IV. — Conclusion de Bourdeilles
Les révélations sont le nœud de l’histoire de Jeanne : cette question résolue dans le sens de la Pucelle entraîne la solution de toutes les autres. Les bourreaux de Rouen, en les traitant de fictions coupables ou de prestiges démoniaques, ont été amenés à échafauder une suite d’inculpations sans rapport avec les faits, croulant d’elles-mêmes. Les ennemis du surnaturel, quelle que soit la sympathie qu’ils affectent pour la libératrice, sont forcés de leur emprunter nombre de leurs calomnieuses assertions, et de se faire leurs complices à travers les âges. C’est donc avec raison que les vrais défenseurs de Jeanne se sont toujours attachés et doivent s’attacher encore à mettre en lumière les côtés divins des communications, qu’avec tant d’inébranlable constance la libératrice a affirmé lui avoir été faites par le ciel. Quiconque n’admet pas cette donnée se range parmi les bourreaux de Rouen; il est fatalement condamné, ainsi qu’il a été démontré ailleurs, à ne voir dans la céleste jeune fille, si candide et si transparente1, qu’une fille d’imposture; dans cette âme de tout bon sens, que la plus
1. Jeanne d'Arc sur les autels , liv. III, p. 180, etc., le chapitre entier.
LA PUGELLE DEVANT L'EGLISE DE SON TEMPS
incurable des hallucinées. Le lecteur ne s’étonnera donc pas si, au risque de quelques répétitions, il trouve ici intégralement reproduites les considérations par lesquelles les grands docteurs consultés pour la réhabilitation ont mis en lumière ce côté de l'héroïne. Tous insistent, et la cause l’exigeait.
Le cardinal Bourdeilles consacre à la réfutation des dix-neuf autres inculpations beaucoup moins de pages qu’il n’en adonnées à la réfutation de la première : coupable inventrice de révélations divines . Encore est-il possible de le réduire grandement, en élaguant les vraies dissertations dont il fait précéder chaque incrimination, ou en n’en conservant que l’idée principale. C’est ce qui sera fait.
Deuxième inculpation : Pernicieuse séductrice. — Séduire, dit Bourdeilles, c’est faire dévier du bien pour entraîner dans le mal. Mais Jeanne n'a jamais tenté de détourner quelqu’un de la voie de la vérité et des sentiers de la foi; elle désirait non la perte, mais le salut des âmes. Youdrait-on dire quelle a séduit par ses prétendues révélations? La solution résulte des réponses faites à l’inculpation précédente.
Troisième inculpation : Présomptueuse. — Après avoir défini les diverses sortes de présomption, le vénérable défenseur prouve qu’aucune d’elles n’atteint Jeanne : elle ne s’est jamais réputée quelque chose de grand, mais une simple pucelle ; elle ne s’est pas ingérée d’elle-mème dans ses grandes œuvres, les voix ont dû triompher de ses résistances; elle n'a pas fait de fond sur elle-même, mais uniquement sur Dieu; elle a toujours voulu qu’on rapportât à Notre Seigneur la gloire de ses hauts faits.
Quatrième inculpation : Jeanne a cru légèrement. — C’est périlleux, surtout dans les choses spirituelles. La Pucelle aurait donc trop légèrement ajouté foi aux paroles de ses apparitions. Il semble qu’il y a contradiction entre cette quatrième inculpation et la première. Par la première, on suppose que Jeanne a inventé des apparitions qui n’existaient pas; dans la quatrième on suppose l’existence de ces mêmes apparitions, et l’on affirme que Jeanne a manqué de circonspection dans la conduite tenue vis-à-vis d'elles. Leviter credens. Ces apparitions ont existé, et Jeanne ne les a pas crues trop légèrement. Elle n’a cru qu’à la troisième fois; elle a commencé par être effrayée; elle a prié, elle a porté des offrandes aux prêtres en l’honneur des saintes, elle a fait dire des messes; elle ne s’est rendue qu’à la suite des salutaires avis, des saintes consolations, du goût des choses célestes qu’elle recevait de ces apparitions.
Quant aux hommages qu’elle leur rendait, les principes déjà posés
BOURDEILLES. — LES XIX DERNIÈRES INCULPATIONS CONTRE JEANNE. 39o
prouvent que Jeanne serait innocente, quand même ces apparitions fussent provenues d'esprits mauvais. Ce n'était pas à des esprits mauvais, mais bien aux saintes Catherine et Marguerite, que ces hommages étaient dirigés par celle qui les rendait.
