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La vraie "Carte de guerre"

vient de prononcer devant le Reichstag un grand discours de bataille; le comte Czernin, son collègue de Vienne, a susurré, avec la modestie qui convient à un parent pauvre, quelques modulations en mineur. Ils ont commencé par nous déclarer l'un et l'autre qu'ils étaient d'accord sur le fond des choses et dans les plus minces détails; — après cette affirmation — qui n'était pas superflue, — ils ont battu les buissons et il a paru qu'ils s'étaient quelque peu éloignés l'un de l'autre. Là-dessus est isurvenu M. de Kûhlmann, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, qui protège son chef, en attendant sans doute de le remplacer^ et qui a versé sur ses auditeurs les flots de sa phraséologie fuyante et amphigourique. Ce débordement d'éloquence a produit un résultat mirifique. D'une voix unanime, les journaux allemands se sont pâmés d'aise : — Enfin, nous y voyons clair, nous savons où nous allons, — et chacun a apporté son interprétation. Etrange prodige : ces discours si clairs, chacun y voit un sens différent et souvent opposé. C'est le cas de dire que nous sommes aveuglés par des torrents de lumière. — Nous ne serons jamais de bons diplomates, disait un de ses collègues au comte Czernin, pendant qu'il était à Bucarest, parce que je ne mens jamais et que vous mentez toujours.

Sévérité excessive ! Comment accuserionsnous le Chancelier autrichien de mentir, puisque nous n'arrivons pas à comprendre ce qu'il a l'intention de dire ! Il applique de son mieux la formule célèbre : la parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée. Le comte Czernin réussit assez bien dans cet exercice difficile, sans doute parce qu'il n'a pas de pensée.

Nous assistons avec une parfaite indifférence à ces exercices de voltige. — C'est que

tants inofFensifs et en traînant en esclavage des milliers de femmes et d'enfants !

Si Hindenburg et ses complices tentent aujourd'hui de nous amener à un traité prématuré, c'est qu'ils connaissent la faiblesse réelle de leur situation. Leurs victoires ne sont qu'apparentes et, depuis trois ans, leurs triomphes les plus éclatants demeurent stériles, sans autre résultat que de reculer leur défaite, qui était fatale du moment où, dès le début, ils n'avaient pas mis leurs ennemis hors de combat.

L'Allemagne, en août 1914, avait sur les Alliés une supériorité si immense qu'il paraissait extrêmement invraisemblable qu'ils résistassent au premier choc. Elle était ellemême absolument certaine d'un triomphe rapide, et jamais elle n'eût déchaîné le conflit sans cette intime conviction. Une guerre, dans l'état actuel de la civilisation, entraîne de telles ruines matérielles et morales que, pour peu qu'elle dure, elle devient une affaire déplorable,même pour le vainqueur ; une nation ne s'y résigne que quand elle se sent menacée dans son existence ou sa liberté, ce qui n'était évidemment pas le cas de l'Allemagne. Les industriels et les négociants d'outre-Rhin sont des calculateurs fort avisés; ils ne se sont résolus à l'attaque qu'après avoir méthodiquement établi leur compte de profits et pertes et parce qu'ils ont conclu d'un examen attentif de la situation qu'ils étaient sûrs de porter à leurs adversaires des coups si rudes et si rapides que la décision serait acquise en quelques semaines. Les militaires de leur côté ne doutaient pas qu'au mois de septembre l'armée française serait anéantie, Paris occupé et la France définitivement hors de jeu. Or, il s'est trouvé que les espérances les mieux fondées en apparence des politiques, des officiers et des économistes allemands ont été dé-

jouées par révénement et que leurs combinaisons ont fait long feu.

Tout d'abord, la victoire de la Marne a brisé rînvasion. L'occupation de quelques-uns de nos départementsi les plus/ ri(^es a sans doute réduit nos ressources, na^isi le pays est demeuré debout, son organià^ation politique est restée intacte et l'élan natiènal déterminé par le succès de notre résistance a rétabli l'équilibre un montent compromis par nos premiers échecs. Queïijees-^^enïaines plus tard, les batailles de l'Yser ont arrêté la ruée de l'Allemagne sur le Pas-de-Calais et la Manche. Dès lors, en dépit de l'écrasement de la Belgique et de la perte d'Anvers, notre liaison avec la Grande-Bretagne était assurée, et l'Angleterre, qui, en août 1914, somnolait dans le calme d'une parfaite tranquillité, protégée contre toute attaque sérieuse, avait le temps d'organiser sa défense et de rassembler ses forces pour un duel à mort. Echec irréparable pour les Allemands qui, de leur propre aveu, n'ont jamais compté que sur la surprise. Le Kaiser se venge de n'avoir pris ni Dunkerque, ni Calais, ni Boulogne en envoyant à Londres ses avions assassiner des enfants et des femmes. Ce sont là jeux d'Empereurs; ils valent sans doute à Guillaume l'admiration de ses sujets, mais il ne paraît pas qu'ils doivent entraîner le rapide écroulement de la puissance anglaise.

En même temps que ses projets militaires, les vastes combinaisons diplomatiques et politiques de l'Allemagne aboutissaient à une série de faillites retentissantes.

Assez récemment, le 8 décembre 1912, elle avait profité de la guerre tripolitaine et de divers incidents qui avaient indisposé contre nous l'opinion publique au delà des Alpes pour obtenir de M. Giolitti le renouvellement anticipé de la Triple Alliance. Elle se croyait donc autorisée à compter sur le concours ou au moins sur la neutralité bienveillante de l'Italie;

d'ailleurs elle avàît pris ses précautions et elle l'avait si bien ligottée par la chaîne de ses établissements de crédit, le réseau de ses usines et les manœuvres de la Banque commerciale qu'elle la supposait incapable de s'affranchir. — A la première secousse, l'échafaudage patiemment élevé, s'écroule. Le marquis di San- Giuliano lui porte un coup droit en déclarant solennellement que « la guerre entreprise par l'Autriche et les conséquences qui pourraient en résulter ont un but agressif, d'après les paroles de l'ambassadeur allemand luimême », que l'Italie est ainsi absolument libérée de ses engagements qui avaient un caractère purement défensif et que, dans ces conditions, elle refuse de faire le jeu des Hohenzollern et des Habsbourgs. En fait, sinon en droit, la Triple Alliance est brisée et cette rupture contient le germe des événements qui suivent. Sous la pression du peuple qui, plus rapidement que ses chefs, a compris le sens du conflit et en qui, par un sursaut instinctif, se réveille l'âme superbe de la Rome antique, la maîtresse du droit et la gardienne de la civilisation méditerranéenne contre les barbares, l'Italie s'affranchit peu à peu des liens dans lesquels elle avait été sournoisement enveloppée, jusqu'à l'heure où elle déclare la guerre à l'Autriche (mars 1915) et à l'Allemagne (août 1916). Depuis lors, sa volonté de pousser la lutte jusqu'au bout se manifeste avec une résolution toujours plus vigoureuse, et les tentatives multipliées du Kaiser pour jeter le désaiToi parmi nos nouveaux alliés et reconquérir sur eux son ancienne autorité, ne servent qu'à mettre en évidence la faiblesse des germanophiles d'outre^mont et à réunir dans un faisceau plus solide les nations qui défendent contre la poussée des Barbares la tradition classique et humaine.

