LES PENTES IRRÉSISTIBLES
2 juillet 1868.
n y a des pentes irrésistibles ! il y a des pentes fatales !
Du nombre de ces pentes est celle que la loi du 11 mai 1868 a rétablie.
Ce qui est dangereux pour un gouvernement, ce ne sont pas les excès commis contre lui par la presse, ce sont les procès qu'il multiplie contre elle.
Toujours ces procès le rapetissent! toujours ces procès Tébranlent! C'est ce qu'atteste l'expérience d'un siècle. Vaine expérience! Que fait le second Empire? Il verse dans l'ornière creusée par la Restauration de 1815 et par la Royauté de 1830; il fait ce qu'à deux époques tous les bonapartistes étaient unanimes à blâmer et à trouver stupide. Avaient-ils tort?
Ah 1 si notre doctrine de l'impunité de la presse eût pré-
LES PENTES IRRESISTIBLES. 373
¥ala, moins que le gouvernement le journalisme en eût proGté, car sur la pente tracée par la loi du 11 mai 1868 le gouvernement ne s'arrêtera pas, il ne pourra pas s'arrêter. PIqs il aura fait de procès de presse, plus il en fera.
Lei homniei oon aimés ont le droit de s« réonir ea tel nombre qa'ili vealent poor commoniqDer leurs lomiècei . leari vœox et lean f itrei ; les empêcher, e'eit attaquer les droits de l'homme. Mibabbad.
A» ont of our grêta politieed âofrty vaiws. Je regarde la liberté de réonion comme une de nos grandes soapapes de sftraté en politique.
DiSBAïu. Août 1865.
12 mars 1868.
Aujourd'hai jeudi 12 mars 1868, vingt ans après la rëvo* lution du 24 février 1848, faite en revendication du droit de réunion, est inscrite à Tordre du jour du Corps législatif la discussion du projet de loi sur les réunions publiques, ce qui signiGe qu'après quatre révolutions : la révolution de 1789, la révolution de 1830, la révolution de 1848 et la révolution de 1851, les Français ne sont pas encore en possession de la liberté de se réunir, liberté dont jouissent pleinement les Allemands, les Américains, les Anglais, les Belges , les Hollandais, les Italiens et les Suisses.
Cette liberté, le nouveau projet de loi ne la leur donne pas, car son premier article a expressément pour objet d'interdire, à moins d'autorisation préalable, la discussion des matières politiques ou religieuses.
Or, qu'est-ce que la liberté de réunion lorsque n'existe pas la liberté de dire ce que Ton pense et ce que Ton croit utile de faire entendre?
M. Disraeli, le chef actuel du cabinet britannique, a dit de la liberté de réunion que c'était « une des grandes soupapes de sûreté en politique » .
En s'exprimant ainsi , il a parlé en véritable ingénieur de cette science nouvelle qui sera à la politique telle qu'elle fut ce que l'astronomie est à l'astrologie.
Que faut-il penser de la France privée de la liberté de réunion?
n faut en penser ce qu'on penserait d*un chemin de fer sur lequelles locomotives appliquées à la traction n'auraient pas de soupapes de sûreté.
/Quand donc, en France, les conducteurs de la locomotive gouvernementale comprendront-ils que ce sont eux qui sont les véritables auteurs des explosions nommées révolutions 1
De la liberté de la presse on peut dire que, même dans les pays où elle est le plus entière, c'est une liberté dont Tusage est essentiellement le privilège d'un petit nombre, car est journaliste qui peut, mais n'est pas journaliste qui veut; par sa nature, la liberté de la presse sera toujours une liberté restreinte, aristocratique, exceptionnelle, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la liberté de réunion et de la liberté d'association; libertés à l'usage de tous, libertés démocratiques, libertés essentiellement générales et sans lesquelles il est impossible à aucun grand progrès , à aucune réforme profonde de s'accomplir.
