CHAPITRE III
LE VÊTEMENT D’HOMME ET DE GUERRIER (folio clxi r° et v°).
Sommaire : Prohibitions faites aux femmes par l'écriture et les canons, à propos du costume et de l’extérieur.
I. — Jeanne excusée par sa mission, par l’ordre de Dieu, par raison de pudeur. — Exemples semblables dans la vie des saintes.
H. — Réponse aux objections. — Développements. — Véhémence de l’auteur.
« On fait un crime à Jeanne; on la déclare prévaricatrice de la loi divine et humaine, pour avoir porté un vêtement d’homme, des armes, et s’être fait couper les cheveux. C’est, dit-on, défendu par la loi. On lit au Deutéronome (c. XXII) : « Que la femme ne porte pas des vêtements d’homme, ni l’homme des vêtements de femme. « Même défense dans la loi canonique au chapitre Si quæ millier (distinc. XX) ; cela s’étend à la chevelure : chapitre Quæcmnque millier (ead. dist.). C’est sous peine d’excommunication.
« Mais certes si l’on considère la mission divine, vraisemblablement intimée à Jeanne par ses révélations ; le service guerrier à accomplir par commandement divin, au milieu des hommes d’armes; on trouvera qu’elle avait un motif raisonnable de prendre le vêtement viril au milieu de tous ces guerriers.
« Il n’y a rien d’ailleurs de déraisonnable dans l’assertion, d’après laquelle elle a affirmé que ses voix lui avaient commandé de la part de Dieu de prendre le costume masculin et militaire; et elle ne devait pas, pour obéir à l’homme, transgresser un ordre de Dieu dont elle était certaine. Ceux qui sont conduits par une loi particulière sont conduits par l’esprit de Dieu, et (sotls ce rapport) ne sont pas assujettis à la loi commune. Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté [Gai. II).
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
« Il y avait eu outre une cause raisonnable, dès que Ton part de ce fondement qu’elle avait mission pour faire la guerre. Ce n’était pas par esprit de libertinage, de superstition idolàtrique; ni pour aucun des motifs qui inspiraient aux païens semblable travestissement, et qui avaient porté Dieu, d’après le saint docteur (i8 2* q. 102 a. 3, G, et 2* 2* q. 169 a. 2 ad 3m), à le prohiber dans la loi. Au contraire elle y avait eu recours pour ne pas provoquer des désirs pervers, parmi les hommes au milieu desquels elle vivait. Aussi dans le meme passage, le môme saint docteur enseigne-t-il que pour une raison d’utilité, pour se cacher, pour sauvegarder sa pudeur, faute d’autre vêtement, et pour causes semblables, une femme peut prendre un vêtement d’homme et est exemptée de la loi.
« Des causes raisonnables ont fait que des saintes ont ainsi changé les habits de leur sexe. Elles sont nombreuses celles qui, par raison de pudeur ou de piété, ont porté des vêtements d’homme jusqu’à la fin de leur vie. Sainte Nathalie, femme du bienheureux Adrien, visitait sous un costume masculin les chrétiens renfermés dans les cachots, ainsi que le raconte F. Vincent dans le Miroir. On lit la même chose de sainte Maxime, qui vécut tous les jours de sa vie sous un vêtement de moine; de sainte Eugénie, fille d’un philosophe, qui fut le premier empereur chrétien. Une femme du nom de Mélitienne l’accusant avec une grande véhémence de s’être laissé entraîner avec elle au crime d’adultère, le préteur ordonna que la sainte fût déshabillée pour être battue de verges, et l’on s’aperçut alors quelle était elle-même une femme. Même récit de sainte Euphrasie, fille de Paphnuce. Elle ne quitta pas son vêtement d’homme durant trente ans qu’elle resta en cellule; à la fin elle se découvrit à son père, inconsolable de l’avoir perdue, et qui la retrouva dans la cellule susdite. On peut voir ces récits dans le Miroir , au chapitre où il est parlé de sainte Maxime.
« On voit par là la réponse à l’objection tirée de la loi. Cette loi, qu’on la considère comme judiciaire ou comme morale, ne condamne pas dans la Pucelle le costume viril et guerrier. Des signes certains et de justes raisons la montrent comme le porte-étendard de Dieu pour écraser les ennemis de ce royaume, et relever de leur abattement les infortunés habitants si déprimés.
« Dieu voulait par la main d’une femme, d’une enfant, d’une vierge, confondre les puissantes armées de l’iniquité. Il y a fait concourir les