Contre rAngleterre, l'Allemagne comptait faire appel aux rancunes irlandaises, aux tendances autonomistes des colonies et aux aspirations nationales des pays protégés. OL'au*

torité qu'elle exerçait sur les Jeunes Turcs lui permettrait de soulever les Musulmans et de donner à la Grande-Bretagne assez de soucis du côté de l'Egypte et de l'Inde pour qu'elle fût hors d'état d'intervenir en Europe. Le plan était bien combiné et, à certaines heures, le péril a été sérieux. Nous ne l'avons pas aperçu aussitôt. Les événements sont si divers et si nombreux que nous sommes presque incapables d'en suivre la rapide et multiple évolution, et c'est grand dommage, parce que notre ignorance n'apprécie pas assez la gravité des échecs de l'Allemagne et la portée des avantages que nous avons obtenus. — Au premier signe du danger qui menaçait la métropole, les colonies anglaises qui, pendant les années précédentes, s'étaient enfermées dans un particularisme étroit, ont retrouvé leur patriotisme anglo-saxon ; par dizaines et centaines de mille sont accourus les volontaires du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle- Zélande; dans l'Afrique australe, que l'Allemagne croyait encore frémissante et prête à reprendre les armes, l'inamense majorité des Boers, reconnaissante de la politique habile et généreuse d'Edouard VII, a désavoué les quelques chefs qui essayaient de raviver les rancunes éteintes; le général Botha, après avoir rapidement étouffé les tentatives d'insurrection, a envoyé ses troupes conquérir les

Ouest et de l'Est. L'Inde a prouvé sa fidélité en fournissant des recrues et des vivres. En Egypte, où le Khédive avait écouté les perfides conseils des émissaires de Guillaume II, l'ordre a été maintenu sans coup férir. Le canal de Suez qui forme comme l'artère vitale de l'Empire britannique, un moment en danger, est maintenant protégé contre toute attaque. La Palestine a été conquise et Jérusalem affranchie du joug ottoinan ; la Mésopotamie a été occupée, et le drapeau anglais flotte sur Bagdad d'où le Kaiser prétendait dominer le Golfe Persique et l'Océan Indien.

possessions allemandes de l'Afrii

L'Allemagne avait étendu ses tentacules sur le inonde entier; il a fallu les couper un à un. A mesure *qu*on arrache chacun de ses; suçoirs, la pieuvre s'épuise et s'anémie. Au début des hostilités, sur les points du globe les plas divers, elle s'avançait, agressive, envahissante, formidable. Partout son élan est brisé, son offensive arrêtée. Le corps de la place tient encore, mais les bastions sont démantelés, les postes avancés sont occupés; la garnison a dû se replier en désordre et elle ne continue plus sa défense que par point d'honneur et par discipline, sans confiance, sans joie, jusqu'au jour où, soit à la suite d'une attaque heureuse, soit simplement par lassitude ou disette, elle sera forcée de capituler. Toute place assiégée est condamnée à se rendre si elle n'est pas délivrée du dehors; aucun axiome n'est mieux établi et n'a été plus souvent prouvé par les faits. En dépit de la défection russe, l'Allemagne est encerclée : d'où lui viendra le salut ?

Depuis trente ans, elle travaillait à se créer un vaste empire colonial et ses efforts avaienit en somme été heureux. Quand elle affirme qu'elle se heurtait à l'inimitié universelle et que son labeur était paralysé par la jalousie générale, elle ment, et elle sait qu'elle ment. L'Angleterre et la Russie s'étaient résignées au projet du chemin de fer de Bagdad qui lui livrait l'exploitation de l'Asie Mineure ; l'Angleterre, à la veille de la guerre, négociait avec elle une convention qui lui ouvrait dans l'Afrique centrale et australe de splendides perspectives. L'avenir était magnifique et le présent justifiait tous les orgueils. Sur toutes les mers, elle avait occupé des postes de premier ordre. Les territoires de ses colonies étaient cinq fois plus étendus que celui cle l'Empire, elle gouvernait plus de douze millions de sujets, le chiffre du commerce qu'elle entretenait avec eux se développait chaqite aiinée.

De tout cet eniipire, splendide déjà, graadiose dans l'avenir, que reste-t-il ? — Rie».

De Tsingtaou, elle dominait le Chantoung étendait peu à peu son influence sur la Chine. — Dès 1914, le Japon l'en a chassée et rAllemagne sait bien qu'elle ne retrouvera jamais en Asie la position quîelle a perdue.

Le Congo, le Cameroun, l'Afrique du sudouest et l'Afrique orientale allemande lui assuraient une situation prépondérante dans l'Afrique du centre et du sud. — L'obstination avec laquelle elle les a défendus suffirait à prouver l'importance qu'elle leur attribuait. L'une après l'autre, elles ont été occupées par les Anglais, les Français, les Portugais et les Belges.

Des îles et des archipels du Pacifique, elle surveillait l'Australie, l'Amérique et le canal de Panama. — Comment et quand réussira-telle à les reprendre aux ennemis qui les lui ont enlevés ?

Par haine et par envie, plus que par intérêt, elle avait essayé de nous disputer le Ma-, roc. Peu à peu, par la suite, elle s'était piquée au jeu, avait encouragé ses ingénieurs et ses métallurgistes à y étendre leurs affaires, avait réussi à nous y imposer sa concurrence, avait noué des intelligences avec quelques-uns des chefs arabes. Depuis la guerre, elle a essayé de nous y créer des difficultés. Résultat : notre domination y est plus solide qu'au début de la guerre et plus étendue; ses entreprises sont ruinées; ses complices en fuite; ses intrigues ont eu pour unique effet de hâter une évolution qui, laissée à elle-même, eût exigé peutêtre un demi-siècle.

Guillaume II s'enorgueillissait d'avoir fait de l'Allemagne un empire mondial; il a commencé la guerre pour donner à son peuple la domination universelle; il réclamait pour lui la Weltgeltung, la Weltherrschaft. — Mais où sont les neiges d'antan ?

