‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 205 sur 377 · VI. — Nouveaux éclaircissements sur le costume masculin · texte numérisé non relu

VI. — Nouveaux éclaircissements sur le costume masculin

VII. — Plus ample explication sur la soumission à l’Église. — Pourquoi devait-elle dire qu’aucun homme vivant ne lui ferait révoquer ses révélations?

VIII. — Combien injuste l’abjuration imposée à Jeanne, et l’accusation de rechute. — Ce qui excuse Jeanne, si elle a péché. — Rapprochement avec le reniement de saint Pierre.

IX. — Réponse à l'objection qu’elle n’a pas délivré le duc d’Orléans, qu'en sa compagnie les Français n’ont pas fait pour la chrétienté le plus merveilleux des exploits, ainsi qu’elle l’avait annoncé.

On avait transmis au docte évêque une série des difficultés qui avaient été, ou pouvaient être élevées; il annonce qu’il en suivra l’ordre. Ne connaissant pas le texte même, je supprime les numéros, me contentant d’indiquer le point à éclaircir tel que je le trouve dans lapulogiste, et je continue à traduire.

La fréquence et le mode des apparitions. — Jeanne disait avoir vu bien souvent de ses yeux saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite, lui apparaître corporellement, et avoir plus souvent encore entendu leurs voix.

Rien d’étonnant si l’on considère la difficulté de l’œuvre pour laquelle Jeanne avait reçu mission. Saint Michel lui racontait, disait-elle, les malheurs si lamentables de la France et lassurait quelle était destinée à

y porter remède; la révélation avait donc pour but le bien, le salut de tout le royaume ; le salut de toute la nation dans l’ordre spirituel et temporel. Pour des affaires de bien moins grande importance, nous voyons les anges et les saints apparaître sous des figures corporelles, se montrer aux yeux, se faire entendre aux oreilles du corps. L’ange Raphaël apparaît à Tobie, semble manger et boire avec lui, se fait, chose étonnante, le compagnon de voyage du jeune homme. Saint Pierre apparaît à sainte Agathe, et bien d’autres saints à d’autres personnes.

Des paroles de Jeanne, l’on ne peut pas conclure que toutes les fois qu’elle parle de ses voix, elle veuille dire qu’elle a vu corporellement ses apparitions, ou môme qu’elle a perçu des oreilles du corps des sons formés extérieurement; il y a lieu de penser que plus souvent elle était instruite par l’influx d’une image intellectuelle, par l’émission d’espèces intelligibles, ou par l’impression et la disposition des formes de l’imagination1.

Jeanne a dit croire à la bonté de ses voix, qu elles venaient de Dieu, et par son ordre, tout comme elle croit la foi chrétienne, que Dieu existe, et qu’il nous a rachetés de l’enfer.

On peut répondre que le mot comme, sicut , n’emporte pas toujours une absolue ressemblance. Ainsi dans cette phrase : Dieu et l’homme sont un seul Christ, comme l’âme raisonnable et la chair sont un seul homme, il y a bien plus de dissemblance que de ressemblance. Il ne fallait pas chercher à prendre dans ses paroles une jeune fille simple telle que Jeanne, comme si elle avait été un docteur. On devait interpréter ses assertions d’après ce qu’elle a ajouté, à savoir que ce qui lui donnait cette foi, c’étaient les bons conseils, le grand réconfort, les bons enseignements reçus de ses apparitions.

Les docteurs enseignent, d’après saint Thomas (2a 2*, q. 171, a. 5), que celui qui reçoit une révélation est certain quelle vient de Dieu; tel Abraham. Il ne se fût certainement pas préparé à immoler son fils, s’il n’avait eu la plus absolue certitude de la divinité de la révélation qui le lui commandait. Voilà pourquoi Jérémie (c. XXII) disait aux Juifs : En vérité le Seigneur ma envoyé pour faire arriver à vos oreilles toutes les paroles que vous venez d'entendre .

