Ibid
LES DOCTEURS ET LA SENTENCE DE POITIERS
compte au jeune roi des entretiens qu’il vient d’avoir avec le cardinal de Foix, qui dans un voyage de Rome en Espagne est passé par Embrun ; et il revient sur la mystérieuse jeune fille. On lui avait sans doute écrit que, conformément à ses avis, l’on ne se hâtait pas de la mettre à l’œuvre, et qu’on la soumettait à un rigoureux examen. Le prudent conseiller « déclare qu’il est bien aise qu’on la tienne dans la suspicion et l’incertitude de lui croire ou de ne lui pas croire ; il ne trouve point à propos quelle ait beaucoup d’accès au roi, jusqu’à ce qu’on soit bien acertaine de sa vie et de ses mœurs 1 ».
L’on voit, par ces lettres, en quels termes Gelu se trouvait avec le prince. Ainsi que le remarque le Père Fournier, c’est le ton d’un maître envers son disciple, d'un amoureux père envei's son fils spirituel . Le prélat en avait le droit : ses services passés, son inaltérable dévouement à la cause française, son expérience, le haut rang qu’il occupait dans l’Église et dans l’État, le rendaient un vrai père pour le fils délaissé de Charles VI.
Mais si telle était à l’endroit de l’envoyée du ciel la défiance d’un grand dignitaire ecclésiastique, quelle ne devait pas être celle des hommes d’armes, des conseillers laïques? Avant d’adhérer aux paroles de la Pucelle, Charles VII devait se couvrir devant son parti de la garantie des hommes les plus considérés. C’est ce qu’il fit. Jeanne, examinée à Chinon, le fut surtout à Poitiers. Il faut faire connaître le tribunal qui lui signa ses lettres de créance. Ces lettres furent en bonne et due forme, délivrées qu’elles étaient par les hommes les plus éminents de la hiérarchie ecclésiastique, les plus en renom de savoir et d’intégrité.
Leurs noms nous sont donnés par les témoins entendus au procès de réhabilitation. Ils viennent se placer, au cours des dépositions, sans ordre et sans détails personnels. Ces détails étaient inutiles, vu la notoriété des personnages. Tous ne sont pas nommés. Pour concevoir combien l’assemblée fut imposante, il suffit de rappeler ce que l’histoire nous a transmis sur ceux qui sont ainsi désignés.
Au premier rang, se plaçait un homme investi des plus hautes fonctions dans l’Église et dans l’État, l’archevêque de Reims, chancelier de France, Régnault de Chartres. Son père, chambellan du duc d’Orléans, avait péri massacré dans les sanglantes orgies du parti cabochien en 1418. Le fils,
i . Histoire générale des Alpes Maritimes , f° 340.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
d’abord doyen du chapitre de Beauvais et président de la cour des Comptes, avait été élevé, dès 1414, sur le siège de Reims. Il devait l’occuper trente ans et y résider fort peu. Attaché à la fortune de Charles, après avoir, en 1425, momentanément rempli la charge de chancelier, il l’était redevenu en 1428, et le resta jusqu’à sa mort en 1444.
Les fonctions du chancelier absorbèrent celles de l’archevêque. Des évêques suffragants, comme on disait alors pour désigner les évêques que nous appelons aujourd’hui auxiliaires ou coadjuteurs, des grands vicaires, suppléèrent à une absence presque totale du diocèse.
Par contre, Régnault de Chartres se trouve mêlé à toutes les grandes négociations, alliances et traités de l’époque, et elles furent nombreuses. Il jouissait de la réputation d’habile diplomate. Il intervint aussi dans les grandes affaires de l’Église, et siégea au concile de Constance. Les hommes de Bàle lui écrivirent à plusieurs reprises, sans que d’ailleurs il se soit rendu à la factieuse assemblée. Le parti auquel se rangea Charles Vil doit lui avoir été suggéré par Régnault de Chartres, et par Gérard Machet, dont il va être bientôt parlé.
