîne dans un mauvais lieu.
J'ai vu ton vieux drapeau, sainte et noble oriflamme, Déchiré par la balle et noirci par la flamme, Encor tout imprégné du sang de nos héros, Couvert des monceaux d'or qu’un ennemi leur compte. Servir de tapis vert à des bandits sans honte,
Sur la table de leurs tripots.
Je les ai vus, ces gueux, monstres à face humaine, L'œil plein d'hypocrisie et le cœur plein de haîne, Le parjure à la bouche et le verre À la main, Erigeant l'infamie et le vol en science, Troquer, en ricanant, patrie et conscience,
Coutre un ignoble parchemin. [1]
Mandat, serment, devoir. honneur, vertu civique, Rien n'est sacré pour eux ; dans leur rage cynique, Is baillonnent la loi pour mieux la violer....[?] Puis, à table, viveurs! Ici, truffe et champagne !..…. Grisez-vous bien, Ô vous que le boulet du bagne
Devrait faire seul chanceler !
Ne laissez pas monter le rouge à votre jouc : La pudeur ne vaut rien ; dans la fange et la boue, Risquez-vous hardîment, fronts hauts, sans sourciller ! Accouplez-vous bien vite aux hontes de la rue. … Allons ! depuis quand donc cette clique repue
À-t-elle peur de se souiller ?
Les traîtres ! s'ils gardaient pour eux seuls leurs souillures ! Mais ils ont souffleté nos gloires les plus pures : Ils ont éclaboussé tous nos fronts immortels : Aux croyances du peuple ils ont tendu des piéges, Et dressé leurs tréteaux, histrions sacriléges, Jusques à l’ombre des autels.
Mais il manque à l'orgie un nouveau camarade : Il faut à ces roués un roi de mascarade,
Oui, je l'avouc, il manque une chose à la fête : Le stigmate, il est vrai, décore bien la tête R Mais pas comme un bandeau royal. [3]
Eh bien ! puisqu'il ie faut, —pardonne, ô ma patrie !— Dans les sales bourbiers de la truanderie, Plongez-vous pour trouver un roi digne de vous ;
Un roi digne de vous, s’ils’appelle Cartouche ;
S'il a le vice au cœur et le fiel à la bouche,
Et surtout s'il sort des égoûts !
O Papineau, Morin, patriotes sublimes !
Lorimier, Cardinal, Chénier, nobles victimes !
Qu'êtes-vous devenus, héros cent fois bénis ?
Vous qui, sur l’échafaud, portiez vos fronts sans tache ?
Vous qui teigniez de sang les murs de Saint-Eustache ? Vous qui mouriez à Saint-Denis ? [4]
Que ces jours étaient beaux ! Phalanges héroïques,
Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
Comme ils le portaient haut, l'étendard canadien !
Ceux-ci, puissants tribuns, faisaient les patriotes ;
Ceux-là marchaient joyeux au devant des despotes, Et mouraient en disant : C’est bien !
O toi qui survis seul à ces temps d’épopée,
Que ta grande âme encor si fortement trempée,
Doit souffrir en voyant cet âge d’apostats ! [5]
Et tous ces cœurs d'acier qui dorment dans la tombe,
S'ils pouvaient voir aussi leur grande œuvre qui tombe. Comme ils vous maudiraient, ingrats!
Is ne se vendaient pas, ceux-là ! Leur âme sainte,
Fidèle à tout devoir, insensible à la crainte,
N'écoutait que la voix de nos droits outragés ;
Flagellant sans pitié les tyrans et les traîtres,
Ds ne baisaient pas, eux, les souliers de nos maftres. Mon Dieu, que les temps sont changés !
Qc —
Oui, les temps sont changés... Chaque chose a son heure. Maintenant du passé la grande ombre qui pleure
Jette un regard amer vers le sombre avenir...
Avec elle, pleurons la gloire qui se voile,
Ou plutôt de l’exil allons suivre l’étoiie :
Partons pour ne plus revenir!
Trop faible pour dompter ce servilism2 immonde, Fuyons en le contact ; allons de par le monde, Chercher un coin de terre où l'honneur soit resté. 1 faut l'air à mon vol, l’espace à ma pensée, De nouveaux horizons à mon àme oppressée :
À moi la sainte liberté!
| ” | Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie, Il est sous le soleil une terre bénie | Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil, ;
Le naufragé revoit des rives parfumées, Où cœurs endoloris, nations opprimées Trouvent un fraternel accueil.
Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
Et suivant dans son vol la république ailée, Tous les peuples unis vont se donnant la main : Ià Washingtor. jeta la semence féconde
| Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde. | Le vrai berceau du genre humain.
Là, point de rois ventrus ! point de noblesses nées ! Par le mérite seul les têtes couronnées, Vers le progrès divin marchent à pas géants ; Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles, La fière indépendance étend ses grandes ailes, Au centre des deux océans.
O bords hospitaliers, ouvrez-moi votre asile !
Ab ! pour trouver l'oubli de tout ce qui m'exile,
Que ne puis-je aussi boire aux ondes du Lethé!
Oublier !....mais comment oublier la patrie ?
Comment ne pas pleurer notre spiendeur flétrie, Notre avenir au vent jeté ?
Adieu, vallons ombreux, mes campagnes fleuries, Mes montagnes d'azur et mes blondes prairies, Mon fleuve harmonieux, mon beau cielembaumé ! Dans les grandes cités, dans les bois, sur les grèves, Ton image toujours flottera dans mes rêves,
O mon Canada bien-aimé !
Je n'écoutcrai pius, dans nos forêts profondes, Dan; nos prés verdoyants et sur nos grandes ondes, Toutes ces voix sans nom qui font battre le cœur :
Mais je n’entendrai pas non plus, dans ma retraite,
Les accents avinés de la troupe en goguette
Qui se marchande notre honneur. | |
Et quand je dormirai sur la terre étrangère, Jamais, je le sens bien, jamais une ombre chère Ne viendra. vers le soir, prier sur mon tombeau ; Mais je n'aurai pas vu, pour combler la mesure, Du dernier de nos droits, cette race parjure S’arracher le dernier lambeau !
Amis, suivant la route où le destin m'entraîne, Gladiateur vaincu, j'ai déserté l'arène,
L'arène des martyrs, l'arène où vous luttez ; Avant la fin du jour, j'ai quitté la bataille ; Troubadour indolent, je n'étais pas de taille
A tenir ferme À vos côtés.
Maïs vous qui restez seuls sur la brèche fumante, N'allez pas, comme moi, céder à la tourmente, Découragés, brisés, vaincus par les revers!
Leurs soldats sont nombreux : ne comptez pas les vôtres ! Songez que Jésus-Christ n'avait que douze apôtres,
Et qu'ils ont conquis l'univers!
Oui, voilà ce que peut l’idée ardente et forte. Elle n’a pas besoin de pesante cohorte,
De puissants monitors ou de canons rayés.
Protecteurs de nos droits, guerriers de la pensée,