Depuisi un demi-siècle, la rapidité du déveaoppeinent économique de l'Allemagne causait

radmiration et la stupeur des peuples. Sa fortune, un peu trop brusque, était sans, doute moins solide qu'éclatante, et peut-être aussi étions-nous dupes d'une certaine erreur d'optique; nous cédons volontiers à la tendance de nous décrier nous-mêmes et *nou|5 sommes portés à nous exagérer les mérites et la supériorité de nos adversaires. Leurs procédés n'étaient ni très loyaux ni très prudents, et les pieds sur lesquels reposait la statue de marbre, sans être de plâtre, n'étaient pas d'un métal très solide. En dépit de ces réserves, ii serait puéril de nier la prodigieuse activité matérielle de nos voisins et l'extraordinaire progrès de leur richesse. De 1901 à 1913, leur commerce avait passé de 12 à 25 milliards, ils n'étaient plus dépassés que par l'Angleterre qu'ils serraient de près; ils distançaient largement les Etats-Unis ; la France n'essayait même plus de soutenir la lutte. A la veille de la guerre, les exportations de l'Allemagne atteignaient près de 12 milliards de francs. Preuve de son ardeur au travail, de la discipline de ses ouvriers, de l'énergie et de l'intelligence de ses industriels, de la hardiesse de ses méthodes, de la perfection de ses laboratoires. Conséquence aussi du taux favorable de sa natalité et de la vitesse avec laquelle s'accroissait sa population. Ses économistes insistaient sur ce point : notre sol est surpeuplé et ne suffit plus à nourrir ses * habitants ; nous devons demander au moins un tiers de notre subsistance à l'étranger , pour les payer, pas d'autre moyen que de leur fournir de;s produits manufacturés ; — échange d'ailleurs parfaitement normal, et préoccupations légitimes dont personne n'eût songé à s'étonner si l'Allemagne n'eût pas apporté dans les transactions commerciales ses habitudes belliqueuses, son esprit de mauvaise foi et d'intrigue, et si elle n'eût trop clairement indiqué qu'à ses yeux, la conquête économique d'un pays n'était que le prélude de l'occupation politique.

Ce commerce florissant dont elle était justement fière et qui, d'après ses propres déclarations, n'était pas seulement pour elle un moyen de s'enrichir, mais qui lui était ai)solument indispensable pour nourrir un tiers de sa population, qu' est-il devenu ?

Arrêt momentané, affirment les professeurs d'outre-Rhin : si notre exportation est suspendue pendant la guerre, le mal est réparable, et il ne s'agit après tout que d'un manque à gagner. Les commerçants et les industriels, dont les déductions sont moins théoriques, et qui ont l'habitude de compter avec la réalité, sont moins optimistes. Que resiera-t-il au lendemain de la guerre de cette flotte commerciale dont nos ennemis étaient si fiers ? Les vaisseaux qui ont été saisis par les Etats-Unis et le Brésil, comment les remplacera-t-on ? Que vaudront les bateaux qui, depuis bientôt quatre ans, sont immobilisés dans les bassins de Hambourg ? Combien d'années faudra-t-il pour retrouver les marchés que les usines de Westphalie, du Rhin et de Saxe inondaient de leurs produits ? — En 1913, le commerce de r Allemagne avec les trois grandes républiques de l'Amérique du sud atteignait près de deux milliards; son trafic avec les Etats-Unis dépassait trois milliards. En admettant même, — ce qui est loin d'être démontré, — qu'elle ne soit pas frappée de mesures pénales que justifieraient largement ses cruautés, la plupart de ses clients auront pris l'habitude de s'adresser à d'autres maisons; ils ne montreront évidemment aucun empressement à reprendre leurs relations avec un peuple qui s'est attiré, — il le proclame lui-même, — la haine de l'humanité. Les usines de l'Allemagne utilisaient chaque année pour deux milliards de coton, comment se les procurerontelles ? — Et le milliard de peaux et de cuirs, les 500 millions de laine qui lui sont nécessaires, où les trouvera-t-elle ?

Elle souffre cruellement aujourd'hui de la privation de ces articles de première nécessité

qu'elle demandait à l'étranger. Mais ce n'est là encore qu'un côté de la question, non pas peut-être le plus important. A côté de la consommation, il faut tenir compte de la production. Les travaux, si solidement documentés qu'a publiés dans la Revue de Paris M. Rist, dont la compétence et la modération sont universellement reconnues, ont établi avec quel soin, de longs mois avant la rupture, elle avait mobilisé ses ressources financières. Les dépêches que vient de publier le Petit Parisien dans son numéro du 5 février, nous ont appris qu'elle avait pris les mêmes précautions au point de vue industriel. Elle avait emmagasiné des stocks énormes, grâce auxquels» les industries qui dépendent de l'importation étrangère ont continué à vivre assez longtemps;-leur disparition n'a pas entraîné de crise immédiate, parce qu'elle a été lente et progressive et aussi parce que les ouvriers ont été mobilisés ou ont trouvé du travail dans les usines de guerre, et que les industries métallurgiques ou chimiques ont assez facilement absorbé la main-d'œuvre sans emploi; l'Allemagne actuelle n'est- plus qu'une immense fabrique d'obus et de gaz asphyxiants. Ces articles dans lesquels elle se spécialise, un jour viendra pourtant où ils ne trouveront plus d'emploi. Quelle sera alors sa situation ? — Elle va au devant d'une catastrophe qui n« sera pas moins terrible que celle qui bouleverse aujourd'hui la Russie. Ses chefs le savent et ils essayent par tous les moyens de retarder l'échéance ; comme les négociants aux abois qui, pour rassurer leurs créanciers, donnent des fêtes et annoncent le lancement d'affaires mirifiques, . ils affectent l'insolence et étalent de hautaines revendications. Camouflages enfantins qui ne sauraient tromper personne, parce que leurs comptes de profits et pertes sont trpp faciles à dresser. Plus la banqueroute sera ajournée, plus le kxash sera effroyable.

A quoi servira à l'Allemagne cette liberté

<les mers qu'elle réclame si bruyamment et que personne ne songeait avant la guerre à lui contester ? L'Angleterre a moins que jamais intérêt à lui refuser pleine satisfaction sur ce point; elle sait Men que ses cousins, les rats de terre, — comme les appelait Bismarck — n'auront plus de longtemps les moyens de lui faire concurrence.

Ils ont irrémédiablement compromis leur fortune par leur gloutonnerie, leur imagination désordonnée, leur égoïsme forcené et l'absurdité de leur orgueil. A plusieurs reprises déjà, ces vices fondamentaux de la race germanique lui ont coûté cher. Au Moyen-Age, la Hanse teutonique a, un moment, dominé les mers de l'Europe; sa puissance s'est effondrée parce qu'elle en a abusé et que, peu satisfaite de la situation privilégiée qu'elle occupait, elle a prétendu anéantir ses rivaux. Elle a toujours été moins désireuse de s'enrichir que de ruiner ses voisins — ce qui indique une biea médiocre intelligence commerciale et une éducation fort incomplète. C'est le point auquel on est sans cesse ramené quand on s'efforce de comprendre l'état d'esprit de nos ennemis ; ils n'ont pas fait leurs humanités ; il leur manque d'avoir eu notre xviii* siècle, d'avoir été à l'école de Voltaire, de Montesquieu et des Encyclopédistes qui ont eu, à un degré si éminent, le sentiment de la solidarité, et qui nou^ ont appris que, s'il est utopique d'établir uniquement la société sur les idées de dévouement et de sacrifice, l'individu et le peuple qui fondent leur fortune sur le malheur d'autrui, &ont les victimes de la plus absurde et de la plus criminelle illusion. Gœthe et Kant l'avaient aperçu, qui s'étaient formés à l'école de nos philosophes; mais les nations n'écoutent que les maîtres qui caressent leurs instincts, et rAllemagne a préféré suivre les faux iprophètes : Treitschke, Bernhardi ou Rohrbach et Reventlow, qui, à la suite de Bismarck ^et de Karl Marx, l'ont conduite aux abîmes.

