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CHAPITRE IV

JEANNE A SOUVENT RENDU HOMMAGE AUX ESPRITS QUI LUI APPARAISSAIENT ET LUI PARLAIENT (folio CLXXXi r«-CLXXXii r«).

Sommaire : I. — Les divers actes de Jeanne vis-à-vis des apparitions.

IL — Le culte des saints. — Rien de superstitieux dans les hommages de Jeanne. — Sa piété enfantine manifestée autour de l'arbre des fées. — Horreur de Jeanne pour tout ce qui touchait au sortilège. — Pas ombre à inculpation dans ses pratiques. — Se fût-elle matériellement trompée, elle était, par le cœur, exempte de toute erreur et protégée par le droit.

III. — Piété des trois demandes qu'elle adressait aux esprits. — Scrupuleuse orthodoxie de sa prière. — De son vœu de virginité. —Impiété de ses accusateurs qui la hpidaient pour ses bonnes œuvres.

Pour les hommages rendus aux esprits qui lui apparaissaient, voici ce que Ton trouve au procès.

Encore enfant, elle a été quelquefois se promener avec ses compagnes, autour d'un arbre que l'on voit dans sa paroisse, et vulgairement appelé l'arbre de dames les fées. Autour de cet arbre, elle faisait parfois, dit-elle, des guirlandes, des bouquets pour la statue de Notre-Dame de l'église de sa paroisse. Quand saint Michel et les autres apparitions se retiraient, elle baisait la terre par où elles étaient passées. Lorsqu'elles venaient, elle se découvrait, se mettait à genoux ; elle touchait sensiblement et corporellement les saintes, et allait jusqu'à les embrasser et jusqu'à les baiser. Elle a ajouté cependant qu'elle croyait avec une inébranlable certitude à l'absolue identité des saintes qui lui apparaissaient, et des saintes Marguerite et Catherine qui sont dans le ciel. En leur honneur elle portait quelquefois des offrandes aux prêtres, taisait brûler des cierges dans les églises, célébrer des messes, et déposait des bouquets de fleurs auprès de leurs statues. Les prétendus juges et d'autres encore en ont pris occasion de la noter de superstition, d'idolâtrie, d'invocation des démons. Mais tout cela bien compris ne donne pas lieu au moindre soupçon défavorable. Au moins n'y a-t-il pas la moindre erreur périlleuse.

C'est le propre d'une religion sincère, enseigne saint Thomas, de rendre des hommages à Dieu à cause de son excellence, et par une certaine participation, d'étendre, quoique à un moindre degré, ces mêmes hommages à quelques créatures excellentes. Autres sont les hommages rendus à Dieu par le culte de latrie, autres les hommages rendus à ces créatures excellentes par le culte de dulie. Le plus élevé de ces actes est l'adoration ; mais il en est un exclusivement réservé à Dieu, le sacrifice, ainsi que l'explique saint Augustin au deuxième livre de la Cité de Dieu.

C'était pour honorer une créature excellente que Nathan, comme il est rapporté au premier chapitre du troisième livre des Rois, adora David^ tandis que, par crainte de transférer à une créature les hommages dus au Créateur, Mardochée refusa à'adorer Aman, ainsi qu'il est raconté au livre d'Esther (c. XII). Pour renVire hommage à une créature excellente, Abraham adora les anges qui le visitaient (Gen., XVIII), Josué de même (Jos. V) ; quoique l'on puisse dire que l'un et l'autre adorèrent d'une adoration de latrie Dieu qui se manifestait et parlait dans la personne des anges. Ce fut une adoration de latrie qui fut interdite à saint Jean, ns-à-vis de l'Ange qui lui révélait les secrets de Dieu ; c'était pour bannir toute occasion d'idolâtrie, voilà pourquoi il est expressément ajouté à la suite : adorez Dieu. La conséquence manifeste, c'est que les hommages, rendus par Jeanne aux esprits qui lui apparaissaient, ne renferment rien de blâmable, rien de superstitieux.

Ce qu'elle rapporte avoir fait, encore enfant, autour de l'arbre, dont il a été parlé, n'est que ce que font les enfants. En couper des rameaux, du feuillage, en taire des bouquets pour la statue de la Bienheureuse Vierge, qui, je vous prie, verra en cela de la superstition? N'est-ce pas au contraire piété, religion, puisque c'est un usage commun parmi les catholiques? Saint Jérôme dans sa lettre à Héliodore loue Népotien de ce qu'il décorait de fleurs variées, du feuillage des arbres, des pampres de vigne, le chœur des églises, et les cryptes des martyrs.