Cinquième inculpation : Superstitieuse. — Après avoir longuement disserté sur la superstition, Bourdeilles dit que probablement les accusateurs veulent faire allusion à l'arbre des fées, à l'étendard de Jeanne, à la couronne portée par un ange au roi, en signe de la mission de la jeune fille.
Ils veulent faire entendre que la Pucelle aurait reçu sa mission des fées qui fréquentaient, dit-on, le beau mai de Domrémy. Jeanne fait crouler cette inculpation en disant qu'elle a eu la première apparition dans le jardin de son père, qu'elle ne croit pas aux fées, qu'elle déteste tout sortilège, notamment les femmes que l’on dit voler par les airs, au nombre desquelles elle ne fut jamais.
Sa bannière ne présentait rien que de très catholique; tout y était à l'honneur de Dieu. Les noms de Jésus et de Marie, le signe de la croix, sont bien connus des chrétiens, et n'ont aucun rapport avec les termes et les signes étranges, propres à effrayer le vulgaire, renfermant peut-être des invocations sataniques, et qui par suite sont prohibés. Jeanne parle de son étendard en termes très orthodoxes ; elle ne croyait pas qu'il renfermât quelque chose de fatal; toute son espérance était en Notre Seigneur, et c'était à Notre Seigneur qu’elle rapportait l'honneur de la victoire. Loin qu’elle ait donné lieu par là à l’accusation de superstition, ce sont autant de signes qu’elle était bonne et fidèle catholique. Cette conclusion du vénérable évêque est précédée de longues explications sur les signes superstitieux.
Pour le signe donné au roi, Bourdeilles regrette avec raison de n'avoir en mains que le sommaire du procès, au lieu du texte même qui lui permettrait d'expliquer certaines paroles susceptibles d'une fâcheuse interprétation. Il pense cependant qu’elles peuvent être prises dans un bon sens, que Jeanne avait probablement en vue. Or ce n'est pas dans leur sens matériel qu’il faut prendre les mots, mais bien dans celui que leur attribue celui qui les emploie, surtout lorsqu'il les explique. Il faut d'ailleurs incliner vers l'interprétation favorable, et les mots, même pris dans leur naturelle acception, ne justifient pas l'accusation de superstition.
Réserve très fondée pour nous qui connaissons la nature du signe donné à Charles et qui avons le texte entier sous les yeux.
Sixième inculpation : Jeanne devineresse. — Trois énormes pages fort savantes sont d’abord consacrées à la divination et à ses diverses espèces. L’application en est ainsi faite au sujet qui en est l'occasion dans les termes suivants :
« D’après le sommaire je ne vois d’autre fondement à cette accusation que l’annonce par Jeanne de certains événements futurs et contingents, tels que la délivrance d’Orléans, le couronnement du roi à Reims, la récupération par le roi de son royaume tout entier. Jeanne ne pouvait pas par elle-même prévoir semblables événements; c’est donc un esprit supérieur qui les lui a révélés. Lequel? est-ce un esprit de divination ou un esprit de prophétie?
« Ce n’est pas un esprit de divination. Les démons ne connaissent pas l’avenir, ou ils ne le connaissent que de la manière indiquée plus haut. Ils se trompent souvent, tandis qu’il n’y a pas d’erreur dans les prédictions faites par les bons anges. Or ici il n’y a pas eu d’erreur ; les événements annoncés se sont accomplis. Donc ce n’est pas par esprit de divination qu’elle les a annoncés. »
Mais, objectera-t-on, elle avait annoncé qu’elle serait délivrée de prison, ce qui n’a pas eu lieu. Bourdeilles répond justement que la manière dont Jeanne parlait de sa délivrance corporelle prouve que c’était de sa part une manière de voir, une interprétation des paroles de ses voix, qui ne lui promettaient pas la délivrance en ce sens.
