III. — Le signe donné au roi
IV. — Saut de la tour de Beaurevoir; — Raisons qui Texcusent.
V. — La certitude du salut. — Soumission de Jeanne à FÉglise et rébellion de ses accusateurs.
La carrière de Théodore de Lellis fut courte, mais parfaitement remplie. Il mourut à trente-huit ans, en 1465, avant d'avoir pris possession de la dignité de cardinal, par laquelle Paul II voulait récompenser ses éclatants services. Si, comme tout semble le faire supposer, il a écrit son mémoire en 1452, il ne devait avoir que vingt-six ou vingt-sept ans.
Théodore était né à Thérano dans l'Abruzze, d'une famille à laquelle saint Camille de Lellis devait dans la suite donner un éclat plus grand encore que celui qu'elle tirait du savant cardinal qui nous occupe. Théodore, d'abord auditeur, bientôt après juge au tribunal de la Rote, s y acquit promptement une grande réputation. Pie II ne le fit pas seulement évëque de Feltre; il l'employa aux missions les plus délicates, sûr qu'il était de le trouver à la hauteur des plus grandes difficultés. Paul II le transféra au siège de Trévise, lui promit la pourpre, vint le visiter dans sa dernière maladie et le pleura.
Le cardinal de Pavîe, le neveu adoptif de Pie II, un des plus dignes personnages du temps, dans une lettre au cardinal Bessarion, fait de Théodore de Lellis l'éloge suivant. Après avoir exprimé combien il regrettait de ne pas l'avoir vu prendre place dans le sacré collège, il continue en ces termes: « Vous avez vu en quelle estime il était auprès du Pontife. Tous les secrets lui étaient confiés. Les nations et les rois n'ont pas reçu du Saint- Siège une pièce honorable qui ne soit tombée de sa plume. Ce qu'il y avait à dire, il le trouvait facilement et le rendait dignement... Auditeurs et
lecteurs étaient éblouis par Tabondance de sa diction. Les plus beaux passages des livres saints, le droit pontifical, les écrits des anciens et des modernes, venaient se placer sous sa plume, comme par forme de conversation.
« Il possédait à un degré éminent l'intégrité, Tart de bien dire et le tact des affaires; il y joignait un grand esprit de piété, de zèle, de charité, d'urbanité. Au milieu des sollicitudes de tant d'affaires, son abord était facile. Une si grande bonté perçait dans ses réponses qu'il semblait faire siens les désirs de ses interlocuteurs. Il vient de mourir avant d'avoir atteint sa quarantième année.
« Membre durant plusieurs années du tribunal de la Rote, ses avis y étaient regardés comme ceux de la vertu et de la prudence. Use rendit en France à la suite du cardinal d'Ostie (d'Estouteville), lors de la légation de cette Éminence en ce royaume. Ambassadeur de Pie II auprès des Vénitiens, il fut en la même qualité envoyé auprès de Louis d'Anjou, et il'justifia le Pontife de s'être déclaré pour Ferdinand. Il justifia encore l'excommunication lancée contre le duc d'Autriche, Sigismond ; pressa le roi des Romains de concourir à la guerre contre les Turks, le duc de Bourgogne de s'acquitter de son vœu (pour la croisade) ; et partout fut regardé comme un prélat de la plus haute sagesse.
« Paul II le visita dans sa maladie, lui prodigua les paroles de consolation, le pleura amèrement et le combla de ses bénédictions. Pie II l'appelait sa harpe vivante, qu'il s'agit de persuader les princes, ou de les admonester et de les réfuter*. »
Tel est l'homme qui composa sur la martyre de Rouen un des premiers mémoires justificatifs, que Quicherat a intégralement édité. C'est, avec ceux de Gerson, du clerc de Spire, d'Henri de Gorkum, le seul reproduit dans la collection du directeur de l'école des chartes; raison de n'en donner que des extraits pour laisser plus de place aux mémoires jusqu'ici inédits, alors même que ces derniers seraient inférieurs. Quelques-uns le sont peut-être sous plusieurs rapports. Théodore de Lellis ne s'attarde pas, comme Bourdeilles, par exemple, à établir des principes familiers aux théologiens et aux chrétiens instruits. Il les suppose connus et il en montre l'application à la Pucelle. Les réponses de Jeanne à Rouen lui sont très présentes; elles viennent naturellement sous sa plume pour renverser l'échafaudage des douze articles. C'est en effet à montrer la fausseté des douze articles qu'il s'attache ; il le fait aisément, sans passion, de manière à en faire saisir la perfidie.