En effet, sans la liberté de réunion et sans la liberté d'association, ou l'abolition de la législation sur les céréales et le triomphe du libre échange n'eussent pas eu lieu en Angleterre, ou ils n'y eussent prévalu qu'au prix d'une révolution terrible. C'est la liberté de réunion, c'est la liberté d'association, personnifiées par Richard Cobden et par John Bright, qui ont vaincu Robert Peel en 1846, et empêché en 1848 que la révolution qui venait d'éclater en France et à Paris le 24 février éclatât en Angleterre et à Londres, comme elle a éclaté, en Allemagne, à Berlin et à Vienne.
Ces deux libertés préservatrices ont agi relativement à la révolution comme agit le vaccin relativementîà la variole. Quand nous interdisons en France la liberté de réunion et la liberté d'association, nous agissons absolument de même politiquement , que si médicalement nous prohibions
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la vaccine. Mais est-ce que Tinoculation n'a pas été interdite en France, le 8 juin 1763, par le Parlement de Paris, sur le réquisitoire d'Omer Fleury, malgré la célèbre lettre de Voltaire (1)? Celte lettre est curieuse à relire; nous n'en citerons que le commencement et la fin :
On dit doucement dans l'Europe chrétienne que les Anglais sont (les fous el des enragés : des fous, parce qu'ils donnent la petile vérole à leurs enfarîls pour les empêcher de Tavoir; des enragés, parce qu'ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine et affreuse dans la vue de prévenir un mal incertain. Les Anglais, de leur côté, disent : Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés; ils son' lûchcs, en ce qu'ils craignent de faire un peu de mal h leurs enfants; dénaturés, en ce qu'ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole.
... L'inoculation fut d'ahord combattue à Londres; et longtemps avant que l'évéque de Worccster annonçât cet évangile en chaire, un cuié s'était avisé de prêcher contre : il dit que Job avait été inoculé parle diahle. Le préjugé monta donc en chaire le premier, et la raison n*y monta qu'ensuite. C'est la marche ordinaire de l'esprit humain.
Cette histoire de la variole combattue par l'inoculation est l'histoire de la révolution combattue par la liberté. Est-ce que la liberté n'a pas commencé par rencontrer en Angleterre les mêmes résistances et les mêmes défiances qu'elle rencontre en France (2)? Depuis cjuelle époque l'esprit de révolution a-t-il cesse d'allumer et d'entretenir en Angleterre la guerre civile? Depuis qu'il y a été remplacé par l'esprit de liberté. Quand l'esprit de révolution sera-t-il complètement éteint en France? Lorsque l'esprit de liberté y régnera au même degré qu'il règne de l'autre côté du détroit. Puisque tôt ou tard il faudra finir par là, pourquoi n'en pas finir tout de suite? Est-ce que le plus tôt que l'on couronne
(1) MÉLANGBS HISTORIQUES, Lettres sur les Anglais ou Lettres philosophiques. Lettre XI sar rinserlion de la petite vérole; 1727.
(2) Fragubnts HisTORiQUiis , 1688 et 1830, Citadelle de Ham, 10 mai 1841.
LA LOI DU 31 MAI 1868. 37r
et que Ton couvre un édiGce en voie de construction , c*està-dire qu'on le met à Tabri des intempéries , n^est pas le mieux?
Dans la discussion à laquelle a donné lieu Tabolition de la contrainte par corps, M. Baroche, garde des sceaux, inspiré par la vérité, a protesté avec autant de vigueur que d^éloquence contre ce qu'il a appelé a la liberté marchandée » . Pourquoi donc marchander aux Français, qui valent bien les Belges, les Italiens, les Prussiens , les Suisses, la liberté de réunion?
C'est à en rougir!
