‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 305 sur 377 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES ET SURTOUT DE NOS JOURS

Sommaire : La manifestation des saints est providentielle. — Jeanne non cachée, mais à demi voilée.

I. — L’école catholique a toujours soutenu la mission divine de Jeanne. — Pie II, saint Antonin, la fête du 8 mai, quelques martyrologes français, un discours du 8 mai 1672. — L’école catholique a toujours défendu Jeanne contre d’ignobles attaques. — La croyance intime.

IL — Cependant la canonisation n’a jamais été demandée à Rome. — Pourquoi? Jeanne à moitié voilée.

III. — De quels moyens Dieu s’est servi pour écarter les ombres? — L’érudition, l’histoire, la théologie, Mgr Pie, Mgr Freppel, Mgr Dupanloup, Mgr Coullié, tout l’épiscopat des deux mondes. — Universités. — Ordres religieux. — Le peuple chrétien.

IV. — Raisons providentielles de ce mouvement. — Protestation contre l’erreur capitale du temps, répandue dans l’univers. — Protestation pleine de charmes, attrayante pour les ennemis eux-mèmes, impuissants à la maudire. — L'incomparable victoire qu’il est permis d’en attendre.

Le cardinal Pie célébrant une bergère qui, venue un siècle après Jeanne, l’a cependant précédée sur les autels, la bergère de Pibrac, sainte Germaine, faisait cette considération profonde :

« Si les saints n’ apparaissent pas fortuitement sur la scène du monde , ce nest pas non plus le hasard qui , après leur mort, détermine r époque de leur glorification. Dans le ciel des élus, ainsi qu au firmament visible, c'est sur un signal du Très- Haut que les étoiles longtemps cachées et comme endormies dans un point reculé de l espace accourent en criant: « Nous voici, » et quelles commencent de briller pour obéir à celui qui les a faites : stelue vocatje

SUNT ET D1XERUNT : ADSUMUS, ET LUXERUNT El CUM JUCUNDITATE QUI FECIT ILUS.

Des rapports secrets et permanents ont été établis entre t Eglise triomphante et l'Église militante , et quand Dieu nous destine de nouveaux combats sur la terre , presque toujours il nous montre de nouveaux alliés et de puissants défenseurs dam les deux : de cœlo dimicatum est contra eos ; stellæ ma-

NENTES IN ORDINE ET CÜRSU SUO ADVERSUS S1SARAM PUGNAVERUNT. »

Le grand évêque terminait le développement de cette pensée en mon-

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

trant Grégoire XYI d’abord peu favorable à la cause de la bergère de Pibrac, s’écriant, après l’avoir étudiée : Je la trouve admirable et Pie IX disant de Germaine : « Dieu veut donner à notre siècle les enseignements dont il a plus de besoin . »

Jeanne n’a jamais été cachée dans le ciel de l’histoire; mais elle y est restée comme à demi voilée. Elle y reparaît aujourd’hui avec un éclat qu’elle n’avait pas eu jusqu’à ce jour; ce n’est pas sans un dessein profond de l’infinie sagesse.

C’est le propre de cette incomparable personnification du surnaturel, que l’on ne puisse pas parcourir les annales de notre histoire sans la voir et sans la mentionner. Les merveilles de la grâce divine ont brillé certes avec un inénarrable éclat dans une multitude de saints et de saintes ; mais ils n’étaient pas placés, comme Jeanne, au cœur de la vie sociale et politique d’un grand peuple ; ils n’ont pas produit dans le mouvement général d'une nation des coups soudains, sans proportion avec leur condition, du genre de ceux qu’a frappés la fille de Jacques d’Arc. Elle est unique ; voilà pourquoi il est impossible de ne pas la voir, de ne pas la mentionner, de la reléguer dans cette ombre du silence, dont les écoles anti-catholiques ont été et sont toujours si prodigues envers les héros du surnaturel.

Jeanne ne fut donc jamais cachée et perdue dans les espaces du firmament de la sainteté, ainsi que l’a été Germaine Cousin. L’école catholique lui a toujours reconnu le caractère de céleste envoyée. Pie II, dans les mémoires qu’il a dictés à son secrétaire Gobelin, lui a consacré des pages que Quicherat déclare les plus belles parmi celles que les étrangers contemporains de la Pucelle ont écrites sur la libératrice. L’enthousiasme circule dans ces pages. Æneas Piccolomini les commence en disant que les faits proclament que Jeanne était inspirée : divino afflatà spiritu, sicut kesgestæ demonstrant. S’il paraît moins affirmatif lorsqu’il rapporte la fable mise en circulation à la cour de Bourgogne, où il avait séjourné, les faits qu’il y oppose, le ton dont il les raconte, ne laissent aucun doute sur la conviction personnelle du Pontife, conviction qu’il manifeste encore dans un autre de ses ouvrages.

Saint Antonin, mort en 1459, avait probablement écrit son histoire avant la réhabilitation. Si la condamnation lui fait dire qu'on hésitait sur l’esprit qui animait Jeanne, il prononce que les œuvres doivent faire croire que c’est l’esprit de Dieu.

La PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE de son temps.

Pas un historien catholique, déroulant les annales de l'Église ou de la France, qui n’ait vu dans la jeune fille une envoyée du ciel.

Elle a reçu constamment un hommage plus expressif encore dans la fête du 8 mai à Orléans, fête non interrompue, si ce n’est durant la Révolution, depuis l’année de la délivrance. Le miracle de la délivrance suppose le miracle de la mission divine; la libératrice remplit la fête tout entière ; son éloge est le sujet du discours que l’on y prononce.

L’Église a toujours encouragé la solennité. En 1452, a-t-il été dit, le cardinal d’Estouteville accordait des indulgences à ceux qui en suivraient les cérémonies ; le cardinal Jean Rolin, évêque d’Autun, muni de pouvoirs spéciaux de la part du Saint-Siège, les renouvelait en 1482, et dans l’intervalle, Thibaud d’Assigny en 1443, François de Brillac en 1474, accordaient celles qu’ils pouvaient concéder comme évêques d’Orléans.

Jeanne est inscrite au rang des saintes dans le martyrologe français d’André du Saussay, et donnée comme une des saintes du diocèse d’Orléans par Symphorien Guyon.

