‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 223 sur 377 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ON A VU JEANNE PRÉDIRE DES FUTURS CONTINGENTS (folio clxxix r°-CLXXxi r°).

Sommaire : I. — La nature des événements à venir qui sont l’objet de la prophétie. — Quoique Dieu les révèle par l’intermédiaire des anges, les prophètes sont dits les tenir de Dieu. — Les anges font parfois des révélations aux démons; ceux-ci les communiquent aux devins pour accréditer le faux par le vrai; d’où difficulté de discerner le vrai du faux prophète.

IL — Quatre règles pour cela. — Rien que de vrai, dans le sens en vue par le Saint- Esprit, dans les paroles du vrai prophète; le faux mêlé au vrai dans le faux prophète. — Prophétie de prédestination et de commination. — Le vrai prophète corrige les fausses interprétations ; le faux ne le fait pas. — Le vrai prophète n’annonce que des choses utiles et bonnes ; le faux y mêle des paroles mauvaises ou vaines. — S’il y a dérogation aux lois ordinaires de la nature, le vrai prophète en est instruit. — Du sens intérieur des prophètes.

III. — Diverses grandes prophéties de Jeanne. — Réponse à l’objection tirée de la délivrance du duc d’Orléans annoncée par elle; de sa propre délivrance.

IV. — Triple état dans lequel peut se trouver le prophète; moyen de solution pour les difficultés qu’on pourrait faire.

V. — Combien elle a été injustement condamnée comme devineresse, etc.

11 faut parler maintenant de ce qui a suivi les visions et les révélations, de l'annonce de l'avenir.

Ici encore Bréhal fait à la thèse une place beaucoup plus large qu'à l'hypothèse. C’est un traité de la prophétie, de sa nature, de sa principale subdivision, de la manière de distinguer les vrais des faux prophètes. Je me contente d'analyser.

Il y a identité entre la vérité de la prophétie et la vérité de la prescience divine, dont la prophétie est une manifestation partielle.

La prophétie a pour objet la manifestation d’événements futurs. Les événements futurs sont de trois sortes : il en est qui ont une cause déterminée et infaillible, par exemple les révolutions des astres. Les prédire, ce n’est pas faire acte de prophète ou de devin, mais bien d'astronome. Ces événements sont déjà présents dans la nécessité de la cause. D’autres ont une cause qui produit ordinairement tel effet, quoique par exception

LÀ PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

cet effet puisse être empêché par le concours d’autres causes naturelles. C’est la considération de cet ordre de choses qui permet au médecin de prédire la mort ou la guérison; l’on n’est pas prophète pour annoncer l’issue de semblables événements.

Il est d’autres événements qui ne sont nullement déterminés dans leurs causes, et qui n’ont pas coutume de se produire: tels sont les événements fortuits, ou ceux qui dépendent de la libre volonté des hommes, des anges, ou du libre choix de la Providence. Ce sont ces événements, surtout ceux qui sont casuels, ou l’effet d’une libre disposition de la Providence, qui sont réservés à la connaissance de Dieu. Les anges eux-mêmes ne peuvent que s’en former de vagues conjectures, ou mieux ne peuvent les connaître que par révélation divine.

Dieu seul, dont l’éternité très simple embrasse tout, est présent à chaque partie de la durée et la renferme. Dieu seul voit ces événements tels qu’ils seront, ou plutôt tels qu’ils sont déjà par rapport à lui. C’est à ces faits entièrement contingents qu’il faut rapporter ces paroles d’Isaïe : Annonccz-nous ce qui sera, et nous saurons que vous êtes des dieux (c. XLI).

Quelquefois Dieu daigne départir aux hommes la connaissance de ces sortes de faits : il se sert du ministère des anges ; les anges n’étant ici que des ministres ou des instruments, la révélation est rapportée au premier agent; la révélation est dite divine, et ceux qui la manifestent à leurs semblables sont dits vrais prophètes de Dieu.

Les bons anges, enseigne saint Augustin (II sup. Gen. ad litter.), font part de quelques-unes de ces connaissances aux démons, qui peuvent les révéler à certains hommes. Ces hommes n’étant pas éclairés par Dieu ne sont pas dits prophètes. Les démons peuvent par la permission de Dieu révéler quelques vérités, dit saint Chrysostome, afin de recommander leurs faussetés, tandis que les anges instruits à l’école de Dieu ne disent jamais rien que de vrai. Mais les faux prophètes disant quelquefois la vérité, il en résulte une difficulté qui n’est pas mince, dit Bréhal : discerner le vrai du faux prophète. Pour la résoudre, le docte Dominicain propose les quatre observations suivantes, qu’à son ordinaire il développe longuement. L’abrégé seul va en être présenté.