Ne devons-nous pas, en effet, rougir, nous, peuple libre, ou qui, du moins, nous croyons tel, puisque nous avons fait plusieurs révolutions pour le devenir; ne devons-nous pas rougir, disonsnous, que même rirlande, la malheureuse Irlande, jouisse, sous certains rapports, d'une plus grande liberté que la France de juillet? Ici, par exemple, vingt personnes ne peuvent se réunir sans C autorisation de la police^ tandis que dans la patrie d'O'Connell des milliers d^liommes se rassemblent, discutent leurs intérêts, MEXACEXT LES FONDEMENTS DE L'EMPIRE BRITANNIQUE sans qu'un ministre ose violer la loi qui protège en Angleterre le droit d' association.
Ce sentiment, que, le 4 octobre 1843, dans le Progrès du Pas-de-Calais, dépeignait si bien, la rougeur au front, Ténainent publiscite qui est devenu, en 1852, TEmpereur des Français, ce sentiment, c'est celui que nous éprouvons.
Comment ne Téprouverions-nous pas?
Privé du droit de réunion, le suffrage universel est un muet qui pour s'exprimer n'a qu'un seul signe, le nom du candidat.
Sans le droit de réunion, le suffrage universel est infirme. Mieux vaut le droit de réunion sans le suffrage universel que le suffrage universel sans le droit de réunion, car sans le droit de discuter qui sert à s'éclairer, qu'est-ce que le
droit de voter? Cest le droit de marcher dans l'obscurité et à tâtons, c'est le droit de marcher en aveugle.
La ville de Londres trouve son organisation municipale compliquée : que fait la ville de Londres?
S'insurge-t-elle souverainement?
Non.
Pétitionne-t-elle humblement?
Non.
Elle se borne à convoquer des meetings où s'ouvre la discussion, et où la vérité se fait jour en se faisant compter.
C'est le Moniteur universelXwx'mèmQ qui , le 31 décembre 1866, prenait la peine de nous informer qu'un grand meeting avait été tenu à Saint-James Hall.
Il ajoutait :
Chacun des cinquante-six districts de Londres a ses chartes, ses statuts, ses lois particulières. Outre les conseils, comités et souscomités généraux, il y a des surveillants, des commissaires-voyers, des fabriques fonctionnant comme autant de pouvoirs distincts et indépendants. Il en résulte des rouages inutiles et un surcroît de dépenses contre lequel se sont élevés les orateurs qui ont parlé dans le meeting de Saint-James Hall.
Mais quand donc, à notre tour. Français et Parisiens, édifiés par l'exemple, pourrons-nous enfin nous réunir librement dans la grande enceinte du Palais de l'industrie pour y exposer ce que l'Angleterre fait mieux que nous , et le lui emprunter?
Quand donc le procédé britannique sera-t-il à l'usage de la France? Combien de temps devrons-nous rester encore en arrière et au-dessous de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Belgique , de la Hollande , de la Suisse et de l'Italie , cette afi'ranchie d'hier, que la domination autrichienne et que le
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gouvernement du roi de Naples n'avaient certes pas préparée à la plénitude de la liberté?
C*esi à la liberté de réunion que les Anglais doivent de pouvoir opérer sans révolutions toutes leurs réformes locales et réformes sociales; quand donc les Français en jouiront-ils?
n ne faut ni que les uns s'abusent ni que les autres s'effrayent! C'est la tolérance légale des réunions publiques, ce n^est pas la liberté de réunion qui est en discussion au Sénat.
Après qu'il aura fait pour la loi relative aux réunions publiques ce qu'il a fait pour la loi relative à la presse périodique; après qu*il aura déclaré qu*il ne s'oppose pas à sa promulgation, les réunions publiques ne seront pas plus libres en droit et en fait que ne le sont aujourd'hui les journaux soumis au cautionnement et au timbre; elles le seront moins encore.
Ce que sèment le Corps législatif et le Sénat, ce n'est pas de la liberté, c*est de la pénalité; ce qu^ils récolteront, fautil le leur dire? Ce ne sera pas ce qu'ils craignent, ce ne sera pas de l'agitation ; non , ce ne sera pas de l'agitation , mais ce sera pire , car ce sera de la stérilité. Us ne récolteront rien. Autant la liberté est féconde, autant la tolérance est stérile. Le régime de la tolérance est le régime de l'impuissance. Il appartient au sexe neutre : ni fécondité ni virilité.