L’érudition contemporaine a découvert et publié un discours dû à un père de l’Oratoire, probablement au père Sénault, célèbre prédicateur du xvue siècle, prononcé à Orléans le 8 mai 1772. L’orateur termine ainsi son panégyrique :

« Proclamons-la donc Bienheureuse ; adresson$-lui nos prières; invoquons-la dans nos besoins. L’Église qui permet que son nom soit écrit dam les martyrologes , et qui veut bien que l’on appelle sa mort un véritable martyre , « martyrium Joannæ Puellæ » [c’est ainsi que cette mort est marquée dam le martyrologe de France) , F Eglise, qui par son oracle a justifié la mémoire de Jeanne d’Arc et qui a reconnu sa foi , sa pureté , son innocence , ce qui , certes , est une canonisation bien solennelle, l’Église , dis-je, qui honore l admirable Puce lie d’Orléans, entend que nous la réclamiom comme une sainte , que nous la conjurions qu’après nous avoir délivrés de nos ennemis visibles , elle nous défende contre les invisibles et que, par générosité, comme elle nous a procuré le repos en ce monde , elle nous obtienne l’étemelle félicité . Amen \ »

Tandis que l’hérésie se ruait sur les statues de la libératrice, que des hommes d’une foi suspecte, tels que les du Bellay-Langey, les du Haillan dépassaient en outrages ce que l’on disait dans le parti qu’elle avait vaincu, l’école catholique conservait donc à l’héroïne son caractère d’envoyée du ciel. Lorsque Arouet descendait pour l’insulter à des profondeurs de luxure que seul peut connaître le chef des esprits immondes, lorsqu il trouvait une nation assez avilie pour l’applaudir, l’école catholique con-

1. Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé en 1672, p. 23. Herluison, Orléans.

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

servait la figure que lui avaient léguée les âges précédents. Le Père Berthier imprimait dans son Histoire de l'Eglise gallicane une dissertation, bonne pour l’époque, dans laquelle il vengeait Jeanne des attaques de l’école incrédule.

Les autels que l’Eglise ne lui dressait pas publiquement, les vrais chrétiens les lui dressaient au fond de leur cœur. Quel est le professeur qui, dans un collège catholique, ayant à exposer l’histoire de Jeanne, n’ait pas entendu ses élèves lui demander : Est-elle sainte (canonisée)? Pourquoi n’est-elle pas sainte? Les adolescents adressaient au maître la question qu’à leur âge il avait adressée à ceux qui l’enseignaient, et le maître donnait la réponse qu’il avait reçue, réponse qui a couru en France durant des siècles.

Le Saint-Siège, disait-on, n’a pas canonisé la Pucelle, pour ne pas froisser les susceptibilités de l’Angleterre protestante. Le Saint-Siège a-t-il été consulté, ou simplement pressenti? Quand? par qui? dans quelles circonstances? On sait bien qu’il n’examine les causes de canonisation que lorsqu’il en est sollicité par les ordinaires des lieux que la cause intéresse spécialement, et que l’on met sous ses yeux le procès canonique, où il trouvera les fondements de la sentence sollicitée.

La première parole tombée authentiquement du siège de Pierre, à propos de la canonisation de Jeanne, c’est, pensons-nous, Léon XIII qui l’a prononcée et Mgr Coullié qui l’a reçue. Le grand pape lui disait une première fois : Dites en France gue Ton vous a encouragé ; une seconde fois Sa Sainteté remettait à Sa Grandeur un bref renfermant ces paroles si pleines d’espérance : Nous aimons à vous présager T heureux succès dont Dieu daignera couronner des vœux unanimes , en faveur d'une cause qui intéresse la France entière et surtout T honneur de la ville d'Orléans; et pour qu’il n’y eut pas d’ambiguité possible, Léon XIII donnant luimême lecture à Mgr Coullié du Bref qu’il devait emporter de Rome, ajoutait cette explication orale : Je pense que Ton devinera qu'il s'agit ici de Jeanne d'Arc. Tel est l’accueil fait par Rome à la Pucelle, lorsque une seconde fois elle était présentée à ce siège si hautement invoqué par elle, siège qui une première fois lavait relevée de l’opprobre dans lequel ses ennemis avaient voulu submerger sa mémoire.

Les susceptibilités de la Russie ont-elles empêché Rome d’élever des autels à saint Josaphat, ou au bienheureux André Bobola? N’a-t-elle pas rendu les mêmes honneurs à des centaines de martyrs, pour lesquels le

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Japon avait dressé des croix ou des bûchers? Tout récemment encore irat-elle pas inscrit au livre d’or de la sainteté les Campian, les Fisher, les Morus et deux cents autres martyrs anglais, immolés par les auteurs mêmes de l’Église officielle de ce grand pays, par le sanguinaire Henri VIII et sa sanglante fille Élisabeth? N’avait-elle pas depuis le schisme accru les honneurs décernés à saint Thomas de Contorbéry et à sainte Marguerite d’Écosse ? Elle sait bien certes que dansle ciel, encore plus que sur la terre, les martyrs demandent la conversion des bourreaux pour lesquels la conversion est encore possible.

Pourquoi la canonisation de Jeanne n’a-t-elle pas été sollicitée? Le célèbre prélat dont cette initiative restera un des titres de gloire les moins contestés, Mgr Dupanloup, a dit très justement que le procès de réhabilitation prépare très bien le procès en canonisation que doit présenter l’ordinaire.

Y eut-il jamais canonisation qui eut plus riches et même aussi riches éléments? Loin de ma pensée, certes, d’usurper une autorité qui ne m’est nullement due et d’empiéter sur l’autorité de la congrégation des Rites ; mais ce ne sera pas lui manquer de respect, — que plutôt ma main se paralyse, — que de donner une vue générale de la sainteté de la Pucelle à chacune des époques de sa vie.

Est-ce que les trente-quatre témoins de Domrémy ne nous dépeignent pas une sainte dans la paysanne enfant et adolescente, dont ils nous disent les vertus si pleines de charmes? Forcée par le sanhédrin de Rouen de nous révéler sur cette partie de sa vie ce qu’elle aimait à ensevelir dans le silence, ne nous a-t-elle pas fourni les détails caractéristiques de la sainte?