Septième inculpation : Jeanne blasphématrice de Dieu et de ses saints. — L’évèque, qui dans son diocèse poursuivait le blasphème avec tant d’énergie, ne pouvait manquer de profiter de l’occasion pour exprimer l’horreur qu’il en éprouvait; mais dans le sommaire, loin de trouver un blasphème sur les lèvres de Jeanne, il voit au contraire un profond respect pour le nom de Notre Seigneur, de ses saints et de ses saintes. Si Bourdeilles avait pu lire la grande enquête qui se faisait alors sur la vie de Jeanne, il aurait vu que Jeanne poursuivait les blasphémateurs dans son armée, avec plus de fermeté encore qu’il n’en mettait lui-même à les poursuivre dans son diocèse.
Huitième et neuvième inculpation : Jeanne contemptrice de la loi de Dieu, en récolte contre les censures ecclésiastiques. — Assertions sans valeur, parce qu’elles sont sans fondement. Si l’on voulait parler des vêtements d’homme et de l’armure, il a été déjà répondu.
Dixième inculpation : Jeanne séditieuse. — La sédition, dit le docte théologien, est la division introduite au sein d’une cité, d’un peuple uni par une même loi et par des intérêts communs. La sédition détruit l’unité et la paix, dans un pays et dans une cité faits pour jouir de ces biens. C’est un péché grave dont se rendent coupables et ceux qui excitent la sédition, et ceux qui secondent les perturbateurs. La qualification de séditieux ne doit pas s’appliquer à ceux qui cherchent à renverser un gouvernement tyrannique, c’est-à-dire un régime où les gouvernants recherchent leurs intérêts privés, au lieu de chercher le bien public. Ceux qui combattent
pareil pouvoir ne méritent le nom de séditieux, que lorsqu’il y a quelque chose de désordonné, dans les moyens qu’ils emploient.
Jeanne ne méritait pas le nom de séditieuse. En commandant les armées et en faisant la guerre, elle se proposait non de semer la division, mais bien de subvenir à des opprimés, et de rendre la paix et la tranquillité au royaume, aux bonnes gens d’Orléans et à leur duc.
Onzième inculpation : Jeanne cruelle . — La cruauté est un excès notable dans la répression. Celui qui se rend coupable de cruauté a des motifs de sévir; mais il dépasse la mesure... on peut être cruel envers les autres et envers soi-même.
Jeanne n’a pas été cruelle envers les autres, elle que la pitié et la compassion ont poussée à subvenir aux maux du royaume, à porter secours aux gens de bien opprimés. Loin de se complaire dans le sang, elle portait la bannière pour éviter de donner la mort; elle n’a tué personne; elle a écrit aux Anglais pour leur demander de se retirer paisiblement, afin d’éviter l’eiTusion du sang.
Il ne semble pas qu’on puisse la regarder comme cruelle envers ellemême pour s’être précipitée du haut de la tour de Beaurevoir. Elle cherchait à s’évader et non à se donner la mort; elle se recommandait à Dieu et aux saints ; .elle n’agissait pas par désespoir, mais pour sauver sa vie et secourir de bonnes geus en péril. Aussitôt après sa chute, elle se confessa et demanda pardon à Dieu.
Douzième inculpation : Jeanne apostate . — L’apostasie est la renonciation à la foi ou à un état saint précédemment embrassé ; tels le sacerdoce ou l’état religieux. Dans Jeanne rien ne justifie cette incrimination, à moins qu’on ne veuille dire qu’en embrassant le métier des armes, profession étrangère à son sexe, elle est censée avoir renoncé à ce même sexe. Il a été déjà répondu à ce reproche.
Treizième inculpation : Jeanne schismatique . — Parmi les nombreuses définitions du schisme données par Bourdeilles, le savant défenseur préfère justement celle de saint Thomas : le schismatique est celui qui refuse de se soumettre au Souverain Pontife, et de communiquer avec les membres qui lui sont soumis. Il se demande en quoi Jeanne a mérité d’être accusée d’un crime dont il fait ressortir la gravité. C’est sans doute parce que, ainsi qu’on le dit plus loin, elle aurait refusé de se soumettre au Souverain Pontife et à l’Église. Si c’était vrai, et qu’elle ne fût excusée, ni
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par le sexe, ni par l’âge, ni par l'ignorance, elle serait sûrement schismatique, mais ce sera discuté à l’article XVI.
Quatorzième inculpation : Coupable de nombreuses erreurs dans la foi . — C’est-à-dire hérétique, ce sera discuté à l’article XX.
