Procès , t. II, p
APERÇU DE LA PROCÉDURE SUIVIE PAR LES DÉLÉGUÉS
Outre cet appel général à la contradiction, une notification particulière fut faite à ceux qu’indiquaient les lettres apostoliques.
Cauchon avait procédé comme évêque de Beauvais. Ce siège était alors occupé par Guillaume de Hellande. L’àme damnée du bourreau avait été le promoteur au criminel, d’Estivet; il était mort; sa charge était alors remplie par maître Réginald Bredouille. Le Maître, le Frère Prêcheur qui par peur avait siégé à côté de Cauchon, et rendu avec lui la sentence de condamnation, était-il mort? L’avait-on fait disparaître? C’est, attendu une demi-phrase du rescrit apostolique qui nous semble manifestement fautive, un problème pour nous. La position de Le Maître était singulière; lors du procès de Rouen, il était vice-inquisiteur dans cette ville, sans juridiction dans le diocèse de Beauvais. Il avait allégué d’abord cette raison pour ne pas être mêlé à l’attentat. Cauchon qui voulait l’Inquisition pour complice avait écrit à l’Inquisiteur général du Nord de la France, Graveraud, pour le solliciter de venir lui-même, ou de nommer un délégué. Graveraud, aussi peu soucieux que Le Maître de se souiller, ou de s’exposer à de grands périls, avait pour la circonstance délégué Le Maître comme sous-inquisiteur au diocèse de Beauvais.
Or, il n’y avait pas eu depuis longtemps, il n’y eut pas dans la suite de sous-inquisiteur dans le diocèse de Beauvais. Il était par suite difficile de citer le titulaire d’un office qui n’existait pas. Les Pères Dominicains ayant le privilège de fournir la presque totalité de ces gardiens de la foi, ce fut le prieur des Frères Prêcheurs de Beauvais qui reçut la citation. Il s’adjoignit à l’évêque Guillaume de Hellande, au promoteur Bredouille ; ils se promenaient tous les trois sous la galerie de l’évêché, lorsque l’huissier vint leur lire une première citation qui devait être suivie de bien d’autres. L’évèque et le promoteur répondirent qu’ils ne croyaient pas avoir intérêt dans l’aflaire, et le prélat chargea l’officier judiciaire de saluer de sa part les délégués pontificaux. Quant au prieur des Dominicains, il dit ne connaître aucun sous-inquisiteur ni dans le couvent, ni dans le diocèse.
Outre ces citations personnelles, il y avait un appel général à tous les intéressés. Les héritiers de Cauchon furent les seuls qui se présentèrent. Ce fut pour abandonner la mémoire de leur oncle, et sauvegarder l’héritage qu’ils en avaient reçu. Le 20 décembre, le chanoine de Gouys vint en leur nom demander si les délégués admettaient les traités et amnisties publiés par Charles VII, lors de la conquête de la Normandie. Les délégués répondirent qu’ils n’entendaient rien faire qui leur fût contraire. Il leur donna alors lecture d’une pièce qui fut signée le lendemain au nom des héritiers de Cauchon par l’héritier principal, Jacques de Rivel ; en voici la traduction.
« Moi, Jacques de Rivel, maître ès arts, fils aîné de Jean de Rivel et
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
de Guillemette son épouse, nièce par sa mère de feu de bonne mémoire le seigneur Pierre évêque de Lisieux, et avant évêque de Beauvais, comme héritier et ayant cause du dit défunt, tant en mon nom qu'au nom de mes frères et sœurs, de ma mère, d'honorable homme, maître Jean Bidault, son frère et mon oncle, neveu, héritier et avec mon père et avec d'autres, exécuteur testamentaire du dit défunt, fais les déclarations suivantes :
« J’ai eu connaissance que les Révérendissimes Pères dans le Christ, et Seigneurs, l’archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Coutances, étaient députés par le Siège Apostolique, pour revoir et, s’il y avait lieu, annuler, un procès en matière de foi, fait, au temps des Anglais et des dernières guerres, à l’instance du promoteur de la foi, par le seigneur évêque de Beauvais et le sous-inquisiteur, contre une certaine Jeanne, appelée la Pucelle, qui tenait pour le parti de notre roi, et que les grands du royaume regardaient comme sainte, et bien intègre dans la foi.