Qu’ont vu les témoins si nombreux, si compétents de la vie publique et de la vie guerrière, les Dunois, les Thermes, les d’Alençon, les preux qu’elle a conduits à la victoire ? Qu’ont vu les dépositaires des secrets de son âme, les gens de sa maison, ceux qui ont eu l’honneur de la recevoir sous leur toit, les Paquerel, les d’Aulon, la dame de Bouligny? Quel est le tableau qu’ils nous ont tracé d’une vie qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir? N’est-ce pas celui d’une sainte ? La manière dont elle a parlé ellemême de ses indicibles merveilles, n’est-ce pas le langage d’une sainte?

Que dire de cette passion d’un an, ou, si l’on veut, de six mois, de cette ressemblance minutieuse avec le roi des martyrs, où l’on ne sait ce qu il faut plus admirer de la force d’âme, de la piété, de la modestie, de la candeur, ou de la surnaturelle prudence de la martyre ?

Suave est l’aurore et le lever aux bords de la Meuse : quel midi que celui des Tourelles, de Patay, de Reims! Mais plus beau encore est le couchant à travers les barreaux de la prison et sur la place du Vieux-Marché.

Que faut-il encore? des témoignages? le témoignage d’hommes d’une

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

autorité supérieure par le savoir, la dignité, la vertu? Qu’est ce livre tout entier? quel est le saint qui, avant d’être mis sur les autels, a pu en reven- % diquer de pareils?

Faut-il le témoignage des multitudes? Que l’on se rappelle l’inculpation de d’Estivet. On disait d’après lui, dans le parti français, que la Pucelle n’avait au-dessus d’elle dans son sexe que la Bienheureuse Vierge Marie.

Il y a témoignage plus grand encore, et il vient de ses ennemis. Ils lui font un crime d’avoir séduit, ou comme ils disent, empoisonné non pas seulement son parti, mais le bercail presque tout entier, le bercail très fidèle de l’Occident, c’est-à-dire à peu près toute l’Église, qui ne se trouve pas chez les Musulmans ou chez les Grecs schismatiques : per cujus latissime dispersion virus ovile christianissimum totius ferè occidentalis orbis infectum manifestatur . Toute-puissance de la vérité ! ils sont obligés de confesser que cette séduction n’est qu’une immense édification; édification que, par un étrange abus des termes, ils appellent un scandale et une iniquité; cesset iniqua scandalosaque ædificatio populorum; mais édification telle, si profonde qu’elle les subjuguera eux-mêmes, qu’elle ira remuer au fond de leurs entrailles une pitié qu’ils veulent vainement étouffer, qu elle leur arrachera cet expressif sentiment : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte; qu’ils demanderont ainsi malgré eux qu’on mette sur les autels celle qu’ils viennent de consumer sur le bûcher !

Comment cette demande, qui sortait implicitement du cœur des bourreaux, n’a-t-elle pas été plus tôt portée à Rome? d’où vient que la demande en canonisation, si bien préparée par le procès de réhabilitation, sera cependant séparée par plus de quatre siècles de cet acte réparateur?

L’astre sans être caché est cependant resté en grande partie voilé, même dans l’école catholique. Obscurcissement intéressé. Jeanne est à la fois une démonstration irréfragable et une synthèse complète du surnaturel chrétien. Dieu l’a placée à l’entrée de l’époque où, par mille voies détournées, le naturalisme allait essayer de reprendre possession du monde européen. Il protestait ainsi contre les envahissements d’une erreur qui les renferme toutes; il justifiait sa Providence et laissait sans excuse les errements des âges suivants.

L’on ne voulut pas comprendre. Le naturalisme n’a pas cessé de faire des progrès, de miner sourdement l’édifice chrétien, il s’est infiltré dans les sphères, dans les institutions, créées pour le combattre.

Telle était bien l’Université de Paris. Elle était en pleine déviation au temps de la Pucelle; c’est parce quelle était en pleine déviation qu’elle a si grandement trempé dans le martyre de Rouen. Le châtiment de sa révolte contre Rome fut le forfait commis contre la Pucelle.

Elle n’a pas voulu convenir de sa déviation; elle s’est efforcée de cou-

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

vrir sa participation au forfait de la place du Vieux-Marché, aux dépens de la victime, dont elle a proclamé la mission divine à Orléans et à Reims, mais dont elle passait sous silence la vie à Domrémy, dont elle a perverti l’histoire à partir du sacre, de Reims. Jusqu’à ces derniers temps, on n’a guère vu, raconté de Jeanne que la vie guerrière; le reste a été ou caché, ou profondément altéré.

C’est à l’Université de Paris que doit être imputé pareil obscurcissement. Qui ne sait la suzeraineté qu’elle s’attribuait sur les autres écoles de France? les doctrines que grâce à elle le pouvoir séculier a favorisées et fini par imposer? Ces doctrines auraient été marquées d’un anathème trop hideux, si l’on avait mis en lumière que ceux qui les imposèrent furent les bourreaux de la Puceile. On a préféré nous donner une libératrice tronquée, fausse, inintelligible en bien des points, que porter un coup si violent à des erreurs que l’on ne voulait pas abjurer.

Voilà pourquoi le double procès n’a été imprimé que de nos jours. Quel étonnement mêlé d’indignation, quand on rapproche la vraie Jeanne d’Arc que le double procès nous met sous les yeux, de la Jeanne d’Arc des histoires générales ou particulières, qui encombrent nos bibliothèques et dans lesquelles notre jeunesse a appris à connaître la Puceile ! Quel imbroglio dans l’esprit en lisant que la mission finissait à Reims, et en parcourant les pitoyables inventions par lesquelles on essayait d’expliquer que Jeanne ait continué de suivre les armées! Quelles ténèbres sur les interrogatoires de Rouen ! Quelle angoisse dans l’àme en lisant la double abjuration du 24 et du 30 mai! On cachait le rôle si infâme de l’Université de Paris, on diminuait l’horreur qu’inspire le conservateur de ses privilèges ; on écartait les blâmes que l’histoire vraie doit faire retomber sur Charles VII, ou tout au moins sur son entourage. Mais Jeanne sortait immensément amoindrie de ce système césaro-gallican ; le système luimême paralysait les foudres par lesquelles la vraie Jeanne le réduit en poudre; et le système couvrait toutes les erreurs dont il a, ainsi que les Papes l’ont dit, favorisé la diffusion et les progrès, souvent à l’insu et contre la volonté de ceux qui le patronnaient. Une demande en canonisation aurait dissipé ces savantes ténèbres, ces ténèbres intéressées; il aurait fallu vouer à l’exécration bien des actes et bien des noms, dont on voulait se prévaloir.