S'il y avait une liberté dont l'essai isolé put donner lieu à des excès, assurément c'était celle portant ce nom inquiétant: liberté des coalitions. Eh bien, depuis qu'elle existe quels excès a-t-on eu à lui reprocher? Les grèves sont-elles plus fréquentes qu'elles ne Tétaient? Non. Après cette épreuve décisive, qui aurait du fermer la bouche à tous les adversaires de la liberté, comment M. de Maupas a-t-il per-
sislé dans sa lutte à outrance contre elle? Que TEnapire fasse la guerre pour rendre à la France ses frontières naturelles et nécessaires, ou qu*il reste immobile Tarme au bras, quel autre port que la liberté lui reste désormais ouvert? Si TEmpire n'est pas la liberté, n'étant plus la prospérité et n'étant pas l'unité géographique de la France, que sera-t-il?
Ce n'est pas nous qui posons cette question, c'est la Banque de France et la Bourse de Paris; c'est l'encaisse métallique s'élevant à 1 milliard 247 millions, tandis que le cours du 3 0/0 français demeure au-dessous de 70 francs! Lorsque le numéraire est si abondant, comment ne fait-il pas monter le cours de la rente?
Lorsqu'on a sous les yeux un baromètre politique si persistant dans ses indications, conjment se trouve-t-il encore une voix, même au Sénat, pour parler contre la liberté, qu'elle se nomme la liberté delà presse, la liberté de l'enseignement, ou la liberté de réunion?
La loi sur les réunions publiques , à la promulgation de laquelle le Sénat a déclaré à l'unanimité qu'il ne s'opposait pas, est une loi de tolérance plus qu'une loi de liberté; toutefois, il serait injuste de ne pas reconnaître que, relativement au régime qu'elle va remplacer, elle est une loi de progrès.
Dans les pays de discussion et de gouvernement constitutionnel, comme en Angleterre, il suffit que le progrès ne s'arrête jamais; il peut être lent, très-lent, sans que sa lenteur, même excessive, devienne jamais un péril; mais saffit-il qu'il en soit ainsi dans les pays de centralisation et de gouvernement personnel?
C'est ce que nous persistons à ne pas croire.
Tout gouvernement centralisé , à pins forte raison s'il est
à la fois centralisé et personnel, est tenu à être un grand gouTernement.
C'est la loi de son existence.
Les longs discours des discoureurs, qui trop souvent parlent pour ne rien dire, sont Tabus inhérent à toutes les assemblées où il y a une tribune et des auditeurs. Cet abus, ceseraTusage qui le détruira. Toute liberté non réglementée ne tarde pas à creuser son lit et à régler elle-même son coars; Ayons la patience d'attendre qu'il en soit ainsi! Dès que les réunions auront formé un nombre suffisant d'orateurs exprimant avec concision et autorité leur pensée, ces réunions ne tarderont pas à devenir impitoyables pour les bavards, d'autant plus longs qu'ils ont moins à dire. La liberté ne s'apprend pas sans apprentissage.
La grande diffienllé des ritolations est d'ëtiter la confotion dans les idées popalairet.
Une erreur fatale est de croire qu'il snffiM d'ane déclaration de principes poar constituer on nouvel ordre de choses.
Après une révolution, l'esientiel n'est pas de faire une constitution , mais d'adopter un système qui , basé sur les principes populaires , possède toute la force nécessaire poar fondée et établir, et qui , tout en surmontant les difficultés du moment, ait en lui celte fletibiiité qui permette de se plier aux circonstances. D'ailleurs , après une |utte , nue constitution peut-«Ue ■e garantir des passions réactionnaires? Et quel danger n*f a-t-il pas à traduire «n principes généraux des exigences transitoires?
L, N. BoKtTABTI, t. I**', p. SI}. '