On dira peut-être qu'au moins une fois Jeanne, d'après son aveu, a entendu les voix auprès de la fontaine qui n'est pas loin de l'arbre. Il a été déjà répondu, en traitant des apparitions, que peu importe le lieu où elles se produisent. Ce qui confirme la réponse, c'est qu'elle a souvent professé avec grande assurance ne pas croire aux fées, ni aux sortilèges de Tarbre ou de la fontaine. Un jeudi elle fut interrogée à ce sujet; elle répondit qu'elle avait entendu les autres en parler, mais qu'elle n'avait

ajouté aucune foi à ce que l'on en disait, ou plutôt qu'elle croit que ce sont là des sortilèges. Ce qui tranche toute accusation de superstition, ce qui écarte tout soupçon de prestige, c'est que Jeanne a toujours eu en horreur les personnes adonnées aux superstitions et aux sortilèges; elle a fui leur compagnie, leurs entretiens et leurs œuvres. Cela résulte du procès, où Ton voit qu'elle sonda habilement une certaine Catherine de la Rochelle, mit à nu ses pratiques, et conseilla de l'éviter et de la renvoyer.

Dans ses autres pratiques, telles que se découvrir, se mettre à genoui, baiser la terre, toucher et embrasser sensiblement les saintes, et hommages semblables, il n'y a nulle matière à accusation. Ces actes extérieurs du corps, ces attitudes, et toute posture du corps humble et révérentielle, ont rapport à la dévotion intérieure de l'âme, comme les signes à la chose signifiée. Ces marques extérieures de dévotion et d'humilité, que l'homme exprime dans son corps, sont une religieuse et pieuse protestation de la soumission due à Dieu, de saint respect envers les saints. Ce respect se rapporte principalement à Dieu ; car, dit saint Jérôme à Vigilance, nous honorons les serviteurs, pour que des serviteurs l'honneur remonte au maître.

Nous devons honorer les saints comme autant de membres privilégiés du Christ, comme des fils de Dieu, comme ses amis, et enfin comme nos protecteurs et nos intercesseurs. L'Église catholique va plus loin. Elle honore, et avec raison, leurs cendres et leurs ossements, bien plus leurs chaînes, leurs fers, leurs vêtements, leurs chaussures, la terre et les pierres de leurs tombeaux, jusqu'au sol qu'ils ont foulé; parce que leurs corps furent le temple spécial, l'organe du Saint-Esprit, qui habitait et agissait en eux. Mais Dieu lui-même veut bien le plus souvent honorer ces vases d'argile, dans leur sépulture, dans leur translation, quand on les visite, par les miracles et les prodiges qu'il accomplit à cette occasion.

A combien plus forte raison nous devons, nous, honorer ces très bienheureux esprits, maintenant unis à Dieu, en possession de sa félicité et de sa gloire. C'est à cause de ces âmes bienheureuses, que nous honorons leurs corps sans vie, sachant bien, selon la maxime du philosophe, que ce qui communique à un objet une excellence la possède à un degré plus éminent.

Ce qui contribue encore à justifier pleinement Jeanne, c'est qu'elle disait croire que l'Ange et les esprits qui lui apparaissaient étaient bien ceux qui sous leur nom sont en Paradis. Elle s'est longuement expliquée sur ce point, et elle a fourni de l'orthodoxie de sa croyance les preuves les plus décisives. Aussi non seulement il n'y a pas de preuve sérieuMS mais pas de présomption légitime, qui autorise de la soupçonner de su-

perstition ou d'idolâtrie ; à plus forte raison de la condamner comme en étant coupable.

Même en supposant que les esprits auxquels elle rendait ces hommages eussent été mauvais, elle le faisait dans des conditions telles que cela n'eût pas pu lui être imputé à crime, ou tout au moins que Terreur n'eût pas été périlleuse. Sur ces paroles du second chapitre de la seconde aux Corinthiens : Satan se transforme en ange de lumière^ la glose fait cette remarque : Lorsque Tàme est trompée par les apparences extérieures, sans dévier intérieurement de la vraie et pure foi, fondement de la vie chrétienne, il n'y a pas de péril; et encore : Lorsque Satan, feignant d'être le bon ange, fait ou dit ce qui convient aux bons anges, le prendre pour le bon ange est une erreur, où il n'y a ni péché, ni danger. Il est des théologiens, tels que maître Pierre de Tarentaise*, dans son annotation sur le passage cité, qui enseignent que si Satan, feignant ce qui convient au Christ, se faisait adorer, pareille adoration porterait son excuse, quoique d autres enseignent qu'elle devrait être accompagnée de cette condition expresse ou tacite : Si vous êtes le Christ

Les vies des pères du désert et les histoires des saints nous montrent que les démons non seulement se transforment en anges bons, mais qu'ils ont été jusqu'à feindre d'être le Christ. Cela se lit dans la vie de saint Martin et d'autres encore; mais par un don de Dieu, ces saints connurent pareils artifices, et par sa grâce furent préservés d'abominables hommages.

Il est possible, et même vraisemblable, qu'un don particulier de Dieu avait conféré à Jeanne la vertu ou la grâce de discerner les esprits. Cela s'accorde parfaitement avec quelques paroles, dites à. ce sujet par elle et consignées au procès. N'eût-elle pas reçu cette grâce, il n'en résulte rien contre elle, puisque ses esprits ne lui suggéraient rien de mal. Ils la poussaient au contraire fortement au bien, comme on l'a vu plus haut. Elle ne pouvait donc en cela errer ni pernicieusement, ni dangereusement.