Charles VII, dans le grand débat que les schismatiques de Bàle suscitèrent contre Eugène IV, mérita tout à la fois de grands blâmes et de grands éloges; de grands blâmes : il emprunta aux révoltés la trop fameuse Pragmatique Sanction de Bourges, vraie boîte de Pandore, d’où sont sortis les plus grands maux des âges suivants; de grands éloges : il refusa de suivre les factieux dont la criminelle scélératesse essaya de rouvrir le schisme, et de substituer au très docte et très vertueux Eugène IV le ridicule personnage de Ripailles.
Charles VII ne voulut jamais voir dans le pseudo-Félix V que Monsieur de Savoie, et il improuva hautement l’attentat par lequel une poignée de prélats tarés et un ramassis de docteurs et de clercs sans mission essayèrent de mettre en jugement, de condamner le chef de l’Église universelle.
L’Archevêque-Chancelier fut un des puissants inspirateurs de cette ferme attitude. Eugène IV l’en récompensa en le nommant cardinal dans la très nombreuse et brillante préconisation qu’il fit devant le concile œcuménique de Florence, le 18 décembre 1439.
Tel était l’homme qui, en mars 1429, tenait le premier rang dans l’assemblée réunie à Poitiers pour juger quel esprit animait Jeanne *.
Ce n’est pas de semblable personnage qu’on pouvait craindre trop de crédulité. Pareil excès n’est pas celui des politiques et des diplomates. On
1. Sur Régnault de Chartres, voir Mctropolis Remensis histoi'ia, par Guillaume Marlot, t. U, c. xxxii et seq. Gallia Christiana , t. IX, col. 145 et seq. Histoire de lr Église Gallicane , t. XVI, p. 294 334, 389, 424, etc.
LES DOCTEURS ET LA SENTENCE DE POITIERS
ne pouvait pas non plus soupçonner qu’il ne vît l'abîme de ridicule dans lequel son maître se plongeait pour jamais, en se confiant à la légère à un secours humainement si dérisoire. Il en dut coûter à Régnault de Chartres, de donner à la céleste envoyée une adhésion qu’il ne sut pas toujours lui maintenir aussi ferme qu’il l’aurait dû. Mais il était le successeur de saint Remy ; et dans une histoire où tout est harmonie, Dieu a voulu que celle qui était destinée à rajeunir par le miracle la vraie constitution du peuple franc naquît dans un lieu voué à l’apôtre des Francs; qu’elle reçût ses lettres de créances du successeur, par ailleurs assez peu digne, de l’apôtre des Francs; que ce fût le successeur de l’apôtre des Francs qui présidât plus tard la commission pontificale chargée de venger sa mémoire de l’ignominie de la plus inique des condamnations. La nullité de la sentence sacrilège ressort de ce seul fait, qu’en la prononçant l’évèque de Beauvais entreprenait sur une cause déjà jugée par son métropolitain, l’archevêque de Reims.
Le juge, qui sans doute siégeait à côté de Régnault de Chartres, invalidait aussi par avance la sentence du second juge, dont Cauchon devait par violence se faire un complice, du sous-inquisiteur le Maître, de l’ordre de Saint-Dominique. Plusieurs fils de saint Dominique examinèrent Jeanne à Poitiers. De ce nombre était Pierre Turelure, dans la suite évêque de Digne, de 1445 à 1464. Il est donné comme ayant rempli les fonctions d’Inquisiteur-Général de Toulouse, c’est-à-dire dans tout le midi, à partir de la Loire, dans les provinces qui alors reconnaissaient l’autorité de Charles VII. Quicherat le cite comme siégeant à Poitiers en cette qualité, et c’est très vraisemblable. Dans toutes les questions se rattachant à la foi, l’Inquisiteur juge presque toujours avec l’Évêque, ainsi que l’on en verra des exemples dans la suite de ce travail 1.