Mais Dieu a ses desseins en laissant momentanément triompher les préjugés, les erreurs et les passions; au moment voulu il les dissipe par des moyens qui ne sont qu’à lui, et la mission posthume des saints, si éloquemment établie par le panégyriste de sainte Germaine, n’en est que plus étendue et plus glorieuse ; les amis de Dieu n’en sont que plus glorifiés. C’est ce qu’il nous est permis d’attendre pour la Puceile.

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

C’est bien la main de Dieu qui a dissipé et dissipe tous les jours les ténèbres entretenues autour de la céleste figure; il se sert des instruments les plus divers, d’hommes animés souvent de vues opposées.

Tandis que la production d’Arouet était la pâture de son immonde postérité intellectuelle, la protestation venait des pays ennemis de la France, des fils de ceux qui avaient brûlé la sainte, de l’Angleterre ou de la protestante Allemagne; protestations bien incomplètes, après lesquelles la Pucelle reste toujours bien défigurée, où l’histoire est travestie ; mais où cependant la guerrière laisse dans l’àme de ceux auxquels les œuvres sont destinées, le sentiment d’une saine admiration.

David Hume dans son Histoire d! Angleterre proclame la pureté de Jeanne; il protestait ainsi contre la souillure qu’Arouet répandait clandestinement, en attendant qu’il la signât du nom qu’il s’était donné, et qui, comme on le sait, n’était pas celui de son père. Un jeune poète anglais, Southey, composait au commencement de ce siècle un poème sur Jeanne d’Arc, à propos duquel il écrivait : Je n'ai jamais commis le crime de lire la Pucelle (d’Arouet). Schiller pour relever le patriotisme allemand donnait sa tragédie de la Vierge d’Orléans. En dépit des altérations de l’histoire, ces œuvres étaient une réaction contre les purulences de l’homme de Ferney.

En même temps l’érudition se mettait à étudier les vraies sources de l’histoire de la libératrice, le double procès. L’Averdy, Petitot, Buchon, Michaud en donnaient de larges extraits et préparaient les voies à la collection de Quicherat, destinée à faire oublier toutes les œuvres similaires.

Tandis que l’érudition vulgarisait les matériaux, de meilleures histoires avaient déjà paru, ou se préparaient: celle de Lebrun des Cliarmettes en 1817, de Goerrès en 1834; on sait les suffrages décernés à celle de M. Wallon venue postérieurement. Jeanne trouvait une place plus large dans les histoires générales, entre autres dans celle des ducs de Bourgogne par de Barante, pour ne pas parler de Michelet, d’Henri Martin, qui, tout en faisant de titanesques efforts pour éteindre le surnaturel, se sont efforcés de faire admirer celle qu’ils sont contraints par leur antichristianisme de présenter comme une hallucinée.

Croyants et mécréants, hérétiques et catholiques, entre les mains de Dieu, tous ont servi à divers degrés, beaucoup sans le vouloir, à faire tomber les voiles qui dérobaient partiellement l’ineffable figure.

670 LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

Il n’appartient qu’à la théologie catholique de la comprendre pleinement, et quand elle est éloquente, de la célébrer dignement. En 1844, (die trouvait un organe dont les accents n’ont pas été surpassés, et s’il m’est permis d’émettre une opinion, n’ont pas été à beaucoup près égalés.

L’abbé Pie, alors vicaire de la cathédrale de Chartres, appelé cette année à prononcer le discours du 8 mai à Orléans, écrivait la vraie préface des neuf volumes de chefs-d’œuvre du cardinal Pie, qui, à y regarder de près, ne sont que le développement magistral par la parole des thèses que Jeanne fait resplendir par le miracle de sa vie : le naturalisme dans tous les ordres refoulé et vaincu; Jésus-Christ roi des peuples, comme il l’est des individus; Rome centre de son empire terrestre, source de tous les privilèges que le fils de Dieu a apportés au monde.

Le génie de l’évêque de Poitiers ne semble pas avoir eu d’enfance : le panégyrique de Jeanne d’Arc est la première page de ses œuvres, venonsnous de dire ; et parmi tant d’autres productions qui font penser à sainl Hilaire, remonté sur sa chaire, il n’en est peut-être pas que l’on puisse préférer à celle du 8 mai 1844. C’est un chant de l’inspiration la plus élevée, un magnifique traité théologique de la mission de Jeanne, une intuition de ce que l’érudition historique ne devait pas tarder à établir.

Jeanne bras de Dieu qui renverse les ennemis de la France ; Jeann? victime qui désarme le bras de Dieu : telles sont les deux idées mères autour desquelles se développent une foule d’aperçus aussi profonds, aussi théologiques que tirés du fond môme du sujet.

Citerait-on sur Jeanne d’Arc une page de la valeur de celle par laquelle l’orateur résume sa première partie, et que voici ?

« O Dieu, dont les voies sont belles et les sentiers pacifiques, vous qui marchez par un chemin virginal, soyez béni d’ôtre venu à notre aide par des mains si pures et si dignes de vous! soyez béni d’avoir fait Jeanne si belle, si sainte, si immaculée! Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne; tous les dons divins s’accumulent sur sa tôte; pas une pierrerie à joindre à sa couronne.

« Par l’esprit et par le cœur, je ne connais rien de plus français et de plus chrétien que Jeanne d’Arc, rien de plus mystique et de plus naïf. En elle, la nature et la gr&ce se sont embrassées comme sœurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière; elle est du ciel et de la terre;... c’est une sainte qui n’a pas d’autels ; que l’on vénère, que l’on invoque

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES. 611

presque, et qu’il est permis de plaindre ; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois (elle a prouvé elle aussi qu’elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne1), à la femme du siècle et A la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits ; type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n’a son semblable nulle part; Jeanne d’Arc, c’est une douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, une lie riante de verdure daus l’aride désert de l’histoire humaine, un parfum de l’Eden dans notre triste exil; et pour parler le langage de saint Augustin, c’est Dieu venant à nous, cette fois encore, par un sentier virginal. »

Que d’aspects aussi fortifiants pour la piété que lumineux pour l’histoire dans la seconde partie : Jeanne victime qui désarme le bras de Dieu !