Quinzième inculpation : Coupable de délits multiples contre Dieu et l'Église . — Discuté à l’article suivant ainsi conçu :
Seizième inculpation : Elle refuse obstinément, expressément , avec endurcissement, de se soumettre au seigneur Pape et à V Eglise. — Incrimination qui se confond encore avec la dix-septième et la dix-huitième, où elle est dite perlinace et obstinée .
L’amour du Saint-Siège qui respire dans tout le mémoire du saint évêque de Périgueux se donne ici libre carrière, quoique, dit-il, il regrette de ne pouvoir pas traiter plus longuement de l’autorité du Pape. Il faut traduire cette thèse que fidèle à sa méthode il établit avant d’en venir à l’hypothèse. Il faut l’opposer aux doctrines des bourreaux de Jeanne; elle fait ressortir l’abîme doctrinal qui existait entre les défenseurs et les assassins de la céleste envoyée.
« Il est notoire, dit Bourdeilles, que la dignité suprême entre toutes est celle du Pape. Il possède la plénitude de la puissance, les autres n’ont qu’une partie de sa sollicitude. Voilà pourquoi le Seigneur, ayant ordonné aux autres disciples de jeter leurs filets, ne dit qu’à Pierre : Affronte la haute mer . Au seul Pierre il a été dit : Tu es Pierre et sur celte pien'e je bâtirai mon Église . Voilà pourquoi, à un titre particulier, il est le Vicaire de Jésus-Christ ; au-dessus de tout homme, au-dessous de Dieu, ainsi que l’explique fort bien saint Bernard dans son livre de considéra tione, son pouvoir domine tous les autres.
« Comme l’enseigne Hugues de Saint Victor, la puissance spirituelle doit instituer la puissance terrestre. C’est ce que nous trouvons au premier livre des Rois (. Samuel institue successivement Samuel et David). Elle doit la juger, si elle ne fait pas bien; mais cette même puissance spirituelle, si elle dévie, n’a d’autre juge que Dieu, selon cette parole de saint Paul aux Corinthiens : L'homme spirituel juge de tout et n'est jugé par personne.
« C’est ce qu’a mis très profondément en lumière le docteur irréfragable, maître Alexandre de Halès (Illlib. distinc.q.130, 105 et 159). Le pouvoir sacerdotal souverain, d’après lui, est tel dans le Souverain Pontife, qu’il ne peut être jugé par personne, et qu’il peut juger de tous. Il peut juger des personnes consacrées au soin des âmes, comme sont toutes les personnes ecclésiastiques ; des personnes dont la vie est appliquée aux choses de la terre, sous la direction du pouvoir temporel, telles que sont les personnes laïques, et cela dans les causes spirituelles des âmes, et aussi à raison du
péché, s’il se glisse dans les choses temporelles. Tout laïque, quelle que soit sa prééminence et sa dignité, relève du for de l’Église, à raison du péché.
« Jérémie était le type de cette universelle puissance lorsque Dieu lui disait: Voici que je l'ai constitué sur les nations et sur les royaumes , afin que tu arraches et que tu détruises , que tu édifies et que tu plantes . Il a les deux glaives, le glaive spirituel et le glaive temporel; Dieu les lui a confiés, ainsi que, l’Évangile en mains, saint Bernard l’établit séraphiquement dans ses livres au pape Eugène. « La loi de l'empire céleste et ter- « restre a été confiée au bienheureux Pierre. »
« Pierre a transmis son pouvoir à ses successeurs. Le Pape est le chef de la sainte Église notre mère. Tous lui doivent soumission, s’ils veulent persévérer dans l’unité catholique... Tous lui doivent pleine obéissance, quand môme ce quïl commande serait pénible.
« Dans toutes les difficultés, dans toutes les ambiguités, il faut s’en tenir inébranlablement à son jugement; et il n’est permis à personne d’enfreindre son commandement : Voilà pourquoi le Très-Haut avait dit (Ueut. XVII) : Celui qui dans son orgueil ne voudra pas obéir au commandement du Grand-Prêtre sera puni de mort; le scandale sera arraché du milieu d'Israël ; tout le peuple à cette nouvelle sera frappé de crainte , et nul dans la suite ne se laissera aller à V enflure.