1° L’ange ou le vrai prophète n’annonce rien qui ne doive se réaliser dans le sens entendu par l’ange, et surtout par le Saint-Esprit inspirateur des vrais prophètes (2® 2*, q. 471, a. 6). Cela découle de la définition de la

BRÉHAL. — JEANNE ET LA PROPHÉTIE

révélation : une communication de la prescience divine, tout comme la science du disciple est une communication de la science du maître.

Il n’en est pas de même du faux prophète qui est à l’école du démon. Il a un maître qui trompe et qui se trompe. Le faux se trouve mêlé à ce qu’il peut dire de vrai. Tel Ananias et les autres faux prophètes, dont parle Jérémie aux chapitres xxvii et xxvm.

L’on objectera : Isaïe prédit à Ezéchias une mort prochaine qui ne se réalisa pas; Jonas annonce à Ninive une destruction au bout de quarante jours, qui ne fut pas effectuée.

Bréhal donne l’explication déjà présentée. La prescience divine, très simple en elle-même, voit l’avenir tel qu’il sera, et aussi tel que les causes tendent à l’amener présentement ; et elle peut manifester au voyant ou bien l’eff et final tel qu’il sera, c’est la prophétie de prédestination; ou tel que les causes présentes doivent le produire, et c’est la prophétie de commination. La première se réalise infailliblement ; la seconde peut ne pas se réaliser dans le sens où l’expriment matériellement les mots, puisque ces causes peuvent changer. Elle n’est pas fausse pour cela, puisqu’elle ne fait qu’exprimer la disposition présente des causes. Quand Jonas annonçait à Ninive sa destruction dans quarante jours, il ne signifiait qu’une chose : le cours des iniquités de Ninive est tel qu’il emportera Ninive dans quarante jours (mais ce cours s’étant arrêté soudainement, ou plutôt desséché par la pénitence de ses habitants, la destruction n’eut pas lieu).

2° Si ce que l’ange ou le prophète ont annoncé ne doit pas s’accomplir dans le sens obvie des termes, le Saint-Esprit finira par en instruire le voyant et lui fera connaître si la prophétie doit être prise dans le sens conditionnel, mystique, ou littéral. C’est ce qu’enseigne saint Grégoire dans son livre sur Ezéchiel, où il dit : Le Saint-Esprit, pour que la prophétie ne puisse pas induire en erreur, instruit promptement les prophètes du vrai sens des mots (inspirés) ; il les corrige, leur apprend la vérité et eux-mêmes rectifient ce qu’ils avaient annoncé d’inexact. Les faux prophètes au contraire annoncent le faux, et étrangers au Saint-Esprit ils persévèrent dans leurs faussetés. S’il n’en était pas ainsi, les vrais prophètes auraient dû dans l’ancienne loi être lapidés, conformément à ces paroles du Deutéronome (c. XVIIJ) : Le prophète , qui emporté par son arrogance aura annoncé en mon nom ce que je ne lui ai pas dit , sera mis à mort .

3° Rien de contraire aux bonnes mœurs, rien de vain, surtout rien de contraire à la pureté de la foi, ne saurait se trouver dans les prédictions ou les commandements venus des saints anges ou des vrais prophètes. Ce serait indigne et du ministère des saints anges, et de la sagesse et de la divine providence, qui n’intervient ainsi que pour le bien de l’Église et l’intérêt de la vertu. Tout ce qui est inconvenant, inutile, est par là même faux,

LA PICELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

et doit être attribué au mauvais esprit. Les magiciens par leurs prestiges accomplissent des choses vaines et inutiles, afin, par ces signes menteurs, d’entraîner dans le vice, l’erreur et l’infidélité. Aussi est-il dit au Deutéronome : S’il se lève parmi vous un prophète qui vous prédise une merveille ou un prodige } et que sa parole se réalise ; si cependant il vous dit :

levons-nous , adorons des dieux que vous ignorez vous n’écouterez pas les

paroles de ce prophète (c. XIII).

Objecterait-on le commandement fait à Abraham d’immoler son fils ; aux Hébreux d’emporter les richesses des Egyptiens; il faut répondre : Dieu est le maître de la vie et des biens. Il peut les enlever quand il lui plaît, et celui qui en ce point est l’exécuteur de ses ordres n’attente ni à la fortune, ni à la vie d’autrui; il rend à Dieu l’hommage qui lui est dû. Mais pour éviter ici toute illusion, toute hallucination, il faut faire attention à la remarque suivante.