Ce qu'il faut remarquer encore, ce sont les trois choses qu'aux termes du procès-verbal elle demandait à ses voix : la première, d'être aidée dans sa mission ; la seconde, que Dieu gardât ceux qui étaient en l'obéissance du

t. Pierre de Tarentaise, plusieurs fois cité par Bréhal, fut un religieux de Tordre <le Saint-Dominique, disciple de saint Thomas, son successeur dans renseignement, qui devint pape sous le nom dlnnocent V.

roi ; la troisième, que son âme arrivât finalement au salut. Ces prières et ces demandes sont vraiment saintes et bien ordonnées. Elles renfenneiit une progression ascendante. La première regarde un bien personnel; la seconde est l'expression d'une vraie cbarité envers le prochain ; la troisième, c'est le salut de son âme.

Quel est donc, de grâce, le magicien, le sorcier, l'idolâtre, l'associé ou le suppôt des démons qui adresse à Dieu Notre Seigneur telles ou semblables demandes? On est stupéfait qu'on ait pu à ce sujet l'accuser d'idolâtrie, ou de pacte avec les démons, elle qu'on a entendue, à un endroit du procès, affirmer avec serment qu'elle ne voudrait pas par l'aide du démon être délivrée de cette prison, où elle était traitée avec tant de barbarie.

On allègue deux choses, qui, à en croire les jugeurs {judicanlium . autorisent une présomption d'idolâtrie. La première, c'est qu elle invoquait ces esprits; la seconde, qu'elle leur aurait fait vœu de virginité. Les deux allégations sont fausses, et fussent-elles vraies, il n'en résulte rien contre Jeanne.

Interrogée comment elle requérait l'ange et les deux saintes, elle répond par ces paroles : « Je réclame Notre Seigneur et Notre Dame pour quils m'envoient conseil et réconfort, et ils me les envoient. » C'est expressément au procès, où l'on trouve les termes mêmes par lesquels elle priait Notre Seigneur, le conjurant par sa passion de lui envoyer conseil et force. Il est de toute évidence que cela est conforme à la piété catholique.

Mais accordons qu'elle a invoqué les anges, les saints, les saintes; qui donc osera l'en blâmer? Est-ce que la sainte mère Église n'implore pas, n'invoque pas leur secours par des pratiques de tous les jours? Jeanne a fort bien répondu à ces prétendus juges : Je les appellerai à mon aide, tant que je vivrai (p. 279).

La seconde allégation, d'après laquelle elle aurait voué sa virginité aui esprits qui lui apparaissaient, est encore fausse. Cela ne se trouve nul!»* part, dans aucune de ses paroles. On y voit que la première fois quellf entendit les voix, elle voua de garder la virginité, tant qu'il plairait à Dieu, et qu'elle était alors dans sa treizième année (p. 128). Ailleurs elle dit croire fermement être sauvée, pourvu qu'elle tienne le serment et promesse faits à Dieu de garder la virginité de corps et d'âme. Mais quand elle se serait exprimée comme ils prétendent, en quoi serait-elle répréhensible? Le vœu, enseigne saint Thomas (2* 2'», q. 188, a. 5), le vœu, il est vrai, se fait à Dieu seul ; cependant l'on peut promettre un bien à un homme; et cette promesse ainsi faite, en tant qu'elle est une œuvre vertueuse, peut être matière d'un vœu. C'est de cette manière qu'il faut entendre les vœux faits aux saints et aux supérieurs. La promesse qui

leur est faite est le matériel du vœu, en ce sens que l'homme fait vœu à Dieu d accomplir ce qu'il a promis aux saints ou aux supérieurs. Pierre de Tarentaise (IV dist. XXVXII, a. l) enseigne que tout vœu se fait à Dieu, ou immédiatement à lui-même, ou médiatement, c'est-à-dire dans la personne de ses saints. C'est ce que Jeanne, à un certain moment, a dit fort exactement, quand elle a répondu qu'il suffisait de faire la promesse à ceux qui étaient envoyés de la part de Dieu.

L'incriminer sur tous ces points est une impiété manifeste; c'est vouloir la lapider pour ses bonnes œuvres.

Les adversaires, pour corroborer le soupçon d'erreur superstitieuse, ont allégué d'autres faits : l'étendard porté par Jeanne dans les batailles^ les figures qu'elle y avait fait peindre, les pannonceaux distribués aux soldats, son anneau, les noms de Jésus et de Marie mis dans ses lettres, et choses de ce genre ; mais Jeanne a répondu à tout avec tant de sagacité, avec tant de sagesse, que non seulement ses paroles mettent à néant tout soupçon d'erreur et de magie, mais elles respirent partout la piété la plus pure*. Voilà pourquoi ce que nous avons dit est suffisant, pensons-nous, pour réfuter pleinement ce que l'on voulait en déduire, afin de la noircir.

i. « Adeô sagaciter prudenterque respondit ut... plané religiosissimam pietatem uni versa ejus verba redoleant. »

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