En 1914, elle croyait toucher au but. — ■ Depuis, les ruines se sont accumulées autour d'elle; elle n'a plus un pouce de terre hors d'Europe; elle est pour longtemps bannie des grands marchés de l'univers ; son industrie, privée des matières premières qui lui sont indispensables, est condamnée à la ruine.

Les piorceaux de bravoure de Hertling ne changeront rien à la réalité. — Rendez-nous l'Univers, nous disent nos ennemis, et nous vous rendrons..-, peut-être la Belgique et la Serbie. Nous le croyons sans peine; mais fussions-nous assez sots pour accepter un pareil marché de dupes, il serait hors de notre pouvoir de leur donner satisfaction. L'Allemagne succombe sous le poids de ses fautes plus encore que de notre volonté; le spectacle de sa misère nous inspirerait presque de la pitié si ses philosophes ne nous avaient mis en garde contre cette morale nazaréenne qui ne saurait convenir qu'à des âmes d'esclaves. La vengeance, disait Bismarck, est comme la choucroute, elle n'est vraiment bonne que quand on la mange réchauffée. Même réchauffée, la vengeance iie plait guère à notre palais de Latins efféminés, nous nous contentons de la justice. Elle vient à pas lents, elle vient cependant, inévitable, d'autant plus implacable que le crime a été plus insensé et plus féroce.

Le taureau est frappé mort, il chancelle sur ses jambes, nous (n'aurions qu'à attendre pour le voir s'écrouler sur le sol, mais son agonie peut se prolonger quelque temps. Surveillons-le de près, et tenons-nous en garde contre les soubresauts par lesquels il tente d'échapper à l'angoisse qui l'étreint. Nous sommes armés beaucoup mieux qu'au début; c'est là aussi un des aspects de la carte de guerre que nos ennemis n'ont garde de rappeler et que nous oublions beaucoup trop nous-mêmes.

En 1914, rAUemagne avait sur nous une

énorme supériorité parce qu'elle voulait la guerre, et que, par conséquent, elle s'y était préparée. On dit d'un général qui est attaqué pendant sa marche, qu'il est pris en flagrant délit; l'expression est saisissante et elle traduit exactement la réalité; une armée, obligée de repousser une attaque avant d'avoir occupé ses positions de combat, se trouve dans un tel état d'infériorité qu'il est presque sans exemple qu'elle échappe à une défaite complète. L'Allemagne nous a pris en flagrant délit; elle avait été, à certains points de vue, bien renseignée par ses espions, et, la pensée du crime une fois admise, il n'y aurait qu'à féliciter l'Empereur d'avoir si bien choisi son heure. Il a mis à profit les conseils de ses écrivains ordinaires. « L'Etat, dit Bernhardi, a, vis-à-vis de ses propres sujets, le devoir de commencer la guerre quand les perspectives sont favorables et que les circonstances politiques le servent. Si, d'autre part, les Etats ennemis sont affaiblis et gênés par des circonstances extérieures ou intérieures, et que votre propre puissance militaire représente un facteur supérieur en puissance, votre devoir (so ist geboten) est de profiter de ces circonstances heureuses pour atteindre vos buts politiques. » — Actuellement Bernhardi gêne les écrivains allemands, et ils le jettent volontiers par dessus bord; ils ne sauraient cependant nier l'influence qu'il a exercée sur les cercles dirigeants. Nous ne le citons d'ailleurs que pour la commodité et parce qu'il n'a aucune originalité, ce qui le rend très représentatif; il reflète la pensée de toute rx^llemagne politique et de l'immense majorité de l'Allemagne intellectuelle; il en continue la tradition. Sauf de très rares exceptions, l'Allemagne part du principe que la vie n'est qu'une bataille implacable et que la violence est sainte : « le droit de faire la guerre aboutit au devoir national et politique de la faire. » « L'essence de l'Etat est la force, écrit Treitschke, et qui n'a pas l'âme assez virile

pour regarder en face cette vérité, qu'il ne mette pas la main à la politique. » — « Résolvez-moi ce problème, demandait Frédéric II avant d'envahir la Silésie : quand on a le vent en poupe, doit-on en profiter ou non ? » — ' (( La prudence, disait-il encore, est excellente pour conserver, mais on ne s'enrichit que par l'audace. » — Depuis quelques! années, les sujets de Guillaume II lui faisaient grief de sa timidité et ils lui reprochaient de trop remuer son sabre et de ne pas le tirer du fourreau : pourquoi n'avait-il pas attaqué la France en 1905 et en 1911, à un moment où les chances paraissaient visiblement être de leur côté? — Le Kaiser se flattait de leur prouver que s'il avait ajourné le conflit, c'était pour choisir le fameux instant psychologique dont parle Bismarck.

En août 1914, nous n'étions préparés — nos alliés et nous — ni matériellement, ni politiquement, ni moralement, — Depuis lors, chaque jour a marqué pour nous une avance et un gain.

Matériellement. — Il nous a fallu créer de toutes pièces l'industrie chimique, qui jusquelà était complètement entre les mains des Allemands, développer dans des proportions invraisemblables la production métallurgique, faire en quelque sorte sortir de terre Un outillage immense. On ne réfléchit pas assez à ce que représente d'efforts, de volonté, d'intelligence, la transformation des pays alliés qui, sous la menace étrangère, ont dû brusquement modifier leurs méthodes, se plier à des habitudes nouvelles, satisfaire des besoins inconnus. On parle souvent des fautes commises, des retards, de la routine de l'admimstration, et il n'est pas douteux qu'une semblable mobilisation ne pouvait pas aller sans heurts et sans à-coups. Laissons de côté les ^erreurs et ne voyons que les résultats acquis.

qui sont prodigieux. Non seulement TAnigleterre, qui s'était laissé distancer par TAllemagne dans des proportions considérables, a accru sa production avec une extraordinaire rapidité, mais en Italie et en France, des usines sont sorties de terre, des ouvriers ont été formés, des ingénieurs ont surgi. Qu'on se rappelle le cri de détresse des Allemands au moment des dernières offensives : nous sommes écrasés par une pluie de fer, il est impossible de résister à un semblable déluge d'acier. La guerre, de nos jours est, en fait, une guerre de matériel. — Sur ce terrain, l' Allemagne elle-même se reconnaît vaincue.

Ses soldats sont toujours résistants et braves; il ne vient à l'esprit de personne de refuser à leur courage et à leur esprit de sacrifice l'estime qu'ils méritent. Ils sentent cependant que la supériorité passe peu à peu de notre côté. C'est que, les premiers mois, les qualités naturelles de nos soldats, l'audace personnelle, la mobilité, l'intelligence plus rapide et plus ouverte, l'esprit d'initiative étaient <iompensées par le manque d'expérience, certaines habitudes de laisser aller et de négligence, rentraînement insuffisant. On ne se sentait pas les coudes, on se connaissait mal, on n'avait pas les uns dans les autres une confiance entière. Trois ans de combats ont ajouté aux dons innés de la race les vertus acquises des armées de métier. — Nos voisins, disait Bismarck, auront beau se coaliser contre nous, leur haine ne nous effraye pas, parce que, même s'ils parvenaient à mettre sur pied des forces aussi nombreuses que les nôtres, ils ne trouveraient pas chez eux la matière d'officiers et de sous-officiers nécessaires pour les commander. — Tandis, en effet, que nous avions de plus en plus de peine à recruter le corps de nos officiers e'c que surtout les sousofficiers nous faisaient cruellement défaut, chez nos ennemis, malgré le développement de rindustrie et les progrès du socialisme, la puissance de la tradition et la condition so-

ciale des provinces orientales continuaient à assurer à la Prusse un nombre suffisant d'officiers et de sousi-officiers qui apportaient à l'exercice de leurs fonctions leur fanatisme de caste, leurs habitudes d'inflexible discipline et leur aveugle dévouement aux HohenzoUern.