Il se contente d'indiquer les questions que soulève la forme du procès, et il laisse aux juristes de les résoudre.
i. Cité dans Ciacomcs, Vitœ pontificum^ col. 4238; cf. Ughelli, Italia sacra, t. V, col. 375 et 565.
La question des révélations est longuement traitée ; de nombreux signes doivent faire croire que Jeanne tenait les siennes des esprits bons. Voici le résumé de ceux que Lellis développe \
V L'âge de la voyante. Elle était dans sa treizième année, quand elle a commencé à en être favorisée. Ce n'est pas l'âge du vice, mais bien de l'innocence et de la pureté. Les anges bons, mais non les esprits de malice, s'établissent dans les cœurs purs.
2'' L'effet des apparitions. Elles ont d'abord causé de l'effroi à l'enfant; ainsi en est-il des apparitions racontées dans les livres saints; ce fut le premier sentiment éprouvé par Marie, par Ezéchiel, par saint Jean, à la vue des anges qui les visitaient. L'enfant a été ensuite consolée et rassurée. Ainsi en fut-il de Marie visitée par l'Archange.
S"" En se retirant les apparitions laissaient à la Pucelle la joie, et un véhément désir du ciel ; cet effet est signalé dans les vies des saints (voir ProcèSy t. I, p. 200-201).
4"* Rien de meilleur que les conseils donnés à Jeanne : fréquenter l'église, se confesser, communier, être vertueuse; la plus sainte des exhortations, garder la virginité ; toutes choses dont les démons ont horreur. Les apparitions inspiraient â Jeanne une immense pitié pour les malheurs de la France, accompagnée d'un immense désir d'y mettre fin, et cela en arborant l'étendard du roi du ciel. Signe bon encore.
3° Les apparitions se montraient entourées de lumière et de clartés ; il n'est pas à présumer que ce fussent des esprits de ténèbres. Jeanne détestait profondément tout sortilège; elle connaissait donc la différence entre les apparitions célestes et sataniques. Elle a démasqué Catherine (de la Rochelle), une fausse visionnaire.
6" Elle n'a pas cru à la première, mais seulement à la troisième fois ; elle se munissait du signe de la croix, si redouté des démons.
7* A Poitiers un examen rigoureux de ses visions a été fait durant trois semaines par des hommes fort instruits, d'abord incrédules, et qui ont fini par approuver Jeanne. Il n'est pas à présumer qu'ils se soient totalement trompés.
S"" Jeanne ne désirait» ne demandait pour elle-même qu'une seule chose : le salut de son âme; ce n'est pas le désir de ceux qui ont commerce avec les démon?.
i. Procès, t. II, p. 23 et suiv.
9^ Elle a persévéré dans ses affirmations en face du bûcher, après s'être confessée et avoir communié avec la plus grande piété. Elle n aurait pas voulu tromper en ce moment, et se damner.
lO"" Jeanne avait sur les révélations des idées saines. Elle disait que si elle était en péché mortel, elle pensait que sainte Catherine et sainte Marguerite cesseraient de la visiter; c'est à la suite du jeûne, dans les moments de la prière que Jeanne recevait surtout ses communications ; c'est principalement dans ces moments qu'elles ont lieu. Qu'on ne s'étonne pas de la familiarité des saintes. Il serait sacrilège d'accuser saint Martin de mensonge ; nous voyons quïl avouait que saint Pierre, saint Paul traitaient familièrement avec lui. Il entendait les colloques des anges; discernait aussitôt l'approche des démons', les traitait avec mépris; appelait brutes et stupides Jupiter et Mercure.