Quelles hautes raisons empruntées à l’essence même de la foi pour justifier et glorifier ce que Dieu a permis ! Le futur évêque de Poitiers, a-t-il été dit, se complaît à rapprocher de la passion et de la mort du Sauveur la passion et la mort de la fiancée du Christ; il en donne cette juste raison : « Pardonnez-moi si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances

DE SA MORT AVEC CELLE DU SAUVEUR DES HOMMES : LA RESSEMBLANCE DU DISCIPLE N’EST PAS UN OUTRAGE POUR LE MAITRE. »

Le lecteur a vu comment l’orateur remarquait que les témoins pour la réhabilitation donnaient à l’histoire de Jeanne une certitude non seulement historique, mais juridique. Jeanne a meilleurs témoins encore : ce sont ses ennemis ; c’est ce que l’orateur, inspiré lui aussi, mettait en lumière par ce beau mouvement :

« Scribes de l’Angleterre, conservez a la France les nobles paroles de Jeanne, ses réponses inspirées, ses solennelles prédictions ; c’est de vos mains

ENNEMIES qu’est ÉLEVÉ LE PLUS BEAU MONUMENT A LA GLOIRE DE l’eNVOVÉE DES

ci eux. 0 Dieu ! soyez béni ! les juges qui prononcent la sentence de Jeanne ont

ÉCRIT SON ABSOLUTION DEVANT LA POSTÉRITÉ, COMME LES BOURREAUX QUI LA LIVRENT AUX FLAMMES ONT MIS LA PALME CÉLESTE ENTRE SES MAINS, ET LA COURONNE ÉTER- NELLE SUR SA TÊTE. »

Quelle carrière ouvrent à nos éloges les paroles de ce représentant de l’orthodoxie dans notre siècle, de ce représentant des saines doctrines qui tint une place si honorée dans la grande assemblée du Vatican !

i. Allusion à la statue de Jeanne par la princesse Marie.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Parmi ceux qui devaient préparer les décrets de la sainte assemblée, Pie IX avait fait asseoir un jeune prêtre pour lequel l’illustration n’attendit pas non plus le nombre des années. Il devait donner au siège d’Angers la gloire que le cardinal Pie a fait rejaillir sur celui de Poitiers, consoler l’Église de France de la disparition trop prématurée du premier astre. Lui aussi a fait entendre en faveur de Jeanne de magnifiques accents. M. l’abbé Freppel fut appelé en 1861 et en 1867 à prononcer le discours du 8 mai. Il rendait les sentiments que ressentent les cœurs catholiques depuis la réhabilitation, lorsque dans le panégyrique de 1861 il s’écriait : « Oh! non, je ne discute plus la sainteté de Jeanne; elle rayonne, elle brille de tout V éclat qu'emprunte au martyre une vertu héroïque ; et si je ne savais que l'Église a les délicatesses dune mère , qui craint de blesser le sentiment dune partie de ses fils, je ne m'étonnerais que d'une chose , de ne pas voir Geneviève et Jeanne d' Arc, la vierge de Nanterre et la vierge de Domrémy , associées dans un même culte, comme les deux anges tutélaires de la France . »

L’éminent théologien faisait un pas de plus en 1867. Avec les ménagements commandés par la déférence envers le juge suprême de la question, le professeur de la Sorbonne se demandait si l’on trouvait dans Jeanne ce qui autorise l’Église à décerner à ses saints les honneurs des autels. A la lumière des principes formulés par Benoît XIV, dans l’ouvrage qui fait loi sur la matière, il établissait la thèse affirmative, et terminait par ces paroles :

« Je n'ai pas qualité pour trancher la question, ni même pour la porter devant les pouvoirs suprêmes de l'Église... mais... s'il plaisait à Dieu de dilater ce germe , de bénir cette faible semence,., je tressaillerais d allégresse au rayon de l'espérance, je saluerais dans le transport de ma joie la glorification future de notre chère et sainte héroïne, et j'estimerais ce jour F un des plus beaux de ma vie. »

L’autorité de M. l’abbé Freppel déjà grande s’est accrue de tout ce que rappelle à l’esprit le seul nom de Mgr l’évêque d’Angers. Ces discours se trouvent aussi dans les premières pages d’œuvres, dont on ne compte pas les volumes et dont la saine orthodoxie ne fut jamais contestée.

La semence fut bénie ; le germe se dilata promptement. Celui qui avait qualité pour porter la question devant le juge suprême ne tardait pas à la lui soumettre. Dès 1869, Mgr Dupanloup demandait à Pie IX la canonisation de Jeanne d’Arc et douze de ses collègues appuyaient sa demande.

Personne n’ignore l’enthousiasme du célèbre évêque pour la libératrice de sa ville épiscopale. En 1855 et en 1869, il avait prononcé le discours du 8 mai. Les deux panégyriques, empreints de cette éloquence qui lui

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES. G73

avait ouvert les portes de l’Académie et donnait à sa parole tant de retentissement, produisirent, assure-t-on, un grand effet sur ses auditeurs. Le Concile, l’invasion, les questions politiques de la restauration monarchique, événements dans lesquels Mgr Dupanloup prit une place si marquée, purent diminuer les heures réclamées par le procès préparatoire de la béatification, sans le faire perdre de vue. L’évêque postulateur faisait à Rome en 1874 un premier voyage en faveur de la cause. Il voulait que les vitraux de sa cathédrale reproduisissent l’histoire de la vierge guerrière; et il fit à cet effet un appel à la générosité des fidèles. Les fidèles ont répondu, et si l’œuvre n’est pas réalisée, il ne faut s’en prendre, croyons-nous, qu’à une de ces tyranniques ingérences administratives, qui voudrait dénaturer une conception qui ne doit rien avoir de laïque. Préoccupé de l’héroïne, l’évêque postulateur, quinze jours avant sa mort, écrivait au comte de Chambord et au prince de Joinville pour leur demander de joindre auprès du saint-siège leurs instances à ses instances.

Dieu ne réserve pas tous les honneurs à un même homme. Mgr Dupanloup avait commencé les enquêtes pour le procès dit de T ordinaire, c'est-à-dire pour celui que l’évèque postulateur doit remettre au Saint- Siège. Il n’eut pas le temps de l’achever et de le porter aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ.