1. « Pufandum est hoc frequentius factum fuisse per influxum intellectualis imaginis, aut emissionem intelligibilium specierum, vel impressionem et ordinationem imaginabilium formarum. » (F° 148 v°.)

LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

Si donc Jeanne a reçu de Dieu des révélations, elle a été certaine qu’elles lui venaient d’une source divine; et elle a pu dire qu’elle croyait à la bonté de ses voix comme elle croyait que Jésus-Christ a souffert sa passion pour nous; comme elle croyait la foi chrétienne, puisque nous ne croyons si fermement les vérités de la foi, que parce qu’elles nous viennent par révélation divine.

ELLE S'EST PRÉCIPITÉE DE LA TOUR DE SA PRISON, MALGRÉ LA DÉFENSE DE SES VOIX; SI CES VOIX VENAIENT DE DIEU, C'ÉTAIT UN PÉCHÉ MORTEL DE DÉSOBÉIS- SANCE. PAR UN ACTE SEMBLABLE ELLE TENTAIT DIEU ET SE RENDAIT COUPABLE D’UN PÉCHÉ DE PRÉSOMPTION, OU DE DÉSESPOIR.

Le saut de la tour de sa prison ne prouve nullement qu’elle n’a pas eu des révélations divines. Ces révélations lui étaient faites pour la délivrance du royaume, beaucoup plus que pour elle-même, et pour la direction de sa conduite personnelle.

Il ne semble pas quelle ait agi par désespoir; elle croyait peut-être pouvoir s’évader en se recommandant à Dieu; aussi fut-elle préservée de la mort.

Il n’y a pas, ce semble, beaucoup à se mettre en peine de la montrer exempte de tout péché. Saint Pierre n’en fut pas exempt, pas plus que beaucoup d’autres, favorisés cependant du don de révélations divines. Il faut montrer qu’elle n’est pas coupable du péché d’hérésie et des autres crimes pour lesquels elle a été condamnée.

Cependant, ainsi qu’elle le disait, elle fut après sa chute confortée par sainte Catherine et elle demanda pardon à Dieu de sa témérité.

ELLE A SUPPLIÉ LES VOIX DE LA CONDUIRE EN PARADIS, ET ELLES LUI ONT PROMIS.

Pareille révélation et pareille promesse ont été faites à d’autres personnes, pour que semblable assurance leur donnât plus de confiance et de courage dans la poursuite de grandes œuvres, et que la joie d’une telle perspective leur fît mieux supporter les maux de la vie présente. C’est dans ce sens qu’il fut dit à Paul (II Cor., XII) : Ma grâce te suffit . Or quelles œuvres ardues avait à accomplir cette jeune fille! Quelles épouvantables

tortures devaient mettre sa patience à l’épreuve ! les événements le disent assez.

1° JEANNE A DIT QU'AVANT SEPT ANS LES ANGLAIS PERDRAIENT EN FRANCE UN GAGE PLUS BEAU QUE CELUI QU'ILS AVAIENT PERDU DEVANT ORLÉANS.

Beaucoup l’entendent de Paris enlevé à la domination anglaise et revenu à l’obéissance du roi, avant la fin des sept ans qui ont suivi la prophétie.

2° JEANNE AVAIT DIT DE LA PART DES VOIX QU ELLE SERAIT DÉLIVRÉE DE PRI- SON ET AURAIT SECOURS DE DIEU PAR GRANDE VICTOIRE; ET CEPENDANT ELLE A ÉTÉ BRÛLÉE.

Ces paroles s’expliquent parce qu’elle ajoute qu’elle ignore la manière, si ce sera en s'évadant de prison, par grand tumulte, ou par une autre voie. En même temps elle ajoute que les voix lui disaient : Ne t’inquiète pas de ton martyre , tu viendras enfin avec nous en Paradis . Mais le martyre délivre heureusement les fidèles de la prison des impies; les martyrs remportent une grande victoire; c’est des martyrs qu’il est écrit au psaume 123 : Les filets qui nous enlaçaient ont été rompus , et nous avons été délivrés.