L’évèque de Poitiers faisait naturellement partie de la commission réunie dans sa ville épiscopale. En 1429, le successeur de saint Hilaire était Hugues de Combarel, de la noble famille des Noailles, en Limousin. En 1424, il était passé du siège de Béziers à celui de Poitiers. Conseiller du roi aux Etats-Généraux de 1425, il s'était élevé avec tant de force contre les dilapidations du trésor public que le favori du moment, Giac, avait parlé de le faire jeter à la rivière 2.
L’évêque de Maguelonne, — c’est ainsi que Quicherat propose de traduire : Episcopus Magloriensis — , est cité par un des témoins. En 1429, l’évêque de Maguelonne, c’est-à-dire de Montpellier, était Guillaume
1. Sur Turelure, voir Gallia christiana, t. III, col. 1129. Gassendi, Notitia ecclesiæ Dinien sis, p. 162. Quicherat, Double procès, t. V, p. 471.
2. Gallia christiana , t. II, col. 1198. Cousinot de Montreuil, édit, de Vallet de Viriville, p. 237.
LA Pl’CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS.
Leroy, qui, dans l’année même, eut pour successeur Léodegaire Saporis. Guillaume Leroy avait été abbé de Saint-Corneille de Compïègne. Dans son court épiscopat de cinq ans, il justifia les espérances qu’avait fait concevoir son avènement; il obtint pour ses diocésains plusieurs dégrèvements d’impôts, calma les rivalités qui existaient entre les divers corps de l’Université de Montpellier, et leur fit accepter des règlements qu’il confirma le 12 mars 1429; par suite, à la veille de son départ pour Poitiers, s’il est vrai que Y Episcopus Magloriensis soit bien l’évêque de Maguelonne. La présence à Poitiers de Guillaume Leroy expliquerait l’enthousiasme que firent paraître les habitants de Montpellier, à la nouvelle de la délivrance d’Orléans. Le courrier qui l’apportait, arrivé de nuit, dut attendre aux portes de la ville le lever du jour. Les patriotiques citoyens voulurent qu’un monument, éternisant leur reconnaissance, consacrât le lieu où il s’était arrêté. Ils y élevèrent une chapelle à Notre-Dame de bonnes nouvelles , que le fanatisme huguenot détruisit dans la suite *.
Les témoins signalent avec une affectation marquée Pierre de Versailles. C’est qu’il jouissait de la réputation d’un mérite à part, et elle était justifiée. Dans une cédule présentée au concile de Constance, lui-même nous décline les titres qu’il possédait alors. Elle est ainsi conçue : « Moi, frère Pierre de Versailles, du diocèse de Paris, de noble famille, religieux de Saint-Denys en France, de l’ordre de Saint-Benoît, indigne professeur de théologie, prieur du prieuré de Saint-Pierre de Chaumont, ambassadeur du très chrétien roi de France a. » Le digne fils de Saint-Benoît poursuivait devant le concile de Constance la condamnation des propositions de Jean Petit, qu’avec Gerson il avait contribué à faire condamner au concile de Paris en 1414 3. Aussi, quoique la cédule dont on vient de lire la suscription soit très modérée de forme, le fougueux défenseur du duc de Bourgogne, l’évêque d’Arras, traite-t-il Pierre de Versailles d’ennemi déclaré de son maître et de ses adhérents.
Pierre de Versailles était un des ecclésiastiques les plus estimés du parti français. Le prieuré de Chaumont étant sous la domination des Bourguignons, Pierre de Versailles, en U29, était abbé de Talmont au diocèse de Luçon, et allait le devenir de Saint -Martial de Limoges. Il montait en 1433 sur le siège de Digne; le roi de Sicile l’envoyait au concile de Bâle, où il haranguait l’empereur Sigismond venu pour opérer un rapprochement entre Eugène IV et les docteurs révoltés \
Pierre de Versailles n’était pas du parti de ces derniers. Il fut un des