— De ces chefs de la première heure, qui constituaient à l'armée impériale une ossature singulièrement vigoureuse, combien en restet-il aujourd'hui? Il a fallu les remplacer par des jeunes gens de médiocre expérience ou des vétérans déjà fatigués, qui n'apportent dans l'exercice de leur métier, ni la même joie ni la même vigueur. Nos pertes aussi ont été lourdes, mais les remplaçants sont moins difficiles à trouver parce que, chez nous, l'intelligence moyenne est plus éveillée et les facultés d'adaptation plus universelles.

Nous comptons nos morts par centaines de mille et nos effectifs sont réduits. — Mais TAllemagne n'a pas moins souffert et, devant elle se dresse l'armée anglaise. Pour jdéfendre la Belgique, la Grande-Bretagne n'avait pu mettre en ligne que quelques divisions ; elle a aujourd'hui plusieurs millions d'hommes sous les armes. Ici encore, pour apprécier à sa juste valeur le résultat acquis, il convient de se rappeler le point de départ et le chemin parcouru. Que l'on songe à la force de la tradition chez les Anglais, à la lenteur de leur évolution, à l'horreur religieuse que leur inspiraient depuis Charles I la conscription et le service obligatoire, à la haine des radicaux pour le militarisme, à la force des idées pacifistes parmi les ouvriers et les sectes religieuses. Quand Guillaume II parlait de la méprisable petite armée de French, il traduisait l'opinion unanime de son peuple pour une nation de boutiquiers, trop bien nourris, incapables d'accepter les souffrances d'une campagne et les nécessités de la discipline. Voilà cependant que ce peuple de commis et de marchands a fourni des millions de volontaires, qu'il a voté la conscription, et que cette armée

improvisée, il Ta organisée, il a formé des officiers, créé les services auxiliaires, trouvé des Etats-Majors. — - Aujourd'hui les Etats-Unis à leur tour envoient sur notre front de nouveaux combattants qui se comptent déjà par centaines de mille et qui, dans quelques mois, se chiffreront par millions. « Nous fournirons aux Alliés, disait ces jours-ci le président de la Commission des affaires étrangères à la Chambre des représentants, M. Flood, plus d'hommes et de matériel de toute sorte dans un délai beaucoup plus court que ne pouvaient le prévoir nos espérances les plus optimistes du début. » — Il y aura des écoles, nous nous y attendons et nous savons que personne ne profite jamais complètement de l'expérience de son voisin. Mais les ressources des Etats- Unis sont énormes et ils ont un trop juste orgueil de leur pays pour ne pas vouloir, pour la première fois qu'ils interviennent dans les affaires d'Europe, montrer ce dont ils sont capables et jouer un rôle digne d'eux.

Moralement, nous étions inquietSj vacillants, incertains de notre pensée et comme ballottés entre des religions diverses. Nous nous étions détachés de nos traditions sans qu'elles eussent été remplacées' par^ une foi nouvelle; nous n'avions pour soutien que des aspirations vagues dont la nébuleuse générosité ne suffisait pas à nous défendre contre la souriante indifférence d'un scepticisme amollissant. Dillettanti, disaient nos amis; « Je m'en fichistes )), traduisaient les autres. Sans doute, sous ce vernis de fâcheuse apparence, survivaient chez la plupart les vieilles vertus de la race; on l'a bien vu au moment de la mobilisation. Combien de temps se maintiendrait l'enthousiasme des premiers jours, et notre vaillance mal éprouvée résisterait-elle à des angoisses prolongées ? Rien ne s'improvise en ce monde, ni la vertu, ni le courage, ni le patriotisme ; les âmes sont fragiles.

qui ne sont pas fortifiées et trempées par une éducation méthodique, et les défaillances sont faciles à qui n'a pas l'habitude d'exercer sur soi-même un empire sévère et continu. Les doutes que nous avons tous ressentis, nous semblent aujourd'hui sacrilèges, tant le spectacle auquel nous assistons depuis trois ans est magnifique, tel que jamais l'histoire n'en a connu de pareil. On nous parle sans cesse des géants de 93, et certes, personne n'a plus que moi radmiration de la Convention et des armées républicaines. Combien cependant la France d'aujourd'hui n'apparaît-elle pas plus radieuse et plus sublime que celle de nos grands ancêtres. Nous avons le droit de le proclamer sans impiété et ils peuvent être fiers de leur œuvre, puisque notre France», c'est eux qui l'ont pétrie de leur sang ; râme qu'ils lui ont soufflée était si généreuse et si pure qu'au premier appel, elle a retrouvé sa lumière et sa flamme.

Ce réveil, les Allemands le jugeaient impossible, ou plutôt, tel était leur mépris pour nous, qu'ils ne s'en sont jamais même préoccupés. Les plus matérialistes de leurs écrivains professent cependant qu'après tout et en dépit des progrès de la technique, les forces morales seules déterminent la victoire.

Toutes les nations civilisées sont également braves, a dit Bismarck, qui n'était pas un mauvais connaisseur. Cette égalité de courage,^ à elle seule, suffirait à nous assurer la victoire, puisqu'il n'est pas douteux que nos ressources matérielles iious assurent une immense supériorité numérique. En face des 140 millions de la coalition germano-touranienne^ nous sommes au moins 220 millions (Etats- Unis, France, Italie, Angleterre). Encore fais-je la part belle à nos adversaires, puisque je ne fais état ni de la Roumanie qui ne renonce pas, ni de la Belgique, ni de la Serbie, ni de la Grèce, qui aura sur pied, dans quelques semaines, 300.000 soldats; que je laisse de côté

huit millioiis de Canadiens et cinq millions d'Australiens, dont les contingents ont à maintes reprises fait sentir leur vaillance à nos ennemis. Je néglige et TEgypte, et l'Inde, et nos colonies africaines, qui sont un si riche réservoir d'admirables guerriers. D'autre partr en Turquie, je compte parmi nos adversaires les ArménieDS, les Grecs, les Syriens, les Arabes, qui sont en révolte ouverte contre le Sultan. Dans la monarchie habsbourgeoise, les; Allemands ont appris par de cruelles expériences les sentiments qu'éprouvent à leur égard les Tchéco-Slovaques, les Croates, les Serbes, les Slovènes, les Italiens du Frioul ou les Roumains de Transilvanie. En mettant les choses au pire, nous sommes au bas mot quatre contre un, et probablement cinq...