4° Dans ce cas surtout, la mission, l’ordre donnés par Dieu, doivent être tellement circonstanciés que le doute ne soit possible pour aucun de ceux qui y sont intéressés. Saint Grégoire, au quatrième livre de ses dialogues, enseigne que les saints connaissent par une saveur intime ce que le Saint- Esprit leur communique, et ce que le trompeur leur fait ressentir ; dans ses confessions, saint Augustin raconte de sa mère, quelle affirmait savoir distinguer par une certaine saveur, inexprimable par la parole, la différence entre les révélations de Dieu et les rêves de son àme. Saint Bernard avoue que, dans la perpétration des miracles, un souffle intérieur, un parfum lui faisait sentir quand il possédait la vertu de faire des miracles. Sans cet instinct intime et secret, comment saint Bernard et les autres saints pourraient-ils être excusés de témérité et de tentation de Dieu, pour s’être d’eux-mêmes ingérés dans la perpétration des miracles?

La même chose se passe absolument dans ceux qui reçoivent une révélation. Voyons maintenant les prédictions faites par Jeanne.

D'abord à son arrivée auprès du roi, Jeanne, comme signe expressif de sa mission, prédit avec assurance que par l’aide de Dieu elle ferait heureusement lever le siège d’Orléans, quelle y serait blessée sans cesser de continuer à combattre, qu’ensuite le roi notre sire serait couronné à Reims.

Voilà des signes tirés des événements futurs qu’elle donna dès les premiers jours de son arrivée. On lit au dixième chapitre du premier livre des Rois, que Samuel, envoyé pour donner l’onction royale à Saül, présenta

BRÉHAL. — JEANNE ET LA PROPHÉTIE

comme signes divers événements futurs qui se réalisèrent, ainsi qu’ils avaient été annoncés. Grâce à notre grand Dieu, il n’en a pas été autrement des signes de Jeanne, comme tout le monde le sait.

Elle sut par ses voix qu’elle devait être prise, sans connaître le jour ni l’heure. Si elle les avait connus, dit-elle, elle ne se fût pas exposée au péril; elle ajoute cependant qu’elle eût fini par accomplir ce que les voix lui auraient commandé. Mais depuis cette révélation elle s’en rapporta aux capitaines pour le fait de la guerre.

Étant en jugement, elle fit publiquement la prédiction suivante, à savoir que le roi de France serait rétabli dans son royaume, et finirait par le recouvrer, bon gré malgré ses ennemis; que ce serait par grande victoire que Dieu donnerait aux Français; que les Anglais seraient chassés de France, excepté ceux qui y mourraient, et qu’avant sept ans les Anglais perdraient le plus grand gage qu’ils avaient en France. Ce que plusieurs, fort justement à mon avis, entendent de Paris qui dans ces sept ans fut ramené à l’obéissance du roi, perte pour les Anglais plus grande que celle qu’ils avaient éprouvée devant Orléans.

Elle indiqua encore une épée cachée dans l’église de Fierbois, et marquée de trois croix.

Quand elle demanda à ses voix si elle serait brûlée oui ou non, il lui fût répondu de s’en rapporter à Dieu et qu’il lui viendrait en aide.

Voilà les principales 1 prédictions de Jeanne. Leur accomplissement est notoire et manifeste.

Ce qui est encore plus à remarquer, c’est qu’elles ne renferment rien de vain, de hasardé, de peu sensé, rien de contraire aux bonnes mœurs, ou à la foi catholique.

Ce qu’il y a encore à admirer, c’est l’assurance avec laquelle elle disait savoir ces choses, en étant aussi certaine, affirmait-elle, qu’elle l’était d’être en ce moment en jugement.

Mais, objecte-t-on, elle avait affirmé dans d’autres circonstances devoir délivrer de prison le seigneur duc d’Orléans. Elle a répondu que si elle avait duré trois ans sans empêchement, elle l’aurait certainement délivré ; et cela,, soit en faisant assez de prisonniers anglais pour l’obtenir par voie d’échange, soit en passant la mer avec grande puissance pour mettre fin à sa captivité. Elle ajouta que pour ce faire elle avait eu un terme trop court. Cela se lit bien formellement dans le procès (p. 133-134 et 254).

Une autre objection se tire de ce qu’elle a affirmé en jugement que ses voix lui avaient promis qu elle serait délivrée de prison : ce qui n’est pas arrivé, puisqu’il est de notoriété publique qu’elle a été brûlée.