Jeanne aussi disait savoir distinguer les apparitions saintes des apparitions diaboliques; elle affirmait qu'elle reconnaîtrait bien le vrai saint Michel d'une apparence qui voudrait le contrefaire. Sur quoi le théologien romain fait au troisième article la remarque suivante :
« Il est difficile, il est vrai, de discerner les révélations réelles désillusions des esprits de malice. Cependant, d'après saint Grégoire au quatrième livre de ses dialogues, les saints reçoivent de Dieu un sens intérieur qui leur fait distinguer les unes des autres, la vérité du mensonge. Un goût de l'àme leur révèle ce qui est une communication du bon esprit, ou une tromperie de la part du mauvais. Cet enseignement de saint Grégoire nous montre que par la dissimilitude des voix et des images, les saints ne conjecturent pas seulement, mais encore qu'ils peuvent, savoir certainement comment une révélation céleste diffère de sa contrefaçon. Semblable doctrine reçoit confirmation de ce qui est rapporté de saint Martin par Sulpice Sévère, son très élégant historien : Le démon se rendant visible aux yeux du saint avait beau apparaître, tantôt en sa propre personne, tantôt se transformer en figures étrangères, et en spirituelles malices; quelle que fût la figure qu'il revêtit, saint Martin le reconnaissait^ ainsi qu'il arriva lorsqu'il se montra vêtu de pourpre et le diadème au front. Semblables faits abondent dans la vie des saints, et l'assertion de Jeanne n'a rien que de plausible ^ »
Théodore de Lellis avait dit plus haut : Jeanne se fût-elle trompée, la bonne foi aurait excusé les hommages rendus par elle aux saintes, tels que : faire dire des messes en leur honneur; orner leurs images dans les églises et chapelles de guirlandes et de fleurs, faire des offrandes aux prêtres ; car elle déclare qu'elle entend par là honorer sainte Catherine et
t. ProoêSf t. II, p. 38.
THÉODORE DE LELLIS ET SON MÉMOIRE. 26î>
sainte Marguerite qui sont dans le ciel, et ne pas les distinguer de celles qui lui apparaissent ^
Nombre d'historiens de la Pucelle sont grandement embarrassés, lorsqu'ils ont à parler des réponses faites par Théroïne sur le signe donné au roi. Un ange, dit-elle, apporta une couronne au prince ; et elle fait face à la multitude de questions provoquées par cette première réponse. Voici comment Théodore de Lellis, répondant au second des douze articles, justifie Jeanne sur ce point*.
<* Le second article roule sur le signe donné au roi des Français : un ange qui lui a apporté une couronne et lui a fait la révérence. Plusieurs remarques sont à faire :
M La première : Jeanne a souvent protesté que pour ce qui regarde le roi, elle ne dirait rien, ou ne dirait pas la vérité. L'évoque de Beauvais la souvent pressée fortement et avec menaces de jurer simplement de dire la vérité. On l'entend répondre : Vous pourriez me demander des choses sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité, et d'autres sur lesquelles je ne vous dirai rien. C'est sous cette restriction qu'elle a prêté serment, à la première séance (p. 45). Une autre fois elle a répondu : Vous pourriez me demander ce que je ne vous dirais pas; et encore : Il peut se faire que vous me demanderez plusieurs choses sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité. C'est tiré de la troisième séance, celle du 24 février (p. 60). Le procès nous la montre refusant de répondre à plusieurs questions, comme étant étrangères à la cause : telles que la nature des anges, quel était le véritable Pape, etc.
« Souvent Tévêque a voulu la contraindre de jurer simplement, sans restriction, la menaçant, si elle s'y refusait, de regarder les accusations comme prouvées, ainsi qu'on le voit à la page 61. Elle n'a cependant jamais consenti à faire pareil serment; elle a protesté qu'elle ne dirait pas la vérité sur ce qui regardait son roi. On l'a môme entendue se récrier en ces termes : « J'ai juré de ne pas dire certaines choses, et vous ne devriez pas m'inciter à me parjurer (p. 50). »
« A la suite de tels exposés, de semblables protestations, quand môme, excédée de questions et comme violentée (elle s'en est plainte parfois), Jeanne eût fait quelque réponse en désaccord avec la vérité, il faudrait l'imputer à la pression des interrogateurs et ne pas l'accuser de parjure.
i. Frocés, t. II, p. 27.
?. Wid., p. 34.
« Une seconde remarque : si l'on pèse ses paroles, et si l'on cherche à en pénétrer le sens caché, l'on découvrira peut-être que Jeanne n'a rien dit de peu sensé ; mais qu'elle a parlé allégoriquement et par figure, ainsi qu'elle s'en est ouvertement déclarée avant son supplice.