Si, malgré cette immense disproportion de forces, les Allemands ont longtemps balancé la victoire, c'est à cause de la brusquerie de leur attaque. L'assassin nous a pris à la gorge, pendant que nous rêvions de réforme sociale, de désarmement et de fraternité. Du moment qu'il a eu raté son coup, il était perdu. Ils se trouvent désormais en face d'un adversaire qui a rassemblé ses forces et qu'exaltent à la fois la colère d'une abominable agression et l'approche imminente de la victoire. Par point d'honneur et désespoir, ils continuent un combat dont ils connaissent l'issue fatale. Ils n'y apportent plus cependant l'enthou^ sig^sme du début, parce que les premières années de la lutte leur ont démontré l'inanité de leurs sacrifices; que tous leurs calculs ont été déçus et leurs desseins déjoués; que les classes qui menaient le combat ont été décimées et que leur armée se recrute désormais surtout parmi les hommes qui n'ont été que les instruments passifs, non les fauteurs de la guerre, qu'ils n'auraient pas eu raudace d'entreprendre si on les eût laissés à eux-mêmes, parce que, enfin, et ce ne sera pas un des facteurs les moins importants de notre victoire, ils sont troublés au fond de leur conscience

par la révolte des peuples et la malédiction imanime des cœurs.

L'Allemagne, à bien des points de vue, en est encore aux dogmes que la France et l'Angleterre professaient à l'époque de Louis XIV; elle croit à la sainteté de la force et aux peuples élus que l'Eternel a marqués de son sceau pour qu'ils régnent sur le monde; elle voit dans la guerre le suprême jugement de Dieu et le seul but réel de la vie. De là, sa puissance militaire dans un monde plus évolué qui implique et exige la paix. Les croyances les plus massives n'échappent jamais complètement pourtant à la pénétration de l'atmosphère où elles baignent, et elles se lézardent, blessées par d'invisibles fissures. Quelque hautes murailles que ses gouvernants aient dressées autour d'elle, ils n'ont pas arrêté l'infiltration des idées modernes. A certaines heures, l'Allemagne doute de son droit et elle pressent la caducité des doctrines sur lesquelles elle s'appuie; elle essaye d'étouffer la révolte de son âme sous le fracas de ses hautaines professions de foi, elle n'y parvient pas. En vain, l'érudition de s^s sophistes invente les arguments les plus spécieux : au fond de son cœur, elle hésite devant le verdict unanime qui déclare que sa conduite est injuste et mauvaise; un sourd remords paralyse son élan et énerve son courage. Que serait le monde le jour où les traités les plus sacrés n'auraient plus aucune valeur ? où les petits peuples seraient sans cesse exposés à l'invasion ? où la guerre elle-même serait déshonorée par l'emploi des moyens les plus féroces? — où il serait licite aux vainqueurs de déménager les pays envahis?— où l'esclavage antique serait rétabli? — Si l'Allemagne triomphait, une lueur sinistre s'étendrait sur la terre; elle a tenu la gageure absurde de barrer la route à l'avenir. Elle a contre elle la force des choses qui entraîne l'humanité vers la lumière, et, malgré qu'elle en ait, elle se sent troublée par la menace des puissances invisibles qui conspirent

contre elle avec nous. Les armées de Napoléon ont cessé d'être invincibles du jour où ses soldats n'ont plus été portés par la conviction que leur victoire était nécessaire et sainte.

Du moment où le plus léger flottement moral a commencé à se manifester dans l'âme de son peuple, l'Allemagne a perdu l'avantage qu'elle tirait de sa constitution politique. On admet généralement que les démocraties sont pacifiques et l'on a raison. Non pas peut-être que les foules soient nécessairement rebelles aux entraînements belliqueux, mais elles sont médiocrement organisées pour le combat. Elles sont impropres aux vastes desseins, médités dans l'ombre des cabinets et patiemment poursuivis; elles acceptent mal les longs sacrifices qu'implique la préparation méthodique de la guerre ; surtout, les opérations militaires qui exigent essentiellement la rapidité, le secret et la concentration du pouvoir dans les mains de quelques généraux, sont ralenties et gênées par les habitudes de discussion et de contrôle qui sont la raison d'être des régimes parlementaires.

Dans l'Empire germanique, la haute politique a toujours été considérée comme le domaine réservé du souverain ; le Reichstag n'exerce aucune influence sur la direction générale des affaires et, pendant trois ans, la dictature de Guillaume II et de ses généraux n'a rencontré aucune opposition, alors qu'en Angleterre, en Italie, en France, les luttes de partis continuaient aussi âpres que par le passé, à peine voilées par le patriotisme commun, et que les gouvernements étaient obligés de conquérir chaque jour l'appui de leurs Parlements. De là, des tiraillements, des hésitations et des revirements qui ont souvent paralysé et toujours affaibli l'action militaire. Quelque bouleversement moral qu'entraîne l'état de guerre, il était enfantin de supposer

qu'il détérininerait une révolutioif temédiate' des kmes et le triomphe subit et complet d'ua nouvel esprit. Une longue expérience était nécessaire pour que l'Union sacrée, proclamée dès le début avec une bonne volonté sincère, mais superficielle, triomphât des souvemrs anciens, des préventions accumulées, et êts rivalités qui sont la rançon des régimes (fe discussion et de liberté.

Dès que les hostilités se prolongent, les^^ démocraties reprennent leur supériorité, qui est de donner aux gouvernements une base plus large et, par conséquent, plus solide et plus stable. La discipline y est plus ferme parce qu'elle est consentie, et le dévouement y est plus actif et plus spontané parce que chaque citoyen es*t plus directement intéressé à la vie publique et plus immédiatement atteint par les vicissitudes nationales. L'histoire démontre que, slls ne sont pas écrasés au premier choc, les peuples libres finissent toujours par l'emporter : malgré son génie, Napoléon a été battu par l'Angleterre parlementaire. Qu'il s'agisse des Hussites, des Puritains de Cromwell ou des armées de la Convention, les troupes révolutionnaires, après quelques échecs dans la période d'organisation, prennent assez vite un irrésistible ascendant sur leurs adversaires.

Rien ne permet de croire aujourd'hui à la proximité ni même à la possibilité d'une révolution en Allemagne et nous nous exposerions à de redoutables déceptions si nous nous attendions à un soulèvement populaire ; un pays n'échappe pas si facilement à des habitudes séculaires de servitude et de prostration. Mais il y a bien des nuances et une révolution n'est pas nécessaire pour qu'un gou- vemement soit sensiblement affaibli. Il est visible que, chez nos voisins, le pouvoir a une tendance à se désagréger, que la fermentation est générale, que l'autorité s'y heurte à un sourd mécontentement. En prenant garde d'exagérer la gravité de ces symptômes qui

sautent aux yeux des observateurs les moins perspicaces, constatons du moins que Tunanimité servi le et religieuse des premiers jours a disparu; l'opposition devient plus nombreuse et plus virulente; les luttes y sont plus acerbes, pendant que chez les Alliés la pression de ropinion oblige les partis à ajourner leurs querelles et à subordonner leurs rancunes à l*intérêt supérieur de la patrie. Les quelques retardataires qui, incapables de s'adapter à la situation nouvelle, demeurent parqués dans leurs anciens programmes ou leurs querelles vieillottes, perdent tout crédit dans le pays. Sur les ruines des anciens groupes, la France se dresse, défendue par tous ses enfants, la France d'aujourd'hui et la France de toujours; la France de Saint-Louis, de Jeanned'Arc et de Henri IV, comme la France de Danton, de Lgmartine et de Jaurès.

