X. — Conclusion
C’est encore un des plus doctes personnages de son temps que Jean Bochard, dit de Vaucelles, évêque d’Avranches, dont le court mémoire a trouvé place dans l’instrument du procès de réhabilitation. Il nous dira lui-même comment il fut amené à le composer.
Bochard naquit à Vaucelles, faubourg de la ville de Saint-Lô. Il vint faire ses études à l’Université de Paris, y enseigna et fut porté à la suprême magistrature, le Rectorat, en 1447. Il ne tarda pas à quitter sa chaire de professeur pour devenir archidiacre d’Àvranches. En avril 1453, les suffrages du chapitre l’appelèrent à occuper le siège épiscopal de saint Aubert.
L’évêque d’Avranches jouissait d’une grande réputation de savoir; et il eut grand crédit auprès de Louis XI. A la suite des États généraux de 1470, ce roi le choisit pour son confesseur, et l’employa à la réforme de l’Université de Paris. Le nom de Bochard reste attaché à une mesure
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
scolaire, dont certains historiens se sont moqués, et se moquent encore, avec une légèreté qui prouve combien ils sont étrangers aux questions les plus fondamentales de la philosophie.
Nos idées générales sont-elles de pures formes de notre esprit, sans rien qui leur corresponde au dehors? Guillaume Ockam l'avait enseigné; et il avait laissé des disciples qui furent appelés nominaux . Les nominaux enlevaient en réalité toute science et toute connaissance des choses, puisque, d’après eux, il n’y avait dans les objets rien qui correspondît à l’idée que nous nous en faisons; toute la science dès lors ne porterait que sur les noms, d’où l’appellation de nominaux . C’était plusieurs siècles à l’avance la subversive théorie de l’idéalisme, renouvelée depuis par le teuton Kant, et par la ténébreuse école qui se rattache à son nom. L’évèque d’Avranches persuada à son royal pénitent que la première réforme à faire était de proscrire de l’enseignement un système si fécond en désastreuses conséquences, ruineux de toute science et de toute morale. Ceux-là seulement le blâmeront, qui ne croient pas à l’existence de la vérité, ou qui osent dire que le maître a le droit de déformer l’intelligence de ses disciples, au lieu de l’affermir et de l’ouvrir. Autant vaudrait soutenir que le patron a le droit d’atrophier les membres de l’apprenti, le médecin de donner des poisons corrosifs à ceux qui lui demandent la santé.
Par un édit du 1er mars 1474, daté de Senlis, Louis XI, s’appuyant sur l’avis des principaux docteurs de Paris qu’il nomme, et surtout sur celui de l’évêque d’Avranches, son confesseur et conseiller, défend sous peine de bannissement d’enseigner le nominalisme . Il ordonne que les livres d’Ockain, de Pierre d’Ailly, de Buridan, de Marsile Ficin qui en sont infectés à divers degrés, seront saisis, empilés dans divers dépôts et liés avec des chaînes de fer; il recommande que sur la question l’on s’en tienne à la doctrine d’Aristote, commentée par saint Thomas, par Alexandre de Hallès, Scot, saint Bonaventure, et autres docteurs réaux . Une mesure si sage fait honneur à celui qui l’inspira et à celui qui l’édicta. Pour s’en être écarté, l’âge moderne a roulé d’un idéalisme sans consistance aux abjections du matérialisme; il n’a fait qu’entasser, sous le nom de philosophie, une interminable série de monstrueux délires. L’édit de Louis XI, ou plutôt la réforme de Bochard, fut à peu près unanimement applaudi par l’Université entière, dit du Boulay.
Bochard écrivait. Il a laissé sur tous les livres de la Bible un bref commentaire déclaré excellent par les auteurs du Gallia. Il refusa d’échanger son siège contre celui de Coutances, mais il ajouta à son titre d’évèque d’Avranches celui d’abbé commendataire du Bec et de Cormiers.
Le savant prélat mourut le 28 novembre 1484, après plus de trente ans