3° ELLE SEMBLE PRÉSOMPTUEUSE, QUAND ELLE AFFIRME ÊTRE AUSSI CERTAINE D'ALLER EN PARADIS, QUE SI ELLE EN AVAIT DÉJÀ LA POSSESSION.

Ces paroles s’expliquent par le développement donné à sa pensée, quand elle ajoute que cela doit s’entendre à condition qu’elle tiendra le serment et promesse faits à Dieu de garder la virginité de corps et d’âme. Par virginité il faut entendre l’intégrité de l’âme par opposition à la corruption de la chair, selon cette parole de l’Apôtre à tous les fidèles (II Cor., c. X) : Je vous ai fiancés pour vous présenter comme autant de vierges chastes à un époux unique, le Christ; sur quoi 'Nicolas de Lyre fait ce commentaire : vierges par l’intégrité de la foi, chastes par la pureté et l’innocence de la vie.

On peut aussi entendre la rectitude de l’espérance, car l’espérance s’appuie sur le secours de la grâce de Dieu ; et si on y persévère, on obtiendra infailliblement la vie éternelle, tandis que celui qui espérerait y arriver par sa propre vertu se rendrait coupable de présomption.

LÀ PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

ON A INSISTÉ SUR CE QU ELLE AVAIT PRIS DES VÊTEMENTS D'HOMME ET AVAIT PORTÉ LES ARMES.

Quoique ce point ait été déjà touché dans le chapitre précédent1, on peut remarquer avec saint Thomas (2* 2*, q. 169, a. 2 ad 3m) que la défense faite dans le Deutéronome, à la femme de ne pas porter des vêtements d’homme et réciproquement, avait pour but d’éviter ce qui provoque au libertinage. Pareil travestissement, en même temps qu’il enflamme la luxure, donne facilité de la satisfaire. Jeanne disait avec raison que le vêtement d’homme était plus décent pour elle, tant qu’elle était parmi les hommes d’armes. Jeune qu’elle était, sa vue réveillait moins la passion qu’excite naturellement un vêtement de femme. Aussi saint Thomas dans le même passage enseigne-t-il que ce déguisement est permis dans un cas de nécessité, comme pour se dérober à l’ennemi, faute d’autre vêtement, et pour motifs de ce genre. Non seulement c’est permis dans semblable occurrence, c’est parfois utile et louable, dans le cas par exemple où une femme recourrait à pareil stratagème pour préserver sa chasteté, un homme pour conserver sa vie.

Si, pour un bien individuel, tel que la conservation de la vie ou de la chasteté, il est permis de prendre les habits d’un sexe différent, à combien plus forte raison c/était liciteàlaPucelle pour vivre au milieu des hommes, être plus apte à la marche à pied ou à cheval, porter les armes, faire une guerre à laquelle était attaché le salut de tout le peuple et du roi de France.

Raison plus décisive qui ressort du procès. Jeanne affirmait avoir pris ce parti sur un conseil qui ne venait pas de l’homme. Elle n'en chargeait , disait-elle, homme vivant ; elle n'avait pris ce vêtement , elle n'avait rien fait que par le commandement de Dieu; elle croit que tout ce qui se fait sur V ordre de Dieu est bien fait ; l'ayant fait sur le commandement de Dieu et pour son service , elle ne pense pas que ce soit mal fait . Ce sont ses paroles.

Elle ajoutait que lorsqu’il plairait à Dieu, lorsque le temps de le déposer serait venu, lorsqu’elle aurait accompli ce pourquoi Dieu l’avait envoyée, elle reprendrait l’habit de femme. Elle se proposait donc, sa mission finie, de reprendre les vêtements de son sexe.

Si, comme elle l’affirmait et que cela a été prouvé, elle était envoyée

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