A l'heure où va peut-être s'ouvrir le suprême combat, le moment est bon pour dresser notre bilan ; la balance, qui ressort d'un examen sincère et loyal de la situation, nous est nettement favorable. Au point de vue militaire, économique, moral et politique, l'inventaire nous permet d'affirmer que les années qui viennent de s'écouler, se soldent pour nous par un bénéfice considérable et tel qu'il était à peine permis de l'espérer. La carte de guerre que déploient triomphalement Hindenburg, Hertling et Czernin, ressemble aux comptes rendus d'une banque véreuse : ils dissimulent les pertes, ils^comptent comme bénéfices des débiteurs douteux et des créances manifestement irrécouvrables ; les gains qu'ils annoncent n'existent que sur le papier et leurs actionnaires même, bien qu'ils n'aient pas l'habitude de regarder les choses de près, aperçoivent les supercheries dont ils sont victimes et s'alarment des rapports mensongers qu'on leur présente.

Est-ce à dire que la victoire sera désormais facile et que nous n'aurons pas à traverser encore des jours difficiles ?

Pas le moins du monde. Il est manifeste au contraire que nous entrons dans la période la plus dure de la guerre, celle où, à l'arrière, nous en sentirons plus directement, dans la vie quotidienne, les conséquences matérielles. Jusqu'ici, nous n'en avons connu que les angoisses morales; notre existence est demeurée aussi large que par le passé, nous n'avons connu ni les privations ni même la gêne. Nous entrons désormais dans une période de difficultés et de demi-disette. Une partie ide notre territoire est encore entre les mains îde l'ennemi ; les sous-marins ont diminué notre tonnage dans de sérieuses proportions; des millions de travailleurs oiit été mobilisés, et, d'éléments actifs, sont devenus éléments passifs. La consommation a augmenté et la production a fléchi ; une quantité énorme d'usines ont été absorbées par les exigences ée a défense nationale. Dans les campagnes, les ^ngrais n'arrivent pas, les bras manquent, le •endement s'abaisse. Que l'on me permette une expression populaire, qui a le mérite d'être iclaire et pittoresque : il faut que chacun, quels que soient son rang et sa condition sociale, se serre le ventre. Actuellement, quiconque persiste dans ses habitudes de luxe et de bienêtre est un mauvais citoyen. Le moindre gaspillage est un acte de trahison.

Les privations qui nous attendent, acceptons-les, non seulement sans périle mauvaise humeur, — nous ne sommes pourtant pas des enfants mal élevés qui boudent ou trépignent )arce qu'on leur a refusé un bonbon et une barre de chocolat — mais avec joie, parce qu'elles sont un signe manifesté que la défaite de nos ennemis approche.

Ils ont eu le mérite, que nous n'avons pas u imiter à temps et que trop de nos jour-

naux ont sottement raillé, de prévoir les difficultés qui les attendaient et de réglementer la consommation. Par là, ils ont réussi à prolonger leur résistance. Si bien combinées qu'elles soient cependant et strictement observées, les précautions ne sauraient triompher à la longue de la réalité. La supériorité dont ils se targuaient orgueilleusement, se retourne aujourd'hui contre eux. Leur population est beaucoup plus dense que la nôtre : il n'en est que plus malaisé de l'alimenter. Leur agriculture était plus avancée et ils obtenaient des rendements plus élevés que nos paysans : lo déficit qui résulte de la pénurie de maind'œuvre et de l'insuffisance des engrais n'en est que plus sensible. — Notre climat est plus doux et nos cultures plus variées ; notre hiver est beaucoup moins long; dans quelques semaines commencera l'arrivage des produits de l'Algérie, du Midi et de la Bretagne.

Les Allemands comptent pour se ravitailler stir la Russie méridionale. Dans la zone immédiate des armées, ils n'auront pas grand chose à glaner. Des stocks plus importants de céréales existent probablement à l'intérieur : mais comment arrivera-t-on à les transporter? Nous nous plaignons de la désorganisation de nos chemins de fer ; combien plus grave cependant est la crise des leurs, dont les lignes avaient été moins soigneusement construites et qui ont été soumises à une exploitation infiniment plus intense. Les paysans de l'Ukraine qui ne veulent plus de papier monnaie, ne livreront les récoltes qu'ils ont cachées que contre des marchandises. Où les Allemands les trouveront-ils ? Quand ils ont essayé de reprendre le trafic avec la Russie du nord, leurs négociants n'ont trouvé à offrir aux maximalistes que quelques objets de luxe, des bibelots, des corsets, des miroirs, bric-à-brac défraîchi qu'ils avaient péniblement retrouvé au fond de leurs boutiques. Avec ce ramassis gratté dans les tiroirs, payeront-ils les millions de tonnes de vivres qui leur seraient in-

dispensablesi ? Pour nous ravitailler, nous avons le monde — et la France. Souhaitons vraiment que nos portions ne soient pas trop fortes, parce que nous avons le droit d'affirmer que celles de nos ennemis! seront fatalement beaucoup plus réduites.

Les Allemands sont disciplinés et résignés. — Soit, ils sont gros mangeurs aussi et, au delà- de certainesi limites, Fhomme qui a faim est obligé de demander grâce. Depuis deux ans qu'ils sont réduits à la portion congrue, ils ont épuisé leurs réserves et ils sont touchés de l'oiseau. Quelle est la portée des récentes grèves ? — - Il n'est pas facile de le savoir et je ne suis nullement disposé à l'exagérer; elles prouvent cependant que les souffrances et les privations commencent à paraître intolérables. La censure a beau être attentive et la presse dévouée, la vérité filtre à travers les frontières les plus hermétiquement closes. Il ne se passe pas de jour, me disait récemment un neutre qui revenait du pays des milliards, qui ne soit marqué par une émeute, dans une ville ou dans une autre; jusqu'à présent, rien de très grave, on échange quelques horions, on emporte quelques blessés à l'hôpital, on emmène au poste une poignée de manifestants et de femmes exaspérées; on distribue quelques mois de prison, on supprime quelques journaux. Symptômes sérieux : nous approchons du point où l'ossature politique craquera sous la pression dé la misère.

Déjà, là où les courages tiennent encore, les corps fléchissent, la capacité dé travail diminue, usée par une nourriture insuffisante et mauvaise. Les soldats reçoivent encore les rations nécessaires, mais leur confiance est ébranlée par les nouvelles qui leur arrivent de l'intérieur et ils songent avec angoisse que leur dévouement ne suffit pas à défendre leurs femmes et leurs enfants contre les tortures de la faim. La production des usines s'abaisse parce que les ouvriers ne touchent qu'une faible quantité de pain.