« Les seigneurs délégués ayant fait citer par édit public tous et chacun de ceux qui se croient intéressés dans le procès ; en mon nom, au nom de tous mes cohéritiers, et de tous ceux qui se rattachent au dit seigneur évêque; je fais connaître, dis et déclare que je ne me regarde pas comme intéressé, et que mon intention n’est pas de défendre ou de soutenir la validité, le bien fondé du procès sus dit, ni des sentences qui Pont suivi.
« Bien jeune alors, — je n’avais que quatre ou cinq ans, mes frères moins encore, et quelques-uns étaient à naître, — ce que j’ai ouï dire dans la suite m’a fait comprendre que si Jeanne a été accusée en matière de foi, ce fut par la haine et à la suggestion des ennemis du roi notre sire. Déclarée pour la cause française, elle leur causait au fait de la guerre les plus grands dommages; les Anglais voulaient par cette inculpation relever leur parti et leurs prétentions. Si elle avait combattu pour eux, ils n eussent jamais pensé à incriminer sa foi.
« Je fais cependant bien expressément et bien formellement une requête à Messeigneurs les juges : c’est que le procès qu’ils vont faire et la sentence à intervenir ne préjudicie en rien, ni à ma personne, ni à mes cohéritiers, ni à qui que ce soit des ayant cause du dit seigneur évêque ; c’est notre droit à tous ; il est basé principalement sur les engagements et les amnisties miséricordieusement octroyés par la bonté de notre roi, lors de la réduction de notre Normandie. Je puis en bénéficier, je dois en ressentir les effets, et avec moi mes cohéritiers, et tous les ayant cause du dit seigneur évêque; ces actes delà royale clémence doivent être notre sauvegarde et notre protection auprès de tous. Que les seigneurs
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délégués veuillent bien ne pas nous faire citer; car nous n entendons nullement comparaître1. »
Gauchon au comble de la faveur n’avait pas oublié sa famille. Le père de celui qui a fait la déclaration que l’on vient de lire avait été secrétaire du roi d’Angleterre. C’est, ce semble, de ce côté que s’étaient portées les faveurs testamentaires du prélat traître à son ministère et à sa patrie. Il en a reçu la récompense qu’il méritait. Aucun des siens n’a tenté de défendre sa mémoire; leur unique souci a été de sauvegarder sa succession.
Du côté de Beauvais, il y eut pour la forme, et sans suite d’ailleurs, un semblant de protestation. Les citations se multipliaient à l’évêché, et au couvent des Dominicains de cette ville. Rien n’a été fait dans le procès, sans notification aux intimés; l’on ne passait outre qu’après avoir statué canoniquement la contumace, et déclaré les faits juridiquement acquis à la cause.
Les procureurs des requérants formulèrent en cent une assertions les causes de nullité qu’ils se proposaient d’établir, au moyen d’une grande enquête qu’ils sollicitaient. Les intimés de Beauvais furent cités pour y assister et y contredire. Le 17 février 1456, le promoteur Bredouille comparut, tant au nom de son évêque qu’en son propre nom, en qualité de successeur de d’Estivet. Lecture lui fut donnée des motifs d’annulation mis en avant par la partie adverse, et des moyens par lesquels elle prétendait les établir. Bredouille répondit qu’il ne croyait pas à la vérité des allégations exposées ; il ne pensait pas que feu Pierre Cauchon eut agi comme on le disait; autant que sa position lui en faisait un devoir et pour faire figure au procès, animo litigandi, il niait qu’on eut établi, qu’on pût établir à l’avenir le bien fondé de ces incriminations; comme défense, il s’en rapportait entièrement aux actes du procès instruit par Messire Pierre Cauchon; il déclara ne vouloir plus intervenir dans la suite; il consentait à ce que, sans qu’il y fût présent, les témoins fussent entendus partout où l’on voudrait, s’en remettant à la conscience des délégués pontificaux ; ni l’évêque ni lui ne prétendaient aucun intérêt au procès ; et il ne voulait émettre d’autre protestation que celle qu’il venait de faire a.
A la même séance parut Jacques Sabatier ( Calciatoris ), prieur des Dominicains d’Evreux, délégué par ses frères de Beauvais. Il dit que les citations pleuvaient au couvent de Beauvais. Par ces citations on sommait de comparaître un prétendu sous-inquisiteur de l’hérésie : citabatur quidam assertus subinquisitor hæreticæ pravitatis. Depuis longtemps il n’avait pas existé, il n’existait pas d’inquisiteur, ni de sous-inquisiteur dans ce couvent. Les frères qui l’habitaient étaient grandement troublés par ces évocations