1. Les principales : les chroniqueurs et les témoins entendus à la réhabilitation en citent une foule d’autres.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Ici encore, comme pour l’objection précédente, ses paroles fournissent la solution. Ses voix ajoutaient à la suite qu’elle ne se mît pas en peine de son martyre, qu’elle viendrait enfin en Paradis. Or, comme il a été dit, les révélations ne doivent pas toujours se prendre dans le sens matériel de la lettre, ou dans la signification qu’elles présentent à une observation superficielle. Souvent c’est le sens mystique ; aussi cette délivrance doitelle être entendue de l’obtention du salut (ainsi que l’indique le contexte). La délivrance de prison est ici celle dont parle l’Apôtre, quand il dit : Qui me délivrera de ce corps de mort? Elle est chantée par David, alors qne parlant dans la personne des martyrs il s’écrie : Les entraves ont été brisées, et nous avons été délivrés .

A cela se rapporte bien la réponse qu’elle fit un jour, qu’on lui demandait si son conseil lui promettait la délivrance de la prison. Dans trois mois, repartit-elle, vous me le demanderez, et je vous répondrai. Ceci se passait le premier jour de mars; or elle fut livrée au supplice trois mois après, c’est-à-dire l’avant-dernier jour de mai. Il faut donc entendre par cette délivrance la délivrance des misères de la vie présente; ce qui a lieu par la mort.

Pour trouver cette réponse insuffisante, alléguerait-on que les voix promettaient à Jeanne le secours de Dieu par grande victoire; ce qui n’a pas eu lieu? Jeanne dissipe encore cette instance, puisqu’elle dit ignorer si ce sera par délivrance de sa prison, par quelque trouble survenu au jugement, ou de toute autre manière.

Encore une remarque pour élucider et cette parole et d’autres semblables.

IY

Celui qui reçoit une révélation peut être disposé de trois manières, relativement à la vérité à prédire.

1° Lorsque l’esprit divin ou prophétique le meut et le pousse; et alors il proclame l’infaillible vérité, conformément à ces paroles de saint Jean : L'esprit de vérité vous enseignera toute vérité (c. XIV). Il a été assez parlé de cet état.

2° Lorsqu’il connaît la vérité par un instinct secret que, d’après saint Augustin (H sup. Gent. ad litter.), les hommes ressentent quelquefois à leur insu. Ce que le prophète connaît de la sorte, il ne peut pas toujours distinguer si cela lui vient de son propre esprit ou de l’instinct prophétique ; car l’instinct prophétique n’est pas accompagné de la certitude de la pro-

BRÉHAL. — JEANNE ET LA PROPHÉTIE

phétie. Ce qui fait, ainsi que l’enseigne saint Thomas (2* 2æ,q.l7i, a. 5), qu’il est quelque chose d’imparfait dans le genre de la prophétie.

3° Lorsque le prophète parle, non pas en tant que prophète, mais comme homme, et qu’à cause de sa réputation, ceux qui l’entendent prennent ses paroles pour des prophéties. C’est le fond de l’exposition de Bréhal qui la développe, et rappelle que le don de prophétie n’est pas une forme résidant dans l’âme du prophète d’une manière permanente, mais bien une impression transitoire, comme la lumière dans l’air.

Voilà pourquoi Samuel envoyé par le Seigneur pour sacrer David répondit : Comment po tarai- je le faire? Saitl V apprendra et il me tuera . Il ne parlait pas en prophète, puisque en réalité il le sacra et ne fut pas tué. Élisée (IV Reg., c. IV) parlant de laSunamite s’écrie : Son âme est dans la douleur, et le Seigneur ne me Va pas dit; il meta caché .

Dans cet état, des prophètes saints se sont quelquefois trompés. Tel Nathan répondant à David qui le consultait pour savoir s’il devait bâtir un temple à Dieu : Faites, dit-il, ce que vous avez dans le cœur , car le Seigneur est avec vous (iIIReg., IV). Nathan parlait alors par son propre esprit.

Bréhal conclut :

De cela il ressort que si Jeanne a prédit quelque chose qui ne soit pas arrivé, ou qui ne soit pas arrivé de la manière prédite, — ce que je ne vois pas, quod non video, — il n’en résulte rien, ni contre elle, ni contre ses prophéties, puisque cela arrive quelquefois à de vrais et saints prophètes.

De là il ressort encore que c’est faussement et injustement qu’on lui a imputé d’être une coupable inventrice de révélations et d’apparitions, une pernicieuse séductrice, une présomptueuse, d’avoir cru légèrement ; d’être une devineresse superstitieuse; de blasphémer Dieu et les saints. Mais il sera traité de ces inculpations plus en détail et plus amplement, lorsque seront discutées les qualifications et les délibérations des docteurs.

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