‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 87 sur 381 · L^UNIVERSITÉ ET LA MISE EN JUGEMENT DE LA PUCELLE. U · texte numérisé non relu

L^UNIVERSITÉ ET LA MISE EN JUGEMENT DE LA PUCELLE. U

savoir sacré et profane, s'était donc trompé; il avait trompé ce peuple qui avait tant acclamé le duc de Bourgogne, et ménagé à Bedfort de si beaux triomphes. Le ciel lui-même le disait par le miracle de la Pucelle, le ciel dont l'Université de Paris se donnait comme le plus fidèle interprète. Le ciel le disait; et pour le dire, il n'envoyait pas, visiblement du moins, un Archange; il envoyait la plus humble des créatures, une paysanne des frontières de Lorraine. Reconnaître la mission divine de la Pucelle, c'était reconnaître tout cela.

De tous les orgueils le plus intraitable est l'orgueil de corps. Il s'abrite sous un sentiment respectable, l'attachement à une famille dans l'ordre moral. Aimer, révérer ces familles, leur être dévoué, la reconnaissance le prescrit à chacun des membres qui les composent ; c'est une des conditions de vie de toute corporation. De là à les surfaire, à leur donner un rôle qui n'est pas le leur, la pente est glissante. Incontestablement rien ne leur est plus nuisible devant Dieu et devant les hommes; mais l'orgueil qui se surfait ainsi lui-même, sans même s'en rendre compte, ne fait pas de ces raisonnements. Ce fut l'écueil de ceux qui composaient l'Université de Paris au quinzième siècle, et qui attribuaient à leur corporation l'infaillibilité qu'ils niaient à la Papauté.

L'Université de Paris n'a pas admis un seul instant que Jeanne pût être divinement envoyée ; les documents que l'on va lire le prouvent invinciblement ; les approbations données à Jeanne ont été pour elle non avenues ; elle nous dira ce qu'elle a pensé de l'Église d'Occident tout entière applaudissant à Jeanne, de l'édification des peuples. L'envoyée du ciel avait beau multiplier les merveilles, c'étaient œuvre de f ennemi; elles ne faisaient qu'accroître l'horreur que la jeune fille lui inspirait.

Un fait démontre à quel point la libératrice était en horreur au peuple de Paris et à l'Université qui le dirigeait. Pendant le mois qui précéda la délivrance d'Orléans, un cordelier, le frère Richard, avait prêché à Paris avec un tel succès que dans dix sermons, dit l'Universitaire ChufFart, il avait fait plus de fruit que les autres prédicateurs dans un siècle. Les dames brûlaient publiquement leurs atours, les hommes leurs dés et leurs jeux, l'on se disputait des médailles sur lesquelles était gravé le saint nom de Jésus*. De Paris F. Richard se rendit à Troyes. Il s'y trouvait lorsque Jeanne y arriva avec l'armée du sacre. La ville, après quelques jours de résistance, s'étant miraculeusement soumise sur les sommations de la Pucelle, F. Richard, qui jusqu'alors n'avait pas vu Jeanne, se mit à sa suite. La nouvelle en étant portée à Paris y provoqua une sorte de

i. Le Bourgeois, coll. Buchon, p. 383 et suiv.

i36 LA PUCELLE DEVANT LÉGLISE DE SON TEMPS.

fureur contre le prédicateur naguère si écouté et si révéré; ils le maudissaient de Dieu et de ses saints; on reprit avec frénésie les jeux laissés à sa persuasion, et Ton en vint jusqu'à rejeter les médailles qui portaient le nom de Jésus ^ Que devaient penser de Jeanne ceux qui haïssaient à ce point quiconque s'attachait à ses pas; qui regardaient comme souillées, dès qu'elles leur avaient été suggérées par un adhérent de Jeanne, des pratiques que leur foi de chrétien ne pouvait pas ne pas leur faire estimer?

L'échec contre Paris, fort réparable si l'on avait voulu croire Jeanne, vint ajouter à la haine de la capitale contre la vierge guerrière un sentiment d'orgueil et de fierté. La nouvelle de sa prise à Gompiègne fit éclater grande joie et réjouissance à Paris. La Pucelle était tombée aux mains des Bourguignons le 23 sur les 6 heures du soir ; on sut l'événement à Paris dès le 23. « Le lendemain, dit Quicherat, le greffier de l'Université écrivait, au nom et sous le sceau de l'Inquisition de France, une sommation au duc de Bourgogne tendant à ce que la Pucelle fût remise pour ester à droit devant le dit Inquisiteur, et pour répondre et être jugée au (selon le) bon conseil^ faveur et aide des bons docteurs et mait7'es de l'Université de Paris ^. »

Quicherat ne se trompe pas en attribuant à l'Université cette première lettre du secrétaire de l'Inquisition. L'Inquisition a évité, tant qu'elle a pu, de se mêler de cette affaire ; elle n'y est intervenue tardivement par le sous-délégué Le Maître, que sous la menace des Anglais. L'Université au contraire y paraît toujours et partout, et cela spontanément. Ce n'est pas Bedfort qui a dicté cette première demande ; il était alors à Rouen. Une lettre de l'Université au duc de Bourgogne accompagnait, ou n'a pas tardé à suivre, cette hâtive sommation; cela résulte d'une lettre postérieure. « Ainsi, conclut justement le directeur de l'école de paléographie, ridée de faire succomber Jeanne devant l'Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l'Université de Paris. » L'Université s'est très activement employée pour que la victime fût livrée. A s'en tenir aux pièces, elle a forcé la main à Luxembourg et au duc de Bourgogne; elle n'a jamais examiné si Jeanne était coupable ; elle l'a toujours supposée une insigne criminelle.

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