« A un certain moment interrogée sur la couronne, elle répond qu'elle était apportée de par Dieu, quïl n'y a orfèvre au monde qui la sût faire si belle et si riche; et qu'elle sentait bon, si elle était bien gardée (p. 141 a 145). Ces paroles semblent indiquer que par la couronne elle entend le recouvrement du royaume, le couronnement à Reims ; choses d'ugréable odeur, si elles sont gardées pour produire comme fruits les bonnes œuvres et la justice.
« Si elle a dit que cette couronne a été portée au roi, elle s'en est expliquée, avant d'aller au supplice; elle s'en est expliquée, dis-je, mais elle n'a pas rétracté ses paroles, comme quelques-uns l'affirment pour la noircir.
« Elle a dit qu'elle était elle-même cet ange porteur de la couronne. Ce n'est pas sans à propos. Se donnant comme envoyée de Dieu, elle pouvait s'appeler un ange. Ange en effet signifie envoyé; c'est un mot qui exprime non la nature et l'excellence des purs esprits; mais leur office et ministère, enseignent les docteurs. Ce sens est manifeste dans ces paroles de Malachie (cap. ii) : Les lèvres du prêtre garderont la science , et ton recevra la loi de sa bouche^ parce qu'il est l'ange du Seigneur des armées. Vange^ c'est-à-dire l'envoyé.
« C'est dans ce sens qu'elle a affirmé en un autre endroit que plusieurs personnages ecclésiastiques et laïques l'avaient vue elle-même, sans voir l'ange portant la couronne. Séance du 13 mars (p. 143).
« Elle dit encore, non sans raison, que la couronne fut remise à l'archevêque de Reims en présence de témoins ; ce qui n'est pas faux, puisque Dieu avait décrété que cet archevêque couronnerait le roi à Reims, ainsi que l'a montré l'événement.
« Dieu donc a envoyé au roi Une couronne, c'est-à-dire la promesse de la royauté, et cela par un ange, c'est-à-dire par Jeanne sa messagère. Cette couronne fut remise à l'archevêque de Reims, chargé par Dieu de couronner le roi.
« Jeanne en certains endroits du procès semble s'être expliquée de la multitude d'anges qui accompagnaient celui qui portait la couronne ; elle entendait peut-être les anges gardiens, ainsi qu'elle l'insinue, lorsqu'elle dit qu'ils viennent souvent parmi les chrétiens et n'en sont pas vus. Séance du {2 mars (p. 130).
« Il est donc à présumer que dans cette circonstance Jeanne a parlé par allégorie, ce qui explique fort bien la révérence faite au roi par l'ange qui
n était autre que la Pucelle. Gela concorde avec Taveu qu'elle a fait eu un autre endroit. Elle disait avoir vu dans les mains d'un Ecossais l'image d*une jeune fille armée, un genou en terre, et présentant une lettre à son roi. C'est, ajoutait-elle, la seule image, le seul portrait d'elle-même qu'elle ait jamais vu ou fait tirer (p. 100 et 292). »
Telle est l'explication de Théodore de Lellis. S'il avait connu et s'il avait pu alléguer la nature des secrets révélés au roi, le vrai signe par lequel Jeanne se fit connaître du prince dans la première entrevue de Chinon, cette explication eût été bien plus complète. Jeanne avait réellement porté à Charles la couronne de France au nom de saint Michel. En dissipant les doutes poignants, mais entièrement secrets, qu'au fond de son cœur il conservait sur la légitimité de sa naissance, elle résolvait surnaturellcment et la question de droit et la question de fait. Si Jeanne, comme elle semble le dire, n'a reçu ce signe qu'au moment môme de le donner, saint Michel parlait réellement par sa bouche. En rapprochant ses paroles (le ce que nous savons par ailleurs sur tout ce qui se rattache aux secrets, on est ravi de la vérité de chacune de ses paroles ; il y a peu de pages plus admirables dans tout le procès.
Voyons encore, puisque nous voulons nous borner, comment le canonisle romain répond à l'inculpation de désespoir, que les adversaires élayaient sur ce que Jeanne s'était précipitée du haut de la tour de Beaurevoir*.