C’était assez pour sa gloire de l’avoir entrepris, d’avoir fait la première démarche officielle en faveur de la canonisation. Ses admirateurs ont voulu mettre sa mémoire à l’abri derrière ce souvenir. Dans le tombeau si pompeux qui lui a été élevé dans la cathédrale d’Orléans, la bannière de Jeanne domine le monument. Parmi tant d’actes qui remplissent la carrière du célèbre évêque, on a cru que rien ne pouvait plus l’honorer que d’avoir le premier porté à Rome la cause de Jeanne. C’est aussi un hommage à l’héroïne.

De toutes les œuvres léguées par Mgr Dupanloup au successeur de son choix, aucune, assurent ceux qui connaissent de plus près Mgr Coullié, ne lui tient à cœur autant que la cause de la béatification de Jeanne. C’est peu d’être parfaitement représenté à Rome par le promoteur de la cause, un digne sulpicien, M. Captier, le frère du martyr d’Arcueil ; le pieux évêque multiplie ses voyages dans la capitale du monde chrétien, comme il a multiplié les démarches en France, afin de fournir au Saint- Siège les documents réclamés par la cause. Il pouvait enfin en décembre 1885 remettre aux tribunaux romains tout ce qu’on exige de l’évêque en semblable circonstance. Il avait la joie d’entendre de la bouche de Léon XIII les paroles si pleines d’espérance déjà citées ; en les livrant à ses diocésains il les livrait à tous les catholiques de France ; tous suivent avec un intérêt à part la cause que le pieux prélat a mission de faire

LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

aboutir, espérons-le, et dont l’heureux succès associera son nom à celui de l’héroïne.

Le nombre des douze prélats signataires de la demande de 1869 s est accru de plusieurs centaines. « Ce ne sont pas seulement les évêques de France, écrivait en 1886 M. le secrétaire général de l’évêché d’Orléans, qui ont adressé des lettres postulatoires au Souverain Pontife; les évêques de la Belgique, de la Suisse, de l’Autriche, de l’Espagne, du Portugal, de l’Arménie, de la Chine, de la Cochinchine, du Tonking, du Canada, de l’Amérique du Sud, de la Polynésie, ont envoyé également leur adhésion.

« Son Éminence le cardinal Manning, archevêque de Westminster, a été l’un des premiers à signer une lettre postulatoire. Un autre cardinal anglais, Son Éminence le cardinal Howard, a bien voulu, l’an dernier, remplir la fonction de cardinal ponent de la cause, devenue vacante par la mort de l’éminent cardinal Bilio1. »

L’enthousiasme excité par l’héroïne est plus étendu que celui qu’elle excita de son vivant. L’Université de Paris qui lui en faisait un crime disait qu’elle donnait le vertige au bercail très chrétien de presque tout le monde occidental : ovile christianissimum totius ferè orbis occidentalis infectum . L’admiration s’étend aujourd’hui aux deux mondes; il n’y a pas de voix dissidentes.

Ce furent certes de grandes voix que celles des Pierre de Versailles, des Gerson, des Gelu, des d’Estouteville, des Pontanus, des Lellis, des Cybole, des Basin, des Bourdeilles, des Berruyer, des Bréhal, des Chartier, des Juvénal des Ursins, des Longueil, dont ce volume a reproduit les œuvres et les actes en faveur de la Pucelle.

Il faudrait plus qu’en doubler les pages, si nous voulions reproduire les œuvres de ceux qui, héritiers du rang, du savoir, des dignités de ces grands hommes dans l’Église de Dieu, ont célébré les grandeurs de Jeanne, maintenant qu’il n’y a plus à la justifier.

En 1857, Mgr Gillis, vicaire apostolique d’Edimbourg, prononçait le 8 mai, à Orléans, un discours qui n’est pas des moins remarquables parmi ceux qui ont été entendus dans cette solennité. Il commençait par cet aveu : Il y a une page que , pour l honneur de mon pays , je voudrais n'avoir pas trouvé place dans les annales de l'histoire; et il célébrait ensuite la vierge guerrière, sans que son légitime patriotisme dAnglais eut à en souffrir.

Un digne éditeur Orléanais, M. Herluison, honore ses presses en les prêtant à tout ce qui peut glorifier la Pucelle d’Orléans; il reproduit notamment les discours du 8 mai. Ce ne sont pas seulement des monuments

i. La Canonisation de Jeanne d’Arc, par M. Edmond Séjourné, p. 20. Orléans, Séjourné, libraire-éditeur.

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

Je l’éloquence de la chaire dans notre siècle ; par l’autorité et le rang de ceux qui les prononcent, par les nouveaux points de vue qu’ils mettent en lumière, ils sont la digne continuation des mémoires du xv° siècle. Les voix les plus éloquentes de l’épiscopat se font un honneur d’exalter celle dont ils proclament la sainteté, tout comme ils se plaisent par leurs encouragements à animer les travaux particuliers destinés à la glorifier.

Les nouvelles universités catholiques représentées par Mgr d’Hulst et Mgr Baunard réparent le forfait de l’ancienne université de Paris.

Les frères Léman viennent au nom d’Israël nous dire que la nouvelle tribu de Juda possède avec la seule Pucelle sa Débora, son Esther et sa Judith.

L’illustre conférencier de Notre-Dame, qui depuis près de vingt ans revêt des formes de l’éloquence les conceptions les plus profondes du Docteur Angélique son frère, continue auprès de Jeanne les hommages que lui rendirent les fils de saint Dominique. On s’étonne qu’un érudit contemporain, qui dans d’autres productions nous faisait espérer plus d’impartialité, ait rangé le grand ordre des Frères Prêcheurs dans le parti hostile à la libératrice. Le sous-inquisiteur Le Maître, que la peur rendit le complice de Cauchon, lui a fait oublier Turelure et les autres fils de saint Dominique qui, à Poitiers, ouvrirent la carrière à Jeanne; Isambart do la Pierre qui, au péril de sa vie, donna à la victime un conseil destructeur de toutes les trames ; Martin Ladvenu, le confident et le consolateur de la dernière heure. Lorsqu’on les voit l’un et l’autre debout devant le bûcher, élevant la croix à la hauteur des regards de la martyre; quand on lit leurs dépositions si favorables, au procès de réhabilitation, l’on oublie leur manque de courage dans quelques délibérations. Un Frère Prêcheur, Pierre Bosquier, est condamné par Cauchon au pain et à l’eau, durant neuf mois, pour avoir flétri l’inique sentence. C’est au couvent des Frères Prêcheurs que court le bourreau désespéré d’avoir brûlé une sainte. Les dépositions des Frères Toutmouillé et Duval montrent que durant la captivité c’est du couvent des Frères Prêcheurs que venaient les consolateurs ; quiconque aime Jeanne ne doit pas oublier que personne, plus que Jean Bréhal, n’a travaillé à l’œuvre de la réhabilitation, c’est-à-dire à nous transmettre la vraie figure delà Pucelle. Il est vrai qu’aucun ordre religieux n’a plus fait pour Jeanne que l’ordre de Saint-Dominique.