Du moins, les Allemands sont-ilsi soutenus dansi leurs épreuves par leur implacable volonté de domination. Mais leurs alliés ? Les Turcs sont de si longue date habitués à vivre de rien qu'ils acceptent la famine avec leur fatalisme ordinaire, et les Bulgares, qui sont presque exclusivement des paysans, sont égoïstes et madrés; on peut admettre que leur dévouement à Guillaume ne les a pas empêchés de prendre leurs précautions et qu'ils ont soustrait une partie de leur récolte aux plus rigoureuses perquisitions.

Mais l'Autriche ? Les renseignements qui nous parviennent de Budapest et de Vienne sont trop concordants et trop précis, pour qu'aucun doute soit possible : là situation y est désespérée et la misère atroce. La révolte y eût déjà éclaté sans l'implacable surveillance des agents du Kaiser qui ont mis la main sur l'armée et l'administration : combien de temps parviendront-ils à contenir le désespoir des foules ? Quelle perspective ouvrent-ils à leurs sacrifices ? Celle de se perdre dans l'empire germanique et de renoncer à leur indépendance ? — Le Berlinois se console de son jeûne en pensant à la conquête du monde et aux jouissances qu'elle lui apportera; il exige du Viennois qu'il meure de faim pour que sa ville cesse d'être une capitale et que son empereur ne soit plus qu'un vassal des HohenzoUern. Comment s'étonner si, parmi lès plus fidèles sujets de Charles le iPosthume, beaucoup commencent à se demander s'ils ne payent vraiment pas trop cher l'honneur qu'on leur promet de se confondre dans la tourbe des sujets de Guillaume II ?

Encore ne s'agit-il que des Allemands d'Autriche que rattachent à l'Empire germaniquè la communauté de langue et l'orgueil de race. Les autres, Palonais, Petits Russes, Serbes, Slovènes, Croates, Roumains, Tchéco-Sloyaques, sont animés contre Guillaume II et ses

complices d'une colère implacable qu'ils ont proclamée dès le premier jour et que leur misère a poussée à son paroxysme. Dès aujourd'hui, il n'y a aucune exagération à affirmer que, dans la monarchie du beau Danube bleu, ^ la majorité de la population est en révolte ouverte contre son souverain et que le reste est à bout de ressources et de force. A mesure que le nombre s'accroît des ennemis de l'Allemagne, ses alliés tombent dans une apathie atone ; incapables désormais de lui apporter aucun appui effectif, ils ne sont plus qu'un poids mort qui embarrasse sa marche et alourdit ses mouvements. Médiocre condition pour soutenir un duel à mort que d'avoir sur les bras ce cadavre qui s'appelait hier l'Empire Austro-Hongrois.

Nous autres Allemands, disait Bismarck, dans le discours qui fut son testament politique, nous craignons Dieu et nous n'avons pas d'autre crainte. — Timor domini, initium sapientiœ; la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, — à condition que le fidèle en tire les conséquences naturelles. C'est un pauvre serviteur de l'Eternel que le souverain qui méprise la justice et qui foule aux pieds les droitsi les plus sacrés de l'humanité. Un journal satirique américain racontait ces^ derniers jours que, pour remercier son bon vieux Dieu de ses loyaux services, Guillaume II venait de lui accorder une preuve insigne de son impériale faveur : il l'avait inscrit dans les rangs de sa féale noblesse et l'avait nommé « von Gott ». Certaines annexions sont plus faciles à décréter qu'à réaliser et il est des recrues que les enrôleurs prussiens auront de la peine à conserver sous leurs drapeaux. Les Pangermanistes s'imaginent nous effrayer par leurs gestes de fier-à-bras et leurs clameurs de. matamores. Leurs vociférations nous laissent parfaitement calmes. Pour nous épouvanter, ils nous ont tour à tour menacés de l'insurrection de l'Islam, — qui n'a pas

empêché notre Algérie de nous envoyer des milliersi de soldats héroïques; — de la formation d'une armée polon^^ise, — qui a fini par se constituer en effet... pour combattre sous nos drapeaux, — et de l'occupation de la Russie, — qui, avant de ravitailler l'Allemagne, 4 doit d'abord songer à ne pas mourir de faim.

A ce tableau de haute fantaisie, nous opposons des faits que tout le monde peut aisément constater.

Il n'est pas vrai que nous ayons déclaré la guerre, disaient au début des hostilités les Intellectuels allemands, et il n'est pas vrai que nous ayons bombardé Reims. — N'avouez jamais, conseillait un criminel aux amis dési- , reux de marcher sur ses traces. — C'est une tactique commode, mais par moment un peu niaise.

Est-il vrai, demanderons-nous aujourd'hui aux Allemands, que vos colonies, sans exception, sont occupées par les Alliés ? que votre commerce est ruiné ? que vos flottes pourrissent dans vos ports ? que votre clientèle se détourne de vous ? que l'Asie et rAmérique sont coalisées contre vous ?

Est-il vrai que l'armée anglaise compte plusieurs millions de soldats? que les Américains nous ont déjà envoyé des dizaines de régiments, et que, chaque semaine, de nouveaux renforts viennent régulièrement grossir leurs rangs ? Est-il vrai que, depuis trois ans, après notre premier recul, nous avons repris notre équilibre, regagné l'avance que vous aviez sur nous, transformé notre industrie et complété notre organisation matérielle, de sorte que nous bravons sans inquiétude les assauts les plus furibonds et les plus désespérés ?

Est-il vrai que les divisions que vous comptiez exploiter contre nous, n'ont en rien en- / travé notre défense, qu'elles se sont fondues et volatilisées sous le souffle ardent d'un patriotisme unanime, et que, tandis que votre régime politique gémit et chancelle sous l'orage du mécontentement populaire, nos prin-

cipes démocratiques s'adaptent -^plus étroitement aux nécessités de la défense ? *

Est-il vrai que vos privations sont infiniment plus anciennes que les nôtres ? que vos ressources sont moindres et s'épuisent? que la misère vous étreint plus angoissante chaque jour ?

Libre à vous de nier l'évidence ? vos mensonges, — purement ridicules au début, — sont excusables aujourd'hui, et votre obstination mériterait quelque sympathie si vous ne vous étiez pas mis au ban de l'humanité par la déclaration de guerre et par la manière dont vous avez conduit les hostilités. — Ils ne • changent rien à la réalité. On a beau s'enfermer dans une cave et jurer au monde qu'il fait nuit noire; les paroles d'honneur du comte de Hertling et du comte Czernin n'empêchent pas le soleil de luire dans les cieux.

Vous vous vantez de vos conquêtes. — Vous avez tort, parce que ces conquêtes vous condamnent à de lourdes réparations; plus elles sont étendues, plus vos crimes sont énormes et plus votre responsabilité est redoutable.

Vous étalez triomphalement la carte de guerre. — Votre impudence est aussi une lourde imprudence... après tant d'autres, — puisque votre carte de guerre n'est en réalité qu'une carte à payer.

E. Denis, Professeur à la Sorbonne..

Alençon et Cahors. — Imprimeries A. CorESLANT.

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