« Quiconque vous méprise , me méprise, a dit le Sauveur. Aussi, quiconque refuse d’obéir à l’Église ou au Souverain Pontife, chef de l’Église, tombe sous la coupe du glaive spirituel; il est retranché de l’Église, abandonné à la gueule des monstres infernaux; il est séparé du corps du Christ; la porte du ciel lui est fermée.
« Qu’il succombe donc au châtiment de son péché celui qui voudra contredire le précepte Apostolique. Il est revenu au paganisme celui qui se disant chrétien refuse d’obéir au Siège Apostolique; il donne droit de le soupçonner d’infidélité, encore qu'il paraisse être au nombre des fidèles C’est sacrifier aux idoles que de désobéir ; c’est être en quelque sorte coupable d’idolâtrie que de refuser d’obtempérer. Ce sont les paroles de saint Grégoire. « Que l’on sache donc qu’à un très grand péché est dù un grand châtiment. »
C’est en ces termes, et en renvoyant sans cesse aux textes de l’antiquité, que Bourdeilles exprime ce que sa sainte âme éprouvait pour le Saint-Siège. Il était l’écho d’une tradition de quatorze siècles, et il faut le répéter, il renvoie à chaque phrase aux plus augustes monuments du passé. Il continue :
« Il n’est pas douteux que Jeanne n’ait péché très grièvement et n’ait encouru de très grièves peines, si, comme on le prétend, elle a été déso-
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béissante à l’Eglise, au Pontife romain, au Concile universel, et cela expressément, avec un cœur endurci, obstinément, opiniâtrement.
« Mais il faut peser ses paroles. Examinées sans parti pris, elles nous autorisent à penser que dans sa simplicité elle n’a pas bien su d’abord ce que c’est que l’Église. Rien d’étonnant. C’est difficile même pour des ecclésiastiques lettrés, qui ne s’en font pas toujours une idée exacte; à combien plus forte raison, pour une faible jeune fille, encore peu avancée en âge, sans lettres; pour une bergère qui, dans un examen si pressant, manquait de conseillers, et de quelqu’un qui l’instruisît.
« Interrogée si elle veut se soumettre aux décisions de l’Église, elle répond que, pour ce qui est de l'Église , elle F aime, quelle voudrait la soutenir de tout son pouvoir, en faveur de notre sainte foi , et qu'elle n'est pas une personne qu'on doive empêcher daller à F Église et d'entendre la messe . Il semble par ces paroles que, dans sa simplicité, la pauvre fille entendait par le mot Église le temple matériel et l’enceinte murée. Elle est ainsi excusée par l’ignorance.
« Il ne semble pas qu’elle ait refusé avec opiniâtreté et obstination de se soumettre à l’Église et à notre saint Père le Pape. Parmi les nombreuses paroles quelle a dites sur ce sujet, et alors même qu’elle semblait récuser cette soumission, on peut en recueillir comme celles-ci : Elle c?'oit que nous devons obéissance au Pape qui est à Rome; tous mes dits et faits sont entre les mains de Dieu et je m'en rapporte à lui ; je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire qui fût contre la foi chrétienne . Si j'avais fait ou dit , s'il y avait sur mon corps quelque chose que les clercs pussent montrer être contre la foi que notre sire a établie, je ne voudrais pas le soutenir, mais je le mettrais dehors . Paroles qui témoignent d’une soumission à l’Église, au moins implicite.
« Mais elle a parlé plus expressément. Interrogée si elle était soumise au Pape, aux cardinaux, aux évêques et à l’Église, elle répond que oui , Dieu premier servi ; qu'elle aime Dieu, qu'elle le sert, qu'elle est bonne chrétienne, quelle voudrait soutenir l'Église de tout son pouvoir, qu'elle croit que la Sainte Écriture est révélée de Dieu, qu'elle croit bien à F Église qui est ici-bas et que l'Église militante ne peut ni errer ni être en défaut .
« Mais là où elle est plus explicite encore, c’est lorsque, en termes très exprès, elle demande d’être remise à notre saint Père le Pape; lorsqu’elle répond : Pour ce qui est de la soumission à l'Église ; de tout ce que j'ai fait et dit, qu'on l'envoie à Rome, à notre saint Père le Pape, auquel je m'en rapporte et à Dieu premier . Interrogée de nouveau si elle veut révoquer ses paroles et ses actes, elle dit : Je m'en rapporte à Dieu et à notre saüit Père le Pape.