«< Le huitième article parle du saut de la Pucelle du haut d'une tour. C'est afin de pouvoir l'accuser du péché de désespoir; mais les explications de Jeanne mûrement pesées font disparaître tout ce que cet acte pourrait présenter d'infamant.
« Interrogée à ce sujet, elle répond en un endroit que, désolée à la pensée de l'approche des Anglais, et pour ne pas tomber entre leurs mains, elle se lança du haut de la tour en se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge. A la question si elle préférait mourir que tomber «ntre les mains des Anglais, elle répond par un mot qui écarte toute pensée de désespoir; car elle dit qu'elle préférait rendre son âme à Dieu, quêlre aux mains des Anglais. Sixième séance , 3 mars (p. HO). Ailleurs, elle donne en termes fort clairs un motif plus miséricordieux de cette tentative. Elle dit avoir appris dans son donjon l'arrêt cruel par lequel
<P.4oetseq.
les Anglais avaient décidé de brûler tous les habitants de Compiègne audessus de sept ans. Elle en ressentit une très profonde douleur, elle conjurait Dieu, et répétait : Et comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens, si loyaux à leur Seigneur! Émue de pitié et désireuse de leur venir m aide, elle se précipita du haut de la tour. Interrogée si elle croyait se donner la mort, elle répond que non; mais qu'en sautant elle se recom- \ manda à Dieu, et qu'elle espérait éviter ainsi d'être livrée aux Anglais. Treizième séance ^ 14 mars (p. iSO). Elle s'excuse d'une manière encore plus expresse à la séance du soir du même jour (p. 160), lorsqu'elle dit : Ce n'était pas par désespoir que f en agissais ainsi; mais dans l'ef^pé^nee de sauver mon corps et d'aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité; et après la sault je m'en suis confessée^ et j'en ai requis pardon à Notre Seigneur. Elle connut par révélation que ce pardon lui avait été accordé.
« De l'ensemble de ces explications ressortent trois motifs d'excuse : premièrement, un motif de compassion et de miséricorde qui la portait à secourir des malheureux, et à empêcher l'abominable forfait médité contre Compiègne; secondement, l'espérance de s'évader; et enfin après la faute, l'aveu qu'elle en a fait et le pardon qu'elle en a demandé.
« L'on ne peut pas après cela l'accuser de désespoir; le désespoir étant, d'après les théologiens, une absolue défiance de la bonté de Dieu, qui fait croire que la grandeur du péché dépasse la grandeur de la bonté divine. C'est le péché de Caïn disant : Mon iniquité est trop grande pour que Dieu me la pardonne.
Telle est la belle argumentation de Théodore de Lellis, sur la faute presque unique que l'histoire puisse relever dans cette merveilleuse to. Jeanne la confesse bien sincèrement au procès, quand elle dit : Je croh que ce n'était pas bien fait de faire ce sault, mais fat mal fait. On lui demande si ce fut péché mortel. « Je n'en sais rien, répond-elle dune manière charmante, mais je m'en attends à Notre Seigneur (p. 160, l6i). »■ Une chronique inédite, citée par Vallet dans son Histoire de Charles Yll (t. II, p. 176, no^e), la chronique des cordeliers^ peu favorable à Jeanne, relate une circonstance qui réduit encore l'imprudence. Jeanne ne se jeta pas d'un bond; elle cherchait à se laisser glisser; mais le point d'appui rompit. C'est ce qui résulte de ces paroles de la chronique : « Fui enfin amenée à Beaurevoir, là où elle fut par grand espace de temps; et tant que, par sa malice, elle en quida escaper par les fenêtres. Mais c^ à quoi elle s'avalait^ rompit. »
Je cède encore au plaisir de traduire le jeune canoniste, justifiant ce que Jeanne avait répondu sur la certitude de son salut garanti par les voix.
Le neuvième article : la promesse et la certitude du salut.
u Les paroles de Jeanne convenablement rapportées ne présentent rien de téméraire ni de mal sonnant. D'elle-même, elle a expliqué que cette certitude devait s'entendre sous la condition qu'elle tiendrait le serment et promesse qu'elle a faits à Notre Seigneur, à savoir de garder la virginité de corps et d'âme (p. 157). En quoi elle pensait delà manière la plus tHiinte et la plus religieuse, puisque les canons de l'Église nous enseignent qu'il n'appartient qu'à la virginité de remplir le paradis, que seule la chasteté a le privilège de présenter avec conGance les âmes à Dieu. De tous les propos, c*est le plus louable ; il porte au sommet des cieux, dit saint Augustin; la Virginité fait de l'homme l'égal des anges; bien plus, elle fait qu'il les surpasse, ainsi que saint Jérôme le montre longuement dans sa lettre à Eustochium. Qu'on remarque que Jeanne parle de la Virginité d'âme et de corps, comprenant bien que la vraie et parfaite V^irginilé est celle qui est conservée dans l'incorruption de l'esprit.