Le T. R. P. Général de l’Ordre Séraphique complétait l’œuvre de F. Raplianel, évêque de Senlis, d’Elie de Bourdeilles, lorsque récemment il demandait la canonisation de celle qui, à Neufchateau, aimait à fréquenter l’église des Frères Mineurs.

Pierre de Versailles, un des théologiens les plus en vue à Poitiers, rattache Jeanne à la grande famille de saint Benoît.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

F. Paquerel, son confesseur et aumônier durant toute la vie guerrière, l’unit plus étroitement encore aux Augustins.

Un des examinateurs de Poitiers appartient à l’ordre des Carmes, et c’est un lien avec les fils du prophète Elie.

La Compagnie de Jésus n’est venue au monde qu’un siècle après Jeanne. Lorsque son chef, le T. R. P. Bekx, unissait ses lettres postulatoires de la canonisation aux lettres des évêques des deux mondes, il confirmait la tradition de son ordre. Historiens, poètes, ascétiques, les prédicateurs et les maîtres de la jeunesse, ont toujours grandement aimé à célébrer la Pucelle. Pouvait-il en être autrement? Le nom divin qui brille sur la bannière de Jeanne, sur son anneau, sur ses lèvres, au fond de son cœur, n’est-il pas le tout de la compagnie d’Ignace? Combien d’autres rapprochements entre la victime de Cauchon et la victime de Pombal et de Choiseul ! Si un double amour, intime et profond, ne les fait vivement entrevoir, il appartient à d’autres de les mettre en lumière.

Les chefs de l’ordre ecclésiastique, l’ordre ecclésiastique à tous ses degrés, témoignent de leur religieuse vénération pour Jeanne. Les fidèles dans l’Église de Dieu ne sont pas réduits au rôle d’esclaves muets. Si celui de docteurs qui définissent, de maîtres qui commandent, ne leur convient nullement, l’attitude de nègres accroupis serait aussi offensante pour l’Église leur mère que pour leur dignité. Elle doit être celle d’enfants soumis, respectueux, exprimant des désirs, des vœux qu’ils croient bons, sauf à s’en remettre, pour la décision dernière, à la sagesse de leur père. Tels on les a vus, depuis le concile d’Éphèse, où les fidèles pressés aux portes de la basilique attendaient les évêques, pour acclamer dans Marie le titre de mère de Dieu, jusqu’au concile du Vatican, où l’autorité légitime n’a jamais blâmé des manifestations que le Saint-Esprit devait sanctionner. 0 Dieu, disait le sage, vous avez mis au cœur de vos fils les bonnes espérances, bmæ spei fecisti filios tuos (Sap., c. IX, v. 19). Dès qu’une soumission filiale anime leurs vœux, l’expression n’en saurait déplaire à la mère aimante que Dieu leur a donnée.

Elle ne se méprend pas sur l’accent ; elle distingue parfaitement celui de l’amour affectueux et soumis de celui, je ne dis pas, de la révolte, mais de la simple mutinerie qui voudrait lui dicter des lois. Elle sait que si le Saint-Esprit parle et accentue ses oracles par la bouche du chef; il vibre dans les membres vivants qui lui sont unis, et elle aime à en écouter les tressaillements.

Ils ne manquent certes pas à la cause de Jeanne. Dans combien de congrès catholiques s’est produit le vœu de voir la Pucelle sur les autels? Le pressentiment que Léon XIII exprimait à Mgr d’Orléans, ultro ominamur, est le pressentiment de ses fils. A l’esprit d’infinie sagesse qui gouverne

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES. 677

l'Église d’amener le jour et l’heure. S’il est permis de les souhaiter ardemment, de les appeler par d’instantes supplications au ciel, aucun vrai catholique n’a eu la pensée de les amener par une pression réprouvée. Pour un croyant la pensée de faire violence au Saint-Esprit serait aussi ridicule qu’impie.

Mais manifestement l’astre de notre histoire se dépouille de la demiobscurité dans laquelle il est resté voilé durant plus de quatre siècles. Si d’Estivet calomniait le parti français, en disant qu’il mettait sur les autels Jeanne encore vivante; il n’est pas douteux que l’enthousiasme ne fut immense, alors qu’à la suite du sacre la céleste envoyée se présentait devant les villes de l’Ile de Franco qui s’ouvraient d’elles-mêmes, alors que l’on attendait la reddition de Paris, de la Normandie, la réalisation des autres merveilles qui se rattachaient à la Pucelle. Aujourd’hui l’univers catholique porte la Pucelle jusqu’à la limite extrême où commencerait la désobéissance, et où l’enthousiasme par ses excès compromettrait la fin souhaitée de tous.

Quelle est la raison de ce mouvement des âmes? Pourquoi le Saint-Esprit, — car qui doute que ce ne soit son souffle qui le provoque? — pourquoi le Saint-Esprit l’excite-t-il si vif, et si universel? Jamais, je crois, canonisation n’a été si universellement, si ardemment désirée. Ce n’est pas la France seule qui l’espère, ce sont tous les pays où il se trouve des catholiques. Pourquoi Dieu a-t-il réservé cette glorification à nos temps?