« Ce sont là des expressions d’une soumission expresse et explicite à notre
saint Père le Pape et à l’Église. Le procès préparatoire témoigne d’une manière aussi formelle de cette soumission.
Dix-neuvième inculpation : Excommuniée. — L’excommunication l’atteindrait de par le droit, ou par une sentence spéciale et particulière. De sentence particulière, il n’y en a pas trace dans le sommaire ; par sentence de droit, ce serait peut-être à cause de son vêtement d'homme? Elle a été déjà justifiée sur ce point. Ce serait peut-être pour avoir refusé de se soumettre à l’Église et au Siège Apostolique. Il y a en effet excommunication contre ceux qui disent que l’Église Romaine n’est pas la tête des églises particulières, qu’elles ne lui doivent pas obéissance, comme les membres au chef; on tomberait même dans l’hérésie, en le soutenant opiniàtrément ; mais on vient de voir Jeanne eximée de cette incrimination de désobéissance.
Vingtième inculpation : Hérétique. — Bourdeilles donne une notion générale de l’hérésie : une sorte d’éclectisme parmi les vérités de la foi; il énumère les diverses acceptions que certains pères ont données à ce mot ; il en compte six.
Pour qu’il y ait hérésie, dit-il, il faut essentiellement deux choses : une erreur dans l’intelligence, et l’obstination dans la volonté. Celui qui erre, mais est disposé à se soumettre à l’autorité légitime chargée de le redresser, celui-là n’est nullement hérétique.
Je ne trouve rien dans le sommaire, continue-t-il, qui justifie l’accusation d’hérésie. Pas une erreur; Jeanne confesse hautement la foi. Elle ne doute pas de la vérité de l’Écriture sainte, elle la proclame inspirée. Loin de fuir les sacrements, ce que quelques-uns ont improprement appelé hérésie, elle les reçoit avec grande piété, et dans sa prison les réclame avec instance. Pas trace de simonie, ce en quoi quelques-uns ont vu encore une hérésie. Loin d’être chancelante dans la foi, elle en a fait à plusieurs reprises la plus belle profession ; elle confesse spécialement sa soumission au Pape et à l’Église. Il est vrai qu’en quelques endroits elle a semblé faire quelques réserves au sujet de ses révélations. Mais outre la justification déjà donnée, refuser d’obéir dans un cas particulier, constitue un péché, mais pas une hérésie formelle. Pour qu’il y eût hérésie formelle, elle aurait dû affirmer avec opiniâtreté que l’on ne doit pas obéir au Siège Apostolique, à l’Église.
L’on ne trouve pas que l’accusée ait eu de l’opiniâtreté dans la volonté. La preuve ce sont les paroles par lesquelles il a été prouvé que Jeanne était soumise à l’Église. Bourdeilles les répète; et après avoir cité celles par lesquelles Jeanne avait dit s’en référer au Pape, le digne théologien ajoute :
« On devait humblement déférer à son appel, et renvoyer la cause au
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Saint-Siège, auprès duquel on peut salutairement se réfugier, en passant par-dessus tous les intermédiaires. C’est vrai, principalement dans les causes majeures, telles que sont les causes de la foi, ou des conseils de la foi. Quelle que soit la cause déférée au Saint-Siège, soit par appel, soit de toute autre manière, dès l’instant tout autre juge perd le droit d’en connaître, et s’il le fait, il pèche gravement. Personne autre que le Pape ou son délégué spécial ne peut plus l’examiner, encore moins la juger, et de ce chef le procès me semble encore nul. »
« Je n’ai pas eu en mains, et je n’ai pas lu, le procès entier, dit Bourdeilles, mais seulement un sommaire; c’est sur ce sommaire que j’ai raisonné aussi bien que j’ai pu. Je ne prétends rien trancher témérairement, ni préjudicier à quelque juge que ce soit. Je n’ai voulu que chercher la vérité et l’insinuer. D’après le sommaire, Jeanne ne mérite pas, à mon avis, les qualifications que lui donne la sentence de condamnation.
« Je soumets toutes et chacune des assertions ici émises au jugement du Saint-Siège apostolique et de la Sainte Église, à la correction de ceux qui sont mieux en état de juger. J’offre les hommages de mon respect au roi notre sire, et je le prie de m’être indulgent. »