« Si Ton rapproche les paroles de Jeanne sur le péché, l'on trouvera qu'elle n'en a pas parlé sans exactitude; quoique, jeune fille sans instruction, elle fût en droit d'ignorer ce qui différencie le péché mortel du péché véniel... Interrogée une fois si elle était dans la grâce de Dieu, elle (ait cette réponse aussi pleine de prudence que de piété : si je n'y suis pas, QUE Diiu m'y mette; SI j'y SUIS, qu'il veuille bien m'y garder. Troisième i'/aneCy 24 février (p. 65). Une autre fois on lui demande si, depuis qu'elle a eu révélation de son salut, elle croit utile de se confesser ; elle répond qu'elle ne sait pas avoir péché mortellement ; que si elle était en péché mortel, elle pense que sainte Catherine et sainte Marguerite la délaisseraient aussitôt. Et elle ajouta sagement : l'on ne saurait trop nettoyer sa cor^saENCE. Second interrogatoire du 14 mars (p. 157). Réponse pleine de prudence. Elle n'a pas la témérité d'affirmer qu'elle n'a pas péché, ou qu'elle ne peut pas pécher; mais elle croit pieusement que les saints et les élus de Dieu n'apparaisent pas à ceux que souille le péché mortel. Que ce fût là sa ferme pensée, elle le déclare bien nettement dans un autre endroit. On lui demande si, après la révélation de son salut, elle ne peut pas faire de péché mortel : « Je n'en sais rien, répond-elle, mais du tout, je m'en attends à Notre Seigneur. C'est une parole de grand poids, lui fut-il reparti. Aussi, répond-elle à son tour, je la tiens pour un grand trésor*. »
i. Procès, t. II, p. 46.
Lellîs fait également justice de toutes les perfidies accumulées dans les XII articles. Sur le dernier, la soumission à TÉglise, voici comment il s^exprime, après avoir rappelé ces mots de Jeanne : Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint Père le Pape.
<c Ces hommes avides d'exécuter leur dessein de vengeance ont été sans respect pour le Siège Apostolique, auquel après semblable appel tous de valent humblement en déférer, surtout en semblable matière, dans une cause de la foi, une de ces causes majeures réservées au Siège Apostolique. crient d'une voix tous les canons. Ils ont dit que Ton ne pouvait pas aller quérir le Pape si loin, que les ordinaires aussi étaient juges chacun dans leur diocèse, ils ont dit d'autres choses dérogeant à Tautorité du Siège Apostolique, en quoi peut-être les juges sont bien plus réellement blâmables que Jeanne, etc. *. »>
Théodore de Lellis est partout aussi modéré dans la forme; les preuves sont généralement au-dessus des assertions qu'il veut établir. C'était réclamé tout à la fois par l'âge de l'auteur, et par le caractère d'autorité inhérent à ceux dont il fallait réformer l'inique sentence. Jusqu'à sentence contraire, le jugement de Rouen conservait les apparences et la valeur de chose jugée ; l'on ne connaissait pas encore toutes les horreurs de ce brigandage légal. De là, dans presque tous les mémoires et spécialement dans celui-ci, une retenue à laquelle nous ne sommes plus astreints aujourd'hui.
Théodore de Lellis et Jean Bréhal firent aussi un sommaire de la cause et des points à examiner par les consulteurs. Le travail de ces deux grands hommes encore inédit se trouve à la Bibliothèque nationale. La raison pour laquelle celui de Pontanus est préféré ici a été donnée plus haut.
De ces mémoires le premier en date, après ceux de Bouille et de Lellis. semble être celui de Robert Cybole.
i. « In quibus fortassè verius judices possent quam ipsa Johanna reprehendi. >» [Pt'^- CCS, t. Il, p. 53.)