Dans une de ces instructions synodales où le voyant de Poitiers a si bien démasqué les erreurs du temps présent, le grand cardinal Pie précisait ainsi le point de la lutte engagée entre les deux puissances qui se disputent le monde : l’Église et la maçonnerie. La question vivante qui agite le monde, disait-il, c'est de savoir si le Verbe de Dieu incarné, Jésus-Christ demeurera sur les autels , ou si, sous une forme plus ou moins adoucie , la déesse raison le supplantera . Toute turpitude, toute abjection recevant dans le plus ignominieux des symboles vivants les adorations du genre humain, c’est l’aboutissant suprême du naturalisme maçonnique, le triomphe rêvé par le génie du mal qui l’anime, et qui fait sa joie de meurtrir et de dégrader l’imago vivante de Dieu qui est l’homme. Les apologistes de Jeanne ont été amenés à nous rappeler que la luxure était son lieu de délices, et s’y faire adorer sa finale ambition.

Quelle figure pourrait être mieux opposée à l’immonde symbole que celle dont le cardinal Pie a pu dire qu’elle était, Dieu venant à nous cette

LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

fois encore par ttn chemin virginal , une douce et chaste apparition du ciel, un parfum de l'Eden , le type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la pairie .

Comment mieux conserver le Verbe de Dieu incarné, Jésus-Christ, sur nos autels qu'en montrant celle que, par sa présence sur l'autel, il a faite si belle , si sainte , si immaculée !

A toutes les ténèbres condensées, c’est opposer toute lumière, puisque en elle la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs; à toute souillure c’est opposer celle sur laquelle s' accumulent tous les dons divins ; à toute laideur, celle qui est si belle qu’il ti’y a pas une pierrerie à joindre à sa couronne ; aux profondeurs de l’enfer, c’est opposer le ciel dans sa chaste et douce apparition.

Comment mieux rompre de savants et ténébreux complots qu’en marchant à la suite de cette extatique chevaleresque et de cette contemplative guerrière? Le naturalisme maçonnique veut étendre sa griffe brûlante sur tous les âges et sur toutes les conditions ; il faut lui opposer le modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille de> rois , à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits.

Quoi d’étonnant que l’univers catholique unisse sa voix à celle de la France pour demander la glorification de la Pucelle! Le maçonnisme n’ébranle pas seulement la France ; il ébranle le monde; le chancre qui ronge notre malheureux pays ronge les deux hémisphères ; et les erreurs par lesquelles nous périssons menacent de faire périr la société humaine, a dit Léon XIII1.

Pas une des erreurs contemporaines que Jeanne ne foudroie avec autant d’éclat que de puissance. N’est-elle pas le surnaturel incarné et vivant, assis sur le roc de la plus authentique des histoires, le type le plus complet et le plus large de la religion et de la patrie? Elle est le miracle palpable opposé comme un sceau vivant aux immortelles constitutions de Léon XIII, spécialement à la bulle Immortale Dei , a la double constitution du concile du Vatican, au Syllabus sauveur du grand Pie IX.

Figure historique qui n'a son semblable nulle part, qui n’offre nulle part prise à maudire, et qu’on est contraint malgré soi d’admirer! Qu'elle répond bien, s’écriait un Anglais, que 11 est-elle Anglaise!

1 . Lethi fera peslis per artus intimos humanæ societatis serpit, camque in extremum perieulum adducit. Bulle quod apostolici muneris.

Le savant Pontife exprime la même pensée dans Tencyclique Humancm g en us lorsqu’il affirme que le dernier terme de la maçonnerie, c’est de faire périr le genre humain dans l’ignominie : Nihil aliud est quam genus humanum cum ignominia et dedecore ad interitum impetlere .

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES

C'est ce que dit en ce moment la libre-pensée, c’est la signification des efforts qu’elle fait pour laïciser Jeanne d’Arc. Les plus cruels ennemis de la libératrice furent forcés de donner des larmes à sa mort. Ne remportet-elle pas en ce moment une victoire de ce genre ? Les ennemis de tout ce qu’elle symbolise et personnifie sont contraints d’admirer pareil symbole et pareille personnification, alors qu’ils abhorrent les célestes réalités qui les remplissent. Dans la plus impie des assemblées qui dans ce siècle ait pesé sur la France, celle de 1881 à 1883, il s’est trouvé un député pour proposer une loi instituant une fête en l’honneur de celle qui est le type le plus large et le plus complet de la religion . Spectacle plus expressif que la parole de l’Anglais, renouvellement sous une autre forme du sentiment inspiré par sa mort à ses bourreaux; plus de deux cents collègues, presque tous apostats de ce Verbe Incarné, vie de Jeanne, ont donné leur signature pour appuyer la motion. Mais si ceux qui conduisaient le drame de Rouen payèrent momentanément à leur victime le tribut de leurs larmes d’admiration, ils se ravisèrent promptement, et leur rage jalouse reprenant bientôt le dessus leur fit continuer leurs outrages. Il n’en est pas autrement de la maçonnerie. Par un de ses chefs les plus marquants, M. Jean Macé, elle se hâta en 1883 de désavouer l’auteur de la motion, M. Joseph Fabre, député de l’Aveyron, et les collègues qui l’avaient suivi. Le désaveu fut donné en ces termes :

« On dit que 228 de ses collègues (de M. Fabre) ont mis leur signature au bas de sa proposition. J’en suis fâché pour eux et pour lui, elle n’aura pas la mienne. Pas de fête nationale possible sans la glorification possible, entière, de ce qui la motive. Les républicains qui se sont laissé gagner par l'enthousiasme parfaitement honorable du député de l’Aveyron se sont-ils demandé comment ils sy prendraient pour raconter à nos paysans la légende de Jeanne d’Arc? S’ils parlent en croyants des voix de ses saintes, réussiront- ils toujours à se faire prendre au sérieux? S'ils en parlent en hommes rétifs au miracle, ne courront-ils pas le risque de troubler les âmes simples, rétives de leur côté à la théorie des hallucinations ?

« S’ils n’en parlent pas, que restera-t-il de la fille inspirée, dont la

FORCE PERSONNELLE ET LE PRESTIGE, LE BUCHER MÊME, DEMEURENT INEXPLICABLES, LA CROYANCE AUX PUISSANCES SURNATURELLES MISE DE COTÉ? *

« Le PRÊTRE SEUL n’aüRA RIEN A RENIER EN SE FAISANT L’HISTORIEN DE JEANNE

d’Arc1. »

Quoi de plus expressif que semblables aveux? Pour continuer le rapprochement commencé, sont-ils sans analogie avec les précautions que

Page 1